2001
Déviance et Société
Note de recherche
La marge en cause dans le discours de toxicomanes
H. Houdayer
[*]
5, rue de la Fontaine F-34160 Montaud
Cette note de recherche propose une réflexion autour des thématiques de la normalité et de
l’exclusion à l’œuvre en toxicomanie. La norme est ce qui secrète l’exclusion, nous dit Claude
Olievenstein (1988,190). À partir de cette proposition nous pouvons poser le rapport qui existe
entre le statut d’exclu du toxicomane et sa position de sujet face à la norme. Cette perspective
s’appuie sur des paroles et des discours émis lors de rencontres successives avec des toxicomanes sur la ville de Montpellier et durant lesquelles la problématique de la normalité a
émergé. En situation de soin, ces toxicomanes dits lourds réclament une aide médicamenteuse
que leur fournit un cabinet de médecin généraliste, site idéal pour nos rencontres car les paroles
s’y déversent sans retenue. Afin de comprendre la démarche qui nous anime nous allons dans
un premier temps faire référence à la population toxicomane étudiée, dont les propos vont
jalonner cet écrit, et qui finalement constituent la base de notre réflexion. Puis nous envisagerons la position du problème : le toxicomane exprime les maux de l’exclusion à travers un discours qui tourne autour de la question de la différence. Enfin nous verrons comment le toxicomane propose de résoudre son problème en remettant en cause l’idée de marge pour un retour
vers ce qui fait désormais sens : le centre.
1. La population étudiée
La distinction entre toxicomanes et usagers de drogue s’impose. Le toxicomane est en situation de souffrance, l’usager consomme des drogues illicites dans un but récréatif, dans une sorte
de compromis (Bergeret, Leblanc, 1988). Ainsi nous pourrions considérer l’ensemble des
consommateurs de psychotropes comme tout simplement des usagers, libérant les dimensions
péjoratives et connotatives présentes dans le terme toxicomane d’une part, et d’autre part tenant
compte des individus qui mènent une vie pour le moins normale, tout en subissant par ailleurs
des cures de substitution, des traitements à base de médicaments psychotropes (somnifères,
antidépresseurs...) et qui ne sont classés ni usagers occasionnels, ni ne ressentent les effets du
manque; pourtant ils sont bien consommateurs de manière ininterrompue de substances psychoactives. C’est pourquoi les termes d’usagers occasionnels ou lourds sont préférables ici.
Pour la clarté de la recherche nous allons conserver cette distinction usagers de drogue et toxicomanes dans le but de nous orienter délibérément vers la population qui nous tient à cœur, les
toxicomanes et non les simples usagers de drogue dont certains ont une expérience du même
style que le saut à l’élastique !
Tout d’abord, la distinction usage doux/dur est largement démontrée et admise de nos jours.
En effet c’est l’usage et la nature du produit qui vont déterminer pour le propos et celui de ceux
qui se disent toxicomanes, l’existence d’une toxicomanie. L’appellation de toxicomanie peut
être réservée à certains produits dits durs, tels tous les dérivés de la cocaïne et de la morphine,
les produits synthétiques et chimiques comme les hallucinogènes et les amphétamines. Ces
produits occasionnent chez ceux qui les prennent des effets de manque et de crise notamment
qui font qu’ils les usent en quantité importante de telle sorte qu’ils ne peuvent plus s’en passer
et subissent alors des effets caractéristiques. Par conséquent nous conserverons le terme d’usager pour toute cette frange de la population qui, bien qu’usant de produits notés comme
toxiques au même titre que les précédents ne fait pourtant pas l’objet de pratiques similaires et
n’occasionne pas les effets notés précédemment. Par ailleurs ces produits ne donnent pas droit
aux mêmes sanctions juridiques. Nos références concernent donc des paroles de toxicomanes
dans l’acception décrite plus haut : consommateurs de produits durs de manière répétée.
Le toxicomane lui-même nous invite à faire cette distinction; voici les propos de l’un
d’entre eux :
Les toxicos c’est uniquement avec la came. Les fumeurs c’est un autre milieu. C’est un
autre état d’esprit, les fumeurs c’est plus cool par définition. Il n’y a pas d’embrouilles
théoriquement. C’est pas excessivement cher, ils ne font que fumer. Si tu n’en a pas, tu n’es
pas malade. Ce sont des gens qui sont par définition non-violents. Ça ne génère pas de violence. Ils ne sont pas agressifs. Ce qui fait la violence dans la came c’est que tu es vraiment
malade si tu n’en as pas.
Le toxicomane se définit ici lui-même comme tel et fait la différence entre le fumeur qui
n’utilise pas le même produit, ne possède pas les mêmes pratiques, et surtout ne ressent pas les
mêmes effets, et le toxicomane qui est tiraillé par le manque. Par ailleurs dans l’approche qu’il
fait du fumeur en général, nous pouvons noter une insistance sur l’aspect pré-établi : le fumeur
se décrit de cette manière-là, c’est théorique, et par définition. Le toxicomane épouse là le
schéma implicite que peut faire déjà le citoyen ordinaire en matière de toxicomanie.
Lorsque nous parlons donc de toxicomanes, nous entendons par là, les individus qui absorbent journalièrement et sans qu’ils puissent s’en passer des produits jugés toxiques, de manière
répétitive, pour former ce que l’on pourra appeler une manie. Cette mise au point étant faite,
nous allons pouvoir partir à la rencontre de nos toxicomanes, que nous nous sommes en l’occurrence, d’ores et déjà appropriés.
