2001
Déviance et Société
Les politiques de sécurité et de prévention dans les années 1990 en france
Les villes en france et la sécurité
S. Body-gendrot
[*]
Centre Lillois d’Études et de Recherches Sociologiques et Économiques (CLERSÉ) IFRESI-CNRS 2, rue des Canonniers F-59800 Lille
D. Duprez
[**]
Centre de Recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales (CESDIP – UMR 2190) 43, boulevard Vauban F-78280 Guyancourt
Au cours des années 1980 en France, la prévention de la délinquance connaît son apogée
avec l’arrivée de la gauche au pouvoir et la construction d’un modèle alternatif au tout sécuritaire. Dès 1983, Gilbert Bonnemaison, député-maire d’Épinay, arrive à mobiliser au sein du
Conseil national de prévention de la délinquance (CNPD) les élus de toutes tendances autour
d’un triptyque :prévention, répression, solidarité. Ce compromis sur le plan politique l’est également sur le partage des compétences entre l’État et les collectivités locales.
Les années 1980 sont une période d’euphorie pour la prévention présentée comme le modèle
de la prévention sociale construit autour d’une approche étiologique – une politique de discrimination positive en faveur des quartiers défavorisés – face au modèle anglo-américain de la prévention situationnelle qui est suspecté d’agir plus sur les effets que sur les causes. Or, dès la fin
des années 1980, ces actions originales seront diluées dans les politiques de la ville qui donneront la priorité à la réhabilitation des immeubles d’habitat social et à l’aménagement urbain.
Le retour de la droite au pouvoir dans les années 1990 est en effet concomitant aux signes
d’épuisement du modèle français de prévention de la délinquance qui conduit beaucoup
d’hommes politiques, de gauche comme de droite, vers des modèles plus sécuritaires. Si les dispositifs de prévention perdurent tant bien que mal dans les années 1990 à l’ombre des actions sur
l’urbain et sur le développement économique, la signature des Contrats locaux de sécurité (CLS)
dès 1997 marque le retour de la police nationale comme acteur majeur sous la forme d’une police
de proximité qui risque, pour les raisons que nous expliquerons, d’être un habillage moderniste de
l’îlotage qui correspond, dans le scénario le moins sécuritaire, à de la prévention situationnelle.
I. Les fondements d’une politique de prévention en France
La prévention de la délinquance connaît en France ses premiers développements institutionnels en 1972 avec l’arrêté fixant les conditions d’agrément des clubs de prévention par les
Directions départementales des affaires sanitaires et sociales (DDASS). Deux variables sont
centrales dans l’institutionnalisation de cette stratégie préventive : la première contextualise
l’intervention dans un secteur géographique marqué par un niveau élevé de délinquance, la
seconde indique que la cible de l’intervention est une population jeune, délinquante ou susceptible de le devenir. L’effet de l’institutionnalisation de la prévention spécialisée fut double :l’introduction d’une logique de professionnalisation autour du métier d’éducateur spécialisé certifié par un diplôme d’État d’une part, et d’autre part un contrôle de fait par les pouvoirs publics
des interventions par la procédure des agréments et par une tutelle administrative.
La transplantation des internats dans la rue a signalé le transfert d’une profession vers un nouveau champ d’intervention. C’est peut-être la raison pour laquelle la connotation de l’intervention
est associée à la notion de handicap, qui connaît une extension de sens dans les années 1970
conduisant à la thématique de l’inadapté et du marginal.
V. Peyre et F. Tétard (1985,127) montrent comment le lobby de l’éducation spécialisée
empêche la création d’un métier d’éducateur de prévention. Après une expérience de formation
d’éducateurs de prévention à Marly en 1961, une vive opposition émane en effet du lobby des
éducateurs spécialisés et des écoles d’éducateurs, au nom de la nécessaire unité de la profession
d’éducateur, et l’expérience n’aura pas de suite.
Cette extrême professionnalisation s’est traduite par un système de valeurs et de représentations relativement unifié qui a permis l’adoption d’un code déontologique qui s’appuie sur
l’initiative privée et qui s’oppose à des stratégies de municipalisation de la prévention et du
contrôle de l’État. Le rapport d’activités se substitue à l’évaluation.
L’hypothèse centrale que développait Francine Muel-Dreyfus (1983) sur le champ de l’enfance inadaptée semble pouvoir être reprise pour le sous-secteur spécifique que constitue la
prévention de la délinquance. Si la rencontre entre l’initiative privée, le terrain et un métier,
celui d’éducateur spécialisé, a pu se produire, c’est parce que ce secteur professionnel a permis
la rencontre entre des systèmes d’aspirations récemment produits et la logique de développement des anciennes institutions pour « déshérités » qui ont une longue histoire derrière elles.
Elle est à l’origine de ces multiples changements de sens qui transmuent, par exemple, le territoire hérité de l’ancienne philanthropie en terrain d’aventure (Muel, 1980).
Le noyau dur des éducateurs spécialisés était constitué de membres des classes moyennes
en situation d’échec scolaire qui trouvaient là le moyen de redéfinir un profil de poste permettant de maintenir la représentation d’une profession où on est son propre patron, où les hiérarchies sont floues, voire inexistantes, et où l’agent assure un travail important de représentant
attitré des appareils locaux.
Cette rencontre entre un type très spécifique de professionnels de l’action sociale, que sont
les éducateurs spécialisés de prévention, et un réseau associatif qui tient beaucoup des anciens
patronages d’une part, et d’autre part des traditions caritatives, permit à l’initiative privée de
définir d’une manière autonome ses besoins, donc de garder son indépendance tant vis-à-vis
des pouvoirs locaux que des incitations étatiques. La profession d’éducateur spécialisé est le
point de convergence de trajectoires sociales différentes, où il n’est pas aisé de distinguer entre
ce qui procède d’une reconversionconsécutive à un échec universitaire et impliquant un certain
déclassement, ce qui procède d’une ascension sociale réelle même si elle est limitée, ce qui,
enfin, procède d’une réorganisation plus ou moins désabusée de projets d’ascension sociale.
Peut-être convient-il de distinguer plusieurs générations d’éducateurs spécialisés, dont le
trait distinctif serait moins la trajectoire sociale elle-même que les modalités de sa réinterprétation. Ce qui semble émerger au début des années 1980, comme dénominateur commun est, dès
lors, plutôt le recours à la psychologie ou à la psychanalyse comme discours permettant la réinterprétation d’un vécu trop pesant, mais aussi comme discours objectivement accordé à la dispersion sociale du recrutement de la profession. M. Autès (1977), avait souligné le poids du
psychologisme dans la formation et la pratique professionnelle des éducateurs, le discours psychologique fonctionnant comme producteur d’idéologie pour le travail social.
Il n’est pas étonnant, dans ce contexte, que la prévention spécialisée, au début des années
1980, soit prise dans une contradiction :c’est un secteur qui attire, les pratiques sont plus inventives, on est plus autonome que dans les internats pour les jeunes à risques dont l’organisation
est restée souvent archaïque. Mais, la prévention est aussi le secteur le plus anomique : d’une
part, le recours à la psychologie peine à rendre compte de la réalité à laquelle sont confrontés
les éducateurs et à orienter un véritable projet pédagogique, d’autre part, la critique politique de
l’éducation spécialisée peine aussi à proposer une alternative, ceci se traduisant par les difficultés dites du travail en équipe.
Cette histoire singulière permet de comprendre pourquoi, jusqu’au début des années 1980,
les élus locaux sont dépossédés de l’initiative en matière de prévention de la délinquance.
D’autres pays ont connu des expériences de prévention plus ou moins similaires. Vers 1975,
le gouvernement fédéral canadien avait mis en place le programme Juvenile Diversion Project.
Il s’agissait d’un vaste réseau d’expérimentation de pratiques de règlement de conflits. Par
leurs programmes de prévention, des organismes à vocation communautaire proposaient aux
jeunes en difficulté d’adaptation sociale des formes alternatives d’engagement. Ainsi le projet
Mini-moto s’articulait autour d’activités cyclomotrices offertes à des jeunes qui ont présenté
des troubles de comportement reliés à la délinquance (Duprez, 1990,177).
Mais alors que dans le cadre canadien, l’objectif était de régler les conflits en dehors du système judiciaire, l’idéologie du non-mandat a toujours dominé la prévention spécialisée dans le
contexte français. L’éducateur spécialisé estime n’avoir pas à rendre compte de son intervention auprès d’individus, son intervention est d’abord territoriale. Ce champ s’est toujours situé
totalement en dehors de l’intervention judiciaire, y compris dans ses dimensions éducatives
[1].
Alors que dans d’autres pays les programmes ont souvent été conjoncturels, en France, la
structuration de la prévention de la délinquance autour de la prévention spécialisée a donné une
unité plus forte à ce secteur spécifique de l’action sociale. Le tournant des politiques de prévention de la délinquance au début des années 1980 est directement lié à ces enjeux professionnels. Tout au long des années 1970, la prédominance de l’éducation spécialisée dans ce champ
sera mis à mal avec l’intrusion progressive des élus locaux sur les questions de prévention et de
sécurité.
La nouvelle politique de prévention mise en place au début des années 1980 doit se lire
comme une réaction aux insuffisances de la prévention spécialisée et, plus globalement, au travail
social. C’est d’ailleurs une politique qui est née dans l’urgence suite aux événements des Minguettes de l’été 1981 où des jeunes organisèrent des rodéos avec des voitures volées quelques
semaines après l’élection du premier président de la République de gauche sous la Ve République.
II. Les dynamiques des politiques publiques dans les années 1980 :
l’État-animateur
[2]
Le premier dispositif de prévention mis en place par le premier gouvernement socialiste est le
dispositif « anti-été chaud » créé en 1982. Ce qui frappe, de prime abord, tient au caractère d’urgence du dispositif mis en place : en 1982, il fallait éviter le renouvellement des violents incidents
de l’année précédente dans les banlieues de l’est lyonnais et éviter, par des mesures de prévention,
sa propagation à d’autres cités. La logique de
coup a été signalée par de nombreux auteurs
[3]. F.
