2001
Déviance et Société
Théories de la déviance et délinquance auto-reportée en milieu scolaire
P. Peretti-watel
[*]
Observatoire français des drogues et des toxicomanies 105, rue La Fayette F-75010 Paris
Cet article teste empiriquement certaines d’entre elles, en les confrontant aux résultats d’une enquête réalisée en
milieu scolaire par questionnaire auto-administré (volet français du dispositif ESPAD 1999).
Ces données permettent de distinguer différents profils déviants, qui combinent atteintes aux
biens, atteintes aux personnes et usages de produits psychoactifs. Les théories des opportunités
et du contrôle social rendent bien compte d’une délinquance occasionnelle orientée vers les
prédations, tandis que les théories de la tension et des sous-cultures déviantes correspondent
davantage à une délinquance plus violente ou cumulant les deux types d’atteintes.Mots-clés :
THÉORIES DE LADÉVIANCE, DÉLINQUANCE JUVÉNILE, ENQUÊTE EN MILIEU SCOLAIRE.
This article aims to test empirically
some of them, with data from a French school survey (ESPAD 1999). The statistical analysis
of self-reported deviant activities (predation, violence, drug use) leads to distinguish three
deviant profiles: casual predations, casual acts of violence and combination of offences. Casual
predations are well explained by social control and opportunities theories, where as casual acts
of violence and combination of offences fit better with strain and deviant subcultures theories.Keywords :
THEORIES OF DEVIANCE, JUVENILE DELINQUENCY, SCHOOL SURVEY.
Dieser Artikel testet einige von ihnen und konfrontiert sie mit den Ergebnissen einer FragebogenUntersuchung an Schülern und Schülerinnen (ESPAD 1999). Diese Daten erlauben eine
Unterscheidung verschiedener Abweichungsprofile aus der Kombination unterschiedlicher
Delikte: gelegentlicher Diebstahl, gelegentliche Akte von Gewalt und eine Kombination aus
Diebstahl, Gewalt und Drogenkonsum. Gelegentlicher Diebstahl kann gut über Gelegenheitsund soziale Kontrolltheorien erklärt werden, während Spannungs- und Subkulturtheorien eher
mit Gewaltdelikten und der Kombination von Delikttypen korrespondieren.
Este artículo contrasta
de manera empírica algunas de ellas, confrontándolas a los resultados de una encuesta realizada
en establecimientos de enseñanza con un cuestionario de autoinforme (participación francesa
en el proyecto ESPAD 1999). El análisis de estos datos permite distinguir varios perfiles desviados que combinan infracciones contra la propiedad, infracciones contra las personas y utilización de productos psicoactivos. Las teorías de las ocasiones y del control social explican de
manera satisfactoria un tipo de delincuencia ocasional orientada hacia la depredación, mientras
que las teorías de la tensión y de las subculturas desviadas se ajustan mejor a un tipo de delincuencia más violenta o que acumula las dos clases de infracciones.
Depuis une soixantaine d’années, les sociologues ont proposé de nombreuses théories de la
déviance. Celles-ci sont souvent considérées comme concurrentes plutôt que complémentaires.
Par exemple, faisant le point sur les travaux américains consacrés à la délinquance, Kornhauser
(1978) présente trois perspectives distinctes :la théorie de la tension, la théorie du contrôle social
et la théorie des sous-cultures déviantes. Selon la première, l’homme a plutôt tendance à se
conformer aux règles établies, et c’est la pression de désirs insatisfaits mais légitimes qui le
pousse à les transgresser. L’auteur fondateur est ici Merton (1938,1965): chaque société est
caractérisée par des buts culturels (par exemple la réussite matérielle) et des moyens institutionnalisés permettant d’y parvenir. Un individu qui a intégré ces buts mais n’a pas accès aux moyens
correspondants tentera de les atteindre par des moyens non reconnus comme légitimes. Selon la
seconde, la délinquance résulte d’une socialisation inachevée ou déficiente, qui n’est pas parvenue à contenir et à régler les passions humaines (Hirschi, 1969). Cette théorie met donc l’accent
sur le contrôle que la société exerce sur ses membres, et fait écho à la conception durkheimienne
de la nature humaine. Enfin, la troisième théorie suppose que les normes de conduite ne sont pas
uniformes : dans certains groupes prévalent des normes contraires à celles de la société qui les
englobe, et au cours de leur socialisation leurs membres y apprennent des pratiques déviantes.
Il est toutefois possible d’articuler ces théories, de les intégrer dans une perspective complémentaire (Kaplan, 1995). La distinction opérée par Kornhauser permet encore d’illustrer ce
point. Ainsi peut-on très bien imaginer que c’est la tension entre buts visés et moyens disponibles qui crée la motivation déviante, que le passage à l’acte est favorisé par une socialisation
déficiente, enfin que l’éventuelle pérennisation des comportements déviants implique l’adhésion à une sous-culture qui les valorise. D’ailleurs Cloward et Ohlin (1960) sont bien à michemin des théories de la tension et de la sous-culture : ils généralisent les analyses de Merton en
supposant que l’accès aux moyens illégitimes est lui aussi différencié, et que ces moyens sont
acquis par apprentissage, au contact de délinquants confirmés (Besnard, 1987; Ogien, 1995). Il
est d’autant plus tentant de combiner ces différentes théories que sur le plan empirique elles
s’avèrent souvent difficiles à départager (Meier, Miethe, 1993; Heimer, Matsueda, 1994;
Osgood et al., 1996). Par exemple, les trois théories suscitées sont cohérentes avec un résultat
empirique classique : à l’adolescence, la corrélation statistique entre délinquance et échec scolaire est forte (Choquet, Ledoux, 1994; Janvrin etal., 1998; Ballion, 1999a). Comment interpréter cette relation ? L’échec scolaire sanctionne-t-il l’incapacité à maîtriser les moyens légitimes
d’accès aux buts culturels (réussir ses études pour trouver un métier et gagner honnêtement sa
vie), révèle-t-il un déficit de socialisation (dont l’école est, avec la famille, l’instance principale)
ou une remise en cause des normes dominantes, l’élève se détournant du système scolaire et de
ses valeurs pour en privilégier d’autres ? Évidemment, les trois interprétations peuvent s’avérer
valables, mais il n’est intéressant de les distinguer que si elles le sont à des degrés inégaux et
variables d’un individu à l’autre, c’est-à-dire si selon la situation l’une ou l’autre prévaut. Dans
cette perspective, il n’existerait pas une, mais des délinquances, et les différentes théories de la
déviance seraient plus ou moins pertinentes selon le type délinquant considéré. Pour la France,
Lagrange (2000) propose ainsi de distinguer deux délinquances juvéniles, l’une transgressive,
l’autre initiatique. La première correspond à une rupture, le plus souvent temporaire, avec l’environnement social et le milieu familial. Cette rupture serait consécutive à des difficultés
diverses, et toucherait tous les milieux sociaux. Au contraire, la délinquance initiatique, en plein
essor depuis les années 1980 dans les quartiers sensibles, constituerait une transgression socialisante, un acte initiatique donc conformiste, qui permet aux jeunes de mieux s’intégrer dans la
sous-culture déviante locale, et d’y entamer une véritable carrière déviante.
Cet article vise à mettre en relation différentes théories sociologiques de la déviance avec
divers profils délinquants observés lors d’une enquête en milieu scolaire, étant entendu que les
profils repérables empiriquement sont sans doute moins nombreux que les théories de la
déviance. Pour cela, on présentera d’abord les données disponibles, recueillies de mars à mai
1999, par questionnaire auto-administré, auprès d’un échantillon de 12 113 élèves (11 870
questionnaires exploitables), représentatif des collégiens (à partir de la quatrième) et lycéens de
la France métropolitaine, dans le cadre du dispositif européen ESPAD (European School Survey on Alcohol and Other Drugs). Une première analyse de ces données permettra de dégager
trois profils délinquants contrastés. Il s’agira ensuite de passer en revue quelques théories de la
déviance (théories des opportunités, du contrôle social, de la tension et des sous-cultures) susceptibles de rendre compte de ces profils, en précisant les hypothèses statistiques correspondantes, pour ensuite les tester et tenter de départager ces théories.
I. La délinquance juvénile auto-reportée en milieu scolaire
L’enquête ESPAD 1999
L’enquête ESPAD (
European School Survey on Alcohol and Other Drugs) fait partie du dispositif pérenne d’observation des usages, des attitudes et des opinions relatifs aux drogues, mis
en place par l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT) depuis 1997.
