2001
Déviance et Société
Note de recherche
La transition vers l’âge adulte de jeunes marseillais issus de milieux populaires dans les années 1990
[*]
C. Andréo
LAMES, Université de Provence 29, avenue Robert Schuman F-13621 Aix en Provence
Un bon nombre d’études sociologiques sur les jeunes des classes populaires se concentre
sur ceux d’origine étrangère vivant dans les banlieues. Mais d’autres couches sociales peuvent
être abordées dans la perspective d’une sociologie de la jeunesse des classes populaires.
Cet article s’appuie sur une enquête (Andréo, 1996), décrivant et analysant le genre de vie
d’une fraction de la jeunesse marseillaise durant cette phase de transition critique vers l’âge adulte
[1].
Je vais m’interroger sur la manière dont ces jeunes occupent leur temps durant cette période qui
s’étale sur plusieurs années et les conséquences que leur mode de vie peut avoir sur leur destinée.
Il faut rappeler tout d’abord que la jeunesse se caractérise par des étapes marquant l’acquisition d’attributs qui définissent le statut d’adulte. Trois critères sont significatifs : le début dans la
vie active, le départ du foyer parental, le mariage. Désormais ces étapes, jadis regroupées dans un
laps de temps relativement proche, sont désynchronisées et étalées dans la durée pour toutes les
classes sociales. La prolongation des études et la précarité professionnelle engendrent un recul de
l’âge adulte, les frontières de la jeunesse se sont déplacées et les seuils d’accession à l’âge adulte
n’ont pas toujours un caractère définitif. C’est une nouvelle combinaison de statuts professionnels, familiaux, et matrimoniaux, placée sous le signe de l’indétermination, qui définit la jeunesse.
Celle-ci ne reflète plus simplement un genre de vie caractérisé par des consommations, des
goûts, spécifiques à une classe d’âge, mais se présente comme une période de latence postérieure à l’adolescence. D’ailleurs, l’ambiguïté de la jeunesse est justement qu’elle associe, en
proportion variable selon les individus, des éléments constitutifs d’un plein statut adulte, et des
éléments qui appartiennent encore au monde de l’adolescence mais ne se confondent plus seulement avec lui (Bloss, Ferroni, 1991; Chamboredon, 1985).
L’influence de Street Corner Society
Le départ de l’enquête est le livre de William F. Whyte sur les jeunes italo-américains d’un
quartier pauvre de Boston, appelé à l’époque pour les besoins de la recherche, Cornerville
(Whyte, 1996).
Il convient d’évoquer quelques-uns des éléments de l’analyse faite par Whyte sur le fonctionnement des bandes de jeunes italo-américains.
Les groupes qu’il étudie organisent leurs relations sociales d’après des meneurs et des suiveurs. En fait, chaque groupe tourne autour d’un chef reconnu par les autres membres. Celui-ci
prend les décisions pour le groupe. Le chef doit démontrer quelques aptitudes dans les activités
de distractions favorites du groupe, mais sans forcément être le meilleur. Ces activités ont
d’ailleurs un rôle structurant dans les relations internes car elles participent à l’élaboration
d’une hiérarchie. Quand le chef change, ce n’est pas dû à une révolte de la base, mais à une
modification des relations au sommet de la structure (par exemple, un conflit entre le chef et un
de ses anciens lieutenants). Chacun a sa place dans le groupe; la structure est relativement
stable. Ainsi, telle position dans le groupe correspond à tel type d’interaction avec les autres
membres. Et quand le type d’interaction change, la position change également. Whyte s’intéresse, en outre, à la manière dont les jeunes s’impliquent dans d’autres institutions locales : le
foyer socio-culturel, l’organisation criminelle du racket, les partis politiques. Il s’efforce de
mettre en relation le genre de vie des jeunes et le fonctionnement des bandes avec un processus
d’intégration plus global à la société américaine. La distinction entre corner boys et college
boys semble, sur ce point, essentielle. La meilleure façon de comprendre la mobilité sociale à
Cornerville étant, pour l’auteur, de la comparer au comportement des premiers. C’est dans la
façon de dépenser leur argent que les deux groupes s’opposent le plus. Les college boys adhèrent aux vertus de l’épargne des classes moyennes afin de financer leurs études, tandis que les
corner boys dépensent leur argent pour pouvoir participer aux activités du groupe (quand certains n’en ont pas, les autres paient pour eux). Ils perçoivent donc l’argent en termes de relations personnelles, et non en termes de profit, de perte ou d’épargne. Cette façon d’investir,
ainsi que leur rapport à l’école, joue un rôle crucial dans leur réussite sociale et dans l’évolution
de leur situation.
J’adopte comme Whyte une approche ethnographique, en retenant les points suivants des
éléments de son analyse évoqués infra:
- Observer des jeunes hommes qui continuent à traîner ensemble à l’approche de la trentaine,
et n’ont pas encore de situation professionnelle et matrimoniale bien établie, pour une partie d’entre eux. Mais je ne prends pas pour objet d’étude une population économiquement
défavorisée ou stigmatisée. Mon objectif étant d’aborder les jeunes sans passer forcément
par les extrémités de l’échelle sociale.
- Être attentif à la sociabilité quotidienne et aux activités ludiques au sein du groupe, pour
rendre compte de la dynamique des interactions et de la hiérarchie des statuts. Cependant, je
vais me démarquer de l’explication de Whyte qui renvoie à un phénomène de leadership.
- S’intéresser à la mobilité sociale à partir des habitudes d’un genre de vie acquis en fréquentant les autres. Dans le cas qui me préoccupe, il ne s’agit pas vraiment de mobilité sociale au
sens classique du terme, mais de transition vers l’âge adulte (qui est une forme de mobilité
individuelle : passage d’un statut adolescent à un statut adulte).
Éléments de méthode et grille de lecture
J’ai suivi depuis le début des années 1990 un groupe d’une dizaine de garçons, âgés entre 18
et 25 ans, dont j’ai fait partie. Leurs parents, issus des fractions supérieures des classes populaires et des fractions inférieures des classes moyennes, ont commencé comme ouvriers,
employés, et sont devenus techniciens, contremaîtres, professions intermédiaires etc. Ils ont
profité des trente glorieuses pour améliorer leur condition sociale de départ. Ces jeunes vivent
plutôt dans un quartier de classes moyennes au sud de la ville, bien que leurs parents soient
encore attachés aux milieux populaires. Une étude statistique classe ce quartier parmi les quartiers centraux. Voici ce qui est dit sur ces quartiers centraux, qui débordent largement, selon
cette classification, le centre-ville : 30 quartiers situés au centre de la ville comptant 260 000
habitants, constituent une classe homogène. Au delà du 4e, 5e et 6e arrondissements dans leur
totalité, cette zone s’étend aux quartiers les plus centraux des arrondissements voisins: Hôtel
de ville, Belle de Mai, Saint-Barnabé, la Timone, Sainte-Marguerite, Saint-Giniez, Saint-Lam-bert, pour ne citer que les plus éloignés du centre. Dans ces quartiers la population est âgée,
43% des ménages sont des personnes seules (30% en moyenne à Marseille). L’habitat ancien
est composé essentiellement d’immeubles collectifs non HLM, trois quarts des familles bénéficient d’une aide au logement, principalement l’allocation logement à caractère social (ALS):
deux tiers en moyenne. Bien évidemment, ces quartiers disposent d’un équipement plus important en services publics, ainsi que dans le domaine de la santé (64 médecins pour 10 000 habitants soit une densité double à la moyenne) et de la culture. Au sein de cette classe, un sous-groupe de quartiers parmi les plus centraux se distingue par une plus forte proportion de
population à bas revenu, un niveau de confort des logements moindre, mais aussi un équipement en médecins ou en établissements culturels plus développé. Il s’agit du Chapître, Thiers,
Hôtel de ville, Castellane, Notre-Dame du Mont, Préfecture (Chauvet, 1995).
La plupart des jeunes n’avait que des diplômes de niveau CAP/BEP
[2]. Certains occupaient
des emplois précaires liés à leur apprentissage (pâtisserie, hôtellerie), d’autres suivaient des
formations offertes par des organismes sociaux spécialisés, et/ou prenaient des emplois en adéquation avec ces filières après des études secondaires manquées ou un retour désenchanté de
l’armée alors qu’ils avaient espéré y faire carrière. Précisons qu’un seul des jeunes du groupe
était Maghrébin.
La méthode usitée est celle de l’observation participante ou plutôt de la participation observante puisque j’ai été un membre indigène du groupe
[3]. En 1996, j’ai commencé à prendre des
notes sur les événements, les habitudes, dans le groupe, et à rédiger mes souvenirs récents. J’ai
partagé le quotidien de ces jeunes que je rejoignais le soir parfois, et toutes les fins de semaine, en
bref pendant mes loisirs. L’observation et l’analyse de ce groupe sont aussi, en quelque sorte, une
réflexion sur ma propre jeunesse, un retour sur moi-même à la lumière des trajectoires suivies par
mes pairs. Par la suite, j’ai gardé des liens avec les membres du groupe, que je croise de temps à
autre, et je suis un peu ce que ces derniers font, puisque j’habite encore actuellement Marseille.
J’ai aussi regardé d’autres jeunes, qui débordent ce groupe restreint, et s’inscrivent dans
leur réseau de relations amicales; mais sans les suivre autant car ces jeunes ne traînaient pas
systématiquement avec les membres du groupe.
