Déviance et Société
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
228 pages

p. 165 à 183
doi: en cours

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Volume 25 2001/2

2001 Déviance et Société

Pourquoi cassent-ils ?

Présentation des discours et motivations des casseurs  [*]

G. Ricordeau  [**] 84, rue de la Folie-Méricourt F-75011 Paris
Le phénomène des casseurs est récent et sa spécificité est souvent mal identifiée. Il peut se comprendre comme lié à une intégration et une sociabilité superficielles, qui permet aux acteurs, sur un mode ludique, d’exprimer leur identité en négatif. Mais l’analyse de l’argumentation des casseurs, leur évaluation du risque et le sens qu’ils donnent à leur comportement interdit toute corrélation mécanique entre casse et carrière délinquante.Mots-clés : SOCIÉTÉ, FRUSTRATION, VIOLENCES URBAINES, DÉLINQUANCE JUVÉNILE, MANIFESTATION. The rioters phenomenon is quite recent and its specificity is often unsatisfactorily addressed. It can be envisioned as a substitute to a lack of sociability, to a failure in the integration process, that playfully enables the actors to express their identity in a negative way. Yet the analysis of the rioters’ argumentation, their valuation of the risk and the meaning they grant to their behavior forbids any automatic correlation between rioting and delinquent career.Keywords : URBAN VIOLENCE, JUVENILE DELINQUENCY, SOCIETY, FRUSTRATION, RIOT. Das Phänomen der sog. casseurs (meist jüngere Personen, die mutwillig Sachbeschädignugen vornehmen) ist vergleichsweise neu; seine Eigenheiten werden jedoch oft nur ungenügend wahrgenommen. Es kann als Integrationsersatz oder als oberflächlicher Versuch, Gemeinschaft zu erleben, verstanden werden, mit dem die Akteure in spielerischer Art und aus der Negativität heraus ihre Identität auszudrücken. Analysiert man, auf welche Weise die casseurs argumentieren, wie sie das Risiko einschätzen und welchen Sinn sie ihrem Verhalten geben, so wird deutlich, dass jede mechanistische Beziehung zwischen Delinquenzkarriere und Sachbeschädigung abzuweisen ist. El fenómeno de los vándalos (« casseurs») es reciente y con frecuencia no se reconoce de manera satisfactoria su especificidad. Puede entendérselo como un fenómeno relacionado con una integración y una sociabilidad superficiales que permiten a los actores expresar, de una manera lúdica, su identidad en negativo. Sin embargo, el análisis de la argumentación de los vándalos, sus evaluaciones del riesgo y el sentido que dan a su comportamiento no permiten que se establezca ningún tipo de correlación mecánica entre vandalismo y carrera delincuente.
Le terme de casseurs désigne les individus – généralement des jeunes – qui, lors d’une manifestation dont ils ne partagent pas le projet revendicatif, commettent des délits comme la destruction de biens privés ou publics, la voie de fait sur une personne et surtout le vol. Ces casseurs se distinguent donc nettement des manifestants qui, comme parfois les agriculteurs ou les petits commerçants, ayant des comportements similaires, les justifient dans le cadre de leur protestation. Ils se distinguent également des violences collectives de supporters de sports (hooligans) qui s’exercent principalement à l’encontre d’autres supporters et qui reposent sur la revendication de l’appartenance à tel ou tel club sportif.
Il n’existe pas d’études spécifiquement consacrées au phénomène des casseurs en France. Certains ouvrages sur la délinquance juvénile ou sur les violences urbaines évoquent le sujet superficiellement. Cette étude est une première contribution à l’analyse sociologique des comportements des casseurs et de leurs discours. Nous faisons l’hypothèse que le malaise des banlieues ou la délinquance juvénile n’en épuise pas le sens. Nous considérons être face à un comportement dont il s’agit de dégager les normes impliquées, les significations individuelles (la justification des acteurs), mais aussi collectives (le sens qu’ils donnent au phénomène). Des questions empiriques se posent : quel est le rôle du défoulement et du jeu ?La rémunération des casseurs est-elle seulement matérielle et/ou symbolique ? Comment ces jeunes évaluent-ils les risques ? Comment expliquent-ils – notamment politiquement – le phénomène ? Être casseur est-ce obligatoirement une étape dans une carrière délinquante ?
 
I. Les casseurs, présentation d’un phénomène
 
 
Comparé à l’ensemble des phénomènes de violences collectives et politiques, celui des casseurs est relativement récent. La jeunesse, forte de son potentiel protestataire, a souvent été l’occasion de transgressions sociales marquant le passage dans l’âge adulte : de la bande à Vitasse sous le Second Empire aux blousons noirs des années 1950 et aux hippies. Le terme de casseurs, répandu dans les années 1980 avec la généralisation du phénomène, a été consacré au moment des manifestations étudiantes de 1989. On peut considérer, depuis la manifestation parisienne anti-C.I.P. [1] du printemps 1994, qu’il est systématique pendant les rassemblements nationaux d’étudiants ou de lycéens (Université de Jussieu en décembre 1995, place de la Nation en octobre 1998, place de la République en octobre 1999) ou plus généralement de jeunes (Techno-Parade de juin 1998 notamment). Surtout parisien à l’origine, le phénomène s’étend à la province – à commencer par Toulouse, Marseille, Lyon – au gré de la médiatisation de certaines banlieues chaudes et de manifestations de grande ampleur.
Les renseignements sur les agissements et l’identité des casseurs ont été délicats à recueillir. Mes observations, lors des manifestations de juin et octobre 1998 et octobre 1999, puis mon enquête auprès de jeunes impliqués, ne s’accordent pas parfaitement avec les informations données par la police et la justice à la presse (Le Monde, 16-18 octobre 1998, octobre 1999).
Selon la justice, la majorité des casseurs interpellés ont des casiers judiciaires vierges. Cependant, les jeunes rencontrés sont souvent familiers du vol, du marché noir et de la consommation de substances interdites, comme le cannabis. De même, les jeunes se reconnaissant comme casseurs que nous avons interrogés, ceux que nous avons observés lors de manifestations sont presque tous des adolescents, alors que parmi les casseurs interpellés par la police, les mineurs sont à peine majoritaires. Le même problème se pose avec leur origine géographique. Pendant les manifestations observées, les bandes de jeunes ont revendiqué bruyamment, surtout devant les télévisions, venir des cités du Val d’Oise, de Seine-Saint-Denis, des Hauts-de-Seine ou du Val-de-Marne. Pourtant, un cinquième des personnes interpellées en octobre 1998 sont originaires de la banlieue parisienne. Paradoxalement, les jeunes impliqués rejoignent la police. À la question de savoir qui sont les casseurs, ceux-ci répondent que les casseurs, il y en a même qui viennent du 16e [2], c’est un peu tout le monde [3]. Autre tabou, celui de l’origine immigrée des jeunes. Cette distorsion entre l’observation sociologique et les chiffres de la justice s’explique sans doute par les circonstances des arrestations. Les groupes étroitement soudés de casseurs les rendent difficiles. Les personnes interpellées sont donc surtout des individus isolés, des marginaux ou des clochards qui participent aux vols ou au recel, et nous ne les considérons pas, stricto sensu, comme des casseurs.
Le phénomène des casseurs ne peut se réduire à celui des bandes urbaines, même si les liens sont incontestables. Il est rare qu’une bande constituée se déplace en tant que telle. Généralement, des jeunes inoccupés et à la marge du système scolaire, sont prévenus de l’occasion par leurs relations de bande. Pourtant, lors du délit proprement dit, on se trouve plutôt face à ce que les sociologues américains qualifient de posse (meute). Les casseurs ne partent pas en groupes des cités. Par contre, lorsque l’information circule bien, beaucoup de petits groupes, correspondant imparfaitement aux bandes constituées, se déplacent. La synchronisation des transports, dans la même direction – des banlieues vers le centre de Paris –, explique ces confusions.
Sur le lieu du rassemblement, ils se retrouvent plusieurs centaines, répartis en petits groupes très mobiles, qui forment spontanément des meutes. Au gré des provocations et des démonstrations de force, des groupes finissent par entrer dans un magasin. Certains utilisent des téléphones portables, qui servent à se renseigner sur la localisation des forces de l’ordre, mais surtout à frimer. Il n’y a pas de division du travail : le casseur privilégie son gain avant celui de son groupe, et celui de son groupe par rapport à l’ensemble des casseurs. Un des objectifs du casseur est bien de rapporter des objets, même si son inscription dans le cycle vol-recel est marginale. Des actes de violence gratuite accompagnent souvent ces vols, comme la destruction de cabines téléphoniques, l’agression de policiers, de journalistes ou de manifestants, des incendies de mobylettes et de voitures. La concurrence – essentielle – entre cités se base sur la hiérarchie des magasins attaqués. En ordre croissant de respect suscité, viennent les magasins de vêtements, de tabac, de hi-fi, et enfin de portables. Il arrive que des bagarres éclatent entre les casseurs de différentes cités lors du partage du butin.
Sauf en cas d’interpellation, les casseurs quittent les lieux individuellement, évitant les transports en commun par lesquels ils sont venus. Les plus organisés rentrent en taxi, moyen le plus sûr d’éviter les contrôles de police. Dans les semaines suivantes, ils revendent leurs marchandises. C’est d’ailleurs souvent à ce moment que se produisent un certain nombre d’arrestations pour recel.
Depuis l’abrogation, en novembre 1981, de la loi du 8 juin 1970, dite anti-casseurs, il n’existe plus de texte législatif uniquement consacré aux délits commis par les casseurs. Ceux-ci sont le plus souvent interpellés pour vol, recel ou dégradation de biens. Ainsi, selon les chiffres donnés par la justice à la presse (Le Monde, octobre 1998), lors de la manifestation du 16 octobre 1998, sur les 75 personnes inculpées, 31 l’ont été pour vol, 11 pour vol et dégradation, 40 pour recel de vol et 10 pour dégradation de biens privés. Les poursuites judiciaires aboutissent souvent à du sursis ou à des peines de Travail d’Intérêt Général (TIG), la majorité des individus interpellés étant mineurs. La plupart des personnes majeures interpellées subissent la procédure de comparution immédiate. Ainsi, dès le 17 octobre, deux casseurs de 18 ans étaient condamnés, l’un à 6 mois avec sursis et 200 heures de TIG, l’autre à 100 heures de TIG pour de simples vols de cartouches de tabac. Les condamnations sont aggravées lorsque les individus sont arrêtés en possession d’armes ou s’ils ont agressé des agents des forces de l’ordre.
Plusieurs définitions ou approches des casseurs s’affrontent : celle de la police, celle de la justice (pour qui en fait le casseur n’existe pas, mais un individu auteur d’actes diversement qualifiés), et celle du sociologue. Celui-ci observe des comportements spécifiques, qu’il ne peut réduire ni à la délinquance, ni aux bandes organisées, et il interroge des jeunes qui les revendiquent (mais est-ce tout à fait les mêmes ?).
 