Rencontrer un toxicomane n’est pas chose aisée. Le toxicomane n’est pas l’alcoolique que l’on
peut trouver au détour d’un chemin. Il apparaît plus en retrait de la vie quotidienne et banale comme
on peut l’entendre, à savoir la routine du travail notamment et, de ce fait, ne se montre que lorsqu’il
présente un visage qui le distingue peu des citoyens ordinaires pour la plupart, ou de certains personnages a-typiques dont on ne sait pas vraiment si en raison de leur look ils appartiennent à un
groupe de motards, participent à la population des sans domicile fixe ou à un quelconque groupe
d’exclus, même si ce sont là les représentations personnelles qui entrent en jeu. Le chercheur doit
être attentif à ses propres représentations que le toxicomane ne manquera pas de saisir et d’interpréter. Par ailleurs la rencontre peut rester pour le toxicomane ambiguë :que veut exactement cette personne face à lui qui s’interroge sur sa vie privée ? Que cherche-t-elle ? Que va-t-elle penser de sa
personne ? Va-t-elle opérer une dénonciation ? Il semble que la convivialité soit un des meilleurs
moyens pour parer à ce stress des premières rencontres, aussi bien d’un côté comme de l’autre.
L’entretien constitue un dispositif qui permet de s’attacher au caractère inné et spontané de
la parole. Cette dernière transporte avec elle une sorte d’authenticité en mesure de nous dévoiler une part de vécu du toxicomane. La recherche s’est donc portée sur une parole révélatrice
des représentations que se font les individus et les groupes. Plus précisément nous cherchions à
connaître la position du toxicomane dans la société, la présence ou non de projets chez ce dernier et
ses revendications. Tels étaient les grands thèmes qui nous servaient de guide d’entretien. Nous
nous référons à la notion de sens subjectif de Max Weber (1965), où ce qui importe c’est davantage
le sens vécu de l’acteur que le sens vrai. Le phénomène drogue présente ainsi, de nombreuses cristallisations que la méthode de l’entretien permet de mettre à jour. Différents types d’entretiens s’offrent au chercheur, selon la forme qu’ils revêtent. L’un d’entre eux, est apparu plus adéquat, l’entretien semi-directif de face-à-face, qui permet de saisir les représentations des interviewés, leur
vécu social, le réseau des relations dans lesquelles ils s’inscrivent, leur position dans le tissu social.
Il apparaît comme un guide pour appréhender la manière dont le toxicomane par exemple se saisit
de son environnement :quelles valeurs porte-t-il ? Comment se conçoit-il ? Notre dessein n’est pas
de parvenir à expliquer les causes qui ont fait dériver un individu dans la toxicomanie, ou son histoire à proprement parler, mais bien d’évoquer une parole sur le sujet. C’est l’acte authentique qui
nous intéressait, ce que chacun pouvait et avait envie de dire sur la toxicomanie ou sur lui-même
aujourd’hui, en l’état actuel des choses. La parole spontanée nous paraît plus proche du quotidien
et permet de capter certains enjeux, dont celui de l’exclusion dans la problématique de la drogue.
La question de l’exclusion n’a pas été abordée de front, mais elle est le résultat d’un enchaînement
de situations et de discours qui laissaient transparaître cette problématique, ce qui, de notre point de
vue est d’autant plus intéressant que le sujet s’exprime sur un aspect qui ne lui était pas suggéré et
par conséquent relate l’importance qu’il tient à ses yeux. C’est ainsi que la question de la différence, tout en ne correspondant pas à un point particulier des interviews, jalonne les propos.
Rencontrer des toxicomanes dans la rue demande un mode d’approche particulier compte
tenu que leur
stigmate n’est pas forcément visible au demeurant. Il faut par ailleurs respecter
une vie privée. Nous ne sommes pas allés voir les toxicomanes chez eux, car il existe des lieux
précis où ils se rendent pour les besoins de leur consommation. Il s’agit essentiellement des
centres d’accueils, d’aides, de soins, ou de cures, fondés institutionnellement ou en association.
Nous avons choisi de profiter de la structure médicale pour rencontrer des toxicomanes. Le
cabinet d’un médecin généraliste a été un site de choix. Ce médecin s’est vu reconverti par la
force des choses dans les traitements de substitution des toxicomanes; en effet l’ombre d’un
toxicomane dans son cabinet suffit à faire fuir toute la clientèle. De manière générale les toxicomanes ont la possibilité de demander une aide médicale aux médecins généralistes lorsqu’ils
sont en situation de souffrance souvent par manque de produits. Le médecin peut alors leur
délivrer des médicaments dits de substitution dont la plupart sont à base de morphine
[1] pour
remédier aux maux ou à l’absence des drogues classiques. Ces produits peuvent parfois être
détournés de leur usage pour constituer une toxicomanie médicamenteuse
[2]. Le renouvellement
de l’ordonnance permet un suivi médical dont le but officiel reste le sevrage progressif, ou
encore plus officieusement la réduction des risques sanitaires et sociaux dus à la qualité des
produits et au trafic de rue. Étant donné la nature des produits médicaux délivrés, la prescription est limitée à un certain nombre de bons par médecins et donc un nombre déterminé de
patients toxicomanes. Dans la pratique peu de praticiens prennent en charge les toxicomanes
qui présentent une mauvaise image pour le cabinet et suscitent de la crainte au niveau de la
clientèle, d’autant que les rapports médecins/patients toxicomanes sont souvent houleux (il
s’agit d’obtenir du médecin le produit salvateur en quantité suffisante). Les médecins acceptant
de suivre des toxicomanes sont ainsi repérés et finalement ceux qui consentent à prescrire des
produits voient leur clientèle se restreindre considérablement au profit des toxicomanes. C’est
ce qui est arrivé au médecin dont nous parlons, il a suffit qu’il reçoive quelques patients toxicomanes pour que le mot passe et que bien vite se forme sa nouvelle clientèle. Le quartier en question, bien que connexe au centre-ville n’est pas pour autant commercial et n’a donc pas d’image
spécifique à défendre; les toxicomanes sont donc venus du centre-ville vers ce cabinet sans
résistance extérieure. Regroupant essentiellement des immeubles, le quartier n’est pas sujet à
problèmes et si la
transformation de la clientèle du cabinet n’a pas été bien accueillie à ses
débuts, les débordements occasionnés restent le fait des toxicomanes entre eux. Le temps passant les esprits rebelles formés par les habitants de l’immeuble occupé par le médecin au rezdechaussée cohabitent aujourd’hui dans l’indifférence pour la plupart. Sur une population
d’environ deux cents personnes qui viennent régulièrement se faire prescrire des produits,
vingt-cinq toxicomanes ont pu être interrogés.
