2001
Déviance et Société
L’actuelle construction, en france, du problème des jeunes en errance.
Analyse critique d’une catégorie d’action publique
P. Pattegay
GRASS – IRESCO 59-61, rue Pouchet F-75849 Paris Cedex 17
Les politiques publiques menées en France, depuis les années quatre-vingt, en direction des
« jeunes en difficulté», sont bien loin d’avoir atteint leurs objectifs explicites. L’émergence
récente de la catégorie de « jeunes en errance» tire en partie sa nécessité des faiblesses et des
ratés des politiques antérieures. On étudie, dans cet article, le processus théorique et politique
de construction de cette nouvelle catégorie. Et l’on montre que s’y jouent des attitudes compassionnelles, favorisées, et des actions sécuritaires, combattues, en direction de populations
qui ont peu d’atouts à faire valoir sur le marché du travail ordinaire. Mots-clés :
JEUNES EN ERRANCE, ARRÉTÉS ANTI-MENDICITÉ, POLITIQUES LOCALES, REPRÉSENTATIONS, DISPOSITIFS BAS SEUIL D’EXIGENCE«JEUNES EN ERRANCE », ANTI - BEGGING BY - LAWS, LOCAL POLITICS, REPRESENTATIONS, OPEN AND FREE SOCIAL INSTITUTIONS.
The French public politics, since the 1980’S, toward « The young in difficulty» haven’t
achieved their fixed aims. The « jeunes en errance» category recent emergence is partly due to
the weaknesses and the failures of the former politics. In this article, it is examined, the theorical
and political process of the construction of this new category. It is demonstrated that, are at work,
encouraged compassional attitudes and fought safety measures, toward disadvantaged populations on labour market.
Die öffentliche Politik in Frankreich seit den achtziger Jahren in bezug auf – Jugendliche in
Schwierigkeiten hat ihre formulierten Ziele nicht erreicht. Die Notwendigkeit der Entwicklung
einer neuen Kategorie – jeunes en errance – erklärt sich aus der Schwäche und dem Fehlschlagen der vorhergehenden Politik. In diesem Artikel wird der theoretische und politische Prozess
untersucht, der zur Konstruktion dieser neuen Kategorie geführt hat. Es wird gezeigt, dass hierbei sowohl Einstellungen von Mitleid und Förderung wie auch Sicherheitsaspekte gegenüber
einer Population, die nur wenig Möglichkeiten der Integration in den normalen Arbeitsmarkt
hat, eine Rolle spielen.
Las políticas públicas aplicadas en Francia, desde los años ochenta, con respecto a los jóvenes en dificultades, están muy lejos de haber alcanzado sus objetivos explícitos. La reciente
aparición de la categoría de jóvenes en vagabundeo se debe en parte a los puntos flojos y a los
fallos de las políticas anteriores. En este artículo se estudia el proceso teórico y político de
construcción de esta nueva categoría. También se muestra que en dicho proceso intervienen
actitudes compasivas – favorecidas – y medidas relativas a la seguridad pública – combatidas –
dirigidas a una población que tiene muy pocos puntos fuertes que hacer valer en el mercado
laboral tradicional.
Depuis quelques années en France, une série d’acteurs situés principalement dans le champ
social et sanitaire se préoccupe d’un problème d’envergure : celui des jeunes en errance. Une
littérature consacrée experte nous apprend, chiffres à l’appui, que le phénomène des jeunes en
errance s’est considérablement développé dans la période récente (Chazy, 1999). Et d’après
une enquête de l’Union Nationale des Centres Communaux d’Action Sociale de France (UNC-CASF), 90% des Centres Communaux d’Action Sociale (CCAS) sont confrontés à l’errance
des jeunes (UNCCASF, 1997).
Remarquons que pour ces mêmes acteurs, il était très peu question, il y a dix ans, du problème de l’errance des jeunes. Il était certes déjà question de sans domicile fixe (SDF), et parmi
eux de jeunes (Damon, Firdion, 1996). Mais à cette époque, les jeunes étaient plutôt en difficulté. Un rapport de 1993 portant sur l’insertion des adolescents en difficulté (Comité interministériel de l’évaluation des politiques publiques, 1993) évaluait sa cible à 25% des 10,8 millions de jeunes de 13 à 25 ans. 5 à 10% d’entre eux étaient dits en grande difficulté, en danger
d’exclusion, en détresse sociale ou en voie de marginalisation. Quelques milliers de jeunes
étaient qualifiés de cas lourds. Mais pas de jeunes en errance.
Les jeunes en errance sont donc apparus récemment en France, et s’y multiplient. Comment comprendre et expliquer ce phénomène ? Comment se fait-il qu’un tel problème se pose
aujourd’hui ? Quelles en sont les conditions d’émergence et de développement ?
Nous voudrions, dans le cadre de cet article, contribuer à éclairer certains aspects de ces
questions. Parmi les raisons qui expliquent l’apparition et le développement quantitatif des
jeunes en errance, il y a des raisons théoriques et politiques. C’est ce dont nous traiterons ici.
Nous appréhenderons les jeunes en errance comme une réalité produite à l’articulation de
logiques théoriques et politiques. On se demandera, autrement dit, de quelle manière, sous
quelles conditions et pour quels enjeux la réalité est mise en forme dans cette nouvelle catégorie d’action publique :
jeunes en errance
[1].
Pour ce faire, on s’attachera en premier lieu à l’analyse des discours et au repérage des
acteurs par lesquels se construit cette nouvelle catégorie d’action publique (1). On s’interrogera
ensuite sur le moteur de cette catégorie : pourquoi faut-il qu’aujourd’hui, du point de vue de la
politique sociale, des jeunes soient en errance (2)? On proposera enfin quelques pistes pour
situer cette nouvelle catégorie dans le champ des tendances récentes de l’action sociale (3).
I. Jeunes en errance : construction d’une catégorie
On peut rencontrer des errants dans de multiples champs. Le champ médical qualifie d’errance le comportement des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Des psychologues,
psychiatres, psychanalystes tentent de fonder une psychopathologie de l’errance (Gutton,
Slama, 1994) voire une métapsychologie (Douville, 1994). L’errant est une figure familière du
Secours Catholique
[2]. Et l’on voit souvent se glisser des errants ou de l’errance dans des travaux
sociologiques, ethnographiques, démographiques sur les
personnes sans domicile (terme peu
stigmatisant, qui permet d’éviter de répéter dans la même phrase
sans domicile et dont le sub-stantif
errance est parfois préféré à celui de
sans abrisme).
Si l’articulation de ces différents champs contribue, selon des configurations particulières,
à alimenter la construction de la catégorie de jeunes en errance, c’est le champ social qui lui
apporte sa matière principale. Le champ social est en effet commun à de nombreuses structures,
associations ou groupements qui s’en préoccupent.
Chronologie des productions principales et présentation des acteurs
Les Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active (CEMEA), association
nationale reconnue d’utilité publique, ont mené, à partir de 1992, avec la participation financière
du ministère de la Jeunesse et des Sports et de la Délégation Générale à la Lutte contre la Drogue
et la Toxicomanie, une recherche-action dans trois villes festivalières : Bourges, La Rochelle et
Aurillac. Cette recherche-action a fait l’objet d’un rapport, publié en 1994 sous le titre Jeunes en
errance et hébergements festivaliers. François Chobeaux, chargé de mission au CEMEA a
publié en 1996 une synthèse de cette recherche sous le titre Les nomades du vide. On trouve,
dans ces travaux, des matériaux essentiels à la construction de la catégorie de jeunes en errance.
En 1995, deux textes de référence seront produits. Le rapport Quaretta (1995), commandé
par Xavier Emmanuelli à l’époque secrétaire d’État auprès du Premier ministre chargé de l’action humanitaire d’urgence. Mais aussi le rapport du Conseil Technique des Clubs et Équipes
de Prévention Spécialisée, élaboré par François Lagrandé (1995) à la demande du ministère du
Travail et des Affaires sociales.
Les années qui suivent vont voir, dans le champ social, se multiplier les études, articles et
points de vues sur l’errance des jeunes.
La Direction de l’Action Sociale (DAS) – organe central de l’État en matière d’action
sociale – va jouer un rôle essentiel dans la promotion de la notion de jeunes en errance par l’intermédiaire notamment du financement d’une série de diagnostics sur ce thème. À partir de
1997, dix-neuf Diagnostics territoriaux partagés sur l’errance des jeunes et la grande marginalité sont mis en place. Initiés par la DAS, pilotés par les Directions Départementales concernées avec l’appui de trois équipes de consultants sélectionnés, ces travaux contribuent à diffuser et à populariser la notion de jeunes en errance. Vingt autres départements se sont portés
candidats à la réalisation d’un tel diagnostic.
D’autres études seront financées par la DAS : celle de François Chobeaux et Michel Hirtz
(1998), et celle de P.-A. Vidal-Naquet (1998).