Enfin, j’ai réalisé des entretiens informels avec les petites amies de certains et des étudiantes que je côtoyais dans le milieu universitaire, afin de mieux comprendre les relations
entre les sexes. Les thèmes d’observation qui ont retenu mon attention sont les suivants : la
sociabilité et les relations amicales ou tendues entre ces jeunes, les activités usuelles liées à
cette sociabilité – en bref comment ils occupent leur temps libre – le rapport avec les filles, les
démêlés amoureux, les échos des relations conflictuelles avec les parents, les changements
majeurs affectant la fréquentation du groupe chez les uns et les autres.
Cette observation est restée cachée, elle m’a incité à interroger ces jeunes sur des sujets que
je n’avais jamais essayé de connaître auparavant. Les conversations informelles remplacent les
entretiens habituels enregistrés :compte tenu de ma position dans le groupe, il me paraissait difficile d’en réaliser.
La cité phocéenne est un contexte urbain qui mérite qu’on y consacre quelques lignes
puisque l’enquête prend place dans cet environnement.
Cette ville a depuis toujours attisé les rumeurs, les préjugés, et le regard extérieur
[4]. Sa réputation ne procède pas seulement d’un regard extérieur imposé par des élites intellectuelles et
des médias nationaux
[5]; elle est également un enjeu symbolique de poids pour les habitants, du
simple citoyen au notable politique. Ainsi, en février 1990, l’émission de C. Ockrent,
carnet de
route, ayant pour thème Marseille, souleva un tollé général :dépôt de plaintes, questions écrites
au ministre de la Communication, pétitions, protestations dans les journaux locaux toutes tendances politiques confondues… Le maire de l’époque, R. Vigouroux, prit la décision de convoquer les élites locales : patrons de presse, grands médecins, Président de la Chambre du Commerce et de l’Industrie, hommes de loi, élus etc., afin de rédiger une lettre ouverte :
à la France,
à l’Europe et au monde. Tous reprochaient à C. Ockrent de n’avoir donné de la ville qu’une
image négative.
L’ambiguïté de l’image de la ville – tantôt dénigrée, tantôt adulée – et l’importance que
cette image semble avoir pour ses habitants – qui revendiquent le droit exclusif de parler de
Marseille – prend une dimension emblématique. La population, malgré ses disparités internes,
se rassemble derrière des symboles communs et les opposent au reste du pays avec fierté. La
ferveur déployée pour l’équipe de football locale
[6] – et la propension observée chez un bon
nombre de Marseillais à clamer bien fort leur appartenance à cette ville, leur différence vis-à-vis du reste de la France, surtout quand ils sont en déplacement, en voyage – atteste de cette
volonté collective de faire de Marseille, à l’instar des médias parisiens d’ailleurs, une ville à
part
[7]. Certains mouvements culturels, artistes, groupes de supporters de football, revendiquent
et glorifient, un peu à la manière des Corses pour leur île, une Provence indépendante
[8].
À Marseille, une partie des pauvres et des immigrés habitent dans le centre-ville, ce qui
n’est pas courant dans les villes françaises. En conséquence, la bourgeoisie est dispersée dans
l’habitat marseillais bien que plutôt située dans les quartiers sud, ou habite dans des petites
villes de la région aux alentours de l’agglomération. Ce n’est pas vraiment une bourgeoisie
d’affaires, constituée d’industriels, d’investisseurs, ni même une intelligentsia de gens issus
des milieux du spectacle ou de grands intellectuels, mais plutôt une bourgeoisie de médecins,
d’avocats, de commerçants. Depuis 1955, les prés et les terrains cultivés ont fait place aux habitats collectifs; les villages périphériques se sont noyés dans les petits et grands ensembles d’habitation. La banlieue est en quelque sorte comprise dans le terroir. Des tours, des cités HLM,
coexistent avec des résidences pavillonnaires, des lotissements, construits à partir de 1970.
L’habitat collectif est d’ailleurs plus le fait de petits immeubles que de grandes barres comme
dans d’autres villes (Lyon, Paris, Lille...). Marseille est surtout une mosaïque d’habitats. La
géographie urbaine alterne des quartiers populaires et aisés autour d’un centre-ville qui
concentre les personnes âgées vivant seules et où les équipements de santé et les services
publics sont largement présents. Cependant, les situations économiques les plus difficiles se
retrouvent en plus grand nombre dans les quartiers nord
[9]. La vie sociale s’organise donc
d’après un clivage nord/sud, partiellement fondé sur les disparités socio-économiques, mais
particulièrement ancré dans les esprits. Car la délimitation des frontières entre le nord et le sud
reste pour les Marseillais symbolique autant que physique
[10]. Le sentiment d’appartenance communautaire à un quartier est souvent fort; les Marseillais perçoivent leur ville à travers les différents quartiers et utilisent le terme de quartier pour désigner l’endroit où ils habitent même si
le découpage administratif de l’habitat procède par arrondissements.
Depuis 1975, la population ne se renouvelle guère, le solde migratoire est négatif, Marseille
vieillit
[11]. C’est également une ville qui s’appauvrit car elle connaît en même temps une désindustrialisation
[12].
Cependant la sociabilité demeure assez animée si l’on considère que la vie associative se
développe beaucoup
[13]. Enfin, Marseille connaît à l’instar des autres grandes villes, de fortes
poussées de délinquance affectant le centre-ville notamment, qui suscitent l’inquiétude des
pouvoirs publics. En outre, l’agressivité et les infractions au code de la route ainsi que les accidents sont abondants, au point que la presse locale y consacre régulièrement des articles,
chiffres à l’appui.
Pour achever cette rapide esquisse, il faut souligner que c’est une ville cosmopolite dans le
sens où elle regroupe plusieurs communautés arrivées à des moments différents de l’histoire du
XX
e siècle
[14] et dont les emplois occupés, les situations sociales et l’influence politique ne sont
pas équitables
[15] malgré le fait que les personnalités politiques locales insistent, dans leurs discours publics, sur la tradition de mélange des
races, d’intégration pacifique, sur la solidarité
entre les communautés, sur l’identité des Marseillais...
[16].
Comment nommer l’agrégat des jeunes marseillais de mon enquête ? Je dirais simplement
qu’il s’agissait d’un groupe de jeunes ou d’une bande de jeunes, composé(e) d’une dizaine
d’individus qui se voyaient régulièrement, traînaient ensemble, se retrouvaient pour passer le
temps autour d’une place avec des bancs près d’une école primaire. Rien à voir donc avec un
gang, c’est-à-dire un ensemble structuré autour d’activités illégales organisées. Les Américains
appellent
posse cette forme de sociabilité juvénile,
qui consisteen une bande formée au hasard
des opportunités et des relations de voisinage, où s’installent davantage l’ennui que les activités criminelles
[17].
Au fil des ans, le groupe a subi des restructurations : des membres sont partis, d’autres sont
revenus, etc. Le groupe en question s’est constitué il y a un peu plus de huit ans. Des jeunes ont
commencé à se retrouver autour d’une petite place sur des bancs : ils habitaient à proximité, se
connaissaient depuis l’enfance pour certains, fréquentaient d’autres groupes, d’autres endroits
pour se réunir… Difficile de rendre compte de la composition de ces groupes car ils sont
instables et évoluent avec le temps. Des jeunes y restent quelques mois, d’autres quelques
années; il y en a qui passent par plusieurs groupes, modifiant ainsi leurs fréquentations, tandis
que certains jeunes n’en fréquentent qu’un seul, assidûment ou de manière épisodique, sans
trop s’impliquer, venant voir leurs copains et/ou fumer un peu de shit.
Ainsi, durant l’enquête j’ai distingué un noyau dur d’une dizaine d’individus fréquentant
assidûment la place et une périphérie plus ou moins étendue d’individus dont le nombre variait
selon les moments; ces derniers passant occasionnellement rendre visite au groupe primaire.
Le ciment du groupe ne tenait pas vraiment à sa composition mais au lieu commun des rencontres et aux activités pratiquées ensemble.
La fréquentation du groupe dépend de la conjoncture biographique de chacun qui l’amène à
prolonger ce mode de sociabilité masculine, à s’en retirer ou à y revenir partiellement. Car les
événements de la vie personnelle qui marquent le franchissement des étapes de la transition
vers l’âge adulte (mise en couple, travail accaparant, changement de domicile…) vont être
déterminants dans l’adhésion et la continuité de la fréquentation d’un groupe de pairs. Cependant, il faut des bouleversements biographiques importants ou le cumul dans le franchissement
des étapes de la transition vers l’âge adulte et la volonté de rompre avec ce genre de vie, pour
voir les jeunes quitter le groupe. La mise en couple durable est l’élément le plus influent. On le
verra plus loin.
Enfin, par rapport au système de relations sociales analysé par Whyte, il n’y avait pas vraiment de leadership même si certains membres semblaient prendre plus d’initiatives que les
autres pour mobiliser le reste du groupe dans des actions collectives. En fait, les choix collectifs, s’agissant des distractions par exemple, étaient tâtonnants et procédaient par des hésitations et des divisions internes qui ne s’alignaient pas sur la sanction finale d’un chef. Il fallait
que la majorité du groupe aille dans un sens; cela impliquait que certains membres essaient de
convaincre les autres, hostiles ou indécis, de les suivre. Parfois, des membres réfractaires à la
majorité préféraient rentrer chez eux, ne pas suivre. Parfois aussi, le groupe n’avait pas su faire
trancher la majorité, alors en l’absence de décision, la soirée s’achevait comme elle avait commencé c’est-à-dire sur les bancs.