II. L’enquête, méthodologie et limites
 
 
Compte tenu des difficultés inhérentes à une enquête sur des actes délinquants, le travail préliminaire d’approche a été long et délicat. Le principal enjeu des rencontres était de parvenir à un niveau de confiance suffisant pour sortir des stéréotypes. Les rencontres avec les jeunes impliqués ont été au début relativement déroutantes, très éloignées de mes préjugés. Durant toute cette enquête, j’ai été surprise par certains propos ou comportements. Cela prouve la diversité incontestable de l’échantillon, malgré sa taille réduite. Les premiers contacts ont été établis par l’intermédiaire d’éducateurs ou de responsables de centres d’accueil de jeunes en banlieue. Ces grands frères ont facilité l’instauration d’une confiance entre ces jeunes et moi.
Ces jeunes cherchent souvent à rester en groupe, impressionnés par le mot même de sociologie. Pourtant, dans le but d’obtenir des témoignages les plus exempts de conformisme ou de surenchères liées à la présence de la bande, les entretiens ont été individuels, à une exception près. Même s’il a été adapté aux circonstances, il n’a pas été toujours possible de suivre précisément le guide d’entretien. Les jeunes voulaient généralement me faire adhérer à leurs propos vindicatifs, ou, à l’inverse, cherchaient la bonne réponse: il est arrivé que, sortant de l’entretien, ils se vantent à leurs copains d’avoir su répondre à tout. Au delà des rencontres informelles avec les groupes de jeunes, 21 entretiens individuels ont été réalisés, soit :
  • 8 jeunes de 16 à 22 ans reconnaissent avoir été récemment casseurs;
  • 3 anciens casseurs de 23 à 27 ans;
  • 8 jeunes de 14 à 24 ans dont des copains ou des voisins sont casseurs, et qui sont eux-mêmes familiers de la petite délinquance – recel, trafic de haschisch –;
  • 2 éducateurs de rue;
  • la mère et la sœur d’un casseur.
Le travail mené s’est heurté, inévitablement, à des obstacles : temps réduit, déplacements limités et possibilités d’observations restreintes. Mais il faut surtout revenir sur les biais de ce travail et les tentatives pour les limiter. Le fait d’interroger des délinquants sur leurs comportements doit s’entourer de précautions et d’une méfiance systématique. Il est nécessaire de se demander quelles sont les motivations de l’interlocuteur à évoquer ses délits, surtout s’il est resté impuni. Toute confidence rapide est suspecte. Si j’ai obtenu beaucoup d’informations fiables des éducateurs, c’est aussi grâce à mon adaptation au milieu et à ma patience que j’ai réussi à créer un climat de confiance pour les entretiens.
Il est par ailleurs assez compliqué de ne pas tomber dans le biais qui consiste à interroger toute une bande, avec le discours unique qu’elle implique. J’ai donc régulièrement refusé d’interroger les copains d’un jeune avec qui j’avais déjà réalisé un entretien. En effet, fréquemment, les jeunes se vantaient, devant leurs amis, d’avoir été choisis par l’étudiante en sociologie. Mais il faut aussi revenir sur ma position, parfois très inconfortable, de jeune femme dans un milieu exclusivement masculin. La virilité attribuée à certains comportements délinquants rend les propos suspects de vantardise et d’exaltation de l’image de caïd. Mais il existe aussi des groupes particulièrement violents et organisés que je n’ai pas pu approcher en raison du délai imposé à ce travail et que la confiance est justement une question de temps. D’où la distorsion évoquée précédemment entre les personnes observées comme casseurs et les personnes interrogées se reconnaissant comme tels.
Une des barrières entre le chercheur et les jeunes de banlieue est celle du langage. Ne pas parler comme eux stigmatise comme étranger, socialement et culturellement. Le chercheur peut choisir d’adopter les pratiques linguistiques des jeunes – vocabulaire particulier et syntaxe souvent approximative –, au risque de se complaire dans des facilités de langage et d’ignorer les exigences de la méthode sociologique. Le choix contraire, celui des mots neutres du français standard, risque de faire perdre une partie des informations. J’ai délibérément choisi de me situer entre ces deux attitudes. Selon les circonstances, il m’a fallu paraître plus ou moins proche du milieu étudié. Il faut également reconnaître l’existence d’un phénomène de contamination des habitudes linguistiques. Travaillant et discutant beaucoup avec des jeunes des cités, j’ai noté dans mon propre langage l’utilisation de mots et d’accentuations qui ne m’appartenaient pas.
L’analyse du sens de l’action se heurte à l’absence de réflexivité des acteurs sur leurs propres comportements. En effet, ils se contentent généralement d’une réponse du type : c’est comme ça, quand tu es un gadjo [gars] qu’a grandi ici. Ils éludent également souvent les questions, avec la certitude que l’interlocuteur n’est pas apte à saisir leur situation : tu peux pas comprendre, faut vivre ici pour capter ça, répétait sans cesse un jeune. Parfois, il suffit de poser une question pour les convaincre qu’il est impossible que l’interlocuteur partage leur analyse de leur condition. Les entretiens difficiles se sont toujours dégradés à la suite de questions qu’ils jugeaient provocantes – mais supposées neutres de ma part–, notamment sur la police.
 
