2001
Déviance et Société
Actualités bibliographiques
Monoparentalité, divorce et délinquance juvénile : une liaison empiriquement contestable
L. Mucchielli
[*]
(CNRS) Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales 43 boulevard Vauban F-78280 Guyancourt
Dans la plupart des pays occidentaux, le thème de la dissolution et de la crise de la famille
constitue l’un des archétypes majeurs de la peur des élites devant l’évolution des sociétés
modernes (Segalen, 1981,5-6; Pitrou, 1996,34). Ainsi, au milieu du XIXe siècle, décrivant les
différentes formes d’organisation de la famille en France, Frédéric Le Play mettait en évidence
l’existence de trois modèles : la famille instable (nucléaire), la famille patriarcale et la famille
souche (Le Play, 1875). Aujourd’hui encore, cette observation est jugée valide par les historiens. Par contre, il en va tout autrement de l’interprétation évolutive des rapports entre ces trois
formes d’organisation familiale. En effet, selon Le Play, la famille nucléaire était la forme la
plus récente, celle qui dérivait des deux autres formes et en constituait en quelque sorte la décadence, en liaison avec les exagérations du régime manufacturier (la concentration urbaine de
nouvelles populations ouvrières). Sa dénomination dit bien le danger qu’elle représente :
famille instable, qui, quand elle se multiplie sur un sol complètement défriché, livre les populations déchues à un état perpétuel de souffrances (Le Play, 1878,10-11). Or, depuis notamment
les travaux de l’historien anglais Peter Laslett dans les années 1960-1970, les historiens ont
montré qu’il n’en était rien (Laslett, Wall, 1972). En réalité, le modèle de la famille nucléaire
serait implanté en Europe depuis au moins la fin du Moyen-Âge; dans le nord-ouest de l’Europe, c’est lui qui constituerait le modèle traditionnel tandis que les deux autres formes d’organisation familiale ne seraient apparues que plus tard et sous l’effet de contraintes économiques
et démographiques (Collomp, 1991,16). De plus, loin d’être l’harmonie heureuse postulée par
Le Play, la famille souche, en désignant généralement un seul fils comme héritier de tous les
biens familiaux, organisait une terrible rivalité entre les enfants, source d’une importante criminalité familiale observée par exemple en France, dans les archives judiciaires des cours méridionales, au XVIIIe siècle (Burguière, 1997,147-148).
La Troisième République sera ensuite marquée en profondeur premièrement par le vieux
thème hygiéniste de la dégénérescence liée à l’alcoolisme et aux mauvaises mœurs des milieux
populaires, deuxièmement par l’angoisse de la dépopulation et de l’affaiblissement face aux
autres grandes nations européennes, troisièmement par le thème de la crise morale, de la crise
des valeurs traditionnelles, en un mot : de la crise de la Civilisation. Or la famille se trouve précisément au carrefour de toutes ces angoisses (cf. par ex. Schneider, 1990). Les débats sur le
divorce le révèlent bien, qui voient par exemple un Émile Durkheim s’opposer farouchement
au divorce par consentement mutuel, qui remettrait en cause l’institution du mariage et annoncerait une grave maladie sociale dont le taux de suicide serait le symptôme évident (Durkheim,
1906). C’est également à cette époque que se formalise le thème de l’explication de la délinquance par la dissociation familiale. Étudiant l’histoire du devenir de ce thème de la fin du XIXe
siècle aux années 1970, N. Lefaucheur (1989,1994) voit en effet dans l’étude d’un médecin des
prisons sur l’enfance coupable (Raux, 1890), le point de départ d’un thème qui, repris dans
l’entre-deux-guerres par le très influent psychiatre Georges Heuyer, continuera d’exercer son
influence en France jusque dans les années 1970. C’est par exemple à cette époque que le
juriste Raymond Gassin rédige un manuel de criminologie célèbre en France, dont la réédition
régulière n’a pas amené la refonte sur bien des thèmes centraux. Ainsi lit-on encore dans son
édition actuellement disponible que, il est établi depuis longtemps qu’il existe une corrélation
significative entre le divorce et la criminalité, lorsqu’on prend en considération non pas le
nombre de divorces en valeur absolue, mais leur proportion par rapport aux nouveaux
mariages (Gassin, 1994,319), ou encore que le divorce peut être considéré comme la perturbation familiale la plus grave qui peut retentir sur la formation de la personnalité de l’enfant
(ibid., 373). Nous verrons ce qu’il en est.
Dominé dans les années 1950 et 1960 par le thème des carences affectives (à la suite surtout
des travaux du psychologue John Bowlby), le thème de la dissociation familiale n’avait donc
pas disparu du discours savant. Et l’évolution de la société française va sans doute contribuer à
le ranimer à partir des années 1970. En effet, la loi sur le divorce par consentement mutuel
(1975) et la création de l’allocation de parent isolé (API) en 1976 vont contribuer à l’importation en France de l’expression famille monoparentale.
Condensant des inquiétudes ravivées par l’évolution de la famille (du fait du travail des
femmes, de l’augmentation du divorce, du développement des crèches et de la préscolarisation, du mouvement d’égalisation des droits des hommes et des femmes, etc.), cette expression
allait être promise à un grand avenir. Les bouleversements de la famille contemporaine font
ainsi de nos jours l’objet d’une préoccupation renouvelée, et même d’une forte inquiétude de la
part de nombre d’éducateurs et de psychologues. Dès lors, une synthèse de la littérature scientifique (aussi bien francophone qu’anglophone) existant sur le sujet nous a semblé utile. Après
avoir rappelé et discuté ces bouleversements et ces inquiétudes (I), nous présenterons les résultats des recherches que nous avons cumulées sur l’influence supposée de la famille monoparentale et du divorce sur la délinquance (II), puis sur l’évolution dans le temps des relations
entre familles et délinquances (III). Nous conclurons sur la nécessité de sortir de la problématique des formes familiales, d’une part pour étudier les dynamiques relationnelles au sein de la
famille, d’autre part pour problématiser la relation entre les facteurs familiaux et les facteurs
extra-familiaux de la délinquance juvénile.
I. Les bouleversements de la famille contemporaine :
une source majeure d’inquiétude
La « désinstitutionnalisation du mariage » et « l’absence du père »
Dans la plupart des pays occidentaux
[1], la famille contemporaine est marquée par de profondes transformations qui autorisent le développement de formes familiales ou conjugales
telles que les familles monoparentales (avec enfants de père connu ou inconnu), les familles
recomposées, les couples durables mais non cohabitants, les couples homosexuels. Dans le
même temps, l’évolution législative assure progressivement l’égalité juridique entre les sexes;
l’évolution économique consacre la croissance continue du taux d’activité professionnelle des
femmes; l’évolution des mentalités ainsi que l’évolution juridique protègent de mieux en
mieux les
droits de l’enfant. Indépendance, individualisation, privatisation, démocratisation,
contractualisation, sont les concepts généralement mobilisés par les sociologues pour penser
ces évolutions (Fize, 1990; Singly, 1993,
6sqq; Commaille, 1996,197
sqq; Théry, 1998,16
sqq)
et s’interroger posément sur l’évolution de notre société
[2]. Toutefois, tandis que certains démographes sont déjà plus inquiets de la désinstitutionnalisation du mariage –
pas de société sans
institutions écrit à ce propos L. Roussel (1989,332)–, depuis les années 1980 beaucoup d’auteurs de statuts divers (médecins, cliniciens, essayistes, journalistes) s’interrogent de façon plus
inquiète sur les conséquences de ces changements, en mettant en avant non plus le statut et la
condition des mères mais ceux des pères
[3].
