2001
Déviance et Société
Les automutilations et les grèves de la faim en prison
N. Bourgoin
[*]
Petit Moulin F-39250 Nozeroy
Les automutilations et les grèves de la faim sont des moyens fréquemment utilisés par les
détenus pour tenter d’infléchir le cours des événements les concernant, particulièrement chez
ceux n’ayant pas fait l’objet d’un jugement définitif. Ces deux types d’atteintes sur soi diffèrent
à la fois par les caractéristiques sociales et pénales des détenus concernés et leurs motivations:la grève de la faim est le fait de détenus plus âgés que la moyenne, relativement bien intégrés sur les plans familial et professionnel mais inculpés pour des infractions souvent graves et
dont les motifs de revendication sont en lien direct avec la situation pénale (motifs judiciaires).
Inversement, les automutilations qui semblent constituer davantage des passages à l’acte ou
des conduites irréfléchies sont souvent perpétrées par des détenus eux-mêmes instables, sans
responsabilités familiales et de niveau social inférieur à celui de la moyenne des détenus. Ils
sont généralement inculpés pour des infractions ne donnant pas lieu à de lourdes peines et leur
motif de contestation porte davantage sur des questions familiales ou personnelles, ou
concerne les conditions de détention plutôt que le principe même de l’incarcération. Enfin, ces
conduites sont plus fréquentes pendant les moments creux de la vie institutionnelle (soirée,
week-end, jours fériés).Mots-clés :
AUTOMUTILATION, GRÈVE DE LA FAIM, SUICIDE, PRISON, REVENDICATION.
Self-inflicted injuries and hunger strikes are frequently used by prisoners to try to influence
their situation, especially those whose cases have not been tried finally. These two kinds of self-inflicted injuries differ according to the social and penal characteristics, as well as the motives,
of the prisoners. Hunger strikes are made by prisoners who are older than average and relatively
well integrated in their family and job, but often charged with serious offences. Their motives
for claiming are directly related to their penal or judicial situation. By contrast, self-inflicted
injuries are often made hastily, by unstable prisoners without familial responsabilities and from
low social background on average. They are usually charged with offences which do not carry
serious sentences. Their motives for claiming are more related to familial and personal problems or to conditions of detention than to the principle of incarceration itself. Finally, these
behaviours occur more frequently during empty moments of institutional life, like evenings,
week-end and bank holidays.Keywords :
SELF - INFLICTED INJURY, HUNGER STRIKE, SUICIDE, PRISON, CLAIM.
Selbst zugefügte Verletzungen und Hungerstreik werden oft von Gefangenen eingesetzt,
um ihre Situation zu verändern, besonders von denen, dessen Fall noch nicht abschließend entschieden ist. Beide Typen von Selbstverletzungen unterscheiden sich einerseits nach sozialen
Merkmalen und der strafrechtlichen Situation, andererseits nach den zugrunde liegenden Motivationen: der Hungerstreik wird eher von älteren und relativ gut in Familie und Beruf integrierten Gefangenen eingesetzt, die überwiegend wegen schwerer Delikte einsitzen. Ihre
Motive sind direkt mit der allgemeinen Situation als Gefangener verbunden. Demgegenüber
kommen Selbstverletzungen eher bei instabilen Gefangenen ohne familialen Verpflichtungen
aus vergleichsweise sehr niedrigen sozialen Schichten vor. Sie sitzen meistens wegen weniger
schwerer Delikte ein, und ihre Motive sind eher an familiale und persönliche Probleme oder an
die konkreten Bedingungen und Probleme des Gefangenenalltags gebunden. Schließlich
kommt dieses Verhalten häufiger zu Zeiten vor, in denen das institutionelle Leben weniger
geregelt ist, z.B. am Abend, an den Wochenenden oder an Feiertagen.
Las automutilaciones y las huelgas de hambre son utilizadas con frecuencia por los reclusos
-especialmente por aquellos que están a la espera de la sentencia definitiva- para intentar modificar su situación. Estas dos maneras de atentar contra sí mismo presentan diferencias tanto en
lo que respecta a las características sociales y penales de los reclusos que las practican como en
lo que respecta a sus motivos: Las huelgas de hambre son llevadas a cabo por reclusos de una
edad superior a la media, relativamente bien integrados a nivel familiar y profesional, pero frecuentemente acusados de infracciones graves. Sus motivos de reivindicación están en relación
directa con la situación penal que atraviesan (motivos judiciales). Por el contrario, las automutilaciones-que parecen ser de preferencia el fruto de pasajes al acto o de comportamientos irre-flexivos- son frecuentemente llevadas a cabo por reclusos inestables, sin responsabilidades
familiares y de un nivel social inferior a la media. Sus autores son generalmente acusados de
infracciones que no dan lugar a penas graves y los motivos de su protesta se relacionan con
asuntos familiares o personales, o conciernen las condiciones de la detención antes que el principio del encarcelamiento en sí mismo. Finalmente, estos comportamientos ocurren con mayor
frecuencia durante los momentos de poca actividad en la vida institucional (por las noches,
fines de semana, feriados).
Les conduites auto-agressives sont particulièrement fréquentes en milieu carcéral. Parmi
celles-ci, le suicide et les tentatives de suicide, les plus violentes, font l’objet d’un intérêt
constant de la part de l’Administration pénitentiaire et des observateurs du monde des prisons
(par exemple Kensey, 1991a et b; Tournier, Chemithe, 1979), en particulier depuis la crise de
sur-suicidité carcérale enregistrée en 1972 (Chesnais, 1977) qui semble s’être aggravée au
cours des dernières années (Bourgoin, 1993a et b; 1997). En revanche, les conduites autoagressives plus bénignes comme les automutilations ou les grèves de la faim, dont le but recherché est davantage la pression sur l’entourage que le décès, sont peu étudiées alors qu’elles
représentent près de 80% du total des atteintes sur soi recensées par l’Administration pénitentiaire au cours des dernières années (voir le Rapport annuel de l’Administration pénitentiaireet
le tableau I présenté plus loin). On peut donner de celles-ci les définitions suivantes :
- L’automutilation est une atteinte portée à l’intégrité du corps pouvant compromettre sa vitalité et son bon fonctionnement sans que cependant elle ait été accomplie dans le but de se
donner la mort (Girard, 1998a et b). Elle prend généralement la forme d’une coupure (dans
plus de 90% des cas au cours de la période 1992-1998), plus rarement d’une ingestion de
produits toxiques ou de corps étrangers (un peu moins de 5% des cas). L’administration la
distingue de la tentative de suicide selon un critère implicite : un acte d’auto-agression est
une tentative de suicide si sa gravité requiert la mobilisation des services extérieurs de santé
(SAMU
[1] ).