L’échantillon interrogé a été constitué par un sondage aléatoire stratifié à deux degrés (au sein
de chaque académie, tirage des établissements puis des classes, et sondage exhaustif des classes
choisies). Cette enquête, soutenue par le Conseil de l’Europe, est menée dans une trentaine de
pays européens à l’initiative du Conseil suédois pour l’information sur l’alcool et les autres
drogues. Pour 1999, le volet français a été réalisé par l’INSERM
[1] (Unité 472,
Santé de l’Adolescent), en partenariat avec l’OFDT et le ministère de l’Éducation nationale (MENRT)
[2]. Si elle
est centrée sur les drogues, l’enquête ESPAD comporte néanmoins toute une série de questions
relatives à d’autres conduites déviantes, incluant des violences corporelles, des prédations et
des dégradations (
cf. tableau I).
Tableau I:
Conduites déviantes dans l’enquête ESPAD.
Tableau I: Conduites déviantes dans l’enquête ESPAD.
Au cours des 12 derniers mois, selon quelle fréquence avez-vous… prévalence*
Frappé un de vos professeurs 1,8%
Été mêlé(e) à une bagarre à l’école ou au travail 25,0%
Pris part à une bagarre où un groupe de vos amis était confronté à un autre groupe 25,8%
Blessé quelqu’un suffisamment pour qu’il ait besoin de bandages ou d’un docteur 11,4%
Utilisé une arme de quelque sorte pour obtenir quelque chose de quelqu’un 2,5%
Pris quelque chose dans une boutique sans le payer 27,9%
Mis exprès le feu aux affaires de quelqu’un d’autre 2,5%
Abîmé exprès du matériel de l’école 16,4%
Eu des problèmes avec la police à cause de quelque chose que vous aviez fait 10,8%
Fait partie d’un groupe persécutant un individu 12,3%
Fait partie d’un groupe blessant physiquement un individu 8,0%
Fait partie d’un groupe commençant une bagarre avec un autre groupe 15,7%
Provoqué une bagarre avec un autre individu 15,0%
Volé quelque chose d’une valeur de 100 FF ou plus 10,6%
Entré par effraction quelque part pour voler 4,6%
Abîmé exprès des biens publics ou privés 12,7%
Vendu des objets volés 9,2%
Modalités proposées: jamais, une fois, deux fois, 3-4 fois, 5 fois ou plus.
* Proportion des enquêtés rapportant au moins une occurrence. Source: ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT.
Les actes les plus fréquemment avoués sont le vol à l’étalage (27,9%) et la participation à
une bagarre (25,0%), éventuellement entre groupes (25,8%). Les niveaux de prévalence sont
assez semblables à ceux obtenus lors de l’enquête CADIS
[3] réalisée en 1997 (Ballion, 1999a),
mais il n’est guère possible de préciser la comparaison : cette enquête utilise des formulations
différentes, se limite aux actes commis dans l’établissement scolaire ou son environnement
immédiat, et ne se limite pas aux douze derniers mois. Il convient bien sûr de considérer ces
prévalences avec prudence, d’autant que l’augmentation de la délinquance juvénile observée
ces dernières années, en France (ministère de l’Intérieur, 1997) comme ailleurs (Sprott, Snyder,
1999), suscite des récupérations et des détournements politiques malhonnêtes (ce qu’illustre
avec humour Kuhn, 1997). Apparues à la fin des années 1950, les enquêtes quantitatives sur la
délinquance auto-reportée ont connu un grand succès, mais ont aussi fait l’objet de nombreuses
critiques, en particulier au début des années 1980 : ainsi, si leurs résultats remettent en cause la
liaison entre niveau socio-économique et délinquance (Tittle
etal., 1978), il leur a été reproché
de sous-estimer les actes commis par les jeunes des classes inférieures (Kleck, 1982), mais
aussi de surestimer ceux commis par les jeunes des classes supérieures (Braithwaite, 1981).
Comme le remarquent Besnard (1987) ou Hagan et Mc Carthy (1998), ces enquêtes sont adaptées pour étudier les
peccadilles, plutôt que les crimes graves. De même l’enquête ESPAD est
mieux adaptée pour mesurer l’usage de produits licites ou banalisés (alcool, tabac ou cannabis)
que celui de substances moins consommées et plus stigmatisantes telles que l’héroïne ou le
crack. Toutefois, à ce jour, le questionnaire auto-administré semble l’outil le plus adéquat pour
les enquêtes portant sur des sujets « sensibles », et s’avère en particulier préférable à l’enquête
téléphonique (Turner
et al., 1992; Rodgers
et al., 1999; Beck, Peretti-Watel, 2001).
Diversité empirique des profils déviants
Pour synthétiser les réponses recueillies aux questions présentées dans le tableau I, une analyse factorielle a été réalisée (avec toutes ces questions en variables actives), suivie d’une classification ascendante hiérarchique. L’analyse factorielle permet de prendre en compte simultanément toutes les corrélations entre variables prises deux à deux : étant donné le caractère
ordonné des modalités proposées, on a réalisé une analyse en composantes principales (ACP),
qui traite les variables actives comme si elles étaient quantitatives
[4].
Le cercle des corrélations (cf. graphique 1) met en évidence un effet taille sur l’axe 1, autrement dit un cumul des déviances : tous les comportements déviants pris en compte dans l’analyse sont corrélés positivement entre eux. L’axe 2 oppose quant à lui les atteintes aux personnes
(bagarres, blessures) aux atteintes aux biens (vol, cambriolage, revente, vandalisme). Deux
conduites déviantes sont donc davantage corrélées si elles appartiennent au même type, autrement dit elles ont plus de chances d’être commises par un même individu : certains commettraient plutôt des atteintes aux biens, d’autres au contraire des atteintes aux personnes. Cette
distinction observée pour des conduites auto-reportées rejoint les analyses réalisées soit à partir des statistiques d’activité de la police et de la gendarmerie, soit à partir des enquêtes de victimation, qui séparent atteintes aux biens et atteintes aux personnes, prédations et violences, et
qui montrent que ces deux types de délits ont connu des évolutions contrastées (Lagrange,
1995; ministère de l’Intérieur, 1997; Robert et al., 1999).
À partir des axes factoriels générés par l’ACP, une classification ascendante hiérarchique
(CAH) permet de dégager des profils de réponses à la fois chacun très homogène et très différenciés entre eux. Une typologie en quatre profils a été retenue
[5]. Pour leur présentation nous
reprendrons l’énoncé des questions posées, afin que le lecteur ne perde pas de vue qu’il s’agit
d’actes déclarés dans le cadre d’un questionnaire fermé.
Graphique 1:
Cercle des corrélations (ACP sur les conduites déviantes).
ESPAD 99 – INSERM
Facteur 1– OFDT – MENRT
Un premier profil de réponses regroupe une large majorité d’enquêtés (78,7%), dont la plupart ne déclare aucune conduite déviante au cours des douze derniers mois :82,7%n’ont jamais
pris quelque chose dans une boutique sans le payer, (contre seulement 27,3% pour le reste de
l’échantillon), 83,0%n’ont jamais
été mêlés à une bagarre où un groupe d’amis était confronté
à un autre groupe (contre 35,4%), 83,3% n’ont jamais
été mêlés à une bagarre à l’école ou au
travail (contre 39,7%). Pour les autres conduites déviantes, la modalité
jamais recueille pour ce
profil entre 91,6% et 98,5%. Cette majorité « conformiste » compte 58,8% de filles (contre
32,3%pour le reste de l’échantillon), elle est aussi plus âgée (16,6 ans contre 16,3
[6] ), donc logiquement plus souvent scolarisée en LEGT (lycée d’enseignement général et technique), en particulier en première et en terminale.
Un second profil réunit un adolescent interrogé sur dix (10,4%). Il se caractérise par des
atteintes aux biens occasionnelles. Parmi ses membres, 70,4% déclarent avoir pris quelque
chose dans une boutique sans le payer, deux fois ou plus au cours des douze derniers mois
(contre seulement 16,8% pour l’ensemble de l’échantillon) et 30,0% ont volé quelque chose
d’une valeur de 100 FF ou plus une ou deux fois (contre 7,2%pour l’ensemble de l’échantillon).