D’un côté, il semble que l’on découvre surtout les joies de la paternité, du « paternage » lit-on même parfois; tandis que les chercheurs insistent sur le rôle du père dans les interactions
précoces avec l’enfant. D’un autre côté, non seulement les nouvelles techniques de procréation
médicalement assistée, mais aussi et surtout l’augmentation du nombre des divorces et des
familles monoparentales, amènent nombre d’auteurs à s’interroger sur
l’absence du père. Le
thème est ancien, il émane
pour l’essentiel du champ psycho-pédagogique et psychanalytique
et concerne
une représentation de la « mort du père », de son « effacement » réel ou symbolique,
de sa dissolution dans l’indifférenciation sexuelle (Lefaucheur, 1997,11). Mais l’augmentation
des divorces, la garde des enfants toujours massivement confiée aux mères et l’évolution du
droit de la famille (surtout le partage de l’autorité parentale) l’ont considérablement amplifié
dans les années 1980 et 1990. Le style médiatique aidant, certains n’hésitent pas à dramatiser la
question. On lit dans la presse que
en trente ans, avancées juridiques et progrès scientifiques se
sont ligués pour précipiter la déroute des pères, ou que le père a été
terrassé en trois décennies
par l’alliance du féminisme, de la pilule et de l’esprit procédurier
[4]. Les juges seraient en effet
complices de cet arrachement en attribuant presque toujours la garde des enfants aux mères.
Ce thème rencontre également un écho important du côté des psychanalystes. Stigmatisant
quatre
brisures du lien social: l’un d’eux place le divorce à côté du suicide, de l’homosexualité et de la drogue
[5]. De façon révélatrice, en 1989 le psychologue-essayiste Guy Corneau intitule un de ses livres
Père manquant, fils manqué. Plus généralement, des psychanalystes s’interrogent sur la désagrégation de la place symbolique du père (par ex. Husterl, 1996; Poussin,
Sayn, 1990,196
sqq). En effet, selon la théorie psychanalytique, le père a une fonction psychologique universelle et indépassable, celle de permettre à l’enfant de sortir de la fusion avec
la mère, de « couper le cordon ombilical », d’entrer dans le monde du langage et de la culture,
de reconnaître qu’il a deux parents donc d’identifier la différence des sexes, de lui faire reconnaître le tabou de l’inceste. L’absence du père mettrait par conséquent en cause la construction
fondamentale de l’enfant, sa maturation, son individuation, son équilibre affectif et sexuel.
Quel est dès lors l’avenir de notre société ? Le débat existe chez les cliniciens mais n’est pas
toujours serein. En effet, une perspective catastrophiste est potentiellement ouverte par de
telles positions théoriques. La quatrième de couverture d’un autre ouvrage de psychanalyste
(Dumas, 1999) s’y engage clairement :
Au cours de ces trente dernières années, la figure
paternelle s’est peu à peu lézardée. Les conséquences en sont lourdes. Un nombre impressionnant d’enfants ne voient jamais leur père, la délinquance se développe dans les villes et
les banlieues et les institutions prenant en charge la santé mentale de l’enfant sont débordées.
À en croire ces auteurs, nos sociétés seront de plus en plus confrontées à la masse des enfants
sans père, sorte de nouveaux anormaux qui seront délinquants, malades mentaux, suicidaires,
déviants sexuels, toxicomanes, etc.
Des inquiétudes à relativiser
I. Théry (1993,8-9) nous prévient que : L’effroi devant la fréquence des séparations et la
crainte de la dilution des liens qui assurent la vie ont succédé à la condamnation antérieure de
la déviance. Le bilan paraît lourd. Difficulté des mères, désertion ou éviction des pères, souffrance des enfants. Triple impasse, qui suscite de vraies inquiétudes aussi bien que des peurs
fantasmatiques, des rumeurs de guerre des sexes, de faux procès, des replis nostalgiques sur un
passé magnifié. […] Souvenons-nous des émeutes de Los Angeles en avril 1992. La première
réaction des autorités américaines fut de désigner la famille noire déstructurée comme la responsable de la désocialisation de ses enfants. Quand, à Liverpool en février 1993, atrocité des
atrocités, crime rarissime entre tous, deux enfants en tuent un autre, la famille pauvre désunie
est donnée immédiatement comme le facteur numéro un de la criminalité. La tentation du
retour rampant à l’ordre moral n’est pas si loin qu’on le croit, quand l’individu privé devient
l’exutoire de toutes les impasses collectives. De fait, nombre d’écrits témoignent assez clairement d’une nostalgie de la famille traditionnelle (Singly, 1997,204). Les sociologues font
remarquer que ces analyses se réfèrent à la disparition d’un modèle prétendu traditionnel qui
n’a jamais été le socle historique que l’on croit. En définitive, le modèle de la famille nucléaire
fondée sur le mariage, le travail du père et l’éducation des enfants par la mère, est un modèle
qui n’a vécu que peu d’années (en gros les années 1950) en tant de norme statistique totalement
dominante. Comme le rappelle à nouveau Théry (1998,20): La coupure des années soixante
est réelle. Mais elle peut être trompeuse. La famille des années cinquante est loin de représenter le modèle d’une famille « traditionnelle » à l’aune de laquelle on pourrait mesurer la
« modernité » de la famille contemporaine. Ce fut une période en bien des points très exceptionnelle :le déclin séculaire de la fécondité s’interrompt, la norme du mariage s’impose (alors
que dans le passé, le célibat et le concubinage ouvriers étaient très fréquents), le taux d’activité
des femmes décroît et connaît son minimum historique en 1961. Il ne redeviendra qu’en 1988
ce qu’il était… en 1911. Une telle exceptionnalité ne prend sens que dans le temps long. À quoi
l’on peut ajouter avec le criminologue M. Aebi (1997,64-66) que le nombre des familles
monoparentales était également plus élevé avant la Seconde Guerre mondiale. Dans le cas
suisse qu’il étudie, le nombre de familles monoparentales était même plus élevé dans les années
1920 et 1930 qu’il ne l’est aujourd’hui (lors même que la Suisse ne participa pas à la Première
Guerre mondiale). À bien des égards, l’inquiétude sur une évolution prétendue inédite doit
donc être relativisée. Nombre d’auteurs ignorent que le modèle « traditionnel » décrit ci-dessus
(mariage indissoluble, travail du père, mère au foyer) est en réalité le modèle de la bourgeoisie
et qu’il n’a jamais rendu véritablement compte de la vie en milieu ouvrier et en milieu paysan –
le problème existe du reste depuis le départ : la famille qu’a connue Freud est celle de la bourgeoise de son époque.
Ensuite, l’observation d’une situation familiale à un moment donné ne suffit pas, il faut
considérer l’ensemble du cycle de vie. Si les familles monoparentales sont nombreuses lorsque
l’on fait un sondage à tel moment, elles sont souvent temporaires car débouchent sur une
recomposition familiale. Selon une démographe, si la famille monoparentale reste une étape
quasi-obligatoire avant l’arrivée d’un beau-parent, sa durée est de plus en plus courte, et de
plus en plus d’enfants connaissent donc une recomposition familiale (Villeneuve-Gokalp,
1996, p. 44). Dès lors il faudrait admettre que la fragilité croissante des couples ne condamne
ni la vie en couple, ni la famille; mais les histoires de vie des adultes comme celles de leurs
enfants comportent de plus en plus d’épisodes et, vue des enfants, la famille devient de plus en
plus complexe (ibid.).
Par ailleurs, les femmes ont-elles vraiment voléla paternité des hommes comme le suggère
aussi la sociologue E. Sullerot (1992,1997)? On peut émettre quelques réserves. G. Langouët
(1998,33sqq) rappelle en effet que, dans l’ensemble de ce que l’on appelle les familles mono-parentales (le parent présent étant la mère, plus de neuf fois sur dix), il faut distinguer des situations bien différentes. Il y a d’abord le cas des mères très jeunes qui n’ont sans doute pas désiré
leur maternité et dont l’enfant n’a pas été reconnu par le père (plus largement, 15% des enfants
n’ont pas été reconnus par leur père lors de leur premier anniversaire [Théry, 1998,174]).
Ensuite, parler de vol, de privation, etc., c’est oublier qu’un peu plus de la moitié des divorces
a lieu par consentement mutuel et que de surcroît, neuf fois sur dix, les parents sont d’accord sur
l’attribution de l’autorité parentale et sur la garde des enfants (Belmokhtar, 1999,41sqq). De
même, environ la moitié des enfants voient régulièrement leur père après un divorce (Théry,
1998,265). Reste en effet l’autre moitié, mais qui n’est pas nécessairement volée, les hommes
qui se remettent en ménage se désintéressant fréquemment des enfants de leur ancien ménage.