Dubet (1986,24) souligne qu’en 1982,
l’opération apparaît d’autant plus comme un « coup »
qu’elle a été montée en 15 jours par de petits noyaux de professionnels appartenant à divers
ministères, notamment aux DDASS, qui ont rencontré des responsables des administrations
concernées, les préfets, les associations, les professionnels, et qui ont profité du choc pour créer
une grande capacité d’innovation. Au lieu de reprendre les filières habituelles de la négociation
et de la concertation, ou bien de mettre en place de lourdes procédures d’habilitation financière,
les noyaux de décideurs ont pris des initiatives rapides et répondu aux demandes telles qu’elles se
sont manifestées.
Initiée par le ministère des Affaires sociales, cette politique prend dès 1982 un caractère
interministériel associant l’Intérieur, la Justice à la Solidarité Nationale. Ce dispositif est testé
dans onze départements. Rapidement qualifié par les journalistes de plan anti-été chaud, il fut
généralement bien accueilli par les médias et impliqua d’autres partenaires tels l’Armée ou le
Club Méditerranée.
Cette médiatisation est le signe d’un tournant dans la mise en œuvre des politiques de prévention. L’échec de la prévention spécialisée à la fin des années 1980, est lié à son faible impact
sur l’opinion publique. Moins que ses échecs pédagogiques qui sont variables et difficilement
évaluables par les spécialistes de la relation que sont les éducateurs, l’échec des politiques traditionnelles de prévention est lié à leur faible visibilité.
Les nouveaux dispositifs ne cherchent pas à répondre aux seules défaillances du travail social
traditionnel mais également à une montée croissante du sentiment d’insécurité chez les Français.
Il convient de montrer que l’État n’est pas inactif dans la lutte contre la petite et moyenne délinquance qui nourrit les représentations sécuritaires. Non seulement il faut agir, innover, expérimenter de nouvelles réponses mais le faire savoir à l’opinion à travers les médias.
Le contexte des politiques publiques en direction des jeunes a facilité des tentatives de professionnalisation de
jeunes leaders dans les quartiers, afin de remplacer des travailleurs sociaux
trop distants des populations les plus en difficulté. D. Duprez a eu l’occasion de souligner
ailleurs les ambiguïtés relatives à la formation des
animateurs issus du milieu
[4]. Devant les difficultés pédagogiques et les réticences des milieux professionnels, le dispositif national de formation des animateurs de milieu défavorisé (FMD) est arrêté dès 1985.
Dans le contexte français, la notion de leader qui contrôlerait les bandes dans les quartiers,
s’est révélée être un mythe. Il n’en reste pas moins que cette représentation a rencontré des systèmes d’aspiration chez les jeunes des cités qui ont éveillé, et continuent d’éveiller, des vocations. Aujourd’hui encore, nombre de vacataires, de moniteurs de centres aérés, employés par
les structures traditionnelles de l’animation et de l’action sociale ou gérées – mais plus rarement aujourd’hui – par des associations de jeunes, sont issus des quartiers où ils exercent leur
activité. Dans les écoles de travailleurs sociaux, une proportion croissante d’éducateurs et
d’animateurs est issue de l’immigration et des cités. Cette figure est surtout présente depuis
1998 à travers l’agent local de médiation sociale, on y reviendra.
Depuis le début des années 1980, la France est souvent citée à l’étranger pour avoir mis en
œuvre des politiques publiques originales destinées à prévenir la délinquance des jeunes.
Certes, ces politiques ont été partiellement marquées par le sceau de l’urgence comme nous
l’avons souligné à propos des opérations été-jeunes, parfois qualifiées de plans anti-été-chaud.
L’objectif prioritaire de ce dispositif principalement piloté par le ministère des Affaires sociales
avant la loi de décentralisation, est resté plus occupationnel que réellement préventif, si on
entend par là des actions sur les causes des comportements déviants.
De manière plus générale, le modèle français de prévention dans les années 1980 entre dans
la catégorie de la prévention sociale où les destinataires des programmes sont plutôt les auteurs
potentiels d’actes délictueux mais aussi de comportements incivils, terme qui désigne le vandalisme, les « mauvaises manières », les comportements provocants, qui ne sont pas sanctionnés
par la loi mais contribuentà nourrir le sentiment d’insécurité. Une action d’animation sociale et
culturelle visant à améliorer globalement les conditions de vie dans un quartier dans l’espoir
d’agir indirectement sur la délinquance entre dans cette conception de la prévention. Ce modèle
est donc éloigné de la prévention situationnelle selon le mode anglo-américain qui cherche à
dissuader les délinquants dans leurs desseins en multipliant les obstacles (caméras, digicodes,
espaces hyper-protégés…).
Examinant un échantillon de contrats d’action de prévention passés entre l’État et des villes,
C.Lazerges (1991) suggère quelques indices préoccupants : une forte majorité d’actions peu ou
pas ciblées, une articulation parfois lâche ou seulement formelle avec des objectifs de prévention. Dans une évaluation nationale des opérations été-jeunes, L. Dubouchet (1990) hésite à
conclure entre une politique de prévention et une animation banalisée. De nombreux auteurs
ont souligné les risques de tomber dans un excès de généralité (Robert, 1991).
Dans ce contexte d’interrogations légitimes sur l’efficacité des politiques de prévention,
certains acteurs et chercheurs procèdent à de véritables réquisitoires contre les politiques de la
ville. Ainsi, S. Roché (1994) développe un point de vue particulièrement radical, il critique un
État et des professionnels envahissants (120), la débâcle de la société, son incapacité à imposer
des normes et qui ne sait que trouver des réponses techniques (138), l’orientation des politiques
publiques sur les quartiers alors que le territoire ne constitue un cadre d’identité que pour les
marginaux, c’est une option par défaut faute d’entrer dans la modernité (167) et, après bien
d’autres auteurs, la faillite du modèle républicain d’intégration (173).
Il nous semble que l’absence d’évaluation sérieuse des politiques de prévention, notamment
du point de vue de ses bénéficiaires, conduit à des propos oscillant trop souvent entre des discours lénifiants portés par des intérêts professionnels et des discours inutilement critiques de
chercheurs non directement confrontés à la résolution des problèmes de terrain.
Ce qui apparaît dans une des rares enquêtes sur les politiques de la ville, c’est la faible visibilité de l’action publique. Si l’on s’en tient au niveau strict de l’action publique locale menée
dans le cadre des politiques Villes-État-Région du Xe plan, force est de constater que les populations n’en ont que des représentations floues ou limitées. Pour ne retenir que des exemples
significatifs, seuls un peu plus de 40% des habitants de Lille-Sud connaissent des actions
menées dans le cadre de ces politiques comparés à 33% des habitants de la Grande Résidence
de Lens et 22% des habitants de Liévin. Les actions menées en matière de prévention et de
diminution de l’insécurité sont particulièrement peu visibles : 11% des habitants de Lille-Sud
considèrent que les actions génèrent un sentiment plus fort de sécurité contre 1% à Lens. L’enquête qualitative confirme les résultats statistiques de l’enquête par questionnaire menée sur
des échantillons représentatifs (Duprez, 1996).
Le fait que les politiques de lutte contre l’insécurité soient peu lisibles par les habitants des
quartiers les plus sensibles ne signifie pas pour autant leur inutilité.
Il a été souligné qu’une des missions essentielles des politiques de prévention est de réguler
les conflits sociaux, d’éviter les débordements et les manifestations de violence. Ceci est loin
d’être négligeable. Tout laisse à penser que ces politiques ont contribué à limiter l’enjeu de la
territorialisation de la désaffiliation et le glissement vers des situations à l’américaine.
Ces interventions contribuent également à redonner du sens, à permettre à des acteurs
sociaux de renouer des liens sociaux et d’accéder à une identité positive par rapport à des
logiques institutionnelles et politiques qui contribuent à leur stigmatisation. Il est probable, par
ailleurs, que nous ne mesurons pas l’étendue des transformations qui se sont opérées en l’espace de vingt ans dans le rapprochement de métiers aux antipodes les uns des autres, tels ceux
d’éducateur et de policier.
III. Le contexte d’insécurité
Le basculement des politiques de prévention sociale vers des politiques de sécurité ne saurait se comprendre sans l’analyse de l’évolution des attitudes dans ce domaine. Dans le
contexte d’une société en mutation, les politiques de prévention sociale liées à la politique de la
ville ont tenté de colmater les conséquences de la désaffiliation – économique et relationnelle –
des populations précarisées, en particulier les jeunes de milieux populaires plus touchés par le
chômage et la précarité que dans des pays comme l’Allemagne. Ces vingt dernières années
apparaissent comme une époque de transition, caractérisée tant par la chute du mur de Berlin et
la redéfinition de nouveaux
ennemis intérieurs, ennemis infiltrés, ennemis intimes(Bigo, 1999;
Césari, 1997), que par l’accélération des flux de capitaux, de communications, de produits, de
populations, d’idées et de cultures, grâce aux nouvelles technologies. Ces transformations
imposent une redéfinition de nos catégories d’analyse : le global se révèle dans le territorial,
une prolifération de formes infra ou supra-politiques et contestataires amène à s’interroger sur
les mutations des missions de l’État à l’égard des champs sur lesquels il exerçait ses prérogatives régaliennes. Comme le remarque justement Ph. Robert,
le territoire a quelque chose à
nous dire sur les mutations en cours; pour le sociologue de la déviance,
se risquer à considérer
des territoires présente d’abord le mérite de nous informer sur de possibles mutations de la
place et du rôle de l’État dans le contrôle social (2000). La ville est devenue emblématique des
anxiétés suscitées par ces transformations tant politiques qu’économiques et socio-spatiales. À
la fois espace géographique et fait social, elle accueille autour de la violence des quartiers, des
débats construits sous le vocable plus visible, plus cernable et plus familier de
sécurité, occultant du fait de cette labellisation des questions politiquement ingérables, par exemple des
demandes de prise en compte et de remise à niveau égalitaire et de protections toujours plus
accrues en termes d’emploi, de mobilité, de santé, d’éducation, de bien-être, de risques. Les
préoccupations des maires et des citadins exprimant leur inquiétude par rapport à certains
groupes et à certains lieux d’une ville moins conviviale par rapport à un passé idéalisé n’ont été
clairement prises en compte dans le débat public, par le truchement des médias, qu’au début des
années 1990 du fait de l’accroissement des chiffres de la délinquance des mineurs
[5]. Avant cette
période, les élites de gauche ont éprouvé des difficultés à se positionner tant dans le discours
que sur les mesures d’une politique d’ordre de la cité.