Outre ces prédations, la vente d’objets volés est aussi plus fréquemment déclarée par ce profil,
quoique dans une moindre mesure (une ou deux fois pour 19,6% d’entre eux, contre 5,5% pour
l’ensemble). Cette vente s’avérant nettement plus rare que le vol lui-même, on peut supposer que
ce dernier est davantage motivé par une volonté d’appropriation pour soi, plutôt qu’intégré dans
un circuit vol-recel-revente. À ces prédations s’ajoutent des actes de vandalisme, parfois considérés comme relevant d’une délinquance expressive (Lagrange, 2000), dans la mesure où ils ne
profitent pas matériellement à celui qui les commet : au sein de ce profil, 43,2%des adolescents
ont abîmé exprès des biens publics ou privés une ou deux fois dans l’année (contre 11,1% dans
l’ensemble), 51,5% ont abîmé exprès du matériel de l’école une, deux, cinq fois ou plus (contre
14,6%dans l’ensemble). Ces atteintes aux biens correspondent à des adolescents plus jeunes (ils
ont en moyenne 16,3 ans), en majorité des garçons (ils sont ici 55,7%, contre 48,2% dans l’ensemble de l’échantillon), un peu plus souvent élèves en troisième ou en BEP.
Le troisième profil de réponses (7,3% des élèves interrogés) se caractérise par des atteintes
aux personnes occasionnelles : avoir pris part à une bagarre où un groupe d’amis était
confronté à un autre groupe(deux fois ou plus :75,9%contre 11,3%dans l’ensemble), été mêlé
à une bagarre à l’école ou au travail (deux fois ou plus : 67,0% contre 11,3%), fait partie d’un
groupe commençant une bagarre avec un autre groupe (une ou deux fois : 48,7% contre
12,3%), provoqué une bagarre avec un autre individu (une ou deux fois : 44,9% contre 11,7%)
ou encore blessé quelqu’un suffisamment pour qu’il ait besoin de bandages ou d’un docteur
(une ou deux fois : 42,3% contre 9,4%). Ces adolescents bagarreurs ont en moyenne 16,3 ans,
un quart est scolarisé en lycée professionnel, la moitié au collège (avec une sur-représentation
des sections spécialisées, qui regroupent des élèves en grande difficulté scolaire : SEGPA,
CLIPA, CPA). Enfin, ce profil s’avère très masculin (75,8%de garçons).
Le dernier profil regroupe 3,5% des élèves interrogés, qui cumulent les atteintes. La moitié
(51,1%) déclare avoir vendu des objets volés cinq fois ou plus au cours des douze derniers mois
contre seulement 2,4% dans l’ensemble de l’échantillon, 43,4% ont volé quelque chose d’une
valeur de 100 FF ou plus cinq fois ou plus (contre 2,1%), 61,1% ont pris quelque chose dans
une boutique sans le payer cinq fois ou plus (contre 6,5%), 32,0% ont pris part à une bagarre
ou un groupe d’amis était confronté à un autre groupe cinq fois ou plus (contre 2,8%), enfin
29,1% ont abîmé exprès du matériel de l’école cinq fois ou plus (contre 2,6%). Ce profil est le
plus jeune (16,1 ans en moyenne) et le plus masculin (85,0%de garçons). Les élèves de collège,
de l’enseignement professionnel et des sections spécialisées sont sur-représentés, ainsi que
ceux scolarisés en ZEP (zone d’éducation prioritaire), deux fois plus nombreux dans ce profil
que dans l’ensemble de l’échantillon. On retrouve donc ici la relation entre ZEP et conduites
délictueuses déjà mise en évidence par Ballion (1999b).
Si la sur-représentation des garçons dans les trois profils déviants était éminemment prévisible, les écarts d’âge, en apparence modestes mais statistiquement très significatifs, le sont
moins. Trois interprétations de ce résultat sont envisageables. D’abord, cet écart peut traduire
une réalité : les plus jeunes commettraient davantage d’actes délinquants que leurs aînés. Il
s’agirait alors soit d’un
effet âge (les aînés se seraient assagis, la fin de l’enseignement secondaire coïnciderait avec la fin de la crise d’adolescence et de la délinquance transgressive ou
expressive qui peut lui être associée), soit d’un
effet génération (les cohortes les plus jeunes
seraient plus délinquantes que les précédentes). Ensuite, un biais déclaratif est envisageable :il
est possible que les plus jeunes sur-déclarent leurs conduites déviantes et/ou que les plus âgés
les sous-déclarent. Enfin, il ne faut pas négliger un biais de sélection : la délinquance autoreportée est étroitement corrélée à l’échec scolaire, donc à une sortie précoce du système éducatif. Les délinquants de l’enquête ESPAD sembleraient donc relativement jeunes, tout simplement parce qu’à partir de 16 ans (fin de la scolarité obligatoire) une bonne partie sinon la
plupart ne serait plus incluse dans la population concernée par l’enquête. Cette troisième interprétation a notre préférence, en particulier parce qu’elle peut être étayée empiriquement,
comme on le verra bientôt
[7]. Notons déjà que les filières courtes (BEP, sections spécialisées)
sont sur-représentées au sein des profils déviants.
Profils déviants et usages de produits psychoactifs
Pour compléter ces profils, l’enquête ESPAD permet de prendre en compte les usages de
substances psychoactives licites et illicites (cf. tableau II). La relation entre délinquance et
usages de drogues a fréquemment été explorée, elle est devenue un lieu commun nourri par des
récits spectaculaires (Anslinger, Oursler, 1961) et une ressource pour certains discours politiques
(Setbon, 1995). Si cette relation est statistiquement indéniable, reste à l’interpréter. Elle peut par
exemple résulter d’un biais de déclaration et de sélection :Cohen (1999) remarque fort justement
que si les détenus interrogés mettent souvent en cause les substances qu’ils auraient ingérées
avant de commettre un crime, il faut relativiser ces déclarations, d’abord parce qu’elles sont un
moyen de nier leur responsabilité (Sykes, Matza, 1957), ensuite parce que les délinquants qui
agissent sous l’emprise d’une drogue ont plus de chances que les autres d’être arrêtés.
Par ailleurs, il n’y a pas nécessairement de relation de cause à effet entre délinquance et
usage de substances psychoactives : elles peuvent être deux symptômes des mêmes problèmes
psychologiques (Osgood etal., 1988), ou deux facettes d’un style de vie cohérent (Brochu, Brunelle, 1997), en particulier si ce style de vie inclut de fréquentes sorties hors de tout contrôle
parental, et offre donc des opportunités d’usage (Osgood et al., 1996). Dans une synthèse de la
littérature consacrée à la relation entre alcool, drogues et violence, Parker et Auerhahn (1998)
soulignent deux résultats cruciaux : d’une part, au niveau des effets pharmacologiques induits
par les différentes substances licites ou illicites, seul l’alcool est étroitement associé aux comportements violents; d’autre part, les relations entre usages de substances et violence dépendent
avant tout du contexte social dans lequel ces usages se déroulent et acquièrent une signification
pour leur auteur et ses pairs. Par exemple, dans un contexte culturel particulier, qui associe à la
cigarette toute une symbolique virile, le tabagisme peut s’avérer corrélé à la violence, tandis que
les usages d’alcool et de substances illicites ne le sont pas (Watts, Wright, 1990).
Même si les croisements entre l’usage de différentes substances et les conduites déviantes
sont présentés dans le même tableau, des interprétations distinctes selon les substances peuvent
être proposées pour rendre compte des relations observées. Notons d’abord que quelle que soit
la substance considérée (alcool, tabac, cannabis, produit à inhaler), les usages au cours des 30
derniers jours sont plus fréquents pour les trois profils déviants, et atteignent leur maximum
pour le profil qui cumule les atteintes. Pour l’ensemble des produits, licites ou illicites, trois
interprétations complémentaires sont envisageables : la délinquance et l’usage de ces produits
traduisent tous deux un moindre respect de l’autorité parentale, qui proscrit habituellement ces
pratiques (théorie du contrôle social); ou sont deux conséquences du temps passé hors du domicile, pour des sorties solitaires ou entre amis, qui fournissent des occasions (théorie des opportunités); ou encore ce sont deux éléments d’un style de vie caractérisé par des prises de risque,
un faible intérêt pour la santé et un horizon temporel court. Pour les deux substances illicites, on
peut supposer que l’insertion dans une sous-culture déviante organisée donne aussi accès plus
facilement à des produits qui font l’objet d’un trafic.
Tableau II:
Profils déviants et usages de produits psychoactifs.
Tableau II: Profils déviants et usages de produits psychoactifs.
Pas Atteintes Atteintes aux Cumul des
d’atteintes aux biens personnes atteintes
Au cours des 30 derniers jours… % en colonnes
avoir été ivre 3 fois ou plus 3,3% 8,4% 13,1% 22,5%
avoir bu 5 verres d’affilée 3 fois ou plus 8,8% 17,6% 26,5% 35,0%
avoir fumé plus de 10 cigarettes par jour 6,0% 12,1% 13,4% 20,6%
avoir fumé du cannabis 10 fois ou plus 4,5% 13,3% 10,6% 29,1%
avoir pris 1 fois ou plus un produit à inhaler 1,2% 4,9% 3,9% 14,7%
Ensemble 78,1% 10,4% 7,3% 3,5%
N 9345 1239 867 419
Source: ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT.
ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT
Enfin, pour l’alcool seul, il est possible qu’il se trouve plus directement à l’origine d’actes
de violences : d’une part l’alcool perturbe les interactions entre individus, parce qu’une personne qui a bu dispose d’un registre comportemental et verbal réduit (Fagan, 1990), d’autre
part l’alcool joue également un rôle désinhibant qui conduit parfois à transgresser les normes
usuelles de bienséance (Parker, Auerhahn, 1998). De fait, ce sont ici les deux profils caractérisés par de nombreuses atteintes aux personnes qui ont la plus forte proportion de membres
déclarant au moins trois ivresses ou trois binge drinking (boire au moins 5 verres d’affilée) au
cours des 30 derniers jours. Ce sont d’ailleurs ces usages de l’alcool qui permettent de distinguer les profils atteintes aux biens et atteintes aux personnes, qui ont des prévalences semblables pour les autres substances. La relation entre violence et alcool peut être illustrée plus
directement : 10,7%des membres du profil cumul des atteintes et 11,1%des membres du profil atteintes aux personnes déclarent avoir déjà été mêlés à une bagarre à cause de leur
consommation d’alcool, contre respectivement 6,0% et 2,1% pour les profils atteintes aux
biens et aucune atteinte. Plus généralement, dans le même ordre des profils, la proportion
d’enquêtés déclarant avoir déjà eu un problème à cause de leur usage d’alcool (bagarre ou dispute; accident, blessure ou hospitalisation; problèmes avec les amis, les parents, les professeurs ou la police; rapport sexuel regretté ou non protégé…) atteint respectivement 37,5%,
30,1%, 23,6% et 12,3%.
Bref, plus les atteintes déclarées sont nombreuses, plus les niveaux d’usage de produits psychoactifs sont élevés. Toutefois, la généralité même de ce résultat, valable quelle que soit la
substance et ses effets sur l’organisme, invite à en nuancer l’interprétation, et en particulier à ne
pas voir là une relation de cause à effet. Pour tenter d’expliquer les atteintes déclarées en milieu
scolaire, mieux vaut se tourner vers les théories sociologiques de la déviance.
II. Théories de la déviance et profils déviants
Profils déviants et opportunités
La théorie des opportunités permet de rendre compte de tendances lourdes observées aprèsguerre :la prospérité économique, la circulation accrue des biens et des personnes ou encore la
désertion des domiciles (consécutive à l’activité des deux conjoints) engendrent une augmentation des délits d’appropriation, car elles en multiplient les opportunités (Cohen, Felson, 1979;
Lagrange, 1999). Au niveau individuel, cette théorie a aussi été utilisée pour analyser les
atteintes déclarées lors des enquêtes de victimation, le style de vie des proies étant considéré
sous l’angle des opportunités qu’il offre aux prédateurs(Miethe, Meier, 1990). Concernant non
plus cette fois les atteintes subies mais les atteintes perpétrées par l’enquêté, la théorie des
opportunités jette un regard original sur la genèse de l’acte déviant. Elle met l’accent non pas
sur la personnalité du délinquant, sur d’éventuels troubles affectifs ou psychologiques, sur une
socialisation déficiente ou sur l’immersion dans une sous-culture particulière, mais plutôt sur
les circonstances qui rendent possible, dans une situation donnée, l’acte déviant. Bref cet acte
serait dans une certaine mesure spontané, fortuit plutôt que planifié par le délinquant, et dépendrait du mode de vie de celui-ci, de ses habitudes, des activités routinières qui occupent son
quotidien et lui fournissent éventuellement des opportunités de commettre un tel acte (Osgood
et al., 1996). Cette approche n’est pas sans rappeler celle de Becker (1985), qui considère que
les premiers actes déviants sont souvent accidentels, et n’ont comme condition nécessaire
qu’un certain détachement à l’égard des normes établies, ou encore une dérive, une hésitation
entre conformisme et déviance mais pas (ou du moins pas encore) un franc rejet des valeurs
conventionnelles (Matza, 1964).
Les activités routinières dont il est question ici n’ont pas une finalité déviante, mais elles
offrent simplement des opportunités, en premier lieu si elles se déroulent en dehors du domicile, dans des espaces publics ou semi-publics. Ainsi les activités hors domicile, et notamment
la pratique sportive, sont statistiquement associées aux actes de délinquance (Hundleby, 1987),
et de même les sorties récréatives nocturnes s’avèrent le meilleur prédicteur des usages de
drogues (Wallace, Bachman, 1991). Ces activités fournissent d’autant plus d’opportunités
qu’elles ne sont pas structurées, laissent une grande liberté aux adolescents (par exemple flâner
dans la rue plutôt qu’aller au cinéma), et surtout se déroulent hors du contrôle de toute figure
d’autorité(un adulte responsable :un parent, un enseignant, un arbitre, un vigile…). On voit ici
que la théorie des opportunités recouvre en partie celle du contrôle social. Toutefois, comme
l’écrivent avec humour Osgood etal.(1996), il est plus facile de fumer un joint lorsque son père
n’est pas dans les parages, quelles que soient les relations que l’on entretient avec lui : ce n’est
donc pas la qualité mais l’intensité des relations familiales qui aurait un impact sur les opportunités déviantes. Ces opportunités sont également plus nombreuses en présence de pairs : ceux-ci facilitent certains actes de délinquance (ils peuvent prêter main forte lors d’une bagarre ou
faire le guet pour un vol à l’étalage) et accroissent le prestige qu’en retire leur auteur (dont la
délinquance devient alors une performance d’autant plus profitable qu’elle est accomplie
devant un large public). Cet accent mis sur la sociabilité juvénile et les sorties entre pairs se rapproche des théories relatives aux sous-cultures déviantes. En pratique, il est d’ailleurs difficile
de déterminer si l’opportunité déviante est la conséquence fortuite de la sortie ou son objectif
explicite. En revanche, si le basculement dans une sous-culture déviante est souvent présenté
comme la conséquence de difficultés socio-économiques, la théorie des opportunités fait l’hypothèse inverse :plus son statut socio-économique est élevé, plus un adolescent dispose des ressources nécessaires (temps libre, argent de poche) aux activités routinières susceptibles de
générer des situations propices aux actes déviants (Agnew, 1990).
Pour opérationaliser cette théorie à partir des données ESPAD, il s’agit maintenant de proposer des hypothèses, qui seront ensuite testées en contrôlant les effets de l’âge et du sexe. Ces
hypothèses portent sur la relation statistique entre une variable à expliquer (l’appartenance à un
profil déviant particulier) et différentes variables explicatives. Comme la variable à expliquer
est catégorielle, avec quatre modalités non ordonnées, on aura recours à une régression logistique multinomiale (Mc Cullagh, Nelder, 1989; Stokes etal., 1995).
- Hypothèse 1 : des activités routinières, c’est-à-dire ici pratiquées au moins une fois par
semaine, a priori anodines, c’est-à-dire non déviantes, mais qui se déroulent souvent entre
pairs et en dehors d’un contrôle adulte, sont corrélées positivement aux profils déviants :faire
un tour en mobylette ou en moto juste pour s’amuser; sortir pour la soirée (en discothèque,
au café, à une fête…); participer activement à un sport ou faire de l’exercice, en particulier si
l’adolescent n’est pas inscrit dans un club (et échappe donc davantage au contrôle adulte);
- Hypothèse 2 : le contrôle parental est affaibli, sans que les relations familiales soient altérées :les profils déviants correspondraient donc à des adolescents dont les parents ne savent
pas toujours où ils passent le samedi soir, sans que la relation avec le père soit jugée insatisfaisante par le jeune interrogé;
- Hypothèse 3 :les profils déviants sont sur-représentés parmi les jeunes de niveau socio-éco-nomique élevé, c’est-à-dire ici dont l’un des parents (ou les deux) est (sont) diplômé(s) de
l’enseignement supérieur.
Le tableau III présente les résultats obtenus pour ces trois hypothèses, à sexe et âge contrôlés. Pour les profils déviants, la modalité de référence est l’appartenance au premier type :
aucune atteinte. Les résultats se lisent de la façon suivante : toutes choses égales par ailleurs
(c’est-à-dire les autres variables introduites dans le modèle étant contrôlées), un garçon a 1,60
fois plus de chances qu’une fille d’appartenir au profil
atteintes aux biens plutôt qu’au profil
aucune atteinte, ce rapport des chances passant à 3,40 lorsque l’on compare cette fois les profils
atteintes aux personnes et
aucune atteinte. Pour les variables explicatives quantitatives
(l’âge et le nombre de parents diplômés de l’enseignement supérieur), l’
odds ratio mesure la
variation du rapport des chances induite par une unité supplémentaire
[8].