Il n’a bien sûr pas été question d’interviewer systématiquement toutes les personnes se rendant au cabinet médical. Tout d’abord certaines ne le souhaitaient pas, soit qu’elles n’aient pas
envie de dévoiler leur vie à ce moment-là, soit qu’elles se trouvent dans une phase de manque
et qu’elles ne soient pas en mesure de parler. Le volontariat de la part des toxicomanes apparaît
nécessaire pour aller au delà d’une simple discussion sur les banalités de l’usage de drogue. Le
toxicomane livre alors son vécu et ses impressions. Par ailleurs nous avons eu la possibilité de
rencontrer ces mêmes individus dans le cadre d’une association liée dans une certaine mesure
au cabinet puisque l’instigateur en est le médecin en question. Le lieu diffère cependant ainsi
que les activités. Il ne s’agit plus du tout de prescrire mais d’intéresser, de créer un lieu de communication, d’expression, fut-ce sous forme d’activités diverses.
Les toxicomanes se portaient simplement volontaires pour témoigner de leur expérience en
toxicomanie. Nous avons longtemps hésité entre la prise de notes et le magnétophone. Bien que le
magnétophone possède un handicap majeur en tant qu’instrument susceptible de piéger la parole
ou de sous-entendre une utilisation détournée de cette dernière, pouvant avoir des retombées
néfastes pour celui qui s’est laissé enregistrer, la garantie d’anonymat et le fait que la conversation
ne déborde pas du lieu de l’entretien ont permis que ce mode de recueil puisse fonctionner. Par
ailleurs il ne déplaisait pas à la plupart des toxicomanes interrogés de voir leur parole prendre une
aussi grande importance et de pouvoir exprimer ce qui leur tenait à cœur. À ce propos nous avons
pu noter que certains s’expriment par plaisir, pour parler d’eux, de leur pratique, sans doute cela
leur apporte-t-il quelque chose de parler de la toxicomanie librement, ou de voir quelqu’un s’y intéresser. Cela nous avons pu le remarquer à de nombreuses reprises, au cours desquelles l’individu en
venait à témoigner combien il manquait d’aide ou de compréhension, le il voulant signifier ici le
corps toxicomane dans son entier. Certains pensaient en venant qu’ils allaient voir un psychologue
qui allait les aider. Peut-être ont-ils été déçus de ne trouver qu’interrogations en face d’eux. En
général cela a donné lieu à des entretiens très longs, de plus de deux heures, pour lesquels on pourrait presque parler d’entretiens en profondeur. Il y a aussi ceux qui le font pour faire plaisir, mais qui
ont du mal à s’exprimer et écourtent volontairement l’entretien pour aller à l’essentiel. Ces entre-tiens-là durent en général une demi-heure, leur laissant dire ce qu’ils avaient sur le cœur plutôt que
de les forcer, espérant trouver là des indices notoires. Enfin une autre partie semblait manquer de
motivation et répondait dans un style questionnaire, parlait peu. Ces toxicomanes-là semblaient
assez mal d’ailleurs et n’accomplissaient qu’un acte de présence auprès du médecin.
Dans la salle d’attente du docteur, une population hétérogène se bouscule à la porte d’entrée
du cabinet pour rivaliser sur la place de chacun dans la queue car les bons de prescriptions sont
en quantité limitée et les premiers sont donc assurés d’obtenir une ordonnance. Certains tentent
de s’imposer en ne respectant pas leur ordre d’arrivée au cabinet médical, ce qui est source de
conflit et suscite de la violence verbale comme physique. Alors que le cabinet n’ouvre qu’à 14
heures, certains sont là depuis 9 heures avec leur chien qui constitue un excellent moyen de dissuasion pour les pairs tout en maintenant un climat tendu au niveau des passants. Des papiers
circulent avec des noms pour indiquer l’ordre de passage. Cela devient problématique lorsque
l’on est placé dans les derniers de la liste et que l’on a besoin de produits. Des querelles éclatent
alors qui ne sont que le reflet de l’angoisse ressentie face à l’attente et à l’assurance de ne pas
obtenir de produits. À ces moments-là il était impossible d’approcher le groupe par crainte
d’être prise pour une personne cherchant à passer devant les autres, ou même à se quereller.
Il avait été ainsi convenu avec le docteur de se placer dans une pièce attenante au cabinet
pour éviter d’être mêlée aux conflits dus à l’attente.
2. La problématique du toxicomane
L’enquête de terrain s’est déroulée sous la forme d’entretiens semi-directifs auprès d’une
population de toxicomanes dits lourds ayant recours à des prescriptions médicamenteuses pour
soulager leurs maux.
En analysant la manière dont se construisent les relations des toxicomanes à la norme, un
élément important émerge, dont il nous semble que la recherche en toxicomanie ne rend suffisamment pas compte et qui pourtant se révèle fondamental pour comprendre la complexité du
phénomène. Le discours des toxicomanes procède fondamentalement de la question de la différence. Le toxicomane par sa déviance et son statut de malade est déjà un être à part. Mais ce
n’est pas tant là qu’il le ressent. C’est à travers le regard de la société que le toxicomane se rend
davantage compte de sa différence. Les expressions de malade et de déviant ne sont pour lui
qu’un état de fait acquis dont il ne s’encombre plus et qui semble mieux vécu que certains
regards de la société trahissant le rejet, pour donner naissance au mal-être du toxicomane,
comme nous le montrent les extraits suivants issus de nos entretiens :
Le toxico est mal ressenti, on le prend pour un agresseur, on le prend pour un voleur, on
le prend pour un moins que rien. C’est sûr qu’il y a plusieurs facettes du toxicomane qui
sont données par la population. Les gens ne peuvent pas s’informer pour voir le problème
eux-mêmes. Au delà de ce problème, si on veut voir le vrai visage du toxicomane, il y aura
peut être 80% de la population qui lui donnera un autre visage que ce qu’on leur donne.