- La grève de la faim peut se définir comme le refus proclamé par un sujet ou un groupe de
s’alimenter dans un but de protestation, de contestation ou de revendication, soit contre le
régime pénitentiaire, soit contre l’autorité judiciaire le plus souvent, en tous les cas contre la
situation qui lui est faite. Elle prend généralement la forme d’un simple refus d’aliment, le
détenu acceptant de boire de l’eau, voire des boissons nutritives (on parle dans ce dernier
cas de grève de la faim partielle), plus rarement d’un refus total d’aliment et de boisson
[2]. Le
gréviste de la faim cherche à provoquer chez un partenaire-cible (en général le corps judiciaire) un sentiment de culpabilité fort et persistant en le prenant à témoin et en le rendant
responsable des conséquences de sa pratique d’abstinence (Barate, 1987).
Moyens d’expression et de revendication privilégiés destinés soit à faire pression sur l’autorité judiciaire ou administrative, soit à obtenir une hospitalisation ou un régime pénal particulier,
les conduites auto-agressives ont fait essentiellement l’objet de travaux médicaux ou psychiatriques, qui ont tenté d’en déterminer l’étiologie, la dynamique et les conséquences sur l’état de
santé du détenu (voir par exemple Barate, 1987, Derobert
et al., 1971, Troisier, 1983, Wilmotte,
1973). Les rares études statistiques sur cette question n’ont été réalisées qu’à des échelles réduites
dans le temps ou dans l’espace. Par exemple, celle de Geneviève Casile-Hughes (1994) a montré,
à partir des grèves de la faim entreprises à la maison d’arrêt des Baumettes entre 1975 et 1983, un
lien entre une bonne intégration sociale et familiale et une propension à adopter cette conduite. On
peut également citer l’étude de Marie Cipriani-Crauste (1983) à propos du profil socio-démogra-phique et pénal des auto-mutilants de 1980 mettant en évidence un risque accru de passage à
l’acte chez les jeunes détenus, célibataires, sans profession, incarcérés pour atteintes aux biens
d’autrui, n’ayant pas encore fait l’objet d’un jugement définitif. L’étude de Dominique Nagy
(1984) sur les auto-agressions de 1980 a révélé une légère sur-représentation des toxicomanes
parmi les auto-mutilants, confirmée par le travail d’Annie Kensey et Laurence Cirba (1989) sur la
cohorte des entrants d’avril 1986, et l’une de nos recherches antérieures (Bourgoin, 1993a)
[3].
Cette lacune est d’autant plus regrettable que les automutilations et les grèves de la faim
peuvent constituer un domaine d’étude à part entière, se distinguant des conduites suicidaires
[4].
En particulier, ces pratiques s’opposent au suicide sur le plan de la démarche : elles constituent
des dissuasions, des menaces
[5] (de poursuivre l’abstinence ou de réitérer l’auto-agression) et
donc des moyens efficaces de pression tandis que le suicide place le partenaire-cible (autorités
judiciaires ou pénitentiaires, plus rarement l’entourage familial) devant le fait accompli en le
privant de la possibilité d’intervenir
[6]. L’effet dissuasif des atteintes sur soi non-mortelles peut
être lent ou rapide : ainsi, à l’intérieur de cette catégorie, une distinction peut être introduite
entre les grèves de la faim, qui s’inscrivent dans le long terme et permettent une pression continue et progressive sur l’entourage, supposant une maturation de la décision (dissuasion lente),
et les automutilations, qui se jouent dans l’instant (dissuasion rapide). Ainsi, pour Paul Hivert,
la grève de la faim
partage [avec les conduites auto-mutilantes] cette mise en péril de l’intégrité corporelle, mais, ici, le programme est élaboré, déterminé et, à tout moment, contrôlé
dans le temps (Hivert, 1970).
Une comparaison systématique entre ces deux types de revendication selon le profil des
détenus concernés pourra ainsi être utile pour comprendre la dynamique de l’auto-agression en
milieu carcéral.
Cet article propose une étude épidémiologique des automutilations et des grèves de la faim
à partir d’un recueil exhaustif de ces conduites
[7] en prison sur une période de sept années (1992-1998). Dans cette recherche, les grèves de la faim et les automutilations seront traitées comme
des phénomènes de morbidité, pouvant parfois avoir de graves conséquences sur l’état de santé
des détenus. Dans un premier temps, nous essayerons de déterminer les facteurs de risque
propres à chacun des deux types d’atteinte sur soi en les mettant en perspective avec les
connaissances acquises sur le suicide en prison. Dans un second temps, nous porterons l’analyse sur les motifs invoqués par les auto-agressants.
I. Fréquence des auto-agressions en prison
L’Administration pénitentiaire doit enregistrer systématiquement tous les cas d’autoagressions survenus dans les établissements (suicides, tentatives, automutilations et grèves de la
faim). Chaque cas fait l’objet d’un compte rendu d’incident
[8], rédigé par le surveillant ayant
constaté l’auto-agression, auquel est jointe la fiche pénale du détenu. Le compte rendu d’incident apporte un certain nombre d’informations sur la personnalité du détenu – telle qu’elle est
désignée par certains fonctionnaires pénitentiaires –, son comportement en détention, les circonstances de la perpétration de l’auto-agression et de sa découverte ou du déclenchement de la
grève de la faim, et les motifs éventuels pouvant expliquer la décision. En particulier, il fait
figurer les événements ayant touché le détenu peu avant la perpétration de l’auto-agression. La
totalité des cas est recensée tous les ans par l’Administration pénitentiaire et classée dans la
rubrique des incidents du
Rapport annuel.
