2002
Déviance et Société
Le traitement médiatique de la criminalité étrangère en Europe
A. Tsoukala
[*]
135, rue Montreuil F-75011 Paris
Cette étude consiste en une analyse du processus de criminalisation de l’immigration en
Europe à travers l’examen des discours médiatiques tenus, au cours des années 1990, en
France, en Allemagne, en Italie et en Grèce. Tout en essayant de mettre en lumière les logiques
et les procédés de la construction médiatique de la figure de « l’immigré délinquant», elle suggère que c’est la mise en place d’un tel processus, appuyé sur une superposition des menaces
sécuritaire et culturelle, qui représente de multiples dangers pour les sociétés d’accueil.Mots-clés :
CRIMINALITÉ, IMMIGRATION, RACISME, MÉDIAS, EUROPE.
This article aims to analyse the criminalization process of the immigration in Europe, through
the exam of the mass media discourses adopted in the 1990s in France, Germany, Italy and
Greece. While describing how mass media construct the figure of the « foreign criminal», it puts
forward the hypothesis that this criminalization process, which relies on the superposition of the
securitarian and cultural « migratory threats», implies many serious dangers for host societies.Keywords :
CRIMINALITY, IMMIGRATION, RACISM, MASS MEDIA, EUROPE.
Dieser Artikel untersucht den Prozess der Kriminalisierung der Immigration in Europa über
die Analyse von Mediendiskursen der 1990er Jahre in Frankreich, Deutschland, Italien und
Griechenland. Über die Darstellung der Logiken und Verfahren der medialen Konstruktionen
der Figur des « kriminellen Ausländers» wird die These entwickelt, dass durch diese Prozesse
verschiedene Gefahren für die Aufnahmegesellschaft als Bedrohung von Sicherheit und Kultur
konstruiert werden.
Este estudio examina el proceso de criminalización de la inmigración en Europa a través del
análisis del discurso de los medios de comunicación durante los años 1990 en Francia, Alemania, Italia y Grecia. El estudio intenta revelar la lógica y los procedimientos utilizados por los
medios para la construcción de la imagen del « inmigrante delincuente», y sugiere además que,
en realidad, es el desarrollo de este proceso, apoyado por la superposición de la amenaza a la
seguridad pública y la amenaza a la cultura, lo que constituye una fuente de múltiples riesgos
para la sociedad de acogida.
Une des principales caractéristiques de l’évolution des politiques d’immigration européennes au cours des dernières décennies fut leur uniformisation croissante suivant une logique
sécuritaire. Marquées par le renforcement constant du dispositif de contrôle des frontières et par
le durcissement des conditions d’entrée et des mesures d’éloignement des étrangers, ces politiques ont par ailleurs impliqué l’affaiblissement du statut des demandeurs d’asile et l’établissement d’un contrôle de l’immigration en amont et en aval de la frontière. Dans le premier cas, ce
contrôle est exercé par la restriction des critères de délivrance de visas, l’application de sanctions
aux transporteurs et le renforcement de la coopération avec les pays tiers. Dans le deuxième cas,
il est exercé par l’extension des contrôles d’identité à l’intérieur du territoire des pays d’accueil.
De plus en plus dominant, ce processus de sécurisation de l’immigration s’appuie notamment sur des politiques symboliques, dont les arguments rhétoriques s’articulent en général
autour de quatre axes : un axe socio-économique, où l’immigration est liée au chômage et à la
crise de l’État-providence, un axe sécuritaire, où elle est liée aux thèmes de la souveraineté, de
la sécurité intérieure et de la santé publique, un axe identitaire, où elle est associée aux craintes
d’aliénation démographique et de perte d’identité nationale, et un axe politique, où les jeux
électoraux sont de plus en plus déterminés par les discours de racisme et de xénophobie (Ceyhan, Tsoukala, 1997,10sqq.). En dépit de nombreux démentis scientifiques, l’immigration se
trouve ainsi érigée en source ou, tout au moins, en facteur aggravant des principaux problèmes
sociaux contemporains, justifiant de la sorte la préconisation de toute mesure présentée comme
susceptible de maîtriser ce qui est actuellement considéré comme problème social majeur du
début du XXIe siècle.
Mais, cette association de l’immigration a une multitude de problèmes sociaux n’étant pas
toujours explicite dans les discours publics, le processus de sécurisation de l’immigration s’est
de plus en plus appuyé formellement sur un discours qui, établissant un continuum sécuritaire
entre des phénomènes essentiellement distincts, tels que la délinquance, les diverses formes de
criminalité organisée, la criminalité financière, le terrorisme, l’immigration et les violences
urbaines
[1], a érigé l’immigré au rang d’une véritable menace pour la sécurité intérieure des pays
européens. Située au cœur d’un processus circulaire, largement alimenté par les discours des
entrepreneurs politiques et moraux, des professionnels de la gestion de la sécurité et des
médias, la figure de
l’immigré délinquant s’est alors progressivement imposée comme une évidence, entraînant de la sorte tous les acteurs impliqués dans une spirale sécuritaire, qui n’est
que légèrement contrebalancée par l’amélioration, voire la reconnaissance de certains droits
sociaux aux immigrés réguliers, et par la réalisation de régularisations massives dans nombre
de pays européens.
En même temps, il faudrait remarquer que l’émergence de la figure menaçante de
l’immigré
délinquant dans les années quatre-vingt-dix ne saurait être dissociée de l’évolution des mécanismes de contrôle social observée au cours des deux dernières décennies. En effet, si jusqu’aux années soixante-dix le caractère disciplinaire du contrôle social s’appuyait surtout sur
l’idée qu’il était possible d’agir sur les individus afin de les rendre conformes à des codes de
comportement donnés et de les transformer en « corps dociles » (Foucault, 1975,135
sqq.)
[2], dès
les années quatre-vingt le contrôle social commence à modifier son objet de manière radicale.
En dissociant l’acte des motifs et des besoins de son acteur, il tend progressivement à se focaliser sur le comportement général des sujets et l’environnement de la manifestation de celui-ci
[3] et
à s’exercer non plus sur des individus délinquants mais sur des sujets sociaux collectifs, considérés comme groupes producteurs de risques pour le reste de la communauté
[4]. Dès lors, il ne
s’agit plus de réprimer des actes délictueux effectivement commis par des individus, mais des
comportements potentiels des membres de groupes déviants, dits
groupes à risque; il ne s’agit
plus de réprimer des individus en fonction de la dangerosité de leurs actes, mais de contrôler
des populations entières en fonction de la gravité des risques que celles-ci sont censées représenter pour les communautés concernées
[5].
Inscrite donc dans un double contexte de changements politiques et socio-économiques
[6] et
de changement de cible et d’objectif du contrôle social, dans tous les pays occidentaux, la criminalisation de l’immigration s’effectue en diverses étapes, qui impliquent une multitude d’acteurs, situés à des niveaux différents
[7]. L’examen de l’ensemble de ce processus débordant largement le cadre de notre étude, nous nous limiterons à l’analyse des discours tenus par l’un des
acteurs impliqués dans le processus de construction de la figure de
l’immigré délinquant, à
savoir les médias, en nous focalisant sur les discours médiatiques tenus, dans les années quatre-vingt-dix, dans deux pays d’ancienne immigration, la France et l’Allemagne, et dans deux pays
d’immigration récente, l’Italie et la Grèce.
