2002
Déviance et Société
Relations sociales en milieu carcéral. Une étude des pénitenciers canadiens
[*]
M. Vacheret
[**]
École de criminologie Université de Montréal C.P. 6128, succursale Centre-Ville Montréal (Québec) H3C 3J7
Les relations entre surveillants de prisons et détenus sont une des clés de la compréhension
de l’univers carcéral. Dans le contexte actuel de développement des droits des détenus, d’interventions extérieures dans les décisions prises par les autorités carcérales et de l’essor des
intervenants professionnels, l’objet de cet article est d’analyser ces relations. Surveillants et
détenus développent soit des relations de conflit, soit des relations d’échange, celles-ci variant
selon le lieu et les personnes impliquées. Elles prennent leur origine dans l’intérêt que la personne impliquée peut en retirer et permettent l’instauration d’un équilibre carcéral. Il ressort
toutefois que le développement de telles relations non seulement montre une évolution dans les
rapports de force survenant entre les membres de chacun des deux groupes, mais encore fait
ressortir la solitude et l’atomisation qui se sont développées dans chacun des groupes.Mots-clés :
PRISONS, SURVEILLANTS, DÉTENUS, RELATIONS, CONFLITS, NÉGOCIATION, SOLITUDE.
Relationships between prison guards and prisoners are key elements in understanding the
prison world. These days, prisons are characterized by the recognition of prisoners’ rights, the
intervention of external organizations in the decision taken by prison authorities and the importance of expert practioners. The main purpose of this article is to analyze these relationships.
Depending on the location and the individuals implicated, these relationships appear to be conflicted or negotiated. These types of relationships originate according to the individual’s interest and enable the instauration of the equilibrium in the prison. Their development demonstrates an evolution in the power relation. It also reveals the solitude and balkanisation
developed in each groups. Keywords :
PRISONS, GUARDS, INMATES, RELATIONSHIPS, CONFLICTS, NEGOCIATION, SOLITUDE.
Die Beziehungen zwischen Aufsichtspersonal und Gefängnisinsassen sind einer der
Schlüssel zum Verständnis des Gefängnismilieus. In diesem Artikel werden diese Beziehungen
im aktuellen Kontext der Entwicklung von Insassenrechten, externer Interventionen in
Entscheidung von Gefängnisleitern und der Zunahme von Professionellen untersucht. Aufsichtspersonal und Insassen entwickeln je nach Ort und Personen, die daran beteiligt sind,
entweder konfliktuelle oder Austauschbeziehungen, die aus den jeweiligen Interessen der
beteiligten Personen entstehen und die Etablierung eines Gleichgewichts im Gefängnis
erlauben. Es zeigt sich jedoch, dass die Entwicklung derartiger Beziehungen nicht nur von der
Evolution der Machbeziehungen zwischen den beiden Gruppen abhängt, sondern auch von der
Vereinzelung innerhalb dieser Gruppen.
Las relaciones entre los guardianes de prisión y los reclusos constituyen una de las claves
para la comprensión del universo carcelario. En el actual contexto de desarrollo de los derechos
de los reclusos, de injerencias exteriores en las decisiones tomadas por las autoridades carcelarias y de expansión de las intervenciones de especialistas, el objeto de este artículo es analizar
dichas relaciones. Dependiendo del lugar y de las personas implicadas, los guardianes y los
reclusos pueden desarrollar relaciones conflictivas o relaciones de intercambio. Estas se originan en el provecho que la persona implicada puede obtener y permiten la instauración de un
equilibrio carcelario. Sin embargo, debe destacarse que el desarrollo de tales relaciones muestra no solamente una evolución en las relaciones de fuerza que se establecen entre los miembros
de cada uno de los dos grupos, sino que pone también en evidencia la soledad y la atomización
que se han desarrollado en cada uno de los grupos.
Surveillants
[1] et détenus forment le noyau des institutions carcérales. Ils en constituent la
base et l’essence. Sans gardes, les prisons n’ont aucune raison d’être, mais sans personne pour
contrôler l’enfermement, elles ne peuvent survivre. Ces deux groupes ont une fonction complémentaire indissociable (Sykes, 1958; Casadamont, 1991).