L’hypothèse 1 s’avère globalement vérifiée pour les trois profils caractérisés par des
atteintes. Toutefois, si les sorties récréatives (faire un tour en moto ou en mobylette, sortir pour
la soirée) sont toujours très significativement associées aux atteintes, l’activité sportive permet
de départager les trois profils. D’une part, les odds ratios ne sont pas significatifs pour le profil
cumul des atteintes. D’autre part, pour le profil atteintes aux personnes la pratique en club
s’avère plus discriminante que la pratique hors club (1,56>1,34), tandis que l’inverse est vrai
pour le profil atteintes aux biens, même si la différence n’est cette fois pas significative
(1,20>1,18). L’hypothèse 1 n’est donc pleinement vérifiée pour aucun des trois profils, mais
elle l’est davantage pour les atteintes aux biens. L’hypothèse 2 n’est qu’à moitié vérifiée, et ce
quel que soit le profil considéré :les jeunes dont les parents ne savent pas toujours où ils passent
le samedi soir appartiennent plus souvent à un profil déviant qu’au profil aucune atteinte, mais
ils ont aussi toujours des relations jugées moins souvent satisfaisantes avec leur père. Enfin, l’hypothèse 3 s’avère d’une part imparfaitement vérifiée pour les atteintes aux biens, avec une relation positive mais non significative de justesse (p=0.076) entre ces atteintes et le nombre de
parents diplômés du supérieur; d’autre part très significativement rejetée pour les deux autres profils (relation nettement négative, avec des odds ratiosinférieurs à 1 :respectivement 0,78 et 0,69).
Tableau III:
Modèle logistique multinomial:profils déviants et opportunités.
Tableau III: Modèle logistique multinomial:profils déviants et opportunités.
Profil de référence:aucune atteinte Atteintes aux biens Atteintes Cumul
aux personnes des atteintes
odds ratios
Sexe
Garçon 1.60 *** 3.40 *** 6.58 ***
Référence: fille-1- -1- -1-Âge (en années) 0.87 *** 0.84 *** 0.84 ***
Parents diplômés du supérieur 1.10 ns 0.78 *** 0.69 ***
Activité sportive
Au moins 1 fois/semaine, hors club 1.20 * 1.34 ** 0.94 ns
Au moins 1 fois/semaine, en club 1.18 * 1.56 *** 1.12 ns
Référence: moins d’1 fois/semaine-1- -1- -1-Faire un tour en moto pour s’amuser
Au moins 1 fois/semaine 1.23 ** 2.05 *** 2.34 ***
Référence: moins d’1 fois/semaine-1- -1- -1-Sortir pour la soirée (fête, café, boîte)
Au moins 1 fois/semaine 1.48 *** 2.47 *** 3.32 ***
Référence: moins d’1 fois/semaine-1- -1- -1-Où l’enquêté passe le samedi soir
Les parents ne le savent pas toujours 2.45 *** 2.09 *** 3.77 ***
Référence: ils le savent toujours-1- -1- -1-Relation avec son père
Pas très satisfait, pas satisfait du tout 1.83 *** 1.71 *** 2.68 ***
Référence: autre réponse-1- -1- -1-***, **, *, ns: respectivement significatif aux seuils 0.001,0.01,0.05 et non significatif.
Source: ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT.
ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT
Au final, seul le profil
atteintes aux biens s’avère donc partiellement compatible avec les
trois hypothèses statistiques testées pour la théorie des opportunités
[9]. Pour ce profil, les résultats non conformes à ces hypothèses suggèrent de s’intéresser maintenant à la théorie du
contrôle social. En effet celle-ci peut rendre compte de l’absence de relation observée entre
diplôme des parents et atteintes déclarées, comme de la relation positive entre atteintes et insatisfaction de l’enquêté à l’égard de sa relation avec son père.
Profils déviants et contrôle social
La théorie du contrôle social a déjà été évoquée plus haut : elle met l’accent sur l’affaiblissement des liens sociaux entre l’adolescent et les institutions familiale et scolaire, et fait écho à
la délinquance transgressive évoquée par Lagrange (2000) pour la France contemporaine. Par
ailleurs, elle se distingue aussi par les relations auxquelles elle ne s’intéresse pas. D’abord, la
délinquance engendrée par un contrôle social insuffisant toucherait de façon sensiblement uniforme les différents milieux sociaux (Hirschi, 1969). Ensuite, cette théorie ne postule pas
nécessairement qu’une forte influence des pairs se substitue au contrôle familial pour orienter
l’individu vers des pratiques délinquantes (Heimer, Matsueda, 1994). De ces quelques rappels
nous pouvons déduire quatre hypothèses empiriques :
- Hypothèse 1 : les profils déviants correspondent à des jeunes qui échappent au contrôle
familial (leurs parents ne savent pas toujours où ils passent le samedi soir) et rejettent l’autorité parentale (relation avec son père jugée insatisfaisante par l’enquêté);
- Hypothèse 2 :ils correspondent aussi à des adolescents qui portent un jugement critique sur
l’école (ils déclarent ne pas l’aimer cette année), et n’hésitent pas à sécher les cours (au
moins une fois dans l’année);
- Hypothèse 3 : l’appartenance à un profil déviant est indépendante du niveau socio-écono-mique, approché ici par le nombre de parents diplômés du supérieur;
- Hypothèse 4 : cette appartenance est également indépendante de la qualité des relations
avec les amis (jugées ou non très satisfaisantes).
Le tableau IV indique les résultats correspondants à ces hypothèses, testées à sexe et âge
contrôlés, et se lit comme le tableau III. Les deux premières hypothèses s’avèrent très significativement vérifiées pour les trois profils caractérisés par des déviances, en particulier pour le
profil
cumul des atteintes. Ce n’est pas étonnant puisque la plupart des théories de la déviance
postulent une relation positive entre désocialisations familiale et scolaire d’une part, délinquance d’autre part. En revanche, toutes choses égales par ailleurs, les adolescents dont les
parents ne sont pas diplômés du supérieur, et qui sont très satisfaits de leurs relations avec
leurs pairs, ont plus de chances d’appartenir aux profils
atteintes aux personnes et
cumul des
atteintes. Pour ces deux profils, les hypothèses 3 et 4 sont donc très nettement infirmées. Reste
alors le profil
atteintes aux biens, qui vérifie bien ces deux hypothèses : quels que soient le
nombre de parents diplômés du supérieur et le jugement porté sur les relations avec les amis,
un adolescent n’a pas plus de chances d’appartenir au profil
atteintes aux biens qu’au profil
aucune atteinte
[10].
Déjà partiellement compatible avec la théorie des opportunités, le profil atteintes aux biens
vérifie donc bien les hypothèses posées pour la théorie du contrôle social. Ces deux théories
n’étant pas inconciliables, nos résultats suggèrent donc que leur articulation rend bien compte
de l’appartenance à ce profil, qui réunit un enquêté sur dix, et se caractérise par des atteintes aux
biens occasionnelles. En revanche, les deux autres profils déviants (atteintes aux personnes,
cumul des atteintes) réfutent les hypothèses choisies ici pour ces théories. Pour ces profils, les
résultats observés pour le diplôme des parents et les relations avec les pairs suggèrent plutôt de
mobiliser les théories de la tension et des sous-cultures déviantes.
Tableau IV:
Modèle logistique multinomial: profils déviants et contrôle social.
Tableau IV: Modèle logistique multinomial: profils déviants et contrôle social.
Profil de référence:aucune atteinte Atteintes aux biens Atteintes Cumul
aux personnes des atteintes
odds ratios
Sexe
Garçon 1.66 *** 4.12 *** 7.80***
Référence: fille-1- -1- -1-Âge (en années) 0.80 *** 0.83 *** 0.78 ***
Parents diplômés du supérieur 1.04 ns 0.77 *** 0.66 ***
Cette année, l’enquêté aime l’école
Peu ou pas du tout 2.00 *** 1.81 *** 3.09 ***
Référence: beaucoup à moyennement-1- -1- -1-Sécher les cours au cours de l’année
Au moins 1 fois 3.36 *** 2.12 *** 5.37 ***
Référence:jamais-1- -1- -1-Relation avec son père
Pas très satisfait, pas satisfait du tout 1.50 *** 1.51 *** 2.18 ***
Référence: autre réponse-1- -1- -1-Où l’enquêté passe le samedi soir
Les parents ne le savent pas toujours 2.11 *** 2.10 *** 3.50 ***
Référence: ils le savent toujours-1- -1- -1-Relations avec ses amis
Très satisfait 0.99 ns 1.36 *** 1.50 ***
Référence: autre réponse-1- -1- -1-***, **, *, ns: respectivement significatif aux seuils 0.001,0.01,0.05 et non significatif.