On citera encore quelques acteurs ayant participé à ce processus de production de discours
sur les jeunes en errance. L’UNCCASF, en plus de l’enquête déjà citée, a publié un Bulletin
consacré à ce thème (juillet-août 1997). Des associations regroupées en réseaux ont organisé
des séminaires (La Rochelle en 1997, Dijon en 1998). Les CEMEA ont mis en place un réseau
national « jeunes en errance » qui organise des rencontres et édite des documents. Des travailleurs sociaux ont réalisé des études. Et la presse spécialisée (Actualités Sociales Hebdomadaires, Lien Social, Le Nouveau Mascaret…) s’est fait l’écho des questions et des débats que
l’errance des jeunes suscitait.
Ces quelques indications témoignent du succès relatif que rencontre aujourd’hui la notion de
jeunes en errance dans le champ social. Rien à voir cependant avec le succès de la notion d’exclusion qui se mesure dans la profusion des discours et des travaux qui s’y réfèrent. La catégorie
de jeunes en errance est une catégorie émergente. Les travaux qui l’alimentent sont aujourd’hui
à la fois quantitativement restreints et massivement influencés par le champ social. Ces travaux,
on va le voir, donnent cependant à la notion de jeunes en errance un contenu variable.
Qui sont donc les jeunes en errance ?
Dans les travaux de F. Chobeaux déjà cités, les jeunes en errance sont décrits comme des
zonards, âgés pour la plupart de seize à trente ans, souvent accompagnés de nombreux chiens,
se déplaçant sans but et sans projet en petits groupes informels à la structuration éphémère, utilisant massivement l’alcool et des psychotropes divers, errant du printemps à l’automne au
hasard des occasions et des rencontres.
(...) bien qu’ils ne soient pas les produits directs de la crise économique comme le sont
les jeunes sans domicile fixe sédentarisés des grandes villes, ou comme l’étaient les hobos
nord-américains de la crise économique des années trente, ils [les jeunes en errance] sont
bien plus les produits et les victimes d’un affaiblissement des liens sociaux et de fragilités
familiales, que les acteurs et les créateurs conscients et responsables d’un nouveau style de
vie (Chobeaux, 1996,23).
François Chobeaux distingue les jeunes en errance des enfants de la rue, des clochards, des
SDF et des mineurs fugueurs. Les populations qu’il étudie ne sont pas pensées comme une partie des jeunes en errance, mais comme le phénomène de l’errance des jeunes lui-même. Le
nombre de ces jeunes est évalué à plusieurs milliers, et le phénomène est considéré être en
cours d’augmentation : (...) de plus en plus de jeunes venant la découvrir [cette population]
occasionnellement de l’intérieur à l’occasion de fugues ou de vacances, et de plus en plus de
ces mêmes jeunes passant ensuite le seuil de l’errance déclenchée (Chobeaux, 1995,35).
Ces zonards – ou zonards en herbe – qui se déplacent sans but et sans projet du printemps à
l’automne sont, dans la théorie, la représentation des problèmes pratiques que rencontrent des
municipalités festivalières pendant la période estivale (Vidal-Naquet, 1998). Les populations les
plus visibles, les plus dérangeantes pour le commerce et la tranquillité locaux, les plus déviantes
du point de vue esthétique et comportemental constituent le noyau dur d’un problème pratique
qu’une définition théorique tend à épouser. Et l’on comprend mieux la distinction opérée entre
les jeunes errants et les SDF si on la rapporte au fait que toutes les populations de jeunes présents
dans l’espace public ne posent pas, aux municipalités concernées, des problèmes identiques.
On retrouve l’idée d’absence de but et de projet dans l’étude du Conseil Technique des
Clubs et Équipes de Prévention Spécialisée. Il y est question du vide de projet et même de rêves
des jeunes en errance, de l’égarement – errer c’est ne pas trouver son chemin dans l’espace terrestre et s’égarer dans son espace psychique (Lagrandé, 1995,7).
Toute lecture attentive de ce rapport bute sur les difficultés manifestes que rencontre l’auteur pour définir son objet. L’évocation et l’approximation sont de règle. L’errance des jeunes y
apparaît comme un thème à partir duquel les principes de la Prévention Spécialisée à l’égard
des jeunes en difficulté trouvent à se réaffirmer.
De l’errance, il est socialement et humanitairement question dans le rapport de Bernard Quaretta. Élaboré à la demande de Xavier Emmanuelli en réaction aux arrêtés anti-mendicité pris par
un certain nombre de maires durant l’été 1995, le Rapport Quaretta développe une vision socio-humanitaire d’un phénomène qui tend à être problématisé en termes sécuritaires. La mendicité
dite agressive, celle qui justifie – au moins dans les discours – les mesures coercitives d’expulsion de certains mendiants, ne serait qu’une infime partie d’un phénomène beaucoup plus général : celui de l’errance et des interrogations qu’il pose à l’ensemble du corps social.
Les errants sont des (...) personnes (...) rejetées de la famille, du foyer, de l’hôpital, des
copains, du travail, du RMI [revenu minimum d’insertion]... Rejetées de l’avenir, elles arrivent
sans projet, sans espérance. Rien n’est moins initiatique que l’errance. Rien n’est plus mortifère. Ainsi aucun préjugé ne doit-il nous faire oublier que l’errant est un être humain. (...) Ne
pas oublier non plus que l’errant est un citoyen à part entière (...) (Quaretta, 1995,10). Intervention polémique, la force de ce discours tient davantage aux représentations et aux actions
qu’il tente de contrer et de promouvoir qu’aux savoirs positifs qu’il élabore.
De l’errance il est encore largement question dans les Diagnostics partagés sur l’errance
des jeunes et la grande marginalité. Indiquons ici – nous y reviendrons – la définition retenue
par la DAS (1999,5):
(…) l’errance peut recouvrir deux acceptions selon qu’on la considère : dans un sens
restrictif comme le passage par la rue et des formes de désinsertion grave; dans un sens
plus large, comme décrivant les trajectoires complexes et chaotiques au sein desquelles les
jeunes ne cessent de circuler.
Citons une autre caractérisation : La population des jeunes en errance se définit comme une
population qui échappe totalement ou partiellement à toutes les formes légitimes de socialisation,
la famille, l’école, le système de protection sociale, le monde du travail (Queguiner, 1998,14).
Sachant qu’il en est d’autres : À point-Jeunes, à La Rochelle, nous avons une vision plus
fonctionnelle : le jeune errant est celui qui ne sait ni où il va manger, ni où il va dormir le soir
même (Foex, 1998,57).
Il est donc particulièrement difficile de déterminer,
a priori, l’objet des études portant sur les
jeunes en errance
[3]. L’errance peut qualifier l’absence de logement ordinaire ou la présence d’une
utilisation non ordinaire d’un logement
[4]. Certains jeunes sont en errance parce qu’ils sont itinérants, d’autres le sont bien qu’ils soient sédentaires (c’est ce qu’évoque la distinction extraordinaire entre
errance mobile et
errance immobile, fréquente dans les discours sur les
jeunes en
errance). Certaines définitions de l’errance sont relativement restrictives, d’autres désignent une
réalité tellement vaste qu’elle tend à se confondre avec tous les phénomènes de précarité. Toutes
traitent, cependant, de l’errance des jeunes. Mais qui sont donc, alors, les
jeunes en errance?
Un article de Bertrand Gaudin (1998) nous en donne une caractérisation administrative. Face
au souci de connaître l’errance des jeunes, trois difficultés sont repérées. La première tient au
flou de la notion d’errance qui renvoie au vagabondage, à l’aventure, mais aussi à l’égarement, à
l’erreur. La deuxième tient à cette population a priori volatile et insaisissable et donc difficilement quantifiable. (...) Le fait même d’être mobile, de circuler sur l’ensemble du territoire complique sérieusement la mise en œuvre de tout dispositif d’enquête qui permette d’appréhender
globalement dans sa complexité la population jeune en errance. La troisième relève de la diversité des situations et des réalités que l’errance recouvre et évoque : (...) errance au quotidien des
jeunes des cités désœuvrés qui squattent les caves de leur immeuble ou reproduisent leur expérience de la « galère » le temps d’un été, aux zonards ou autres travellers qui présentent leur
errance en mode de vie revendiquée, jusqu’aux sans abri plus classiques qui la subissent, ou à
celles de ces jeunes mineurs d’ici ou venus de pays autres, l’errance est polymorphe (52).
L’argumentation est exemplaire :
- Difficile de définir une population à partir d’une notion imprécise.
- Difficile d’étudier cette population qui circule sur le territoire.
- Difficile de savoir de quelle population on parle.
On conclura de ces éléments que ce ne sont pas les enjeux cognitifs qui dominent la
construction de la catégorie de jeunes en errance. C’est plutôt du côté des politiques à préserver, mettre en œuvre, ou entraver que la jeunesse en errance prend son sens.
Quand l’attente d’une partie de l’opinion publique insécurisée et la demande des décideurs se cristallise autour de l’ordre public, il y a urgence à promouvoir les réponses
sociales et retrouver le sens de l’équilibre dans la mise en œuvre de ces politiques en direction des jeunes errants (ibid., 55).