Les toxicomanes ont l’occasion par le passage pratiquement obligatoire par les médecins et pharmaciens de se rendre compte du regard que l’on porte par ailleurs sur eux.
Il y a des pharmaciens qui sont super-cool, tu as de bons contacts, tu parles librement,
de la vie courante, de la dope, des aléas, ils se sont beaucoup arrangés. Quand les
seringues étaient en vente libre quoi, les pharmaciens on lisait du dégoût, il y en a qui vendaient pas, ou alors ils te présentaient des paquets par vingt-cinq, « non non on vend pas
seul ». Maintenant on est bien reçu, enfin normalement quoi, tu viens chercher ta seringue
comme une boîte d’aspirines.
Il y a des pharmaciens qui veulent pas entendre parler de ça, on est des petits salopards,
des camés, mais bon ce genre de gens ça tend à disparaître.
Quand on parle de toubibs, la plupart des toubibs quand on dit toxico, hop dégage de là
quoi, tu as beau essayer de leur expliquer, ils s’en foutent, ils disent moi je veux pas avoir
une clientèle de toxicos, vous êtes des pourris, vous vous camez.
Le toxicomane livre des catégories cibles de l’analyse à travers les expressions de camés ou
de pourris, petits salopards. Cela nous renvoie ici à l’analyse des représentations sociales de la
toxicomanie au sein de la société.
C’est donc fondamentalement le problème du regard de la société sur le toxicomane qui
conduit ce dernier à se sentir différent : différent selon son statut de toxicomane qui le place
comme un être à part, mais différence également dans le cadre d’une déviance qui le conduit sur
les chemins de l’exclusion. Cette déviance se lit toujours en relation à la norme.
Parler d’exclusion aujourd’hui, c’est mettre en avant la dimension sociale et économique
d’une situation. Ainsi la notion d’exclu renvoit essentiellement à des difficultés au sein des
relations sociales et de l’emploi. Les toxicomanes que nous avons rencontrés sont concernés
par un tel schéma :
– Et si ton patron était au courant ?
– Il me donnerait mon congé.
– Tu penses qu’ils ont peur de quoi ?
– Qu’on vole la caisse. Moi je sais que chez un ami qui travaillait, les stups sont allés et le
patron l’a viré.
Un autre :
– Et à ton travail ils le savent ?
– Non, tu penses pas que j’ai raison, ils me foutraient dehors.
Au niveau des relations sociales, le toxicomane entretient des contacts et maintient un
réseau d’informations dans le cadre de sa pratique mais aussi des aléas de sa vie courante
(logements, etc.). Mais il ne participe pas à la vie collective et c’est dans cette mesure que nous
pouvons également parler d’exclusion, représentant la forme limite d’une rupture avec le
social à travers le personnage du vagabond condamné à errer dans une sorte de no man’s land
social, ce qui conduit Robert Castel (1991,137-168) à évoquer la problématique de la désaffiliation, qui dans le cas du toxicomane n’est pas seulement un état, mais une manière d’être,
vécue de l’intérieur.
La problématique du toxicomane peut être envisagée selon le thème de la séparation. Tout
ce que le toxicomane inspire à la société conduit celle-ci à le distinguer et à le lui faire sentir. Il
ne suffit pas que son statut diffère, mais sa manière de concevoir l’existence, de s’opposer à la
société en défiant ses règles, son insolence à braver la mort, mais aussi les conséquences sanitaires et sociales de la consommation de drogue sont là pour montrer que le toxicomane ne se
conduit pas normalement, ce qui le mène loin des sphères de notre univers quotidien. D’ailleurs
certains toxicomanes rencontrés opèrent spontanément cette séparation en s’écartant de leurs
pairs. Ainsi ce toxicomane :
Moi ça fait bien une bonne dizaine d’années que je suis là, je les connais de vue, mais
j’aime pas traîner avec eux, ils ont leur délire, ça ne m’intéresse pas trop, moi j’ai d’autres
relations. Tous mes copains et mes copines ne sont pas dans la dope[…] Je me mélange pas
avec eux.
Dans le même temps, ne pas être dans la norme peut aussi être considéré comme une trahison. C’est s’éloigner de la société et refuser ses valeurs. Le toxicomane par sa déviance et son
mode de vie opère la scission avec le social et trace la voix de l’exclusion. C’est pourquoi ne
pas être en présence de toxicomanes, c’est aussi ne pas faire partie d’un milieu et donc être catalogué comme tel. En s’éloignant de son groupe, non seulement le toxicomane protège son produit, mais il n’entre pas dans un milieu qui lui assigne un statut et ce qu’il comporte en représentations négatives. Il se rapproche ainsi de la conformité comme nous le verrons plus bas et
s’éloigne dans le même temps de la suspicion.
Cette question de l’être à part anime le corps social pour ne plus le quitter, mais aussi le sujet
toxicomane et c’est là que la recherche devient intéressante. Nous allons maintenant envisager
la question de la différence sur la base des éléments puisés dans des normes de comportements
qui se retrouvent dans les paroles des toxicomanes. Des points ressortent qui expriment la présence de processus de mise à l’écart du toxicomane. Mais ces processus nous ont moins interpellés dans cette recherche que le vécu du toxicomane et sa réaction à l’encontre de la problématique portant sur la différence, prise dans l’optique d’un rapport au monde et à la société, et
ce dans le cadre d’une méthode qui entend saisir les émotions, les perceptions, les images et
visions inspirant une pratique vécue de l’intérieur. Le rapprochement peut alors se faire entre
les pratiques sociales de rejet du toxicomane et la manière dont il les perçoit.