Source: ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT.
ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT.
Profils déviants, théories de la tension et des sous-cultures
La théorie mertonienne de la déviance met l’accent sur l’incapacité à accéder aux moyens
légitimes de la réussite sociale. Elle conduit donc à souligner le poids des inégalités sociales :les
individus issus de milieux défavorisés, et/ou en situation d’échec scolaire, auront davantage tendance à se tourner vers des moyens de réussite illégitimes, donc des pratiques délinquantes. Cette
optique est sans doute plus complémentaire que concurrente avec les théories des sous-cultures
déviantes (Ogien, 1995):celles-ci complètent la proposition de Merton, la consolident, en s’intéressant à l’accès aux moyens illégitimes, et en soulignant le rôle des pairs au cours d’un processus de socialisation spécifique, qui inclut l’apprentissage des techniques et des rationalisations
nécessaires aux actes délinquants (en particulier Cloward, Ohlin, 1960; et plus récemment
Hagan, Mc Carthy, 1998, qui introduisent dans ce schéma la notion de capital social).
La délinquance n’est plus ici une transgression exprimant une carence affective ou un
manque de confiance en soi, c’est au contraire un acte valorisant et intégrateur, par lequel l’adolescent s’affirme, affirme son appartenance au groupe et y acquiert du prestige (Cohen, 1955):
on peut donc s’attendre à ce que cette délinquance soit associée à une forte estime de soi,
comme l’indiquent certaines études sur les relations entre violences et estime de soi (Kernis et
al., 1989; Baumeister et al., 1996). Toutefois les travaux de Matza (1964) invitent à relativiser
l’approche en terme de sous-cultures : celles-ci ne sont pas entièrement étanches aux valeurs
dominantes, l’individu doit aussi savoir vivre dans la société qui englobe sa sous-culture, il ne
peut s’en isoler totalement. L’adolescent qui commet des actes délictueux se trouve ainsi pris
entre deux mondes, entre lesquels il dérive pour un certain temps, n’ayant pas encore choisi
définitivement l’un des deux. Cette tension est anxiogène, et l’on peut donc supposer qu’elle se
matérialise par des symptômes dépressifs. La relation entre conduites déviantes et dépressivité
a déjà été mise en évidence lors d’une enquête en milieu scolaire par Choquet et Ledoux
(1994). Toutefois ces auteurs commentent très peu leurs résultats et semblent considérer que les
conduites déviantes sont des signes de malaise, s’abandonnant ainsi à une interprétation pathologique de la déviance, présentée comme un trouble du comportement (Choquet et al., 2001).
Au contraire, nous supposons ici que les symptômes dépressifs sont au moins autant la conséquence que la cause des conduites déviantes.
L’estime de soi et la dépressivité seront ici mesurées respectivement par les échelles de
Rosenberg (Owens, 1994; Rosenberg et al., 1995) et de Kandel (Kandel, Davies, 1992; Choquet, Ledoux, 1994). Les items constitutifs de ces échelles sont donnés en annexe. Nous testons
cette fois les hypothèses suivantes :
- Hypothèse 1 : les profils déviants sont sur-représentés parmi les adolescents de moindre
niveau socio-économique (parents non diplômés du supérieur);
- Hypothèse 2 : ils sont aussi sur-représentés parmi les adolescents en situation d’échec scolaire (filière : section spécialisée ou enseignement professionnel; résultats : note moyenne
au dernier trimestre inférieure à 8/20);
- Hypothèse 3 : les adolescents appartenant à un profil déviant ont des relations plus étroites
avec leurs pairs, ils sont plus souvent très satisfaits de leurs relations avec leurs amis;
- Hypothèse 4 : ces adolescents se distinguent à la fois par une forte estime de soi et la présence de symptômes dépressifs (échelles de Rosenberg et Kandel).
Au vu du tableau V, il apparaît clairement que le profil
atteintes aux biens ne vérifie pas les
hypothèses posées, ce que suggéraient déjà nos précédents résultats : si les hypothèses 2 et 4
sont à moitié vérifiées (liaisons positives avec la moyenne scolaire mais pas avec la filière, avec
la dépressivité mais pas avec l’estime de soi), les hypothèses 1 et 3 ne le sont pas du tout. En
revanche, les quatre hypothèses sont validées pour les deux autres profils, en particulier pour le
cumul des atteintes. Pour ce profil, considérons par exemple un premier adolescent dont les
deux parents sont diplômés du supérieur, et dont la moyenne scolaire est supérieure ou égale à
8/20, et un second adolescent dont aucun des parents n’a un tel diplôme, et dont la moyenne est
inférieure à 8/20. Toutes choses égales par ailleurs (et notamment à sexe et âge contrôlés), le
second a 5 fois plus de chances que le premier de cumuler les atteintes
[11].
Reste enfin à mieux distinguer les profils
atteintes aux personnes et
cumul des atteintes. Il
est possible que leurs membres diffèrent en degré plus qu’en nature :le profil caractérisé par un
cumul des atteintes est plus masculin (quel que soit le modèle statistique considéré
[12] ), ses
membres ont plus d’opportunités de commettre des actes de délinquance (plus souvent, ils font
un tour en moto juste pour s’amuser, sortent pour la soirée, et leurs parents ignorent où ils passent leur samedi soir
[13] ), rejettent davantage encore les contrôles scolaire ou familial (ils aiment
moins l’école, sèchent les cours plus souvent, jugent moins satisfaisante leur relation avec leur
père
[14] ) et se trouvent dans des situations socio-économique et scolaire plus difficiles (parents
moins souvent diplômés du supérieur, moyenne scolaire plus fréquemment inférieure à 8/20
[15] ).
Concernant les opportunités qui s’offrent à ces deux profils déviants, remarquons encore que
les élèves du profil
atteintes aux personnes sont plus souvent scolarisés dans des régions en difficulté économique (les académies du Nord et de l’Est), tandis que ceux du profil
cumul des
atteintes sont sur-représentés dans le Bassin Parisien, réputé plus prospère.
Tableau V:
Modèle logistique multinomial: profils déviants, tension et sous-culture.
Tableau V: Modèle logistique multinomial: profils déviants, tension et sous-culture.
Profil de référence:aucune atteinte Atteintes aux biens Atteintes Cumul
aux personnes des atteintes
odds ratios
Sexe
Garçon 2.42 *** 5.75 *** 12.34***
Référence: fille-1- -1- -1-Âge (en années) 0.88 *** 0.82 *** 0.86 ***
Parents diplômés du supérieur 1.04 ns 0.81 ** 0.70 ***
Filière scolaire
Section spécialisée ou professionnelle 1.14 ns 1.91 *** 1.69 ***
Référence: général, technique-1- -1- -1-Moyenne scolaire du dernier trimestre
Inférieure à 8/20 1.67 *** 1.79 *** 2.52 ***
Référence: au moins 8/20-1- -1- -1-Relations avec ses amis
Très satisfait 0.98 ns 1.30 ** 1.36 **
Référence: autre réponse-1- -1- -1-Estime de soi (échelle de Rosenberg)♦ 1.01 ns 1.02 ** 1.04 ***
Dépressivité (échelle de Kandel)♦ 1.10 *** 1.11 *** 1.16 ***
***, **, *, ns: respectivement significatif aux seuils 0.001,0.01,0.05 et non significatif.
♦ Pour les deux échelles, les odds ratios peuvent être à la fois très proches de 1 et très significatifs, car ils mesurent l’impact d’une seule
unité supplémentaire, sachant que leurs amplitudes respectives sont de 32 unités (pour l’échelle de Rosenberg) et 21 unités (pour
l’échelle de Kandel).
Source: ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT.
ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT
En se fondant sur certaines analyses antérieures, on pourrait envisager une distinction plus
radicale. Ainsi, Cloward et Ohlin (1960) différencient en particulier deux types de sous-cultures
déviantes : l’une est intégrée, encadrée par des délinquants confirmés qui orientent les jeunes
vers des prédations lucratives, tandis que l’autre est désorganisée, et se traduit davantage par
des violences et des actes de vandalisme. Cette seconde sous-culture est assez similaire à celle
étudiée par Cohen (1955), décrite comme violente, non-utilitaire et caractérisée par un hédonisme à court terme. De fait, le profil cumul des atteintes est par définition plus utilitaire que le
profil atteinte aux personnes, puisqu’il s’en distingue par des prédations plus nombreuses, ainsi
que par la vente d’objets volés. Par ailleurs, il semble aussi que les membres du premier de ces
profils soient mieux intégrés dans des réseaux délinquants, du moins concernant le trafic de
substances psychoactives illicites. En effet, ils sont plus nombreux à juger qu’il leur serait assez
facile ou très facile de se procurer divers produits (cf. graphique 2): hormis pour les deux sub-stances les plus banalisées (cannabis et produits à inhaler), cette proportion est toujours près de
deux fois supérieure pour le profil cumul des atteintes.