III. Description du phénomène
 
 
Le phénomène des casseurs est lié à certaines caractéristiques sociales que l’on trouve plus généralement dans les études sur la délinquance juvénile. Les familles sont fréquemment décomposées ou confrontées à de sérieuses barrières culturelles, et peinent donc à jouer leur rôle de socialisation primaire. L’école est trop souvent synonyme pour les jeunes d’échec : elle n’a fait qu’initier leur parcours dans la marginalité sociale. Leur sociabilité, organisée autour de la bande et du territoire, cache mal sa superficialité.
1. L’échec des mécanismes intégrateurs traditionnels
Souvent recomposées ou marquées par des expériences difficiles, comme l’immigration et le travail précaire, les familles font difficilement face aux problèmes de délinquance des enfants. Bien que la famille soit souvent identifiée par les casseurs comme la source de la plupart de leurs problèmes, ils lui font preuve d’un attachement incontestable : la famille sert, en dernière instance, de filet social.
Mon dareuf [père] et ma dareum [mère], j’leur dois le respect, c’est comme ça. / Il y aura toujours à manger pour moi. / Heureusement qu’y a la famille, sérieux, c’est important, ta reum [mère], elle te donne à manger, tu peux toujours squatter là-bas, quand t’as besoin.
Mais la concurrence éducative de l’école et des médias contribue à cette socialisation imparfaite. Les institutions qui prennent en charge les enfants, notamment l’école, peuvent ainsi contribuer à disqualifier les parents en ne les associant pas assez à la scolarité de leurs enfants. Comme le raconte la mère d’un casseur, les professeurs me prennent pour une débile, je le sens. Mais les familles sont surtout affaiblies par les ruptures entre les générations. Il s’agit d’abord d’une extrême difficulté des parents à comprendre les problèmes des jeunes. Elle touche particulièrement les familles issues de l’immigration.
Mon père, y dit jamais rien, même s’il travaille. De toutes façons, il touche rien. / Mes parents, y captent [comprennent] rien à l’école, alors y peuvent rien pour moi, c’est mon biz [affaire]. / Mon père, il se croit encore au bled / Les remps [parents], y sont restés kéblos [bloqués], le FLN [4] et tout, faut dire qu’y sont largués, alors moi, j’les calcule même plus. /
Les parents, c’est pas pareil, ils ont pas le même point de vue; ma mère, elle comprend trop bien, mais y’a des trucs, c’est qu’à moi; qu’est ce que je vais lui parler de mon biz.
Traditionnellement, les pères étaient socialement reconnus à partir de leur profession. Ils résistent donc beaucoup moins bien que les mères à la perte du travail. Celle-ci aboutit généralement à une véritable disqualification sociale des pères (Paugam, 1991,254). Dans cette situation, le rôle éducatif normalement joué par les parents est souvent compensé par la prise en charge des plus jeunes par les grands frères (Duret, 1996,16-19) et par une forme de défiance de la part des jeunes. Le déclassement des pères entraîne aussi souvent une réorganisation de la famille autour de la mère, avec des relations parfois fusionnelles entre la mère et les enfants, privant ces derniers de toute relation éducative structurante.
C’est le respect du ventre. C’est ta mère, si elle est pas là, toi t’es pas là, alors, y’a rien à dire à sa reum. / Pour faire cohésion sociale, c’est bien qu’il y ait des amis, parce que souvent, tu peux pas t’en sortir si tu restes coincé dans ta famille, t’étouffe. / Y’a mon frère, sans lui, je serais dans la derme [merde] maintenant, je m’occupe des petits. / Heureusement que je suis là pour les petits, mes parents, ils sont paumés. / Aux parents, on doit le respect, mais cela doit marcher dans les deux sens, parce que des fois, ils abusent. / C’est sûr, y’a des trucs, c’est à ma reum que j’aimerais en parler, ça manque. / Franchement, ça doit être kiffant [bien] d’avoir ses deux remps, une vraie famille, quoi.
Les familles ignorent fréquemment les activités délinquantes de leurs fils. Les casseurs rencontrés justifient souvent cette situation par la crainte de créer des soucis à leurs parents, déjà confrontés avec des difficultés personnelles importantes. Les réactions familiales à la délinquance des jeunes casseurs vont généralement de l’incompréhension à l’indifférence. Certaines familles ne comprennent pas que les jeunes soient arrêtés, considérant ces bêtises comme normales, des trucs de jeunes. Le problème, comme l’explique un grand frère, c’est que beaucoup de parents sont incapables de faire la différence entre les jeunes dealers, ceux qui vont mal finir, et ceux qui sont cleans, même s’ils font quelques conneries. La confrontation à la police et à la justice – mais les casseurs rencontrés rapportent que leurs parents ne se rendent pas aux convocations du juge – provoque rarement un changement d’attitude des parents, notamment au niveau de leur autorité. Le résultat peut même être inverse. Ainsi, un jeune explique que, depuis que la mère d’un copain a été auditionnée par la police, celui-ci est respecté par ses parents, ils n’osent plus rien lui dire. Compte tenu des difficultés matérielles de beaucoup de parents, les ressources clandestines des enfants (vêtements, chaussures de sport, hi-fi, par exemple) peuvent être appréciées par les proches. Certains, parmi les plus âgés, donnent même de l’argent à la mère, qui sait pertinemment que son fils ne travaille pas. Ainsi, la mère d’un jeune casseur reconnaît que son fils rapporte des articles volés à la maison, mais que, dans leur situation, cela rend service. De même, un des jeunes casseurs rencontrés raconte simplement voler régulièrement, et même, faire des cadeaux pour ses petits frères.
Beaucoup de casseurs viennent de familles maghrébines. L’après-midi, ils peuvent être déchaînés comme des bêtes contre des flics, et le soir, un fils modèle devant le père et la mère (éducateur). / Ma reum, c’est bon, elle a sa dose de problèmes, j’vais pas en rajouter. /
Je préfère me garder la famille comme un nid; déjà que tu te prends la tête dans la vie, alors si en plus, c’est dur à la maison, laisse tomber. / Ma mère pleure, elle ne veut pas que j’aille en prison. Et mon père, il me fout des gifles, mais c’est mon problème.
L’école, institution centrale de socialisation, est, pour certains jeunes, la première étape d’un processus de relégation. Marqués par d’importantes difficultés sociales et familiales et des comportements de dévalorisation, ces jeunes ne se considèrent pas capables d’en suivre les enseignements. De fait, ils s’excluent souvent eux-mêmes par un absentéisme scolaire important. Beaucoup de casseurs interrogés ont progressivement quitté l’école à partir de 12 ou 13 ans. Il faut également prendre en compte les préjugés qui pèsent sur les relations entre enseignants et jeunes des banlieues. Ces derniers associent souvent les professeurs à une contrainte et à une institution qui ne les aime pas. Comme les parents se sentent parfois exclus de l’école, les enfants expriment souvent le sentiment d’être méprisés par le système scolaire. Interrogés sur ce que l’école permet d’apprendre, les jeunes ont surtout évoqué la culture – au sens classique – ou la créativité. Ils ont parfois (sans doute par provocation) admis penser que l’école, ça sert vraiment à rien ou répondu spontanément que, parmi toutes les choses qu’ils aimeraient changer dans leur vie, il faudrait commencer par les profs. Généralement, ils ont refusé de voir dans la scolarité l’apprentissage d’un métier, idée qui déclenchait d’ailleurs quasi systématiquement le rire. Par contre, ils se souviennent des copains, le début d’amitiés, plus rarement des filles.
Que tu sois à l’école ou pas, tu sais que c’est chaud. Pour un jeune, c’est chaud, de toutes façons. / L’école, c’est un peu comme les stages; tu restes des heures, t’écoutes, et puis voilà, ça fait iech [chier]. / Déjà, nos conneries on les faisait ensemble; les profs, on les rendait fous. / Le bahut, c’est bon pour se faire des meufs; il y en a plein et tu peux toujours pécho [draguer]. / Mes gosses, ils z’iront pas en classe, j’leur apprendrai tout, mais comme c’est utile.
Ils associent également fréquemment l’école avec une volonté de la société de les intégrer, comme de force.
Y font du chantage avec les allocs ! Si j’y vais pas, à l’école, on touche plus rien, mes sœurs, elles sont trop grandes maintenant. / Àchaque fois que l’assistante sociale, elle venait chez nous, elle disait à mes remps, que si je n’allais pas en cours, y’aurait plus d’allocs. C’était comme ça à chaque fois. / La société veut que l’on s’intègre à elle, mais elle ne fait rien pour nous y encourager. / Comme y disait Coluche, la société, elle veut pas de nous, et ben nous, on veut pas d’elle !