Les diagnostics partagés : éléments et laboratoire d’une politique publique
La notion de jeunes en errance, telle qu’elle fonctionne généralement dans les discours, est
une notion à géométrie variable. Elle recouvre, dans ses usages, un vaste ensemble de situations
et de pratiques. Ce qui ne signifie pas qu’elle manque de cadrage ou de tenue. Le caractère flottant de l’appellation fait l’objet d’une logique de cadrage et de contrôle :par l’intermédiaire des
Diagnostics partagés qu’il promeut et finance, l’État (en l’occurrence la DAS) favorise et renforce cette situation de fait.
Nous avons eu accès, par l’intermédiaire de la DAS, à sept Diagnostics partagés ainsi qu’au
Guide méthodologique élaboré à partir de ceux-ci. Pour en présenter ici la matière essentielle,
on sélectionnera, dans cette sélection, trois Diagnostics conduits par trois équipes différentes
de consultants. On présentera ensuite le Guide méthodologique.
Chaque Diagnostic a la même structure. Il s’agit, à partir de la constitution d’un groupe de
travail piloté par un consultant, réunissant des acteurs a priori concernés par les questions et
problèmes qu’évoquent la notion d’errance et a fortioriimpliqués dans la démarche de diagnostic, d’identifier le problème, de repérer des processus et d’interroger les réponses existantes.
Diagnostic partagé : Haute-Vienne (1998), COPAS
À l’évidence, il est impossible de donner une définition simple et commune de l’errance.
Toutes les tentatives faites dans ce sens se heurtent rapidement à la diversité des situations, à
leur complexité, et surtout à la rapidité avec laquelle elles se transforment. On pourrait multiplier les exemples qui montrent qu’il n’est pas possible aussi simplement de dire qui est errant
et qui ne l’est pas, sauf à ne s’intéresser qu’à la forme particulière de l’errance caractérisée
par la figure du « vagabond » passant de ville en ville (DDASS de Haute-Vienne, 1998,4).
À la lecture de cette définition, on peut conclure qu’il est possible de donner une définition
simple et univoque de l’errance : est errant le vagabond qui passe de ville en ville. Le problème
tient au fait que, muni de cette définition, le problème est très spécifique, la réalité peu massive
et le nombre d’acteurs concernés assez restreint. À tel point qu’on ne voit pas bien, dans ce cas,
l’intérêt d’un Diagnostic partagé.
Une manière de contourner cette difficulté consiste, dans ce diagnostic, à définir l’errance
des jeunes non comme une caractéristique stable des jeunes, mais d’analyser les situations de
ceux qui sont ainsi qualifiés. Autrement dit, un jeune en errance est un jeune ainsi qualifié par
les professionnels participant au Diagnostic partagé sur l’errance des jeunes. La notion de
jeunes en errance évoque des situations pour les professionnels, situations qui sont interprétées
et problématisées par le groupe, sous la direction du consultant. Ce processus débouche sur une
caractérisation de l’errance : celle-ci recouvre le temps dans la rue et l’ensemble du parcours
des jeunes cumulant des situations de précarité successives (ibid., 5).
Concrètement, jeunes en errance signifie tantôt jeunes SDF, tantôt jeunes en difficulté en
proie à des parcours précaires et des situations instables. Le Diagnostic partagé consiste alors
à recueillir des éléments d’information sur l’ensemble des jeunes qui posent problème aux différents acteurs, soit parce qu’ils passent par la rue, soit qu’ils sont en risque de décrochage (il
est ainsi question d’errance diurne liée à l’absentéisme scolaire), soit qu’ils traversent, pour des
raisons pathologiques, sociales, familiales, scolaires, judiciaires… une période difficile, soit
encore qu’ils sont installés dans une carrière de marginalité itinérante, sans oublier le reste…
Les données récoltées, visant une appréciation quantitative du phénomène, concernent le
nombre de jeunes accueillis en centre de jour (30% du public accueilli est composé de jeunes de
moins de 25 ans). 72% sont des hommes. Après une forte hausse, cette proportion s’est apparemment stabilisée), le nombre de jeunes inscrits dans les dispositifs de logement temporaires
de la mission locale (100 jeunes en ont bénéficié), le nombre de jeunes rencontrés par le CCAS
(le CCAS constate une augmentation du nombre de jeunes rencontrés depuis trois à quatre ans
et une augmentation du nombre de couples).
Même si ces données sont un peu brutes et posent problème du fait de l’absence de définition très claire de l’errance, elles montrent à l’évidence qu’il ne s’agit pas d’un phénomène
périphérique, mais de situations dont l’importance est croissante. (…) L’errance des jeunes
est un phénomène relativement important et en augmentation dans toutes les structures s’occupant de l’urgence. L’appel aux structures s’effectue à certains moments-clés et la comptabilité de l’activité de celles-ci est loin de rendre compte exhaustivement de l’ampleur des phénomènes. Comme le souligne la mission locale, nombre de jeunes s’excluent eux-mêmes de
l’accueil et il en est manifestement de même par rapport aux structures d’hébergement. Une
partie de l’errance (au sens d’une absence de domicile administratif stable) est manifestement gérée dans des réseaux informels et n’est donc pas directement observable (ibid., 8-9).
Du point de vue des dynamiques de l’errance, phénomènes de fragilisation familiale (séparation, recompositions), difficultés d’accès à un emploi pérenne et précarité de nombre de dispositifs publics sont évoqués. À cela s’ajoutent les attitudes de refus des contraintes sociales de
certains jeunes pendant une période d’errance dite initiatique.
L’errance (…) constitue l’aboutissement d’une succession de décrochages progressifs
(vis-à-vis de la famille, des proches, du travail, des institutions) qui concernent un nombre
de jeunes bien plus élevé que ceux qui sont vraiment dans la rue. En ce sens, l’errance est
une des manifestations du processus de marginalisation de nombre de jeunes (qui prend
d’autres formes); (…) L’errance est liée à la difficulté pour nombre de jeunes à s’autonomiser durablement par le travail, mais elle semble toucher plus particulièrement des jeunes
fragilisés par leur histoire personnelle et familiale; elle reflète aussi une recherche de
liberté, et une certaine forme de quête, qui expliquent les attitudes fréquentes de refus des
règles imposées par les structures (…) (ibid., 21-22).
Les réponses apportées au phénomène sont jugées, sur Limoges, quantitativement suffisantes, mais morcelées. En plus de l’appel à un meilleur fonctionnement en partenariat, deux
pistes d’actions sont préconisées : pour la première il serait utile de mieux prévenir les ruptures
et les décrochages, pour la seconde il serait important de trouver de nouvelles réponses mieux
adaptées aux problématiques rencontrées – (…) pour un certain nombre de jeunes, les offres
habituelles en matière d’insertion paraissent décalées, soit du fait d’exigences trop importantes, soit parce que les jeunes eux-mêmes les refusent, en tout cas à certains moments de
leurs trajectoires (ibid., 29) –, réponses cherchant à générer de la remobilisation ou de la
reconstruction personnelle à travers notamment de nouveaux leviers (logement, santé, voyage).
Diagnostic partagé : Tarn et Garonne (1998), Dubouchet Consultants
Errer c’est à la fois ne pas trouver son chemin dans l’espace terrestre et s’égarer dans
son espace psychique. (…) L’errance concerne des personnes dont le mode de vie initial
était sédentaire, qui revendiquent dans l’errance leur rupture sociale. Leur nouveau mode
de vie est marqué par le vide, y compris de projet (DDASS Tarn et Garonne, 1998,3-4).
La définition proposée ici est très différente de la précédente. Elle s’appuie à la fois sur les
travaux de F. Chobeaux et sur les considérations de F. Lagrandé : rupture sociale revendiquée,
absence de projet, vide, constituent les coordonnées principales de l’errance.
Trois types, dans les conduites d’errance, sont repérés :
- les conduites d’errance associées à la fréquentation des structures d’accueil de jour et/ou
d’hébergement. La demande d’hébergement correspond à une recherche de réponse face à
des besoins vitaux (se laver, dormir au chaud), parfois associée à une demande d’insertion;
- les conduites d’errance qui se manifestent dans les espaces publics. Il s’agit de petits groupes
qui investissent la rue, certaines devantures de magasins, des squares, des places. Est repéré
chez eux une constante :le refus manifesté par rapport aux dispositifs institutionnels. Les jeunes
qui appartiennent souvent pour un temps à ces petits groupes ne posent pas de demande, voire
refusent les propositions faites notamment en matière d’hébergement. La vie est organisée
entre la rue et le squat. La rupture avec la « vie normale » est revendiquée (ibid., 13);
- l’errance urbaine. Il s’agit de conduites de marginalisation qui acheminent certains jeunes
vers l’errance. Face à des situations familiales difficiles et des vécus familiaux complexes,
l’adolescence se négocie dans des conduites de fuites, puis de rupture. À la rupture de la scolarité succède la rupture avec la famille et une vie au jour le jour sans projet d’avenir. (…)
-
Ces jeunes, dits en voie d’errance, peuvent soit réamorcer un processus d’insertion sociale
et professionnelle, soit s’inscrire dans les autres formes de conduites d’errance (ibid.).