Plus la taille d’une ville est importante et plus l’acuité des problèmes augmente autant que
la diversité des ressources dans la résolution des conflits. Des trois facteurs – conjoncture
démographique, santé de l’économie et choix politiques – pesant sur l’état des relations
sociales et la fluctuation de la petite et moyenne délinquances, le second est important bien que
non déterminant : c’est la conjonction de facteurs multiples qui doit être prise en compte dans
l’analyse, d’où sa complexité. Certes, on ne saurait nier l’incidence du marché; il accélère la
polarisation et la ségrégation spatiale des populations; il recompose les espaces en fonction de
ses propres fins, créant dislocations et déplacements. Mais dans le même temps, les villes et les
quartiers ont des répertoires de savoir-faire historique et culturel, des richesses et des traditions
de mobilisation civique qui s’opposent aux forces de désagrégation. Politique et culture moulent la société civile et son efficacité. Selon les pays et les villes, des différences historiques
dans les manières de faire sont donc observables (Body-Gendrot, 1998).
D’un point de vue comparatif, le sentiment d’insécurité dont se plaignent les citadins des
grandes villes françaises a objectivement moins de fondements dans les délits et délitements
observés que dans des métropoles d’autres pays d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie ou
d’Amérique du nord. Les fragmentations territoriales, sociales et raciales segmentant périphéries et centres-villes sont moins extrêmes quantitativement et qualitativement et les cités de
logements sociaux à la française ne sont pas des ghettos à l’américaine isolés par la couleur de
la peau et par l’hyperpauvreté de populations captives, faute de services publics adéquats (Brun
et al., 1994; Body-Gendrot, 1999; Wacquant, 1999). Moins d’armes mortelles circulent dans
les rues et dans les cités et la plupart des jeunes hommes des cités imaginent leur avenir autrement que dans une prison. Qu’on l’admette ou non, le processus d’assimilation culturelle et
socio-économique atténuant les différences d’origine produit une société plus consensuelle par
rapport à son projet mais aussi par rapport à ses différences, même si 75% des Français sont
conscients des discriminations exercées à l’égard de groupes issus de l’immigration (Simon,
1999), discriminations susceptibles d’engendrer des frustrations violentes. L’auto-défense en
matière de sécurité n’est pas acceptée. L’image des fonctionnaires et des maires reste positive
pour l’ensemble de la population. L’intervention de l’État sur les processus sociaux n’est pas
contestée. Une grande partie de la société française continue à penser que plus le délinquant est
jeune, plus il est resocialisable, perspective abandonnée en partie aux États-Unis où 45États ont
modifié leur législation pour juger les mineurs de plus de 14ans par des tribunaux pour adultes.
De nos jours, les circuits d’information largement diffusés permettent de savoir comment
les autres vivent dans l’espace national, y compris dans les autres cités. Aussi le vif sentiment
d’insécurité de certains des habitants des cités reléguées est-il vécu par eux comme une injustice. À cela s’ajoutent la stigmatisation territoriale, le sentiment d’une absence de chances de
mobilité communément partagé; à partir de là, toutes sortes de conduites sont possibles. Certains se replient sur la sphère privée; d’autres cherchent à se démarquer par une consommation
ostentatoire de marques, d’autres – ou les mêmes – par des comportements violents dont la
fonction serait de stabiliser et de contrôler un environnement en mutation, de produire du prévisible dans ce que D. Lapeyronnie appelle un contre-monde (1999). Parallèlement, la démarcation collective des habitants par rapport aux autres rend complexe l’analyse du phénomène;
l’identification fusionnelle à l’ensemble résidentiel où l’on a grandi peut aller de pair avec un
rejet des habitants de certains immeubles, de certaines cages d’escalier ou de certaines associations dans une même cité (Body-Gendrot, de Rudder, 1998). La proximité spatiale de familles
aux origines et trajectoires divergentes a eu pour effet d’exacerber les différences et de rendre
difficile la cohabitation dans les mêmes espaces résidentiels (Chamboredon, Lemaire, 1970).
Les sondages n’ont qu’une valeur indicative, photo instantanée qui ne saurait servir de
preuve et ils doivent être confrontés aux enquêtes de victimation. Ils peuvent néanmoins constituer un indicateur, au moins sur le plan du contexte médiatique. En novembre 1998, la peur des
désordres urbains se situait au second rang des préoccupations des Français. Les trois quarts
des enquêtés disaient que cette situation était extrêmement ou très préoccupante. Les maires
des grandes villes plaçaient la sécurité publique au second rang de leurs priorités, immédiatement après le chômage. Depuis 2001, l’économie s’améliorant, la sécurité est passée au premier rang des préoccupations de l’opinion dans les sondages. Ces opinions peuvent être suscitées par les chiffres de la délinquance juvénile, en augmentation de 50%depuis 1990 (soit 21%
de l’ensemble de la délinquance en 1998) et par les faits divers à la une des médias. L’usage des
chiffres de la police est un enjeu institutionnel majeur. Or fait remarquer B. Aubusson de
Cavarlay, la part des jeunes dans la délinquance globale en 1996 est à peu près la même qu’en
1980. Les plaintes des victimes, plus fréquentes, et les pratiques institutionnelles plus rigoureuses sont responsables de l’augmentation statistique (Aubusson de Cavarlay
in Lazerges,
Balduyck, 1998,263-291). Pour L. Mucchielli, une hausse des violences urbaines atteste autant
de la dégradation des relations entre jeunes et police que de la croissance des destructions et
dégradations de biens publics. En effet, l’échelle de la mesure mise en place depuis 1991 par la
section Villes et banlieues des Renseignements généraux « surreprésente » les outrages et les
attaques contre les agents de la force publique
[6].
Ces actes violents seraient-ils alors le prétexte d’une manipulation institutionnelle et médiatique et de la production de pseudo-experts
[7] ? Ces discours ne seraient-ils qu’une production
idéologique indépendante de l’évolution de la délinquance dans les cités ? Le contexte des
interprétations sociologiques de la fin des années 1990 rappelle celui de la fin des années 1970
où le sentiment d’insécurité était analysé indépendamment de l’insécurité réelle
[8].
À partir d’une enquête de terrain sur l’agglomération lilloise (Duprez, 1996), on dégage
plusieurs types de désordres urbains portés par les jeunes des cités. Les incendies de voitures
qui se produisent en général en mai-juin sont clairement une manière pour certains groupes de
jeunes de négocier directement avec les élus leurs départs en vacances. Si dans ce cas, on peut
parler d’instrumentalisation de ces incendies, dans d’autres cas il peut s’agir de ritualisation car
il n’y a pas d’objectif de négociation, mais simplement une mise en scène.
Ces désordres urbains ne peuvent être rangés comme violences car comme le souligne fort
justement Ph. Milburn (2000), la notion de violence agit comme une synecdoque des illégalismes, en particulier ceux provoqués par les « jeunes », et de l’insécurité. Cet effet de synecdoque, figure de rhétorique qui utilise la partie pour désigner le tout (Becker, 1997), réduit un
ensemble de comportements à une notion fort imprécise sur le plan empirique.
S’il serait vain de nier le recours à des dégradations de biens de la part de certains groupes de
jeunes des cités, on peut constater que contrairement à l’action ciblée des paysans/pêcheurs casseurs saccageant le ministère de l’Équipement à Paris ou le Parlement de Bretagne ou à celle
d’autres catégories liées au monde du travail, les médias comme les acteurs politiques ne trouveraient pas de sens politique aux actions des jeunes casseurs, nieraient leur potentiel à entrer dans le
jeu des acteurs et leur capacité à offrir des modes d’expression alternatifs. Le fait que ces acteurs
soient fréquemment d’origine étrangère a-t-il une incidence dans cette non-reconnaissance ?
On pourrait le penser. A. Collovald au terme d’une analyse de la couverture des désordres
urbains en France, relève l’extériorité socio-culturelle des journalistes qui fait de leurs contacts
avec les groupes de jeunes des rencontres improbables, propices à toutes les incompréhensions.
Stigmatisation explicite ou implicite : c’est toujours en termes de manques, de ratés, de défauts
que leurs attitudes ou leurs comportements sont déchiffrés (Collovald, 1999,48). L’extrême
fluidité des identités et des situations, il est vrai, rend l’analyse complexe. Ajoutons que la violence invisible – défonce, mort par overdose, suicide – liée à l’économie souterraine est tout
aussi préoccupante que la violence visible dans les stades, les collèges et les confrontations
avec les agents de l’État. Simplement on en parle moins (Body-Gendrot, 2001).
IV. Les politiques de la ville en sommeil
Avec le retour de la droite en 1993 aux commandes de l’État, les politiques préventives sont
menées avec moins d’enthousiasme dans un cadre qui reste celui des politiques de la ville. La
délégation interministérielle à la ville (DIV) n’est plus sous l’autorité du Premier ministre, elle est
désormais chapeautée par les Affaires sociales. Des logiques concurrentes opposent les ministères sur les sources de financement et le ministère des Finances tente de réduire les initiatives
déployées dans plus de 800 quartiers sensibles. Pour les uns, la décentralisation est allée trop loin,
pour d’autres, il faut laisser aux maires plus de souplesse. La politique, dans une approche centriste cherche à satisfaire le plus grand nombre d’électeurs potentiels. Un budget de neufmilliards
de francs sur cinq ans est alloué aux projets urbains en 1993.
Au fondement de la politique territoriale de prévention, les contrats de ville s’attaquent aux
problèmes socio-économiques spécifiques de treize quartiers-pilotes (nombre qui sera revu à la
hausse) à travers des partenariats inter-administratifs conçus pour encourager une cohérence entre
les services et le terrain local. La politique de la ville ne va plus se centrer sur les seuls quartiers en
difficulté, mais s’adresse à l’ensemble urbain dans lesquels ils sont situés (contrats de ville signés
à partir de 1993). Telle a été l’ambition, mais non la réalité, et on peut évoquer à nouveau une
logique de coups et non une refonte des politiques d’ordre dans la cité (Duprez, 1997,70).