En effet, après un divorce ou une séparation, les hommes se remettent en couple plus vite que
les femmes et dans une plus grande proportion (Déchaux, 1998,76). De plus, les recherches
indiquent que, souvent, les pères qui n’entretiennent pas les liens avec leurs enfants à la suite
d’un divorce ou d’une séparation sont des pères soit qui se désintéressaient déjà de l’éducation
de leurs enfants avant le divorce, soit qui ne parviennent pas à surmonter le choc affectif que
constitue la rupture du lien quotidien qui s’était établi lorsque la famille était unie (Blöss, 1996;
Furstenberg, Cherlin, 1991; Quéniart, Fournier, 1996; Quéniart, 1999).
Les juges n’ont pas davantage « volé » la garde des enfants aux pères, comme l’a montré
Théry (1993,226-231) en analysant les procédures de divorce et la détermination de la garde
des enfants. En réalité, le jugement final ne fait généralement qu’entériner la décision provisoire prise lors de l’audience de conciliation et, vérification faite, cette décision provisoire ne
fait généralement qu’entériner la situation de fait adoptée par les parents eux-mêmes lors de
leur séparation, les pères qui partent le faisant la plupart du temps sans emmener les enfants.
Tout au plus pourrait-on donc reprocher aux juges d’entériner en définitive la loi du plus fort
dans les relations entre époux, mais il faudrait alors démontrer que les femmes sont dans une
situation de domination concrète des hommes.
Remarquons enfin que ce n’est pas parce que les recherches sur les interactions entre père et
nourrisson signalent que, dans une famille complète, la mère n’a pas le monopole du rôle socialisateur et développemental (Le Camus, 1995; Le Camus, Labrell, Zaouche-Gaudron, 1997),
que pour autant l’absence du père entraîne automatiquement telle ou telle carence. Comme le
rappellent honnêtement deux de ces spécialistes : Même si quotidiennement les cliniciens rencontrent ce que nous pourrions appeler les « avatars » de l’absence du père, il n’existe à notre
connaissance que peu de travaux empiriques qui mettent en évidence l’impact de l’absence de
père sur le développement cognitif du tout jeune enfant (Zaouche-Gaudron, Le Camus, 1996,
44). De même, sur le plan affectif, si la théorie psychanalytique postule les conséquences catastrophiques de l’absence de père, il n’existe pas, à notre connaissance, d’études longitudinales
permettant de tester pleinement cette hypothèse.
II. Famille dissociée (broken home) et délinquance :
synthèse des recherches
La famille dissociée produit-elle plus d’enfants délinquants que la famille non dissociée ?
Dans leur méta-analyse, Edward Wells et Joseph Rankin ont recensé les corrélations établies
entre famille dissociée et délinquance dans une cinquantaine d’études publiées entre 1926 et
1989. Ils indiquent que la mesure de cette relation varie de un à dix (Wells, Rankin, 1991,79),
ce qui souligne que les résultats des études dépendent aussi des présupposés des chercheurs, de
leur méthodologie, des indicateurs utilisés, etc. Quelques considérations méthodologiques ne
sont donc pas superflues.
Pour commencer, il faut rappeler que les études qui portent seulement sur des jeunes pris en
charge par la justice ne peuvent pas permettre de mesurer le poids supposé de ce facteur familial
[6]. Hirschi (1969,242) avait déjà remarqué ce que Wells et Rankin (1985,251
sqq), puis Von
Voorhis
et al. (1988,239
sqq) ont montré par la suite, à savoir que la proportion d’enfants issus de
familles dissociées est plus forte parmi ceux suivis par la justice et les mineurs condamnés que
parmi les mineurs qui déclarent leur comportement dans les enquêtes de délinquance autorévélée. Ceci traduit un double effet de stigmatisation : c’est d’une part la conséquence du préjugé
selon lequel le parent seul serait moins capable d’élever correctement et de contrôler son enfant
que la famille stable d’apparence unie; c’est d’autre part (et sans doute surtout) la conséquence
directe d’un fait sociologique : les familles dissociées et les jeunes délinquants se rencontrent
principalement dans les mêmes milieux défavorisés, dès lors leur liaison apparente est massivement un effet du contexte socio-économique. Et ces deux effets se traduisent pleinement dans les
modes de saisine des services sociaux
[7]. Comme le résume bien Trépanier (1995,132),
la décision d’intervenir dans la situation d’un mineur délinquant ne tient pas qu’à la gravité des infractions commises. Elle tient aussi à la conception qu’a celui qui prend la décision de ce qu’est un
« vrai délinquant » ou un « pré-délinquant ». Chaque intervenant a sa grille d’analyse, qui lui
permet d’interpréter la réalité et de prendre les décisions dont il a la responsabilité. Il suffit
qu’un nombre suffisamment élevé d’intervenants estiment que les foyers brisés mènent à la délinquance pour que, effectivement, ce facteur guide leurs décisions et que les chercheurs trouvent
ensuite un nombre plus grand de jeunes provenant de ces familles parmi les délinquants officiels.
C’est ainsi que, très souvent, les résultats des travaux de recherche reflètent, du moins en partie,
les conceptions qui guident les praticiens dans leurs interventions. Enfin, il faut s’entendre sur ce
que l’on appelle une famille dissociée. La définition de base est nécessairement la famille dont
l’un des parents est absent. Mais, ainsi que le remarquent Wells et Rankin (1986,71-73) dans un
autre important article, l’absence peut avoir de multiples formes : décès, divorce ou séparation,
conflit temporaire, mutation professionnelle, service militaire, hospitalisation, incarcération, etc.
Elle peut être partielle ou totale, volontaire ou involontaire, réversible ou irréversible, etc. Or il
est rare que les études quantitatives tiennent compte de ces nuances dynamiques essentielles.
Des enquêtes de délinquance auto-révélée à partir d’échantillons représentatifs
Une fois n’est pas coutume, nous pouvons commencer ici par l’examen d’une recherche
française. Une équipe de recherche de l’INSERM a en effet réalisé une vaste enquête au milieu
de l’année 1993, portant sur l’état de santé général des adolescents scolarisés dans les établissements scolaires du second degré (collèges, lycées d’enseignement général et technique
[LEPT], lycées professionnels [LP]), âgés en moyenne de 11 à 19 ans (Choquet, Ledoux,
1994). En partenariat avec l’Éducation nationale, les chercheurs de l’INSERM ont constitué un
échantillon représentatif de cette population scolaire et passé un questionnaire auprès de 12391
individus répartis dans 578 classes de 186 établissements (100 collèges, 45 LEPT et 41 LP)
choisis dans 8 académies. Ce questionnaire comportait plus de 200 questions, il était anonyme,
sa passation durait environ une heure, elle avait lieu en classe, en présence du médecin, de l’infirmière ou de l’assistante sociale de la Santé scolaire, mais en l’absence des enseignants. Le
taux de non-réponses est, pour toutes les questions concernant les pratiques, compris en 1 et 5%
selon les sujets. Pour toutes ces raisons, il s’agit donc d’une enquête quantitative particulièrement solide. Si l’enquête visait principalement l’état sanitaire de cette population, parmi les
pratiques interrogées un certain nombre constituent des actes de délinquance (ce qui en fait à
certains égards une enquête de délinquance auto-reportée): usage de stupéfiants, coups et blessures, agression sexuelle, vol dans des lieux privés et publics
[8]. Et elle donne au final des renseignements synthétiques sur les auteurs de deux catégories d’actes : la consommation de
drogue et les conduites violentes (hélas pas sur les vols).
-
La consommation de drogue (ibid., 182sqq) varie avant tout avec l’âge, elle est plus forte
chez les garçons, un peu plus chez les enfants de milieux aisés et chez les enfants de
familles dissociées (divorces et séparation, décès). Le mode de vie (la fréquence des sorties
hors du domicile), l’insatisfaction scolaire, le mauvais climat familial et la victimation (surtout sexuelle) sont également liés à la consommation.
