2001
Déviance et Société
Débat
La relation entre cures de substitution à la méthadone et prévention de la délinquance : une réponse critique à Niveau et Laureau
M.f. Aebi
[*]
Institut de police scientifique et de criminologie Université de Lausanne – BCH CH-1015 Lausanne
Cet article met en évidence les faiblesses méthodologiques d’une recherche publiée précédemment dans Déviance et Société (1999,23,4,437-445). Au lieu de mesurer l’impact des
cures de substitution à la méthadone sur la délinquance des toxicomanes traités, la recherche
en question a voulu mesurer leur impact sur l’ensemble de la délinquance liée à la toxicomanie
à Genève. Il est démontré qu’il est alors indispensable de prendre en considération, entre
autres, le pourcentage de toxicomanes traités et l’évolution de la toxicomanie dans la population générale. Ce faisant, on découvre que – contrairement à ce qui est soutenu dans la
recherche critiquée – l’augmentation du nombre de cures de substitution a été accompagnée
d’une diminution du nombre de toxicomanes incarcérés.Mots-clés :
MÉTHODOLOGIE, TOXICOMANIE, DÉLINQUANCE, SUBSTITUTION, MAINTENANCE, MÉTHADONE, PRÉVENTION.
The article shows the methodological weaknesses of a research published previously in
Déviance et Société (1999,23,4,437-445). Instead of measuring the impact of methadone
prescription on the delinquency of drug-addicts under treatment, that research tried to measure
its impact on the overall drug related delinquency in Geneva. It is shown that, in that context, it
is essential to take into account, among other factors, the percentage of drug-addicts under
treatment and the evolution of drug-addiction in the general population. When these factors are
taken into account, it can be seen that – contrary to what is said in the criticized research – the
increase in the number of methadone prescription treatments was accompanied by a decrease in
the number of imprisoned drug-addicts.Keywords :
METHODOLOGY, DRUG ADDICTION, DELINQUENCY, SUBSTITUTION, MAINTENANCE, METHADONE, PREVENTION.
Dieser Artikel analysiert die methodologischen Schwächen der in Déviance et Société
(1999,23,4,437-447) veröffentlichten Untersuchung. Statt der Wirkung der Substitutionsbehandlung mit Methadon auf die Delinquenz der behandelten Drogenabhängigen wollte diese
Untersuchung die Auswirkungen auf die gesamte Delinquenz in Genf messen. Es wird gezeigt,
dass dabei u.a. zumindest der Anteil der behandelten Drogenabhängigen und die Entwicklung
der Anzahl von Drogenabhängigen in der Gesamtpopulation in Rechnung hätte gestellt werden
müssen. Wenn diese Faktoren berücksichtigt werden, zeigt sich – im Gegensatz zu den Ergebnissen der kritisierten Studie –, dass der Anstieg von Behandlungszahlen von einem Sinken der
Zahl inhaftierter Drogenabhängiger begleitet wird.
Este artículo pone en evidencia los errores metodológicos de una investigación publicada
precedentemente en Déviance et Société (1999,23,4,437-455). En lugar de medir el impacto
de los tratamientos de sustitución con metadona sobre la delincuencia de los toxicómanos tratados, dicha investigación intentó medir su impacto sobre el conjunto de la delincuencia relacionada con la toxicomanía registrada en Ginebra. Este artículo demuestra que en tal caso es
indispensable tener en cuenta el porcentaje de toxicómanos tratados así como la evolución de la
toxicomanía en el conjunto de la población. Cuando dichos factores son tomados en consideración, se descubre que – contrariamente a lo que sostiene la investigación criticada – el aumento
de la cantidad de tratamientos de sustitución con metadona fue acompañado de una disminución de la cantidad de toxicómanos encarcelados.
Le numéro 23/4 (1999) de Déviance et Société contient un article de Gérard Niveau et Marcelle Laureau intitulé Substitution et prévention de la délinquance : l’échec d’une idée simple.
Les auteurs mentionnés y analysent la relation entre le développement des cures de substitution
et de maintenance par méthadone (ci-après cures de substitution) et l’évolution de la délinquance
dans le canton de Genève durant les années 1983 à 1997 et arrivent à la conclusion suivante :
... l’hypothèse d’une relation entre traitements par substitution et prévention de la
délinquance n’est pas pertinente, car si elle devait être retenue, elle irait paradoxalement
dans le sens d’une augmentation moyenne de la délinquance des personnes toxicodépendantes proportionnellement à l’augmentation du taux des personnes traitées par substitution au sein de la population (Niveau, Laureau, 1999,441).
Toutefois, ils signalent immédiatement que le risque de biais méthodologique dans une
approche telle que celle que nous proposons est loin d’être négligeable (Niveau, Laureau,
1999,441). Dans cette réponse, nous tenterons de démontrer que ces biais méthodologiques
sont si importants qu’ils rendent complètement invalide la conclusion susmentionnée.
Évidemment, nous sommes conscients que la politique en matière de toxicomanie constitue
un domaine sensible et qu’il est souvent difficile de présenter des résultats qui vont dans une certaine direction sans se faire accuser d’être l’avocat de cette dernière. Pour ces raisons, nous nous
concentrerons uniquement sur les faiblesses méthodologiques de la recherche de Niveau et Laureau (1999). Qu’il soit donc bien clair que nos critiques ne visent pas à attaquer personnellement
ces auteurs – pour qui nous avons le plus grand respect
[1] – ni à
défendreles cures de substitution
[2].
Pour commencer, nous reprenons les termes dans lesquels Niveau et Laureau (1999) énoncent l’hypothèse à la base de leur recherche :
L’idée selon laquelle la substitution par la méthadone diminuerait la criminalité liée à
la nécessité absolue, pour les personnes dépendantes, de se procurer de l’héroïne est avancée par ces auteurs dès la fin des années soixante (Dole et al., 1968). L’argument est simple,
logique et séduisant... (Niveau, Laureau, 1999,437).
Il est vrai que cet argument est simple, mais prenant en considération la suite de l’article
étudié, il nous semble nécessaire de le préciser encore. Il s’agit d’une hypothèse dont la formulation la plus élémentaire peut être la suivante :
si des toxicomanes
[3] reçoivent de la méthadone,
alors ils n’auront pas besoin de commettre des délits pour se procurer l’argent pour acheter de
l’héroïne. Remarquons que cette hypothèse considère qu’il y aura une diminution de la délinquance des
toxicomanes traités, c’est-à-dire de ceux qui suivent une cure de substitution.
Pour tester une telle hypothèse, il est donc nécessaire de mesurer la délinquance des toxicomanes traités avant et après le début de la cure de substitution. Ce modèle expérimental a été
appliqué, par exemple, dans le cadre de l’étude comparative des programmes de prescription de
méthadone en Suisse romande (Dauwalder et al., 1997) et pour l’évaluation des essais suisses de
prescription d’héroïne sous l’angle de la délinquance (Aebi et al., 1999; Killias, Uchtenhagen,
1995; Killias et al., 1999). Le modèle expérimental idéal comprendrait en outre un groupe comparable de toxicomanes qui ne suivraient pas une cure de substitution – appelé groupe de
contrôle, par opposition au groupe qui suit la cure de substitution, appelé groupe expérimental –,
même si dans la pratique il s’avère très difficile de recruter un tel groupe (Killias, Uchtenhagen,
1995). Malheureusement, aucun de ces modèles n’a été utilisé par Niveau et Laureau (1999).