La plupart des casseurs interrogés ont des parents immigrés ou originaires des Antilles. Cette histoire familiale, synonyme de double culture, pèse sur leur propre intégration. Il semble en fait plus approprié d’évoquer une double non-appartenance, car ces jeunes ne sont à l’aise dans aucune des deux cultures. L’intégration culturelle est d’abord freinée par une appropriation insuffisante de la culture française, qui se manifeste dans l’échec scolaire. Mais elle est également causée par une transmission déficiente des traditions des pays d’origine. Ces jeunes défendent souvent des coutumes auxquelles ils ne participent guère (Khosrokhavar, 1997,30-34). Typiquement, les jeunes d’origine musulmane revendiquent les célébrations du ramadan ou de l’Aïd comme éléments identitaires, alors que la plupart ne prennent part qu’à leurs aspects festifs. Les mêmes, pour illustrer la reconnaissance insuffisante de leur culture d’origine, critiquent le nombre réduit de mosquées et leurs conditions matérielles difficiles, alors qu’ils ne vont jamais prier. Certaines pratiques perdent leurs références religieuses, devenant purement culturelles, comme les tabous alimentaires chez les jeunes d’origine maghrébine. Il est fréquent que les parents et les enfants ne parlent parfaitement pas la même langue. Les parents n’ont en effet pas une maîtrise parfaite du français, tandis que les enfants parlent la langue de leurs parents avec un accent. Au final, le jugement des jeunes sur l’immigration est très sévère.
Y’a que mes chiards [enfants] qui se sentiront d’ici, p’t être même pas eux, mais les chiards de mes chiards. / Quand tu vois les blédiens [immigrés de la première génération, qui vivent comme au « bled »], tu te dis c’est du gaspillage, ça n’aurait pas dû exister.
En fait, une intégration satisfaisante des normes de la culture d’origine préserve les individus de la galère, bien plus qu’une intégration imparfaite de la nouvelle culture, comme le montre notamment Kepel (1987). L’identité culturelle de ces jeunes issus de l’immigration s’affirme le plus souvent par opposition, en réaction à un adversaire. Cette identité négativeles distingue surtout des céfrans [Français de souche] et des bourges [bourgeois]. C’est dans cette perspective que Khosrokhavar (1997,212-214) distingue un islamisme non religieux, de provocation et d’instrumentalisation. C’est dans ce contexte que l’on doit comprendre que chez les jeunes immigrés, la demande de transmission de valeurs est particulièrement forte, comme s’ils avaient besoin de repères fondamentaux avant de faire la synthèse de leur double appartenance. En fait, comme l’explique Lapeyronnie (1996), plus l’immigré est intégré, plus il est stigmatisé, et plus le stigmate lui devient intolérable, au nom même des valeurs de la démocratie et d’égalité entre les individus qu’il partage avec tous les autres membres de la société. Son problème n’est plus de s’individualiser ou de s’intégrer, il est, à l’inverse, de retrouver une appartenance qui pourra lui permettre de construire une personnalité unifiée contre une individualisation aliénante.
2. Une sociabilité de territoire et en réseaux
Si les jeunes casseurs rencontrés sont au centre de réseaux de sociabilité, nombreux et variés, les liens n’en sont pas moins, dans l’ensemble, instables et superficiels. Les relations entre les jeunes peuvent rapidement passer d’une complicité basée sur des magouilles régulières à la franche hostilité et aux représailles. Il n’y a en effet pas d’un côté les agresseurs et de l’autre les victimes, mais les deux versants se mêlent constamment. L’objet de la relation peut également profondément évoluer dans le temps. Ainsi, les relations intéressées – business – peuvent devenir la base d’une véritable amitié, et inversement.
Personne n’est en sécurité, même le gros caïd, y peut se faire avoir par un petit. / Y’a toujours un bouffon qui va se faire pécho [attraper] par les keufs [policiers] et te balancer. /
C’est vrai que souvent, quand tu fais du business, tu rencontres des gens, et pis, avec les histoires qui t’arrivent, t’as confiance, t’as le respect, ça devient des vrais potes.
Les liens sont également fragiles dans la mesure où ils dépendent de la proximité géographique des acteurs. L’impossibilité de participer à la vie sociale du groupe (déménagement, prison, séjour dans le pays d’origine, etc.) signifie systématiquement une rupture des liens. Symétriquement, ceux-ci sont facilement renoués. Ainsi, un jeune raconte qu’après son séjour en prison, c’était comme si j’étais pas parti. En fait, la superficialité des relations sociales et amicales est le pendant d’une sociabilité très large. Finalement, chacun connaît beaucoup de monde sans réellement connaître quelqu’un. Les jeunes casseurs se retrouvent dans des bandes où il n’y a pas de véritable partage des problèmes personnels, même si par ailleurs elles permettent et facilitent l’échange de services. Beaucoup d’amis d’enfance ignorent tout de leurs vies intimes, en particulier de leurs aventures sérieuses avec les filles. En fait, dans les groupes, les histoires personnelles servent surtout à faire gonfler celui qui la raconte. Personne n’y croit vraiment, même celui qui la raconte n’est pas dupe.
Quand tu galères au bas de l’immeuble, tu tapes la discussion avec les mecs et les meufs, c’est comme ça. / Tu peux tchatcher pendant des heures, sans dire c’qu’est profond dans toi. Des fois, c’est relou [nul], mais on préfère se la raconter plutôt que de faire le blaireau. / Ça se fait pas de parler de soi.
Certains auteurs considèrent les violences dites urbaines comme l’expression directe de la fin des banlieues rouges (Dubet, Lapeyronnie, 1992,47-78, Wiewiorka, 1999,53). Celle-ci se traduit par la déstructuration des anciens lieux de sociabilité, notamment les cafés, les aires de jeux ou les maisons de la jeunesse et de la culture. La fin de l’encadrement politique des populations ouvrières des banlieues et la moindre activité du parti communiste se conjuguent avec un taux de chômage empêchant toute identification et mobilisation des habitants autour des problèmes des actifs. Toutefois, des lieux nouveaux permettent l’émergence d’une sociabilité typique de la banlieue. Les cours et les cages d’escaliers permettent l’élaboration de relations entre jeunes du voisinage. La sociabilité s’exprime également sur les terrains de sport, surtout de basket, dont Duret (1996,148-173) a montré l’importance. Les centres commerciaux – et leurs parkings – ou les stations de RER [5] sont également des lieux de rencontres privilégiés des jeunes. Mais l’appartenance à une cité se traduit par l’exclusivité des liens d’amitié en son sein.
C’est facile ici, si tu cherches quelqu’un, tu demandes à ceux qui sont sur le terrain. /
On est obligé de rester dans la téci [cité], comme ça prend la tête, on va faire un tour à Carrefour, on mate [regarde], des fois on tire [vole]. / C’est pas qu’y sont pas cools, mais on les connaît pas. Et puis, des fois y’a des blemes. Alors moi, j’leur parle pas. / Ça arrive qu’on se crame [bagarre] avec les keums de l’autre cité. / J’ai essayé des fois, mais c’est toujours : t’as rien à foutre ici, barre-toi. / Les keums, dans le quartier, on est tous potes.
Il est important de prendre en compte cette dimension de la territorialité de la sociabilité, car celle-ci s’exacerbe durant les journées de casse. Les groupes revendiquent leur cité d’appartenance et cherchent à réaliser l’exploit qui fera parler d’elles dans les médias. En fait, si habiter un quartier particulièrement chaud inspire un respect immédiat à l’interlocuteur, il implique aussi des devoirs, c’est-à-dire des comportements à la mesure de l’image de la cité. Mais on peut également parler d’une sociabilité en réseau (Dubet, 1987,97). Chaque jeune est au centre de plusieurs réseaux, qu’il peut mettre en relation selon les besoins. Le plus souvent, ces différentes sphères de sociabilité (famille, amis, business) ne se rencontrent pas. Les différents types de business– du travail au noir au trafic de drogues – nécessitent, dans tous les cas, de connaître un réseau étendu de personnes permettant le contact avec d’autres réseaux. Les relations de business ne sont jamais clairement séparées des liens d’amitié, car elles témoignent d’une forme de solidarité et de confiance. Le business n’est pas considéré par les jeunes comme une activité stigmatisante, au sens où l’entend l’École de Chicago. C’est le plus souvent une activité parallèle et intermittente, dont la sortie est relativement aisée.