Les relations au sein du groupe n’étaient pas non plus hiérarchisées d’après les activités
ludiques bien que celles-ci puissent influencer la manière dont le groupe définit chacun des
membres.
Si certains individus étaient relativement craints par d’autres ou s’ils étaient estimés par la
majorité, cela ne suffisait pas à en faire des chefs. Chaque membre avait une manière spécifique
d’être reconnu et/ou accepté par le reste du groupe à travers les relations usuelles qu’il entretenait. Certes, ces relations se construisaient sur la base d’activités communes comme le jeu, la
consommation et la revente de
shit, mais également d’après des affinités individuelles
[18], des
intérêts convergents et un même goût pour la consommation de certaines drogues
[19]. Le groupe
comprenait donc des petits sous-groupes constitués en fonction de ces affinités. Hormis
quelques
longues amitiés entre des individus qui se connaissaient avant de fréquenter la place,
il n’y avait pas de relations vraiment stables.
Mais pour comprendre davantage comment ces relations sociales se construisaient, il faut
s’intéresser maintenant aux formes de la sociabilité et aux activités collectives.
La première question à laquelle on doit répondre est de savoir de quelle manière ces jeunes
occupaient leur temps libre et quelles en sont les conséquences immédiates.
Leur temps de loisir était en vérité variable à court terme, il dépendait de la situation professionnelle et scolaire de chacun. À un moment donné, certains avaient plus de temps libre que les
autres. Presque tous avaient connu de longues périodes d’oisiveté, de doutes et finissaient par se
plaindre autant de cette situation que de la pression des parents qui le vivaient mal. Leur rapport
au monde du travail se caractérisait par la discontinuité bien que certains puissent garder une
place assez longtemps (plusieurs mois d’affilés). En fait, ils réfléchissaient sur des intérêts à
court terme, quittaient certains jobs, en refusaient d’autres. Le travail est souvent vécu comme
une contrainte, il ne faut pas y rester trop longtemps et choisir le job le moins pénible si possible. Or, cette attitude implique de pouvoir se reposer en partie sur les parents et que ces derniers le tolèrent, malgré leurs doléances, sans qu’ils fassent preuve d’un autoritarisme incitant
leurs enfants à vouloir s’émanciper par tous les moyens comme ce fut souvent le cas pour eux
jadis. Cette attitude amène à se demander également si ces jeunes ne repoussaient pas pendant
quelques années les opportunités de rentrer plus vite dans le monde des adultes par un travail
accaparant et des responsabilités.
La précarité professionnelle était à la fois subie – la conjoncture économique et sociale dans
les années 1990 ne favorisait guère l’embauche définitive des jeunes – mais aussi voulue car
dans une certaine mesure elle permettait de prolonger un petit peu la jeunesse, de prendre du
bon temps avec les copains
[20].
Les activités ludiques ne consistaient pas, comme chez les jeunes italo-américains de
Whyte, en jeux d’argent, en concours sportifs, en activités dans des clubs. Les jeunes de mon
observation mettaient en œuvre des activités qui tournaient autour du chahut, des sarcasmes,
des injures (joutes verbales), mais n’exigeaient pas un grand niveau d’organisation et/ou de
préparation collectives. Pourtant ces activités occupaient une grande place dans le temps passé
ensemble, elles participaient à la définition des liens entre les membres : c’était en fait de véritables rites de sociabilité qui rendaient attrayant le fait de passer du temps ensemble et combattaient l’ennui. Il faut insister sur le plaisir que les membres du groupe éprouvaient à se retrouver dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler des amitiés viriles, c’est-à-dire des amitiés
fondées sur un certain machisme dans les relations courantes et amicales.
Ces formes de sociabilité sont connues des sociologues. Elles marquent les usages et coutumes de la jeunesse dans les milieux populaires
[21]. Remarquons au passage que les jeunes de
l’enquête disposaient de plus amples moyens matériels que les jeunes italo-américains vivant à
Cornerville dans les années 1940, qu’ils évoluaient dans une société de consommation de
masse avancée; pourtant leurs activités ludiques ne dépassaient pas le stade des chahuts des
cours de récréation.
Les joutes verbales et les surnoms
Les joutes verbales reflètent une forme de violence euphémisée à l’instar d’un chahut physique. Elles n’épargnent aucune faiblesse : caractéristiques physiques, mésaventures ou échecs
personnels connus des autres, les parents, les accusations fictives d’homosexualité, et sont parfois cruelles malgré un ton de dérision. Elles nécessitent un sens aigu de la répartie et de l’imagerie comiques. Elles se déroulent souvent comme des duels, il s’agit de marquer des points et de
susciter un rire collectif au détriment de l’autre :chaque protagoniste a des alliés, des opposants,
le public ne reste jamais neutre, attisant l’affrontement verbal afin de pimenter les échanges.
Voici quelques réparties dérisoires prises dans ces joutes verbales :
Bubu : Le jeu des sept familles tu connais ? Dans la famille C. je voudrais le frère ?
Euh… désolé il est en prison. Ah ! tant pis, alors donnez-moi le petit frère. Euh… désolé il
prend le même chemin. Bon alors le grand frère ! Euh… désolé mais Chouchou il est en
procès pour deal. Mais dis-moi C. qui y a de bon dans ta famille à part le daron et la
daronne (père et mère)? Qui faut pas jeter ?
C. : Je sais ce qu’il a eu A. : il est tellement fauché qu’il refile ses dents en solde à la
petite souris ! C’est pour çà qu’il en a pas devant.
C. (toujours): Arilès con de minot (gamin dans l’argot marseillais)! Vé (regarde)
comme t’es fait !En fait, tes parents savaient pas s’ils pourraient te nourrir, alors pour faire
des économies, ils t’ont laissé la tête normale et le reste du corps ils l’ont lyophilisé, comme
ça tu consommes moins.
C’est donc une activité qui finit par développer une compétence verbale basée sur un argot
et un dénigrement que tous les membres du groupe ne maîtrisent pas au même niveau.
Un corollaire de ces formes de sociabilité basées sur les échanges verbaux ludiques renvoie
à l’utilisation de surnoms amusants.
Ils proviennent du groupe ou bien les individus les avaient déjà. Plus qu’une simple désignation futile, ils préfigurent parfois les rôles et les statuts au sein du groupe. Les surnoms dérivent du nom de famille ou du prénom, évoquent une particularité physique remarquée et grossie par les autres membres du groupe ou un trait de caractère présumé, une action glorieuse ou
ridicule dans le passé de l’individu.
Un surnom ne faisait pas forcément l’unanimité dans le groupe. Un individu pouvait avoir
plusieurs surnoms d’ailleurs. Cependant, il semble qu’un surnom prédominait et était plus souvent utilisé par les autres.
Lorsque le groupe attribuait un surnom, cela passait par plusieurs étapes : un membre lançait un surnom en désignant un pair et s’il ne rencontrait pas de résistance de la part du principal intéressé, il réemployait le surnom plusieurs fois et associait ainsi l’individu à cette dénomination. Les autres membres le reprenaient et le surnom se généralisait alors. Voici quelques
surnoms de membres du groupe ou de leurs accointances : Bubu (d’après le nom), Nico ou
Grosse tête (d’après le physique), Le long (d’après le comportement nonchalant), Bicou (?),
Bouli (d’après le physique), La science (d’après le niveau d’étude), Mouf (d’après le nom),
Goubi (?), Starshoot (?), Pompon (?)…
Un surnom pourrait se définir comme une expression verbale retenue par le groupe, comme
un élément de distinction ayant une petite histoire et qui peut être associé à la réputation de la
personne. Généralement, le surnom est comique et son utilisation se fait sur le mode de la
bonne humeur. Le plaisir des jeunes à employer des surnoms qui se substituent aux noms et prénoms, tient aussi à cette culture d’opposition au monde des adultes, des parents, qui valorise un
genre de vie autonome des contraintes et des habitudes familiales.
Un autre type d’activité pour passer le temps consistait à se défoncer, autrement dit à
consommer en grande quantité de l’alcool et des drogues (principalement de la résine de cannabis en barre : le shit et parfois des ecstasy ou de la cocaïne mais pas pour tous les membres du
groupe). La consommation de différents produits stupéfiants est à relier aux pratiques de loisirs :
ainsi les ecstasy ou la cocaïne correspondaient généralement à des sorties, des virées nocturnes
dans des bars, boîtes de nuit, rave-party… Le shitet l’alcool pouvaient être consommés plus souvent et en toute occasion, surtout lorsque les jeunes restaient entre eux.
La
défonce procède par un apprentissage progressif et renvoie à des pratiques collectives
ayant des implications sur les relations entre les membres du groupe. La consommation de
shit,
par exemple, était un élément fondamental des rapports au sein du groupe. Fumer du
shit
incluait une double appartenance : au groupe des jeunes de la place et à une communauté dispersée, hétérogène,
invisible, nombreuse actuellement, de gens pratiquant une activité déviante
bien que de plus en plus tolérée
[22].