Le surveillant est au détenu son
double inversé (Casadamont, 1991,63).
Dans les sociétés occidentales actuelles, les prisons se distinguent par leur caractère punitif,
contraignant, englobant et routinier (Goffman, 1961/1968; Bottoms, 1999). Au sein de celles-ci, l’adoption et le développement d’une mission de réinsertion sociale des condamnés ont, non
seulement multiplié les acteurs du milieu et introduit le professionnel comme acteur-clé (Combessie, 2000; Lemire, 2000), mais encore complexifié le rôle des gardiens confrontés entre des
tâches de coercition et d’aide (Caroll, 1974; Jacobs, Retsky, 1975; Montandon, Crettaz, 1981;
Hepburn, 1989; Crouch, 1995). Parallèlement, la reconnaissance des droits des personnes
incarcérées a conduit à l’instauration de moyens de recours contre les atteintes à ceux-ci et à la
multiplication des interventions extérieures dans les décisions des autorités carcérales
(Lemonde, 1990; Lemire 1991). Enfin, le déroulement de la vie quotidienne est, aujourd’hui,
marqué par un modèle de gestion des sentences individualisé, rationnel, formel et bureaucratique
dans lequel les procédures doivent être strictement observées (Jacobs, 1980; Adler, Longhurst,
1994; Chauvenet, Benguigui, Orlic, 1994; Feeley, Simon, 1994; Faugeron, 1996). Bien que
d’une ampleur diversifiée selon les pays, ces transformations ont influé sur les relations qui se
nouent dans cet univers.
L’objectif de notre étude est de saisir les interactions sociales survenant en prison. Celles-ci,
complexes et lourdes de sens, sont la clé de la compréhension de cet univers.
Deux pénitenciers canadiens pour hommes à sécurité moyenne ont été étudiés. Tentant
d’appréhender des faits sociaux dans leur contexte d’énonciation et tentant de saisir des discours, des perceptions, des pratiques et un vécu, nous avons adopté une méthodologie qualitative, entrevues non dirigées et observations participantes (Deslaurier, 1991; Arborio, Fournier,
1999). Les établissements étudiés ont été sélectionnés non seulement en raison des similitudes
formelles qu’ils présentent quant au degré de contrôle et de coercition exercé sur les détenus,
mais encore en raison de leurs contrastes. L’un accueille une population carcérale sélectionnée
en fonction d’une évaluation positive de ses probabilités de réinsertion. L’autre accueille des
détenus considérés, à niveau de sécurité égale, comme les plus difficiles.
Les observations réalisées ont été d’une durée de trois mois dans chacun des établissements,
sur la base d’une présence quotidienne régulière, jours, soirs et fins de semaine. Ayant obtenu
toutes les autorisations administratives indispensables à l’étude d’un tel milieu, et bénéficiant
du soutien des autorités carcérales, il nous a été possible de circuler « librement » au sein des
différents secteurs
[2], comprenant les unités de vie, les ateliers et les zones d’activités récréatives
des détenus.
Au cœur de la démarche de travail de terrain se trouve le lien de confiance que le chercheur
développe avec les acteurs du milieu. Passant de plusieurs jours à plusieurs semaines dans les
multiples secteurs, des relations personnelles privilégiées ont pu être établies avec la majorité
des personnes rencontrées. Qu’ils soient assignés à une unité de vie, un poste de surveillance
statique ou un service aux détenus, les pratiques quotidiennes d’une cinquantaine de surveillants ont ainsi pu être appréhendées. Réciproquement, que nous les rencontrions dans les
unités de vie, dans la cour, aux sports, à la bibliothèque, ou encore dans les ateliers et salles de
formation, la vie quotidienne d’une soixantaine de détenus a pu être observée.
Au cours de ces observations, des entrevues informelles ont été réalisées avec divers représentants des acteurs du milieu, détenus et membres du personnel. Par ces entrevues, il s’agissait
de saisir les perceptions et les représentations des différents acteurs à travers leurs propos,
exprimés librement dans un rapport de face à face
[3] (Michelat, 1975).