Dans le champ de préoccupation des élus locaux, les errants sont gênants – sales, avachis,
avec des hordes de chiens, buvant, interpellant les passants (ibid., 14) – posent un problème
d’ordre public – je ne peux pas laisser s’installer dans la ville un groupe de personnes qui fasse
peur aux autres (ibid., 16) – occasionnent un manque à gagner pour le commerçant – par sa
présence peu avenante, ou son attitude agressive, l’errant dissuade le client de venir (ibid., 17).
La position exprimée par le président du groupe d’expansion de Montauban est rapportée : Les
rapports directs avec les sans domicile fixe ne sont pas mauvais, mais leur regroupement est
problématique. Il donne une mauvaise image de la ville et en attirent d’autres par effet de boule
de neige (ibid.).
On devine le type de réponse qui peut être apporté par les élus à partir de telles considérations :
S’ils acceptent d’aider ceux qui veulent « s’en sortir », ils ne voient pas l’intérêt de favoriser le séjour de ceux qui restent alors qu’ils devraient repartir ou pis de ceux qui s’installeraient dans le parasitage de la générosité publique. (…) De plus, si le système général
fonctionne sur le modèle du jeu de la « patate chaude », toute commune qui développe la
qualité de son accueil risque de voir converger vers elle des personnes qui peut-être n’y
seraient pas venues (ibid., 18).
Du point de vue de l’approche quantitative de l’errance, une série de données, qui fonctionnent comme des indicateurs, sont rapportées. Il s’agit des données issues des structures d’hébergement, des associations d’accueil de jour et des équipes de rue, des centres hospitaliers, des
services de psychiatrie, des services de police et de gendarmerie, des centres communaux d’action sociale, des associations intervenant en direction des jeunes, des associations humanitaires
et caritatives et enfin de la gare SNCF de Montauban.
Les éléments de connaissance sur l’errance dans le département sont ainsi résumés :
Une réalité des phénomènes d’errance identifiés par les intervenants associatifs, sanitaires, sociaux et les services de police et de gendarmerie; une augmentation des jeunes de
18-25 ans dont le choix de vie « à la rue » est plus affiché que voulu; des incidences graves
sur la santé (au sens de l’OMS) quand le temps passé dans la rue dépasse quelques mois;
un sentiment d’insécurité vécu par certaines personnes de la société civile et porté auprès
des autorités; des indicateurs clairs de rupture (déscolarisation, ruptures familiales, arrêt
des démarches d’insertion…) qui permettent d’identifier des jeunes en processus de marginalisation pour lesquels un travail de prévention avant le basculement dans l’errance est à
mettre en œuvre (ibid., 22).
Les pistes d’actions préconisées s’organisent autour de deux axes. Proposition est faite de
réfléchir à l’adaptation des structures de travail social et d’insertion (ces dernières étant présentées comme inadaptées au public des jeunes en errance dont les demandes portent sur les besoins
vitaux, qui ne s’adressent que très rarement aux structures traditionnelles parce que cela suppose
de formuler une demande et de prendre un rendez-vous : démarches codifiées qui n’entrent pas
dans les comportements des jeunes en errance (ibid., 35). Il est proposé également de constituer
un groupe de travail centré sur l’accès au logement et le maintien dans le logement des jeunes en
voie d’errance, de promouvoir des animations de rue, des activités de médiation.
La constitution d’un comité de veille pourrait se charger de la synthèse de ces deux axes en
favorisant la mise en réseau des partenaires en vue de trouver des réponses sociales adaptées à
la question de l’errance des jeunes.
Diagnostic partagé : Hérault (1998), OPSIS
La population ciblée ici est celle de jeunes en situation de rupture sociale et familiale,
récente ou plus ou moins ancienne, n’ayant qu’une solution provisoire ou précaire pour dormir,
ou aucune solution, adoptant un certain nombre de conduites à risque telles que fugues,
consommation de produits toxiques, tentative de suicide, violence, absentéisme scolaire caractérisé (DDASS de l’Hérault, 1998,3).
Trois groupes de travail ont été constitués. Ils visaient le diagnostic des trois communes suivantes : Montpellier, Béziers, Sète.
La synthèse des observations met en avant la mobilité de ces jeunes (mobilité dans la ville,
des quartiers périphériques au centre-ville, d’une ville à l’autre). Leurs parcours sont balisés
d’échecs, ils sont dans une galère d’insertion. Ils sont fragiles psychologiquement. L’absence
de point d’ancrage géographique stable et de ressources, tout autant que leur propre faiblesse
psychologique, les livre à des conditions de vie insupportables et dangereuses (ibid., 4).
Les jeunes sont présentés comme des victimes de la crise, qui deviennent parfois des
rebelles. Ils vivent un réel malaise, rejettent cette société ou cachent leur situation.
Même chez les plus « menaçants » d’entre eux, qui se posent en rebelles, et défendent
leur errance comme choix de vie, on découvre, lorsqu’un contact a pu se créer, qu’il s’agit
en fait d’un choix par défaut: faute d’une autre solution;dans la plupart des cas c’est d’une
errance forcéeet non choisie qu’il s’agit (ibid., 7).
Dans ce diagnostic, c’est la notion de rupture (familiale, scolaire, psychologique, avec un
territoire, un statut, des droits…) qui est centrale dans l’interprétation de l’errance. L’errance
est appréhendée comme un processus : il comporte des situations dites visibles qui en sont
l’aboutissement (l’errance gêne le passant ou trouble l’ordre public), des situations dites invisibles – Ils ont un aspect extérieur non repérable. Ils ne souhaitent pas que leur errance soit
visible (ibid., 16) – et des situations intermédiaires dites plus ou moins visibles – c’est le début
possible d’un vrai processus de décrochage (ibid.).
De ce point de vue, trois types de jeunes errants sont distingués.
- Le premier type est celui des jeunes errants invisibles originaires de la commune, qualifié
d’errance interne. L’étude évalue à 300 personnes le nombre de jeunes de Montpellier identifiés comme étant en situation de rupture et d’hébergement non stabilisé dans la ville.
- Le deuxième type est celui des jeunes plus ou moins visibles, en situation d’échec et de rupture et qui sont passés à l’acte dans le décrochage avec leur territoire et leurs points d’ancrage d’origine (famille, environnement social). Ces jeunes sont estimés à 200 ou 300 sur
Montpellier.
- Enfin, le troisième type est celui des jeunes qui s’installent dans la grande errance, une
errance plus affichée. Ils seraient entre 50 et 100 zonards en hiver et entre 250 et 500 en
situation de grande errance en été à Montpellier (ibid., 14).
Les actions préconisées portent sur l’amélioration du partenariat territorial, le développement d’actions de prévention (auprès des adolescents, des jeunes et de leur famille), de médiation (conduite par des éducateurs spécialisés formés au contact de ce type de population) et
d’accueil inconditionnel (lié à une fonction d’écoute, de médiation, de réparation).
Ces trois Diagnostics partagés se distinguent et se ressemblent.
Ils varient en fonction des consultants qui les animent. Mais aussi en fonction de la nature et
de l’étendue du partenariat effectivement mobilisé, de la spécificité locale des problèmes et de
la manière dont ils sont couramment posés et traités.
Mais ces Diagnostics se ressemblent sur plusieurs points essentiels.
Chacun diagnostique de l’errance tout en mobilisant des définitions différentes. Mais la
mobilisation de ces différentes définitions conduit, dans chacun des cas, à regrouper ou typologiser des situations qui vont de l’errance potentielle à l’errance avérée.
Le style de problématisation présente aussi des ressemblances. Résultat d’un processus de
décrochage touchant plus particulièrement les jeunes fragilisés, choix de vie à la rue plus affiché que voulu, errance forcée et non choisie : la responsabilisation individuelle du jeune dans
son errance y est plus ou moins fortement contrée, y compris lorsque l’errance est caractérisée
comme un mode de vie revendiqué.
Autre point essentiel :les trois diagnostics s’accordent sur l’idée, plus ou moins nuancée, que
les jeunes en errance refusent les contraintes liées à l’inscription dans les dispositifs sociaux
d’insertion. D’où la nécessité, sociale, de développer de nouvelles techniques qui s’inscrivent
largement dans l’accueil inconditionnel, l’écoute, les techniques dites à bas seuil d’exigence.
Enfin, deux maîtres mots y sont aisément repérables : partenariat et territoire.
Vecteurs de discours, de mesures et de problématisations, ces Diagnostics sont aussi des
laboratoires d’expérimentation. En tout état de cause, ils le deviennent dès lors qu’ils constituent le support et la matière d’un Guide méthodologique de la démarche de diagnostic partagé, destiné à cadrer les nouvelles réalisations.