Le tableau I présente le volume des auto-agressions perpétrées en prison au cours des huit
dernières années. La fréquence importante des suicides en prison, relevée dans de nombreux
travaux (par exemple Bourgoin, 1993a et b; 1997) se voit à nouveau confirmée avec un taux
environ 10 fois supérieur à celui du milieu libre. On constate sur cette période une radicalisation des actes d’auto-agression :augmentation de l’effectif annuel des suicides et des tentatives
corrélative à une baisse des automutilations, le total des actes d’auto-agressions restant à peu
près constant (autour de 2400 cas annuels). Cependant, il n’est pas exclu que l’évolution
constatée résulte en partie de modifications dans les pratiques d’enregistrement et, en particulier, à un déclassement des cas d’automutilations en faveur des tentatives à partir de 1997.
Cependant nous ne disposons pas d’éléments pour étayer cette proposition.
Tableau I:
Fréquence des auto-agressions en prison (1992-1999).
Tableau I: Fréquence des auto-agressions en prison (1992-1999).
Année Détenus-années Suicides Tentatives Automutilations Grèves
de la faim
1992 49552 95 523 1751 949
1993 52003 101 507 1625 966
1994 55418 101 537 1703 1000
1995 57874 107 680 1792 787
1996 56444 138 827 1766 884
1997 55755 125 1022 1339 956
1998 55412 118 1006 1362 953
1999 55328 125 870 1337 903
Moyenne
annuelle 54723 114 747 1584 925
Taux
(pour 1000) 2,08 13,65 28,95 16,90
Source: Bureau de l’évaluation et du contrôle de gestion, Direction de l’Administration pénitentiaire.
La distinction propre au milieu carcéral entre automutilations et tentatives rend difficile une
comparaison directe de leur fréquence avec le milieu libre. De plus, le recensement des tentatives est incomplet en liberté et nous ne possédons que des enquêtes partielles estimant le taux de
tentative suivant le sexe et l’âge (Davidson, Philippe, 1986). Ceux-ci permettent néanmoins
d’évaluer la fréquence de tentatives que l’on observerait théoriquement dans une population de
même structure par sexe et âge que la population carcérale :elle est égale à 1,8 pour 1 000 contre
45,3 pour 1 000 (tentatives et automutilations) réellement observées, soit un rapport de 1 à 25.
Cependant cette comparaison a une portée extrêmement limitée : à la difficulté d’assimiler les
automutilations en prison à des tentatives en milieu libre se rajoutent des effets de structure :chez
les hommes, les tentatives sont dix fois plus nombreuses chez les inactifs que chez les actifs
(Davidson, Philippe, 1986) et elles sont plus fréquentes chez les moins diplômés comme l’a
observé Paul Archambault (1998); or ces deux catégories sont sur-représentées en prison, ce qui
contribue à expliquer une partie de l’écart constaté.
La pratique de la grève de la faim n’est apparue dans les établissements pénitentiaires français que très récemment, à la fin des années 1950, avec un mouvement collectif de détenus
algériens incarcérés durant les événements d’Algérie. Elle a depuis fait école, le refus d’aliments en prison est considéré comme un mode de revendication efficace et de nature à impressionner l’Administration qui voit sa responsabilité engagée vis-à-vis du détenu dont elle a la
garde sans toutefois pouvoir employer à son encontre des mesures coercitives pour le forcer à
se sustenter, sauf si sa survie immédiate est en jeu
[9] (Derobert
et al., 1971). La grève de la faim
en prison a en elle-même une portée contestataire : elle peut être lue comme un moyen de refuser le principe même de l’incarcération et devenir ainsi un enjeu symbolique pour l’institution
elle-même
[10]. Compte tenu de ces contraintes, la réaction de l’institution se limite essentiellement à un suivi médical qui lui permet toutefois de contrôler en partie l’évolution de l’état de
santé du détenu :aux termes de la circulaire du 13 octobre 1986, le gréviste peut soit rester dans
sa cellule, soit être placé en isolement à l’infirmerie, soit être conduit dans un hôpital civil si sa
santé l’exige, mais il sera dans tous les cas soumis aux règlements pénitentiaires.
Pour la période étudiée, l’incidence des grèves de la faim est de 16,9 pour 1 000 (tableau I)
avec une durée moyenne de 16,7 jours, soit une prévalence
[11] de 0,8 pour 1 000. Pour l’extérieur
nous ne possédons que des dénombrements partiels et toute comparaison est délicate. On peut
citer à titre indicatif Johanna Siméant (1993) qui relève, pour la même période, 2 092 grèves de
la faim dans le monde libre ce qui reste très inférieur à la fréquence relevée en prison. Comme
l’écrit Jacques Roux (1997), en prison la grève de la faim est devenue une procédure d’action
enregistrée, codifiée pour qu’un détenu exprime son désaccord avec sa situation institutionnelle. De même, les automutilations en prison apparaissent inséparables du contexte institutionnel (et du type de relations qu’il implique) dans lequel elles ont été perpétrées (Cipriani-Crauste, 1983).
La plus grande fréquence des conduites auto-agressives chez les détenus est liée en grande
partie aux contraintes du milieu carcéral qui réduisent la variété des modes de contestation légitimes. En effet, la population carcérale, dominée dans sa relation avec le personnel de l’institution, se voit interdire le recours à toute une gamme de techniques d’expression et de protestation comme le vote, la manifestation ou la grève, et l’auto-agression peut alors apparaître au
détenu comme le seul recours pour refuser la situation qui lui est faite. Sur ce point, Jacques
Roux écrit : Entamer une grève de la faim, c’est indiquer, à soi-même et au témoin du geste, le
dernier carré de souveraineté sur lequel l’individu garde encore une prise (…) Quand il n’a
plus la possibilité de se déplacer, de parler, de travailler, de rencontrer des proches, il reste au
prisonnier une ultime forme d’action pour se faire entendre : refuser de s’alimenter.