Les quartiers fonctionnent alors comme des réseaux de réseaux, qui font que chacun se trouve repéré dans un système complexe et subtilement hiérarchisé qui inclut à la fois la famille proche et élargie, tous les voisins, les amis, les ennemis et les vagues connaissances. Cela implique un taux d’interconnaissance élevé parmi les jeunes (Lepoutre, 1997). Ceux-ci savent généralement à quelle bande appartiennent les autres jeunes de la cité, de quelle famille ils sont issus. Plus encore, ils savent à qui s’adresser pour tel type de business. Il faut sans doute analyser cette structuration des relations sociales en réseaux comme un affaiblissement de la sociabilité.
Ce que tu veux, j’te le trouve. Y’a toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un qu’est dans ce genre de biz. / J’mélange pas la famille et le biz [business], c’est comme ça que tu t’fais des problèmes.
3. La casse, substitut festif
Les jours de casse sont présentés comme des fêtes, et la casse elle-même comme un jeu, qui brise la monotonie de la vie quotidienne. Le désœuvrement de nombreux jeunes des cités, leur absence de projection dans l’avenir, le phénomène de groupe ne peuvent que renforcer cette soif d’action et la recherche des sensations fortes : c’est une délinquance contre l’ennui (Esterle-Hedibel, 1997,97). Les manifestations fournissent aux jeunes d’excellents exutoires de leur excès d’agressivité : les forces de l’ordre et les magasins. C’est dans cette perspective qu’on peut constater que la violence qui s’exprime à ces moments, n’est pas du même type que la violence instrumentale, contrôlée et dissimulée de la délinquance. À côté des actes de vol, les casseurs commettent des violences gratuites, mais expressives, comme la destruction de mobilier urbain.
On blablate, on nique le temps [passe le temps], c’est tout. / C’est parce qu’on a rien à faire de la journée, qu’on n’a plus d’école et que les employeurs, quand ils nous voient, ils nous jettent dehors. On a aucun moyen d’expression, alors c’est ça, notre façon de faire passer le message qu’il faut faire quelque chose dans les cités. / Quand t’es assis, t’as rien à faire, tu profites de l’occasion pour t’amuser. / C’est normal, des fois, t’as trop envie de défoncer sa sale race à quelqu’un. / L’adrénaline, elle est bien montée. / On ne sait jamais comment cela va se terminer, y’a du suspense, t’as pas envie de partir avant la fin. / C’est de la curiosité, tu veux pas attendre que tes potes y te racontent.
Les comportements des casseurs peuvent être qualifiés d’acting out. La volonté de s’exprimer à travers des actes violents résulte d’une citoyenneté de seconde classe, produit de multiples discriminations. En fait, les jeunes s’estiment victimes de discriminations générationnelles, sociales, urbaines et ethniques. Globalement, ils ne font qu’accumuler les handicaps. Les discriminations se manifestent à chaque moment de la vie quotidienne, de la recherche d’emploi aux transports en commun. Elles se conjuguent au sentiment de ne pas être représentés. S’ils ne votent pas, c’est souvent qu’ils estiment que personne ne prend vraiment en compte leurs problèmes. Ainsi, certains ont apprécié P. Bérégovoy, qui parti de rien et resté proche des gens a dû être tué par le milieu politique.
Les patrons, c’est des gros racistes, ils veulent pas de nous, alors on va pas s’humilier à leur demander du travail. / Les vieilles fraudent comme nous dans les transports, elles sont pas chopées. / Ç a donne envie de tout casser comment ils se foutent de notre gueule. / Les casseurs qui viennent du 16e, y ne sont jamais arrêtés. / Les hommes politiques, c’est sûr qui sont encore plus dans le biz que nous. / On nous fait des promesses, pour qu’on se calme.
Mais c’est pas des salles de sports qu’on veut, mais une reconnaissance de la société, du « respect ».
Les casseurs ne reconnaissent pas la validité des moyens conventionnels d’expression. Leur sentiment d’incompétence les écarte du militantisme, et plus encore de la participation à la compétition électorale. Ils considèrent les moyens traditionnels d’expression – comme le vote ou la manifestation pacifique – inefficaces. Entre les jeunes d’origine étrangère qui ne font pas les démarches pour obtenir la nationalité française et ceux qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales, peu votent. La conjugaison du sentiment de non-représentation et de l’inefficacité des moyens conventionnels d’expression explique l’émergence de formes plus violentes d’expression qui cristallisent un sentiment d’identité collective. Celui-ci va jusqu’à la volonté de reprendre à son compte l’expression de l’ensemble de la jeunesse. Certains évoquent même mai 68. Dans leur enquête sur le soulèvement d’un quartier de Melun, Bachmann et Le Guennec (1997) ont montré comment, à travers la violence collective, émergeaient des sentiments de groupe. Comme l’écrit Bordet (1998,186), l’existence d’une réaction dynamique, affirmant une identité collective partagée par les jeunes de la cité, permet de tenir à distance ce sentiment de dévalorisation et leur insécurité personnelle car plus le jeune se reconnaît dans cette catégorie les jeunes de la cité, plus il perd le sentiment de son existence individuelle et peut devenir très dépendant de cette appartenance. La dimension collective de l’activité allège aussi le coût de la participation par l’effet d’entraînement du groupe, qui impose incontestablement aux acteurs des règles de comportement, à commencer par l’allégeance au groupe, et, à défaut, à la cité, et donc la réprobation du jeu perso.
La casse, c’est pour faire réagir les hommes politiques. Ils vont voir qu’on est énervés et qu’on veut que ça change. / Ceux qui ont le pouvoir, on leur parle gentiment et ils se foutent de notre gueule. Tant qu’il n’y a rien de grave, ils ne comprennent rien. / On a rien à voir avec les lycéens, mais que c’est pas possible que ça ne les aide pas un peu. / C’est la jeunesse d’aujourd’hui, si on avait des pavés, on aurait tout niqué. / Quand t’es avec tes potes, tu peux faire n’importe naoiq [quoi], t’as pas de contrôle. / C’est normal de penser d’abord à ta bande. C’est tes potes, tu bicraves [trafiques] avec eux. / On vit les mêmes trucs, on délire sur les mêmes choses.
L’ambiguïté des relations entre médias et jeunes des quartiers difficiles a été relevée plus d’une fois. Elle illustre parfaitement les dimensions d’acting out et de prise de conscience d’une identité collective du phénomène des casseurs. Les jeunes reprochent aux journalistes la mauvaise image qu’ils donnent des cités. Mes entrées en contact avec les jeunes commençaient rituellement par les assurer ne pas être journaliste. D’ailleurs, la confiance des jeunes a souvent été acquise après avoir dit venir pour m’opposer à l’image de la banlieue donnée par les médias. Pourtant, les jeunes passent beaucoup d’heures – jusqu’à 5 heures par jour – devant la télévision. Ils plébiscitent M6 et TF1 et sur le câble la chaîne musicale MCM. Ils regardent beaucoup les séries et les téléfilms, souvent le sport (le foot) et le tirage du loto, mais jamais les informations. Ils écoutent peu la radio, et uniquement les stations musicales. Quelques-uns lisent régulièrement le Parisien(les faits divers) ou l’Équipe. Les informations de leur pays d’origine leur sont transmises par leurs parents, qui eux écoutent beaucoup les radios communautaires comme Beur FM et Africa n° 1.
Mais les jeunes utilisent également les médias pour faire parler d’eux, de leurs difficultés, voire pour faire pression auprès des élus. Les jeunes des différentes cités peuvent entrer en compétition pour capter l’attention médiatique surveillant leur cité. Ils connaissent parfaitement le fonctionnement du cycle violence-médiatisation-intervention des pouvoirs publics. Il est même arrivé que certains jeunes brûlent une voiture sous le regard des caméras pour renforcer l’image de guérilla urbaine de leur cité. Mais les jeunes des cités ne partagent pas tous les mêmes objectifs en terme de communication médiatique. Alors que pour des activités comme le recel, le trafic de drogue, etc., les personnes concernées désirent une tranquillité favorable à leur développement, les jeunes casseurs – qui peuvent être les mêmes – cherchent la visibilité surtout vis-à-vis des autres cités. Les jeunes pensent échapper à toute manipulation de la part des médias, et au contraire savoir les utiliser à leurs propres fins : forger la réputation de leur quartier, ou mieux, celle de leur bande. Pourtant, ils disent n’être pas dupes : la télévision – surtout TF1 – ne [les] aime pas.
Le Président de la République n’a qu’à appeler TF1 pour leur dire qu’il y a un truc qui ne doit pas se savoir. / Le Parisien, y raconte que de la flûte [il ment]. / À la télévision, t’as pas de blacks, pas de rebeu, alors c’est normal qu’ils ne parlent pas de nous. / Le maire, y veut pas qu’on parle de sa cité à la télé, avec des caisses [voitures] qui crament et des keums qui font l’intifada.
 