Guide méthodologique de la démarche de diagnostic partagé sur l’errance
et la grande marginalité des jeunes (1999)
Signé par les consultants sollicités pour accompagner les diagnostics
[5], ce Guide méthodologique va consacrer certains discours, certaines méthodes, certaines techniques, au détriment
d’autres. Pour construire un outil de travail qui sera, cette fois-ci, commun aux trois équipes de
consultants. Outil dont la structure repose sur la mise en rapport de quatre dimensions essentielles.
De la
définition de l’errance dépend la
mobilisation des acteurs, à quoi s’articulent le
développement d’une vision partagée elle-même liée
au développement d’une politique cohérente.
Définir l’errance
Rappelons la définition retenue par le Guide méthodologique:
(...) l’errance peut recouvrir deux acceptions selon qu’on la considère dans un sens restrictif comme le passage par la rue et les formes de désinsertion graves, dans un sens plus
large, comme décrivant les trajectoires complexes et chaotiques au sein desquelles les
jeunes ne cessent de circuler (DAS, 1999).
À s’en tenir à cette définition, l’errance a donc deux significations légitimes : une signification restrictive et une signification large. Les deux significations étant simultanément valables
dans les analyses sollicitées, la cible du diagnostic est particulièrement vaste. Ce qui ne constitue en rien un obstacle au Diagnostic :
Même si nous avons pointé la difficulté à donner une définition précise du public, un
travail d’identification de l’importance quantitative du problème est intéressant. Les problèmes dans ce domaine sont nombreux (diversité des outils statistiques, manque d’homogénéité des critères retenus, usagers recensés dans plusieurs dispositifs, etc.). Il ne nous
semble pas nécessaire d’essayer dans le cadre de cette démarche de produire des outils
plus performants (ibid., 15).
On a affaire, dans ces conditions, à une définition et à une posture méthodologique formatées pour concerner un ensemble de situations et une grande variété d’acteurs.
Mobiliser les acteurs
Les acteurs concernés par la démarche de diagnostic partagé ne se limitent pas à ceux
de l’urgence sociale et ceux de l’hébergement. La réflexion doit être élargie à l’ensemble
des acteurs et institutions intervenant par rapport à des jeunes marginalisés ou en difficulté, pour questionner la cohérence des interventions (ibid., 6).
La valeur ajoutée de ce type de démarche tient essentiellement dans sa capacité à mobiliser les acteurs concernés (ibid., 11).
Qui sont les acteurs concernés? En général, les acteurs concernés n’ont pas à être mobilisés, ils le sont déjà. En revanche, des acteurs potentiels peuvent se mobiliser à la condition de
se sentir ou de devenir concernés. La caractérisation de l’errance a pour propriété de favoriser
cette mobilisation dans la mesure où, désignant des situations les plus hétérogènes, elle permet
de concerner les acteurs les plus divers. Incertaine quant à ses frontières, la notion de jeunes en
errance favorise les partenariats transversaux.
Une condition essentielle à la réussite du diagnostic réside dans la constitution même du
groupe de travail. Il s’agit de parvenir à une large mobilisation autour d’un thème. Ce qui suppose, est-il indiqué dans les recommandations, de ne pas trop cadrer au démarrage (…) (ibid.,
12). Et d’intégrer à la démarche des représentants de la police ou de la gendarmerie, et des
élus, etc. (ibid., 8).
Développer une vision partagée
Parce que le produit des diagnostics est moins cognitif que politique (le fait de ne pas viser
la production de connaissance savante est revendiqué), un enjeu essentiel réside dans le combat contre des représentations et des traitements sécuritaires des problèmes de marginalité juvénile. Contre les dangers d’une approche purement répressive, il faut favoriser une approche
plus sociale face à un problème durable (ibid., 8). Le chapitre qui porte sur l’amélioration des
réponses indique :
Il n’est pas central de chercher à tout prix à conclure la démarche par la mise en œuvre
d’actions précises. Apporter une vision partagée des problèmes et de l’état des réponses est
déjà une étape importante qui pourra ultérieurement, dans les instances prévues à cet effet
déboucher sur des évolutions intéressantes. (…) La démarche a pour objectif de susciter
des analyses partagées sur les problématiques à traiter (…) (ibid., 19).
Que faut-il donc entendre par vision partagée? Un schéma figurant en annexe du Guide
méthodologique l’indique. Ce schéma est titré Les situations et leurs représentations. Il distingue le marginal, le parasite, le vagabond, le paumé, le jeune en difficulté d’insertion et le
jeune en rupture. Ces figures forment, dans le schéma, une constellation autour d’un noyau
explicatif et descriptif général, lui-même normé, orienté vers l’insertion durable (ressources +
logement). Plus précisément, au centre du noyau descriptif et explicatif général, le passage par
la rue, l’absence de domiciliation officielle, le SDF représentent les situations d’errance au
sens strict. À la périphérie, les situations alimentant l’errance au sens strict tout autant que les
solutions trouvées par les jeunes pour en sortir : l’autonomisation dans la famille, les solutions
informelles chez les proches, l’insertion précaire dans les dispositifs publics, l’hébergement
d’urgence, la structuration marginale. Le parasite est situé entre la structuration « marginale »
et l’hébergement d’urgence; le jeune en difficulté d’insertion entre les solutions informelles
chez des proches et l’insertion précaire dans les dispositifs publics.
Le titre explicite de ce schéma est les situations et leurs représentations, son titre implicite :
les jeunes en errance. Les jeunes en errance sont, au sens strict, des jeunes dans la rue, des
jeunes sans domiciliation fixe ou officielle, mais ce sont aussi des jeunes qui sont insérés de
façon précaire à la suite d’une période d’errance au sens strict, ou des jeunes qui sont potentiellement concernés par l’errance au sens strict du fait de la précarité de leur insertion. Ce schéma
regroupe donc une série de situations toutes marquées plus ou moins par la précarité. À défaut
d’une insertion sociale durable, ces jeunes sont en errance ou en situation d’errance au sens
large ou au sens strict. Aux catégories désormais classiques qui séparent les inclus des exclus,
les in des out, s’ajoute celle qui distingue les insérés des errants, sachant que les errants ne sont
pas nécessairement en errance au sens strict.
On peut dire que la vision partagée à laquelle il s’agit de parvenir consiste d’une part à relier
entre elles, sous une communauté d’explication, des représentations hétérogènes (tout comme
le jeune en difficulté d’insertion en lien avec la mission locale, le parasite qui profite des structures locales d’hébergement d’urgence est un jeune en errance) et d’autre part de convoquer les
représentations qui dominent le champ des jeunes en difficultéafin de porter un autre regard sur
les jeunes parasites.
Développer une politique cohérente
La politique cohérente qu’il s’agit de viser n’implique ni ne suppose davantage de moyens
budgétaires. Pour mobiliser des acteurs à la démarche, il est d’ailleurs conseillé de leur dire
qu’on ne leur demandera pas d’argent : (…) ceux qui peuvent être sollicités comme financeurs
ne doivent pas venir avec la crainte de repartir avec de nouveaux financements qu’on leur
imposerait sous prétexte de concertation (ibid., 10). Il est certes important que les acteurs intervenant en direction des jeunes se rencontrent, acteurs du champ judiciaire, policier, social, sanitaire, humanitaire, caritatif; acteurs de l’État, des départements, des communes. Important également de travailler sur les représentations. Mais quels moyens sont concrètement affectés à
quelle politique cohérente ?
On dispose, pour le savoir, d’éléments de définition négatifs et du bilan des Diagnostics
déjà réalisés.
Éléments de définition négatifs d’abord :
La démarche doit déboucher sur la construction d’une politique publique qui ne soit pas
qu’une juxtaposition de logiques parcellaires (ibid., annexe 1,4); à l’opposé des arrêtés
anti-mendicités; ce travail en commun n’est-il pas indispensable pour qu’une réelle politique locale puisse se définir et mettre en œuvre les moyens nécessaires pour que des
actions pérennes se développent au delà de la juxtaposition des réponses actuelles ?; beaucoup estiment indispensable que se mettent en place des actions novatrices, coordonnées et
susceptibles d’apporter des réponses au delà des solutions provisoires dont la répétition
risque d’une certaine manière de « stabiliser » les personnes dans une situation d’errance
(ibid., annexe 2,1-3).
Quant au bilan des Diagnostics partagés, il est restitué en ces termes : ils ont amené à
mettre l’accent sur des manques précis (c’est moi qui souligne); suggérer des évolutions
qualitatives des actions existantes; insister sur la nécessité d’améliorer la cohérence des
interventions; suggérer de mettre en place des temps d’échange commun; amené à la
volonté de développer des concertations avec des institutions encore peu investies dans ce
domaine (Conseil Général) (ibid., 21).
Synthèse
La notion de jeunes en errance est mobilisée, par des acteurs du champ sanitaire et social,
pour désigner des situations et des populations hétérogènes. Jeunes en partie itinérants ou
jeunes plus ou moins sédentaires, jeunes avec ou sans domicile ordinaire, jeunes désaffiliés ou
jeunes vulnérables. Notion flottante, à géométrie variable et à évocation garantie, elle est
taillable et corvéable à merci par les professionnels qui se l’approprient.