Les atteintes sur soi apparaissent ainsi comme des pratiques relevant d’une culture carcérale marquée par un rapport instrumental au corps (Girard, 1998a et b); selon Paul Hivert
(1970), l’abstention alimentaire, en particulier, se développe sur un mode de relations spécifiques à la vie carcérale caractérisée par l’inégalité des rapports de force entre personnels et
détenus. Les atteintes sur soi apparaissent ainsi liées aux contraintes de l’enfermement, comme
le souligne Henri Eichenberger(1978): l’expression par la violence est inhabituelle à l’homme
normal en liberté car il peut épuiser toute une gamme de démarches avant d’être acculé au
passage à l’acte. Le langage de la violence est en revanche habituel à l’homme atteint de
troubles de caractère et de la personnalité (…) dont la pathologie consiste précisément à s’exprimer en gestes plutôt qu’en paroles, et il en est de même chez l’homme normal en situation de
contrainte.
On montrera dans un premier temps que l’effet de la contrainte du milieu pénitentiaire sur
la propension à l’auto-agression est variable selon la catégorie sociale et pénale.
Les différences selon le sexe, l’âge et la situation familiale et professionnelle
Les femmes, peu nombreuses en détention, sont sur-représentées parmi les automutilantes
(elles représentent 7,3% des automutilants contre 4,2% des détenus
[12] ), comme c’est le cas en
liberté où les femmes commettent davantage de tentatives de suicide que les hommes (Davidson, Philippe, 1986). En revanche, les hommes apparaissent proportionnellement plus nombreux à entamer une grève de la faim (ils représentent 96,4% des grévistes contre 95,8% des
détenus
[13] ), ce qu’avait déjà observé Geneviève Casile-Hughes
[14]. L’auteur avait relié cette différence à la plus grande densité de détenus dans les locaux masculins, la surpopulation constituant probablement
une incitation à l’agressivité ou tout au moins à la revendication. Cette
hypothèse peut à nouveau être posée : sur l’ensemble de la période, le taux d’occupation
(nombre de détenus pour 100 places) était de 102,8% pour les hommes contre seulement 83,6%
pour les femmes.
L’âge moyen des grévistes de la faim (36,4 ans) est sensiblement plus élevé que celui de l’ensemble des détenus (32,6 ans), comme l’avait déjà noté Geneviève Casile-Hughes. L’auteur
avait vu dans cette relation l’effet d’une maturation psychologique plus avancée avec pour
corollaire le choix parmi les conduites revendicatrices, d’une méthode moins impulsive, plus
différée, plus efficace (Casile-Hughes, 1994). Cette proposition concorde avec l’analyse des
automutilations. En revanche, l’âge moyen des automutilants (28,4 ans) est moins élevé que
celui de la moyenne des détenus, ce qui rappelle la situation observée en liberté où les jeunes
sont sur-représentés parmi les suicidants (Davidson, Philippe, 1986). Le lien entre l’âge et la propension à l’auto-agression bénigne confirme la diminution régulière du taux d’automutilation
avec l’âge chez les détenus mise en évidence par l’étude de Cipriani-Crauste (1983) et dans l’une
de nos recherches antérieures concernant la période 1982-1991 (Bourgoin, 1993a et b). Ces relations entre âge et type d’auto-agression utilisé (automutilation ou grève de la faim) sont stables
dans le temps : l’âge moyen des automutilants et des grévistes de la faim a sensiblement augmenté entre 1992 et 1998 (passant respectivement de 27,3 ans à 29,7 ans et de 34,4 ans à 38,6
ans) mais dans la même mesure que celui de la population carcérale (de 31,1 ans à 34,1 ans).
Conséquence de ce qui précède, les automutilants sont plus souvent célibataires (77,6%) et
ont moins d’enfants (13,6% ont des enfants) que la moyenne des détenus (respectivement 63,5%
et 33%) comme l’avait déjà relevé Jean-Noël Wilmotte (1973) pour la Belgique. Marie Cipriani-Crauste, observant la même relation, avait posé l’hypothèse que l’absence de responsabilité familiale peut jouer un rôle dans la conduite auto-agressante, mais sans disposer toutefois d’effectifs
suffisants pour conclure à un lien significatif. En revanche, les grévistes de la faim sont plus souvent mariés que la moyenne des détenus, comme le veut leur âge moyen plus élevé (Vaillant,
1998) et se rapprochent sur ce point de la population des suicidés (Bourgoin, 1993a et b).
Ces relations peuvent être mises en perspective avec l’intégration professionnelle des automutilants. Les catégories défavorisées (prolétaires sans-emploi), nombreuses dans la population
des détenus
[15], sont sur-représentées chez les détenus ayant pratiqué une automutilation (pour
l’année 1993, les proportions sont de 69% contre 60,6%). On peut y lire l’indice d’un rapport
au corps et au langage différent chez les membres des classes populaires, caractérisé par une
moindre propension à verbaliser les sentiments
[16] et un recours fréquent aux
passages à l’acte,
comme l’a analysé Jean-Michel Bessette (1984):
les travailleurs manuels, confrontés à des
situations conflictuelles (…), ne disposant pas des outils symboliques propres à circonscrire,
ou à tout le moins à désamorcer le nœud du conflit, auront plus que d’autres (les intellectuels)
tendance à recourir au geste pour résoudre ce conflit.
Ces pratiques renvoient à l’habitus corporel des membres des classes populaires caractérisé
par une valorisation de la force physique
[17] qui, selon Luc Boltanski (1971), les porterait à un usage
instrumental de leur corps. Les conditions matérielles d’existence des prolétaires qui font de leur
corps un outil de travail favoriseraient ainsi les conduites auto-agressives où l’enjeu est justement
de tirer parti de son corps, d’autant plus facilement que la résistance à la douleur et à la maladie
[18]
croît à mesure que l’on descend dans la hiérarchie sociale, comme l’a montré Luc Boltanski.
Cette relation entre culture somatique et niveau social se retrouve à propos des grévistes de
la faim dont la distribution par catégorie socio-professionnelle se distingue également de celle
des détenus non-grévistes par un poids plus important des prolétaires observé par Casile-Hughes, mais dans une moindre mesure. L’auteur notait à ce propos : de plus en plus d’individus, aux prises avec des difficultés de communication et de revendication, auront tendance à
recourir au refus d’aliments.