Ces derniers commettent leur première erreur méthodologique en rendant floue l’hypothèse de
départ au moment d’établir la manière de la tester :
Nous posons la question de savoir si cette politique de prescriptions de cures de méthadone peut être mise en relation avec une baisse de la délinquance liée à la toxicomanie
(Niveau, Laureau, 1999,438).
Le lecteur notera que cette formulation est bien plus ouverte que la précédente. En effet, il
ne s’agit plus de la délinquance des toxicomanes traités, mais de la délinquance liée à la toxicomanie qui constitue incontestablement un concept beaucoup plus large. Allant encore plus
loin dans cette direction, Niveau et Laureau (1999) affirment :
Notre étude se présente comme une évaluation de l’association entre un indice (la
délinquance liée à la toxicomanie) et un facteur (l’usage de la substitution par la méthadone dans le traitement des personnes toxicodépendantes) […].
Les cures s’étendant sur plusieurs années, nous avons choisi, comme indicateur de pénétration de la population toxicomane par ces traitements, le relevé du nombre de cures en
cours pendant l’année, selon les statistiques du Service du Médecin Cantonal de Genève […].
La variable indicielle que nous avons choisie est le taux de prévalence de personnes
toxicodépendantes incarcérées dans le canton […].
L’association entre la prévalence des personnes en cure dans le canton et la prévalence
des personnes toxicodépendantes incarcérées a été évaluée par le calcul de la pente de
régression linéaire (Niveau, Laureau, 1999,438-439).
Concrètement, cela signifie que Niveau et Laureau (1999) ont procédé à une analyse de régression linéaire simple dans laquelle la variable dépendante est la délinquance liée à la toxicomanie –
mesurée d’après
le nombre de détenus entrants qui nécessitaient un traitement de sevrage ou la
poursuite d’une cure de maintenance(Niveau, Laureau, 1999,440) dans le canton de Genève – et
la variable indépendante est la substitution par la méthadone – mesurée d’après le nombre de cures
de substitution en cours dans le même canton
[4]. Rappelons que l’analyse de régression linéaire
simple permet d’étudier et de mesurer la relation existant entre deux variables et que son but est
d’estimer les valeurs d’une des variables – appelée variable dépendante – à l’aide des valeurs de
l’autre – appelée variable indépendante. De cette manière, la variable indépendante est utilisée
pour expliquer les variations de la variable dépendante (Dodge, 1993,296-297).
Arrivé à ce point, le lecteur aura remarqué que l’argument de départ – théoriquement
« simple, logique et séduisant » – a été complètement dénaturalisé. Au lieu de mesurer la délinquance des toxicomanes en cure de substitution, la variable dépendante s’avère être un indicateur du nombre de toxicomanes identifiés comme délinquants par les autorités du système de
justice pénal genevois. Dans le modèle expérimental idéal décrit plus haut, ce procédé revient
non seulement à mélanger le groupe expérimental avec le groupe de contrôle, mais aussi avec
des personnes qui ne participent même pas à l’expérience. Imaginons, par exemple, qu’un chercheur décide de tester l’efficacité d’un médicament destiné à guérir une certaine maladie.
D’après ce qui a été dit précédemment, la procédure idéale consisterait tout d’abord à établir
deux groupes comparables de patients souffrant de la maladie en question. Ensuite on administrerait le médicament à un seul de ces groupes pendant un certain temps. Finalement, on évaluerait l’état de santé des deux groupes afin de pouvoir les comparer et déterminer si le traitement a
eu un effet – positif ou négatif – ou non sur l’évolution de la maladie. Mais, dans aucun cas, on
ne mesurerait l’effet de ce traitement en prenant en considération le nombre de personnes souffrant de cette maladie traitées dans les hôpitaux de la ville. En effet, ce faisant on risquerait de
mettre ensemble des personnes du groupe expérimental, des personnes du groupe de contrôle et
même d’autres personnes qui pourraient souffrir de la maladie étudiée, de sorte que l’on ne
pourrait plus savoir si leur état de santé a un rapport ou non avec le traitement étudié
[5].
De cette manière, ce n’est plus l’hypothèse formulée plus haut qui a été retenue par
Niveau et Laureau (1999), mais plutôt la suivante :
si un groupe de toxicomanes reçoit de la
méthadone, alors on devrait constater une diminution du taux de toxicomanes parmi les personnes incarcérées par les autorités. Cette hypothèse englobe en quelque sorte l’hypothèse
de départ – ou, pour être plus précis d’un point de vue méthodologique, l’utilise comme hypothèse auxiliaire
[6] – puisqu’elle suppose que les toxicomanes qui suivent une cure de substitution ne commettront plus de délits et ne seront donc plus parmi les personnes incarcérées par
les autorités. Ainsi, la diminution du taux de toxicomanes parmi les personnes incarcérées
devrait avoir un rapport avec le nombre de toxicomanes qui suivent une cure de substitution;
mais il serait erroné de croire qu’elle serait directement proportionnelle à ce nombre puisque
ceci impliquerait que tous les toxicomanes qui suivent une cure de substitution sont des délinquants, ce qui n’est évidemment pas le cas
[7]. Néanmoins, le problème avec ce raisonnement
est qu’il présuppose que le nombre total de toxicomanes dans la population générale reste
stable durant la période étudiée
[8].
Pour mieux expliquer cette erreur méthodologique, reprenons l’exemple donné plus haut et
supposons que le médicament utilisé pour le traitement s’avère d’une efficacité redoutable de
sorte que tous les patients traités guérissent. Pour simplifier l’explication nous supposons qu’au
début de sa recherche, notre chercheur a constaté que, dans les hôpitaux de sa ville, on compte
200 personnes souffrant de la maladie en question, mais il n’administre le traitement qu’à 100
d’entre elles. Ensuite, de manière conséquente avec la méthodologie que nous critiquons, il
relève encore une fois, quelques mois plus tard, le nombre de patients traités dans les hôpitaux.
À ce moment, si la maladie ne s’est pas propagée parmi la population qui n’était pas malade au
début de sa recherche, il devrait constater une diminution de 50% des patients. En revanche, si
entre-temps la maladie s’est répandue dans la ville et a fait, par exemple, une centaine de nouvelles victimes, la diminution serait nulle puisqu’il y aurait toujours 200 personnes malades.
Cet exemple montre clairement la faiblesse d’une méthodologie analogue à celle de Niveau et
Laureau (1999) puisqu’elle mènerait à interpréter l’absence de diminution du nombre de
malades comme une preuve de l’inefficacité du traitement, alors que celui-ci est efficace à cent
pour cent, comme le montre le fait que tous les patients qui l’ont suivi ont été guéris.
Ainsi, les analyses statistiques de Niveau et Laureau (1999) exigent comme condition nécessaire – mais non suffisante – pour être valides que le nombre de toxicomanes dans la population
soit resté stable durant la période étudiée
[9]. Mais peut-on accepter que le nombre de toxicomanes
à Genève soit resté stable entre 1983 et 1997 ? Il semble presque superflu d’indiquer que l’on ne
trouve dans la littérature scientifique aucun auteur qui réponde par l’affirmative à cette question.
Se référant à peu près à la période étudiée, mais prenant en considération l’ensemble de la Suisse,
l’Office fédéral de la santé publique (OFSP, 1997) estimait que le nombre de toxicomanes qui
consommaient quotidiennement des drogues dures, notamment de l’héroïne et de la cocaïne, était
passé de 5700 en 1979 à 25000 en 1989 et à 30000 en 1992/1993 et semblait stable depuis lors.