Le toxicomane se sent rejeté par la société. Certains vont même jusqu’à avancer l’hypothèse d’une tentative de mise à l’écart radicale. Par exemple, l’idée émerge que la politique
menée en matière de substitution ne serait qu’un simple échange d’intérêts. Les toxicomanes
auraient leurs produits et l’État pourrait contrôler les consommateurs.
[…] Les politiques nous filent ces cachets, comme ça on est dans un coin, on vole plus,
ils nous voient plus, ils ont trouvé le moyen de nous faire taire. S’ils pouvaient, ils nous mettraient dans des chambres à gaz.
L’idée de révolte contre un État qui voudrait faire taire le toxicomane à coup de cachets,
gronde ici. L’État tenterait ainsi de refouler le toxicomane loin de sa vue, de le confiner dans un
espace restreint où l’on oublierait ses méfaits.
C’est mieux la méthadone, il n’y a pas le deal. Mais bon avec l’attente bon courage tu
as le temps d’être malade alors tu prends le skénan, le moskantin [3]. Mais l’État il n’en a rien
à foutre […] Ils prennent pas en compte le toxicomane, le SDF. Soi-disant il n’y a pas d’argent, mais il y en a. S’il y a une guerre on le trouve l’argent, on va débloquer des milliards,
tu vas voir. Et là pas d’argent. Nous on n’existe pas.
Ces produits, c’est assassin, ils nous ont balancé ça.
Les traitements de substitution entrent dans une politique de gestion des risques adoptée
dans une certaine mesure par l’État. La dépendance qui s’instaure est du même ordre que celle
envers les opiacés vu les principes actifs inscrits dans les produits; cependant de la méthadone
au moskantin les règles du jeu ne sont pas les mêmes. Les traitements à la méthadone sont plus
rigoureux, ils font l’objet d’un soin quotidien : le produit est absorbé devant les yeux du médecin par voie orale chaque jour à heure fixe. Le toxicomane suit donc les règles de l’institution
tandis qu’il a la possibilité de détourner les autres produits de substitution délivrés sous ordonnance (vol, dose non respectée, produit injecté et non avalé). Pour certains consommateurs de
drogue la substitution prend le caractère d’une nouvelle forme de toxicomanie, dite médicamenteusedont le renouvellement par l’ordonnance constitue un enjeu; le patient gérant seul ses
prises. Les traitements à base de méthadone étant restreints, les produits tels le skénan ou le
moskantin parent au manque mais il est plus facile de s’installer dans une nouvelle toxicomanie, d’où le reproche fait par le toxicomane précédent qui accuse l’État de ne pas mettre l’argent
nécessaire pour que tous aient accès à la méthadone. Le consommateur de drogue se sent ainsi
rejeté des structures de soin.
Le rejet, en même temps que la volonté d’oubli que ressentent les toxicomanes les conduisent,
face à une situation de détresse, à réenvisager leur place dans la société, pour voir, comme nous le
verrons en fin d’analyse le phénomène de la différence comme révélateur d’une situation de crise.
3. La différence comme épigraphe
La problématique du toxicomane, en tant qu’être dirigé par une substance, vivant un quotidien en marge de la vie sociale, ayant des pratiques clandestines, touchant à la délinquance,
pose la question de la différence. Différence avec le citoyen censé ne pas entrer dans ce
contexte-là. Si nous voyons dans les paroles des toxicomanes la problématique de la différence
via la norme, cette même différence ne vient pas forcément à l’esprit des toxicomanes. Certes
leurs pratiques diffèrent mais elles ne sont perceptibles que pour un œil averti. La question de
la différence n’a alors pas de raison d’être.
Non, moi je n’ai pas l’impression que les gens se rendent compte qu’il y a une différence, que je me shoote. Peut-être que si par mon look il leur vient à l’esprit, ouais, lui il a
une tête à en prendre. Mais je ne pense pas que les gens soient contre. Je ne crois pas qu’ils
le voient.
Ou encore :
Combien de personnes sont pas toxicos et sont agressives. C’est pas écrit sur le visage.
Cette idée que l’individu ne porte pas sur lui sa toxicomanie, nous la retrouvons fréquemment. La normalité possède un critère interne d’après l’action qu’entreprend le toxicomane et
un critère externe qui envisage sa conduite comme une infraction aux yeux des agents de
l’ordre moral (les entrepreneurs de morale de Becker). Le toxique sert de support à la transmission d’autres messages, idéaux, moraux, politiques, relayés par les médias. Sylvie Le Poulichet (1987,16) témoigne des enjeux présents autour du haschisch par exemple : les polémiques sur la dangerosité du haschisch, autorisées par l’absence de certitudes scientifiques,
servent de support à l’affrontement d’idéologies autoritaires ou permissives quant à l’éducation et à la morale. Cette remarque atteste le fait que derrière les discours sociaux, se cachent
des messages en matière d’usagers de drogue dans lesquels l’apparence du toxique est sollicitée pour renvoyer à un imaginaire social précis décrivant les figures sociales de l’intoxication.
Le discours idéologique fonctionne selon des oppositions, le jeune innocent et naïf face au
voyou adolescent, le normal au pathologique. L’accord dans l’appréciation de la délinquance
entre toxicomane et ordre social permet à la déviance de s’exprimer et d’acquérir sa teneur
comme phénomène a-normal. Pour contrer cet aspect, le toxicomane se camoufle derrière une
normalité apparente qui dans son rapport à la déviance pose le problème de la conformité.
Cette conformité émerge dans le cadre d’un contexte précis qui rassemble tout ce qui a trait
à la norme dans ce qu’elle contient de standard: ce que chacun met en œuvre quotidiennement
et banalement dans la vie de tous les jours, tout ce qui touche à l’aspect institutionnalisé et classique de l’existence et à sa routine (logement, transport, loisirs). Ainsi le toxicomane évoque
dans son discours cet aspect standard de la personne contenu en puissance dans chaque individu
et sur lequel les toxicomanes insistent. Nous retrouvons cette idée de conformité à travers cette
relation spécifique au normal qu’entretient le toxicomane :
– J’aimerais que tu me dises comment tu vis ton expérience de tous les jours.