Variations selon la nationalité
La fréquence des automutilations est moindre chez les étrangers, comme l’avait déjà
observé Cipriani-Crauste (tableau II). Cette relation se retrouve à propos des suicides en prison
et dans la population libre, les étrangers étant en règle générale moins suicidaires que les Français (Bourgoin, 1993a et b). En revanche on observe une sous-représentation des détenus français parmi les grévistes de la faim et une sur-représentation de certaines nationalités européennes, en particulier les Espagnols. Il s’agit dans ce dernier cas de grèves généralement
entreprises pour des mobiles politiques
[19] (le motif enregistré étant
actions de solidarité), en
particulier par des militants de l’ETA : c’est le cas de 48 grévistes sur les 72 concernés. Il s’agit
ici de grèves collectives s’inscrivant dans un mouvement contestataire politique. Toutefois,
comme nous le verrons dans la seconde partie à propos des motifs, les grèves de la faim motivées par des revendications collectives restent quantitativement marginales en prison.
Les auto-agressions selon la catégorie pénale et le type d’établissement
Comme pour les suicides (Bourgoin, 1993a et b) on observe une sur-représentation des automutilations parmi les détenus n’ayant pas encore fait l’objet d’un jugement définitif (tableau III).
Cette relation statistique avait déjà été observée par, entre autres, Marie Cipriani-Crauste et Jean-Noël Wilmotte qui l’avaient reliée au choc de l’incarcération : pour la période étudiée, près de
10% des automutilations ont été perpétrées au cours de la première semaine d’incarcération et
près de 20% dans un délai d’un mois (source :comptes rendus d’incidents).
Tableau II:
Répartition des auto-agressions selon la nationalité (1995-1998).
Tableau II: Répartition des auto-agressions selon la nationalité (1995-1998).
Automutilations* Grèves de la faim* Population carcérale*
Nationalité Effectifs % Effectifs % Effectifs %
France 4 330 83,5 1 973 64,5 40 120 71,2
Allemagne 16 0,3 4 0,1 166 0,3
Belgique 12 0,2 8 0,3 157 0,3
Espagne 10 0,2 112 3,7 393 0,7
Italie 12 0,2 23 0,8 507 0,9
Portugal 47 0,9 23 0,8 671 1,2
Yougoslavie 13 0,3 12 0,4 281 0,5
Autres Europe 46 0,9 165 5,5 1 079 1,9
Total Europe (sauf France) 156 3,1 347 11,5 3 254 5,8
Algérie 267 5,2 274 9,1 4442 7,9
Maroc 207 4,0 149 5,0 2970 5,3
Tunisie 71 1,3 116 3,9 1249 2,2
Autres Afrique 36 0,7 89 3,0 2537 4,5
Total Afrique 581 11,2 628 20,9 11 198 19,9
Amérique 2 0,0 20 0,7 506 0,9
Asie 30 0,6 34 1,1 1 285 2,3
Océanie 0 0,0 3 0,1 8 0,0
Apatride ou non-réponse 90 56
Total 5 189 100 3 061 100 56 371 100
Sources: * comptes rendus d’incidents (1995-1998).
** rapport annuel, Direction de l’Administration pénitentiaire (1995-1998).
comptes rendus d’incidents (1995-1998).
Tableau III:
Répartition des auto-agressions selon la catégorie pénale (1992-1998).
Tableau III: Répartition des auto-agressions selon la catégorie pénale (1992-1998).
Automutilations* Grèves de la faim* Population carcérale*
Catégorie pénale Effectifs % Effectifs % Effectifs %
Prévenu 4671 42,2 4131 63,6 20718 41,1
Condamné
(correctionnelle)° 5 241 81,9 1 594 67,4 22833 76,7
Condamné
(criminelle, sauf RCP) ° 1100 17,2 671 28,4 6 456 21,7
Condamné (RCP***) ° 56 0,9 99 4,2 483 1,6
Total condamné 6 397 57,8 2 364 36,4 29 772 59,1
Total 11 068 100 6 495 100 50 490 100
Non-réponse 264 0 0
Total 11 332 6 495 50 490
Source: * comptes rendus d’incidents (1992-1998).
** rapport annuel, Direction de l’Administration pénitentiaire (1992-1998).
*** Réclusion Criminelle à Perpétuité.
° Pourcentages calculés sur le total des condamnés.
comptes rendus d’incidents (1992-1998).
La fréquence des prévenus est encore plus élevée chez les grévistes de la faim (63,6%
contre 41,3% dans l’ensemble de la population carcérale). Elle peut être le résultat de la plus
grande marge d’action dont dispose le détenu pour influer le cours des événements quand sa
situation pénale ne s’est pas encore stabilisée. De ce fait, la majorité des atteintes sur soi (85,3%
des automutilations et 86,1% des grèves de la faim) ont lieu dans les maisons d’arrêt alors que
ce type d’établissement n’accueille que moins des trois quarts (74%) des détenus. Le manque
d’activités et le renouvellement rapide de la population rendant difficile tout lien durable qui
caractérisent ce type d’établissement peuvent en eux-mêmes contribuer à augmenter le risque
de passage à l’acte comme cela a été observé pour les suicides (Bourgoin, 1993a et b).
En ce qui concerne la longueur de la peine chez les détenus condamnés, les automutilants et
les grévistes de la faim offrent un profil contrasté : les grévistes sont proportionnellement plus
nombreux à être condamnés à de lourdes peines (peine criminelle et réclusion à perpétuité) que
l’ensemble des détenus tandis que les détenus en procédure correctionnelle (incarcérés pour des
délits) sont sur-représentés parmi les automutilants. Ces résultats confirment ceux établis par de
précédentes études (Cipriani-Crauste, 1983, Casile-Hughes, 1994) et peuvent être reliés à une
fréquence importante d’infractions contre les personnes chez les grévistes de la faim, faisant
l’objet de sanctions généralement lourdes, tandis que les auto-mutilants sont plus souvent
incarcérés pour atteintes aux biens que la moyenne. On peut poser l’hypothèse que la grève de
la faim, avec l’engagement sur le long terme qu’elle suppose, traduit une détermination plus
forte renvoyant souvent à une inculpation lourde tandis que l’automutilation, parfois bénigne et
relevant davantage du passage à l’acte, est pratiquée par des détenus ayant des peines moins
longues que la moyenne.