Quand les jeunes de la place ou d’autres venant les rejoindre, fumaient du shit, ils mettaient
en œuvre des usages, des normes informelles, qui régulaient les échanges relatifs à cette
consommation.
Rouler un joint impliquait souvent une collaboration entre plusieurs membres : celui qui
fournissait les feuilles, le tabac, celui qui fournissait le
shit, celui qui préparait le
joint seul ou
en se faisant aider…
[23].
Il y avait également des manières de fumer qui nécessitaient que les autres participent. Par
exemple pour faire une
soufflette:un jeune pince le
jointavec ses lèvres du côté allumé, en prenant garde de ne pas se brûler, colle ses mains autour de sa bouche et souffle vers l’autre ayant
posé sa bouche à l’extrémité des mains de son partenaire qui servent de conduit pour la fumée.
Cette technique est considérée comme un geste cordial car un seul des deux en profite, inhalant
une plus grande quantité de fumée et d’air. Il pouvait s’agir également de tirer sur une
pipe à
eau, confectionnée à plusieurs ou par un seul qui la prêtait alors aux autres membres
[24].
Fumer du shit et/ou se défoncer comporte une dimension de partage nécessaire. La consommation collective de cannabis implique un code de réciprocité. Ce code de réciprocité est sommaire : faire fumer les gens qui vous font fumer. Évidemment chez les jeunes, la familiarité
comme l’amitié venaient compliquer les exigences de cette réciprocité attendue :un ami devait
se montrer généreux, offrir régulièrement, ne pas abuser de la bonté de ses copains, leur rendre
largement etc. Celui qui profitait du shit des autres en étant radin ou qui ne savait pas rendre
équitablement quand il proposait de fumer sur sa réserve de shit, était mal vu. Des gens s’estimaient lésés, il y avait des rancœurs qui naissaient.
Tous les membres du groupe quasiment, apprenaient à
rouler des joints pour eux et pour les
autres. Au fur et à mesure qu’un individu devenait un fumeur régulier, il se mettait à acheter du
shit
[25]. Les premiers temps il remboursait par quelques largesses en offrant à ceux qui l’avaient
initié.
En se retrouvant sur la place pour fumer, les jeunes du groupe finissaient par attirer des éléments extérieurs qui venaient les solliciter afin d’avoir un peu de shit. Ces sollicitations pouvaient faire naître des vocations de dealers occasionnels ou réguliers.
Mais elles faisaient aussi craindre que la police ne s’intéresse de plus près à eux. Ainsi, quand
C. le Maghrébin du groupe en a ramené d’autres pour s’approvisionner ou vendre sur la place, certains ont commencé à se plaindre des conséquences prévisibles (La racaille va venir, les flics avec).
Les jeunes ont donc appris auprès de leurs pairs à fumer régulièrement, à acheter, seul ou en
groupe, à dépanner d’autres fumeurs. En contact avec diverses quantités de shit, certains ont
commencé à en vendre un peu à leurs accointances afin de se faire de l’argent qui servait surtout à entretenir leur propre consommation. Car la revente occasionnelle de shit relançait leur
consommation personnelle :les jeunes au lieu de faire de l’argent, fumaient davantage et regrettaient ensuite de ne pas avoir su se gérer. C’est une grande différence avec ceux des quartiers
nord qui en font un véritable commerce lucratif, avec une clientèle plus large, une aire de recrutement étendue.
La consommation régulière de shit a constitué un facteur de rassemblement des membres
du groupe. Tout le monde venait sur la place pour fumer autant que pour tuer le temps et pour
retrouver les copains. C’était un élément de convivialité incontournable dans la sociabilité quotidienne des jeunes qui fréquentaient la place. Mais la consommation de shit a été également un
grand facteur de division : dissensions, prêts d’argent et de shit mal rendus, concurrence larvée
pour revendre aux autres copains, rancœur vis-à-vis des profiteurs ou de ceux qui revendaient
sans un rapport quantité/prix avantageux ou escroquaient, etc.
Se défoncer a coûté beaucoup d’argent aux jeunes du groupe qui ne l’investissaient pas souvent ailleurs. Régulièrement, presque chaque semaine, les jeunes prenaient chacun 100 ou 200
francs de shit (sans compter le prix quotidien des cigarettes) ou se cotisaient pour acheter de plus
grandes quantités qui leur duraient plus longtemps. Puis certains, fauchés, ralentissaient leur
consommation ou fumaient grâce aux autres qui avaient de l’argent et du shit à ce moment-là.
Les relations entre les membres sont devenues de ce point de vue plus intéressées. Ceux qui
manifestaient la plus grande avidité et se montraient trop facilement chaleureux avec les copains
qui pouvaient les faire fumer, suscitaient quelques critiques amères. Voici un exemple de dissension et de conflit larvé qui découlait de ces transactions courantes et des attentes des jeunes :
G. est devenu la cible de critiques sévères. Certains lui reprochent son avidité mal dissimulée. Par exemple, de partir brusquement fumer dans une cave avec B. alors qu’il devait
passer la soirée avec d’autres personnes. M. pourtant proche de G. n’hésite pas à dénoncer
son attitude :
« Putain ce G. quel égoïste ! dès qu’il y a du shit il laisse tomber ses amis !».
Un incident a focalisé davantage l’attention sur lui : la sœur de “Grosse tête” demande un
jour à J.P. et à G. d’aller “toucher” (acheter du shit) pour elle. Son frère doit passer le soir
pour récupérer la “barrette”. Elle laisse l’argent d’avance. “Grosse tête” les accusera
d’avoir coupé un petit morceau sur la “barette” et de l’avoir fumé entre eux car celle-ci paraît
plus courte que d’habitude. Ils nient et jurent le contraire. “Le long” résume l’état d’esprit
d’une partie des membres du groupe suite à cela :
«…Franchement c’est grave ce qu’ils ont fait !La “barrette” on l’a examinée avec “Grosse
tête” et elle avait des petites traces comme si elle avait été chauffée ou limée. Et puis ils ont mis
trop de temps, je suis sûr qu’ils ont pris un morceau. D’habitude, le mec où ils sont allés te
donne des morceaux que tu peux faire 8 ou 10 joints dessus. Là, tu peux à peine en faire 6, pas
plus. “Grosse tête” leur aurait laissé le “stick” (bout de shit juste suffisant pour un joint) ou il
les aurait fait fumer sur son shit un autre jour pour le dérangement. Là, ils ont agi comme des
salauds ».
Les relations amicales n’ont pas été les seules affectées. Se défoncer a également fixé les
jeunes du groupe sur place. Souvent, ces derniers annulaient des sorties prévues parce qu’ils
n’étaient plus motivés après avoir bu ou fumé. Ils avaient, en outre, du mal à se décider, à s’organiser, à prévoir, se mettre d’accord. Une soirée se résumait fréquemment à boire et/ou à fumer
dans de plus ou moins grandes proportions et sans autre but.
Une certaine misère sentimentale et sexuelle
Les jeunes passaient les deux tiers de leur temps de loisir à rester entre eux, à chahuter, à se
moquer les uns des autres, à raconter les mêmes histoires
[26] et à se
défoncer. Ce genre d’apathie
ainsi que la banalisation dans la consommation de produits stupéfiants (principalement le cannabis), rompt avec ce que décrit Whyte pour les jeunes italo-américains. C’est un phénomène
contemporain dans les sociétés industrialisées. Les parents de ces jeunes n’ont pas non plus
connu une telle banalisation dans la consommation des drogues ni cette espèce d’apathie qui se
résume surtout à tuer le temps malgré quelques sorties, quelques bringues
[27]. Ce genre de vie
avait d’ailleurs une influence déterminante sur l’expérience sociale quotidienne et le vécu
intime des membres du groupe.
Ainsi, l’apathie, l’autarcie dans le groupe, en bref une certaine démobilisation, liées à cette
pratique usuelle de la
défonce et un comportement turbulent de
petit dur, renforçaient la distance d’avec les filles et participaient à une certaine misère sexuelle et/ou sentimentale. Beaucoup de sorties annulées, de soirées passées sur la place, réduisaient les occasions de rencontrer
des filles. De même que les comportements turbulents et braillards en groupe, favorisaient la
promotion d’une mauvaise image de soi. Ainsi, pendant quelques mois, quelques années, une
bonne partie des jeunes se débrouillait pour avoir quelques rapports sexuels épisodiques, des
aventures sans lendemain, fréquentait occasionnellement les prostituées, échangeait des cassettes de films X, etc. La misère sexuelle et/ou sentimentale dont les jeunes souffraient puisqu’ils s’en plaignaient, dans un contexte social et culturel de liberté des mœurs, surtout depuis
la fin des années 1960, constitue un fait remarquable. Cela révèle combien les relations entre
les sexes se sont complexifiées. Sur ce point les jeunes des quartiers nord de la ville sont logés
à la même enseigne : ils doivent se débrouiller pour flirter ou coucher avec des filles mais rencontrent souvent des difficultés, particulièrement lorsqu’ils veulent accéder à des filles d’un
autre milieu social que le leur. Pour un bon nombre de ces jeunes, c’est même plus difficile que
pour les membres du groupe étudié, car une réputation exécrable les précède, et qu’ils ont, en
outre, dans les espaces publics, un comportement plus provocateur et plus agressif. En général,
les filles de ces milieux les fuient
[28].