– Ben je sais pas comment dire ça moi, normalement quoi !Avec les produits de substitution
c’est beaucoup mieux, ça permet de vivre à peu près normalement, de bosser, de rester un
peu chez moi, d’avoir une vie normale.
L’idée d’être normal semble hanter ce toxicomane qui l’évoque à trois reprises dans une
même phrase. Chez d’autres sujets cette idée se retrouve exprimée dans d’autres termes, mais
qui renvoient à la même logique :
– Au début c’est la défonce. Moi quand j’ai commencé c’était pour me défoncer. Mainte-
nant c’est pour me mettre droit.
– C’est-à-dire pour te mettre droit ?
– C’est pour que je puisse faire les choses de la vie quoi.
Ailleurs :
Moi j’ai été dans la rue, dans des squats, maintenant je ne veux pas être dans la rue mais
vivre à côté comme tout le monde. Je travaille, j’ai un appartement qui est clean, je le loue,
tous les mois je paie mon loyer, je suis à peu près comme tout le monde et ça j’y tiens.
Le toxicomane, pour vivre et avoir son produit doit se débrouiller, au besoin en tombant
dans la petite délinquance. Mais il poursuit toujours l’objectif d’être normal, pour être tranquille, pour ne pas qu’on le repère et pour conserver souvent son emploi s’il en a un. Chacun
tente de gérer son stigmate mettant en œuvre ce que Goffman (1993) nomme les stratégies de
contrôle de l’information sociale.
La normalité reste ainsi liée à un esprit d’intégration/exclusion. Le toxicomane qui se considère comme différent du reste des citoyens ressent les difficultés de l’intégration, c’est-à-dire
qu’il ne se sent pas accepté par les autres en général et cela lui pose des problèmes dans sa vie
courante. Ainsi ce toxicomane qui explique le besoin de faire partie intégrante de la population
sans distinction :
Une fois qu’on t’a présenté, petit à petit en allant voir ce mec, tu vas voir d’autres personnes, petit à petit tu vas là, tu connais les gens et les plans, t’es relativement intégré.
Enfin, c’est une manière de le dire, mais bon tu trouves ce qu’il te faut. Après le problème,
c’est de trouver l’argent. Tu vas faire des conneries à côté. Tu sais où il y en a mais tu n’as
pas l’argent et tu fais des conneries. À partir du moment où tu sais qu’en allant voir machin
il t’en file… Pour ça je suis persuadé que si l’État mettait la main dessus tout ça, ça n’aurait plus de raison d’être, ça s’arrêterait. Tout le monde pourrait vivre tranquille. Et vraiment s’intègrerait à la société, en ferait partie. Parce qu’on dit les toxicos, mais c’est la loi
qui fait ça. Si la loi nous interdisait pas ça, on serait des citoyens comme les autres, on travaillerait. On aurait une vie normale.
Le toxicomane demande une reconnaissance, nous dit Francis Caballero (1989,18), le droit
d’absorber volontairement une substance toxique en vue de se procurer des sensations. Or, ce
droit n’est pas reconnu aux toxicomanes qui posent la question du droit à disposer de leur
propre corps du moment qu’ils ne nuisent pas à autrui.
Analysant la société unidimensionnelle, Herbert Marcuse (1968) envisage la satisfaction
croissante des besoins comme le phénomène qui déclenche la perte d’autonomie et d’indépendance chez les individus, ceux-ci se voient alors vidés de leur contenu leurs droits et libertés.
Dès lors l’économie agit telle une force contraignante et l’individu n’est plus libre de répondre
à la question : son besoin est-il justifié ou non ? Dans ce cas, se peut-il que le toxicomane opère
un détour sur la logique moderne pour répondre lui-même à la question de ses besoins lorsqu’il
parle d’intoxication volontaire ?
Les effets pervers de la prohibition sont dénoncés par le juriste Francis Caballero (1989) qui
note le monopole criminel de la distribution, l’augmentation de la délinquance, des sanctions
sur les toxicomanes, des problèmes hygiéniques. Cet auteur pose la question ainsi : Comment
réglementer les substances susceptibles d’engendrer la toxicomanie tout en respectant les
libertés individuelles et en sauvegardant les intérêts de la société ? (126). Il propose de recourir à une théorie du commerce passif. Il faut redonner aux drogues leur aspect de marchandise
comme les autres, ce que la voie répressive empêche. De la sorte, les produits se verraient affectés de règles commerciales dans le cadre d’une économie dirigée, sans encouragement de
consommation, en refusant publicité et marques, avec une arme au niveau des prix. Le cannabis apparaît pour cet auteur comme le terrain idéal d’une expérimentation. La légalisation introduit là un contexte de prise en charge meilleure par le biais de l’État. De fait se trouverait éliminé un puissant marché noir attiré par les gains de la revente d’un produit prohibé et donc
soumis à attraction. Le produit, de meilleure qualité, réduirait le risque d’overdose.
Les toxicomanes penchent eux aussi pour un système de libéralisation contrôlé par l’État, se
référant à la vente des stupéfiants autorisés comme le tabac ou l’alcool et qui semblent bien
fonctionner.
La perspective de légalisation entre dans un complexe d’idées et de revendications dont
l’issue reste incertaine. Non seulement tous les corps institutionnels divergent entre eux, mais
également en leur sein, les positions s’affrontent. Le jeu politique consiste à aller de la tendance
libérale à la répression avec les intérêts économiques de la distribution de produits jugés dangereux pour la santé.