Un échantillon diversifié de trente détenus, condamnés à une peine allant de 2 ans à une sentencevie, a été plus particulièrement rencontré. Cet échantillon se subdivisait en plusieurs
groupes, séparé entre ceux pour qui il s’agissait d’une première sentence fédérale et les multirécidivistes, et séparé entre les « nouveaux arrivants », et ceux condamnés depuis plusieurs
années, parfois même plus de 15 ans auparavant. Cet échantillon a été sélectionné en fonction
de sa diversité et du partage d’une vie commune dans la même unité de vie. Parallèlement, nous
avons réalisé des entrevues avec un échantillon diversifié de 26 surveillants. Tous exerçaient
leur travail dans un contexte – unités de vie, activités culturelles et sportives ou services aux
détenus (lingerie, entretien) – les amenant à avoir des contacts réguliers, à entretenir des
échanges, voire à développer des liens avec les personnes incarcérées. Dix d’entre eux étaient
des agents de correction de premier niveau, préposés à la surveillance proprement dite. Les
autres étaient des agents de correction de deuxième niveau, responsables du dossier de plusieurs détenus et impliqués, conjointement avec un professionnel agent de libération conditionnelle, dans les évaluations en matière de réinsertion sociale. Les entrevues, survenant durant
nos périodes d’observation lorsque nos interviewés disposaient d’un moment de liberté, se
déroulaient de façon informelle, dans leur bureaux pour les surveillants, dans les rangées ou un
bureau pour les détenus. Nous les interrogions alors sur leurs expériences dans le milieu et sur
leurs perceptions et relations avec leurs pairs et avec les autres acteurs du milieu.
À partir des données ainsi recueillies, nous avons pu faire ressortir plusieurs tendances.
Dans un premier temps, nous présentons une analyse de ces dernières. Dans un deuxième, nous
procédons à une réflexion sur l’impact de ces formes de relations sur le monde carcéral.
I. La relation surveillants /détenus
1. La frontière
Par le fait même de leur complémentarité, membres du personnel et détenus se retrouvent
dans un rapport d’opposition. Le statut – ceux qui gardent et ceux qui sont gardés – attribué à
chacun de ces acteurs crée une sorte ligne de démarcation entre les deux groupes, séparation à
la base du fonctionnement de l’institution carcérale.
Distance
Dans les établissements étudiés, gardiens et détenus partagent et expriment un état d’esprit
commun méfiant sinon hostile à l’égard des membres du groupe adverse. De prime abord une
distance se manifeste entre ces acteurs, distance s’exprimant par un discours de fermeture. De
façon générale et quelle que soit la personne faisant l’objet du commentaire, pour les détenus les
membres du personnel sont des
screw
[4], des
chiens sales, et rien d’autre.
Un screw est un screw
(détenu nettoyeur de rangée). Ils disent alors ne rien vouloir savoir d’eux, et il peut être mal vu
pour une personne incarcérée d’avoir des échanges trop réguliers ou trop personnels avec un surveillant :
t’es tout le temps dans le bureau toi, qu’est-ce que tu leur donnes comme informations ?
(détenu de l’atelier de blanchisserie). Réciproquement, pour les membres du personnel de surveillance les détenus sont des
bandits, des
bagnards, des
manipulateurs dont il faut se méfier et
à qui il ne faut rien concéder. Un nouvel employé engagé est averti dès les premiers jours et un
membre du personnel qui accorde une autorisation à un détenu, s’il ne se justifie pas, se fait
reprocher par ses collègues d’avoir cédé à des manipulations : s
i tu les laisses partir quand ils
disent être malades, tu vas les voir défiler… (membre du personnel enseignant).
La position de surveillance occupée par les gardiens, en hauteur lorsqu’ils sont dans les
tours de surveillance périphérique, au centre lorsqu’ils sont chargés du contrôle au passage des
portes, derrière une vitre dans les bureaux des unités de vie, voire derrière une caméra dans les
cas d’observations spécifiques, accentue ce sentiment de distance par la création d’une séparation physique. Gardiens et détenus se retrouvent dans deux univers distincts au sein desquels ils
vivent côte à côte. Les établissements se subdivisent alors en trois zones, les lieux « publics »,
les lieux « privés » et les lieux « mixtes ».