-
Les conduites violentes régulières (ibid., 186sqq) sont corrélées avec le sexe, l’âge, le type
d’habitat, la nationalité, la catégorie socio-professionnelle du père (mais l’inactivité n’a pas de
poids spécifique), la situation matrimoniale des parents, l’insatisfaction scolaire, le mauvais
climat familial, l’absentéisme et le taux de redoublement, le vol, la tentative de suicide. C’est
le seul cas où les variables sociales (habitat, nationalité, CSP du père) sont aussi voire plus
importantes que les variables familiales et scolaires. L’existence d’un dialogue facile avec les
parents est une variable peu discriminante pour les jeunes auteurs de conduites violentes (elle
est par contre très importante chez les auteurs de tentatives de suicides) (ibid., 214).
Au terme de l’étude, les auteurs concluent que dans l’ensemble, le poids relatif des facteurs
sociaux est plus faible que celui des facteurs plus subjectifs mesurant le bien-être familial ou
scolaire (ibid., 225). Le mauvais climat familial, l’absentéisme et les difficultés scolaires sont
liées (ibid., 228). La seule exception est la violence pour laquelle il y a équivalence des facteurs
sociaux et familiaux (ibid., 226). Quant à la famille dissociée (liée aussi bien au divorce, à la
séparation ou au décès), elle n’a qu’une légère influence sur la consommation de drogue. Au
total, la structure familiale et le climat familial ne sont en aucun cas des facteurs prépondérants
à eux seuls, mais ils sont plus souvent présents dans l’environnement des jeunes qui ont des difficultés scolaires et des conduites à risque que dans celui des jeunes qui n’en ont pas (et plus
présents chez les filles que chez les garçons). De ces deux facteurs, c’est le climat familial (et
non la structure) qui est le plus déterminant (ibid., 233). Et en tout, c’est un élève sur sept qui
est insatisfait de la vie de famille.
La seconde recherche que nous mobiliserons ici vient de Suisse. M. Aebi, chercheur à l’Institut de police scientifique et de criminologie de l’Université de Lausanne, utilise pour sa part
l’enquête de délinquance auto-révélée menée en Suisse en 1992 auprès d’un échantillon aléatoire de 970 jeunes de 14 à 21 ans. La définition de la famille dissociée retenue est famille dans
laquelle au moins l’un des parents biologique ou adoptif est absent (Aebi, 1997,61). Ceci
englobe la famille monoparentale, la famille recomposée (avec un beau-parent) et le cas où les
deux parents sont absents (enfant placé en famille d’accueil ou en institution). Le chercheur
distingue cinq catégories de comportements :
- les vols (d’argent, d’objets, de véhicules),
- les comportements violents (destruction de biens, port d’arme, menaces, participation à des
bagarres, coups et blessures volontaires, incendies),
- la drogue (consommation et vente de drogues douces ou dures),
- les déviances juvéniles (resquille, conduite sans permis, graffiti; termes qui, on le voit,
recouvrent assez largement ce que l’on appelle en France les incivilités),
- les comportements problématiques (fugues, absentéisme scolaire, mais pas les problèmes
de discipline à l’école, ce qui distingue cette étude de la plupart des autres)
[9].
De cette étude, il ressort clairement que, dans tous les cas de figures considérés, la seule liaison significative observée avec la famille dissociée concerne la consommation de drogue, tout
le reste est rigoureusement non-significatif, ce qui est un résultat très fort. Et lorsqu’il décompose la catégorie drogue en douces et dures, consommation et vente (donc quatre catégories), le
chercheur trouve que la seule relation vraiment significative est en matière de consommation
de drogue douce (ibid., 69). C’est vrai surtout chez les garçons, un peu moins chez les filles
(pour lesquelles il n’y a donc globalement aucun effet de la structure familiale sur quelque
délinquance que ce soit [ibid., 70]). Le test des autres variables permet ensuite de montrer que
cette plus forte consommation de drogue douce des enfants de familles dissociées est également liée à l’âge. Cela concerne les plus jeunes garçons interrogés : les 14-17 ans (chez les 18-21 ans, il n’y a plus de différence).
Comment expliquer ces résultats ? S’appuyant sur des travaux de psychologie de la famille,
le chercheur propose une hypothèse qui renverse les idées souvent émises dans le débat public
français :loin d’être davantage en désespérance et en manque de repères normatifs, les garçons
de familles dissociées seraient au contraire amenés à
grandir plus vite, à prendre plus tôt des
responsabilités, à être autant partenaires qu’enfants des adultes qui les élèvent
[10]. Dans ces
conditions, la consommation de drogue douce étant quasiment devenue un
rite de passage chez
les adolescents, il ne serait pas surprenant que ceux en question le passent plus tôt. Au fond, ce
serait une preuve supplémentaire de leur maturation plus rapide (
ibid., 75-76). Ce n’est toute-fois qu’une hypothèse qui adapte l’idée de prise de responsabilité plus précoce des enfants
vivant dans des familles monoparentales. Retenant l’idée connexe de plus grande solitude et de
plus grand désarroi affectif du fait de l’absence de l’autre parent, il nous semble que l’on pourrait aussi soutenir l’hypothèse que cette sur-représentation des enfants de familles dissociées
parmi les consommateurs de drogue est liée parfois simplement à leur mal-être moral.
Notons enfin que M. Aebi a voulu tester la variable surveillance parentale chère aux travaux anglo-saxons. Et son résultat est net : il n’y a pas de différence significative entre les
enfants de familles dissociées et ceux de familles intactes lorsqu’on leur demande si, quand ils
sortent, leurs parents savent où ils vont et avec qui ils sont (Aebi, 1997,74). Même chose sur
une question demandant aux enfants s’ils réfléchissent à ce que penseraient leurs parents avant
de faire quelque chose de défendu. Enfin, si les mères qui élèvent seules leurs enfants travaillent et passent globalement moins de temps avec eux, M. Aebi cite une étude québécoise
qui indique que le temps qu’elles passent avec eux est plus intense et que, au bout du compte, la
présence psychologique est la même (ibid., 75). À son tour, il incite donc fondamentalement à
abandonner l’idée d’une influence des formes de la famille pour s’intéresser à la qualité des
relations interindividuelles au sein de la famille, que cette dernière soit ou non complète.
Tout récemment, une étude de délinquance auto-reportée sur échantillon représentatif a été
réalisée en France sous la conduite de S. Roché (Centre d’Études et de Recherches sur l’Administration Territoriale, Grenoble). 2 288 jeunes scolarisés, âgés de 13 à 19 ans, ont été interrogés entre avril et mai 1999 dans les agglomérations de Grenoble et de Saint-Étienne, sur la base
d’un questionnaire dérivé de l’enquête internationale (International Self Report Delinquency
Project). Là aussi, les chercheurs ont la bonne idée de ne pas utiliser un indicateur de délinquance globale, mais de bien distinguer plusieurs catégories de comportements. Ils en exploitent essentiellement trois au regard des situations familiales : les dégradations, les vols et les
agressions (chaque catégorie étant partagée entre des faits simples et des faits graves).
Interrogeant ces situations de ces jeunes, les chercheurs distinguent d’abord trois cas de
figure : les parents vivant ensemble (mariés ou non), les parents séparés ou divorcés, l’un des
parents décédé. Et ils observent que les résultats ne confirment pas les idées reçues. On
constate que les effets d’un décès sont quasiment nuls et, surtout, que les effets d’une séparation restent très faibles, même s’ils ne sont pas toujours négligeables (Roché et al., 2000,80).
Prenant ensuite en compte les recompositions familiales, ils parviennent au même résultat nul.
Croisant différentes variables, ils mettent enfin en évidence une nuance à ce résultat global :
dans les classes moyennes et supérieures (où la délinquance est globalement plus rare), lorsque
les familles résident dans un environnement dégradé (où les probabilités d’entrée dans la délinquance sont plus fortes), la séparation des parents accroît sensiblement la probabilité de commettre des délits graves (dégradations graves et agressions graves). Mais ceci de change pas
les conclusions finales : cette logique conditionnelle [la présence d’un environnement délictogène] montre bien que la situation matrimoniale n’est nullement, en elle-même, un facteur
déterminant (ibid., 81).