La marginalité peut conduire à la déviance et afficher une opposition relativement violente
à l’égard des règles sociales. Le toxicomane rentre dans une procédure active de la déviance :en
transgressant les interdits il peut aboutir à des poursuites judiciaires assorties de sanctions.
L’interdit est alors revendiqué comme une structure qui doit être transformée au vu d’une situation inacceptable. L’interdit n’est pas nécessairement légitime et la vérité ne se résume pas au
légal. Le toxicomane tente alors de se placer en tant qu’acteur du changement social, notamment dans toutes les investigations en matière de légalisation des drogues.
Le débat est loin d’être clos en matière de légitimité quant à interdire ou pas la présence de
certaines substances dites toxiques en vente libre, d’autant plus que cette controverse devient
un enjeu politique. La question tourne autour du sens que l’on accorde à l’interdit. Les tenants
de l’interdiction affirment le but préventif de la norme pénale. La loi pèse sur l’individu, elle
constitue une barrière symbolique d’une part, et d’autre part signale le danger. Mais les tenants
de la dépénalisation ne voient pas les choses sous cet angle-là : l’attrait de la transgression, la
signification sociale du fait d’interdire, sans compter les coûts en jeu suffisent à dénoncer la
politique de pénalisation. Personne n’ose vraiment se décider pour l’une ou l’autre voie à
suivre, car les arguments des uns semblent peser autant que ceux des autres. Cependant l’origine des lois pesant sur l’incrimination de la toxicomanie date de 1970. Cette loi est depuis un
certain nombre d’années dénoncée, elle n’est plus adaptée à la situation des toxicomanes, elle
reste aveugle face aux divers comportements rencontrés. Elle n’est d’ailleurs plus réellement
appliquée selon les cas, pourtant elle reste dans le cadre des politiques publiques.
Population ciblée, les consommateurs de drogue n’appartiennent alors plus à notre univers
et viennent grossir la frange des marginaux ce qu’ils ressentent amèrement.
La question de rentrer dans la normalité apparaît donc très importante pour le toxicomane.
Être normal c’est pouvoir participer au corps social, c’est ne pas se sentir rejeté ou tout simplement montré du doigt et c’est sûrement cela que redoute le plus le toxicomane. De là découle
l’enjeu considérable que représente le regard de la société sur certaines pratiques et les effets
positifs ou néfastes qui peuvent en surgir. Être normal, se tenir droit, vivre comme tout le
monde… telles sont les aspirations de quelques toxicomanes rencontrés et qui en disent long
sur leur besoin d’intégration.
Ce que le toxicomane place sous la notion de normal n’est pas la même chose que ce que le
citoyen ordinaire peut y voir. La norme évoque tour à tour les relations entretenues avec le
social d’une part, au niveau de la déviance, avec sa conséquence l’exclusion et, d’autre part, au
niveau de la banalité et du quotidien de l’existence, avec pour conséquence la conformité. C’est
ce dernier point qui préoccupe notre toxicomane. Pour le toxicomane être normal c’est faire
comme tout le monde, c’est mener une vie routinière et planifiée :
Mais bon c’est une partie des toxicos pas tous les toxicos. Dans tous les toxicos c’est
vrai qu’il y a une partie c’est des voyous. Mais sur la masse il y en a au moins 60% qui
pourront s’intégrer, passer inaperçus. Ils auraient leur boulot, leur chien, leur bagnole. Ils
partiraient en vacances au mois d’août, ils feraient leur tiercé le dimanche. Ben justement
comme c’est interdit, ils n’ont pas pu s’intégrer, on en fait des toxicos, des hors-la-loi.
Comme tu sais que c’est interdit... Tu peux pas faire les deux à la fois, avoir une vie honnête
et te défoncer, avoir une vie professionnelle. Si tu bosses à vingt ans, tu n’as pas le temps de
courir à la dope, tu n’as pas l’argent nécessaire pour payer la dope. Et donc si tu prends le
parti de vivre défoncé tous les jours, tu es obligé de vivre hors-la-loi, de faire des combines
pour avoir suffisamment de sous. J’ai travaillé pendant dix ans, je me suis défoncé mais j’ai
pas pu me défoncer comme je voulais parce que justement je voulais pas me retrouver en
tôle. Donc je fais rien qui puisse m’envoyer en tôle à part prendre de la dope. Mais ça je
m’excuse, c’est pas un crime, je fais de mal à personne. Je me sens pas un criminel.
Ces extraits d’entretien soulignent le désir profond pour l’individu de ne pas se différencier
des autres. Dès lors, qu’il se détache de la masse il suscite la méfiance, le mépris et bien souvent des attitudes bien plus fortement négatives; dans ces domaines la commande du comportement individuel vise donc à agir de telle sorte qu’on ne sorte pas du cadre, que l’on soit pareil
à tous les autres, et que l’on se conforme à eux; et bien souvent, il n’est pas moins difficile de
se montrer conforme dans un sens que de se distinguer des autres à d’autres égards (Elias,
1987,196). Chez le toxicomane le normal renvoie au banal, aux structures communes de la vie
quotidienne. Être normal est une question qui préoccupe le toxicomane, pour lui c’est la garantie de son anonymat, car il entend passer inaperçu sous le couvert de la banalité, sa pratique
reste secrète. C’est aussi parfois une manière de se sentir intégré en accomplissant pour cela les
actes classiques de la vie quotidienne. C’est alors se prémunir de l’exclusion.
Soulignons le paradoxe de cet être animé par le besoin d’interdit (notamment dans la perspective de l’adolescence et de la formation de l’identité), le rejet des règles, l’infraction quotidienne envers les lois et qui en même temps recherche la normalité. La volonté du toxicomane
d’être normal apparaît paradoxale pour un être qui a toujours cherché à se démarquer. Je renvoie ici au drame de la toxicomanie : quand l’usage perd son sens, quand le produit n’est plus
maîtrisé, quand la révolte ne signifie plus rien, alors la marge n’est plus significative. Le toxicomane n’a pas d’autre choix que de se retourner dans un second temps vers le centre, la normalité. L’image de clochard ou de SDF que peut évoquer le toxicomane dans l’imaginaire
social, ne convient pas au toxicomane qui rejette cette dernière et tente même de la changer.