Dès 1994, une nouvelle politique se dessine dans trois domaines. D’abord une politique de
zones franches, calquée sur les expériences anglo-américaines, ajoute une composante économique aux politiques sociales territoriales (Body-Gendrot, 1996). Plusieurs analystes avaient
souligné que l’absence d’action sur l’économique dans les quartiers constituait la faiblesse
d’une véritable prévention sociale de la délinquance (Duprez, Hedli, 1992). Cette politique sera
contestée par un certain nombre de maires pour des motifs idéologiques et, à l’heure des premiers bilans, pour son coût du point de vue des services fiscaux. Mais on oublie les cas, comme
celui de Roubaix, où les zones franches ont contribué à enrayer la spirale infernale des départs
des activités économiques. Ensuite, des emplois-villes sont créés à destination des jeunes des
cités, nouvel exemple d’action préférentielle territoriale. Enfin, des contrats sont signés entre
les représentants de l’État et les quartiers sensibles (Donzelot, Estèbe, 1999,55). Le facteur
humain, en particulier chez les préfets appelés à négocier, à établir des priorités de financement
et à convaincre les partenaires de s’impliquer sur un même ordre du jour, est à prendre en
compte dans les succès et les échecs de ces démarches.
À la différence des approches anglo-américaines dans lesquelles les villes sont mises en
compétition, les quartiers sensibles sont sélectionnés par l’administration, puis par l’État et les
partenaires locaux négocient (Tabard, 1993). En fait, l’enquête INSEE de 1995 sur les quartiers
des politiques de la ville montre une grande diversité des quartiers, certains étant plus proches
de la moyenne des zones urbaines que des quartiers véritablement en difficultés (Collectif,
1997). Il ne faut pas négliger l’influence politique de certains maires à obtenir des crédits pour
des quartiers qui ne sont pas si sensibles que ne l’indique leur classement dans une taxinomie
administrative. Dans la plupart des cas, le processus de négociation est rendu très difficile par
l’enchevêtrement des réseaux de pouvoir et d’influence. Pour éviter les contestations, les préfets choisiront fréquemment de distribuer les fonds entre toutes les communes, quelle que soit
la gravité de leurs difficultés. Les vrais changements ne se produiront qu’en réponse à des
désordres ou des émeutes.
Paradoxalement, le retour de la gauche au pouvoir en 1997 ne s’accompagne pas d’une
relance de la Politique de la Ville. On a même pu lire dans un grand journal du soir que le Délégué général de la DIV se voyait à la tête d’un bateau, tous feux éteints, et dans le brouillard.
Mais la gauche pouvait-elle abandonner ses militants engagés dans la politique de prévention
dans les quartiers ? Au cours des années, la politique de la ville avait ouvert des marchés publics
et créé de nombreux emplois, y compris chez les jeunes issus de l’immigration, néo-prolétariat
urbain chargé du contrôle social. Pouvait-on supprimer ces emplois alors que l’objectif était de
faire baisser le chômage ? Devait-on les municipaliser et perdre la médiation exercée entre la
sphère locale et le pouvoir central ?
Au cours du printemps 1998, des politiques de troisième type (fortes en rhétorique et en
gestes symboliques et faibles en budget) se sont dessinées avec une réorientation des conseils
locaux de prévention sur la sécurité.
V. Une rhétorique sur la relance d’une politique de prévention
Certes, la politique de prévention a continué avec les grands projets urbains et les grands
projets de ville visant à articuler restructuration urbaine, revitalisation économique et projet
social, mais une insistance nouvelle est mise sur la sécurité (voir infra). Après le colloque de
Montpellier, Agir au quotidien dans les villes, en mars 1999, les conseils communaux de prévention de la délinquance (CCPD) sont transformés en CCPS (prévention et sécurité). De nouveaux financements sont annoncés pour la période 2000-2006 et cinquante grands projets de
ville sont lancés, axés sur une restructuration des logements et des équipements. De nouveaux
contrats de ville sont en passe d’être signés. Il est prévu de renforcer les services publics dans
les quartiers en difficulté.
Quel bilan tirer de ces vingt ans de politiques de prévention sociale ? Personne ne peut tenir
la comptabilité des violences évitées, note à juste titre J.M. Delarue, ancien délégué à la DIV.
Sans cette politique de prévention, les choses auraient-elles été pires en termes d’exclusion et
de déréliction ? Le problème des politiques publiques françaises vient de ce qu’elles sont rarement évaluées et qu’au lieu d’y mettre fin pour tenter une autre approche, elles perdurent en
dépit de leurs échecs (politique du millefeuille évoquée dès 1991 par J.M.Delarue). Malgré les
intentions de modernisation de l’État, ni le global ni le transversal ne se sont imposés et les
concurrences entre les ministères et entre les services n’ont jamais cessé jusqu’à ce jour. La
confiance n’a pas été au fondement de la dynamique centrale des partenariats. On ne saurait
sous-estimer les conflits d’idéologie, de buts et d’intérêts et les dynamiques négatives entre
leurs parties constitutives. La logique gestionnaire a en effet institutionnalisé la méfiance et les
rituels de vérification décrits par A. Crawford (dans le présent volume). À quelques exceptions
près, il est toujours aussi difficile aux services de police et de justice de travailler avec les travailleurs sociaux et les éducateurs sur des cas spécifiques. De plus, les services décentralisés et
les maires continuent à s’évertuer à arracher des subventions aux ministères moins pour mettre
en œuvre la prévention dans des quartiers relégués qui, par ailleurs, votent peu, que pour financer les opérations de fonctionnement courant.
La délimitation des zones de politique urbaine s’est faite à partir des cartes de l’administration et non des problèmes de délinquance. Dans un rapport de 800 pages publié en 1998, l’ancien ministre J.P. Sueur entouré d’une équipe d’experts décrit la stratégie qu’il conviendrait de
suivre pour résoudre les problèmes des quartiers. Intitulé Demain la Ville, le rapport préconise
des relations contractuelles entre l’État et les zones métropolitaines fondées sur un principe de
solidarité et de responsabilités partagées. Il insiste sur la mixité sociale, sur la qualité des services publics et sur la remise à niveau de ces quartiers par des impôts finançant les programmes
des contrats en matière de transports, de réhabilitation des logements et d’aménagement urbain
(Sueur, 1998,47). Mais l’intercommunalité, les communautés de communes, les gouvernements d’agglomération qui voudraient défendre des intérêts urbains inquiètent, en particulier
des élus ruraux surreprésentés au Sénat. De nombreux pays rencontrent des obstacles similaires
et l’invocation d’un Plan Marshall pour les banlieues par le candidat J. Chirac en 1995 reste
dans le domaine de la rhétorique électorale.
On notera encore que ces politiques sont conçues au sommet de l’État. G. Chevalier (1996,
224) va jusqu’à défendre que plutôt que la naissance d’un « État animateur », la politique de la
ville a représenté une réorientation autoritaire du mode d’action incitatif de l’État, visant à
contrôler les effets de la décentralisation. À la différence des pays voisins, ni les apports du
secteur privé, ni le point de vue des habitants, ni les contrôles démocratiques mutuels ne sont
véritablement pris en compte dans ces schémas (Body-Gendrot, 2001). Ces politiques restent
une affaire d’experts dont la position est souvent fragile dans les organigrammes de la fonction
publique territoriale.
VI. Les enjeux de la sécurité
Lorsque la gauche arrive au pouvoir en 1981 et que G. Bonnemaison a pour tâche de réfléchir à la délinquance des mineurs et aux problèmes de délitement social dans les quartiers, la
page n’est pas entièrement blanche. En 1977, la commission Peyrefitte sur la sécurité a clairement identifié les stratégies à mettre en œuvre pour rétablir l’ordre public. Un grand nombre de
ses propositions seront reprises par les maires entourant G.Bonnemaison. La commission Bonnemaison aura toutefois à cœur de se démarquer des propositions relatives à la sécurité
publique, considérée comme un domaine réservé de la droite. Elle écarte les demandes de fermeté et de retour à l’ordre et préconise une stratégie pragmatique de traitement de la délinquance. Elle recherche des outils locaux impliquant les maires. Aussi les instruments « régaliens » de l’État – la police étatisée depuis 1941 et la justice – ne seront-ils tout d’abord que des
présences symboliques dans les partenariats mis en œuvre dans les politiques de prévention,
même si les commissaires centraux de police donnent souvent le ton dans les réunions autour
d’un savoir d’expertise reposant sur les statistiques de la délinquance.
En 1982,... toute une série de mots avaient été progressivement proscrits, comme honteux,
du vocabulaire des gens qui voulaient avoir une approche positive ou prétendue telle des problèmes d’insécurité. Le résultat était que, seuls ceux qui en avaient une vision négative utilisaient certains termes en renforçant évidemment la négativité de ces termes tels que sanction,
prison, violence, délinquance... également témoignage ou éducation civique (Bonnemaison
cité par Dourlens, Vidal-Naquet, 1994,13).
Le titre même du rapport de 1982 sur la sécurité par la commission des maires fut longuement débattu et quand il fut admis qu’y devait figurer répression, il y fut inséré entre prévention
et solidarité. Le rôle essentiel de l’appareil répressif est... de maintenir le consensus national
autour d’un certain nombre de valeurs sur lesquelles est basée la vie commune, de conforter la
solidarité nationale, pouvait-on lire dans le rapport. La majorité des propositions concernait la
prévention et ignorait la sanction. La répression n’apparaissait pas comme un objet de débat
national ou local (Dourlens, Vidal-Naquet, 1994,13).