Autre conséquence de ce genre de vie, le vice de la défonce et de la drogue chez certains des
membres du groupe qui ont pris goût à ces consommations. Ces derniers sont devenus pendant
quelques années des consommateurs plus ou moins assidus, en tout cas relativement réguliers,
de cocaïne en plus de l’alcool et du shit.
Dès 24-25 ans, une incertitude grandissante
Vers 24-25 ans ce genre de vie précaire, alternant la fougue et la vacuité, commençait à
peser sur le moral des jeunes.
Certes, il y avait de bons moments de rigolade, mais l’incertitude grandissante quant à son
avenir, l’instabilité professionnelle et donc économique, le manque d’autonomie par rapport aux
parents, la frustration de filles, ébranlaient l’enthousiasme juvénile et l’insouciance affichée.
La place où les jeunes se réunissaient a été quasiment désertée, une génération plus jeune
de quelques années l’occupe désormais de temps à autre. Les membres du groupe se croisent
occasionnellement dans un débit de boissons que beaucoup de jeunes et de moins jeunes du
quartier fréquentent; certains membres continuent à traîner ensemble. La fréquentation de la
place semble désormais appartenir au passé, elle est résiduelle, même si la situation d’une
bonne partie des membres du groupe n’a pas radicalement évolué. La plupart d’entre eux disent
aspirer à trouver un travail pas trop pénible, et à se caser avec une petite (une fille) sérieuse.
Différents types d’évolution
Trois ans après l’observation participante, le groupe avait éclaté. Les jeunes connaissaient
trois types d’évolutions de leur situation :
- Ceux qui se sont rangés, autrement dit qui ont stabilisé leur situation professionnelle et
affective (au moins un des deux termes), rompant ainsi avec leur ancien genre de vie.
- Ceux qui vivotent encore mais tentent de rompre avec leur ancien genre de vie; ils sortent
moins, essaient de faire autre chose, de travailler davantage… Un retour à la case départ est
toujours possible tandis que pour les premiers, la transition vers l’âge adulte suivant les
étapes classiques de sa réalisation (stabilité professionnelle, décohabitation parentale, mise
en couple...) semble s’accomplir définitivement.
- Ceux qui sont restés attachés à leur ancien mode de vie quand bien même leur situation professionnelle est susceptible de s’améliorer. Ils consomment plus ou moins fréquemment de
la cocaïne pour pimenter leurs soirées du week-end ou parfois de la semaine
[29].
Ils continuent leurs virées agitées et fréquentent plusieurs bars de quartier
[30], différant ainsi
l’accession au plein statut d’adulte. L’écart qui se creuse avec le temps entre les situations des
jeunes, amène ceux qui
se rangent à tenir un discours de plus en plus critique envers le genre de
vie de leurs anciens copains et à les éviter. Cela marque évidemment l’évolution des points de
vue en fonction des situations et de la réalisation des étapes de la transition vers l’âge adulte.
Mais, peut-être que cela préfigure aussi les tensions et la défiance futures que les vestiges d’une
amitié commune à une époque ne suffiront plus à couvrir…
La mise en couple dans une perspective durable entraîne une rupture consommée avec l’ancien mode de vie. Être avec une fille dans une relation qui s’annonce sérieuse, incite même les
jeunes à résoudre les difficultés de l’insertion professionnelle et à entamer des démarches qui
précipitent l’émancipation d’avec le groupe des copains. La mise en couple est habituellement
considérée pour les filles comme une sécuritématérielle alors que chez ces jeunes hommes, elle
semble être un élément de plus en plus important s’agissant de les arracher à un mode de vie qui
se prolonge. Que les femmes soient un facteur de stabilisation pour les hommes n’est pas un fait
original : jadis, dans les milieux ouvriers, la mise en couple marquait dans leur cycle de vie, le
temps de la rupture avec le groupe turbulent des pairs. Les femmes s’efforçaient de lutter contre
cette tendance masculine à retrouver les copains, à partir dépenser l’argent du foyer en libations… La nouveauté désormais, c’est que certains de ces jeunes aient besoin des femmes pour
sortir d’une situation où ils végètent. Cela implique que ceux qui stagnent vivent une relative
exclusion par les femmes : en n’ayant pas de situation amoureuse établie, ils se coupent d’une
certaine forme de socialisation et de stabilisation. D’autres, qui cherchent à se ranger, et parviennent à trouver un emploi stable, à quitter leurs parents, revoient les membres du groupe
plus souvent que ceux qui sont en couple.
Bien que certains de ces jeunes affirmaient entretenir leur
célibat
[31] afin d’avoir de nombreuses expériences amoureuses et sexuelles, rares sont ceux que j’ai observés qui en profitaient
autant qu’ils le voulaient. C’est davantage de la frustration que ressentaient ces jeunes en fonction de leur aptitude à séduire des filles. On a évoqué que leur mode de vie (autarcie dans le
groupe, promotion d’une image de soi défavorable avec beaucoup de filles…) était en grande
partie responsable de cet état. Il semble, en outre, qu’une partie de ces jeunes méconnaît ou
méprise les attentes réelles des filles de leur milieu ou des classes moyennes ainsi que les usages
et les règles dans les relations de séduction. Bien entendu cela n’est pas exceptionnel, le
monde
des femmes a un côté difficile à cerner pour les hommes et les relations entre les sexes fonctionnent souvent sur des malentendus. Mais leur approche trop brusque ou leur refus fréquent de
faire l’effort nécessaire pour séduire, d’aller chercher les filles, constituaient un handicap réel
comparé à des jeunes hommes qui respectaient systématiquement un minimum de règles pour
aborder celles-ci (politesse,
préparation du terrain avec des regards, des sourires…), s’efforçaient de soigner leur apparence (élégance, langage...), étaient déterminés à utiliser une stratégie pour parvenir à leurs fins, à ne pas laisser passer la moindre occasion, à saisir l’instant où
elles se laisseraient infléchir
[32]. En d’autres termes, certains de ces jeunes devenaient, pendant
un temps, les perdants d’un marché amoureux concurrentiel dont ils s’étaient rapidement détachés après l’adolescence et dont ils paraissaient oublier les usages et les règles, à trop fréquenter
leurs pairs et à se tenir à l’écart des femmes. En outre, ils demeuraient dans un créneau relativement étroit : rejetant
a priori les filles des fractions inférieures des classes populaires et/ou
d’origine étrangère, ainsi que celles qui vont avec les jeunes des quartiers nord, mais éprouvant
des difficultés pour accéder aux autres filles de leur milieu ou des classes moyennes.
Ce que je viens d’expliquer suscite quelques interrogations à propos de la transition vers
l’âge adulte pour les filles. En effet, elles constituent un point de comparaison utile et elles
jouent un rôle prépondérant dans le processus d’émancipation du groupe de pairs chez les garçons. Mais une difficulté se pose d’emblée : j’ai davantage traîné avec des garçons que des
filles. Je conserve en quelque sorte un point de vue masculin incontournable :comment en effet
accéder pleinement à l’univers des jeunes femmes, à leurs formes de sociabilité quotidiennes, à
leurs occupations, à leurs rivalités etc., quand on est un garçon ?
Les quelques données dont je dispose, s’appuient sur mes rapports épisodiques avec les
fillesde ces milieux – copines, petites amies, sœur, copines de la sœur… – et sur des constats statistiques généraux réalisés par des sociologues, à propos de la scolarisation féminine notamment
[33]. Il me semble que les filles prennent plus d’initiatives dans leur vie sociale que ces garçons, sortant souvent entre copines dans des endroits branchés (et rentrant plus facilement en
boîte), organisant leurs loisirs. Elles ne passaient pas leur temps libre à traîner sur des bancs et à
sedéfoncer. En outre, vers 20 ans, certaines se mettent avec des garçons plus âgés qui ont déjà un
travail relativement stable et/ou un appartement. Elles quittent alors leurs parents pour aller vivre
avec leur fiancé, poursuivant leurs études ou essayant de rentrer dans la vie active, même si plus
tard une rupture sentimentale est susceptible de les ramener partiellement à la case départ
[34].
On ne peut pas écrire sur ces jeunes à Marseille sans consacrer quelques lignes aux rapports
ethniques. Dans le groupe, il n’y a eu, durant deux ans, qu’un Maghrébin qui fréquentait assidûment la place. Cependant chaque membre en connaissait d’autres.
La jeunesse d’origine étrangère est la plupart du temps associée aux quartiers nord de la
ville, où elle vit en grande partie.
Les rapports que les jeunes du groupe avaient avec ceux d’origine étrangère prenaient place
autour de trois types de circonstances : ceux qu’ils connaissaient du quartier, de la petite école,
du lycée, du club de sport où ils pratiquaient jadis, etc. en bref ceux avec qui ils entretenaient
des relations de privautés; ceux qui fournissaient du shit; ceux qu’ils croisaient fortuitement
dans les espaces publics et à l’occasion de sorties nocturnes.