Ainsi ces toxicomanes qui avouent préférer la bière au vin ou à l’alcool. L’image de la bière
ramène le toxicomane errant dans la socialité. Cela montre aussi une volonté chez lui de se
démarquer de certains stéréotypes qu’il porte. La représentation du social engage le toxicomane dans des pratiques différentes comme celle de la consommation de bière. Du produit
unique à la polytoxicomanie, de la révolte à la perte de sens, le toxicomane s’installe de plus en
plus dans l’errance (Houdayer, 2000): vie de rue, précarité, exclusion se referment sur le toxicomane. Pourtant ce dernier lutte contre cet état en se ramenant vers la centralité : la marge ne
symbolise plus rien, alors le centre devient l’objet d’un nouvel investissement, ce que le toxicomane nous signale lorsqu’il exprime son désir de vouloir revenir au normal.
La notion d’exclusion en toxicomanie prend à travers le vécu des consommateurs de drogue
la tournure sociale du rejet. Le rapport à l’exclusion du toxicomane dénote davantage de sa marginalité que de ses difficultés économiques, sanitaires et sociales. C’est sa position sociale qui le
porte au rang des déchus de la société. C’est cette même négativité qui justifie la séparation.
L’exclusion que l’on peut trouver en toxicomanie est plutôt le reflet du symbolique. Non pas que
l’exclusion ne soit pas tangible, mais elle ne s’articule pas en priorité autour des facteurs économiques de l’emploi et des ressources (dont certes la plupart des toxicomanes de rue sont privés
mais qui n’apparaissent pas comme la priorité sur l’instant); ou encore des facteurs sociaux
comme le fait d’être privé d’un logement ou de ne pas bénéficier de sécurité sociale. Le toxicomane est marginalisé par sa pratique déviante mais c’est avant tout son rapport à la norme qui le
fait basculer dans une forme d’exclusion symbolique, prenant forme dans l’attitude de fuite ou
de rejet de la société. Du coup, le toxicomane se trouve isolé. C’est bien parce qu’il perçoit cette
exclusion sous la forme du rejet de ses pratiques par le corps social, qu’il tente de les camoufler
en recherchant ce qu’il appelle un comportement normal, c’est-à-dire standard, qui ne s’éloigne
pas en apparence de la norme du bien vivre en société, le kitsch. Le toxicomane livre alors son
regard sur le normal non pas comme le contraire du pathologique mais comme l’ensemble des
habitudes, du commun et de l’ordinaire d’une vie en société. Pour le toxicomane, le normal c’est
le banal : posséder une voiture, payer sa taxe d’habitation, vivre en couple, avoir des animaux,
partir en vacances. Nous pouvons supposer que si le toxicomane ressent le normal comme l’ordinaire, c’est qu’il s’écarte du quotidien, malgré tout, ce que la société lui fait bien sentir. Nous
pressentons alors chez lui son désir d’insertion : le toxicomane veut redevenir normal, c’est-à-dire réintégrer le social, s’éloigner de la marge. Cette pensée présage d’un stade dans la toxicomanie qui nous permet de faire la distinction entre l’usager de drogue et le toxicomane. Redevenir normal, qui n’est pas la même chose que vouloir épouser le schème de la normalité, c’est
placer le manque avant le plaisir.
·
BERGERET J., LEBLANC J., 1988, Précis des toxicomanies, Paris, Masson.
·
CABALLERO F., 1989, Droit de la drogue, Paris, Dalloz.
·
CASTEL R., 1991, « De l’indigence à l’exclusion, la désaffiliation, précarité du travail et vulnérabilité relationnelle »,
Face à l’exclusion, le modèle français, Paris, Esprit.
·
ELIAS N., 1987, La société des individus, Paris, Fayard.
·
GOFFMAN E., 1993, Stigmate, Paris, Minuit.
·
HOUDAYER H., 2000, Le défi toxique, conduites à risque et figures de l’exil, Paris, l’Harmattan.
·
LE POULICHET S., 1987, Toxicomanies et psychanalyse, les narcoses du désir, Paris, PUF.
·
MARCUSE H., 1968, L’homme unidimensionnel, Paris, Minuit.
·
OLIEVENSTEIN C., (1983)1988, « Toxicomanie et destin de l’homme », Précis des toxicomanies, Paris, Masson.
·
WEBER M., 1965, Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon.
[*]
Université Paul Valéry, Montpellier III.
[1]
Subutex, méthadone, buprénorphine, codéine, naltrexone, nalorphine sont des dérivés de la morphine utilisés
comme produits de substitution administrés par voie buccale (bien qu’un usage détourné sous forme d’injection
des produits alors dissous soit parfois pratiqué). Certains y voient une méthode de soin de la drogue par la drogue
étant donné la teneur en morphine des substances qui viennent se fixer sur les récepteurs du système nerveux utilisés par les opiacés. Cependant les produits de substitution entrent dans une politique de réduction des risques, en
invitant le toxicomane à prendre ses produits par voie orale, en même temps qu’à lui donner les moyens d’accéder
à une
vie normale. Ces traitements ont pour objectif de stabiliser la dépendance de manière médicale et légale.
[2]
Les médicaments psycho-actifs délivrés pour parer à l’angoisse, l’anxiété, les troubles du sommeil (famille des
benzodiazepines tels que les analgésiques et antalgiques) mais aussi la recherche de stimulants (amphétamines,
sirops antitussifs) sont le fait de mélanges plus ou moins savants et de surdosage qui procurent à leurs usagers des
sensations nouvelles.
[3]
Produits à base de sulfate de morphine utilisés comme traitement de substitution à l’héroïne. Ces deux produits
jouent le même rôle que la méthadone ou la buprénorphine (subutex).