Ceci met en évidence que les analyses statistiques de Niveau et Laureau (1999) ne sont pas pertinentes. Or, du moment où leurs conclusions se fondent sur l’interprétation de ces analyses, il est
clair qu’elles ne peuvent pas être valides. Dans cette perspective, nous pourrions arrêter notre critique ici même. Pourtant, nous considérons que, pour être constructive, toute critique doit proposer des solutions alternatives. Pour cette raison, nous tenterons dans un premier temps d’interpréter les données de Niveau et Laureau (1999) à la lumière de l’évolution susmentionnée du
nombre de toxicomanes dans la population et, dans un deuxième temps, d’introduire des indicateurs indirects de cette évolution, ce qui nous permettra de conduire des analyses statistiques plus
appropriées sur l’ensemble des données. Mais, avant cela, nous aimerions présenter les principaux problèmes de validité des indicateurs
[10] retenus par Niveau et Laureau (1999) pour opérationnaliser – c’est-à-dire pour rendre mesurables – les variables étudiées dans leur article.
La validité des indicateurs retenus par Niveau et Laureau
Comme nous l’avons déjà signalé, afin de mesurer l’évolution du nombre de cures de substitution dans le canton de Genève – variable indépendante dans l’analyse de régression simple –,
Niveau et Laureau (1999) ont utilisé les statistiques du Service du Médecin Cantonal de Genève
qui indiquent le nombre de cures en cours pour chaque année. Le principal défaut de cet indicateur est qu’il ne tient pas compte de la durée du traitement. Même si Niveau et Laureau (1999,
438) indiquent que les cures s’étendent sur plusieurs années, il a été constaté de manière empirique qu’il y a un nombre considérable d’abandons de ce genre de cures (voir Dauwalder et al.,
1997,77-87). Or, d’après les informations contenues dans l’article, il semblerait qu’une cure
s’étalant sur toute l’année a le même poids qu’une cure qui a été abandonnée après un mois; de
même, il semblerait que la personne qui arrête une cure mais en commence une autre durant la
même année est comptée deux fois. Plus important encore, les cures qui durent effectivement
plusieurs années sont comptées une fois chaque année, ce qui implique qu’il s’agit d’un indice
cumulé. Ainsi, le total de cures pour chaque année se compose des cures initiées durant cette
année-là plus un certain nombre de cures déjà comptées dans le total de l’année précédente – et
éventuellement dans les totaux des années précédant cette dernière – et qui sont toujours en
cours. Pour cette raison, même dans le cas d’une corrélation positive entre le taux de toxicomanes incarcérés et le taux de cures de substitution, ce dernier devrait augmenter toujours de
manière plus marquée que le premier. En effet, le taux de toxicomanes incarcérés n’est pas un
indice cumulé puisque, d’après les indications de Niveau et Laureau (1999,440), il ne prend en
considération que les détenus entrant en prison chaque année.
Ceci nous conduit à considérer de manière plus détaillée ce dernier indicateur qui a été utilisé comme variable dépendante lors de l’analyse de régression simple. Niveau et Laureau
(1999,439) indiquent que son principal défaut réside dans le fait qu’il n’inclut pas les cas de
délinquance mineure. À notre avis, ses limitations passent d’abord par le fait qu’il n’exclut pas
le double comptage. En effet, d’après les indications données dans l’article, on ne peut pas
exclure qu’une personne incarcérée deux fois pendant la même année soit comptée deux fois
dans le total. Ce défaut est particulièrement grave parce qu’il s’agit d’un indice de la prévalence
des personnes en cure de substitution qui devrait également permettre de mesurer la pénétration
de ces cures au sein de la population toxicomane (Niveau, Laureau, 1999,441). Ensuite, on ne
peut pas non plus exclure qu’une augmentation du nombre de toxicomanes incarcérés soit due
à une efficacité accrue des contrôles policiers dans les milieux de la drogue. Il s’agit dans ce cas
d’une limitation typique de tout indicateur de la criminalité basé sur les contacts avec le système de justice pénale. De même, par définition les toxicomanes incarcérés font partie d’un
ensemble plus vaste constitué par les personnes incarcérées à Genève. Mais Niveau et Laureau
(1999) étudient l’évolution du nombre de toxicomanes incarcérés sans tenir compte de l’évolution du nombre total de personnes incarcérées. Or, il semble logique de supposer que ces deux
mesures soient corrélées, dans ce sens que, toutes choses étant égales par ailleurs, une augmentation du nombre de toxicomanes incarcérés ferait augmenter le nombre total de personnes
incarcérées, mais en même temps une augmentation du nombre total de personnes incarcérées
– à la suite d’une recrudescence de la délinquance – pourrait être accompagnée d’une augmentation proportionnelle du nombre de toxicomanes incarcérés. Dans ce dernier cas, il faudrait
encore déterminer si l’augmentation du nombre de toxicomanes incarcérés est proportionnelle
ou non à l’augmentation du nombre de personnes incarcérées; mais aucune de ces hypothèses
ne peut être testée avec les données de Niveau et Laureau (1999).
Finalement, signalons que l’indicateur de la délinquance retenu par ces chercheurs ne
concerne que le
nombre de personnes incarcérées, c’est-à-dire qu’il mesure la
prévalence de la
délinquance et laisse de côté le problème fondamental de l’
incidence de cette dernière, c’est-à-dire le
nombre de délitscommis par ces personnes. Cette limitation doit être considérée comme
capitale puisqu’il est connu qu’un nombre réduit de personnes très engagées dans la délinquance peut être responsable d’un grand nombre de délits. En ce qui concerne les toxicomanes,
ce phénomène a été mis en évidence lors de l’évaluation des essais suisses de prescription d’héroïne où tous les indicateurs de la délinquance utilisés – données de police, du casier judiciaire
et autoreportées – montraient qu’avant le début de leur traitement, les toxicomanes participant
aux essais étaient responsables d’un nombre extrêmement élevé de délits; de même, une fois le
traitement en cours, la diminution de l’incidence de la délinquance a été beaucoup plus marquée que celle de la prévalence (voir Aebi
et al., 1999; Killias
et al., 1999)
[11]. Ainsi, le fait de
savoir que le nombre de toxicomanes incarcérés a augmenté durant une certaine période ne
nous permet pas de déduire de manière précise l’évolution du nombre total de délits commis
par des toxicomanes, nombre qui dépend notamment des caractéristiques des toxicomanes
délinquants incarcérés et des toxicomanes délinquants en liberté. Dans cette perspective, il
nous semble nécessaire de rappeler que la délinquance se traduit par une diminution de la qualité de vie de l’ensemble de la population et que d’un point de vue purement pragmatique la
priorité doit être donnée à la réduction du nombre total de délits dont la société est victime. Pour
cette raison, il est fondamental, lors de l’évaluation d’un programme comme celui qui nous
occupe, de disposer d’un indicateur de l’incidence de la délinquance pour la population étudiée.
En somme, la validité des indicateurs retenus par Niveau et Laureau (1999) semble assez
douteuse. Néanmoins, nous tenterons de les utiliser dans les prochains paragraphes. En effet,
nous savons que tous les indicateurs de la criminalité présentent des limitations qui les empêchent d’être entièrement valides (voir Aebi, 1999), mais parfois il est impossible d’avoir à disposition des indicateurs plus performants. Toutefois, il faudra tenir compte de ces limitations au
moment d’évaluer la portée des conclusions qui pourront être tirées de notre analyse.