Malgré une évolution des maires de gauche à cette époque vers une conception moins idéaliste des réponses à la délinquance et une certaine forme de pragmatisme, pour de nombreux
militants de gauche, la police était toujours perçue comme un mal nécessaire, obscur et inquiétant (Monjardet, 1996). Le rapport des maires affirmait que la police devait rester sous la responsabilité de l’État en ce qui concerne l’ordre public et sous le contrôle de la justice quand
elle exerce des missions judiciaires... Il faut trouver le moyen d’aménager ce conflit des
logiques (entre la police et la municipalité), sans que le maire ne devienne chef de la police ni
le commissaire de police le responsable de la prévention... S’il doit y avoir répression, elle doit
viser moins lespetits et moyensdélinquants, pris en charge par les mesures de prévention, que
le vrai banditisme et les récidivistes non amendables auxquels sera appliquée une répression
ajustée (Dourlens, Vidal-Naquet, 1994,15-16).
Or, les chiffres de la délinquance enregistrés par la police ne cesseront de grimper tout au
long de cette période, mais comme le suggère D. Monjardet, axée sur les seuls maintiens de
l’ordre et la lutte contre le grand banditisme, la police en obligation de mutisme donnera l’impression d’avoir perdu la connaissance de la rue et ses anciens savoirs. Il est notoire également
que l’étanchéité mentale des élites françaises les empêchera de s’intéresser à l’évolution de la
délinquance dans les autres pays et aux stratégies déployées pour la circonscrire.
Au cours de ces années ponctuées par des désordres dans les banlieues et par la montée en
puissance des victimes, le sentiment d’insécurité épargne peu de catégories sociales. Dans les
représentations, l’efficacité de la police, de la justice, et du système pénitentiaire, de plus en plus
coûteux, est ouvertement questionnée. Confrontée aux macro-mutations sociales et culturelles
du pays, la hiérarchie policière donne l’impression de résister à la nécessité de réformer ses
structures et ses méthodes d’intervention. Ce dilemme est en partie venu de ce que le gouvernement se montre incapable de résoudre le clivage au sein de la police d’État entre les défenseurs du maintien de l’ordre (par des interventions ciblées) et ceux de la sécurité publique (destinée à rassurer la population), note P. Cardo, maire de Chanteloup-les-Vignes, (commune
sensible de la région parisienne) et auteur d’un rapport sur les violences urbaines (1991). Le
maintien de l’ordre a fréquemment été la première priorité, héritage des Trente Glorieuses
quand la sécurité des Français ne constituait pas une priorité. Aussi le traitement de la petite et
de la moyenne délinquances et des désordres urbains a-t-il été négligé. Par ailleurs, ce que
D.Monjardet appelle la déflagration de 1968et la menace gauchiste ont accaparé l’attention de
la hiérarchie policière jusqu’au milieu des années 1970.
La perception par le sens commun et principalement par les classes moyennes de l’insécurité
grandissante dans les villes sera interprétée comme une crise d’autorité de l’État et une absence
de perspective. Une source de controverse entre la France et sa police vient du décalage perçu
entre ce que la police devrait faire et ce qu’elle fait. Ce sentiment peut varier selon les catégories d’usagers ou d’observateurs, mais il est partagé par l’ensemble de la population, écrit J.M.
Belorgey, dans un rapport sur la réforme de la police qui sera enterré (1991;2000). Le sentiment
que la police ne se soucie pas de la détérioration de la qualité de la vie quotidienne et d’une croissance de la délinquance caractérise les années marquées par les politiques de prévention.
Alors que, selon le rapport Peyrefitte de 1977, il y avait deux fois plus de délits en 1976 qu’en
1967, cinq fois plus de cambriolages à main armée et vingt fois plus de hold-up (1977,31), le
nombre des délits attentatoires aux biens continue à doubler au cours des années 1980, selon les
chiffres officiels, tandis que les atteintes aux personnes restent stables. Le sentiment d’insécurité
est évidemment subjectif. Certes, moins de 5% des Français ont été victimes d’une agression
sérieuse, selon le modèle introduit par l’INSEE en 1996 dans l’enquête sur les conditions de vie
des ménages. En revanche, les délits seraient quatre à cinq fois plus élevés que ne le relèvent les
statistiques officielles selon une enquête de l’IHESI menée en 1999. Moins de 15%des vols (soit
les 2/3 des plaintes), moins de 10% des viols sont résolus (Robert et al., 1990,69). 80% des
affaires sont classées, en partie faute d’identification des auteurs. Découragées, mal accueillies
dans les commissariats, de nombreuses victimes ne portent pas plainte et lorsqu’elles le font,
c’est souvent à la demande des assurances. L’exemple suivant montre les effets pervers de cette
situation. Un procureur de province surchargé décide un beau jour de classer sans suite les
affaires de vols des mineurs dans un supermarché local. En conséquence, le commissaire de
police cesse d’enregistrer les plaintes du directeur du supermarché. Les vols des jeunes s’intensifient. Exaspéré, le directeur embauche une nouvelle équipe de sécurité privée. De violentes
confrontations opposent alors les vigiles aux jeunes, obligeant les élus à intervenir pour mettre
fin aux émeutes après que quatre jeunes aient été arrêtés.
Bien que la police bénéficie globalement d’une image positive (les gens sont convaincus de
la nécessité de la police), les opinions négatives augmentent lorsque l’efficacité de son travail
est évaluée (Zauberman, Robert, 1995,63-64,71).
La « culture » de la prévention sociale, très ancrée en France, révèle une difficulté, celle de
séparer ce qui relève de la responsabilité de l’État de celle d’autres acteurs. La Politique de la
Ville tente de retisser le tissu socio-urbain, de promouvoir une plus large participation, de soutenir une police de proximité et de donner plus d’autonomie aux acteurs de terrain. De plus,
bien qu’aucun lien convaincant ne soit établi entre le vandalisme institutionnel, les désordres
dans les banlieues et la montée du sentiment d’insécurité, on suppose que ce sentiment disparaîtra quand le lien social (autre expression préférée, référant à la confiance partagée) sera raffermi. En conséquence, le pragmatisme initial de la prévention sociale apparaît comme surdéterminé par une sorte de doctrine, presque une culture, fondée sur une répulsion envers la
répression, même rénovée (Dourlens, Vidal-Naquet, 1994,17).
Après 1986, la majorité des CCPD opte pour des attitudes minimalistes plutôt que pour un
débat sur les méthodes de la police et de la justice dans les communes (Estèbe, 1990). Il faut se
souvenir que dans le système français, les maires n’étaient pas tenus informés des opérations de
maintien de l’ordre de la police nationale dans leur commune, même des opérations d’envergure, sinon par leurs propres réseaux informels. L’un de leurs souhaits, être mieux informés,
vient d’être pris en compte (2001). Dans les CCPD, la participation de la police est fréquemment restée marginale et limitée au commentaire des statistiques sur la délinquance. Le changement interviendra au milieu des années 1990, lorsque les méthodes préventives auront montré leurs limites en matière de sécurité et de traitement de la délinquance juvénile et que, pour
répondre à leurs concitoyens, les maires se doteront d’outils et que la police et la justice seront
appelées à montrer plus de fermeté.
Les nouvelles approches policières dans les politiques urbaines
Le contexte spécifique français permet de comprendre pourquoi la police nationale française a semblé incapable d’apaiser les inquiétudes de l’opinion (Lévy 1999). Tant le système de
la police que celui de la gendarmerie française sont centralisés et multiples. Ils se composent de
plusieurs forces distinctes, chacune centralisée et en compétition l’une par rapport à l’autre.
Environ 230 000 policiers et gendarmes sont sous l’autorité du pouvoir exécutif. Après l’Espagne et l’Italie, la France est le pays européen qui a le plus fort ratio de policiers par habitant
[9].
La police nationale est divisée en plusieurs sections : sécurité publique, police judiciaire, renseignements généraux, contre-espionnage, et police des étrangers. Elles se partagent trois
grandes fonctions : l’ordre public, la lutte contre le crime organisé et la police de proximité.
L’accent mis sur le lien entre le traitement de la question sociale et la territorialisation des
outils après 1980 peut apparaître comme un défi aux deux premières fonctions de la police.
Comment développer la troisième, celle de la sécurité publique, sinon par une adaptation du
travail des policiers aux contextes locaux et aux besoins spécifiques des populations ? Les
citoyens réclament une police de proximité, visible, à l’écoute des victimes, telle qu’on la
trouve dans d’autres pays européens. Or la culture policière et les avantages acquis s’opposent
à de tels changements susceptibles de balkaniser la police.
La police de proximité
Des tentatives pour rapprocher la police des citoyens ont été tentées au milieu des années
1980, à la suite des propositions de la commission Bonnemaison en matière d’îlotage. On avait
même assisté à l’implication de policiers dans des dispositifs d’animation locaux, les comités
d’action jeunesse (CAJ); certaines expériences perdurent aujourd’hui comme dans la banlieue
de Strasbourg. Mais l’îlotage a toujours été tenaillé entre une culture policière qui lui est très
majoritairement hostile – on doute de son efficacité – et une organisation qui en fait une police
résiduelle. À chaque événement (manifestation, émeutes, mouvements sociaux,…) la hiérarchie
puise dans les effectifs d’îlotage. Aussi les pratiques n’ont pas suivi les discours (Monjardet,
1996,240 sqq.).
L’installation d’une véritable police de proximité dans les zones urbaines
sensibles, notamment dans les banlieues populaires, est devenue la priorité en matière de sécurité du gouvernement
dirigé par Lionel Jospin depuis le retour de la gauche au pouvoir en 1998. Le premier ministre
de l’Intérieur de ce gouvernement, avant sa démission en septembre 2000 sur le dossier corse,
J.-P. Chevènement, en fut un porte-parole acharné, multipliant les
grandes messes républicainespour mobiliser l’appareil policier. Après avoir lorgné sur le modèle nord-européen d’une
police communautaire, c’est l’usage sémantique d’une police de proximité qui fut retenu,
indiquant plutôt un effort d’adaptation organisationnelle de la police publique vis-à-vis des
citoyens qu’un effort organisé par les pouvoirs publics de coopération des citoyens en soutien
de « leur » police (Ocqueteau, 2000,171)
[10].
Or, à ce jour, en dehors de jeunes policiers recrutés à cet effet
[11], les résistances restent vives.