Graphique 2:
Profils déviants et accès estimé aux drogues illicites
Toutefois, le parallèle avec les analyses de Cloward, Ohlin et Cohen est difficile à étayer.
On aurait ainsi pu s’attendre à ce qu’une sous-culture moins intégrée et plus portée à la violence
réunisse des individus qui boivent et s’enivrent davantage, et déclarent aussi plus souvent avoir
connu des problèmes à cause de leur consommation d’alcool, tandis que les délinquants mieux
intégrés resteraient plus sobres. Tel n’est pas le cas : les enquêtés qui cumulent les conduites
déviantes déclarées sont aussi ceux qui mentionnent le plus grand nombre d’ivresses ou de
binge drinking au cours des 30 derniers jours (
cf. tableau II), et qui avouent le plus souvent
avoir déjà connu des problèmes suite à leur consommation d’alcool. Enfin, comme le rappelle
Coslin (1999), les
bandes de jeunes ne sont pas un phénomène inédit : la France a connu les
blousons noirs, et auparavant les
apaches. Par contre, les difficultés que connaissent aujourd’hui les jeunes sur le marché de l’emploi pourraient les encourager à pérenniser un style de vie
déviant qui autrefois n’était qu’un prélude à l’intégration sociale. Dans une certaine mesure, le
profil
atteintes aux personnes pourrait s’avérer plus transitoire, plus typiquement adolescent
que le
cumul des atteintes. Ainsi, si de façon générale les profils déviants déclarent davantage
de loisirs et de sorties récréatives, celui qui cumule les atteintes se caractérise par une sociabilité plus exclusivement orientée vers les activités non structurées et entre pairs. Relativement au
profil
atteintes aux personnes, les membres de ce profil déclarent plus souvent des balades en
moto et des sorties pour la soirée, mais plus rarement des loisirs encadrés ou individuels : leur
pratique sportive est moindre
[16], 44,2% répondent ne jamais
lire des livres pour le plaisir
(contre 27,0%), 41,5% répondent ne jamais s’adonner à un
autre passe-temps (
jouer d’un instrument, chanter, dessiner…, contre 29,0%). Évidemment, les quelques indices empiriques
réunis ici sont bien maigres, et ne permettent pas d’appuyer une interprétation qui fonderait la
distinction entre ces deux profils sur une théorie sociologique existante.
En conclusion, bien que sujette aux travers des enquêtes par questionnaire auto-administré
en milieu scolaire, l’enquête ESPAD permet de construire empiriquement trois profils déviants
(atteintes aux biens, atteintes aux personnes, cumul de ces deux types d’atteintes). À ces profils
correspondent aussi des usages contrastés de substances psychoactives. Du point de vue des
analyses sociologiques de la déviance envisagées ici, la combinaison des théories des opportunités et du contrôle social rend bien compte du profil caractérisé par des atteintes occasionnelles aux biens. En revanche, les atteintes aux personnes et le cumul des atteintes correspondent à des adolescents qui, du point de vue des moyens légitimes d’accès à la réussite, se
trouvent dans une situation défavorable (conformément à la théorie de la tension), et qui semblent davantage engagés dans des sous-cultures déviantes. Malheureusement il n’est pas possible de bien différencier ces deux derniers profils : l’enquête n’explore pas suffisamment la
teneur et l’intensité des relations entre pairs, et n’est guère adaptée pour l’observation de sous-cultures. Plus généralement, les jeunes délinquants tendent à échapper à ce mode d’investigation, puisqu’ils quittent précocement le système scolaire. Toutefois, l’enquête ESPAD permet
de souligner la diversité de la délinquance juvénile, et la possibilité d’articuler différentes théories sociologiques pour rendre compte de cette diversité.
Résultats de l’ACP et de la CAH
Dans le corps de l’article, seuls les deux premiers axes de l’ACP sont présentés. Le tableau
VI donne le profil des valeurs propres obtenues. Les différents critères empiriques qui permettent de déterminer combien d’axes interpréter convergent ici pour en retenir trois (par exemple,
en ACP normée, on retient généralement les valeurs propres supérieures à 1, car elles portent
une inertie – autrement dit une information au sens statistique – supérieure à la moyenne).
Le plan factoriel croisant les deux premiers axes (graphique 1) restitue donc un peu moins de
la moitié de l’information de départ (47,4%). En toute rigueur, il aurait fallu interpréter l’axe 3.
Comme l’indique le tableau VII, cet axe permet de distinguer les atteintes les plus graves parmi
celles proposées par le questionnaire (avoir frappé un professeur, utilisé une arme pour obtenir
quelque chose de quelqu’un, mis exprès le feu aux affaires de quelqu’un d’autre). Cette information n’est pas perdue, puisque l’axe 3 participe à la constitution de la typologie.
Pour construire la typologie, on a procédé à une classification ascendante hiérarchique, avec
un critère d’agrégation standard (le critère de Ward, cf. Lebart etal., 1995). La classification obtenue a ensuite été optimisée par une consolidation (par la méthode des centres mobiles). Il n’existe
pas de critère a priori pour décider combien d’axes utiliser pour la classification : on abandonne
parfois les derniers axes en estimant qu’ils portent plus de bruitque d’information, mais cette distinction entre bruit et information reste arbitraire. Ici, tous les axes ont été conservés. Pour vérifier
la robustesse de la typologie présentée dans l’article, on a réalisé deux autres classifications sur un
nombre réduit d’axes, puis une autre sur tous les axes mais sans consolidation, pour les croiser
ensuite avec la classification finalement retenue. Cette dernière recouvre à 91% la classification
obtenue avec les 10 premiers axes, à 88% celle obtenue sur les trois premiers axes seulement, à
89% celle comportant tous les axes mais sans consolidation. On en conclut que la typologie commentée dans l’article est robuste.
Tableau VI:
Histogramme des valeurs propres (ACP normée).
Tableau VI: Histogramme des valeurs propres (ACP normée).
Valeur propre % de l’inertie % cumulé
1:6.61 38,9% 38,9%
2:1.44 8,5% 47,4%
3:1.33 7,8% 55,2%
4:0.97 5,7% 60,9%
5:0.88 5,2% 66,1%
6:0.68 4,0% 70,1%
7:0.62 3,6% 73,7%
8:0.58 3,4% 77,1%
9:0.56 3,3% 80,4%
10:0.54 3,2% 83,6%
11:0.47 2,8% 86,4%
12:0.46 2,7% 89,1%
13:0.43 2,6% 91,7%
14:0.42 2,5% 94,1%
15:0.38 2,2% 96,4%
16:0.34 2,0% 98,3%
17:0.28 1,7% 100%
Source: ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT.
ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT
Tableau VII:
Coordonnées des variables actives de l’ACP sur les trois premiers axes.
Tableau VII: Coordonnées des variables actives de l’ACP sur les trois premiers axes.
Au cours des 12 derniers mois, selon quelle fréquence Axe 1 Axe 2 Axe 3
avez-vous…
Frappé un de vos professeurs-0.49-0.09 0.56*
Été mêlé(e) à une bagarre à l’école ou au travail-0.61 0.44* -0.06
Pris part à une bagarre où un groupe de vos amis… -0.67* 0.49* -0.06
Blessé quelqu’un suffisamment pour qu’il ait besoin… -0.65* 0.31* 0.19
Utilisé une arme de quelque sorte pour obtenir quelque chose… -0.61-0.14 0.53*
Pris quelque chose dans une boutique sans le payer-0.58-0.23-0.36*
Mis exprès le feu aux affaires de quelqu’un d’autre-0.56-0.25 0.51*
Abîmé exprès du matériel de l’école-0.55-0.29-0.24
Eu des problèmes avec la police à cause de quelque chose… -0.65* -0.06 0.12
Fait partie d’un groupe persécutant un individu-0.49 0.00-0.13
Fait partie d’un groupe blessant physiquement un individu-0.66* 0.16 0.02
Fait partie d’un groupe commençant une bagarre… -0.70* 0.40* -0.11
Provoqué une bagarre avec un autre individu-0.68* 0.33* -0.14
Volé quelque chose d’une valeur de 100 FF ou plus-0.69* -0.31* -0.22
Entré par effraction quelque part pour voler-0.64* -0.35* 0.06
Abîmé exprès des biens publics ou privés-0.64* -0.31* -0.31*
Vendu des objets volés-0.68* -0.26-0.18
*: l’astérisque repère les variables dont la contribution à un axe donné est supérieure à la contribution moyenne.