La distance se manifeste pleinement dans cette subdivision. Les acteurs évitent de pénétrer
dans l’espace de l’autre, lieux « privés » – bureaux, cellules –, en dehors des cas indispensables.
Chacun s’ignore mutuellement dans les lieux « publics » de circulation. Seuls les lieux
« mixtes », zones publiques de petite taille – telles les entrées d’unité – permettent alors les
contacts. Le milieu carcéral étant un univers de méfiance, de rumeurs, de tensions (Jacobs,
1974a), les relations dans ces espaces « publics » – cour, couloirs, cafétéria – vont être dominées
par le fait que tout le monde peut entendre ce qui est dit et voir ce qui est échangé. Dans de tels
espaces, chaque comportement est extrêmement normé et codé. Tout regard, toute attitude
prend un sens précis et est susceptible d’être interprété. Dans ces lieux, physiquement chacun
reste de son bord et ignore l’autre. Un des acteurs qui ne respecte pas cette norme se place en
posture délicate et risque d’être rejeté par son groupe d’appartenance.
Souper à la cafétéria. Les détenus, en ligne pour être servis, font face aux surveillants qui
contrôlent leurs faits et gestes. Un des détenus (électricien) en passant devant eux, s’arrête
et parle à un des surveillants. Ce dernier (surveillant de deuxième niveau, unité de vie) lui
fait le signe de circuler et ne lui répond pas.
Il ressort de nos données qu’en raison de cette méfiance réciproque généralisée, surveillants
et détenus entretiennent, de prime abord, le moins de relations possibles. La plupart du temps
les détenus vont et viennent, se déplacent de leurs cellules aux ateliers ou se promènent dans la
cour, sans adresser ni la parole ni même un regard aux membres du personnel qui les surveillent. Ceux-ci semblent être, à leurs yeux, invisibles.
Réciproquement les gardiens font leur travail de la façon la plus distante possible, notamment
dans les lieux publics où ils se tiennent indifférents, silencieux, les bras croisés voire immobiles et
indiquent : moins je les vois mieux je me porte (surveillant de 1er niveau, unité de vie).
Se retrouvent ici les mêmes dimensions mentionnées par Sykes (1958), Goffman
(1961/1968), Montandon, Crettaz, (1981) ou encore Chauvenet
et al. (1994). Pour ces auteurs,
un
gouffre (Sykes, 1958), un
fossé infranchissable (Goffman, 1961/1968) ou tout au moins une
barrière (Seyler, 1985) séparent les membres de ces deux groupes, opposés entre les représentants et défenseurs de la loi et ceux reconnus et condamnés pour ne pas l’avoir respectée
(Sykes, 1958)
[5]. Prenant sa source dans le contraste manifeste entre la place et le statut des détenus et le rôle organisationnel et les fonctions des gardiens cette séparation crée, par ce fait
même, une double frontière, à la fois symbolique et matérielle. D’une part, chacun tend à adopter une image négative de l’autre, les détenus sont perçus comme
repliés sur eux-mêmes, revendicatifs et déloyaux (Goffman, 1961/1968,49) par les gardiens qui craignent d’être manipulés;
et les surveillants paraissent
condescendants, tyranniques et mesquins (
ibid.) aux détenus qui
craignent d’être pris en flagrant délit de non-respect des règlements intérieurs.
Parallèle
Dans ce contexte de méfiance et de distance, surveillants et détenus paraissent vivre dans
deux mondes similaires et parallèles, chacun se tenant dans son espace réservé. Le rapport qui
se noue alors est un rapport mutuel de surveillance. En raison de leur rôle, les membres du personnel surveillent les détenus. Cette surveillance non seulement est permanente, mais encore
elle est élargie. Elle comprend l’observation des faits et gestes des détenus, l’enregistrement
des moindres événements de leur vie, la connaissance de leur dossier et l’intrusion dans l’intimité des personnes observées. Pour la réalisation de cette mission différents moyens sont mis à
leur disposition, bureaux entièrement vitrés, possibilités de fouilles arbitraires de cellules, de
rangées, de salles communes, accès libre à des ordinateurs
[6].