L’analyse de Niveau et Laureau à la lumière de l’évolution
du nombre de toxicomanes dans la population
Nous avons vu que la première erreur méthodologique de la recherche de Niveau et Laureau
(1999) est d’avoir modifié l’hypothèse de départ au moment d’établir la manière de la tester. On
pourrait dire que l’on est passé d’une hypothèse de type microsociologique – puisqu’elle ne
s’intéressait qu’à l’évolution de la délinquance à l’intérieur du groupe de toxicomanes en cure
de substitution – à une hypothèse que l’on pourrait qualifier de macrosociologique puisqu’elle
s’intéresse aux effets des cures de substitution sur l’ensemble de la délinquance liée à la toxicomanie. Or, on pourrait imaginer que la clé pour le passage du niveau micro- au niveau
macrosociologique réside dans le pourcentage de la population toxicomane qui suit une cure de
substitution. En effet, comme nous l’avons déjà suggéré, la diminution de la délinquance liée à
la toxicomanie pourrait avoir un rapport avec le pourcentage de toxicomanes en cure de substitution, dans ce sens que plus ce pourcentage est élevé, plus marquée devrait être la diminution
de la délinquance. À ce sujet, signalons que Niveau et Laureau (1999,439) indiquent que, selon
les estimations d’Eichenberger (1994), le nombre de toxicomanes à Genève était d’environ
2 500 en 1993. En outre, d’après leurs données, le nombre de cures de substitution durant la
même année était de 808 – soit environ un tiers de la population toxicomane estimée – et a
continué d’augmenter durant les années suivantes. D’autre part, nous avons vu que le nombre
de toxicomanes en Suisse semblait stable entre 1992/1993 et 1997 (OFSP, 1997) et nous
n’avons pas de raison de croire que ce nombre aurait suivi une évolution différente à Genève
que dans l’ensemble de la Suisse. Ainsi, nous pouvons supposer qu’à partir de 1993, c’est au
moins un tiers de la population toxicomane genevoise qui a suivi une cure de substitution. Ceci
nous permet de reformuler de la manière suivante l’hypothèse de Niveau et Laureau (1999) de
sorte qu’elle puisse être testée pour la période qui va de 1993 à 1997 : si au moins un tiers de la
population toxicomane reçoit de la méthadone, alors on devrait constater une diminution du
taux de toxicomanes parmi les personnes incarcérées par les autorités.
Graphique 1:
Évolution des taux de prévalence pour 1000 habitants des toxicomanes incarcérés à
Genève et des toxicomanes en cure de substitution à la méthadone à Genève, entre 1983
et 1997.
Logiquement, si cette hypothèse n’était pas corroborée par les données, ceci n’impliquerait
pas – comme le soutiennent Niveau et Laureau (1999) – que les cures de substitution à la
méthadone n’ont pas d’influence sur la délinquance des toxicomanes. En effet, selon la
démarche classique dans la recherche scientifique (voir notamment Popper 1973/1935), à partir de ce constat, les chercheurs pourraient, par exemple, proposer d’augmenter le pourcentage
de toxicomanes traités ou bien suggérer que l’on choisisse, pour ce traitement, les toxicomanes
les plus impliqués dans la délinquance, et ceci dans l’optique de tester à nouveau, quelque
temps après, l’effet que de telles mesures pourraient avoir sur la délinquance.
Étant donné que l’hypothèse reformulée ne concerne qu’une période de cinq années, nous
ne procèderons pas à des analyses statistiques, mais à une présentation graphique des données
de Niveau et Laureau (1999)
[12]. Ainsi, en ce qui concerne le taux de toxicomanes incarcérés, on
observe dans le graphique 1 que la valeur maximale a été enregistrée en 1993 et qu’elle a été
suivie d’une diminution assez marquée qui se prolonge jusqu’à 1996. Niveau et Laureau (1999,
441) soutiennent que cette diminution
s’explique par l’arrêt des incarcérations pour amendes
impayées à compter de juillet 1992 et non par une variation notoire de la politique de traitement par substitution. Mais, si la diminution est due à l’arrêt des incarcérations à compter de
juillet 1992, on est en droit de se demander pourquoi elle ne se fait sentir qu’en 1994. En fait,
dans une série temporelle, une modification soudaine de la manière dont les données sont enregistrées devrait se traduire par une modification instantanée de la série; mais, si à partir de ce
moment les conditions d’enregistrement demeurent les mêmes, une nouvelle tendance – qui
pourrait bien sûr être similaire à la précédente – devrait se dessiner. Il s’agit d’un phénomène lié
à la fiabilité des données qui a été constaté, par exemple, dans certains corps de police américains où des modifications dans la procédure de classification des infractions enregistrées ont
entraîné des modifications des taux de criminalité d’après les statistiques de police (McCleary
et al., 1982). Dans le cas qui nous occupe, on devrait passer d’une valeur A en 1991 (année
antérieure à la modification) à une valeur B en 1992 (année de la modification) et à une valeur
C en 1993 (étant donné que la modification ne s’est produite qu’au milieu de l’année 1992, ce
n’est qu’en 1993 qu’elle aura un effet constant) qui seraient incomparables à cause de la modification intervenue; mais la valeur de 1993 devrait être le point de départ d’une nouvelle tendance. Or, on constate tout d’abord que les valeurs de 1993 sont les plus élevées de toute la série
– et ceci malgré la modification qui aurait dû faire diminuer le nombre de toxicomanes incarcérés – et, ensuite, qu’entre 1993 et 1996 – avec des conditions d’enregistrement stables – se dessine une tendance à la diminution du nombre de toxicomanes incarcérés, suivie d’une relative
stabilité entre 1996 et 1997
[13].
Ajoutons que lorsque Niveau et Laureau (1999,441) soutiennent qu’il n’y a pas eu de modification substantielle de la distribution entre 1993 et 1996, cela doit être interprété dans le sens
que la tendance à la hausse s’est poursuivie, comme le montre le graphique 1. Mais logiquement, si le nombre de toxicomanes dans la population n’a pas suivi cette tendance, l’augmentation du nombre de cures d’une année à l’autre se traduit par un plus grand pourcentage de toxicomanes traités
[14]. Ainsi, si en 1993 les traitements à la méthadone touchaient un tiers de la
population toxicomane genevoise, on peut supposer que le nombre de traitements en 1997 correspond à la moitié de cette population. De cette manière Genève aurait rejoint la moyenne
suisse où l’on comptait, en 1997,15382 traitements sur environ 30000 toxicomanes dans l’ensemble du pays (OFSP, 1998,34).
Tableau I:
Corrélations entre divers indicateurs de la toxicomanie et de la délinquance liée à la toxicomanie entre 1983 et 1997.
Cures de Toxicomanes Dénonciations Jugements
substitution incarcérés en vertu en vertu
à la méthadone (Genève) d’infractions à la d’infractions à la
(Genève) LStup (Suisse) LStup (Suisse)
Tableau I: Corrélations entre divers indicateurs de la toxicomanie et de la délinquance liée à la toxicomanie entre 1983 et 1997.