IV. Paroles de casseurs : justifier le comportement et le phénomène
 
 
L’acteur se positionne sur un comportement collectif auquel il prend part à deux niveaux : individuel – ses motivations personnelles – et collectif – l’explication du phénomène. Or ces niveaux ne coïncident jamais exactement. L’acteur peut se tromper sur les motivations de ses actes et transformer une pression de son groupe de socialisation en choix individuel. Typiquement, les jeunes affirment participer aux casses parce qu’ils s’y amusent avec leurs amis. Cependant, la pression exercée par les bandes explique beaucoup plus pertinemment les comportements des casseurs. Généralement, interrogés sur le phénomène des casseurs, les jeunes concernés évoquent la vie difficile des banlieues, l’exclusion sociale et culturelle, le racisme et le chômage. Pourtant, aucun n’a assumé cette explication au niveau individuel par une réponse du type : je casse parce que ma vie et la société ne me satisfont pas.
1. La justification collective : visibilité contre exclusion généralisée
L’analyse de la justification collective doit partir de la représentation du monde des casseurs : une jungle où règne la loi du plus fort et du chacun pour soi. Elle est inspirée par les films mettant en scène l’imaginaire des ghettos noirs aux États-Unis (Menace II Society, Chungking Express, etc.) ou par l’atmosphère des films de série B de M6. Ces représentations se nourrissent toutefois d’une certaine ironie sur la vie des cités, comme une sorte de revanche. L’imprévisibilité, du meilleur comme du pire – gagner au loto ou tuer quelqu’un –, règne : tout peut arriver, même en une journée. Évidemment, le mode de vie de ces jeunes ne fait qu’accroître leur insécurité. Ils vivent au jour le jour, claquant parfois tout leur argent en une soirée. Symétriquement, ils dénigrent l’effort qui est payant à long terme. L’insécurité se traduit également par la légitimité reconnue à la défense individuelle, que ce soit avec un pit [pitbull] ou un gun [pistolet]. Comme le constate un éducateur, des brelicas [armes à feu], y’en a un peu partout dans la cité. Compter sur soi est une valeur. Le manque total de confiance dans le couple répression-justice explique le recours exceptionnel de ces jeunes aux forces de l’ordre, alors même qu’ils sont en situation de recourir à son aide. Pourtant, les histoires tragiques, arrivées à des copains ou dans le voisinage sont fréquentes, mais impuissantes à remettre en cause cet art de vivre qu’est le refus de la monotonie d’une vie rangée.
Je ne fais pas appel à la police, je me venge. / Tu sais, tu peux jamais faire totalement confiance. Surtout dans le biz, y’en aura toujours un qui voudra te niquer [tromper] en douce. / En une heure, ici, la drogue circule presque plus vite que le bus. / Moi, j’ai besoin de mouvement dans la vie, je peux pas te dire où je serai dans une semaine, alors, dans dix ans... P’être que je serai mort.
Il peut être étonnant, dans ce contexte, de constater les aspirations réellement conventionnelles de ces jeunes. Dubet (1987,78) les qualifie même de conformistes. En fait, la frustration n’aboutit pas à la formation d’une morale dirty, comme celle décrite par Cohen (1955). Ce conformisme se manifeste notamment dans l’importance donnée aux marques, surtout pour les vêtements et les voitures. Le conformisme se révèle également dans le désir de posséder des objets symboles de réussite, comme la voiture de sport. Les dépenses qui attirent l’attention, la flambe, – comme le look ou la voiture – sont privilégiées. Un jeune constate que le mec pas sapé, il a aucune chance. On peut qualifier l’habillement de véritable uniforme : survêtement/jean, tee-shirt, baskets.
Le mal de vivre est alors radicalisé par un sentiment d’impuissance. Les jeunes perçoivent la volonté affichée de certains hommes politiques de s’attaquer aux problèmes des banlieues comme une simple stratégie électorale. Dans leur cité, certains jeunes ont vu des politiciens faire des promesses, et surtout ne pas les tenir. Mais l’impossibilité de faire évoluer la situation tient à l’ampleur des changements nécessaires : l’emploi, les liens sociaux, les relations familiales, les logements, etc. De plus, toute velléité de critique sociale est écrasée par le sentiment d’échec personnel (Dubet, 1987,76).
Tout changer, c’est pas possible, c’est tellement énorme, que, franchement, j’sais pas si on peut faire quelque chose. / Bien sûr que si y’a un groupe qui se monte, qui peut vraiment faire quelque chose, j’irai les voir, mais ça m’étonnerait, qu’est ce que tu veux faire de ta vie, quand t’es d’ici ? / Faudrait que je règle mes problèmes personnels avant ceux de la société.
Face à ces exclusions, ces injustices et cette domination, ne reste qu’une violence exutoire. C’est ce même processus qui est à l’œuvre dans le rap hardcore (Mucchielli, 1999a, 61-62).
2. La justification individuelle : valorisation personnelle contre galère sociale
Les casseurs expliquent généralement leur comportement par leurs problèmes personnels et familiaux. On retrouve cette étiologie spontanée où tout dérive de la famille et de la nature des relations sociales chez Dubet (1987,257). Beaucoup de jeunes interrogés évoquent l’anomie dans laquelle ils vivent, expliquant comment l’absence de régulation sociale ou familiale aboutit à l’impossibilité de trouver en soi des limites. Les premiers actes délinquants permettent à l’individu de se confronter à des normes, appliquées par la police et garanties par la justice. Certains jeunes commettent des délits pour trouver des limites. Ce bilan des difficultés rencontrées par les familles est l’occasion pour beaucoup d’enfants d’immigrés de valoriser leurs origines et de rappeler que les cultures – notamment africaines – respectent la famille comme on le faisait, en France, il y a cinquante ans. Ainsi, certains estiment que si les femmes étaient au foyer, il y aurait beaucoup moins de problèmes dans les cités. Comme l’a montré Kepel (1987), les mouvements de rupture communautaire s’appuient sur les catégories les plus désorganisées et anomiques de la population, et sur les rancœurs face aux obstacles liés à l’exclusion.
Si mes parents avaient de la thune, c’est sûr, je ne serais pas là à glander, j’aurais du taf [travail]. / Personne ne vit en même temps chez moi : ma reum, ça dépend des fois, elle se lève tôt, dès fois elle travaille tard; mon père, y se lève toujours tard, et mes petits frères et sœurs, comme y vont à l’école, y sont debout le matin; on est jamais ensemble à table ! /
Avant, c’était à la table que les familles communiquaient; maintenant, il y a la télé, et il n’y a plus d’échanges.
Le cadre de vie des jeunes casseurs est source d’insatisfactions : cités dégradées, milieu social défavorisé, avenir incertain. Mais l’attitude des jeunes est ambiguë vis-à-vis de leurs quartiers. Face aux étrangers et aux stéréotypes médiatiques, ils défendent leurs quartiers. Ils soulignent l’existence de valeurs comme la solidarité entre habitants, pourtant comparés à des fous ou à des dingues. Pourtant, mis en confiance, les jeunes se montrent violemment insatisfaits de leurs conditions de vie, recourant, pour les décrire au champ sémantique de la pourriture et de la merde (Dubet, 1987,67). Pourtant, ils ne sont pas totalement étrangers aux détériorations. Il est toujours surprenant d’entendre les mêmes jeunes qui reconnaissent avoir brûlé des boîtes à lettres ou tagger dans les cages d’escaliers se plaindre de la dégradation de leur cadre de vie. Ils reprochent à leurs parents d’être venus s’installer ici et ne parlent que de partir. Mais enfermés dans ces quartiers d’exil (Dubet, Lapeyronnie, 1992), les habitants ne peuvent qu’aimer là où ils vivent : ils ne se sentent chez eux qu’ici.
On voudrait tous partir, mais, on reste tous. / Les costard-cravate, qui vivent dans des pavetars [pavillons], je peux pas être comme ça, j’ai besoin d’ici. / Ici, on se connaît tous, c’est pas comme à Paname, personne ne se regarde.
L’intérêt des casseurs pour les objets qu’ils volent est évident, puisqu’existe une hiérarchie de prestige. Pourtant, le bénéfice matériel s’avère rarement supérieur à plusieurs milliers de francs, sauf dans le cas de bandes très organisées qui repèrent auparavant les magasins. Mais la plupart des casseurs ne participent pas à de telles opérations. En fait, l’objet volé tient souvent lieu de trophée, preuve de la participation aux événements. Le bénéfice matériel du casseur est limité d’abord par l’obligation dans laquelle est le casseur de porter lui-même les objets volés. Le bénéfice matériel apparaît d’autant plus marginal comparé à d’autres activités, à la fois plus paisibles et plus rentables.
Quand tu reviens, tout le monde te demande ce que t’as pris, ça fait partie du truc. /
C’est vrai qu’y a d’autres façons de se faire du cash [de l’argent], en moins de temps, même, surtout si tu revends du teushi. Tu te marres moins quand tu fais ton biz dans ta téci que quand tu vas avec tes reufrés [copains/frères] faire une manif.
La rémunération du casseur peut être qualifiée de symbolique, car elle consiste essentiellement en l’image que le casseur a de lui-même. Il associe son comportement à des valeurs viriles, comme le courage. Le rôle d’affirmation de la virilité dans les délits, comparable à la description de la masculinité revendicativedes bandes par Cohen (1955), s’oppose à la féminité que représente la socialisation conforme. Paradoxalement, cette conception de la virilité et du courage se combine avec le refus de la qualification historique différée (Dubet, 1987,310), c’est-à-dire l’idée de se battre aujourd’hui pour obtenir une vie meilleure dans un avenir lointain. Ils préfèrent souvent les sorties entre garçons : quand tu bouges avec tes potes, y’a pas de place pour les meufs, tu peux pas bien t’amuser. Ils rejettent par ailleurs généralement violemment les sexualités déviantes, avouant leur haine des travs [homosexuels]. Traiter quelqu’un de trav ou de fiotte [homosexuel] est particulièrement insultant. Cette revendication de la virilité s’associe avec une peur – rarement avouée – des femmes. Ainsi, un jeune, persuadé que les femmes sont la principale source de discorde dans le monde, propose de rouvrir Auschwitz, car sans elles, les hommes ne chercheraient pas à s’habiller style, ce qui les oblige à voler ou à entrer dans des combines.
Les casseurs sont donc fiers de leurs actes. En fait, ceux-ci s’inscrivent dans un ensemble de règles de comportement dont l’écart amènerait la latch, la tehon [honte], voire le fait d’être perçu comme des loosers [perdants]. La tentation de vivre son échec social comme un acte volontaire, voire héroïque, est manifeste. C’est donc sans doute plus par amour-propre que par réelle satisfaction que les casseurs expriment leur fierté. C’est de la même manière que les jeunes ont renversé les classements stigmatisants des quartiers les plus chauds en motifs de fierté. Ainsi, un jeune se souvient de l’été où sa cité a été désignée comme la plus dangereuse d’Île-de-France : on était comme des fous, on était quand même déçu qu’à Pantin, ils étaient les premiers pour les meurtres.
L’évaluation, toujours imparfaite, du risque encouru par les acteurs dépend du contexte judiciaire – risque formel d’être arrêté, puis jugé –, mais aussi de la situation personnelle – risque personnel en termes de réactions de l’entourage et des réseaux de sociabilité. D’une façon générale, les jeunes casseurs estiment que le risque d’être interpellés, puis condamnés, est faible. Si les plus jeunes n’imaginent même pas de sanctions, les plus âgés, réalistes, parlent de 200 heures de TIG. En fait, parler avec eux du risque encouru provoque surtout le rire. Ils témoignent tous que les situations de casse les mettent dans un état psychique second, où ils ne se contrôlent plus. Comme l’écrit Esterle-Hedibel (1997,210) ces jeunes sont inaccessibles à la relation de cause à effet, à une remise en cause de comportements qui pourrait mener à une remise en cause de leur propre existence en tant que groupe. Abandonner la casse pour des motifs extérieurs au groupe lui-même (arguments moraux ou crainte de poursuites judiciaires, par exemple) signifierait l’exclusion du groupe lui-même. Leur déni de la peur risque s’exprime par des arguments selon lesquels quand t’es jeune, c’est facile, c’est comme du sport. Au pire, ils comptent sur la chance, car la police ne peut pas tous les arrêter : faut de la teuscha [chance].
Mais l’influence du groupe joue dans le sens d’une moindre appréciation – voire sa valorisation – du risque par les casseurs. En fait, il faut aussi considérer qu’il y a des règles, ici aussi, mais qu’elles sont différentes : la prise de risque est, par exemple, une valeur (Esterle-Hedibel, 1997). D’ailleurs, les manquements sont durement sanctionnés, que ce soit par une exclusion des réseaux de sociabilité ou par des rétorsions matérielles (voiture incendiée, par exemple) ou morales (menaces sur les frères et sœurs, voire la copine). Le comportement des casseurs peut être comparée, dans une certaine mesure, à la culture hip hop dans son ensemble. Les tags, le rap ou la tchatch contiennent cette même violence ritualisée, qui sert de marqueur identitaire (Kokoreff, 1991,28; Bazin, 1995,234-239).
Par ailleurs, il ne faut pas séparer les actes des casseurs du contexte de leur vie. En effet, les quartiers où ils habitent sont l’objet de fréquentes dégradations par des groupes de jeunes. Les émeutes ne leur sont pas totalement étrangères et ne sont pas pour eux une violation radicale d’une norme sociale. Et puis, vaut mieux casser ailleurs que dans son quartier, tente de justifier un jeune. Par ailleurs, ces jeunes sont familiers d’activités sévèrement punies, comme le recel. Même si le risque est plus immédiat lors des casses, il ne s’agit pas formellement d’un risque supérieur. De plus, beaucoup de jeunes connaissent, au moins de réputation, des dealers, dont les activités sont nettement plus dangereuses et dont ils admirent la prise de risque. Au final, la casse est essentiellement un élément de cristallisation identitaire de ces jeunes.
Tu sais, on bicrave des tas d’trucs. / On prend toujours des risques, tu sais jamais ce qui va arriver, alors, ça, ça va.
 