Pourquoi ?Selon D.Monjardet, mettre en œuvre une police de proximité implique d’immenses
changements dans le recrutement et dans la formation initiale et continue des policiers, dans les
modalités d’affectation, de mobilité et de gestion des carrières, dans la mise en place des outils
d’évaluation et de contrôle, dans les pratiques, dans la culture professionnelle, dans les relations avec l’usager (1999,525). Cette police est marquée d’angélisme ou de laxisme aux yeux
de nombreux policiers, par opposition à la fermeté recherchée pour ramener la tranquillité. Un
grand nombre des policiers considèrent encore que la police de proximité n’est pas
du vrai travail policier,
qu’ils n’étaient pas entrés dans la police pour jouer les gardiens ou les babysitters, aussi ce travail est-il laissé de préférence aux jeunes recrues ou aux solitaires. Contrairement au modèle britannique qui a donné ses lettres de noblesse à la police de rue, la police
française a marginalisé la sécurité publique
[12]. Même lorsqu’il en a la volonté, comme cela semblait être le cas en 1999, l’État a les plus grandes difficultés à introduire des réformes dans la
corporation policière qui se refuse à insérer le citoyen entre elle et l’État. Pour le syndicat des
commissaires et hauts fonctionnaires de la police nationale, la décentralisation requiert
plus
d’État afin d’éviter les fiefs et
les visions étroites des maires (cité par Lévy, 1999,77). Aussi,
comme le souligne Ocqueteau (2000),
l’exercice de pilotage sera long et difficile, mais dans
cette matière il faut savoir donner du temps au temps
[13].
En France, la police a rarement tiré sa légitimité de la satisfaction des citoyens sur un territoire donné, comme c’est le cas au Royaume-Uni, aux Pays-Bas ou encore en Allemagne
(Body-Gendrot, 1998), mais elle l’attend de sa hiérarchie. Il en résulte une ignorance et un évitement réciproques entre la police et les citoyens, en particulier dans les zones à risques. Les
jeunes policiers mutés en banlieue ne vivent presque jamais sur place (contrairement aux gendarmes) et repartent chez eux, en province, dès qu’ils ne sont plus en service, soit une partie de
la semaine. Ils ont aussi tendance à demander rapidement leur mutation pour travailler à proximité de leur zone d’origine, et c’est souvent à contrecœur qu’ils restent en région parisienne ou
dans des compagnies de CRS (Compagnies Républicaines de Sécurité), forcés et contraints. Il
y a certes des exceptions à cela et un recensement des bonnes pratiques montrerait que des policiers bien implantés pendant plusieurs années nouent des relations durables et gratifiantes avec
les populations urbaines, y compris des jeunes.
Mesures d’urgence
En réponse aux plaintes émanant des maires de centaines de quartiers au début des années
1990, le ministère de l’Intérieur a initié plusieurs changements
[14] : il a procédé à des recrutements et accru les ressources de la police, il en a réformé les structures et les stratégies.
Dès 1981, le ministre Gaston Deferre (également maire de Marseille) recrutait 10000 policiers et faisait améliorer leur formation. De 1986 à 1990, avec son successeur, Pierre Joxe, le
budget de la police augmentait de 5 milliards de francs pour l’amélioration des infrastructures.
Entre 1994 et 1995, le nouveau ministre, Charles Pasqua, faisait procéder au recrutement de
5 000 policiers et 7 milliards de francs étaient alloués à la modernisation des structures policières. À la fin 1991 des milliers de jeunes gens faisaient leur service militaire dans la police au
titre du Service National Ville (les législateurs ont mis fin au service militaire en 2001). Un certain nombre de tâches immobilisant les policiers étaient transférées à d’autres services dépendant souvent des municipalités (objets perdus, cartes d’identité, etc). Mais dans le même temps,
les heures de travail effectives étaient revues à la baisse (pour un policier en activité, il faut en
compter sept par jour, compte tenu des congés maladie, des vacances, de la formation, etc.).
Les lois Debré de 1995 ont confirmé l’approche monopolistique de la répression confiée à
la seule police. Plusieurs actes de terrorisme ont permis au ministre de l’Intérieur de l’époque,
J.-L. Debré, d’accentuer la surveillance de l’espace public avec le programme Vigipirate,
requérant la présence des forces d’intervention CRS et des militaires aux côtés des gendarmes
et de la police urbaine. Parallèlement le ministre de la Justice, Jacques Toubon (1993-1997),
lançait des Unités d’encadrement et d’éducation renforcée (UEER) en charge des délinquants
multirécidivistes. Critiqués à l’époque par les militants de gauche, ces dispositifs ont perduré et
aucun gouvernement ne prendra le risque de les supprimer et de prêter le flan à la critique; ils
seront même renforcés à plusieurs reprises en 2001, notamment pour le premier après les actes
de terrorisme aux États-Unis.
Le gouvernement de gauche a durci le ton à la fin des années 1990 sous la pression des
maires et des fonctionnaires territoriaux, des chiffres de la délinquance, des considérations
électorales et des échanges européens. La question de la suspension des allocations familiales
pour les parents de délinquants est laissée à l’appréciation locale des caisses d’allocations familiales. Mission est donnée par le ministère de la Justice aux procureurs de sanctionner plus
sévèrement les agressions de jeunes contre les agents de l’État en vertu d’une réinterprétation
de l’ordonnance de 1945. Dans le même temps, l’approche française a pour singularité de résister assez bien au populisme punitif et aux dérives sécuritaires. Le conseil d’État avait, par
exemple, en 1997, interdit aux maires de prendre des ordonnances en faveur de couvre-feux ou
des arrêtés contre la mendicité agressive sans en préciser la durée (limitée) et l’espace
concerné. Cependant, en 2001, des maires ont obtenu l’autorisation d’établir des couvre-feux
dans des quartiers « sensibles » à leurs yeux (Orléans et Colombes en région parisienne,
Cannes, Étampes et Nice, soit dans des municipalités ayant fait campagne lors des dernières
élections municipales sur le thème de l’insécurité). Interdiction a été faite aux moins de treize
ans de rester dans la rue non accompagnés entre vingt-trois heures et six heures du matin dans
des quartiers statistiquement désignés comme à risques. Par ailleurs, la constitution d’un fichier
national pour faciliter le travail policier est vivement contestée et la Commission nationale
Informatique et Liberté veille sur les libertés publiques.
Il est nécessaire à ce point de l’analyse de mentionner le rôle joué par les Renseignements
Généraux dans la construction de l’objet
violences urbaines. Pour un certain nombre de chercheurs, les notions d’insécurité et de violences urbaines sont en effet des construits socio-poli-tiques sans lien avec la réalité de terrain. Le terme de violence urbaine aurait, par exemple, été
forgé par la section des Renseignements Généraux, soucieuse de rester en vie après le déclin de
la menace gauchiste au cours des années 1970 et après le scandale de l’affaire Doucé. Experts
de police politique et d’anti-terrorisme auraient alors développé un
marketingintelligent auprès
du ministère de l’Intérieur faisant valoir l’existence d’un
ennemi insaisissable, issu de territoires susceptibles de dérives violentes et terroristes (Bonnelli, 1999). La capacité de communication de la section Villes et Banlieues des Renseignements Généraux en direction des
médias (alors que les autres services sont tenus au devoir de réserve) aurait permis au ministère
de l’Intérieur de donner à l’opinion l’impression qu’il ne restait pas inactif et que l’on surveillait quotidiennement la montée des
violences urbaines dans des territoires évalués à 500
puis à plus d’un millier (sur environ cent mille). Cette interprétation signifie-t-elle que le sentiment d’insécurité produit par des soi-disant
violences urbainesn’existe que dans les têtes ? Est-ce délibérément qu’elles sont placées au centre du débat public par tous ceux au sein des institutions dont l’intérêt est de problématiser tant les risques que les auteurs de troubles et leurs
victimes, de rendre compte des conflits, voire de les gérer ? Ceci serait d’autant plus facile que
l’objet d’inquiétude est flou
[15].
Quoi qu’il en soit, le vocable violences urbaines, est loin de rendre compte de la diversité des
tensions qui ont éloigné progressivement les jeunes des institutions chargées de les prévenir.
Dans les quartiers pauvres, les relations entre jeunes, habitants et police n’ont cessé de se dégrader dans la décennie des années 1990. Chaque intervention policière dans certains quartiers, bien
souvent à la demande d’un habitant, est l’objet d’une mobilisation collective contre la police.
L’affaire Riad à Lille-Sud ou les dilemmes de la police de proximité
Le 24 mars 2000, un gardien de la paix est l’objet d’un déchaînement de violences de la part d’une
dizaine de jeunes alors qu’il tente avec deux collègues d’interpeller quatre mineurs qui chevauchent à tour de rôle un cyclomoteur volé.
Le 15 avril, alors que les policiers ont encore en tête le visage complètement tuméfié de leur collègue dont la photo a fait la une de la presse locale, un habitant appelle la police pour signaler que
deux individus s’affairent dans une voiture. La scène se passe sur une aire de stationnement enclavée dans un ensemble d’habitations collectives. Deux hommes de la brigade canine se rendent sur
les lieux. Ils ne sortent pas les chiens, inutilisables pour faire sortir deux individus dans une voiture. Si le premier fonctionnaire arrive à extraire sans trop de difficultés Farid, 27 ans, installé au
volant, le second – l’arme au poing – tue Riad, 24 ans, un jeune Algérien inconnu des services de
police. Le policier s’est senti menacé. On retrouvera une bouteille de whisky à moitié vide dans la
voiture : les deux jeunes fêtaient, semble-t-il, l’embauche de Riad comme emploi-jeune à la communauté urbaine.
Cette affaire dramatique va entraîner une explosion de violences dans le quartier et des incendies,
dont ceux de douze petites entreprises installées à grand-peine par la mairie sur la zone franche.
Cette bavure policière est symptomatique des difficultés de la police à transformer ses pratiques
car le quartier en question, Lille-Sud, est un site-pilote pour la police de proximité. Le ministre de
l’Intérieur était venu peu de temps auparavant dans le quartier pour prôner les mérites de la police
de proximité.