Cette recherche a été menée de 1999 à 2000 dans le cadre des travaux effectués sur la sécurité intérieure en Europe au sein du Centre d’Études sur les Conflits. Elle consiste en une analyse de la presse quotidienne et hebdomadaire des pays en question, laquelle est parfois complétée par l’examen de certains procédés adoptés en la matière par des chaînes télévisées. Dans
les pays où nous nous sommes appuyés notamment sur des sources primaires, à savoir l’Italie,
la Grèce et la France, nous avons procédé à une analyse de contenu qualitative des publications
choisies, en décrivant et classifiant systématiquement le contenu de celles-ci. Dans certains cas,
nous avons également effectué une analyse sémiologique de certains termes et arguments fréquemment utilisés. En ce qui concerne les pays d’immigration récente, nous avons dépouillé
les journaux sélectionnés en étudiant tous les articles traitant de la question de l’immigration,
qu’ils aient été publiés en période de crise
[8] ou en période de traitement ordinaire du phénomène. En ce qui concerne la France, nous avons dépouillé les journaux
Libération et
Le Figaro
et consulté les archives électroniques du journal
Le Monde (mots-clés : immigration, criminalité organisée, banlieues, racisme, Islam, terrorisme). Pour l’étude du cas allemand nous nous
sommes essentiellement appuyée sur des sources secondaires, ainsi que sur notre archive personnelle, tout en ayant conscience des limites de celle-ci.
Plus précisément, nous avons étudié : les quotidiens grecs Eleftherotypia, Eleftheros Typos
(du 1er janvier au 30 avril 1998 et du 1er janvier au 30 avril 2000) et To Vima (du 1er janvier au
30 avril 2000); le journal hebdomadaire grec Kiriakatiki Eleftherotypia (du 1er janvier 1995 au
30 septembre 2000); les quotidiens italiens La Repubblica, La Stampa, Il Corriere della Sera
(du 1er janvier au 30 avril 1997 et du 1er janvier au 30 avril 2000) et L’Unità (du 1er janvier au 30
avril 1997); les quotidiens français Le Monde, Libération et Le Figaro (du 1er janvier 1990 au
30 septembre 2000). Dans le cas de la presse grecque, la présentation médiatique de la criminalité étrangère a été complétée par des citations tirées de journaux divers qui, venant de notre
archive personnelle, couvrent la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix et le début de la
décennie en cours, sans prétendre pour autant à une exhaustivité quelconque.
Après une première lecture libre des publications choisies, nous avons retenu trois grands
thèmes autour desquels nous avons articulé notre analyse :la menace sécuritaire, la menace culturelle et la défense des valeurs sociales par les médias.
I. Les médias et la formation de l’opinion publique
Notre étude ne pouvant, bien évidemment, aborder de manière extensive le rôle joué par les
médias en matière de formation de l’opinion publique, nous nous contenterons de considérer que,
loin de refléter la réalité, les médias structurent
une réalité qui finit par influencer, à des degrés
divers, la formation de l’opinion du public. Certes, il n’y a pas de lien causal direct entre la couverture médiatique de la criminalité et la peur du crime car, même si les médias sont la principale
source d’informations, le public ne forme pas son opinion uniquement par cette voie (Schlesinger,
Tumber, 1994,188), celle-ci étant en fait formée et modifiée selon plusieurs processus cognitifs,
sociaux et communicatifs et en fonction de sources d’influence discursives ou autres (van Dijk,
1993,242). Mais, quels qu’ils soient, les effets immédiats des messages médiatiques spécifiques sur des individus et dans des circonstances spécifiques, l’influence des médias, en
matière d’information, sur les structures et les contenus des cognitions sociales des groupes est
considérable et accroît davantage lorsque, comme dans le cas de la criminalité des étrangers, le
public ne dispose pas d’autres sources d’information; son opinion tend alors à être déterminée
par le cadre d’interprétation idéologique fourni par les médias (van Dijk, 1993,242-243)
[9]. Il
faudrait enfin souligner que l’élaboration de ce cadre est marquée par le fait que, surtout en
matière de criminalité, le discours médiatique ne cherche pas à fournir d’explications causales,
mais tend plutôt à avancer des présentations homogénéisantes et uniformisantes (Schneider,
1992,92; Schlesinger, Tumber, 1994,204).
Par ailleurs, il n’est pas aisé d’établir un lien de causalité direct entre la couverture médiatique de l’immigration et les nombreuses agressions d’étrangers observées dans plusieurs pays
européens durant cette décennie, même s’il y a de plus en plus d’indices sur l’existence d’un tel
lien indirect. Nombre de chercheurs allemands ont ainsi considéré que les agressions de demandeurs d’asile à Hoyerswerda et à Rostock, au début des années quatre-vingt-dix
[10], ne sauraient
être dissociées du traitement médiatique de la question de l’immigration, lequel avait, à cette
époque, aggravé l’hostilité envers les immigrés à un tel point que les extrémistes de droite
avaient fini par croire que s’ils agressaient des étrangers ils jouiraient de la sympathie d’une
large partie de la population (Butterwegge, 1996,208; Ohlemacher, 1994,234)
[11]. La contribution indirecte des journalistes à la hausse des agressions racistes en Allemagne a d’ailleurs été
admise par un haut responsable du syndicat de journalistes allemands, qui, en 1993, a clairement associé ces agressions à l’attitude adoptée en la matière par les médias, en estimant qu’
il
y a eu des phrases, des images et des commentaires qui pouvaient fonctionner comme des allumettes allumées près des bombes à essence des criminels d’extrême droite
[12]. L’existence d’un
certain lien indirect entre la couverture médiatique de l’immigration et la hausse des agressions
racistes a été également confirmée par une enquête, menée entre 1990 et 1993, qui révéla que,
de manière générale,
chaque fois que les questions des étrangers, des demandeurs d’asile et de
la xénophobie – indépendamment de leur sujet concret – font l’objet d’une large couverture
médiatique, est observée une hausse du nombre d’infractions [commises contre des étrangers]
(Esser, Brosius, 1996,251).