Réciproquement, si a priori se retrouvent ceux qui regardent et ceux qui sont regardés
(Casadamont, 1991), de leur côté, les détenus observent également leurs gardiens. Ils écoutent,
enregistrent et se communiquent les façons de faire des membres du personnel.
Le parallélisme dans lequel vivent ces deux groupes est d’autant plus marqué que leurs discours et leurs pratiques présentent de nombreuses similitudes. Si les détenus parlent des screws,
les gardiens parlent des bagnards. Si les détenus sont enfermés en cellule ils parlent de la cage
des gardiens en parlant de leur bureau. Les pédophiles sont rejetés des deux bords, qu’ils évoquent des mangeux de couches (détenu nettoyeur de rangée) ou un cochon, dégueulasse et sale
(surveillant de 1er niveau, unité de vie). La présence de femmes pose des difficultés similaires à
plusieurs membres des deux groupes et l’homosexualité reste une pratique taboue, très marquée chez les membres du personnel, elle est verbalisée également par certains détenus. Tout en
restant chacun de leur côté de la frontière, ils finissent par se ressembler beaucoup. À force
d’être en contact avec les détenus on a le même langage, la même tenue. Ici les détenus sont
très pleurnicheurs et les officiers sont pareils, ils pleurnichent entre eux et face à l’administration (surveillant de 2e niveau, unité de vie).
L’univers carcéral est extrêmement normé et le comportement des acteurs du milieu est soumis à de nombreuses règles tacites et informelles. Il existe un code implicite parallèle pour les
membres de chacun des groupes, imposant aux détenus de ne pas rendre la détention plus difficile et aux surveillants de respecter le travail de leurs collègues (Sykes; Messinger, 1970;
Vacheret, 2001). Entre les deux groupes dominent également certains principes, notamment, de
la frontière présente entre gardiens et gardés découle l’idée selon laquelle il vaut mieux laisser
l’autre tranquille et faire son travail ou vivre sa détention chacun de son bord. Il ne me dérange
pas, je ne le dérange pas (surveillant de 2e niveau, unité de vie).
Toutefois, cette frontière qui sépare gardiens et gardés est traversée de toutes parts par le
partage d’un lieu de vie commun. En raison de la position d’intervenants de première ligne des
surveillants, plusieurs échanges sont amenés à se produire. Dans ce contexte, un rapport quotidien de communication et de discussion entre les membres des deux groupes se met en place.
Deux formes différentes, une relation conflictuelle ou une relation d’échange, ressortent.
2. Le conflit
Le conflit est une lutte. C’est un jeu réciproque dans lequel chacun des protagonistes tente
de déranger, de perturber par ses actes, son adversaire. De fait, en raison de leurs positions fondamentalement opposées dans la détention, les intérêts des détenus et des gardiens sont, à première vue, incompatibles. La prison est traversée par le conflit central très dur, structurel et
irréductible entre ceux qui ne rêvent que de sortir et ceux qui sont payés pour les en empêcher
(Benguigui, Chauvenet, Orlic, 1994,279). Dans le cadre d’une relation conflictuelle, chacun
tente alors de faire primer ses intérêts et dominer sa propre volonté en utilisant à son profit les
ressources mises à sa disposition pour s’imposer.
Formes du conflit
Les surveillants disposent de moyens informels pour s’imposer aux détenus. La première
forme que peut prendre le conflit est de se baser sur la moquerie face à la situation de dépendance
et de privation dans laquelle se retrouve le détenu. Face à un regard appuyé adressé à une femme,
un gardien, simulant que ce regard lui est adressé, s’exclamera arrête de me regarder comme cela
tu vas me faire rougir (surveillant de 1er niveau, poste de surveillance sécuritaire). Le détenu qui
est connu comme entretenant des relations homosexuelles sera traité de tapette, appelé fifille, et
ses échanges sont raillés l’amour c’est important. L’absence de courrier entraîne des remarques
ironiques meilleure chance la prochaine fois (surveillant de 2e niveau, unité de vie). Le contenu
des lettres reçues et les comportements lors des visites sont attentivement notés et font l’objet de
commentaires acerbes. L’aspect extérieur même des personnes incarcérées est source de rires,
entre celui qui a une tête de fraudeur et celui qui est interpellé tiens v’là la bedaine.