Ces circonstances renvoient à des attitudes différentes, même si en général les jeunes du
groupe disaient ne pas aimer ceux des quartiers nord (particulièrement les Arabes)
[35]. Ils leur reprochaient d’être voleurs, vicieux (des
crapuleux, l’équivalent de
caillera dans la région parisienne),
toujours à l’affût d’un mauvais coup, provocateurs, faiseurs et chercheurs d’ennuis. Ils pensaient que leur situation sociale n’était pas une excuse, mais bien au contraire, selon eux, les
jeunes des quartiers nord vivraient mieux en profitant des avantages sociaux que l’État leur
concède. Quand ils parlaient de ces jeunes, c’était souvent en faisant référence à ce qu’ils appelaient les
mauvais quartiers. En effet, les jeunes du groupe étudié n’avaient que des contacts
sporadiques avec les quartiers défavorisés : ils n’y allaient que pour
toucher du shit (s’approvisionner). Ils ne voyaient de ces quartiers qu’un seul aspect apparent, déterminé par ce qu’ils
venaient y faire. À cette vision partielle et partiale, s’ajoutaient les nombreux récits négatifs
dont ils s’abreuvaient et les quelques épisodes troubles de l’actualité du pays (guerre du Golfe,
attentats terroristes, guerre civile en Algérie…).
Quant aux relations qui naissaient au cours des rencontres fortuites, elles étaient brèves et
presque toujours péjoratives. Elles reflétaient une opposition sociale et urbaine (nord/sud),
avec une rivalité juvénile pour l’appropriation des espaces publics, prenant la forme d’un
conflit ethnique aux yeux des protagonistes. D’autant que les jeunes des quartiers nord faisaient
souvent preuve, en bande, de provocation, d’agressivité; au point que les jeunes de mon observation se méfiaient systématiquement, même quand ils en croisaient qui étaient calmes
[36].
Cependant cette animosité intrinsèque n’empêchait pas des rapports amicaux avec certains
jeunes d’origine étrangère. Ceux-ci étaient alors perçus comme des cas à part, des exceptions
qui ne confirmaient pas la règle. Dans ce cas-là, les sarcasmes, les discours a priori racistes,
devaient être interprétés autrement que comme des marques d’hostilité : ils prenaient plutôt le
sens de marques de cordialité et d’acceptation. Malgré tout, les relations d’amitié ne neutralisaient pas complètement les préjugés et la suspicion.
En fait, les propos et les opinions étaient versatiles et souvent corrélés aux dernières expériences que les jeunes avaient eues avec ceux d’origine étrangère. On le voyait bien avec les
relations d’affaires (l’approvisionnement en shit). La façon dont ces relations se concluaient,
déterminait le poids que la dimension ethnique occupait dans les commentaires, les opinions,
mais aussi dans les relations futures.
Enfin, la tolérance variait pour chacun des membres du groupe :en fonction de l’expérience
personnelle et non plus seulement collective, des contacts avec cette autre jeunesse, de l’ouverture d’esprit et de l’amitié avec C. (car tous ne le connaissaient pas depuis l’enfance et
quelques-uns ont été ses concurrents directs dans la revente de shit).
Les jeunes du groupe mettaient en œuvre une perception structurée de ceux d’origine étrangère, de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font, à partir des expériences de contacts quotidiens. Leur
perception négative, on l’a vu, provient de la vision partielle qu’ils ont d’eux et de la vie dans les
quartiers difficiles qu’ils connaissent mal, ainsi que des rencontres fortuites presque toujours
désagréables. Certes, l’amitié et la convergence des intérêts sont possibles au-delà de cette animosité; la mise en œuvre d’une règle d’exception avec les familiers – toujours susceptible
d’être étendue – le démontre. Mais le genre de vie de ces jeunes, leur situation sociale et
géographique dans la ville, les amenaient surtout à éprouver l’expérience des relations
conflictuelles avec les jeunes d’origine étrangère bien qu’ils n’en soient pas tellement éloignés
par certains de leurs comportements. Sur la base des différences sociales et géographiques se
construit un conflit ethnique, c’est-à-dire perçu par les protagonistes comme un conflit entre
les races car ces jeunes se sentaient souvent dominés, chassés du centre-ville par ceux des
quartiers nord
[37].
Va-t-il falloir attendre l’âge de 30 ans pour voir des changements radicaux dans la situation
de ces jeunes (c’est-à-dire un travail stable et une vie de famille) comme ce fut le cas pour les
jeunes italo-américains de Whyte ? Non seulement l’évolution de la société française encourage de plus en plus l’étalement de la transition vers l’âge adulte, mais de nouveaux modèles de
vie adulte semblent concurrencer le schéma traditionnel (recrudescence du célibat, situations
intermédiaires entre la vie en couple et la dépendance vis-à-vis des parents etc.). Quelles
conclusions tire-t-on de cette monographie à Marseille ? Que nous apprend-elle sur la jeunesse
française de cette fin de siècle ? L’étude d’un groupe restreint a évidemment ses limites puisqu’elle ne s’intéresse qu’à un seul cas. Mais elle permet d’apprécier finement l’influence du
contexte social général et de la conjoncture économique sur un petit nombre d’individus qui
sont aussi représentatifs d’une partie des gens de leur milieu et de leur génération. Dans cet
article je me suis donc efforcé d’aborder le genre de vie de jeunes qui accèdent progressivement
au statut d’adulte afin de donner une illustration concrète des conséquences sociales d’une transition vers l’âge adulte étalée et désynchronisée contrairement à jadis.
Par rapport aux jeunes italo-américains de Whyte, les jeunes de ce groupe restreint n’étaient
pas impliqués dans des activités illicites ou très peu (c’est-à-dire parfois du recel et la consommation ou la revente occasionnelle de shit). En revanche, les jeunes italo-américains de Whyte
participaient à la fraude électorale, au racket. Quant aux jeunes des quartiers nord de Marseille,
ils vont plus loin que ceux du groupe observé : leurs activités déviantes sont plus diversifiées,
plus organisées. En fait, les jeunes qui fréquentaient la place sont surtout déviants par rapport
aux normes de conduite des générations plus anciennes, lesquelles effectuaient plus rapidement
leur transition vers l’âge adulte sans s’attarder dans une situation prolongeant ce genre de vie et
ce mode de sociabilité masculine répandu dans les classes populaires.
Mais ce qui fonde le plus la spécificité des jeunes du groupe – qui les rapproche partiellement de ceux des quartiers nord bien qu’ils entretiennent des rapports ambigus avec eux : amicaux avec certains qu’ils connaissent, mais hostiles à l’ensemble qu’ils ne connaissent pas –
c’est cette apathie, cet immobilisme, cette vacuité dans leurs loisirs quand bien même ils
avaient la possibilité (les moyens) de faire autre chose sans pour autant s’offrir ce que la jeunesse plus aisée peut s’offrir. Je ne dirais pas qu’il faut analyser cela comme un phénomène
similaire à celui de la galère, que Dubet (1987) définit d’après différentes logiques sociales :
désorganisation sociale, exclusion, rage. Si ces jeunes éprouvaient cette expérience étrange de
la vacuité, de la démobilisation, dans le cadre d’une jeunesse qui dure, ils n’étaient pas pour
autant des victimes de l’exclusion sociale et de la discrimination ou alors la majorité des jeunes
le sont, car les difficultés de l’insertion professionnelle concernent toute une génération, que les
différences de classe aggravent ou atténuent. Ils vivaient plus une forme de démobilisation
douce que la galère. Leur situation contraste avec celle des filles de leur milieu qui réussissent
mieux et plus tôt la transition vers l’âge adulte.
Enfin, ces jeunes ressemblent aux loubards de la fin des années 1970. Ils ont ce style viril et
rude dans leurs relations sociales quotidiennes, dans leurs occupations et quand ils sortent en
groupe. Ils se rapprochent également des classes moyennes par leur cadre de vie et par le soutien matériel de leurs parents. Cela correspond en réalité à leur situation sociale à la charnière
entre les milieux populaires, dont les parents sont issus, et les classes moyennes. Il s’agit d’un
type de configuration répandu à Marseille : on a vu que ce n’est pas seulement une ville durement touchée par le chômage, où la proportion de personnes bénéficiant du revenu minimum
d’insertion reste substantielle; c’est aussi une ville où les secteurs public, tertiaire, et médical,
emploient beaucoup. Le nombre d’employés, de professions intermédiaires, de cadres moyens
n’y est pas négligeable. La plus grande partie de la jeunesse oscille alors entre celle populaire
des quartiers nord et celle des classes moyennes ou celle des fractions supérieures des classes
populaires
[38].
Bien entendu, c’est une approche sommaire, pour ne pas dire incomplète. Les limites des
différences entre les genres de vie des jeunes ne sont pas toujours évidentes; les loisirs nocturnes et les normes culturelles de la consommation juvénile tendent à rapprocher les aspirations et les comportements des jeunes des différentes classes sociales. Pourtant au sein de
chaque milieu, il faut prendre en compte une certaine hétérogénéité des situations et des pratiques. Car la vie d’un jeune s’enracine souvent dans un ensemble compliqué de circonstances
et dans un ensemble diversifié de relations sociales, dépassant parfois les limites étroites imposées par son milieu, d’autant qu’il est possible de passer d’un réseau de relations à un autre
[39].
En ce qui concerne ceux de mon observation, je suis arrivé à la conclusion que le prolongement de la jeunesse peut, même s’ils ont une origine sociale proche, les amener à emprunter des
voies différentesà partir d’un genre de vie commun qui influencera certains plus que d’autres :
il y en a qui parviennent à
se ranger et il y en a qui tendent à s’attarder et à conserver des habitudes, des pratiques, les éloignant du modèle classique de l’installation dans la vie adulte. Leur
situation ainsi que leur attitude passive, démobilisée, sont à l’image du déclin de certaines institutions
[40] et des difficultés d’un pays soumis depuis au moins vingt ans à un rythme de croissance économique discontinu, réduit, en dents de scie (récession, courte reprise) et dont la
population vieillit.