Source: ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT.
ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT
Modélisation logistique multinomiale
Comme tous les modèles économétriques, la régression logistique multinomiale permet de
mesurer l’effet d’une variable explicative sur une variable expliquée toutes choses égales par
ailleurs, c’est-à-dire en contrôlant le niveau des autres variables explicatives (d’un point de vue
interprétatif, on a distingué dans le commentaire les variables de contrôle – l’âge et le sexe –
des variables correspondant à une hypothèse théorique testée, mais d’un point de vue statistique
ces deux types de variables sont des variables explicatives). Aucun effet d’interaction n’a été
testé (par exemple, on aurait pu envisager que la relation entre profils déviants et opinion sur
l’école différait selon le sexe de l’enquêté). Ce choix peut se justifier de deux points de vue :
d’abord le test statistique des théories sociologiques de la déviance envisagées ici ne nécessitait
pas la prise en compte de telles interactions, ensuite l’incorporation de celles-ci dans nos
modèles aurait provoqué une augmentation géométrique du nombre de paramètres à estimer
(ce qui aurait obscurci l’interprétation des résultats et surtout nui à la robustesse statistique des
estimations, d’autant qu’ici certains profils déviants ont des effectifs relativement faibles).
Le principe du modèle logistique multinomial est le suivant. Soit une variable Y à expliquer, comportant K modalités (notées de 1 à K). Chaque individu i de l’échantillon a un profil
explicatif résumé par un vecteur Xi. On choisit une modalité de référence pour Y, en général la
dernière (K), et on estime (K-1) modèles logistiques dichotomiques, chacun se restreignant à
deux modalités de Y : l’une des (K-1) premières et la dernière. Pour un individu i et une modalité k, en notant pik (resp. piK ) la probabilité que l’individu prenne la modalité k (resp. K) de Y,
ce modèle s’écrit:
où βk est un vecteur de paramètres à estimer.
Pour comparer deux modalités k et k’ de Y, il suffit de retrancher les deux modèles correspondants:
Pour l’interprétation en termes d’odds ratio, on dira qu’un individu de profil Xi a exp(βk. Xi )
fois plus de chances de prendre la modalité k plutôt que K, et exp[(βk -βk ’). Xi ] fois plus de chances
de prendre la modalité k plutôt que k’. De même, si l’on veut comparer deux individus i et j, donc
deux profils Xi et Xj, on dira que i a exp[βk.(Xi -Xj )] fois plus de chances que j de prendre la modalité k plutôt que K. Soulignons que les odds ratios propres à chaque variable explicative peuvent
être combinés entre eux. Supposons par exemple (cf. note 11) que l’on compare les modalités
cumul des atteintes et aucune atteinte. Dans le prédicteur linéaire β X, l’impact du fait d’avoir un
parent supplémentaire diplômé du supérieur est estimé à –0.36, et l’impact du fait d’avoir une
moyenne inférieure à 8/20 à 0.92. Posons que les individus i et j ne diffèrent que pour ces deux
variables : i a une moyenne inférieure à 8/20 et pas de parent diplômé du supérieur, j à une
moyenne plus élevée et deux parents diplômés du supérieur. La différence βk (Xi -Xj ) vaut alors
0.92-2.(-0.36), et exp[βk.(Xi -Xj )] vaut exp(0.92)/[exp(-0.36)]2, soit 2.52/0.702 =5.
Échelles de Rosenberg et Kandel
Tableau VIII: Questions sur l’estime de soi (échelle de Rosenberg).
Je pense que je suis une personne de valeur Modalités proposées
au moins égal(e) à n’importe qui d’autre tout à fait d’accord,
Je pense que je possède un certain nombre de qualités plutôt d’accord
J’ai tendance à penser que je suis un(e) raté(e) plutôt pas d’accord
Je suis capable de faire les choses aussi bien que la majorité des gens pas du tout d’accord
Je pense avoir peu de raisons d’être fier(e) de moi
J’ai une attitude positive vis-à-vis de moi-même
Dans l’ensemble, je suis satisfait(e) de moi
J’aimerais avoir plus de respect pour moi-même
Parfois, je me sens vraiment inutile
Il m’arrive de penser que je suis bon(ne) à rien
ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT.
ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT
Pour calculer un indice d’estime de soi, les modalités tout à fait d’accord, plutôt d’accord,
plutôt pas d’accord et pas du tout d’accord sont respectivement codées 4,3,2 et 1. Les
réponses aux 5 items appréciatifs sont sommées, puis les réponses aux 5 items dépréciatifs sont
retranchées à cette somme. L’indice obtenu varie ainsi de–16 à +16.
Tableau IX:
Questions sur les symptômes dépressifs (échelle de Kandel).
Tableau IX: Questions sur les symptômes dépressifs (échelle de Kandel).
Au cours des 12 derniers mois vous est-il arrivé... Modalités proposées
de vous réveiller la nuit jamais
rarement
d’avoir du mal à vous endormir assez souvent
d’être inquiet(e) très souvent
de vous sentir nerveux(se)
de manquer d’énergie
de vous sentir déprimé(e)
d’être désespéré(e) en pensant à l’avenir
Source: ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT.
ESPAD 99 – INSERM – OFDT – MENRT
Pour calculer un indice de dépressivité, les modalités jamais, rarement, assez souvent et très
souventsont respectivement codées 1,2,3 et 4, puis sommées. L’indice obtenu varie de +7 à +28.
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[*]
Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT), Laboratoire de Sociologie Quantitative (LSQ,
CREST-INSEE). Je tiens ici à remercier les relecteurs anonymes de la revue pour leurs remarques et leurs conseils,
même s’ils n’ont pas tous été pris en compte. Je reste bien sûr seul responsable du contenu de cet article.
[1]
Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale.
[2]
Pour une présentation plus complète de cette enquête,
cf. Beck
et al., 2000.
[3]
Centre d’Analyse et D’Intervention Sociologiques.
[4]
L’ACP a ici l’inconvénient de postuler que les modalités successives sont numériques et équidistantes, en les
codant respectivement 1,2,3,4 et 5. Toutefois notre ACP s’avère robuste : les résultats sont stables pour divers
types de codages numériques. Cette méthode a surtout l’avantage d’éviter la dilution de l’inertie sur un grand
nombre d’axes, et résume donc mieux des données ordonnées que l’analyse des correspondances multiples.
[5]
Pour quelques résultats complémentaires concernant l’ACP et la CAH,
cf. en annexe.
[6]
p<0.001, autrement dit la probabilité de se tromper en rejetant l’hypothèse d’égalité de ces deux moyennes est inférieure à 10
-3.
[7]
Cf.la relation entre profils déviants, résultats scolaires, filière suivie et attitudes à l’égard de l’école, tableaux IV et V.
[8]
Un an de plus, ou un parent diplômé de plus.
[9]
Comme nous l’a fort justement fait remarquer un relecteur anonyme, ce résultat va dans le sens des conclusions de
FELSON et VAN DIJK (1993), qui suggèrent que la théorie des opportunités ne doit pas être généralisée à tous les
types de déviance, mais plutôt cantonnée aux atteintes aux biens.
[10]
Les
odds ratios 1.04 et 0.99 ne sont pas significativement différents de 1, à des seuils statistiques très larges : respectivement p=0.87 et p=0.33.
[11]
Ce résultat s’obtient en composant les odds ratios : 5≈ 2.52/0.70
2.
Cf. l’annexe pour des précisions.
[12]
D’après le tableau III, en termes d’
odds ratios, toutes choses égales par ailleurs un garçon a 6.58/3.40=1.9 fois
plus de chances d’appartenir au profil
cumul des atteintes plutôt qu’au profil
atteintes aux personnes; d’après le
tableau IV, 7.80/4.12=1.9; d’après le tableau V, 12.34/5.75=2.1.
[13]
Cf. tableau III : à partir des
odds ratios estimés on calcule 2.34/2.05=1.1,3.32/2.47=1.3,3.77/2.09=1.8.
[14]
Cf. tableau IV : 3.09/1.81=1.7,5.37/2.12=2.5,2.18/1.51=1.4.
[15]
Cf. tableau V : 0.81/0.70=1.2,2.52/1.79=1.4.
[16]
Cf. tableau III : 1.34/0.94=1.4,1.56/1.12=1.4.