Cures de Toxicomanes Dénonciations Jugements
substitution incarcérés en vertu en vertu
à la méthadone (Genève) d’infractions à la d’infractions à la
(Genève) LStup (Suisse) LStup (Suisse)
Cures de r = .71 r= .97 r= .95
substitution p = .003 p≤.001 p≤.001
1à la méthadone
(Genève) Rho = .80 Rho= .99 Rho= .95
p≤.001 p≤.001 p≤.001
Toxicomanes r= .76 r= .82
incarcérés p≤.001 p≤.001
1(Genève)
Rho= .78 Rho= .86
p≤.001 p≤.001
Dénonciations r= .99
en vertu p≤.001
d’infractions à la 1
LStup (Suisse) Rho= .94
p≤.001
Jugements
en vertu 1
d’infractions à la
LStup (Suisse)
Curieusement, cette simple analyse visuelle de l’évolution des données de Niveau et Laureau (1999) replacées dans le contexte de l’évolution du nombre de toxicomanes en Suisse nous
permet de déceler une tendance opposée à celle indiquée par ces auteurs. En effet, lorsque le
nombre de toxicomanes en cure de substitution dépasse le tiers de la population toxicomane, on
constate une diminution du nombre de toxicomanes incarcérés. Ainsi, une autre erreur méthodologique grave de la recherche de Niveau et Laureau (1999) consiste à n’avoir retenu que
deux variables pour leur analyse. À ce sujet, rappelons que la partie empirique de leur article
repose sur une analyse de régression simple entre le taux de toxicomanes incarcérés et le taux
de cures de substitution à Genève. Dans ce contexte, ils ont calculé le coefficient de corrélation
de rangs de Spearman (ρ [Rhô]) qui est de 0.8 (p .0001). En outre, ils présentent un graphique
avec l’analyse de régression linéaire simple, mais ils n’ont pas calculé le coefficient de corrélation de Bravais-Pearson (r) qui est pourtant étroitement lié à l’estimation de la pente de la droite
de régression obtenue par la méthode des moindres carrés (Dodge, 1999,89). D’après nos calculs (voir tableau I), celui-ci est de .71 (p. 003).
Sur la base de la corrélation trouvée, Niveau et Laureau (1999) fondent les quelques pages
de
discussion de leur article dans lesquelles ils soutiennent que les cures de substitution n’ont
pas entraîné une diminution de la délinquance liée à la toxicomanie. Il est curieux de noter que
le fait d’avoir trouvé cette corrélation leur a donné une deuxième opportunité – malheureusement manquée – de s’intéresser à la question de l’évolution du nombre de toxicomanes dans la
population. En effet, un principe de base de la recherche en sciences sociales exige du chercheur que, lorsqu’il a trouvé une corrélation, il essaie de déterminer si celle-ci n’est pas fallacieuse ou artificielle. Dans ce contexte, une des procédures de routine consiste à vérifier s’il n’y
a pas d’autres variables (appelées troisièmes ou tierces variables) qui, en agissant sur les deux
variables, expliqueraient leurs variations. On pourrait également imaginer une troisième variable
qui jouerait le rôle de variable intermédiaire dans ce sens qu’elle réagirait à des variations de la
variable indépendante et provoquerait à son tour des variations sur la variable dépendante
[15]. Or, il
semble à première vue logique de supposer que le nombre de toxicomanes dans la population
générale puisse avoir une influence sur le nombre de cures de substitution. En effet, si le nombre
de toxicomanes augmente, on peut imaginer – d’après une application rudimentaire de la loi de
l’offre et de la demande – que le nombre de cures augmente également. Dans la même optique,
sachant qu’il existe une corrélation positive entre toxicomanie et délinquance, on peut imaginer
qu’une augmentation du nombre de toxicomanes dans la population puisse se traduire par une
augmentation du nombre de toxicomanes incarcérés. Voici donc une troisième variable qui pourrait agir sur les deux variables étudiées et expliquer en grande partie leurs variations
[16].
Pour tester le rôle de cette variable durant toute la période considérée – 1983 à 1997 –, il est
d’abord nécessaire de lui trouver un indicateur. Malheureusement, il n’y a pas d’indicateur complètement fiable et valide du nombre de toxicomanes dans une ville ou dans un pays. En
revanche, nous disposons d’indicateurs indirects de ce nombre. Au niveau Suisse, l’Office fédéral de la police (OFP) publie régulièrement le nombre de dénonciations et le nombre de jugements pour infractions à la loi sur les stupéfiants (ci-après LStup). Bien entendu, ces indicateurs
partagent la faiblesse de la variable dépendante utilisée par Niveau et Laureau (1999) – le nombre
de toxicomanes incarcérés – dans ce sens qu’ils ne mesurent pas l’étendue réelle du phénomène
étudié mais plutôt celle de la réaction sociale à ce phénomène. Néanmoins, ils ont l’avantage
d’inclure tous les cas de
délinquance mineure qui d’après les dires de Niveau et Laureau (1999,
439) échappent à leur indicateur. En effet, la plupart des dénonciations enregistrées par les corps
de police suisses – à peu près 80% en 1996 – concernent des cas de consommation (voir OFSP,
1997). En outre, l’indicateur du nombre de jugements retenu contient tous les jugements intervenus en raison d’une infraction à la LStup quelle que soit la peine infligée
[17], et dans ce cas aussi les
infractions pour consommation de stupéfiants sont majoritaires (Rônez, Fink, 1997,10). Ainsi,
les deux indicateurs que nous proposons semblent être beaucoup plus proches de la consommation de drogues que de la délinquance liée à la drogue, et c’est pour cette raison que nous considérons qu’ils peuvent nous donner une idée – imparfaite, certes – de l’évolution du phénomène
dans le temps. Remarquons qu’il s’agit d’indicateurs d’incidence, c’est-à-dire qu’ils mesurent le
nombre de dénonciations et le nombre de jugements et non pas les personnes dénoncées ou
condamnées. Finalement, ils présentent l’inconvénient de se référer à l’ensemble de la Suisse,
alors que les indicateurs de Niveau et Laureau (1999) ne concernent que le canton de Genève
[18].
Afin de rester en accord avec la méthodologie utilisée par ces auteurs, nous avons calculé le
nombre de dénonciations et de jugements pour infractions à la LStup en tant que taux pour 1000
habitants. Dans ce dessein, nous avons pris en considération la population résidante en Suisse au
31 décembre de chaque année qui est régulièrement publiée dans l’
Annuaire statistique de la
Suisse (OFS, 1999)
[19]. En outre, et afin de disposer de toutes les décimales pour la totalité des
indicateurs, nous avons recalculé les taux de Niveau et Laureau (1999) à partir des données originelles incluses dans leur article. Finalement, nous avons calculé la corrélation entre ces divers
indicateurs en utilisant le coefficient de corrélation de Bravais-Pearson et le coefficient de corrélation de rangs de Spearman. Les données que nous avons utilisées se trouvent dans le tableau
II (annexe), tandis que dans le tableau I nous présentons les corrélations trouvées.
On constate que toutes les corrélations sont significatives au moins au niveau p= .003, et
qu’elles se rangent entre .71 et .99. Ceci mérite d’être souligné parce que des corrélations aussi
élevées sont extrêmement rares dans les sciences sociales
[20]. On remarquera ensuite les corrélations presque parfaites – d’au moins .95 – entre le nombre de dénonciations pour infractions à
la LStup et le nombre de cures de substitution, ainsi qu’entre ces dernières et le nombre de jugements pour infractions à la LStup. Ceci semble confirmer que l’évolution des cures de substitution peut être mis en rapport avec le développement de la toxicomanie dans la population générale. En outre, le taux de toxicomanes incarcérés est fortement corrélé avec le nombre de
dénonciations et avec le nombre de jugements pour infractions à la LStup. Par conséquent, on
pourrait considérer que l’évolution du taux de toxicomanes incarcérés peut également être mis
en rapport avec le développement de la toxicomanie dans la population générale.