Les difficultés majeures constatées dans les relations des jeunes des banlieues aux institutions, à la police notamment, en particulier pour ceux issus de l’immigration, ont mis sur le
devant de la scène les questions ethniques dans un pays où perdure la primauté du modèle universaliste – on est tous enfants de la République, quelles que soient nos origines –, le modèle
anglo-américain des communautés ethniques étant de ce côté de la Manche et de l’Atlantique
un repoussoir pour tous les partis politiques.
VII.Les discriminations dans la société française et l’ethnicisation
des métiers liés à la sécurité
Jusqu’à la fin des années 1980, la société française restait assez largement persuadée que
son modèle d’intégration des populations immigrées était le plus performant du monde, lié à
son ambition universelle. Ce qu’on appelle ici l’idéal républicain – l’intégration individuelle
dans le cadre d’une politique d’égalité des chances –, avait réussi à intégrer plutôt bien ses
enfants issus de différentes vagues migratoires. Dominique Schnapper dans une étude comparative des politiques européennes, précisait ainsi que La France est l’État-nation par excellence, et, par conséquent, la nation de l’intégration individuelle… Le système scolaire centralisé et autoritaire a acculturé et intégré, pendant plus d’un siècle, tous les enfants, y compris
ceux dont les parents avaient récemment immigré en France… Ce modèle, même s’il est
ébranlé par les modes d’intégration spécifique des sociétés modernes, continue à assurer la
socialisation des enfants d’immigrés (1992,114-116).
Dès le début des années 1990, la montée des violences urbaines, les rodéos entre jeunes des
banlieues et policiers, les émeutes qui secouaient les
banlieuesau moindre incident auraient dû
éveiller l’intérêt des chercheurs. Leurs préoccupations les ont plus amenés à s’intéresser aux
formes de mobilisation des jeunes, à rechercher s’il y avait un mouvement social latent
[16] dans
la montée des mobilisations anti-racistes, obnubilés qu’ils étaient à retrouver des remplaçants
au mouvement ouvrier.
Probablement en raison du discours anti-immigrés porté par le Front national, les chercheurs
en sciences sociales se sont surtout évertués à montrer que le processus d’intégration était toujours en marche
[17]. De fait, on peut considérer que dans ses grandes lignes, le processus d’intégration des enfants issus de l’immigration s’est poursuivi et que leur scolarité ne semble plus différer globalement de celle des autres, sous réserve d’examiner les choses à position sociale
identique (Vallet, 1996). Selon L.A.Vallet, les familles immigrées perçoivent le système éducatif comme une voie importante de mobilité sociale. Nos propres données
[18] ne contredisent pas
ces analyses. Dans le cas de Lille-Sud, 21%des hommes âgés de 20 à 35 ans, d’origine maghrébine, ont un diplôme de l’enseignement supérieur contre 17% pour les autres. Il est vrai que la
situation est moins favorable pour les jeunes femmes d’origine maghrébine : 13%, soit moins
que leurs frères mais également que celle des autres femmes (18%). Il faudrait vérifier que les
taux d’accès et de réussite ne masquent pas des phénomènes de relégation spécifique dans des
filières peu valorisées, ce qui n’est pas improbable, mais aucune enquête ne permet actuellement
de répondre statistiquement à cette interrogation. De la recherche lilloise, il ressort cependant
que les jeunes issus de l’immigration maghrébine ont beaucoup plus de difficultés que d’autres à
trouver un emploi stable. Ainsi pour le quartier de Lille-Sud composé d’une population largement précarisée et habitant essentiellement des grands ensembles HLM, si parmi les détenteurs
d’un diplôme supérieur au bac, ils ne sont que 10% parmi les non-maghrébins à être au chômage,
ils sont 59% à être dans ce cas parmi les jeunes d’origine maghrébine.
Aujourd’hui le modèle d’intégration semble cependant en crise au sens où les enfants d’immigrants, parfois petits-enfants, rencontrent des difficultés spécifiques dans l’accès à un emploi
stable, même si le constat est plus valable pour certaines régions que pour d’autres. Ainsi pour
les quartiers nord de Marseille, les différences ne sont pas significatives. Il semble donc que
sans tomber dans un discours catastrophiste sur les discriminations à l’embauche, il faille
cependant être attentif à l’expérience spécifique des jeunes issus de l’immigration dans certains
quartiers qui sont confrontés à un paradoxe : le recours à l’école et au diplôme approfondit les
disparités selon l’origine, et l’absence de diplôme accentue la désaffiliation économique. Les
deux dimensions de l’intégration, économique et culturelle, semblent s’exclure mutuellement.
Ce constat sur les rapports entre la société française et ses discriminations conduit à une
triple interrogation :
- si le monde des entreprises porte une responsabilité dans des pratiques de discrimination
liées aux origines (culturelles, territoriales, ethniques), les pouvoirs publics n’ont-ils pas
également une part de responsabilité ?
- si les tensions entre les jeunes des cités et les forces de police sont de plus en plus fréquentes, ne sont-elles pas en partie liées à la composition des services de police
[19] ? Par
ailleurs, le recours massif des services de sécurité privée à des personnes issues de l’immigration ne contribue-t-il pas par une sorte d’effet pervers à l’ethnicisation de différents segments de la sécurité ?
- en quoi la sous-représentation flagrante des jeunes issus de l’immigration dans les services
de police tient-elle à la problématique des banlieues (une sorte d’aversion de la police) ou à
des mécanismes cachés liés au processus de recrutement ?
Une recherche récente permet de donner sinon une réponse à ces questions, du moins un
éclairage (Duprez, Pinet, 2001).
Le risque existe de voir se figer une fracture dans la composition des services de sécurité
selon qu’ils dépendent de l’État – Police nationale, Gendarmerie, Douanes –, des municipalités
– police municipale, agents locaux de médiation sociale (ALMS)
[20] –, ou de l’initiative privée –
gardiens, agents d’ambiance, vigiles des centres commerciaux et des boîtes de nuits. S’intéresser à la composition des corps, aux logiques et aux modalités de recrutement et à la formation
nous semble devoir éclairer ceux qui ont en charge de gérer la sécurité intérieure.
Mais avant de parler de discrimination, il faudrait d’abord s’assurer que les populations peu
ou pas représentées dans la police soient effectivement candidates. Il peut y avoir une sorte de
syndrome de l’Oncle Tom évoqué en son temps au Royaume-Uni dans un rapport de la
Chambre des communes en 1972 (cité par Holdaway, 1991). Ce rapport évoquait la suspicion
des immigrés vis-à-vis des services de police. Malgré une volonté d’améliorer la présence des
minorités au sein des services de police, le rapport Scarman en 1981, puis le rapport Mc Pherson en 1999 montraient que 0,3% seulement des forces de police en 1981 et à peine 2% en 1999
venaient des minorités ethniques (
ethnic minorities). C’est à la suite de ce rapport que différentes mesures ont été prises dont des actions de sensibilisation auprès des minorités pour que
certains de leurs membres s’engagent dans la police avec un espoir de promotion. L’exemple
anglais mérite une attention particulière
[21]. Il souligne les difficultés à transformer une institution dont certains spécialistes estiment que le racisme est un élément du processus de socialisation professionnelle. En France, la méfiance des élèves-policiers vis-à-vis des immigrés serait
plus fréquente à l’issue de leur formation qu’à l’entrée (Monjardet, 1994).
Certains auteurs soulignent que la situation française est marquée par l’idéologie de l’ordre
public dans la police qui prévaut sur les services rendus aux usagers. Or, comme le soulignent
R. Lévy et R. Zauberman : le souci de rapprocher police et population n’a de sens que dans une
conception où la police n’est pas au seul service de l’État, mais comptable d’une prestation
envers le public, prestation qu’elle ne peut accomplir qu’avec la coopération de ce dernier.
Dans une conception où prévaut le maintien de l’ordre, cette proximité est un handicap (Zauberman, Lévy, 1998).
Concernant les professions de sécurité, l’attention du sociologue ne peut se focaliser que sur
la police nationale puisqu’il s’agit bien d’une ethnicisation des professions de sécurité à travers
une opposition public/privé. Il nous semble utile d’évoquer les services de sécurité privée, du
moins ceux qui sont en contact avec des jeunes issus des banlieues : centres commerciaux,
agents de surveillance dans les immeubles HLM, videurs, etc. En dehors d’une appréhension
intuitive, on ne dispose que de peu d’éléments sur le recours massif à des populations immigrées dans les services de sécurité privée. Peut-être
le recrutement d’un personnel parmi les
minorités visibles s’inscrit-il dans une stratégie encouragée par les autorités publiques (Zauberman, Lévy, 1998)? Selon D. Duprez
, à partir d’une enquête sur les agents d’ambiance dans
les immeubles de l’OPAC de Lille, c’est plutôt une logique d’efficacité
[22] qui préside à ces
recrutements, ce qui n’est pas sans conséquences sur les représentations sociales. Cette piste
mérite d’être explorée dans la mesure où elle pourrait engendrer des effets pervers tant vis-à-vis
des minorités culturelles que des habitants de ces quartiers, ou tout simplement des usagers des
centres commerciaux.
La question des discriminations ne saurait être réduite aux seules dimensions ethniques. Au
milieu des années 1980, l’origine géographique des gardiens de la paix du commissariat central
de Roubaix – provenant et résidant très massivement dans le pays minier –, contribuait très largement aux difficultés d’intégration de ces policiers dans le paysage roubaisien, au point de se
vivre parfois comme une force d’occupation dont la seule rationalité est le maintien de l’ordre
(Duprez, Dupé, Lamarche, Hess, 1986; Duprez-Lamarche, 1990). La question des adjoints de
sécurité (ADS), les emplois-jeunes dans la police, prend ici une signification intéressante : par
une meilleure adéquation entre recrutement et lieu de travail, elle permet à travers une analyse
comparative de situations locales de tester les possibilités de dépasser la barrière invisible,
selon l’expression de Noiriel (1988), qui marque le rapport de la police à certaines catégories de
la population dans la société française contemporaine.
Pour les candidats à un poste d’ADS qui franchissent la barrière des tests, le passage devant
la commission se réduit bien souvent à l’
audition, l’épreuve de
photo langage prévue par les
textes (commentaire écrit d’une situation photographiée) étant rarement utilisée par les jurys.