Nous devons ici remarquer que l’absence éventuelle d’un lien causal direct entre le traitement médiatique de la criminalité étrangère et la hausse des agressions racistes ne devrait pas
occulter le fait que les médias occupent une place primordiale dans le processus de construction
de la menace migratoire, notamment en objectivant les définitions avancées en la matière par les
entrepreneurs politiques et les professionnels de la gestion de la sécurité. En effet, en tant que
lieu d’
agenda-setting et de production de l’information, les médias sont idéalement placés pour
établir et légitimer des définitions semblables, en modifiant en conséquence leurs modes de présentation de l’immigration. Plus ces modes de présentation sont courants, répétitifs, stéréotypés
et considérés comme évidents, plus ils confèrent de l’objectivité aux définitions alarmistes de la
réalité, en les transformant en fonds cognitif habituel. Une fois établie, cette définition médiatique est, à son tour, légitimée et confirmée par l’existence d’acteurs qui revendiquent la représentation de la société locale, tels que les Comités des citoyens en Italie
[13]. Dès lors, la question
devient une issue politique d’envergure nationale, qui ne peut plus être ignorée ni par les partis
politiques, censés représenter les citoyens, ni par les autorités publiques, censées assurer la protection des citoyens. La notion de menace migratoire se trouve alors alimentée par un processus
circulaire, où les discours des uns et les actions des autres se renforcent mutuellement, alors que
les résultats qu’ils produisent, à savoir la hausse des plaintes, des contrôles d’identité au faciès et
des arrestations, confirment, à leur tour, le bien-fondé des discours et des mesures répressives
adoptées. Ce processus interactif finit alors par avoir des conséquences concrètes sur la réalité
sociale d’un pays donné, en influençant la conception et la mise en œuvre tant de la politique
migratoire que de la politique pénale de celui-ci.
II. La construction médiatique de la figure de l’immigré délinquant
1. Le processus de construction de la menace sécuritaire
Le processus médiatique de construction de la menace migratoire pour la sécurité des pays
européens revêt des aspects tant quantitatifs que qualitatifs. Ces aspects se renforçant mutuellement, les dimensions de certains mécanismes qualitatifs mis en évidence par notre recherche ne
sauraient être entièrement saisies si nous ne tenons pas compte du volet quantitatif de ce processus. Il nous paraît donc opportun de reprendre brièvement les conclusions de plusieurs
recherches antérieures afin de rappeler que la mise en place d’un tel processus implique, entre
autres, une nette augmentation du nombre et de la longueur des articles de presse consacrés au
phénomène de l’immigration clandestine et, suite à un glissement sémantique imperceptible, au
phénomène de l’immigration en général, ou aux demandeurs d’asile. Loin d’adopter une
approche neutre, ces articles accordent une place disproportionnée aux crimes et délits commis
par des immigrés, puisque les médias commencent à citer tout acte délictueux, même insignifiant, commis par des étrangers. En Allemagne, par exemple, deux cinquièmes des articles de
presse se référant aux immigrés, au début des années quatre-vingt-dix, relataient des crimes
commis par des minorités étrangères, dont 60% étaient relatifs au trafic de stupéfiants et à la
criminalité organisée (Albrecht, 1997,89)
[14]. En Italie, 47% des articles relatifs à la question de
l’immigration, publiés par les sept quotidiens nationaux entre 1992 et 1993, concernaient soit
des délits commis par des étrangers soit des mesures adoptées à leur encontre afin d’assurer le
maintien de l’ordre public (Dal Lago, 1999,71). Si la mise en place de ces mécanismes quantitatifs vise notamment à attirer l’attention du public sur l’émergence d’un
nouveau problème
social, la description et l’évaluation de la dangerosité de ce
problème s’appuient sur de nombreux processus qualitatifs, qui en l’occurrence visent à transformer progressivement les immigrés en figure particulièrement menaçante pour la sécurité des sociétés d’accueil.
Ainsi, les médias français des années quatre-vingt-dix ont-ils établi un lien de plus en plus
étroit entre l’immigration et le
problème des banlieues (Mucchielli, 2001,12
sqq.), en érigeant les
jeunes issus de l’immigration, notamment de l’immigration maghrébine, au rang de principaux
responsables des violences urbaines, de la hausse de la petite délinquance et de la dégradation du
milieu urbain dans certaines banlieues
[15] et en exprimant ouvertement la crainte de voir les banlieues françaises se rapprocher de ghettos de métropoles américaines
[16]. La criminalisation de cette
sous-population, composée pourtant tant d’immigrés que de nationaux de couleur, nous paraît
bien résumée par le titre paru, au début de la décennie, sur la une d’un magazine hebdomadaire :
Banlieue, immigration : l’état d’urgence
[17], lequel d’une part liait abusivement deux phénomènes
différents et, d’autre part, marquait l’abolition de toute distinction entre immigrés clandestins,
immigrés légaux, immigrés de la
deuxième générationet jeunes nationaux issus de l’immigration.
Cette combinaison de mécanismes quantitatifs et qualitatifs finit non seulement par provoquer des amalgames entre étrangers et nationaux de couleur, dans les pays d’ancienne immigration, mais aussi par amplifier de manière artificielle la criminalité des étrangers, dans tous
les pays étudiés, puisque, les médias commencent par ailleurs à présenter la criminalité étrangère sous des titres sensationnels mais erronés
[18], ou même à attribuer de manière abusive à des
étrangers des crimes dont l’auteur reste inconnu
[19]. Cette amplification de la criminalité étrangère s’appuie également sur la manipulation des statistiques de police, les médias se limitant
souvent à présenter le chiffre total des crimes et délits commis par des étrangers dans une
période donnée, sans préciser qu’une grande partie de ces délits consiste en des infractions liées
à l’état même de l’immigration clandestine
[20]. D’ailleurs, même lorsqu’ils procèdent à une présentation plus détaillée de ces statistiques, ils alimentent l’image de « l’immigré délinquant »de
deux manières différentes. D’une part, ils ne retiennent que les crimes et délits où les étrangers
sont surreprésentés; d’autre part, comme ils ne fournissent pas d’informations sur la récidive
[21],
ils ne précisent pas que le nombre d’infractions attribuées à des étrangers ne renvoie pas forcément à autant d’auteurs.
Parallèlement, les médias se mettent à alimenter la thèse de l’
invasion du pays par des
immigrés en s’appuyant souvent sur des études démographiques
[22]. Invasion déjà visible mais,
surtout, invasion renforcée dans un futur proche
[23], ce qui confère, bien évidemment, une toute
autre dimension à la hausse actuelle de la criminalité des étrangers, celle-ci devant être inévitablement aggravée dans les années à venir. Le thème de l’invasion fait souvent l’objet de titres
sensationnels, qui, de par leur nature excessive, non seulement comportent un jugement sur
l’information communiquée, mais aussi incitent implicitement le public à prendre position sur
la question ainsi présentée (Cotesta, 1999,455-456):
Prise d’assaut des côtes italiennes
[24];
L’invasion des désespérés
[25];
Alerte maximale contre le risque d’une invasion criminelle
[26],
Une
invasion de réfugiés et de marijuana venant d’Albanie
[27]. Assez souvent, ces titres sensationnels
vont de pair avec des images aquatiques, liées soit au phénomène migratoire en général
(
flux migratoires,
vagues d’immigrés,
flots d’immigrés), soit à un seul aspect du phénomène.