Ces résultats semblent confirmer le rôle de troisième variable joué par le développement de
la toxicomanie dans la relation entre l’évolution du nombre de toxicomanes incarcérés et celle
du nombre de cures de substitution. Ainsi, il est corroboré que pour évaluer l’impact des cures de
substitution sur la délinquance liée à la toxicomanie, on doit prendre en considération au moins
trois variables puisqu’il est nécessaire de contrôler l’évolution du nombre de toxicomanes dans
la population. Pour ce faire, la technique la plus adéquate semble le calcul des coefficients de
corrélation partielle
[21]. Rappelons que le coefficient de corrélation partielle mesure la force de la
corrélation entre une variable indépendante et une variable dépendante quand l’influence d’une
autre variable indépendante est maintenue constante ou éliminée (Bachman, Paternoster, 1997,
502). Dans le cas présent, il nous permet d’évaluer l’effet de l’évolution des cures de substitution
sur l’évolution du taux de toxicomanes incarcérés à Genève lorsque le nombre de toxicomanes
dans la population est maintenu constant. En d’autres termes, le coefficient de corrélation partielle tiendra compte de l’évolution du nombre de toxicomanes dans la population.
Les résultats de l’analyse de corrélation partielle montrent que lorsqu’on contrôle l’évolution du nombre de toxicomanes dans la population à travers les dénonciations pour infractions
à la LStup, la corrélation entre cures de substitution et toxicomanes incarcérés devient négative
(–.19). Elle est aussi négative, mais plus forte (–.40), lorsqu’on utilise le nombre de jugements
pour infractions contre la LStup comme indicateur de l’évolution du nombre de toxicomanes
dans la population. Malgré le fait qu’elles ne soient pas significatives, ces corrélations impliquent que, contrairement à ce que soutiennent Niveau et Laureau (1999), les cures de substitution semblent avoir un effet bénéfique sur l’évolution de la délinquance liée à la toxicomanie.
En effet, la corrélation partielle négative implique que lorsque le nombre de cures augmente, le
nombre de toxicomanes incarcérés diminue.
Nous avons démontré que l’article de Niveau et Laureau (1999) se fonde sur une hypothèse
de départ mal formulée. En effet, à la base d’une cure de substitution se trouve l’idée que les
toxicomanes qui reçoivent de la méthadone n’auront pas besoin de commettre des délits pour se
procurer l’argent pour acheter de l’héroïne. Par conséquent, pour tester l’efficacité d’un tel traitement, il faut mesurer la délinquance des toxicomanes traités avant et après le traitement et, si
possible, contrôler en même temps l’évolution d’un groupe de contrôle qui ne suivrait pas le
traitement. Au lieu de faire cela, Niveau et Laureau (1999) ont prétendu mettre en rapport le
développement des cures de substitution avec l’évolution des délinquants toxicomanes repérés
par les autorités du système de justice pénale. Une telle démarche ne nous dit rien sur l’efficacité du traitement parce que parmi les toxicomanes repérés par les autorités se trouvent des
toxicomanes qui suivaient un traitement et des toxicomanes qui ne suivaient pas de traitement.
Or, on ne voit pas comment il pourrait y avoir chez ces derniers – qui ne reçoivent pas de méthadone –, une diminution du besoin de commettre de délits pour se procurer l’argent nécessaire à
l’achat de drogues.
Pour que des cures de substitution puissent avoir un effet sur l’ensemble de la délinquance
liée à la toxicomanie, il faudrait qu’elles touchent un pourcentage très élevé de la population
toxicomane ou qu’elles se concentrent sur les toxicomanes les plus impliqués dans la délinquance. Malheureusement, ces facteurs ont été ignorés dans l’analyse de Niveau et Laureau
(1999). En outre, ils ont utilisé, comme indicateur de l’évolution de la délinquance liée à la
toxicomanie – variable dépendante dans leur analyse –, le nombre de toxicomanes entrant en
prison dans le canton de Genève. Or, cet indicateur semble discutable parce qu’il ne mesure que
la prévalence de la délinquance – il indique le nombre de toxicomanes identifiés comme délinquants avec, en outre, la possibilité que certains soient comptés deux fois –, et ignore complètement le nombre de délits commis par des toxicomanes, c’est-à-dire l’incidence de la délinquance, qui constitue un facteur extrêmement important pour mesurer l’évolution de la
criminalité liée à la toxicomanie. En plus, Niveau et Laureau (1999), n’ont pas pris en considération l’évolution générale de la délinquance durant la période étudiée, oubliant ainsi que les
délinquants toxicomanes ne sont qu’un sous-ensemble des délinquants et qu’une augmentation
du nombre de ceux-ci peut se traduire par une augmentation proportionnelle du nombre de
ceux-là. Or, la Suisse a connu durant les années étudiées une augmentation assez marquée de la
délinquance (OFP, 1998), ce qui implique qu’au moment d’étudier l’évolution du nombre de
toxicomanes incarcérés, il aurait fallu déceler la partie de l’augmentation qui s’expliquerait par
l’augmentation générale de la délinquance et la partie qui s’expliquerait par une augmentation
de la délinquance liée à la toxicomanie.
Plus grave encore, dans leur analyse, Niveau et Laureau (1999) n’ont pas pris en considération l’évolution de la toxicomanie durant la période étudiée. Or, nous avons montré que la
simple observation de leurs données à la lumière de l’évolution présumée du nombre de toxicomanes dans la population générale permet d’arriver à des conclusions opposées à celles qui
sont soutenues dans leur article. En effet, à partir des informations fournies par Niveau et Laureau (1999) nous avons pu établir qu’en 1993 les cures de substitution touchaient environ un
tiers de la population toxicomane genevoise; en outre, nous savons qu’entre 1993 et 1997 la
population toxicomane en Suisse est restée relativement stable, ce qui implique que l’augmentation du nombre de cures à Genève entre 1993 et 1997 a permis à ces dernières d’arriver à toucher environ la moitié des toxicomanes genevois; or, durant la même période, on constate une
diminution du nombre de toxicomanes incarcérés à Genève. Ainsi, non seulement on ne peut
pas parler d’une augmentation moyenne de la délinquance des personnes toxicodépendantes
(Niveau, Laureau, 1999,441) puisque ce n’est pas ce facteur qui a été mesuré, mais on devrait
affirmer que même des indicateurs médiocres montrent que lorsque les cures de substitution
s’appliquent à plus d’un tiers de la population toxicomane, on enregistre une diminution du
nombre de toxicomanes incarcérés.
Finalement, nous avons mis en évidence que l’évolution du nombre de toxicomanes dans la
population joue le rôle d’une troisième variable qui a un rapport autant avec l’évolution du
nombre de cures de substitution qu’avec l’évolution du nombre de toxicomanes incarcérés.