Enfin, le statut de contrevenant pris en charge par le système de justice pénale est également
critiqué. Non seulement les gardiens parlent des banditset des bagnards, mais encore dans certains cas, les déconsidèrent totalement et contestent leurs possibilités de réinsertion sociale.
Lors de la libération d’un détenu, celui-ci reçoit un on se reverra (surveillant de 1er niveau, services aux détenus) en guise d’au revoir et si l’un d’entre eux a la malchance de revenir dans
l’établissement, il sera accueilli par un dommage qu’on n’ait pas gagé (surveillant de 2e niveau,
unité de vie).
Le non-respect des règles informelles régissant la vie collective, est une deuxième façon de
se positionner dans un conflit. Une cellule laissée en désordre après une fouille, un temps plus
long que nécessaire pris pour réaliser le compte, le courrier distribué longtemps après son arrivée, par le fait même qu’ils sont une façon de rendre la détention plus difficile et qu’ils sont le
signe d’une absence de respect, sont autant de moyens d’exercer une pression sur les personnes
incarcérées.
Matinée dans une unité de vie. Deux détenus (peintres), dont l’emploi consiste en un
entretien de l’établissement repeignent les murs de l’entrée de l’unité. Après leur départ,
l’agent de correction en service (surveillant de 2e niveau, unité de vie) examine leur travail
et, constatant des imperfections, gratte la peinture avec un stylo.
Distribution du courrier dans une unité de vie. L’agent de correction en service (surveillant de 2e niveau, unité de vie) a pour habitude de le donner à un détenu qui le distribue
alors à ses pairs. Suite au refus d’un détenu ce soir-là de le faire passer, l’agent de correction en retarde la distribution de près de 2 heures.
Enfin, le monde des détenus étant marqué par la peur, la méfiance et les rumeurs (Jacobs,
1974a), l’utilisation à son profit des tensions présentes dans le groupe adverse est une troisième
façon d’exercer une pression sur les personnes incarcérées. Tendre la main à un détenu, énoncer un commentaire c’est vrai que ce gars-là ne nous a pas apporté autant que toi (surveillant
de 2e niveau, unité de vie), en laissant implicitement entendre qu’il existe une collaboration
étroite – réelle ou non – entre ce dernier et les membres du personnel, sont des façons d’attaquer
la personne en la plaçant dans une position ambiguë vis-à-vis de ses pairs. Et ce d’autant plus
lorsque le surveillant agit dans la rangée à un moment où de nombreux détenus sont présents.
Lors de son passage dans une rangée un agent de correction de deuxième niveau remet
un objet à un détenu pour son colocataire de cellule, nettoyeur de rangée et du bureau des
surveillants, en lui disant « c’est pour le détenu qui travaille pour nous ».
Au plan formel, l’organisation elle-même attribue aux membres du personnel de surveillance certains moyens pour exercer des pressions face aux détenus. Devant répondre à plusieurs besoins de base le surveillant peut refuser, de façon arbitraire, de fournir le service
demandé – de donner un renseignement, d’autoriser et faciliter un déplacement de matériel ou
d’accorder un téléphone spécial –, par un non catégorique, par un je n’ai pas le temps (surveillant de 2e niveau, unité de vie) ou par un je ne suis pas responsable de ton dossier (surveillant de 2e niveau, unité de vie). Il peut également interdire le passage, tel l’accès à la salle
des visites, au motif d’un non-respect des normes vestimentaires – port d’un survêtement ou
d’un short au lieu d’un pantalon long de ville.