II. Les motifs des auto-agressions
Distribution selon le type d’auto-agression
La répartition des motifs selon le type d’auto-agression est présentée dans le tableau IV. Il
s’agit des motifs invoqués par les grévistes ou les automutilants et retranscrits selon une procédure de codage propre à l’Administration pénitentiaire : le surveillant-scripteur constatant l’incident sélectionne dans une liste pré-établie le motif pouvant correspondre le mieux au cas observé.
Tableau IV:
Répartition des auto-agressants selon le motif (1992-1998).
Tableau IV: Répartition des auto-agressants selon le motif (1992-1998).
Automutilations* Grèves de la faim*
Motif Effectifs % Effectifs %
Dépression 2 390 21,1 40 0,6
Conditions de détention 1623 14,3 389 6,0
Difficultés familiales 1 623 14,3 199 3,1
Grief contre le personnel 54 0,5 48 0,7
Innocence 187 1,7 25 0,4
Conteste autorité judiciaire 1169 10,3 3 147 48,5
Médical 1 006 8,9 117 1,8
Conteste autorité pénitentiaire 1061 9,4 728 11,2
Solidarité 24 0,2 202 3,1
Transfèrement 529 4,7 410 6,3
Conditions de travail 14 0,1 9 0,1
Toxicomanie 117 1 0 0,0
Sans 1535 13,5 1 181 18,2
Total 11 332 100 6 495 100
Source: * comptes rendus d’incidents
** rapport annuel, Direction de l’Administration pénitentiaire (1992-1998)
comptes rendus d’incidents
De façon générale, on constate que les motifs mal définis ou inconnus (dépression ou sans
motif) apparaissent plus souvent pour les automutilations que pour les grèves de la faim (34,6%
contre 18,8%), ce qui confirme le caractère plus conscient des motivations du refus d’aliment
par rapport à celles de l’automutilation, évoqué plus haut. De manière similaire, les motifs plus
personnels, liés indirectement à la situation pénale (difficultés familiales, motif médical
[20] ou
toxicomanie
[21] ), concernent davantage les automutilations que les grèves de la faim : 23,8%
contre 4,9%, de même que les motifs politiques (solidarité): 3,1% contre 0,2%.
Pour les grèves de la faim, la cause la plus fréquente est d’ordre judiciaire, comme l’avait
déjà observé Geneviève Casile-Hughes (près de la moitié des cas), alors que ce motif ne
concerne qu’un peu plus de 10% des automutilants : le refus d’aliment est alors entrepris pour
appuyer une demande de mise en liberté provisoire, pour protester contre les modalités de l’arrestation, contre le chef d’inculpation ou contre une décision du juge, pour diminuer les lenteurs de l’instruction ou accélérer la procédure. Dans ces cas le partenaire-cible privilégié est le
juge d’instruction. Un certain nombre d’auto-agressions perpétrées pour protester de son innocence ont également pu être classées dans cette rubrique
[22].
Les automutilations servent plutôt à attirer l’attention sur les problèmes touchant au régime de
la détention ou à l’autorité pénitentiaire, comme l’avait déjà observé Maurice Barate (1987):cette
catégorie de motif totalise 19,6% des automutilations contre 13,1% des grèves de la faim. Le partenairecible est alors le plus souvent le juge d’application des peines, l’Administration pénitentiaire ou la direction de l’établissement concerné. Le motif prend généralement la forme d’une
protestation contre les conditions de détention (régime mal supporté, peur du codétenu, …),
contre une mesure disciplinaire ou une sanction vécue comme injuste. Les griefs contre le personnel, les demandes de transfert et la contestation des conditions de travail peuvent entrer dans
cette catégorie et il est donc vraisemblable que les fréquences déclarées pour ces motifs soient
sous-estimées (voir tableau). Ces problèmes de classification renvoient à la fois à la rigidité de la
procédure de codage et à la difficulté évidente d’attribuer un motif exclusif et univoque au geste
du détenu.
Les grèves de la faim selon le motif et la durée
Le tableau V présente la durée moyenne (calculée en jours) des grèves de la faim selon le
motif invoqué. Celle-ci constitue selon Geneviève Casile-Hughes l’élément essentiel du procédé et donc un indicateur de la détermination du détenu dans sa revendication.
La durée moyenne des grévistes protestant de leur innocence est particulièrement longue,
ceux-ci étant apparus dans une étude antérieure (Bourgoin, 1993a) comme la catégorie de grévistes la plus suicidaire
[23]. La détermination est à la mesure de l’enjeu puisque le détenu conteste
le principe même de son incarcération. De même, les grèves entreprises pour protester contre
l’autorité judiciaire sont plus longues que la moyenne, cette catégorie regroupant une proportion importante de détenus revendiquant leur innocence (voir
supra). Enfin, les grèves liées par
le personnel à des motifs pathologiques ou à des demandes de soins apparaissent particulièrement radicales.
Tableau V:
Durée moyenne des grèves de la faim selon le motif (1992-1998).
Tableau V: Durée moyenne des grèves de la faim selon le motif (1992-1998).
Motif* Durée (jours)
Dépression 9,9
Conditions de détention 14,8
Difficultés familiales 15,1
Grief contre le personnel 14,4
Innocence 17,2
Conteste autorité judiciaire 17,5
Médical 22
Conteste autorité pénitentiaire 15
Solidarité 15,3
Transfèrement 17,6
Conditions de travail 11,3
Sans 16
Total 16,7
Source: * comptes rendus d’incidents.
** rapport annuel, Direction de l’Administration pénitentiaire (1992-1998)
comptes rendus d’incidents.
Inversement, les motifs ne concernant que les modalités pratiques de la détention (conditions de détention ou de travail, grief contre le personnel, contestation de l’autorité pénitentiaire) durent moins longtemps que la moyenne, excepté les demandes de transfèrement. C’est
également le cas des grèves de la faim entreprises par solidarité, dont l’objectif semble se limiter à une protestation symbolique. En effet, c’est la seule catégorie de motif pour laquelle on ne
trouve aucune grève totale (faim et soif). Selon Derobert et al. (1971), ces grèves sont relativement rares, sont surtout velléitaires, ne sont pas poursuivies très longtemps, s’effritent rapidement par suite du manque de solidarité et de coordination entre les détenus.