Ainsi, nous avons essayé de mesurer – de manière assez rudimentaire, certes – l’évolution du
nombre de toxicomanes dans la population à partir de celle des dénonciations et des jugements
pour infractions à la Loi sur les stupéfiants. Ceci nous a permis de réaliser une analyse de corrélation partielle qui a montré une corrélation négative entre le nombre de cures de substitution
et le nombre de toxicomanes incarcérés durant la période étudiée (1983 à 1997). Ce résultat
implique que, lorsqu’on prend en considération l’évolution du nombre de toxicomanes dans la
population, on constate que l’augmentation du nombre de cures de substitution a été accompagnée d’une diminution relative du nombre de toxicomanes incarcérés.
En somme, nous avons mis en évidence que les conclusions de Niveau et Laureau (1999) se
fondent sur une analyse totalement incorrecte du point de vue méthodologique et doivent par
conséquent être rejetées
[22]. Non seulement leur recherche part d’une hypothèse mal formulée et
des indicateurs discutables, mais des analyses détaillées de leurs propres données révèlent une
tendance contraire à celle qu’ils soutiennent. Toutefois, nous sommes conscients que les analyses que nous avons réalisées présentent également des défauts et ne peuvent pas être acceptées
de manière définitive. En effet, notre but n’était pas d’étudier à fond la relation entre les cures de
substitution à la méthadone et la délinquance à Genève, mais plutôt de signaler les graves
défauts méthodologiques d’une recherche publiée afin d’éviter que ses conclusions puissent
être acceptées comme pertinentes par un chercheur ayant peu de temps à disposition pour approfondir les questions qui y sont traitées. Ainsi, nous ne pouvons qu’encourager d’autres chercheurs genevois à approfondir les analyses que nous avons esquissées ici en développant des
indicateurs plus appropriés que ceux qui ont été utilisés par Niveau et Laureau (1999) et par
nous-même. En particulier, signalons que ces indicateurs ne nous ont pas permis de prouver
l’existence d’un rapport causal direct entre les deux variables étudiées. Par conséquent, nous
préférons signaler simplement une tendance qui se dégage des données à notre disposition et qui
mériterait d’être approfondie lorsque des données plus précises seront à disposition des chercheurs. Probablement, la diminution du nombre de toxicomanes incarcérés n’est pas due uniquement au succès des cures de substitution à la méthadone, mais au succès généralisé de la
nouvelle politique suisse en matière de stupéfiants (voir Boggio
et al., 1997; OFSP, 1997,1998)
qui s’est traduite par une stabilisation du nombre de toxicomanes dépendant des drogues dures
et une chute vertigineuse du nombre de décès dus à la drogue
[23].
ANNEXE
Tableau II:
Évolution de divers indicateurs de la toxicomanie et de la délinquance liée à la toxicomanie
entre 1983 et 1997.
Tableau II: Évolution de divers indicateurs de la toxicomanie et de la délinquance liée à la toxicomanie
entre 1983 et 1997.
Dénonciations en vertu Jugements en vertu Données de Niveau
d’infractions à la LStup* d’infractions à la LStup* et Laureau (1999)
(Suisse) (Suisse) pour Genève
Année Population En chiffres Taux pour En chiffres Taux pour Toxicomanes Cures de
résidante en absolus 1 000 absolus 1 000 incarcérés méthadone
Suisse au habitants habitants (pour 1 000 (pour 1000
31 décembre habitants) habitants)
1983 6 427 833 13 168 2.05 8 323 1.29 .51 .55
1984 6 455 896 13 689 2.12 9 376 1.45 .59 .61
1985 6 484 834 15 361 2.37 10 279 1.59 .57 .81
1986 6 523 413 15 817 2.42 10 722 1.64 .49 .91
1987 6 566 799 17 192 2.62 10 908 1.66 .62 .95
1988 6 619 973 18 713 2.83 11 664 1.76 .55 1.04
1989 6 673 850 18 780 2.81 12 184 1.83 .63 1.03
1990 6 750 693 18 880 2.80 12 498 1.85 .68 1.66
1991 6 842 768 23 470 3.43 14 736 2.15 .73 2.05
1992 6 907 959 30 860 4.47 17 594 2.55 .93 2.09
1993 6 968 570 38 206 5.48 24 290 3.49 1.02 2.46
1994 7 019 019 40 376 5.75 23 045 3.28 .92 2.88
1995 7 062 354 42 001 5.95 22 681 3.21 .79 3.02
1996 7 081 346 42 628 6.02 23 702 3.35 .72 3.36
1997 7 096 465 45 093 6.35 23 432 3.30 .73 3.49
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* Lstup: Loi fédérale sur les stupéfiants.
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[*]
Institut de police scientifique et de criminologie, Université de Lausanne et Université de Séville.
[1]
Dans un livre qui est devenu un classique dans le domaine de la critique méthodologique des recherches en criminologie, Hirschi et Selvin (1975/1968, XVI) soutiennent :
Personne ne pourrait faire des recherches sans se tromper de temps en temps; nous-mêmes nous avons fait un bon nombre d’erreurs qui sont dénoncées dans ce livre, et
nous en ferons d’autres, à l’avenir. C’est dans cet esprit que nous entamons cette critique, et nous espérons que
ceci soit compris par les auteurs de l’article critiqué et par nos lecteurs.
[2]
En fait, bien que basées sur des échantillons petits et non-représentatifs, nos recherches montrent que les cures de
substitution à la méthadone semblent légèrement moins efficaces que les cures de substitution à l’héroïne pour la
prévention de la délinquance des toxicomanes (Killias
et al., 1999,43).
[3]
Sauf indication contraire, nous utilisons le terme
toxicomanie pour nous référer à la dépendance aux drogues dures
– notamment les opiacés et la cocaïne –, et
toxicomane pour nous référer aux personnes dépendantes de ces
drogues.
[4]
Afin de tenir compte de l’évolution de la population genevoise, les deux variables ont été mesurées chaque année
en tant que taux pour 1 000 habitants.
[5]
Dans la pratique, la méthodologie de Niveau et Laureau (1999) ne pourrait pas être acceptée même dans le cas
hypothétique où tous les toxicomanes genevois suivraient une cure de substitution, et ceci parce qu’une partie des
toxicomanes incarcérés ne résident pas à Genève – c’est le cas des ressortissants suisses ou étrangers établis dans
d’autres cantons ou à l’étranger qui ont commis un délit à Genève – et n’ont donc pas eu la possibilité de participer
à une cure de substitution puisqu’en principe, pour pouvoir participer à une telle cure, il faut être domicilié dans le
canton où elle est dispensée.
[6]
Une hypothèse auxiliaire est une prémisse qui est tacitement tenue pour assurée dans le raisonnement utilisé dans
l’hypothèse de base (Hempel, 1997/1966,34).
[7]
La recherche indique de manière univoque qu’une partie considérable des toxicomanes dépendant des drogues
dures s’engage dans des activités délinquantes (voir, par exemple, les références données par Brochu, 1995 ou Aebi
1999,28).
[8]
Nous écartons volontairement la possibilité que les cures de substitution appliquées à un groupe de toxicomanes
puissent avoir un effet sur le reste des toxicomanes. En effet, nous ne voyons pas comment les toxicomanes qui ne
reçoivent pas de méthadone seraient influencés positivement par la cure administrée à d’autres toxicomanes.
[9]
Ceci découle d’un principe de base de la recherche scientifique qui établit que lorsqu’un chercheur fonde une
explication sur la relation entre une variable dépendante et une seule variable indépendante, il doit compter avec
l’hypothèse auxiliaire que
toutes autres choses sont égales par ailleurs (Blalock, 1973/1970,95).