Retour d’un détenu dans son unité de vie, l’accès à la salle des visites lui ayant été
refusé par le surveillant en poste à l’entrée du secteur des visites (surveillant de 1er niveau)
en raison du port d’un pantalon de survêtement.
Travaillant sur le plancher et étant par ce fait même aux premières loges pour observer et
noter tous les faits et gestes des détenus, ils sont également les mieux placés pour soulever certaines questions et pour semer le doute dans la pensée des professionnels au moment de
l’énoncé de leurs recommandations. Indépendamment de la faible reconnaissance qu’ils pensent avoir, ils peuvent, en racontant certains événements, inciter le responsable de la gestion du
dossier de la personne à refuser certains transferts ou libérations anticipées.
Soirée dans une unité de vie. Un détenu pris de boisson menace les agents de corrections (surveillants de 2e niveau, unité de vie) en service avec une chaise et la lance dans
l’entrée du pavillon. Après une intervention de force et un placement en isolement les surveillants conseillent à l’agent de libération conditionnelle, lequel suit leur recommandation, son transfert dans un établissement à sécurité maximum.
De même, ayant accès aux dossiers pénal et carcéral des détenus, les surveillants peuvent se
servir des informations confidentielles que ceux-ci contiennent pour exercer une pression sur
un détenu de façon à l’inciter à avoir un comportement conforme. Une personne incarcérée qui
perturbe le bon ordre dans la rangée sera prévenu de se tenir tranquille sous peine de voir certaines informations – délit commis notamment – transmises à ses pairs.
Après-midi dans une unité de vie. Un détenu (nettoyeur de rangée), fait un appel au
silence auprès de ses pairs à la mémoire des meurtriers de deux gardiens de prisons. Selon
lui « un bon gardien est un gardien mort ». Le gardien de la rangée (surveillant de 2e niveau,
unité de vie), intervient alors et lui conseille de s’arrêter sous peine de voir révéler une
agression sexuelle commise plusieurs années auparavant mais indiquée dans son dossier.
Enfin, travaillant avec une marge de manœuvre relativement grande face aux interdits, la
prison étant un univers dans lequel tout ce qui n’est pas explicitement autorisé est interdit et
dans lequel tout est susceptible d’être puni (Hattem, 1991; Benguigui
et al., 1994; Chauvenet,
1996), le flou des règles fait que les membres du personnel de surveillance peuvent tolérer
n’importe quel comportement jusqu’au moment où ils décident librement et arbitrairement de
ne plus le tolérer, qu’il s’agisse de la possession d’une couverture supplémentaire ou de la
détention de drogue ou d’un appareil à tatouages. Ils disposent alors d’un moyen de sanction
formelle – le rapport d’offense – entraînant selon la gravité du délit constaté, la présentation du
détenu soit devant le tribunal disciplinaire mineur, dirigé par le surveillant correctionnel ou le
gérant d’unité, soit devant la cour disciplinaire majeure, dirigée par un juge extérieur. La rédaction de tels rapports est un moyen de pression important sur les détenus car les sanctions encourues consistent en la privation de leur espace de liberté résiduelle
[7], qu’il s’agisse de condamnation à une période d’enfermement en cellule durant les heures d’activités libres par le tribunal
disciplinaire mineur ou à un temps d’isolement par la cour disciplinaire majeure. Les membres
du personnel peuvent alors se positionner en conflit avec les détenus en abusant de leur possibilité de rédaction de rapports d’offense. Se retrouvent ici, les mêmes éléments d’analyse des
sociologues sur la prison.
Les surveillants jouent avec les règles officielles, les interprètent, les
violent et inventent leurs propres règles (Benguigui
et al., 1994,286).
Fouille de l’ensemble d’une unité de vie par les deux agents de correction de service
(surveillant de 1er niveau et surveillant de 2e niveau, unité de vie). La majeure partie des 60
détenus de l’unité se voient recevoir un rapport d’offense en raison de la présence de cartons dans leur cellule, les surveillants intégrant à l’interdiction mentionnée dans le règlement toute boîte, y compris celles de céréales.