D’autres monographies pourraient être réalisées dans différents contextes géographiques
afin de compléter les observations de celle-ci
[41]. Il faudrait sans doute mettre l’accent sur les
fines différences d’âge qui sont autant significatives que les variables comme le sexe, l’origine
sociale et l’appartenance ethnique, dans les comportements et les situations rencontrés au cours
de la transition vers l’âge adulte.
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[*]
Je remercie L. Mucchielli pour ses remarques et ses critiques.
[1]
La jeunesse ne désigne pas seulement une population mais peut être définie comme un
âge de la vie, c’est-à-dire comme
une période de l’existence humaine (phase de cycle de vie) historiquement constituée, et étendue à toutes les classes
sociales, mais dont la durée et le contenu diffèrent pour chacune d’elles. On lira sur cette question : Galland, 1990.
[2]
CAP : certificat d’aptitude professionnelle; BEP : brevet d’études professionnelles.
[3]
Junker, 1960, examine différents rôles et positions de l’observateur dans son travail de terrain.
[4]
Sur l’image de la ville tout au long des siècles on lira :Témime, 1999, et Boura, 1998, bien que ce dernier ouvrage
fasse l’apologie de la ville et de la
mentalité locale.
[5]
L’apologie ou la dénonciation de la ville fluctue au gré des tendances médiatiques à en parler. Ces dernières années,
Marseille semble avoir le vent en poupe auprès des magazines et des quotidiens nationaux, qui lui ont consacré
quelques articles flatteurs ou complaisants.
[6]
L’Olympique de Marseille est un des plus vieux clubs de France, le plus titré, et qui compte pour 1998/1999 le plus
d’abonnés de la première division (39 909 supporters) soit près du double du club arrivant en 2
e position. C’est le
seul club qui a pu créer sa propre chaîne de TV par satellite (OM TV). L’adhésion de la population derrière l’OM
n’est pas pour rien dans le sentiment d’appartenance locale. Sur le football on pourra lire : Bromberger, Hayot,
Mariottini, 1995.
[7]
L’observation dans les gares, aéroports etc., de familles populaires marseillaises est riche d’enseignements : les
membres de ces familles adoptent souvent un comportement ostentatoire, forçant le trait, destiné à attirer sur eux l’attention d’autrui (parler fort, chahuter, évoquer Marseille, dénigrer ouvertement l’environnement immédiat, la ville qui
les accueille etc.); en bref revendiquer implicitement leur spécificité locale en espérant s’attirer quelque crainte ou sympathie, alors qu’ils ne font que renforcer les stéréotypes désignant les Marseillais comme vulgaires, sans éducation…
[8]
Par exemple, le groupe de raggamuffin local
Massilia Sound System associé à d’autres groupes dans le même style
musical, tel que les
Fabulous Troubadours à Toulouse, se distinguent par des actions culturelles autour d’un axe
fédérateur de leurs idées indépendantistes : la ligne
Imaginot.
[9]
Lire à ce sujet Chauvet, 1995, qui confirme qu’une dichotomie nord/sud serait trop réductrice, mais sans accréditer
l’image d’une ville n’étant que la somme de ses 111 quartiers. Le clivage reflète plutôt des dominantes dans les disparités socio-géographiques.
[10]
En discutant avec des gens habitant divers endroits de la ville, on se rend compte que leur perception est dépendante de leur situation géographique, de leur connaissance intime de la ville, et de leurs rapports avec les fractions
inférieures des classes populaires cosmopolites. Pour certains, les quartiers nord commencent à partir du boulevard
national (3
e arrondissement, centre-ville) avec la cité Bellevue, dégradée, dans la rue Félix Piat; pour d’autres, les
quartiers nord désignent plutôt les quartiers excentrés, lointains, du centre-ville.
[11]
Ainsi, entre 1982 et 1990, la classe d’âge des individus de 75 ans et plus a crû de 9,2% alors que toutes les autres classes
d’âge diminuaient. Les moins de 20 ans ont connu la baisse la plus importante. Certes, il y en a plus en 1990 qu’en
1982, à Marseille comme dans toute la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, mais leur part dans la population totale est
restée moindre à cause de la baisse de fécondité des femmes et de la croissance du troisième âge. Voir, Collectif, 1995.
Dans la cité phocéenne, le déclin démographique et le vieillissement se sont poursuivis jusqu’à récemment.
[12]
En 1996, elle comprenait 46174 emplois publics et 185164 emplois salariés privés pour 800309 habitants, ainsi
que 43626 entreprises. Le taux de chômage avoisinait 18,5% et la ville comptait 37937 bénéficiaires du revenu
minimum d’insertion. Une étude de l’INSEE, d’après le fichier CAF en 1990, évaluait à 119000 les bas revenus
(moins de 6443 frs/mois en 1992). Le revenu annuel moyen par habitant était de l’ordre de 41992 francs en
1996. Précisons que le premier employeur est le secteur de la santé (assistance publique), le second la municipalité, le troisième le port autonome.
[13]
Plus de 10000 associations occupent le pavé marseillais et génèrent des embauches et des emplois jeunes. On
remarquera au passage combien l’emploi est subventionné ou créé par l’État dans cette ville.
[14]
Des vagues migratoires importantes tout au long du siècle – italienne à partir de 1880, arménienne après 1915, maghrébine depuis les années 1930, africaine et asiatique après la décolonisation, pied-noire après 1962, comorienne dans
les années 1980... – ont ventilé les immigrés dans toute la cité. Pour un résumé des migrations on lira Témine, 1985.
[15]
Par exemple à l’instar des Juifs du Sentier parisien, ceux de Marseille ont souvent des métiers dans la confection,
le commerce de vêtements, sur les marchés, en magasin, mais également des professions libérales du droit ou de la
médecine. Les Corses, les Pieds-noirs, et les Marseillais d’origine italienne, espagnole, sont bien implantés dans le
secteur public, les administrations. Les immigrés asiatiques (surtout Vietnamiens) dont les réseaux de solidarité
internes à la communauté restent forts, développent un secteur dans la restauration exotique, tandis que les immigrés maghrébins, comoriens, occupent des emplois ouvriers, de chauffeurs-livreurs, de vigiles, de gardiens, ou
tiennent un commerce spécifique à l’Orient. Sur le commerce des échanges avec l’Afrique du nord, et les boutiques
de confection, d’alimentation (boucherie, épicerie), de pièces détachées etc., concentrées dans le quartier Belsunce, voir Tarrius, 1995.
[16]
Les élus d’origine corse, pied-noire, et juive même, sont nombreux; il suffit d’examiner la consonance des noms.
Les élus maghrébins ou africains inexistants. Les seuls personnages d’influence de ces communautés sont religieux avec l’Islam, comme pour les Juifs avec le judaïsme. Précisons que les Arméniens sont également très actifs
à Marseille, notamment pour faire reconnaître les massacres de 1915 comme un génocide.
[17]
La plupart des jeunes qui se réunissent ainsi, ne se définissent pas comme une bande. Voir par exemple ce que dit
un jeune interrogé par B. Laks (1983):
non, nous on n’est pas une bande, on est dans la rue c’est tout. On doit garder à l’esprit que les catégories d’analyse de ces groupes restent malgré tout des étiquettes données par les adultes.
Pour un exemple de définition sociologique des groupements juvéniles lire Mauger, 1998.
[18]
Affinités qui tiennent à l’histoire de chaque membre, certains se connaissant depuis la maternelle par exemple, ou
bien qui renvoient à un attrait psychologique mutuel et réciproque, d’ailleurs susceptible d’évoluer dans le temps,
ou encore à des intérêts personnels sous-jacents : un individu ayant un intérêt particulier à rechercher la compagnie
d’un autre (il est attiré par sa cousine mais n’ose pas l’avouer, ou il espère profiter de son
shit, etc.). Ainsi, les relations dans le groupe se font et se défont au cours du temps, s’équilibrent, se détériorent brusquement ou périclitent
en douceur, se renforcent parfois...
[19]
Alcool,
shit, amphétamine, cocaïne… Les jeunes touchaient à divers produits stupéfiants. Ils consommaient régulièrement de l’alcool et/ou du
shit, occasionnellement d’autres produits. Mais certains fumaient peu de
shit, alors
qu’ils buvaient beaucoup, ou prenaient plus souvent de la cocaïne. Il y avait en fait une certaine disparité dans les
pratiques de consommation; les uns et les autres n’étant pas tout à fait engagés dans les mêmes carrières de
déviants concernant l’usage des produits stupéfiants.
[20]
Beaud et Pialoux dans leurs travaux respectifs et communs évoquent le rejet de la condition ouvrière par les enfants
d’ouvriers, mieux scolarisés que les parents (Beaud, Pialoux, 1999; Pialoux, 1979). Le rejet du travail pénible et
des contraintes du monde de l’entreprise ne date pas d’aujourd’hui. Déjà au siècle dernier les adultes reprochaient
aux jeunes apprentis leur insouciance et leur manque d’ardeur à la tâche (Cottereau, 1979). Rappelons que l’absentéisme, la démission, le
turn-over volontaire, ont toujours constitué des stratégies ouvrières de résistance aux
mauvaises conditions de travail et de rémunération, particulièrement dans les périodes de plein emploi. Mais la
période actuelle n’est pas encore au plein emploi (peut-être que cela va changer dans les années à venir) pourtant
une partie des jeunes continuent à rejeter certains emplois quand bien même ils sont au chômage et éprouvent des
difficultés à trouver du travail.