V. Significations individuelles et collectives du phénomène
 
 
Certes, être casseur assure à ces jeunes une valorisation que ne leur donne pas le système scolaire ou le travail. Mais peut-on pour autant considérer cette émulation dans les méfaits comme un mode d’entrée dans une carrière délinquante ?
Indiscutablement, les casseurs ont de l’estime pour les beaux coups, réels ou fictifs, citant des films trop puissants comme L’arnaque ou L’expert. Plus que de punir le non-respect de la loi, la prison marque pour eux un échec. Ils admirent la capacité à vivre en dehors du cadre légal et fiscal, la débrouille. Certains vont jusqu’à qualifier la fraude de véritable métier, car il faut être très intelligent pour être plus fort que l’État. Mais contrairement à certaines thèses pessimistes, le défaut d’intégration ne semble pas aboutir à une inversion des valeurs et à une sous-culture délinquante (Dubet, 1987,125-142). Interrogés sur ce qu’ils estiment normal d’interdire, ils reconnaissent globalement que le vol n’est pas tolérable. Par contre, ils font mal le lien entre une règle simple, comme l’interdiction du vol, et sa conséquence, en l’occurrence, la condamnation du recel.
Quand on te propose un autoradio cinq fois moins cher que dans le magasin, tu le fais. /
Voler, c’est pas cool, surtout pour celui qui se fait voler, mais revendre, c’est moins craignos; tu peux être un type bien qui revend.
L’existence de certaines normes, comme l’interdiction des drogues ou le port de la ceinture, sont condamnées au nom de la liberté individuelle : c’est mon problème. Par contre, les armes, les pitbulls ou la violence à l’égard de personnes, voire le viol, font souvent l’objet de réponses évasives : il faut bien se défendre, ça dépend si la fille l’a cherché ou de toutes façons, moi, quand je suis véner [énervé], je peux pas m’en empêcher. Certaines normes sont également violées au nom de l’hypocrisie sociale qui les entoure. Les jeunes insistent sur l’absence de spécificité de leurs magouilles, évoquant notamment les affaires du Crédit Lyonnais ou de Roland
Dumas – moins celles de Bernard Tapie, qui bénéficie d’une popularité rarement démentie.
Pourquoi nous on fumerait pas, alors que, c’est sûr, les policiers, ceux de l’État, ils doivent fumer. Le shit est là, partout, dans tous les milieux. / On boit pas d’alcool et pour nous un joint, c’est comme pour vous un apéritif. / On parle de business quand c’est nous. Mais dans les plus hautes sphères de l’État, on fait aussi du business. / Et pourquoi on peut pas méfu [fumer]? parce que le gouv [gouvernement], y prend pas de taxe dessus; le client qui va acheter à son pote qui ne paie pas d’impôt, c’est aussi une solidarité. On se protège nous aussi, car on est aussi dans l’insécurité.
Mais si les casseurs évoquent la figure du bandit qui vole les riches pour redonner aux pauvres, c’est uniquement pour se justifier, et non une véritable motivation politique et sociale. Cette situation peut s’analyser dans la perspective des travaux de Sykes et Matza (1957) sur la maîtrise progressive des techniques de neutralisation. Les casseurs utilisent surtout le déni de responsabilité (c’est la police qui nous provoque) et le déni de la victime (ça leur apprendra aux bourges). Casser s’inscrit alors nettement dans une initiation à la délinquance. Il existe, selon les casseurs, des activités adaptées à chaque âge. Par leur âge, ils dépendent des grands frères pour l’écoulement de leurs marchandises, mais ils touchent déjà à des trafics importants. C’est notamment au cours de leurs activités de casseur que certains jeunes vont affirmer leur domination, en réalisant un exploit – comme dérober une matraque à un CRS [6] lors d’une manifestation – qui les cataloguera définitivement comme chauds. Confrontés aux exemples de leurs grands frères et objets d’un étiquetage précoce (Becker, 1985), les jeunes grandissent avec un modèle déviant. De nombreux casseurs racontent l’engrenage qui oblige à tenir son rôle: une fois que t’es dans le business, les keums y te demandent des choses, tu peux pas t’arrêter, c’est asmeuk [comme ça]. Et puis, si tu marches plus, t’es rejeté. Les éducateurs racontent que la principale difficulté pour aider un jeune à s’en sortir est rarement le jeune lui-même, mais le groupe. Tous les jeunes de ces cités évoquent en effet le regard extérieur les stigmatisant systématiquement en voleurs ou vendeurs de shit: y te prennent tous pour un voleur, qu’à la fin, t’as vraiment envie de leur tirer un truc. Toutefois, cette critique se conjugue avec une attribution similaire d’étiquettes :les autres(les étrangers à leur cité, à leur religion ou leur culture) ne peuvent rien comprendre.
Les conduites de résistance des jeunes au travail industriel sont aussi vieilles que l’industrie. Cet appel à la dignité personnelle et à la liberté ne peut donc être considéré comme une simple rationalisation de l’échec de leur intégration socio-économique. La dépréciation de la valeur travail exprime en fait surtout le refus de la condition ouvrière et un rapport à l’argent déconnecté de la valeur travail. Ils préfèrent généralement renverser l’image de la galère plutôt que de valoriser la condition ouvrière, destin auquel ils semblent promis. Celle-ci est en effet associée à l’image du père, souvent disqualifié socialement après une vie de travail.
Quand tu vois ce que mon père a fait, plein d’années au boulot, et maintenant, c’est presque la misère, faut être plus malin. / Dès qu’on sort en teboi [boîte], on claque tout notre argent. / Moi, taffer, franchement, ça me dit pas, ça m’intéresse pas. C’est relou. J’éviterai.
On peut se poser la question de l’évolution future des jeunes casseurs en termes de délinquance. Leur incapacité à persévérer et à accepter une gratification différée – ce que Cusson (1981) qualifie de présentisme – laisse à penser que ces jeunes adoptent plutôt des comportements déviants, non systématisés en une stratégie, notamment économique, de refus des normes sociales. En d’autres termes, ces jeunes ne sont pas assez engagés de façon autonome dans la déviance pour passer à des délits plus sérieux, comme des braquages. Ce présentisme se traduit par l’importance de l’expérience immédiate, la danse, la mode et les conneries, souvent impulsives. Les comportements des casseurs peuvent sans doute être rapprochés pertinemment des tags. Kokoreff (1991) en distingue quatre traits explicatifs : la visibilité, le défi, la rage et la performance ludique. La dépouille s’analyse dans cette perspective de satisfaction immédiate des désirs. En effet, contrairement au racket, caractérisée par un contact régulier entre l’agresseur et sa victime, la dépouille consiste à voler ponctuellement un passant, et notamment ses vêtements.
On va pas attendre d’être vieux, c’est maintenant qu’il faut en profiter. / Les cheris [riches] ont tout ce qu’on kiffe, on n’a plus besoin d’aller au magasin, on prend sur eux.
Lors de la manifestation étudiante du 16 octobre 1998, des casseurs ont crié : on va niquer Paris/la France. La dimension importante du défoulement prive le phénomène des casseurs de la qualification de mouvement social ou politique. Même si en octobre 1984, un comité antibavures a bien commis un attentat contre un commissariat en réponse à une bavure policière, aucun groupe d’intellectuels n’a cherché à donner un sens à la violence des casseurs. Généralement qualifiée de spontanée ou d’infra-politique, la casse peut être qualifiée de comportement de classes dangereuses parce qu’elle surgit sur les ruines de la culture populaire des sociétés industrielles et n’est pas une forme de turbulence tolérée ou une culture de la pauvreté. La galère est une forme de marginalité des jeunes, liée à la fin du monde industriel qui ne crée ni des systèmes d’identification stables, ni n’assure l’intégration des nouveaux venus. Elle procède aussi de l’absence de mouvements sociaux et de conscience de classe. Comme l’écrit Kokoreff à propos des zoulous (1991,35), il s’agit d’un phénomène interclassiste dans une société qui n’est plus tant structurée à partir d’une hiérarchie de classes que vouée à l’éclatement autour de ce trou noir sociologique que constituent les ‘classes moyennes’. Lorsque j’ai évoqué avec eux le Manifeste Stop la Violence, successivement ironiques ou agressifs, ils ont surtout exprimé leur mépris pour ces jeunes qui n’ont rien compris à la vie, qui se feront avoir tout le temps. En fait, la rage, le ressentiment, le sentiment, comme l’a dit Khaled Kelkal dans un entretien de 1992 de ne pas avoir sa place dans la société, parfois aussi la spirale de la délinquance, de l’emprisonnement et de la marginalité, n’aboutissent que chez quelques-uns au saut dans la violence organisée. Comme Mucchielli (1999b, 102-104), on peut évoquer des formes d’actions collectives protestataires liées à la constitution d’une représentation de classe, mais qui ne sont pas un mouvement social.