Ainsi, durant le débat allemand sur l’asile, entre 1991 et 1993, la presse parlait-elle de
razdemarée ou de
déluge de demandeurs d’asile et le pays était représenté comme
un bateau plein ou
une île bondée de gens, qui visiblement risquait de couler (Butterwegge, 1996,207-208). Tout
en renvoyant à l’image du mouvement perpétuel des mers et des océans, cet usage de termes
aquatiques évoque l’image de barrages soumis à la pression des eaux et risquant de céder à tout
moment si cette pression devient très forte. La métaphore est très claire :les vagues d’immigrés
et/ou de demandeurs d’asile arriveraient incessamment jusqu’aux frontières des pays développés qui, s’ils ne cherchaient pas à se protéger à temps, risqueraient de voir celles-ci inonder leur
territoire et tout détruire sur leur passage. L’image du mouvement perpétuel des immigrés et,
par conséquent, d’une pression migratoire inscrite dans la durée, est davantage renforcée par
l’usage de termes inspirés de l’Odyssée ou de la Bible (
L’odyssée des réfugiés
[28],
L’odyssée des
sans terre
[29],
L’exode recommence
[30] ). Tout en renvoyant à l’idée d’une errance interminable,
accompagnée d’habitude d’une indigence extrême, ces termes suggèrent l’image de la quête
d’une nouvelle patrie, ce qui, dans l’état actuel des choses, revêt bien évidemment un aspect
menaçant pour les sociétés d’accueil.
L’établissement de l’image de la menace de l’invasion étrangère et de la hausse de la criminalité qui en résultera ne se limite pas aux seuls immigrés clandestins, mais couvre également les
demandeurs d’asile :
Réfugiés, alarme à la criminalité titrait à la une un quotidien italien en
1997
[31], alors que les demandeurs d’asile en Allemagne et, plus tard, les
Aussiedler
[32] ont été qualifiés de
parasites sociaux, de
fauteurs de troubles ou, tout simplement, de
fraudeurs et d’
escrocs (Bergmann, 1997,21-38; Butterwegge, 1996,207-208)
[33]. Ces amalgames sont d’autant
plus faciles que les populations des sociétés d’accueil ont, souvent, une image complètement
erronée des motifs des demandeurs d’asile
[34], du volume de l’immigration clandestine, voire du
volume des immigrés légaux (Bonifazi, Cerbara, 1999,3-38; Baccaïni, Rossi, 1998,129-130;
Alotta, 1997,72), et estiment, notamment dans les pays d’ancienne immigration, que les immigrés sont traités préférentiellement par l’administration et les services publics, en matière de
prestations sociales et de logement
[35]. Il faudrait souligner à ce propos que la méconnaissance du
volume de l’immigration clandestine, en particulier, ne saurait être dissociée du fait que la production par les médias des statistiques sur le nombre d’immigrés clandestins reconduits à la
frontière induit forcément à l’erreur, car, notamment dans les pays d’immigration récente, la
majorité de ces immigrés tente aussitôt d’y retourner, la même personne pouvant ainsi faire l’objet de nombreuses reconduites à la frontière par an. Mais, en même temps, force est de constater
que ce passage de l’image de l’
étranger délinquant à celle de l’
étranger fraudeur met en évidence non seulement le souci de sauvegarde des droits sociaux acquis
[36], mais aussi l’influence
exercée par la notion d’identité nationale sur la perception de l’immigré. C’est comme si les
immigrés, en tant que non
enfants de la nation, finissent par incarner dans l’espace national,
contre leur gré,
sinon une jouissance non réglée, du moins la supposition d’un jouir-indûment ou
d’un jouir-plus-que-son-dû (Brion, Tulkens, 1998,258), indépendamment de leur statut légal et
de leur véritable contribution au bien-être de la communauté et, même, indépendamment de leur
appartenance ethnique, puisque cette logique s’applique aussi bien aux étrangers qu’aux nationaux de souche
[37].
La criminalisation des immigrés implique, en outre, la mise en œuvre de nombreux autres
processus qualitatifs. D’abord, les médias mettent invariablement en avant la nationalité des
auteurs présumés des faits, laquelle devient une constante absolue de la définition des immigrés
interpellés pour une infraction quelconque. Selon le pays, l’accent est mis sur les
Turcs, les
Albanais, les
Africains, les
Maghrébins, etc. Cette évocation de la nationalité ou de l’appartenance ethnique des auteurs des faits va souvent de pair avec l’usage de termes péjoratifs, surtout lorsque la victime est un agent public :
un policier municipal a été pris à parti par une
bande d’énergumènes habitant les résidences où est concentrée la population maghrébine du
quartier
[38]. Cette présentation anonyme, qui renvoie à des groupes ethniques plutôt qu’à des
individus, renforce le sentiment de la menace, tout en suggérant que l’immoralité est un trait
intrinsèque de certaines cultures étrangères, puisque les comportements ou actes délictueux ne
sont plus attribués à des individus de telle ou telle origine, mais à l’ensemble de la culture
turque, albanaise, nigériane, marocaine..., ce qui permet la création de stéréotypes : Albanaiscriminel, Nigériane-prostituée, Maghrébin-dealer, etc.
Ces stéréotypes deviennent d’autant plus inquiétants aux yeux des populations d’accueil que
les activités délictueuses qui sont attribuées aux immigrés sont fréquemment associées à des
réseaux criminels transnationaux, notamment d’origine russe et albanaise. L’image de l’
immigré
mafieux venant des pays d’Europe centrale et orientale, récurrente dans la presse allemande, est
régulièrement alimentée, même en l’absence de preuves :
les responsables policiers français
estiment que la mafia russe est présente dans l’Héxagone mais ils manquent d’éléments probants qui pourraient étayer des poursuites pénales
[39]. Tout en se référant souvent à la menace de
la mafia russe, les médias grecs et italiens accordent beaucoup plus d’attention à la
mafia albanaise. La menace du
mafieux albanais opérant sur le territoire national, de manière autonome ou
en collaboration avec des délinquants nationaux, qui est évoquée fréquemment tout au long des
années quatre-vingt-dix
[40], s’est trouvée renforcée après le conflit du Kosovo. Ainsi, un quotidien
national grec se réfère-t-il à un rapport secret des services de renseignements grecs pour avancer
la crainte que le pays, jusqu’alors
influencé par une petite section de la mafia albanaise, basée
sur le Sud de l’Albanie, sera l’un des terrains d’action privilégiés des puissants réseaux mafieux
basés sur le Nord de l’Albanie qui, suite à l’évolution du conflit du Kosovo, ont commencé à
déplacer leurs activités vers le Sud
[41]. En cas d’absence de faits concrets, la presse grecque alimente souvent l’image du
mafieux albanais de manière abusive, en utilisant indistinctement les
termes
mafia,
crime organisé et
association de malfaiteurs même lorsqu’elle se réfère à de
simples vols ou cambriolages attribués à des immigrés Albanais
[42]. Il est pourtant intéressant de
remarquer que, alors que les atteintes aux biens sont souvent attribuées aux
mafieux albanais, les
domaines où, selon la police grecque, il y aurait un certain lien entre les étrangers présents sur le
territoire et la criminalité organisée
[43] ont été, tout au long des années quatre-vingt-dix, rarement
couverts par la presse. Cela n’était pas dû seulement à la faible visibilité de ces activités, mais
aussi au fait que l’accomplissement de ces actes aurait été impossible sans la participation de
délinquants grecs et/ou la complicité de certains fonctionnaires grecs. Si la complicité de ces
derniers a été parfois dénoncée par les médias
[44], celle des délinquants grecs était, en principe,
passée sous silence ou alors elle était citée, notamment dans les cas de trafics de stupéfiants et
d’immigrés, mais de manière neutre
[45]. Cette attitude a été pourtant sensiblement modifiée dès le
début de la décennie en cours, la presse dénonçant de plus en plus souvent la collaboration des
mafieux albanais avec des délinquants grecs. Certes, cette dénonciation reflète la sensibilisation
croissante de la société civile grecque sur la question de la criminalité organisée
[46], mais en même
temps elle s’inscrit dans une logique amplificatrice de la menace que représenterait pour la
société grecque cette forme de criminalité étrangère. Ainsi, bien qu’il n’y ait jamais eu de mafia
grecque en Grèce, la presse n’hésite pas à qualifier de mafia les associations de malfaiteurs
grecques
[47], ou de dénoncer la création d’un nouveau réseau criminel transnational, impliquant
tant des mafieux étrangers que des mafieux grecs :
des sales affaires dans les Balkans unissent
les mafias italienne, albanaise et grecque
[48].