Ce caractère flottant de la notion n’est pas un obstacle à son fonctionnement comme catégorie d’intervention publique. À devenir instrument et cible des Diagnostics partagés, la notion
flottante de jeunes en errance devient une appellation contrôlée.
Dans la vision partagée qu’il s’agit de viser, des représentations sont contrées et d’autres
favorisées. Cette vision partagée promeut une vue différentielle (les jeunes en errance ne sont
pas des parasites) et une vue transversale (comme les jeunes en difficulté d’insertion, les parasites sont des jeunes en errance). Des errants avérés sont affiliés à des errants potentiels et des
errances avérées sont représentées sous une figure commune.
Dans la politique cohérente qu’il s’agit de poursuivre, des actions sont favorisées et
d’autres combattues. Contre les dangers d’une approche purement répressive, cette politique
cohérente promeut des actions partenariales en réponse au statu quo des moyens de prévention
et d’insertion classiques, et des actions relativement nouvelles d’accueil et d’écoute inconditionnels. Quoi qu’il en soit des effets d’une meilleure coordination des partenaires et des services classiques, la réponse à l’errance n’est pas toute dans l’insertion.
II. Dialectique de la compassion et de la répression
Vagabonds ou errants ? Parasites ou sans abri ? La potence ou la pitié ? Nombreux sont les
travaux ayant montré que des populations occupant, dans la structure sociale, des positions
homologues, ont fait l’objet dans l’histoire de traitements différenciés : hospitalité ou répression, assistance ou exclusion, compassion ou hostilité
[6] (Vexliard, 1956, Geremek, 1987, Castel,
1995, Damon, 1996, Wagniart, 1999). La distinction séculaire entre bons et mauvais pauvres ou
entre populations qui subissent et populations qui choisissent leur situation y est agissante et
largement surdéterminée par des critères politiques et des enjeux idéologiques : aux premiers
s’appliqueront compassion et assistance, aux seconds répression et hostilité.
Les questions auxquelles le thème de l’errance des jeunes renvoie ne sont donc pas nouvelles. Récemment, Robert Castel (1995) a bien montré leur ancrage historique dans son analyse des modes de traitement de l’indigence valide dont le vagabond fut à la fois un des instruments et une des figures.
Dans l’analyse de Robert Castel, c’est par l’assurance qu’une solution cohérente au problème de l’indigence valide est apparue dans les sociétés modernes. L’assurance concilie la
sécurité et la mobilité, elle a pour condition de possibilité un marché du travail qui auto-régule
une partie des dysfonctionnements en garantissant une couverture minimale des risques
sociaux et suppose la généralisation du salariat et, afin que presque tout le monde soit couvert,
un état du marché du travail proche du plein emploi (Castel, 1992,133).
On sait bien à quel point les transformations de la société salariale ont changé la donne. Et
plus particulièrement en France pour une frange de la jeunesse qui, à défaut d’accéder, par le
biais de l’emploi salarié ordinaire, au champ de l’assurance, est largement exposée au champ de
l’assistance et de la répression. Selon un partage des territoires susceptible de variations.
Alors que la question du vagabondage a, pendant des siècles, fait l’objet d’orientations
publiques surtout répressives, le vagabond et le mendiant passent, à partir de la Libération, du
champ du droit pénal à celui du droit social, en devenant des
sans abri ou des
clochards
(Damon, 1999a)
[7]. Les articles 269 et 270 du code pénal, supports de la répression du vagabondage, ont été abrogés en 1994. Mais cette tendance à ancrer massivement la question de l’indigence valide dans le champ de l’aide sociale n’est pas irréversible. Dans le registre des
jeunes
en errance, la multiplication, en 1995, des arrêtés anti-mendicité l’atteste. Sans offrir un cadre
juridique légal à une politique systématique de contravention et de déplacement de populations
indésirables, les arrêtés anti-mendicité ouvrent des voies, affermissent des tendances, légitiment des actions politiques sécuritaires.
Le premier arrêté anti-mendicité a été pris à Montpellier en 1993, mais c’est en 1995 que, de
tous bords politiques, la pratique s’est répandue
[8]. Le rapport Quaretta représente, dans ce
contexte, une des productions visant à contrer une vision et une politique sécuritaires. On l’a
vu, d’autres productions suivront. Le
problème des jeunes en erranceporté par la DAS apparaît
comme une manière d’intervenir sur les actions à promouvoir et à contrer en direction de ces
populations. Les représentations véhiculées par la notion de
jeunes en errance y concourent.
Autrement dit, le succès social de ce thème est arrimé aux discours et aux pratiques sécuritaires
portés par des municipalités lors de la période estivale.
Pratiques et représentations
Les représentations mobilisées par les acteurs du champ social et sanitaire contribuent, on le
sait, au classement des sans abri (Soulié, 1997), au moindre risque pour les femmes de devenir
sans abri (Marpsat, 1999), de façon générale à la sélection et à l’orientation des publics.
Dans le champ de la sécurité, l’analyse des rapports établis entre les « itinérants » du métro
de Montréal et les agents de sécurité privée a montré que la relation d’aide va dominer lorsque
les itinérants susciteront la compassion, tels ces vieux clochards perçus comme adoptant un
comportement quasi transparent qui les rend invisibles dans le décor du métro. Des pratiques
répressives vont dans d’autres cas s’imposer à l’égard de jeunes sans abri perçus comme
acteurs de comportements dérangeants. Cette dimension contribue, avec d’autres, à façonner
des pratiques (Bellot, Cousineau, 1996).
De telles logiques sont évidemment agissantes dans le champ des politiques locales. P.-A.
Vidal-Naquet a montré que la période estivale favorisait la perception de
zonards et de
marginaux revendiquant leur rupture et venant d’ailleurs
[9] (qu’ils soient ou non étrangers): double
handicap du point de vue des chances d’être assistés.
En fait, on pourrait dire qu’entre ces deux saisons, les marginaux changent de statut.
Pendant l’hiver, ils sont plutôt considérés comme des victimes du système social et de la
crise économique. Ce sont alors surtout des exclus qui méritent la compassion. Et on imagine mal un maire prendre un arrêté anti-mendicité pendant cette période. L’été, ces mêmes
personnes sont perçues autrement. Parce que certaines d’entre elles suivent plus ou moins
les flux touristiques, les gens qui vivent dans la rue sont alors considérés comme ayant
choisi leur situation dont même, ils semblent profiter. D’autant plus qu’ils revendiquent ce
choix, haut et fort (Vidal-Naquet, 1998, A.1.3., 1) [10].
Aux marginaux qui auraient choisi leur style de vie, refuseraient l’aide sociale qui leur est
proposée, perturberaient la tranquillité publique, correspond une problématique d’ordre public.
Aux exclus, victimes de ruptures et de la crise, correspond une problématique d’aide sociale.
Les représentations sont des enjeux de lutte. Du zonard au sans abri, du vagabond à l’errant,
des représentations multiples, porteuses de jugements différents, se disputent le droit de représenter légitimement des phénomènes identiques. On admettra volontiers que le
peuple des
errants n’évoque pas les mêmes images (et donc n’induit pas les mêmes pratiques) que les
bandes de vagabonds, les groupes de zonards ou les
jeunes beurs qui ont un comportement de
hordes
[11]. La dimension symbolique de l’errance, les figures littéraires, mythologiques et historiques qu’elle condense en font, pour le moment du moins, une notion peu chargée en stigmate.
Elle renvoie certes également à l’erreur voire à l’égarement, mais en un sens qui tend à victimiser et donc attirer la compassion plutôt que de responsabiliser soit de favoriser la répression.
L’errant est égaré plus qu’il ne s’égare, il est perdu plutôt qu’il ne se perd. On trouve ici des raisons expliquant pourquoi il est de plus en plus question aujourd’hui des
jeunes en errance et
des problèmes qu’ils posent et qu’ils rencontrent.
La figure du jeune errant
On voudrait ici repérer, à partir des éléments à notre disposition, les traits qui dominent la
structuration de la figure du jeune errant. Traitant de la figure du jeune errant, c’est de représentations imaginaires dont il sera en partie question. Pour prendre un exemple emprunté à un
champ voisin, la figure du toxicomane qui a dominé en France pendant plus de vingt ans associait pratiques d’injection, état de délabrement, aliénation radicale et déchéance inéluctable.
Figure emblématique, essentielle dans le processus de légitimation et de reproduction de la
politique de lutte contre la drogue, elle a toujours été très éloignée des réalités ordinaires sur
lesquelles cette politique intervenait de fait. C’est cependant en son nom que se sont construits
et légitimés des discours et des pratiques en direction des usages et des usagers de substances
psychoactives illicites (Pattegay, 1996). D’autres figures, contradictoires, accompagnent
aujourd’hui le développement, en France, d’une politique de réduction des risques (Reynaud,
Parquet, Lagrue, 1999, MILDT, 2000).
Comme dans le cas du toxicomane, la figure de l’errant associe une série d’images. On a pu
écrire que la jeunesse en errance évoque un mode de vie où règne le vide :
(...) vide du corps qui
reste sourd au plaisir comme à la souffrance (...), vide de projets et même de rêves (Lagrandé,
1995,7).