Deux questions permettent ensuite aux chercheurs d’interroger les relations parents-enfants. La première concerne les encouragements reçus de la part des parents; elle indique une
corrélation globale mais d’ampleur peu significative. Plus intéressante est la question sur l’entente générale : cette dimension d’ordre psychoaffectif n’est pas négligeable puisqu’elle résiste
assez bien à un contrôle par l’origine sociale :dans tous les milieux, moins on s’entend avec ses
parents et plus on a de chances d’avoir commis des délits (ibid., 86). Là encore, l’environnement social sera toutefois le facteur qui, dans les cas de mésentente, provoquera la plus forte
hausse de la probabilité pour un jeune d’avoir commis des délits.
Formes et relations familiales
Le constat du fait que la dissociation familiale n’a d’influence importante que sur la précocité de la prise de drogue douce est ancien(par ex. Wilkinson, 1980; Flewelling, Bauman, 1990).
De façon générale, les études recensées par Wells et Rankin (1991), dans leur revue d’ensemble
de la littérature sur le sujet, montrent que la liaison entre famille dissociée et délinquance est
faible ou nulle pour les délits graves (vols, comportements violents), un peu plus forte pour la
consommation de drogues (surtout douces), et surtout significative pour les
comportements problématiques (fugues, absentéisme scolaire, problèmes de discipline en classe, que les Américains appellent souvent les
status offenses). C’est un point qui est donc bien établi
[11].
À côté de ces études rapprochant des structures familiales et des comportements, on peut en
citer d’autres, qui s’intéressent de plus près aux mécanismes des relations familiales.
De ce point de vue, l’étude de Cernkovich et Giordano (1987) est intéressante. Sur la base
de l’analyse d’un échantillon représentatif (par sexe, nationalité, âge et par structure familiale :
462 vivaient chez leurs deux parents, 265 avec seulement la mère, 103 avec la mère et un beau-père) de plus de 800 jeunes âgés de 12 à 19 ans, interrogés en 1982 par interviews, ces auteurs
se proposent de tester le rôle de sept variables de relations/interactions familiales et de rechercher leurs liens éventuels avec les facteurs de structure familiale et les facteurs socio-démogra-phiques généraux. Les sept variables qualitatives sont :
- le contrôle et la supervision (des allers et venues, des fréquentations, du retour à la maison
après l’école),
- la reconnaissance et la valorisation identitaire (écoute, demande d’expression de l’opinion,
témoignage de fierté),
- l’affection et la confiance (suivent l’enfant à l’école, donnent de l’affection, ne laissent pas
tomber, récompensent l’effort, sont fiers, font confiance, sont proches),
- la communication intime (parler de ses ami(e)s, parler de sexualité, exprimer ses éventuels
sentiments de culpabilité),
- la communication instrumentale, c’est-à-dire la communication portant sur les autres problèmes importants (l’école, les projets d’avenir, les problèmes avec les amis, les relations
avec les enseignants),
- l’opinion des parents sur les ami(e)s (que pensent les parents des amis, des petits amis),
- le conflit (fréquence des désaccords, fréquence de l’évitement des discussions par crainte
des désaccords, fréquence des reproches formulés ou pas).
Les résultats de l’analyse indiquent qu’aucun des sept facteurs n’est directement corrélé avec
la structure familiale (ibid., 316). Les auteurs remarquent aussi que le poids des variables n’est
pas exactement le même selon les structures : le manque de valorisation, le manque de communication instrumentale, le conflit et le manque de contrôle et supervision jouent autant les uns
que les autres dans le cas des familles complètes, le manque de contrôle et de supervision est ce
qui joue le plus dans le cas des mères seules (ensuite c’est le conflit et le manque de communication instrumentale) (ibid., 312). Selon les auteurs, nous retrouvons donc à la fois le fait que la
mono-parentalité a pour principal inconvénient de réduire potentiellement les capacités de surveillance parentale et le constat statistique que les familles monoparentales se débrouillent généralement pour compenser ce risque de sorte qu’il n’a pas d’effet global sur la délinquance.
L’étude de Von Voorhis, Cullen, Mathers et Garner (1988) donne aussi des renseignements
dans la perspective d’une analyse simultanée des formes de la famille (intacte ou dissociée) et
de la qualité des relations familiales (six variables sont retenues : la maltraitance des enfants,
l’affection entre parents et enfants, les conflits au sein de la famille, la supervision parentale, le
plaisir d’être à la maison, la qualité globale des relations en famille au vu des cinq critères précédents). Elle a également l’avantage de distinguer quatre catégories d’infractions (les atteintes
à la propriété, les comportements violents, la consommation de drogue et les status offenses:
fugues, absentéisme scolaire, problèmes de disciplines à la maison et à l’école, etc.). Elle est
toutefois menée sur un échantillon de taille réduite (152 adolescents, garçons et filles, âgés de
14 à 19 ans), qui ne compte quasiment que des Blancs et dans une toute petite ville de province
(environ 15 000 habitants). Ceci interdit de prendre les mesures effectuées au pied de la lettre,
mais présente l’intérêt de traiter d’un autre milieu que celui des grandes villes. Retenons simplement que, dans l’ensemble, une fois de plus, les auteurs indiquent d’abord que the effects of
the broken home on most forms of delinquency are negligible (ibid., 248). Seuls les status
offensestémoignent d’une faible réceptivité à la dissociation familiale. Ensuite, du point de vue
des relations familiales, le broken home model n’a pas davantage d’effet. Seule la variable
supervision révèle une faible corrélation.
Les recherches sur l’impact spécifique du divorce
Les recherches sur l’impact du divorce sont anciennes et nombreuses. En France, dans un
ouvrage collectif publié par l’INED en 1985, la psychologue Odile Bourguignon concluait une
revue de la littérature savante sur le sujet en constatant que ce n’est pas le divorce mais le fait
qu’il soit ou non accompagné et suivi d’un conflit qui est cause de troubles chez l’enfant. Sans
conflit, le divorce est un moment d’angoisse qui ne laisse pas de séquelles à moyen et long
termes (Bourguignon et al. 1985,115-158). En somme, un bon divorce vaudrait mieux qu’un
mauvais conflit conjugal chronique.
Les travaux anglo-saxons, fondés généralement sur des études longitudinales, confirment
d’année en année ces conclusions
[12]. Leurs principaux résultats sont les suivants :
- De manière générale, malgré le peu de convergence méthodologique et conceptuelle de
beaucoup de recherches
[13], il est clair que le divorce a des impacts partiels mais réels sur la
santé physique et mentale (globalement le bien-être : well-being) des enfants (Amato,
- Keith, 1991a; Amato, 1993). Comme le soulignent Kot et Shoemaker (1999), il faudrait
réfléchir davantage aux effets du divorce selon les différentes périodes de l’enfance et de
l’adolescence. En l’état actuel des recherches, pour l’enfance, les études sont contradictoires. À l’adolescence, il est par contre bien établi que l’existence d’un conflit parental est
le meilleur prédicteur des troubles dans le bien-être. Et il est également bien établi que le
trouble majeur que provoque le divorce chez les adolescents est la dépression (ibid., 167).
- Et cette dépression a à son tour des répercussions sur les résultats scolaires (puis professionnels) et sur la vie amoureuse de l’adolescent puis de l’adulte (Amato, Keith, 1991b;
Ross, Mirowsky, 1999).