La menace que représenterait pour la société d’accueil la figure de l’
immigré délinquant est
renforcée davantage par l’usage de deux procédés distincts. D’abord, les médias légitiment leur
discours en faisant appel tant à des représentants des autorités et/ou des forces de l’ordre
[49] qu’à
des représentants de la société civile, comme les membres des Comités des citoyens en Italie ou
les
riverains en France
[50], tout en citant, bien évidemment, les déclarations faites à ce sujet par
les entrepreneurs politiques. Ensuite, ils inscrivent la hausse de la criminalité étrangère dans la
hausse générale de la criminalité du pays, en ayant recours d’une part à des statistiques de
police et, d’autre part, à des commentaires sur la rapidité de la montée de la criminalité dans le
pays et, le cas échéant, dans d’autres pays européens. Cette présentation de la criminalité étrangère va de pair avec l’usage systématique de phrases sensationnelles (
nuits de terreur à la
merci des cambrioleurs
[51],
les nouvelles hordes sauvages
[52],
immigration : une bombe sociale
menaçante
[53] ), ou à des images fortes renvoyant soit à un contexte de désordre et d’anomie
généralisé (
La Grèce est identique au Far West
[54],
Bronx-sur-Seine
[55],
grande rixe de type western entre immigrés extra-communautaires
[56],
Athènes est comparable à Chicago
[57] ), soit à un
contexte de délinquance lié aux pays d’immigration, où les villes italiennes, par exemple, sont
qualifiées de
souks de l’héroïne et de
casbah de la drogue (Maneri, 1997,56).
La menace migratoire se présente alors si grave et imminente que le pays doit à tout prix se
défendre, comme s’il se trouvait en état de guerre. Il n’est donc guère surprenant que les médias
aient souvent recours à des termes guerriers afin de qualifier tant l’arrivée de nouveaux immigrés au pays (
Marche contre Milan,
L’Italie repousse les réfugiés albanais)
[58] que les opérations
de police dans la lutte contre l’immigration clandestine (
Blitz en chaîne, Albanais rapatriés;
le
raid [policier contre les immigrés clandestins]
pourrait être organisé...)
[59]. En même temps,
force est de constater que l’usage de termes pareils vise à rassurer la population quant à la capacité de l’État à gérer la situation, car même si la gravité de la menace migratoire est en grande
partie imputable aux décisions du pouvoir exécutif, les forces de police, elles, veillent toujours
sur le maintien de l’ordre et agissent à cette fin de manière rapide et efficace.
2. La superposition des menaces sécuritaire et culturelle
Une fois le cadre de la menace sécuritaire solidement établi, la démonisation des immigrés
s’appuie également sur l’usage de nombreux effets de style et figures rhétoriques, qui soit sont
déshumanisants, soit visent à provoquer des sentiments de dégoût et de répulsion auprès des
nationaux. L’immigré est alors qualifié de
monstre anthropomorphe
[60] ou de
loup-garou, présenté comme
gluant et
boueux (Dal Lago, 1999,97), ou décrit comme
esclave de la rue
[61]. Il
importe de souligner que ces effets de style non seulement accentuent l’altérité, l’extranéité de
l’immigré, mais aussi rendent concevable, voire banalisent, l’idée de l’évacuation, de l’élimination des corps auxquels ils se réfèrent (Dal Lago, 1999,97)
[62], puisque ceux-ci s’avèrent être
de nature profondément différente de celle des corps des nationaux. Dès lors, les contrôles et
reconduites à la frontière massifs ne suscitent pas beaucoup de réactions parmi les nationaux
[63]
et la probabilité de commettre des agressions contre les étrangers augmente. Ces risques de
glissement des sociétés civiles vers l’intolérance peuvent en outre mettre en jeu la cohésion
sociale de celles-ci car l’idée de l’éloignement des
étrangers au corps social, loin de se limiter
aux seuls immigrés clandestins, peut couvrir également des immigrés de la
deuxième génération, voire des nationaux issus de l’immigration. Ainsi, le journal télévisé de TF1 avait-il illustré la présentation d’une nouvelle législation favorable à l’expulsion des immigrés par l’image
d’un groupe de
jeunes de banlieues assis devant un immeuble (Tévanian, Tissot, 1998,30).
Cette rupture entre
nationaux et
étrangers, est d’autant plus forte qu’elle est sous-tendue par
la notion d’altérité culturelle, perçue comme particulièrement menaçante pour la cohésion identitaire des sociétés d’accueil. La presse italienne, par exemple, qui, au début des années quatre-vingt-dix, qualifiait les immigrés albanais de
fils de la patrie adriatique commune (Sciareza,
1999,144), a par la suite radicalement modifié son attitude. En effet, elle a commencé à estimer
de plus en plus souvent que l’intégration des étrangers était impossible, car l’
écart culturel entre
eux et les nationaux était très important et pourrait menacer l’authenticité de la culture italienne
[64],
et à avancer des craintes que le
caractère des cités italiennes serait altéré si des étrangers s’installaient dans les quartiers des centres-villes (Triandafyllidou, 1999,77-79). Cette idée de menace
étant partagée par une grande partie de la société civile italienne, il n’est guère étonnant que, à part
certaines exceptions, celle-ci n’ait pas réagi contre l’émergence d’un nouveau type de racisme,
manifesté notamment par les partis politiques d’extrême droite, car, sur le fond, il y avait un
consensus quant aux valeurs ainsi défendues, le désaccord se limitant aux seules méthodes utilisées (Dal Lago, 1999,102-103). Ce consensus implicite nous paraît en effet bien révélé par le fait
que les immigrés non communautaires sont le plus souvent qualifiés d’
extra-communautaires.