Cette audition est fortement déterminée par ce qu’elle signifie
de facto pour les chefs de service
qui y participent : une occasion de
faire son marché lorsqu’ils ont droit à un recrutement. Plus
sans doute que dans le cas de l’oral des gardiens de la paix, les candidats issus de l’immigration
– mais aussi des quartiers
sensibles – y sont poussés dans leurs retranchements. Ici, le recrutement semble obéir plus à une logique du coup par coup : il y a des postes à pourvoir, il faut les
pourvoir, on élimine ceux qui ne sont pas dans les normes de l’institution ou qui ne correspondent pas au besoin des services présents et qui vont devoir les gérer. Une dernière dimension
vient ajouter ses effets à ceux qui viennent d’être notés : l’enquête de moralité. Si elle est faiblement éliminatoire à Marseille, elle conduit à Lille à écarter du recrutement plus d’un candidat sur neuf, et plus encore près d’un jeune d’origine maghrébine sur cinq
[23].
Mais pour faire la part des effets de structure dans cette réussite inégale, le rapport entre le
profil des populations candidates et les chances d’être recruté est ensuite soumis au crible d’une
série d’approches log-linéaires, visant à mesurer ces chances toutes choses égales d’ailleurs.
Ces comparaisons de modèles montrent, pour les gardiens de la paix, une différence significative entre Lille et Marseille. Si, à Lille, le niveau de diplôme est décisif pour expliquer la réussite (le sexe et l’origine n’ayant qu’un effet intrinsèque beaucoup plus faible), à Marseille, le
diplôme n’est qu’un élément minoritaire de l’explication, le sexe et l’origine jouant alors en
tant que tels sur la réussite. Mené, concernant les ADS, sur le seul cas de Marseille, le même
type d’analyse montre que le sexe, l’origine et plus encore la liaison entre les deux, jouent aussi
un rôle intrinsèque important – ce qu’on peut résumer un peu abruptement en disant qu’il y a un
effet négatif sur la réussite de l’origine maghrébine, pour les hommes, mais que cet effet est
inverse pour les femmes.
VIII. Les politiques de prévention ont-elles un avenir en France ?
Dans un pays comptant le plus important service public en Europe et une société si longtemps modelée par un État jacobin et par un appareil administratif centralisé, il est difficile
d’échapper aux discours des institutions sur les problèmes d’insécurité dans les quartiers « sensibles », à leurs stratégies de communication en direction des médias, des élus et des chercheurs. Les institutions se battent pour des parts de marché, elles mènent des stratégies concurrentes et tentent de continuer à faire ce qu’elles savent faire dans un espace nouveau qui n’est
plus l’État mais la ville dans toutes ses composantes. Leurs cibles sont des groupes sociaux
minoritaires – l’ethnicisation de la question et de sa gestion ne saurait être éludée – construits
comme adversaires de la paix sociale et danger pour la tranquillité de villes régies par des principes démocratiques. La régulation locale en France peut-elle se définir autrement que par des
fonctionnaires et des élus rencontrant d’autres fonctionnaires et d’autres élus ? Comment les
chercheurs doivent-ils se positionner par rapport aux pratiques discursives institutionnelles ?
Au Colloque de Villepinte, Des villes sûres pour des citoyens libres, en octobre 1997, les
dirigeants gouvernementaux ont solennellement rappelé le droit à la sécurité de tout un chacun.
Le ministère de l’Intérieur a interprété la sécurité comme un concept de gauche et a lancé des
contrats de sécurité en direction des maires, des préfets, des procureurs et autres acteurs locaux,
chargés de dresser un inventaire des problèmes dans leur localité. Les quelques centaines de
contrats locaux de sécurité ramèneront-ils un sentiment de sécurité dans les villes qui les ont
signés ? Il est trop tôt pour en juger. Ils défient l’imposition de normes uniformes sur l’ensemble
du territoire et sont sensés s’adapter aux contextes de délinquance locale tels qu’ils ont été
décrits dans les contrats. Ils apportent de la souplesse : on ne fera plus la même police à Marseille
et à Lyon, à Neuilly et à Vaulx-en-Velin. De surcroît, en abdiquant son monopole de répression,
lequel était devenu ingérable dans les quartiers sensibles, la police dilue sa responsabilité auprès
de ses partenaires. Les contrats admettent une différenciation dans les modes d’opération, selon
les communes et les priorités qu’elles se donnent. Ils redonnent la parole et une capacité d’initiative aux maires. Le territoire local s’insère à parité dans un partenariat avec le national et le
régional. La réinsertion du citoyen à travers les Maisons de Justice, l’appel aux parents à dialoguer avec l’école, le repositionnement des conseils communaux de prévention sur la sécurité :
autant de mesures symbolisant une nouvelle démarche territorialisée.
Nous sommes désormais dans des logiques d’interaction, entre des institutions déconcentrées ayant à développer des rapports contractuels et des coopérations non conflictuelles avec
un environnement social de plus en plus exigeant. Les maires se dotent d’outils – polices municipales, correspondants de nuit, médiateurs, agents de tranquillité, sous-traitants de la sécurité
privée, habitants-relais, adultes référents – destinés à compenser les carences de l’État national
sur la sécurité : comment s’opère alors la cohérence des outils et le lien avec les institutions
nationales et transnationales dans ces dispositifs enchevêtrés (Body-Gendrot, 2001)?
La complexité administrative aboutit à une dilution des informations. Éloignés du terrain,
certains fonctionnaires perdent de vue leurs objectifs. Les initiatives donnent l’impression de
manquer de continuité. Pour l’instant, nous manquons d’outils conceptuels pour rendre compte
des évolutions en cours. Si certains louent l’insertion du citoyen dans le dialogue contractuel
institutionnel, – ce que quelques-uns des derniers CLS signés tentent de faire –, d’autres dénoncent le pragmatisme d’une politique symbolique destinée essentiellement à l’électorat des
classes moyennes. Les institutions sont-elles en mesure d’être efficaces ? Comment le savoir
puisqu’elles sont si rarement évaluées ? De plus, il ne s’agit pas seulement de traiter les risques
présentés par une minorité de jeunes dotés de fortes capacités de nuisance et dont personne ne
semble désireux de se charger, mais également ce qui donne aux habitants de ces quartiers le
sentiment qu’ils ne bénéficient pas comme les autres des mêmes chances (pour eux et pour
leurs enfants) ainsi que le malaise des agents de l’État qui travaillent au plus près du terrain.
Les logiques corporatives – qu’il s’agisse des réticences de la police nationale envers la territorialisation
[24], de sa mutation en une police de terrain, de sa meilleure répartition géographique;
de la culture hiérarchique de la fonction publique, inadaptée et inopérante eu égard aux difficultés
complexes des quartiers, sans coordination, ni marge de manœuvre, ni remise en cause des modes
de fonctionnement (Dray, 1999,119); de la lenteur du redécoupage de la carte judiciaire, de la
crise de la représentativité politique des habitants des quartiers urbains, de la sous-représentation
urbaine par rapport à la sur-représentation rurale, du chômage des jeunes qui frappe plus la France
que les pays voisins – ces facteurs lourds nuisent à la nécessaire modernisation de l’État. Sans
emporter la conviction, les maires urbains dénoncent leur impuissance à peser sur les décisions
nationales pour éteindre le feu (or ils sont souvent parlementaires mus par d’autres logiques et
d’autres loyautés)
.Les élites ministérielles répondent n’avoir pas les outils nécessaires – budgets,
temps de formation qualifiée et adaptée d’éducateurs, de policiers, de magistrats – pour répondre
à leurs inquiétudes. Certes des partenariats lient la police et les transporteurs, les bailleurs, les
prestateurs de services de sécurité privée (par exemple dans les stades et lors de grandes manifestations) et l’Éducation nationale. La privatisation de la sécurité se développe rapidement et les
technologies de surveillance font partie des instruments utilisés par les maires.
Mais le phénomène de concurrence institutionnelle ne saurait être ignoré. Le territoire
devient un espace de mise en scène procédurale des politiques publiques nationales. Le local
est promu pour permettre à l’État d’atteindre ses objectifs lorsqu’ils n’ont pu l’être par les voies
centralisées. Au vu de tous les dispositifs tant sociaux que de sécurité, les quartiers français ne
donnent pas une impression d’abandon. Reste à savoir, si les acteurs sont efficaces au delà de la
rhétorique où ils excellent. Sur le terrain, les acteurs de la politique de la ville sauront-ils
prendre le relais de l’offre de sécurité émanant de l’État ? De meilleures formations, d’autres
types de recrutement, une écoute, une déontologie plus exigeante et la dénonciation du racisme
institutionnel pourraient contribuer à réduire les tensions.
L’époque actuelle trahit ses hésitations. Des gouvernements sociaux-démocrates successifs
ont défendu une politique de prévention sociale sans lui donner les ressources et les professionnels aguerris dont elle aurait eu besoin pour remettre à égalité les quartiers relégués avec le
reste de la société. Aucun moyen de convaincre les enseignants, les policiers, les juges et les
éducateurs les plus expérimentés d’y travailler massivement n’a été trouvé. La société dans
son ensemble ne s’est pas sentie obligée de s’investir dans les solutions à travers des parrainages et des implications diverses. La représentation politique des cités est indigente et le point
de vue des habitants demeure sous le boisseau. Restent les solutions pragmatiques, adoptées au
cas par cas par les villes, différentes d’un lieu à l’autre. Tandis que la sphère territoriale différencie de l’intérieur le contexte national, c’est sous cet aspect que s’y révèlent les convergences internationales.
Les stratégies préventives sont-elles condamnées en France à être sous la domination des
logiques sécuritaires ?Le contexte électoral avec deux échéances décisives pour l’année à venir
(présidentielles et législatives en 2002) peut le laisser supposer d’ici là. On peut cependant espérer que ce contexte propice à l’élaboration de projets de long terme, permettra de dégager une
réflexion sur le fond des solutions à apporter au malaise des quartiers pauvres et aux populations
exclues de la croissance retrouvée, même si elle n’est peut-être que conjoncturelle.
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