- La séparation ou le divorce sont générateurs de tensions et d’angoisses qui ont certes des
effets sur les comportements des enfants, mais des effets seulement temporaires (Demo,
- Acock, 1988). Le divorce est fondamentalement une crise de transition entre un équilibre de
relations familiales et un autre. En effet, que se passe-t-il après un divorce ? Devrillon
(1996,82-83) résume bien la situation moyenne qui se dégage des études : Au cours de la
première année post-divorce, les mères se montreraient plus autoritaires, plus directives,
moins réactives sauf de façon explosive, moins soucieuses de régulation de la vie du foyer
(et ceci qu’elles aient demandé ou subi le divorce). Les pères, transfuges ou exclus, en
contact épisodique, font marche arrière, s’engagent moins dans l’application de règles de
conduite, se révèlent plus oblatifs. Quant aux enfants, ils ont à gérer un stress et des
séquelles, à intégrer un « avant », « pendant » et « après » divorce, à dépasser ou travestir
un sentiment de culpabilité diffus. […] Mais ce qui est vrai au cours de la première année
n’est plus aussi vrai par la suite. Vers la fin de la deuxième année, on assiste souvent à une
relative équilibration des relations. Les mères se révèlent plus patientes et réactives, peut-être parce qu’elles ont commencé à surmonter un sentiment d’échec et à trouver de nouvelles conduites-repères. Les pères deviennent plus stricts et les enfants se montrent plus
coopératifs. Bien entendu toutes les variantes sont possibles mais, d’une façon générale,
tout se passe comme si, le stress du couple diminuant, la fonction parentale se rétablissait,
avec certes ses routines mais aussi les relations spécifiques qu’elle induit.
- Les effets du divorce ne jouent pas de façon directe et univoque sur le psychisme et les
affects des individus. Tout dépend en réalité de l’ensemble de la dynamique familiale dans
laquelle ces effets prennent forme et impact. Il faut d’abord savoir si le fonctionnement
familial est radicalement changé ou non par la séparation (cette dernière a-t-elle simplement
pour conséquence le fait que les parents ne vivent plus sous le même toit, ou bien est-ce que
l’ensemble de leur dynamique relationnelle en est modifiée ? En particulier, est-ce qu’il y a
ou non un conflit ouvert par la séparation ?). Il faut savoir ensuite si la famille nucléaire est
seule et recroquevillée sur elle-même ou bien si d’autres parents (notamment des grands-parents) sont présents dans le contexte affectif de l’enfant. Il faut savoir également si le
niveau de vie est correct ou bien si l’un ou les deux parents ont à gérer en plus le stress du
risque de pauvreté, etc. Et parmi tous ces facteurs, la plupart des études indiquent que les
plus importants sont d’une part l’existence ou non d’un conflit entre les parents, d’autre part
la qualité des relations parents-enfants indépendamment des relations entre les parents
(Demo, 1993; Furstenberg, Teitler, 1994). Autrement dit, ce n’est pas la séparation en elle-même qui a des effets mais le fait qu’elle s’accompagne d’un conflit entre les parents et/ou
qu’elle dégrade les relations que l’enfant entretient personnellement avec l’un de ses
parents (ou éventuellement même avec ses deux parents)
[14].
- Mais de quels comportements s’agit-il, au fait ? Fondamentalement, il s’agit d’une part de
comportements non délinquants tels que fugues, inattention à l’école, problèmes de discipline (McCord, 1982), d’autre part de consommation de drogue (Short, 1998).
En résumé, s’il ne fait aucun doute que le divorce n’est jamais un événement insignifiant
dans la vie d’un enfant ou d’un adolescent, il apparaît clairement qu’il n’est pas en soi un facteur de troubles psychologiques durables. Tout dépend de la façon dont cet événement affecte
le système global des relations familiales, c’est-à-dire les relations entre les parents et les relations entre les parents et les enfants. Ensuite, et c’est le point fondamental pour notre propos,
lorsque ce système de relations familiales se trouve profondément affecté par le divorce, les
effets les plus sensibles sur les enfants sont la dépression et l’anxiété. Ceci peut avoir des
conséquences comportementales directes en termes d’agitation et désinvestissement scolaires
et, à l’adolescence, d’augmentation du risque de consommation de drogues. Mais aucune
recherche n’établit le fait que le divorce aurait un impact significatif sur la délinquance ordinaire (atteintes aux biens, atteintes aux personnes). Enfin, l’on doit remarquer que de nombreuses recherches américaines, comme récemment la thèse française de Martin (1997), ont
montré que le divorce ouvrait un risque majeur de précarisation socio-économique, surtout
pour les femmes issues de milieux populaires et peu ou pas diplômées. Or, la plupart des
recherches s’accordent pour dire que c’est dans les conséquences environnementales de cette
précarisation que devront être recherchés d’importants facteurs d’entrée dans la délinquance à
l’adolescence. Nous y reviendrons en conclusion.
III. L’évolution dans le temps des rapports entre les structures
familiales et la délinquance
La violence familiale, indice du délitement de la famille ? Un étonnant contresens
Dans un ouvrage collectif récent, issu d’un colloque consacré aux agressions sexuelles, un
psychiatre, expert auprès des tribunaux, décrit en quelques pages le problème du père incestueux qu’il a rencontré depuis de nombreuses années dans sa pratique. À l’issue de sa communication, le médecin-chef d’un centre pénitentiaire lui demande s’il n’a pas l’impression que la
désintégration actuelle de la famille, et notamment ces divorces, ces remariages, accentuent le
phénomène de l’inceste […]. J’ai l’impression que, en prison, depuis deux ans et demi, il y a
une explosion de ces événements-là. J’ai l’impression que c’est quelque chose de nouveau ou
qui s’accentue…. La question a le mérite d’être directe. La réponse du psychiatre est intéressante car, tandis que son collègue ne voit que le résultat final du tri sélectif qu’opère la machine
pénale (à savoir les gens qui entrent en prison), il pointe pour sa part l’évolution de la réaction
sociale : Je crois que ce qui a changé entre notre époque et avant, ce n’est pas qu’il y en ait
davantage, c’est simplement que nous avons un système et un réseau social qui permettent justement de repérer des failles, de repérer des problèmes, d’être à l’écoute d’une certaine souffrance sociale et de porter cela devant les tribunaux. […] Je ne crois pas qu’actuellement il y
ait plus d’incestes qu’avant. Je ne crois pas que les problèmes de famille actuellement soient
pires qu’avant (Martorell, in Archer, 1998,155-156).
Chartes internationales des droits de l’enfant, campagnes nationales d’information et de
prévention, multiplication des associations, installation de « numéros verts », circulaires ministérielles au sein de l’Éducation nationale et de l’administration de la Santé publique demandant
la systématisation des signalements aux parquets, mise en scène journalistique (émissions de
télévision et de radio avec confessions et aveux en direct, à visage couvert ou découvert), etc.,
les années 1990 ont décidé de « lever les secrets de famille » et d’accentuer encore la protection
de l’enfant. Il serait donc logique que l’augmentation des violences familiales dont témoignent
les statistiques de police et de justice depuis quelques années traduise directement cette évolution des mœurs. Aussi est-il paradoxal que certains commentateurs y voient le signe d’un délitement de la famille et d’un laisser-aller lié aux progrès de l’individualisme. Cette évolution
semble témoigner au contraire d’un accroissement du contrôle et de l’intervention publique au
sein de la sphère familiale privée. Force est de reconnaître que nous manquons néanmoins de
recherches sur ce phénomène.
Quelques conclusions actuelles des recherches empiriques
Les criminologues se sont penchés de longue date sur la question de l’éventuelle modification dans la durée des rapports entre Famille et Délinquance. Peu d’auteurs se sont risqués à
émettre l’idée d’une liaison directe entre l’évolution de la famille et celle du niveau global de
délinquance dans un pays. LeBlanc, McDuff et Tremblay (1991,46) notent pour leur part que
au Québec comme dans la plupart des pays occidentaux, la délinquance des adolescents tend à
diminuer au cours de la dernière décennie [les années 1980]. Ainsi, les transformations de
l’institution familiale et la trajectoire de la délinquance des jeunes évoluent dans des directions
opposées. Toutefois, la catégorie globale de délinquance, mesurée de surcroît dans les seules
statistiques de police et de justice, n’a pas grand sens, ainsi que nous l’avons rappelé en introduction. Ce n’est pas à ce niveau de généralité que se situe le problème.
En 1980, dans Changing Youth in a Changing Society, Rutter énumérait à son tour les changements familiaux susceptibles d’affecter la délinquance : l’évolution des rôles masculins et
féminins (du fait notamment de l’entrée massive des femmes sur le marché du travail), l’évolution (dans le sens d’une amélioration) des conditions de vie des jeunes enfants ainsi que l’évolution de l’attitude et des opinions à l’égard de l’enfance, l’évolution de la taille des familles et de
leur mode de formation, l’évolution des rapports conjugaux (en particulier l’augmentation des
divorces), la plus grande permissivité à l’égard des adolescents (Junger-Tas, 1993, insiste beaucoup sur ce dernier point). Quelques années plus tard, le célèbre criminologue Travis Hirschi
(1983,54sqq) s’en inquiétait lui-même.