Or, comme le souligne justement Cotesta, ce terme comporte, sur le plan sémantique, une double
exclusion, en situant les immigrés en dehors non seulement de la communauté européenne, mais
aussi de la communauté occidentale, puisqu’il est évident qu’il ne désigne pas les immigrés non
communautaires originaires des pays comme la Suisse, les États-Unis, ou le Canada, car ceux-ci
sont toujours membres du monde occidental auquel appartiennent également les Italiens (1999,
447-448). La rigidité de la séparation entre le groupe interne (
nous) et le groupe externe (
eux) est
désormais si forte que celui qui fait
l’objet de revendications d’exclusion de la citoyenneté peut
difficilement être mis au centre d’un discours d’inclusion lui reconnaissant des droits (Maneri,
1997,58). Il est à cet égard révélateur que, depuis la première régularisation massive d’immigrés
clandestins en Grèce, une partie de la presse nationale a commencé à mettre en avant la possession
éventuelle d’un titre de régularisation par des délinquants étrangers (
le kidnappeur était titulaire
de la carte verte,
on régularise même des assassins potentiels
[65] ). Bien évidemment, la perception
de cet
écart culturelse renforce davantage quand l’immigré porte en lui les marques de son extranéité, telles que la couleur de sa peau, ou les signes extérieurs de son appartenance religieuse, et
persiste même lorsque celui-ci fait l’objet d’une intégration réussie. Coupable d’avoir des styles
de vie et des modes de socialisation différents, ou de ne pas maîtriser la langue du pays d’accueil,
l’immigré est traité d’inassimilable et se trouve ainsi relégué au rang d’un
corps étranger à la
population nationale
[66], qui, en conséquence, ne peut qu’essayer de s’en débarrasser afin d’assurer
son propre bien-être.
Dans les deux pays d’ancienne immigration étudiés, la notion d’altérité culturelle est alimentée par les médias suivant deux manières différentes, l’une s’inscrivant dans la durée et
couvrant tous les immigrés, l’autre ayant un caractère conjoncturel et ne visant que les communautés musulmanes. Nous constatons, en effet, que les médias citent rarement des faits positifs
concernant les étrangers et ne couvrent guère les problèmes quotidiens, les projets réussis, les
espoirs ou les déceptions des membres des communautés étrangères installées depuis longtemps au pays (Charon, 1998,40-41)
[67]. Par conséquent, dans la majorité des cas, l’immigration
est citée seulement en tant que question politique, ou en tant que phénomène lié à la hausse de
la délinquance, de l’insécurité et du désordre social (Battegay, Boubeker, 1993,140-141)
[68].
L’immigré finit, donc, par être perçu comme
un être exotique, présenté publiquement soit
comme un cas problématique, soit comme un cas concernant la sécurité sociale (Butterwegge,
1996,207) et par se réduire à l’image stéréotypée de l’étranger-source de problèmes. Cette
superposition des menaces culturelle et sécuritaire aboutit, inévitablement, à leur renforcement
mutuel, dans la mesure où plus les minorités ethniques sont perçues comme impénétrables, en
raison
de leurs langues, de leurs codes de valeurs incompréhensibles et de leur loyauté de
groupe, plus l’image du délinquant ethnique, membre d’une
société dissimulée en sort renforcée (den Boer, 1998,106)
[69].
Mais, cette altérité culturelle des immigrés est censée être encore plus menaçante pour
l’identité des sociétés d’accueil lorsqu’elle revêt un aspect religieux. La menace représentée
par les communautés musulmanes présentes sur le territoire national est ressentie beaucoup
plus vivement en France
[70], où, déjà en 1985,
Le Figaro Magazine illustrait sa couverture par un
buste de Marianne au visage couvert d’un tchador, en posant la question :
Serons-nous encore
Français dans trente ans ?(Tévanian, Tissot, 1998,99)
[71], alors que
L’Événement du jeudipublie,
en 1994, un dessin présentant la tour Eiffel transformée en mosquée
[72]. Il faudrait rappeler à cet
égard que, à l’instar des
jeunes de banlieues, les membres des communautés musulmanes
consistent souvent en des immigrés de la
deuxième générationou en des nationaux issus de l’immigration. Le discours sur la prétendue inassimilabilité des communautés musulmanes a atteint
son sommet en 1989, lors de
l’affaire du foularddans les écoles publiques, qui a érigé l’Islam en
véritable menace pour les valeurs républicaines françaises
[73]. L’opposition entre le port du foulard et la laïcité, bien révélée par le fait que le foulard a été invariablement qualifié de
coranique,
ou
islamique, s’est vite transformée en opposition entre la démocratie et les régimes totalitaires.
Ce lien entre l’Islam et le totalitarisme, évoqué implicitement par l’alternance régulière des
termes
foulard,
voile et
tchador (Boyer, 1993,69-71), a été ouvertement établi lorsqu’un magazine hebdomadaire de droite a présenté l’Islam comme un
phénomène totalitaire
[74].
À ces menaces culturelle et institutionnelle que représenterait l’Islam s’en est vite ajoutée
une autre, liée au terrorisme. Déjà dans les années quatre-vingt, les médias français ont procédé
à une substitution progressive du terme
musulmanpar le terme
islamique, lequel renvoie implicitement à
islamiste et, par conséquent, à
terroriste (Tévanian, Tissot, 1998,115; Charon,
1998,42-43). Au cours des années quatre-vingt-dix, les amalgames entre les immigrés maghrébins, les jeunes français issus de l’immigration maghrébine et les terroristes intégristes
deviennent de plus en plus fréquents. Il n’est, donc, guère surprenant qu’en 1993, lors d’une
émission de débat sur France 3 deux jeunes issus de l’immigration maghrébine, invités à
l’émission, se soient vus à l’écran affublés d’une barbe, calquée sur celle portée habituellement
par les islamistes (Gastaut, 1998,43). L’affaire du terroriste Khaled Kelkal n’ayant fait que
confirmer la
menace maghrébine, dès le milieu de la décennie les amalgames précités l’emportent sur toute autre présentation de la question, de sorte que la population maghrébine a fini par
être érigée, dans son ensemble, au rang d’un véritable ennemi intérieur (Cesari, 1999), qui soit
avait déjà adhéré à la cause islamiste (
Beurs, pourquoi les islamistes marquent des points
[75],
Comment les islamistes recrutent en France
[76] ), soit avait, potentiellement, de fortes chances de
le faire bientôt (
Les beurs seuls face à l’islamisme
[77] ).
L’association de l’immigration à la menace terroriste est aussi observable en Allemagne, où,
contrairement à la France, le danger ne proviendrait pas du terrorisme islamique, mais du terrorisme kurde. Nous constatons en effet que, tout au long des années quatre-vingt-dix, les médias
ont régulièrement focalisé leur attention sur la figure menaçante de l’immigré kurde,
terroriste
potentiel, en dotant cette figure des dimensions hautement inquiétantes lors des vagues de violence du PKK sur le territoire allemand durant cette décennie, ou lorsque le PKK a été accusé par
le ministre de l’Intérieur de l’époque d’avoir proféré des menaces contre sa personne
[78].