[10]
La validité d’un indicateur peut être définie comme son aptitude à mesurer efficacement le phénomène étudié
(Aebi, 1999,17).
[11]
Par exemple, au niveau des données de police, la diminution de la prévalence de la délinquance a été d’environ
40% alors que celle de l’incidence a dépassé largement les 60% (Aebi
et al., 1999; Killias
et al., 1999).
[12]
Notons que le graphique présenté dans l’article de Niveau et Laureau (1999) peut induire en erreur en cas de lecture rapide. En effet, ce graphique montre la corrélation des deux variables
selon les années, mais en fait la dimension temporelle n’est pas représentée puisqu’il s’agit d’un graphique à deux dimensions dans lequel on trouve (a)
sur l’axe des ordonnées, le taux de prévalence des toxicomanes incarcérés, et (b) sur l’abscisse, le taux de prévalence des personnes qui suivent une cure de substitution. Ainsi, la mention
selon les années veut dire que les points
représentent des années sans que ceci implique qu’ils suivent un ordre chronologique. Or, étant donné que le
nombre de cures de substitution a augmenté de manière constante durant la période étudiée, il s’avère que, sur
l’abscisse, ces points se présentent selon une séquence temporelle; mais cette séquence est représentée de manière
incorrecte, comme le prouve le fait que les points ne sont pas disposés de manière équidistante. Ainsi, la pente de
régression ne représente pas une évolution temporelle, mais simplement une corrélation entre les valeurs de la
variable indépendante et les valeurs de la variable dépendante. Ceci peut être constaté de manière empirique en
reconstruisant le graphique de Niveau et Laureau (1999) en gardant les paires de valeurs des deux variables telles
qu’elles se présentent dans le tableau annexe, mais en intervertissant les années (par exemple, les valeurs de l’année 1997 sont attribuées à l’année 1983, celles de cette dernière sont attribuées à 1987, et ainsi de suite). Ce faisant
on constate que le graphique obtenu est exactement le même. En effet, tant que les paires de valeurs sont respectées, l’année pendant laquelle elles ont été enregistrées ne joue aucun rôle dans ce graphique. Évidemment, ce problème n’est pas dû à une erreur de Niveau et Laureau (1999), mais tout simplement aux limitations des graphiques
à deux dimensions.
[13]
Si la diminution s’était produite à partir de 1995, on aurait pu penser à un effet indirect de la modification de l’article 172 ter du code pénal suisse et de la jurisprudence correspondante du tribunal fédéral suisse (ATF 121 IV 261)
qui permettent – depuis le 1
er janvier 1995 – de transformer certains crimes et délits en contraventions lorsque
l’acte vise un élément patrimonial d’une valeur inférieure à 300 francs suisses.
[14]
Signalons également qu’en 1994 ont commencé en Suisse les essais de prescription d’héroïne sous contrôle médical (voir Uchtenhagen, 1997), et bien qu’à Genève le nombre de toxicomanes traités était faible (voir Perneger
et
al., 1998), ils auraient pu avoir une légère influence sur le nombre de toxicomanes incarcérés.
[15]
En outre, on doit écarter la possibilité que la relation ne se produise pas dans le sens inverse de celui qui a été proposé par le chercheur, c’est-à-dire que ce ne soit pas la variable dépendante qui explique les variations de la
variable indépendante. Finalement, on devrait s’intéresser à la question de savoir si la corrélation traduit ou non
une causalité. Dans l’espèce, ceci n’est pas le cas puisqu’il serait pratiquement impossible de trouver une manière
logique de prouver que les cures de substitution soient la cause de l’augmentation de la délinquance, de même qu’il
serait pratiquement impossible de soutenir que le nombre de personnes incarcérées soit la cause de l’augmentation
du nombre de cures de substitution.
[16]
Pour une présentation plus détaillée des questions à prendre en considération lors de l’interprétation des résultats
d’une recherche criminologique, voir Killias (1991,36-43). Évidemment, le nombre de troisièmes variables est
infini et l’on n’exige pas du chercheur qu’il les prenne toutes en considération, mais celle que nous avons signalée
nous semble tellement évidente que nous sommes surpris du fait qu’elle ait été ignorée par Niveau et Laureau
(1999).
[17]
Ceci explique que ce nombre soit presque trois fois plus élevé que celui qui est publié dans l’
Annuaire statistique
de la Suisse (OFS, 1999) qui ne contient que les jugements inscrits dans le casier judiciaire central. Toutefois,
l’évolution de ces indicateurs dans le temps suit une tendance à peu près identique.
[18]
Les données semblent indiquer que Genève ne constitue pas une exception. Autant pour les dénonciations et les
jugements pour infractions à la LStup dans l’ensemble de la Suisse que pour les toxicomanes incarcérés à Genève
l’année 1993 marque un point d’inflexion (voir tableau II, annexe). À partir de cette année-là, le nombre de toxicomanes incarcérés à Genève commence à diminuer, le nombre de dénonciations ralentit considérablement et le
taux de jugements reste relativement stable. Ceci correspond bien avec la stabilité du nombre de toxicomanes
dépendant des drogues dures durant la même période. Ainsi, la tendance qui se dessine est la même pour Genève
que pour l’ensemble de la Suisse. En fait, étant donné que les cantons suisses disposent d’une large autonomie – ce
qui se traduit par une grande diversité de politiques en matière de stupéfiants (voir Eisner, 1999) –, il est probable
que le fait de les avoir mis ensemble ait permis de gommer certaines différences dues à des modifications de politique de quelques-uns d’entre eux. De cette manière, les dénonciations et les jugements pour infractions à la LStup
pour l’ensemble de la Suisse sont probablement plus fiables comme indicateurs de l’évolution de la toxicomanie
que les dénonciations et les jugements pour un canton en particulier.
[19]
Avec nos remerciements à Mme Isabelle Messerli de l’Office fédéral de la statistique qui a bien voulu nous fournir
les données pour les années manquantes dans l’édition 2000 de l’
Annuaire (OFS, 1999).
[20]
Curieusement, c’est la corrélation entre les deux indicateurs de Niveau et Laureau (1999) qui est la plus faible.
[21]
Le fait que tous les indicateurs soient corrélés entre eux nous empêche de procéder à une analyse de régression
multiple avec le taux de toxicomanes incarcérés comme variable dépendante. En effet, cette analyse présuppose
que les variables indépendantes ne soient pas corrélées entre elles (Bachman, Paternoster, 1997, ch. 15).
[22]
Avant de terminer signalons que la bibliographie de Niveau et Laureau (1999) nous a paru extrêmement sélective
pour un article dont le but affiché est de faire le tour d’une question de grande importance. En règle générale,
Niveau et Laureau (1999) n’ont développé que les publications qui pouvaient d’une manière ou d’une autre
appuyer leurs conclusions. Or, du moment où la validité interne de leur recherche n’a pas été corroborée, il est
inutile de se pencher sur une éventuelle validité externe en cherchant des résultats semblables dans d’autres régions
du globe. Dans ce contexte, nous nous permettons de recommander la lecture de l’édition la plus récente du rapport
sur la méthadone (OFSP, 1995) et notamment du rapport final sur l’étude comparative des programmes de méthadone en Suisse romande (Dauwalder
et al., 1997) où le lecteur trouvera de nombreuses références à ajouter à la
bibliographie à sa disposition.
[23]
Les décès dus à la drogue ont passé de 419 en 1992 à 241 en 1997 et à 181 en 1999 (OFP, 2000).