Cet échec relatif tient sans doute au défaut de relais collectifs (comités de soutien, associations) permettant aux revendications politiques des grévistes d’accéder à une existence
publique
[24]. Comme le souligne Jacques Roux (1997), les grèves de la faim restent prisonnières
de la prison :
le milieu carcéral vise à neutraliser l’action en maintenant son caractère individuel, pour se prémunir d’un effet de contagion qui pourrait s’attaquer à la prison en tant que
telle et qui prendrait alors une tournure publique.
Cette contrainte propre à la prison n’est sans doute pas étrangère au passage de la grève de
la faim au suicide, particulièrement fréquent chez les détenus grévistes protestant contre une
extradition
[25] (Bourgoin, 1993a et b).
Les automutilations et les grèves de la faim sont apparues comme des moyens fréquemment
utilisés par les détenus pour échapper à une situation sociale refusée ou pour tenter d’infléchir
le cours des événements les concernant. Elles sont particulièrement fréquentes chez les détenus
n’ayant pas encore fait l’objet d’un jugement définitif, dont la situation pénale reste dans une
certaine mesure indéterminée. Contrairement à d’autres formes d’action et de revendication
(violences contre le personnel, évasion, …) elles restent tolérées par le régime pénitentiaire et
en principe ne donnent pas lieu à des punitions. Elles rappellent ainsi ce qu’Erving Goffman
(1968) nomme les adaptations secondaires intégrantes, observées dans le cadre d’une institution psychiatrique : pratiques qui, sans porter atteinte à l’ordre institutionnel établi et à son bon
fonctionnement, permettent d’obtenir des satisfactions autorisées par des moyens détournés.
Dans ce sens, la fréquence élevée du recours à l’auto-agression s’explique par la gamme
réduite des modes de protestation légitimes à la disposition des détenus. La prison favorise
ainsi les atteintes sur soi et plus généralement les passages à l’acte, ce qui est caractéristique des
environnements sociaux inégalitaires où les moyens d’expression et de défense font défaut à
une partie de la population
[26].
Cependant, les caractéristiques sociales des détenus, en particulier leur capital social et leur
situation pénale, déterminent dans une large mesure leur mode de réaction à l’emprise institutionnelle. Ainsi, la pratique de la grève de la faim apparaît plutôt comme un mode de résistance
conscient et réfléchi, se développant sur le long terme et traduisant parfois une forte détermination dans la poursuite de la revendication. Elle est le fait de détenus plus âgés que la moyenne,
relativement bien intégrés sur les plans familial et professionnel, entretenant généralement de
bons rapports avec le personnel et les co-détenus mais inculpés pour des infractions souvent
graves et dont les motifs de revendication sont en lien direct avec la situation pénale (motifs
judiciaires). Inversement, les automutilations qui semblent constituer davantage des passages à
l’acte ou des conduites irréfléchies sont souvent perpétrées par des détenus eux-mêmes
instables, dont la qualité des rapports avec le personnel et les codétenus pose souvent problème,
sans responsabilités familiales et de niveau social inférieur à celui de la moyenne des détenus.
Ils sont généralement inculpés pour des infractions ne donnant pas lieu à de lourdes peines et
leur motif de contestation porte davantage sur des questions familiales ou personnelles, ou
concerne les conditions de détention plutôt que le principe même de l’incarcération.
Au total, l’auto-agression, qu’elle prenne la forme de l’automutilation ou de la grève de la
faim, constitue pour le détenu une façon de reprendre possession de son corps contre ceux qui
en ont la garde
[27] en retirant à l’institution le
monopole de la violence légitime sur les corps
(Siméant, 1993), et représente ainsi une certaine libération de l’emprise institutionnelle. La
plus grande fréquence d’auto-agressions dans les temps morts de la vie carcérale est en ce sens
une traduction de cette prise de liberté.
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[*]
Université de Franche-Comté.
[1]
Service d’assistance médicale urgence.
[2]
Les refus d’aliments s’accompagnant d’une grève de la soif (grèves totales) représentent un peu moins de 15% de
l’ensemble des grèves de la faim au cours de la période étudiée (1992-1998). Comme le note Geneviève Casile-Hughes, elle est la forme la plus dure en provoquant une involution rapide qui aboutit très vite à la mort.
[3]
Nous avions expliqué cette relation statistique par les bénéfices secondaires de la conduite auto-mutilante (médicaments) auxquels les toxicomanes seraient particulièrement sensibles.
[4]
Si Wilmotte (1973) confirme cette assertion en montrant que la population des suicidants se distingue de celle des
suicidés – en particulier sur le plan de la fréquence, de l’âge des sujets et de la méthode employée –, cette distinction a cependant ses limites statistiques :au cours de la période1982-1991 le taux de grèves de la faim était trois fois
plus important parmi les détenus suicidés que pour l’ensemble des détenus; pour les automutilations et les tentatives de suicide, les rapports sont respectivement 6 et 24 (Bourgoin, 1998). De même, une analyse d’un échantillon
aléatoire de 100 automutilations (tiré parmi l’ensemble des automutilations de notre étude) montre que la fréquence de grévistes de la faim parmi les auto-mutilants est 125 fois plus élevée que dans l’ensemble de la population carcérale (100 pour 1 000 contre 0,8 pour 1 000).
[5]
Comme le souligne Johanna Siméant (1993), le principe stratégique de la grève de la faim renvoie au
pouvoir des
faibles: elle rappelle les pratiques de
résistance passive décrites par Thomas Schelling (1986) (par exemple, des
cheminots grévistes s’asseyant ou se ligotant sur des rails).
[6]
Comme l’écrit Jacques Roux, dans ce cas de l’auto-agression bénigne
le débat n’est pas engagé dans l’après de la
mort, mais dans la possibilité de la mort (Roux, 1997).
[7]
La saisie individuelle des cas a été réalisée par Caroline Girard, doctorante en sociologie à l’EHESS. L’unité d’enregistrement n’est pas le détenu mais l’auto-agression. Cette précision est nécessaire car un même détenu peut
commettre plusieurs automutilations ou plusieurs grèves de la faim au cours de la période considérée. Il sera alors
compté plusieurs fois.