3. La transformation des médias en défenseur des valeurs sociales menacées
Ces remarques sur les modes de présentation médiatique de la criminalité étrangère ne
devraient pas occulter le fait que les médias ne se limitent pas à la construction de la menace
migratoire. En effet, cette menace multiforme que représenterait l’immigration pour les sociétés d’accueil est présentée comme si grave et imminente que les médias s’érigent, implicitement, au rang du défenseur des valeurs sociales menacées
[79]. Soit, alors, ils lancent de véritables
campagnes pour l’expulsion des immigrés clandestins, soit ils exercent des pressions auprès
des instances gouvernementales pour le durcissement des mesures de contrôle de l’immigration
et pour le renforcement de la protection de la population
[80]. Cette position de
défenseur de la
société en péril ne les amène certainement pas à suggérer l’accomplissement d’actes agressifs à
l’encontre des étrangers, ou à justifier postérieurement de tels actes. Mais, cette position les
empêche souvent de dénoncer l’accomplissement de ces actes et de désigner les véritables
motifs de ceux-ci. Ainsi, les médias italiens n’ont-ils jamais attribué des motifs xénophobes ou
racistes aux agressions, parfois meurtrières, dont sont victimes les étrangers. Dans la plupart
des cas, ces agressions sont minimisées, voire ignorées, ou alors elles sont présentées comme
une
fatalité ou un fait divers privé de sens particulier (Dal Lago, 1999,29). Par exemple, le
décès d’un Marocain tombé dans une rivière et empêché de regagner la côte à cause d’une pluie
de bouteilles, de bouts de bois et d’autres projectiles n’était
certainement pas un fait attribuable
au racisme [...]
mais plutôt la conclusion tragique d’une bagarre d’ivrognes
[81]. Alors que les
grands quotidiens nationaux ont accordé beaucoup d’attention aux agressions racistes contre
des immigrés survenues en Allemagne, depuis 1990, ou dans d’autres pays étrangers, ils n’ont
jamais enquêté sur la hausse de la xénophobie en Italie, car celle-ci ne constitue pas un objet
légitime de discours public. Lorsque, alors, certaines agressions ne peuvent être considérées
comme un simple fait divers, les médias les présentent comme l’effet d’une situation
objectivement grave, liée à la présence de trop d’immigrés sur le territoire, qui finit par susciter des sentiments de
peur auprès des nationaux. En agissant ainsi, ils procèdent à un véritable renversement de rôles, puisqu’ils transforment la victime en coupable et les agresseurs en victimes,
l’agression n’étant que le résultat de l’incapacité des autorités à maîtriser les effets négatifs de
l’immigration, voire la hausse de l’insécurité en général. Cette attitude médiatique, également
observée en Grèce
[82], nous paraît bien illustrée par l’article d’un journaliste italien qui, commentant l’interpellation et la détention pendant quatre jours d’une jeune nigériane dépourvue
de titre de transport dans un bus, écrivaitque les habitants de Gênes, loin d’être racistes, étaient
très patients et supportaient
le problème des [immigrés]
extra-communautaires, des nomades,
la solution manquée au problème de l’immigration (Dal Lago, 1999,83). Lorsque, enfin, les
motifs racistes et xénophobes des agressions d’immigrés sont flagrants, ils ne sont présentés
comme tels que dans la mesure où ils peuvent être attribués à des néonazis, à savoir des marginaux de la société sur le plan moral (Maneri, 1997,54).
Plutôt absente des médias français, cette attitude ambivalente est également observable en
Allemagne, où la couverture médiatique des agressions racistes de Hoyerswerda et de Rostock,
par exemple, soit ignora la nature extrémiste des agressions, en donnant l’impression que la
rage populaire se défoulait de manière quasi naturelle, soit se concentra sur les personnalités
des jeunes néonazis, en dissociant l’acte de son contexte politique ou socio-économique. L’attentant de Rostock fut alors présenté comme l’acte des jeunes frustrés protestant contre l’état
déplorable de leur condition sociale (Butterwegge, 1996,212). Ce n’est qu’après l’attentat meurtrier de Mölln, en novembre 1992, que les médias ont modifié leur attitude, en dénonçant ouvertement le caractère raciste de l’acte. Tout en suggérant une nouvelle prise de position idéologique, ce changement reste quand même ambigu dans la mesure où nous pouvons considérer
qu’il indique également le seuil de tolérance d’agressions racistes de la part de la société allemande. Nous devons en effet rappeler que, contrairement aux agressions antérieures, qui
visaient des demandeurs d’asile, les victimes de l’attentat de Mölln appartenaient à la communauté turque, installée depuis longtemps au pays
[83], ce qui a inévitablement renvoyé la société
allemande à son propre passé traumatisant (Butterwegge, 1996,213). Si donc elle a réagi unanimement en dénonçant fermement et sans ambiguïté l’attentat, sa dénonciation ne saurait être dissociée de la nature extrême de cette agression qui, franchissant le seuil implicite de l’acceptable,
a provoqué une prise de conscience collective de la gravité des agressions racistes en général.
D’ailleurs, l’indignation provoquée par cet attentat fut si grande que, depuis, les médias
allemands ont, à plusieurs reprises, modifié leur discours sur les immigrés. Ils ont alors commencé à mettre l’accent sur les bénéfices que la hausse de l’immigration fournirait à l’économie et à l’État-providence du pays (Butterwegge, 1996,213) et à insister sur le fait que le
niveau de vie des citoyens allemands ne pourrait être maintenu sans l’absorption de jeunes
immigrés, ayant de préférence beaucoup d’enfants. Mais, force est de constater que ce nouveau
discours médiatique, articulé en termes de : nous avons besoin des immigrés, ou l’intégration
limitée est dans l’intérêt national de l’Allemagne (Butterwegge, 1996,214), ne fait que transmettre au public un message implicitement nationaliste, dans la mesure où il suggère que la
population doit réserver un accueil bienveillant aux étrangers tant que ceux-ci sont utiles au
pays (Butterwegge, 1996,214).
La superposition des menaces sécuritaire et culturelle que représenteraient les immigrés
pour les sociétés européennes, observée dans les discours médiatiques des pays étudiés, nous
indique clairement que le processus de criminalisation des immigrés fait partie intégrante d’un
large processus de transformation de l’immigré en menace multiforme pour la sécurité et le
bien-être des sociétés d’accueil.
Cette construction de la figure menaçante de l’immigré ne saurait être comprise si nous ne
prenons pas en considération le fait qu’elle émerge dans un contexte dominé par des angoisses
et peurs irrationnelles des populations européennes qui, sous l’effet d’une part de la construction de nouvelles entités politiques, à caractère supranational, comme l’Union européenne, et,
d’autre part, du déclin des idéologies et de la mondialisation de l’économie, ont perdu leurs certitudes et points de référence passés, tout en assistant à la dégradation rapide du niveau de vie,
voire à l’exclusion socio-économique des pans entiers de leur société. Nous constatons, en
effet, que les menaces attribuées aux immigrés, liées notamment à la sécurité, à l’homogénéité
culturelle, à la stabilité démographique, à l’emploi et à la qualité du niveau de vie des citoyens
européens, ne font que refléter l’impact sur les sociétés européennes de nombreux changements
majeurs survenus sur les plans international, régional et national, au cours des dernières décennies. Le lien entre la transformation de l’immigration en
problème social et les crises socio-économiques est, d’ailleurs, confirmé par de nombreuses études, menées tant en Europe qu’aux
États-Unis, qui ont montré que les sentiments anti-immigrés émergent quand les citoyens d’un
pays s’inquiètent pour l’état de leur économie nationale et pensent que l’immigration sera nuisible aux opportunités d’emploi (Citrin
et al., 1997,874-875; Espenshade, Hempstead, 1996,
539; Castles, Kosack, 1985,452-453)
[84], quand ils craignent un futur déclin social (Ohlemacher,
1994,223), ou quand ils lient l’immigration aux thèmes de la souveraineté, de l’intégrité des
frontières, ou de la transgression de la loi (Espenshade, Hempstead, 1996,533).