[21]
Laks (1983), étudie les formes de sociabilité ludiques des jeunes entre eux dans leurs relations quotidiennes :chahut,
joutes verbales etc. Mauger et Fosse-Poliak (1983), soulignent le côté
petit dur dans les manières de faire et d’être,
dans les rapports entre membres d’une bande. Lepoutre, 1997, analyse la culture de rue des jeunes des banlieues.
[22]
Fumer du cannabis est relativement banal chez les jeunes de tous milieux de nos jours.
[23]
Préparer le mélange tabac/
shit (le mix), faire le collage des feuilles avec un filtre de cigarette ou un bout de carton
dur, puis rouler le jointcomme une cigarette. Généralement celui qui roule allume en premier le
joint et tire dessus
(on dit qu’il l’éclate), puis après quelques barres le passe aux autres (en premier celui qui a fourni le
shit). Parfois
on peut proposer à la cantonade si quelqu’un veut tirer la dernière barre, la plus brûlante, la plus amère (dite
barre
du cow-boy).
[24]
La pipe à eau, appelée aussi
bong, est comparable au principe du narguilé oriental où la fumée passe par un tuyau
et dans l’eau. Ces techniques sont évidemment destinées à accentuer
la défonce.
[25]
Becker, 1985, a décrit les étapes de la carrière de fumeur de marijuana.
[26]
Légendes de bagarres, d’exploits sexuels, mésaventures, événements excitants vécus ensemble…
[27]
Dans un autre contexte, celui de l’Algérie des années 1990, un chercheur observe l’oisiveté, l’apathie, de la jeunesse
algérienne sortie de l’école et attendant un emploi stable. Il décrit ce que font ces jeunes hommes qui
tiennent les
murs:
Ainsi que l’explique Omar Carlier, on désigne par-là ceux des adolescents oisifs et désargentés qui, adossés
ou non aux murs (hit en arabe dialectal), trompent le temps dans la rue à parler sport et raï en regardant le passant,
à plaisanter les lycéennes aux heures d’école et quand ils sont au centre-ville, à brocarder celle qu’à Alger on
appelle la tchi tchi, cette jeune fille des beaux quartiers qui éveille leur désir et avive leur amertume, Elaidi, 1997,3.
[28]
Cependant, il y en a parmi elles qui paraissent attirées par le style de vie de la culture de rue ou cherchent à se faire
draguer complaisamment; de même qu’il y a certains garçons des classes moyennes qui veulent imiter ceux baignant dans la culture de rue. Cela scandalise les jeunes du groupe, surtout à propos des filles
qui vont avec la
racaillecomme ils disent. L’apothéose étant pour eux quand ils voient un dealer maghrébin notoire, nanti de belles
fringues et au volant d’une belle voiture, s’afficher un soir en boîte, dont il connaît le portier ou le gérant, avec une
blonde
splendide.
[29]
Précisons que quelle que soit l’évolution de la situation des jeunes, tous continuent à fumer du
shit plus ou moins
régulièrement. Même ceux qui se sont
rangés ne rechignent pas devant un
joint. La consommation de cannabis est
à ce point devenue banale chez ces jeunes, qu’elle est comparable à la cigarette ou au vin de table, à l’apéritif, c’est-à-dire à un produit qui agrémente le quotidien, qui fait partie des petits plaisirs solitaires et collectifs de la vie, à
table, dehors ou dans la maison, chez soi ou chez des amis.
[30]
La fréquentation des bars de quartier par les hommes est extrêmement répandue à Marseille. Il y a beaucoup de
débits de boissons dans cette ville. Dans une certaine mesure, le bar de quartier occupe le même éventail de fonctions sociales que le coin de rue dans les quartiers populaires des grandes villes américaines : lieu de sociabilité
masculine, lieu d’échange d’informations, lieu de petits trafics, etc.
[31]
Étant donné l’évolution des mœurs et des pratiques, il faut parfois comprendre ce terme comme l’expression d’une
situation où l’individu ne s’engage pas dans une relation amoureuse durable, même quand celle-ci n’implique pas
le mariage. Ce genre de relation durable est d’ailleurs définie par diverses caractéristiques : la cohabitation sous un
même toit ou la fréquentation régulière pendant de nombreux mois, les projets communs à long terme, les fiançailles, etc.
[32]
C’est là où l’on se rend compte comment derrière les relations de séduction et les relations amoureuses se profile la
question du pouvoir. Souvent, dans les usages de la séduction, quel que soit le milieu social, les femmes ont l’avantage et la possibilité de se faire désirer, d’accepter ou non les avances des hommes. Les relations de séduction et les
relations amoureuses ne sont donc pas simplement des relations entre individus, d’après leur psychologie, leur
désir sexuel, leur attirance physique mutuelle, etc., mais doivent être aussi envisagées dans la perspective d’un rapport de pouvoir entre les sexes, et de compétition entre individus de même sexe.
[33]
Baudelot, Establet (1992), examinent la progression scolaire spectaculaire des femmes et leur accession au monde
du travail depuis plus de 20 ans. Notons que l’amélioration de la condition féminine et l’amorce du déclin de la
domination masculine, compliquent les relations entre les sexes à tous les niveaux. Enfin, on peut se demander, si
les rapports difficiles que certains des jeunes du groupe ont eu avec les femmes enseignantes du secondaire, pourraient expliquer partiellement pourquoi l’école n’a pas su les garder plus longtemps. Un peu à la manière de ce que
Bourgois (1997), évoque à propos du mauvais contact dans l’administration, entre les femmes anglo-saxonnes
occupant un poste de chef, et les jeunes machos latinos, qui rejettent alors les postes de subalternes qu’on leur propose dans ces services pour les aider à sortir du ghetto.
[34]
Plusieurs travaux statistiques mettent en évidence une
décohabitation parentale un peu plus précoce pour les filles
que pour les garçons en France. Par exemple Bozon, Villeneuve-Gokalp (1997), et Gokalp-Villeneuve (1997).
Notons enfin qu’elles sont souvent un peu plus aidées par les parents et rompent assez vite avec leurs
mauvaises
fréquentations, quand certaines ne sont pas carrément tenues par la famille.
[35]
Les Maghrébins (Algériens, Tunisiens, Marocains) sont très nombreux et très visibles dans la ville. Et bien que les
Gitans soient une catégorie stigmatisée, ils vivent surtout dans les quartiers les plus excentrés du centre-ville,
paraissant moins présents pour les populations des quartiers sud et du centre. En outre, le contentieux historique
avec les Pieds-noirs et les Juifs n’est sans doute pas pour rien dans l’attention portée aux Arabes.
[36]
Rappelons que le centre-ville attire des gens de tous les quartiers, que les immigrés y sont très présents, et que l’absence de banlieue favorise la circulation des différentes populations dans toute la ville. L’inquiétude de la présenceétrangère
au centre-ville n’est pas un fait nouveau dans l’histoire de la ville; certaines catégories de la population préfèrent s’y rendre moins souvent.
Huit arrondissements recèlent 76,21% de la population étrangère totale
et 78,9% de la population maghrébine totale. Il s’agit des arrondissements du centre-ville (1er,
2e,
3e arrondissements) et de la périphérie nord (11e, 13e, 14e, 15e, et 16e arrondissements). Référée à la population totale de l’arrondissement, la proportion de la population étrangère représente un pourcentage évoluant de 27,8% (1er arrondissement) à 18% (16e arrondissement). Cesari, 1994.
[37]
Malgré le fait que Marseille n’ait jamais connu de grandes émeutes, contrairement à Paris, à Lyon, et que le brassage des différentes communautés plonge ses racines dans une tradition historique lointaine où la ville fut souvent
un carrefour, une plaque tournante, il demeure des tensions ethniques substantielles. Le Front national a obtenu
22% à la présidentielle de 1995, un candidat de ce parti dépassa 40% aux législatives de 1997. Marseille est la première ville à avoir donné au Front national son premier élu au scrutin majoritaire (Jean Roussel en 1985).
[38]
Il faut souligner l’influence pour une partie des jeunes des classes moyennes, soit du pôle populaire, soit du pôle
bourgeois, à travers leurs loisirs, leurs fréquentations, qui fondent une ligne de partage dans leur genre de vie urbain.
[39]
Mignon (2000), dans un rapport d’enquête, donne un aperçu concret de la diversité sociale et culturelle des jeunes
en vacances sur les plages des Pyrénées orientales accueillant une clientèle populaire :
… il existe différents types
de jeunesse, au moins en ce qui concerne les origines économiques, sociales et culturelles, ainsi que les conditions
d’existence et d’hébergement, voire aussi en ce qui concerne leurs motivations durant le séjour sur le littoral […]
Nous distinguerons ainsi sept catégories principales de jeunes aux origines et pratiques qui les identifient clairement, ce qui n’empêche pas, dans certains cas, nous le verrons, que des contacts,