[8]
La catégorie
incident regroupe toutes les conduites individuelles ou collectives susceptibles de mettre en péril le
bon ordre de la prison :incidents contre la sécurité et les biens (évasions, mutineries, dégradations, vols), contre la
discipline (refus d’obéissance, trafics), contre le personnel (insultes, coups et blessures), contre les codétenus
(coups et blessures, rackets), contre les mœurs (attentats à la pudeur, viols) et contre soi-même (suicides et tentatives, automutilations et grèves de la faim) (article D280 et suivants du code de procédure pénale). Tous les actes
d’auto-agression doivent faire l’objet d’un compte rendu, quelle que soit leur gravité (Circulaire AP 67-09, modifiée par la circulaire du 31 janvier 1974).
[9]
Ainsi l’article 63 du code de procédure pénale donne l’obligation à l’Administration de porter secours à un gréviste
de la faim quand son état de faiblesse est tel que sa vie est menacée à brève échéance, sans nécessairement attendre
la perte de connaissance, par alimentation forcée sous surveillance médicale (article D390 du CPP) et au besoin par
un transfert dans un hôpital civil en cas d’urgence (article D382 du CPP). (2,1% des grévistes ont été hospitalisés
en 1996). Ces décisions ne doivent en principe concerner que les grévistes dont la santé s’est fortement dégradée et
inconscients des conséquences que leur abstinence prolongée entraîne pour eux-mêmes. En effet, l’article 7 du code
de déontologie médicale précise que la volonté du malade doit toujours être respectée, dans toute la mesure du possible, et si celui-ci est conscient : le médecin ne doit pas donner de soins à une personne qui les refuse, sauf s’il
constate
le caractère pathologique de la conduite suicidaire (
Bulletin de l’ordre des médecins, octobre 1982). Sur ce
point, l’article 5 de la déclaration de l’Assemblée médicale mondiale en 1975 (Charte de Tokyo) recommande que la
décision en ce qui concerne la capacité du prisonnier à exprimer un jugement conscient et rationnel quant aux conséquences qu’entraînerait un refus de nourriture soit confirmée par au moins un second médecin indépendant.
[10]
Sur ce point, Jacques Roux (1997) écrit :
on ne peut penser la prison sans la présence des corps vivants qui acceptent, en se nourrissant, le principe d’être incarcérés. Le règlement carcéral est très attentif à ce qui se présente ici
comme un défi :il permet à l’Administration pénitentiaire d’empêcher et de contrôler ces situations, notamment en
commandant une intervention médicale légitime pour forcer la sustentation d’un détenu.
[11]
L’incidence est le rapport entre le nombre de nouveaux cas survenant dans une population au cours d’une période
donnée (généralement 1 an) et l’effectif moyen de cette population au cours de la période considérée. La prévalence mesure le rapport entre le nombre de personnes malades au cours d’une période généralement annuelle à l’effectif moyen de la population au cours de la période. Si l’on pose l’hypothèse que la population est stationnaire (ses
caractéristiques variant peu au cours du temps) et si l’incidence est faible, on a approximativement P = IxD, avec :
P = prévalence, I = incidence, D = durée moyenne de la maladie.
[12]
L’écart, mesuré par le test du Chi-2 est significatif à 1 pour 1 000.
[13]
L’écart, mesuré par le test du Chi-2 est significatif à 1 pour 1 000.
[14]
L’échantillon était cependant trop faible pour que les différences observées soient significatives.
[15]
Comme le rappelle Jean-Michel Bessette (1984), la sur-représentation des ouvriers et des exclus parmi les auteurs
d’actes délinquants sanctionnés par la justice fait de cette conduite
une manifestation particulière des conflits de
classe.
[16]
Comme le note Luc Boltanski (1971), la capacité à verbaliser des sensations morbides et plus généralement des
sensations corporelles, croît à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale.
[17]
Celui-ci s’oppose à celui des membres de la classe dominante, qui se distinguent par un rapport au corps davantage
réflexif et conscient.
[18]
Selon l’auteur, l’intérêt et l’attention que les individus portent à leur corps, c’est-à-dire, d’une part à leur apparence
physique, plaisante ou déplaisante, d’autre part, à leurs sensations physiques, de plaisir ou de déplaisir, sont corrélés positivement au niveau social (Boltanski, 1971).
[19]
Les grèves de la faim entreprises par solidarité sont presque exclusivement le fait de détenus étrangers : pour les
années 1995-1996, cette catégorie de motif concerne 8,6% des grévistes étrangers contre 0,7% des grévistes français.
[20]
Ce motif prend généralement la forme soit d’une revendication de soins (maladie organique), soit de symptômes
pathologiques (maladie mentale).
[21]
Cette occurrence est vraisemblablement sous-estimée car un certain nombre de cas de toxicomanie ont pu être
codés dans la rubrique
médical.
[22]
Pour les automutilations, l’étude de Cipriani-Crauste a montré qu’environ un tiers des détenus entrant dans cette
catégorie protestaient de leur innocence.
[23]
Près de la moitié (47%) des grèves de la faim s’étant achevées par un suicide perpétré au cours de la période 1982-1991 étaient motivées par une volonté de prouver son innocence.
[24]
François Vaillant (1998) rappelle que la grève de la faim atteint plus souvent son objectif par pression indirecte sur
la conscience des décideurs à travers un mouvement d’opinion que par pression directe.
[25]
Comme le note Johanna Siméant (1993), ce passage traduit un changement radical : au contraire de la grève de la
faim qui correspond à une stratégie dissuasive lente permettant un dosage calculé du risque de décès, le suicide est
un acte instantané sur lequel l’institution ne peut plus intervenir. Sur cet aspect stratégique, voir Thomas Schelling
(1986).
[26]
Luc Boltanski (1990) note à propos du lien entre inégalité juridique et recours à la violence :
à défaut de pouvoir
être absorbée dans une dispute en justice, c’est-à-dire engagée dans un monde d’équivalences partagées, l’indignation abandonne la voie de la justification argumentative pour une justification par le geste.
[27]
Comme l’écrit Caroline Girard (1998a et b),
l’auto-mutilant ou le gréviste de la faim devient un opposant à un système qui a pour finalité, entre autres, de le garder en bonne santé.