À la fin des années 1980, le chercheur québécois Marc LeBlanc s’est spécifiquement intéressé à cette question (LeBlanc, 1988; LeBlanc, Ouimet, 1988). Comparant des échantillons
d’adolescents récoltés au milieu des années 1970 et au milieu des 1980, il pouvait étudier les
changements survenus au cours d’une décennie centrale en la matière puisqu’elle a vu le niveau
de formation scolaire doubler en moyenne chez les parents, le pourcentage de parents ayant
vécu une période de chômage doubler quasiment aussi, de même que le nombre d’allocataires
d’aides sociales, le pourcentage de mères travaillant passer de 40 à 67%, celui de familles
monoparentales passer de 18 à 26%, celui de familles nombreuses régresser au contraire de
moitié. Dans les relations familiales, les chercheurs confirment la réduction globale de la communication entre parents et enfants, ainsi que du temps passé ensemble. Pourtant, ils observent
un renforcement du contrôle parental indirect et une amélioration de l’atmosphère des familles
(diminution du nombre des conflits). Ils précisent que
les adolescents ne se sentent pas plus
incompris et leurs parents demeurent des modèles d’identification aussi valorisés; et ils
concluent que
en somme, la qualité dela vie familiale ne semble pas s’être détériorée de façon
marquée au cours des dix dernières années, malgré les changements importants dans la composition de la famille (LeBlanc, Ouimet, 1988,121). Quant à la genèse du comportement délinquant, le facteur essentiel demeurait à leurs yeux inchangé selon le contexte général : il s’agissait toujours des pratiques éducatives (
didactiques), des modes de supervision des parents
(
ibid., 127). Cette conclusion vient donc s’ajouter à l’ensemble de celles compilées dans la
méta-analyse de Wells et Rankin qui indiquent également que
no clear historical shift is apparent such that incomplete families have less impact now than in earlier decades (when the
family was ostentibly more important). Rather, any impact of family structure on juvenile delinquency appears stable (Wells, Rankin, 1991,87)
[15].
Les facteurs relationnels sont plus déterminants que les facteurs structurels. L’idée est
ancienne et la plupart des auteurs classiques l’avaient noté
[16]. Les recherches anglo-saxonnes
des années 1970 avaient confirmé ce point, insistant souvent sur le fait que la famille dissociée
est en réalité un paravent qui cache l’influence d’autres variables déterminantes, au premier
rang desquelles se trouvent d’une part le conflit parental grave, d’autre part la pauvreté socio-économique. Nous avons vu que les recherches conduites durant les années 1980 et 1990 ont
pleinement conforté ces constats qui constituent, nous semble-t-il, un véritable consensus criminologique international. Rarement préjugé aura ainsi reçu un tel démenti; et ajoutons que ses
corollaires (la peur que le travail des femmes ne nuise à la qualité de l’éducation des enfants, la
peur que les familles recomposées perturbent l’équilibre de l’enfant, notamment que le jeune
garçon entre nécessairement en conflit avec le beau-père, etc.) ne se portent guère mieux
[17]. À
bien des égards, en matière de formes familiales, c’est bien plutôt vers les familles nombreuses
qu’il faudrait se tourner pour trouver un facteur de la délinquance juvénile
[18]. Et c’est à nouveau
le relâchement du contrôle parental qui est généralement avancé comme principal mécanisme
explicatif
[19]. Mais tous les auteurs qui ont étudié cette corrélation convergent pour conclure que,
là encore, cette sur-représentation statistique des familles nombreuses dans les enquêtes générales sur la délinquance (qu’il s’agisse d’enquêtes de délinquance auto-reportée ou d’enquêtes
fondées sur des statistiques institutionnelles) s’estompe en bonne partie dès lors que l’on prend
en considération les variables socio-économiques. La famille nombreuse, voire très nombreuse, demeure en effet dans la plupart des pays occidentaux une forme familiale qui caractérise plus particulièrement les milieux défavorisés
[20].
Pour clore cette conclusion, il nous semble nécessaire de bien expliciter les raisons qui amènent à déplacer le regard des formes de la famille vers ses dynamiques relationnelles d’une part,
et vers son contexte socio-économique de vie d’autre part.
L’inquiétude générale sur les effets de la désinstitutionnalisation de la famille conduit manifestement souvent à une confusion entre deux aspects bien différents de la vie sociale. En toute
rigueur, parler en terme d’institution c’est se situer sur un plan sociologique très général, sur le
plan des normes et du droit en tant qu’ils définissent les relations entre la famille, l’État et éventuellement d’autres institutions comme l’Église. Constater que le mariage est de moins en
moins une forme d’association inter-individuelle rendue intangible par le droit et sacralisée par
l’Église est une chose. Mais dire que cette désinstitutionnalisation met en péril l’existence
même de la famille en laissant place à des systèmes informels de régulation entre individus qui
seraient aussi fragiles et aléatoires que le mariage était solide et permanent, est une autre chose,
qui doit être contestée. En effet, de tels systèmes ont toujours été et continuent à être la réalité
quotidienne du fonctionnement d’une famille. Que les parents soient mariés ou non, religieusement ou non, dans le cadre d’un droit facilitant ou non le divorce, partageant ou non en théorie
l’autorité parentale, organisant ou non la garde des enfants en cas de séparation, dans la réalité
la famille est avant tout un système relationnel, un système d’organisation des rapports,
des échanges et de la communication au sein d’une communauté de vie. Et dans une société
urbaine moderne, caractérisée par la très large autonomie de la vie privée d’une famille réduite
à deux générations (soustraite au contrôle exercé par le reste de la parenté, par le voisinage
voire par toute la communauté dans la société paysanne), il est manifeste que les dysfonctionnements les plus variés peuvent exister et prospérer sous une même forme familiale. S’agissant
de la fameuse absence de tel ou tel parent, parents may be physically present yet psychologically absent from family interactions due to neglect, indifference or hostility. De même The
physically intact home may be broken functionnaly when the member fail to provide for necessary family needs, such as material welfare and the control and education of children (Wells,
Rankin, 1986,71-73). Et que dire de la maltraitance et des agressions sexuelles ? En quoi ces
pathologies familiales ont-elles à voir avec la forme de la famille et le caractère ou non intangible du mariage ? De ce point de vue, on pourrait au contraire soutenir que la facilitation du
divorce ne peut que protéger davantage les enfants.
En bref, nous voulons simplement insister sur le fait que les perturbations psychologiques
prennent naissance dans les relations subjectives inter-humaines, et que celles-ci sont très largement indépendantes de la forme juridique que la société donne à ces relations. C’est donc en
termes de dynamiques relationnelles que doit être analysée la part que la famille prend éventuellement dans la fabrique de la délinquance.
Enfin, la plupart des études consultées indiquent que, derrière le conflit familial grave, se
cache souvent la grande précarité des conditions de vie
[21]. Des conflits qui demeureraient peut-être dans un autre contexte une relative mésentente sur certains sujets, ne peuvent qu’être puissamment aggravés par la misère. Celle-ci a en effet des conséquences socialeset psychologiques
sur les individus – le stress, la honte, la dévalorisation de soi et des autres, la tendance dépressive, le recours à l’alcool ou aux médicaments anti-dépresseurs, etc. – qui ne peuvent que contribuer à la détérioration des relations avec le conjoint et les enfants. Et ceci conditionne dès lors la
qualité du contrôle parental face au risque d’entrée dans la délinquance chez les pré-adolescents,
risque que l’on sait particulièrement fort dans certains contextes urbains (Walgrave, 1992). Au
demeurant, c’est sans doute ce dernier aspect des relations entre famille et délinquance qui se
trouve être le plus important dans la compréhension des mécanismes de la délinquance juvénile.