Nomades du vide (Chobeaux, 1996), ces jeunes seraient acteurs d’une vie
morne, sans
joie, dégradante, suicidaire et enfermés
dans une souffrance individuelle et dans une absence
totale de sens (
ibid., 55). Ce sont des
morts vivants (Chobeaux, 1998a, 44)
[12], certains sont en
état de
quasi-mort psychique (Chazy, 1999,3), d’autres risquent la mort sociale (Tremintin,
1999).
Les acteurs sociaux prennent désormais mieux conscience de la fragilité existentielle du
public errant qui peut se sentir menacé par leur intervention (Chazy, 1999,4). Et n’oublions
pas, nous dit le rapport Quaretta, que les errants sont des êtres humains, rejetés, qui arrivent
sans projet, sans espérance; que
rien n’est plus mortifère que l’errance (Quaretta, 1995).
Bien évidemment, ces représentations ne correspondent pas à la réalité des jeunes dits en
errance. Cependant, ce décalage entre les discours et les situations concrètes n’est pas un obstacle à la construction d’une catégorie d’intervention publique
[13]. Ce n’est pas malgré ce décalage que F. Chobeaux et B. Quaretta sont consacrés
experts du problème de l’errance estivale
des jeunes dans une note du 4 juillet 1997 aux Préfets de départements signée par Pierre Gauthier, directeur de l’action sociale.
Ces images, largement métaphysiques, sont très spectaculaires. D’autres images plus ordinaires s’y associent.
L’étude de l’UNCCASF déjà citée rend compte des représentations mobilisées par les
répondants (les représentants des CCAS sollicités) pour décrire la situation des jeunes qui,
d’après eux, sont en errance. Un analyse factorielle appliquée aux 139 réponses permet d’extraire les représentations dominantes. Les termes de troubles psychiatriques, de détresse
morale, d’idées suicidaires, de fragilité psychologique contribuent très largement à l’explication du premier facteur : celui du profil psychologique. Les termes d’attitudes illogiques, de
rejet de certaines structures et d’agressivité des demandes expliquent eux aussi très largement
le deuxième facteur : la relation aux institutions.
De même qu’on constate un décalage entre les représentations institutionnelles des enfants
des rues et les réalités vécues par ces jeunes (Lucchini, 1996,1998), on ne prendra pas ces
représentations des jeunes en errance pour la réalité.
Indiquons enfin que, dans le cadre de l’enquête de terrain que nous avons menée, nous
avons pu repérer que l’appellation jeunes en errance fonctionnait, pour une série d’acteurs,
dans une logique d’opposition vis-à-vis d’autres appellations de type jeunes de quartier, jeunes
de banlieue ou jeunes de/dans la rue (Pattegay, 2000).
Les jeunes en errance, moi je les trouve très gentils pour la plupart. Pas de violence, ce ne
sont pas des casseurs. Ce sont des gens déboussolés, différents des jeunes de quartier. Différents des jeunes qui niquent l’assistance (Garnier, Boutique solidarité Emmaüs, Bordeaux).
Les jeunes dans la rue ne sont pas les jeunes de banlieue (Lebrun, ABEJ, Lille).
Les jeunes de la rue sont massivement issus de foyers. Ce sont des routards, des
zonards, des jeunes filles qui dorment dans la gare et ne font pas appel aux structures
sociales. Les jeunes dans la rue, on disait avant jeunes de quartiers, vivent dehors et rentrent chez eux vers 2h du matin. Les jeunes de la rue vivent dans une irréalité totale au
niveau de la vie vraie. Ils vivent au jour le jour. Aucune demande, sauf ce qui les arrange
(Huège, La halte des amis de la rue, Paris).
Des jeunes apprennent à grandir dans la rue. Ces jeunes reviendront majoritairement
de la rue. Ils sont dans la démerde, dans la petite arnaque des travailleurs sociaux. J’étais
surpris de voir comment ces jeunes étaient sympas (Rouyer, FNARS, Paris).
Dans la figure du jeune errant que l’on a pu esquisser ici, on a une palette d’images plus ou
moins spectaculaires qui contribuent à victimiser les populations ainsi désignées. La catégorie
d’action publique jeunes en errance s’appuie sur cette figure tout en la consolidant. Ce faisant,
c’est tout une frange de la population qui se voit désignée sous cette appellation dans les Diagnostics partagés. Ce qui signifie que cette figure va influer sur les actions à mettre en place en
direction de l’ensemble de cette population. Pour quels enjeux pratiques ?
III. Insérer les jeunes en errance ?
On a vu qu’un discours récurrent est appliqué aux jeunes en errance: ils ne demandent rien,
ou pas grand-chose. Des professionnels s’interrogent : que faire avec ceux qui ne demandent
rien ?(Chobeaux, 1998b, Tremintin, 1999) On connaît l’importance de la demande et du projet
dans l’action sociale. Et les inventions récentes, telles le samu social, se sont justifiées de
contourner ces exigences : Le samu social a été inventé pour aller à la rencontre de ceux dont
on disait : il n’y a plus de demande, il n’y a plus de projet (Sassier, 2000,71).
Les dispositifs dits d’accueil se sont depuis quelques années multipliés
[14]. La loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions, en reconnaissant comme institutions sociales un
certain nombre de structures d’accueil (dont les Boutiques Solidarité de l’association Emmaüs)
qui agissaient jusqu’à présent
en dehors de tout cadre législatif, leur apporte une légitimité officielle et des moyens financiers pour en assurer la pérennité. Et la circulaire du 14 juin 1996 sur
les points d’accueil jeunes encourage le développement de dispositifs visant
l’accueil, dans la
dignité, de ceux qui souffrent, la prise en compte du mal-être et de la souffrance des jeunes, la
prévention de la spirale de l’exclusion et de la délinquance
[15].
La particularité de ces dispositifs réside dans leur démarcation vis-à-vis du travail social classique. Il y est peu question de projets et de contrats. Dans le Guide des accueils solidaires en
France – réalisé à la demande du ministère de l’Emploi et de la Solidarité – ces derniers sont définis comme (…) un lieu délimité physiquement, où une personne en grande exclusion peut entrer,
et être reçue par une personne qui va écouter ou faire plus (Communication 1901,1999,91). Ces
dispositifs s’adressent en partie à des publics présentés comme échappant aux institutions sociales
ou qui refusent l’inscription dans ces institutions, qui n’ont pas de projet d’insertion. Dans ces
lieux il n’y a généralement pas de référent, on propose aux publics de se poser, de parler. L’accès
aux droits y est facilité, quelques services sont souvent proposés (consigne pour entreposer des
affaires, douche, lave-linge…) et le café y est parfois offert. Certaines institutions offrent une possibilité d’hébergement pour quelques temps. D’autres orientent vers d’autres dispositifs, et
notamment ceux de l’hébergement d’urgence, de la restauration sociale, humanitaire et caritative.
Le développement de ces dispositifs, des techniques d’écoute et d’accueil inconditionnels
est largement préconisé dans les Diagnostics partagés. Leur fonctionnement promeut des
réponses qui ne se situent ni dans la répression, ni dans l’insertion.
De l’errance mobile à l’errance immobile
On sait que les institutions sociales classiques (logement social, missions locales, CHRS…)
reçoivent massivement un public jeune avec lequel elles ne parviennent pas à déployer leur fonction principale (accès au logement autonome, réinsertion et insertion sociales et professionnelles).
Dans ce contexte, les structures d’accueil et d’écoute apportent certes des moyens relativement nouveaux, mais qui ne permettent guère d’améliorer le fonctionnement des institutions
classiques tout en ne disposant d’aucuns moyens résolutifs propres
[16].
Il n’est pas possible, cependant, que ces nouvelles structures soient inutiles. Lorsqu’elles
fonctionnent en complémentarité des dispositifs classiques – en réseau ou en partenariat –,
elles peuvent éventuellement permettre une meilleure régulation des flux dans le secteur sanitaire et social, aujourd’hui particulièrement encombré (ce qui ne résout pas les problèmes que
rencontrent ces institutions pour mener à bien leur mission), développer des activités de médiation, diffuser des informations... Mais le risque est fort – il est avéré dans certaines des structures que nous avons rencontrées – que ces structures offrent des moyens non plus complémentaires mais alternatifs au traitement des problèmes des jeunes. Leurs enjeux résideraient alors, à
dominante, dans la pacification du climat social local et dans la mise en œuvre d’un traitement
humain des surnuméraires. Faute d’articuler l’accueil et l’écoute des individus aux supports
matériels et sociaux concrets de l’individualité, ces structures pourraient en définitive n’avoir
rien d’autre à offrir qu’un lieu d’asile, de transit, aux prestations minimalistes.
Dans le mouvement de codage et de recodage social des réalités que la catégorie de jeunes
en errance opère, des tendances pratiques sont contrées en même temps que d’autres sont affirmées. La prise en compte de cette double tendance permet de proposer une interprétation d’une
distinction à la fois extraordinaire et récurrente dans les discours sur les jeunes en errance:
celle qui sépare l’errance mobile de l’errance immobile. À ces deux errances correspondent a
minima deux lectures.