Il n’est donc guère étonnant que les immigrés soient devenus le catalyseur de tous les
conflits et revendications sociaux des années quatre-vingt-dix. Installés dans des sociétés crispées et traversées par des crises d’identité profondes, ils constituent l’ennemi public idéal pour
tout type de revendication d’une identité nationale, locale ou sectorielle. Ainsi, aux yeux des
nationalistes, ils sapent la cohésion sociale, alors que, aux yeux des défenseurs du patriotisme
régional ou local, ils aliènent la pureté ethnique de la population. D’après les défenseurs des
valeurs urbaines ou de la qualité du niveau de vie du quartier, ce sont des délinquants qui menacent la sécurité de la vie quotidienne et dégradent irrévocablement le milieu urbain, alors que,
aux yeux des défenseurs des valeurs de classe, ce sont des parasites qui mettent en jeu les
conquêtes de la classe ouvrière (Dal Lago, 1999,11). Enfin, d’après les défenseurs des valeurs
de l’État-providence, ce sont des fraudeurs qui profitent abusivement des prestations sociales
accordées habituellement aux nationaux.
En même temps, force est de constater que le fait d’ériger l’immigré au rang d’ennemi
social permet à la collectivité de se définir et de se reconnaître comme telle, par simple opposition à la figure de l’étranger. Dans ce sens, la transformation des immigrés en véritables boucs
émissaires de nos sociétés contemporaines pourrait
constituer également une stratégie de réaffirmation de l’identité nationale, dans la mesure où l’exclusion de l’étranger implique l’inclusion des nationaux (Huysmans, 1995,59
sqq.), la perception de la menace migratoire
servant
alors de facteur de renforcement de la cohésion interne de la communauté (den Boer, 1996).
Loin d’être statique, ce renforcement peut même impliquer l’élargissement des éléments
constitutifs de l’identité nationale d’un pays donné. Ainsi, la mise en avant d’une prétendue
culture de
law and order en Italie, pratiquement inexistante auparavant, dote-t-elle le discours
sur l’identité nationale d’un aspect nouveau, et la violation de la loi par les étrangers justifie
ipso facto leur exclusion de la communauté
[85].
Mais, si cette transformation de l’immigration en menace multiforme pour les sociétés d’accueil semble obéir à certains besoins collectifs implicites, correspondant à l’état actuel des sociétés européennes, elle est loin d’assurer le bien-être et le bon fonctionnement de ces sociétés.
D’abord, car la cohésion sociale des pays d’immigration risque d’être sapée beaucoup plus par le
processus de criminalisation des immigrés que par les immigrés présents sur leur territoire. En
effet, la mise en œuvre de ce processus dans les pays d’ancienne immigration a provoqué de
nombreux amalgames entre, d’une part, immigrés clandestins, immigrés légaux et immigrés de
la
deuxième génération et, d’autre part, étrangers et nationaux d’appartenance ethnique ou religieuse autre que celle dominante dans chacun de ces pays. Ces amalgames non seulement créent
un climat de suspicion qui vise, indistinctement, tous les
étrangers, mais aussi risquent de fracturer le corps social entre
nationaux et
étrangers, en renforçant de la sorte l’adoption de comportements discriminatoires envers certaines sections de la population
[86], en entravant l’intégration de certaines populations immigrées et en contribuant à la hausse des agressions racistes.
Cette fragilisation de la cohésion sociale des pays d’ancienne immigration devient d’autant plus
inquiétante qu’aux atteintes portées aux fondements sociaux de ces pays par leurs
nationaux
peuvent s’ajouter celles portées par leurs
étrangers, dans la mesure où le sentiment d’exclusion
et les discriminations subies par certaines couches sociales, composées souvent d’immigrés de
la
deuxième génération, de nationaux issus de l’immigration et de nationaux de couleur, semblent être largement à l’origine du déclenchement de nombreuses émeutes urbaines dans certains
pays européens, au cours des dernières décennies. Bien que les effets du processus de criminalisation de l’immigration soient plus visibles dans les pays d’ancienne immigration, la mise en
œuvre de celui-ci dans les pays d’immigration récente comporte les mêmes risques de fragilisation de leur cohésion sociale. Certes, les amalgames qu’il produit se limitent, par définition, aux
immigrés clandestins et légaux, mais la suspicion générale qu’il fait peser sur tous les étrangers
entrave sérieusement leur future intégration sociale et, comme nous l’avons déjà observé, a déjà
facilité l’accomplissement de nombreuses agressions d’immigrés.
À ces menaces pour la cohésion sociale des sociétés d’accueil s’ajoute celle liée aux propres
fondements juridiques et institutionnels de celles-ci. En effet, nous constatons que cette généralisation de la suspicion vis-à-vis des étrangers a abouti à l’établissement d’un large contrôle de
la déviance, accepté sans beaucoup de critiques de la part des sociétés concernées, car présenté
comme partie intégrante du dispositif de protection de celles-ci face à la menace migratoire.
L’ampleur des atteintes portées aux principes de droit propres aux régimes démocratiques par
l’instauration et la légitimation d’un tel contrôle s’agrandit davantage par la généralisation croissante des contrôles d’identité au faciès qui, effectués dans le cadre de la lutte contre la criminalité et l’immigration clandestine, s’adressent aussi bien aux étrangers qu’aux nationaux. Les
menaces que représente pour les sociétés européennes la généralisation de ces contrôles se renforcent, enfin, encore plus si nous prenons en considération le fait que la mise en œuvre de ces
contrôles met en jeu l’ordre public même des sociétés concernées, puisque leur focalisation sur
certaines cibles territoriales, qui, à nos yeux, est indissociable du déclenchement de nombreuses
émeutes urbaines, risque d’être une source importante de désordre social dans les années à venir.
Certes, la construction d’un ennemi social remplit de nombreuses fonctions, liées tant à des
besoins collectifs de la communauté qu’à des logiques propres au fonctionnement du marché
politique et à celui des agences de sécurité publiques. Certes, la construction de la figure de l’immigré délinquant facilite, voire légitime l’adoption de politiques d’immigration de plus en plus
dominées par une logique sécuritaire. Mais, les dangers résultant de la mise en œuvre de ce processus de criminalisation des immigrés nous semblent être, de loin, beaucoup plus graves que les
menaces attribuées aux immigrés, dans la mesure où ce processus met en cause les fondements
mêmes des sociétés européennes. Nous risquons, donc, d’assister à une situation paradoxale, où le
processus de sécurisation de l’immigration pourrait finir par mettre en péril les sociétés mêmes
qu’il est censé protéger, faisant de la sorte l’objet d’un véritable renversement de sa finalité.
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