Un éducateur, au début de mon enquête, m’avait décrit la situation ainsi : ils cassent parce qu’ils ont la rage et parce qu’ils sont pauvres. Il s’est en effet avéré que, pour ces jeunes, être vénère ou avoir la haine – expression popularisée par le film de M. Kassovitz – pouvait expliquer tous les comportements. Mais l’adversaire socialement combattu reste celui des classes dangereuses et des populations marginales : les cheris et les puissants. Surtout les jeunes combattent l’ordre qui les exclut, la police, la justice, bien plus qu’ils ne s’inscrivent dans un rapport social conflictuel. La violence et le sentiment de vivre dans une jungle remplacent le conflit et la conscience de classe. Dans leur étude de l’émeute d’un quartier de Melun, Bachmann et Le Guennec (1997) ont montré l’importance de la rage et de l’emballement dans la violence. Cette rage est incapable de déboucher sur un projet politique, car c’est une expression violente, sans avenir.
Un jour, toutes les cités vont s’unir et tout Paris va sauter, et ça va venir bientôt. Parisreprésente en effet la somme de leurs exclusions : politique, sociale, territoriale et culturelle. Le cadre de vie y est, à leurs yeux, totalement différent : pas de barre d’immeubles, transports en commun nombreux, commerces à proximité. Ils vont rarement à Paris, et ne profitent que marginalement des possibilités offertes dans cette ville : parfois, on monte à Ripa, en boîte, à la Bastille. Ils s’amusent souvent du fait qu’ils font peur aux Parisiens, mais encore plus aux provinciaux : en province, si tu dis que tu habites en banlieue, les gens voient tout de suite les voitures qui flambent et la drogue. Repliés dans leurs quartiers, ces jeunes en sont largement captifs. Il en résulte un processus ségrégatif qui, déjà sensible à l’école, se retrouve pour l’accès à l’emploi. La cité est le premier élément de référence et d’identification pour les jeunes, qui ne se reconnaissent dans aucune classe sociale et dont les racines culturelles sont trop faibles pour constituer un support ferme à une identité. On aboutit alors souvent à un patriotisme de cité, synonyme d’une appropriation de l’espace public duquel les intrus sont bannis.
Dans le langage des jeunes des cités, il n’existe pas de distinctions entre les différentes forces qui contribuent au maintien de l’ordre. Les propos insultants et violents à l’égard de la police sont la norme et la désigner autrement que par les termes de schmits, de cops, ou tout au moins de keflis, est un signe de sympathie jugé sévèrement, voire une preuve d’être une lanceba [balance]. Surtout, ils critiquent ce qu’ils considèrent comme des provocations systématiques des policiers : leur simple présence dans les cités. La police est en effet généralement considérée comme une bande adverse, avec son territoire. Mais ils se plaignent également unanimement des contrôles d’identité à répétition, des humiliations gratuites. Ils pensent que les policiers font exprès de les énerver, parce qu’ils sont racistes et n’aiment pas les jeunes, ce que confirment d’ailleurs en partie certaines études sociologiques (Lévy, Zauberman, 1998,290-293). Beaucoup rappellent les différentes bavures récentes, les qualifiant de meurtres. Finalement, la délinquance n’est pas niée. Elle est au contraire revendiquée comme une réponse à la violence policière. Parfois, ils préfèrent mettre en avant les rapports presque ludiques entre eux et la police, se souvenant des fois où ils ont échappé à de sérieuses poursuites.
Les flics ont leurs casernes, nous les jeunes, on a la cité; alors pourquoi ils viennent nous embêter ? Lancer des pierres aux policiers, c’est un moyen de se venger des policiers, c’est des gros enc... / On n’arrête pas de se faire carnav [avoir], alors c’est normal qu’on soit chaud. / De toutes façons, les keufs, c’est tous des cistras [racistes]. / Ceux qui veulent rentrer dans la police, c’est des cons.
La spécificité relative de l’activité des casseurs par rapport à d’autres formes de délinquance ou de violences urbaines vient de l’évacuation, sur un mode ludique, d’un excès d’agressivité. Celle-ci est liée au degré élevé de frustration, dont témoignent les casseurs lorsqu’ils considèrent leur violence comme un moyen d’expression. Leur rémunération est essentiellement symbolique, car les bénéfices matériels, certes réels, sont limités. Ils doivent surtout être conçus comme des trophées, preuves de la participation à cet événement collectif. La récompense est surtout l’image que les casseurs ont d’eux-mêmes : fierté, virilité et courage. Ces jeunes ne prônent pas une inversion radicale des valeurs, et ils ne sont pas des asociaux, puisque, justement, ils recherchent dans la participation à ce mouvement collectif un substitut d’identité collective. Même si ce comportement s’inscrit dans un cadre déviant plus large, on ne peut conclure qu’il présage systématiquement la poursuite d’une carrière délinquante.
Il est important de saisir toute la spécificité du phénomène, trop souvent confondu aux violences urbaines et à la délinquance juvénile, confusions sociologiques qui contribuent à l’ambiguïté, hélas, des réponses politiques.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BACHMANN C., LE GUENNEC N., 1997, Autopsie d’une émeute. Histoire exemplaire du soulèvement d’un quartier, Paris, Albin Michel.
·  BAZIN H., 1995, La culture hip hop, Paris, Desclée de Brouwer.
·  BECKER H., 1985, Outsiders : études de la sociologie de la déviance, (trad.), Paris, A.-M. Métaillé.
·  BORDET J., 1998, Les jeunes de la cité, Paris, PUF.
·  COHEN A. K., 1955, Delinquent Boys, New York, The Free Press.
·  CUSSON M., 1981, Délinquants pourquoi ?, Paris, PUF.
·  DUBET F., 1987, La galère : jeunes en survie, Paris, Fayard.
·  DUBETF., LAPEYRONNIE D., 1992, Quartiers d’exil, Paris, Seuil.
·  DURET F., 1996, Anthropologie de la fraternité dans les cités, Paris, PUF.
·  ESTERLE-HEDIBEL M., 1997, La bande, le risque et l’accident, Paris, l’Harmattan.
·  KEPEL G., 1987, Les banlieues de l’Islam. Naissance d’une religion en France, Paris, Seuil.
·  KHOSROKHAVAR F., 1997, L’Islam et les jeunes, Paris, Flammarion.
·  KOKOREFF M., 1991, Tags et zoulous. Une nouvelle violence urbaine, Esprit, 169,23-36.
·  LAPEYRONNIE D., 1996, Les deux figures de l’immigré, inWIEVIORKA M. Dir., Une société fragmentée ?, Le multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte, 251-266.
·  LEPOUTRE D., 1997, Cœur de banlieue : codes, rites et langages, Paris, Odile Jacob.
·  LÉVY R., ZAUBERMAN R., 1998, La police française et les minorités visibles : les contradictions de l’idéal républicain, in CARTUYVELS Y., DIGNEFFE F., PIRES A., ROBERT PH. Eds, Politique, police et justice au bord du futur, Paris, l’Harmattan, 287-300.
·  MUCCHIELLI L., 1999a, Le rap, tentative d’expression politique et de mobilisation collective de jeunes des quartiers relégués, Mouvements, sociétés, politique et culture, 3,60-66.
·  MUCCHIELLI L., 1999b, Violences urbaines, réactions collectives et représentations de classe chez les jeunes des quartiers relégués de la France des années 1990, Actuel Marx, 26,85-107.
·  PAUGAM S., 1991, La disqualification sociale : essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, PUF.
·  SYKES G.M., MATZA D., 1957, Techniques of neutralization, American Sociological Review, XXII, 6,664-670.
·  WIEVIORKA M. Dir., 1999, Violences en France, Paris, Seuil.
 
NOTES
 
[*]L’auteur remercie vivement Laurent Mucchielli pour ses commentaires.
[**]Université Paris-IV.
[1]Projet de loi, finalement abandonné, visant à créer un salaire minimum jeune inférieur à celui réglementaire.
[2]Arrondissement de Paris considéré comme l’archétype du quartier très aisé.
[3]Les interlocuteurs dont sont reproduits des extraits d’entretien sont – sauf exception signalée – de jeunes casseurs. La traduction de certains mots ou expressions en français standard est nécessitée par le choix de la retranscription fidèle de leur langage.
[4]Front de Libération National.
[5]Réseau Express Régional.
[6]Compagnie Républicaine de Sécurité.
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