On peut lire dans l’errance des jeunes une présentation à dominante sociale-humanitaire
d’une réalité que l’histoire a configurée, à dominante, en termes judiciaires. Ce serait ce que la
catégorie de jeunes en errance donnerait à voir et à penser dans la désignation des populations
qu’elle vise. Manière de traiter avec de la compassion et de favoriser l’accueil d’indigents qui
cumulent les handicaps d’être valides et étrangers (à une nation ou à un territoire). Le paradigme de cette lecture est l’errance itinérante ou l’errance mobile.
Mais on peut lire également dans l’errance des jeunes une notion qui favorise la mise en
œuvre de mesures palliatives et justifie la mise en place de dispositifs spécifiques : accueil,
écoute, structures bas seuil d’exigence. Si l’exigence de ces structures est basse, les offres correspondantes sont à la hauteur. Manière de temporiser, de favoriser l’aménagement de mesures
socio-humanitaires palliatives destinées à des indigents valides familiers. Le paradigme de
cette lecture est l’errance locale ou l’errance immobile.
La période actuelle est fortement marquée, en France notamment, par le développement
d’un discours sécuritaire, autoritaire et policier en direction d’une partie de la jeunesse. La
notion de violences urbaines portée par un discours policier (Mucchielli, 2000), la profusion
des travaux et des discours sur les mineurs délinquants, l’apparition récente de la catégorie
d’incivilité aux contours incertains (Milburn, 2000, Bonnemain, 2000), occupent une place
importante dans les débats publics, les orientations politiques, les mises en scène médiatiques.
On peut percevoir à quel point la figure ascendante de l’adolescent menaçant condense et métaphorise des craintes réelles et imaginaires, tout en interrogeant les modèles et les pratiques que
le paradigme de l’enfant victime avait contribué à instituer. Autrement dit, dans ces discours,
sont clairement mis en cause les modèles classiques d’intervention socio-préventifs.
L’étude de la construction du problème des jeunes en errance autorise plusieurs remarques.
Dans le traitement des problèmes dits des jeunes, la tendance sécuritaire occupe un large
terrain. Mais cette tendance n’est pas exclusive. D’autres discours, d’autres institutions,
d’autres modèles interviennent. La frontière entre problèmes d’ordre public et problèmes
sociaux n’est jamais définitivement établie (Bailleau, Gorgeon, 2000). L’excroissance, aujourd’hui, d’un discours sécuritaire ne doit pas masquer la présence d’un discours socio-humani-taire dont le problème des jeunes en errance témoigne. Et si des jeunes doivent, du point de vue
de la politique sociale aujourd’hui, être en errance c’est-à-dire en souffrance, perdus, égarés,
c’est aussi parce que, du point de vue de la politique sécuritaire, ils sont sans repères, ni
moraux, ni sociaux, ni civiques (Bauer, Raufer, 1998, cité par Mucchielli, 2000,360). Dans la
lutte pour le monopole de la représentation légitime du monde social s’affrontent et se confrontent des figures spectaculaires.
Face à la notion de
violences urbaines qui cible en priorité des populations reléguées dans
des quartiers populaires et des banlieues dégradées, la notion de
jeunes en errance cible plutôt
des populations occupant l’espace public en centres-villes
[17]. Ce qui n’empêche pas que des
violences urbaines puissent se produire en centres-villes (comme les affrontements entre bandes à
La Défense fin janvier 2001) ou que des problèmes de
jeunes en errancese manifestent dans certaines banlieues (il n’y a pas, bien entendu, de problème de
jeunes en errance à Vaulx-en-Velin).
Les notions de violences urbaines et de jeunes en errance ne sont pas du tout équivalentes.
Il est cependant intéressant de remarquer que ces notions différentes, élaborées dans des
champs différents par des acteurs distincts, peuvent se rejoindre dans leurs effets pratiques.
Quand la notion de violences urbaines apparaît être le bras armé d’une critique des modèles
classiques d’intervention socio-préventifs, la notion de jeunes en errance remet quant à elle largement en question les modèles classiques d’insertion.
Quel est l’avenir du problème des jeunes en errance? Problème de passage comme ceux
auxquels il succède, ou problème promis à un bel avenir dans lequel sont fixés les orientations
durables et les moyens adéquats d’une politique publique ?
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[1]
Les analyses présentées ici s’appuient sur une étude menée, de septembre 1999 à novembre 2000, pour le compte de
l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (Pattegay, 2000). Cette étude réalise, dans sa première
partie, une synthèse des travaux conduits depuis un dizaine d’années sur les
jeunes en errance. Dans sa deuxième
partie, elle rend compte d’une enquête qualitative menée auprès d’environ quatre-vingt professionnels de l’hébergement autonome, de l’insertion professionnelle, de la réinsertion sociale et de l’accueil dans six villes de France (Paris,
Lille, Strasbourg, Lyon, Marseille, Bordeaux).
[2]
Le numéro 327 des
Messages du Secours Catholique (1981) accompagne la photographie d’un homme attablé de
la légende suivante :
Cet errant est installé provisoirement dans une maison promise à la démolition : il s’est « meublé » dans une décharge publique... et a plus à boire qu’à manger.
[3]
La remarque vaut également, bien entendu, pour la définition des
SDF. Mais
jeunes en errance et
SDF ne sont pas
des synonymes. Que voudrait dire d’ailleurs, dans ce cas, synonyme ?
[4]
Les
jeunes en errance étudiés par F. Chobeaux sont décrits comme se stabilisant en hiver en rejoignant un lieu fixe
(sous-location, bien familial rural), en se faisant accueillir dans les communautés du Sud de la France ou en squattant en ville.
[5]
Pour COPAS : L. Barbe et C. Coquelle, pour Dubouchet consultants : G. Berlioz, pour OPSIS : P. Aubry et
C. Étienne.
[6]
Dans son
Histoire de la folie, M. Foucault (1972,64) montre que dans le traitement des pauvres opéré par une
même institution (l’hôpital général) se mêlaient
le désir d’assister et le besoin de réprimer; le devoir de charité et
la volonté de châtier.
[7]
Indiquons que, dès 1921, le traitement des mineurs vagabonds passe du champ du droit pénal à celui du droit civil.
[8]
Valence, La Rochelle, Pau, Toulon, Angoulême, puis par la suite Perpignan, Tarbes, Mende, Nice, Banyuls, etc.
[9]
Face à la présence et au regroupement, dans le centre-ville de Dijon, de jeunes
visibles et en rupture, un discours
dominant accusait le T.G.V.
qui nous ramène tous ces jeunes d’ailleurs, de Paris et d’autres villes. Or, une étude a
été conduite qui a mis en évidence que les trois quarts de ces jeunes étaient originaires de Dijon ou des alentours
proches (Bondu, 1998).
[10]
Ces références renvoient à la version de l’étude disponible sur internet à l’adresse
www. social. gouv. fr.
[11]
G. Mathé relève qu’en 1997, à Arcachon,
le phénomène des errants disparaît, et on constate l’arrivée massive de
jeunes beurs, des jeunes qui ont un comportement de « hordes », qui n’ont ni règle ni loi, qui se baladent par
groupe de 10-15, et souvent frappent pour une broutille, insultent, installent le trafic (au dépens du trafic local),
Stratégie du district d’Arcachon pour l’accueil des jeunes en errance estivale et la place du point-jeune dans ce dispositif,
in,
L’accueil des publics marginalisés dont l’errance, Séminaire de formation à Dijon-Messigny, juin 1998,
document Internet (points-jeunes-assoc.com).
[12]
F. Chobeaux s’interroge : comment haïr quand on est mort-vivant ?
[13]
Tout comme
Le paradigme du vagabond n’a pas à coïncider avec la réalité sociologique du vagabondage (Castel,
1995,103-104).
[14]
Ces dispositifs ont été créés, dans leur majorité, au cours des années 1990 et plus particulièrement dans les années
1994-1996. Une étude du ministère de l’Emploi et de la Solidarité a recensé 850
lieux d’accueil solidaires, appellation qui regroupe des structures aux moyens divers, (
Synthèse statistique sur les lieux d’accueil solidaires, Direction de l’Action Sociale, janvier 2000).
[15]
P. Gauthier, 15 points pour les jeunes, Éditorial, DAS.
[16]
Vidal-Naquet
et al. (1998,62), traitant des lieux d’écoute, relève que
Ce n’est en général qu’au cas par cas, que les
lieux d’écoute parviennent à ouvrir les filières de réintégration dans le système de droit commun.
[17]
La population principalement ciblée n’est pas identique à la population concernée ou touchée. On a vu ce qu’il en
était pour la catégorie de
jeunes en errance, la notion de
violences urbaines tend, quant à elle, à
(…) criminaliser
l’ensemble de la jeunesse des quartiers défavorisés (…) (Mucchielli, 2000,372).