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[*]
Centre de recherches sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), CNRS, France. Ce travail est issu d’un rapport de recherche demandé par la Caisse Nationale des Allocations Familiales (Paris).
[1]
Dans cette première partie du texte qui concerne le débat sur l’évolution de la famille, nous analysons essentiellement le contexte français; cependant sa teneur générale ne semble pas spécifique à ce pays.
[2]
En oubliant toutefois, parfois, que la famille ne fonctionne pas nécessairement de la même manière dans les différents milieux sociaux. Suivons donc plutôt les auteurs qui précisent que
les transformations de la famille ont eu un
double effet de contractualisation-individualisation des relations familiales pour les catégories les plus favorisées,
tandis que
pour les catégories sociales les plus vulnérables, elles ont eu un effet de précarisation sociale (Commaille, 1996,197-198).
[3]
Cf. un panorama
in Neyrand, 2000,199-251.
[4]
Bozonnet,
Le Monde, 21 septembre 1994; Guillebaud,
Le Nouvel Observateur, 10-16 mars 1994.
[5]
Anatrella,
Non à la société dépressive, 1993, cité par Théry, 1993,9.
[6]
Nous ne pouvons donc tirer aucune conclusion des recherches menées sur des échantillons de jeunes pris en charge
par la justice, d’autant qu’elles cumulent souvent d’autres difficultés. Ainsi l’enquête de Choquet
et al. (1998)
porte certes sur 917 jeunes de 14 à 21 ans pris en charge par la Protection Judiciaire de la Jeunesse, mais d’une part
elle ne distingue pas les jeunes pris en charge dans le cadre des mesures civiles ou pénales (les premiers ayant
davantage répondu que les seconds), d’autre part elle n’est pas représentative de cette population prise en charge
puisqu’elle ne concerne que les seuls répondants au questionnaire distribué plus largement (les répondants étant
notamment les plus scolarisés).
[7]
Cf. les hypothèses de Chamboredon (1971,345
sqq), les remarques conclusives de Pitrou (1978), et l’étude systématique de Johnson (1986), qui compare une étude de délinquance auto-reportée avec les statistiques de police. De
même, Amato (1991) a montré comment la catégorie
enfant du divorce fonctionnait comme une cause réifiée dans
le discours des enseignants.
[8]
L’enquête n’interroge hélas ni le racket (de façon spécifique), ni l’outrage ou la violence à personne dépositaire de
l’autorité, ni la dégradation de bien privé ou public, ni le port d’arme prohibé.
[9]
Du point de vue méthodologique, cette recherche a le mérite de distinguer l’interrogation sur ce qui a été fait au
cours de la vie et ce qui a été fait seulement au cours de la dernière année (on sait en effet que cette distinction provoque des variations importantes dans les réponses).
[10]
C’est là un argument soulevé depuis longtemps par certaines recherches américaines (Bompass, Rindpuss, 1979;
plus récemment Hilton, Devall, 1998) et qui a été également conforté en France par une enquête menée auprès des
pré-adolescents (ici les 9-14 ans) et de leurs familles afin de déterminer les degrés de responsabilité et d’autonomie
laissés ou octroyés aux enfants par les parents (CREDOC, 1994, cité
in Langouët, 1998,102-103). Cette enquête
indique en effet que, globalement, les enfants de familles monoparentales ou recomposées se voient confier davantage de responsabilités que les autres, lors même qu’ils sont plus souvent en situation de solitude.
[11]
Et qui est confirmé encore par l’étude comparative menée dans les années 1990 à travers le programme
International Self-Report Delinquency Study dont les premiers résultats (présentés au congrès de
l’American Society of Criminologyen 1999) indiquent également que les
broken homes sont liées à la consommation de drogue et aux
status
offenses, non à la délinquance et à la criminalité (Junger-Tas, Ribeaud, 1999).
[12]
Ces travaux sont, à vrai dire, innombrables et pourraient à eux seuls faire l’objet d’un travail de synthèse. Sans parler des revues généralistes, elles s’accumulent à travers trois revues spécialisées : le
Journal of Marriage and the
Family, le
Journal of Divorce and Remarriage et le
Journal of Family Issues. Nous ne proposons pas ici une analyse systématique de cette littérature, nous mobilisons seulement les articles généraux et qui intéressent le plus
directement notre propos.
[13]
Cf. la revue critique de Furstenberg, Teitler, 1994,174
sqq; Hazelton
et al., 1998,2
sqq.
[14]
Une recherche française de G. Ménahem (1992), fondée sur une large enquête de l’INSEE de la toute fin des
années 1970, a également bien montré l’importance des conflits parentaux sur la santé physique et psychologique
des enfants, et ce tout au long de la vie de ces derniers.
[15]
Dans le même ordre d’idées, nous pouvons rappeler qu’en France les sondages indiquent que malgré son éclatement de plus en plus fréquent, ses recompositions, ses difficultés supposées et réelles, la famille demeure la valeur
numéro un des jeunes. Ainsi que le souligne G. Langouët (1998,25),
pour la plupart des jeunes, la famille reste
une valeur forte. Et leur opinion à ce sujet n’a pas varié depuis dix ans si l’on en croit les résultats de divers sondages et enquêtes : 87% des jeunes de 15 à 29 ans interrogés en avril 1998 par l’institut IPSOS estiment que « la
famille doit rester la cellule de base de la société ». Le contraste est saisissant entre le discours des adultes qui soulignent généralement l’absence d’attachement des jeunes à la famille, et celui des jeunes eux-mêmes qui fait
preuve du contraire.
[16]
C’est moins vrai pour les Glueck, 1950; davantage pour Nye, 1958; les McCord, 1959; et Hirschi, 1969.
[17]
À nouveau, l’impact statistique de l’âge des mères ou du travail des mères disparaît dès lors que l’on considère la
variable socio-économique (Nagin, Pogarsky, Farrington, 1997,156). Par ailleurs, s’agissant toujours du même
préjugé selon lequel c’est seulement la mère qui est responsable de l’élevage des enfants en très bas-âge, les
recherches sur les effets de la fréquentation précoce des garderies semblent au contraire favorables à cette initiation
qui socialiserait plus tôt l’enfant au contact avec ses pairs (par exemple Soussignan
et al., 1987,369). Quant aux
familles recomposées, la méta-analyse de Wells et Rankin (1991) a là aussi montré qu’aucun lien n’était démontré
avec la délinquance. Les résultats des rares recherches (qui distinguent également entre familles recomposées
autour du père ou autour de la mère) semblent en effet contradictoires ou peu probants (LeBlanc, McDuff, Tremblay, 1991,67
sqq).
[18]
Cf. Rittenhaus, Miller, 1984, pour la consommation de drogue; de façon plus générale : Wilkinson
et al., 1982;
Tygart, 1991; ainsi que les remarques de Capaldi, Patterson, 1996,224.
[19]
Loeber, Stouthamer-Loeber, 1986b, 100
sqq; Wells, Rankin, 1985,267. Ce qui nous semble insuffisant car, prolongeant ici l’idée classique d’apprentissage délinquant de Sutherland, il faudrait également considérer le rôle éducatif des fratries dans ces familles nombreuses et très nombreuses (
cf. par exemple Rowe, Farrington, 1997).
[20]
C’est ainsi sans surprise que l’on apprend que les individus issus de familles nombreuses sont sur-représentés
parmi la population carcérale :
plus de la moitié des détenus ont quatre frères ou sœurs ou davantage, contre moins
d’un sur trois pour l’ensemble des hommes, et un sur vingt est issu d’une famille de plus de dix enfants (Cassan,
Toulemon, Kensey, 2000,2), de même que, au premier chef, les individus issus de milieux populaires.
[21]
Blechman, 1982; Wilkinson, 1980; Rankin, 1983; Wells, Rankin, 1985,1986; Snyder, Patterson, 1987; Laub,
Sampson, 1988; Ferguson
et al., 1992; Osofsky
et al., 1993. Côté français, signalons que les recherches menées au
centre de Vaucresson dans les années 1970 indiquaient également que la dissociation familiale était moins importante que la mésentente conjugale, elle-même souvent conditionnée par les difficultés socio-économiques
(Malewska, Peyre, 1973,83-85).