De leur côté, les personnes incarcérées disposent également de divers moyens pour exercer
une pression sur les membres du personnel de façon à rendre l’exercice de leurs tâches relativement désagréable et difficile. Rire du caractère de service que prend le rôle des membres du
personnel de surveillance, exprimer clairement et de façon à être entendu, que les gardiens sont
des screw, des chiens sales, juste bons à ouvrir et fermer des portes, se moquer de leur uniforme
MacDonald, les traiter d’incompétents on ne te demande pas grand-chose, juste d’ouvrir une
porte c’est pourtant pas difficile... (détenu de l’atelier de peinture sur bois), t’as juste ça à faire,
ouvrir des portes (détenu peintre, entretien de l’établissement), protester ouvertement lorsque
le travail est mal fait, trop bruyant ou irrespectueux, représentent des formes d’attaque.
La réalisation de certaines tâches de contrôle – fouilles de cellules, comptes – peut être l’occasion de moqueries et d’aboiements sur le passage des gardiens et d’attribution de surnoms ironiques le farmer, pour celui qui est considéré comme stupide et lourd ou le petit roquetpour celui
d’une taille en dessous de la moyenne. L’exhibition de la nudité ou la réalisation de pratiques
sexuelles solitaires au moment même du compte sont des pratiques pouvant mettre mal à l’aise un
membre du personnel de surveillance, et plus particulièrement lorsqu’il s’agit d’une femme.
Compte du soir dans une rangée effectué par une surveillante (surveillante de 1er niveau,
unité de vie). Collusion entre les détenus de l’unité, ceux-ci se masturbent tous au moment où
elle passe devant leur cellule et vérifie leur présence.
De même, prendre une douche ou s’engager dans une conversation quelques instants avant
le début du compte en retarde l’exécution et positionne le gardien en situation d’attente. Enfin,
à l’heure actuelle le groupe des membres du personnel étant un groupe éclaté et atomisé dans
lequel chacun des intervenants se sent peu reconnu (Vacheret, 2001), ignorer ostensiblement la
présence d’un gardien et répondre à son supérieur hiérarchique, obtenir une autorisation préalablement refusée par l’intermédiaire d’un collègue, devient une façon pour les détenus de créer
des tensions et des frustrations à l’intérieur du groupe.
Suite au refus de la part des surveillants en charge d’une unité de vie d’accorder un
téléphone exceptionnel adressé aux services de l’immigration à un détenu au motif de
manque de clarté dans ses explications, celui-ci réitère sa demande auprès du gérant
d’unité qui la lui accorde.
Au plan formel, le développement des droits des personnes incarcérées attribue aux détenus
des moyens d’action contre les surveillants. Faire appel à l’Enquêteur Correctionnel, écrire une
plainte adressée au supérieur hiérarchique de l’employé, demander l’assistance d’un avocat
lors des audiences du tribunal disciplinaire, sont des actions ressenties par les membres du personnel de surveillance comme des intrusions dans leur travail et comme des remises en cause
de leurs façons d’agir, que les détenus obtiennent ou non gain de cause.
Contexte du conflit
C’est un mode relationnel qui se met en place essentiellement dans les lieux « mixtes ». À
l’instar des lieux de passages de l’ensemble de la population carcérale, la distance est de rigueur
dans ces endroits. Toutefois, ce sont aussi des zones où les conflits sont possibles puisqu’ils
permettent l’instauration d’une image face à ses pairs, sans que le danger lié aux lieux
« publics », où des mouvements de foule pourraient survenir, y soit de la même intensité pour
les membres du personnel. Les attaques qui y surviennent prennent de la valeur en raison de la
présence de témoins, d’autant plus importants qu’il s’agit de proches qui vivent dans la même
unité. Dans ces lieux, le moindre geste ou la moindre parole déplacés ou ambigus se règlent par
le conflit. Ayant une image à maintenir ou, à tout le moins, ne pouvant se permettre de laisser la
méfiance s’infiltrer dans l’esprit de leurs pairs ou le non-respect chez leurs adversaires, les
acteurs non seulement font attention à ce que leurs échanges ne puissent pas être interprétés
comme l’expression d’une bonne entente, mais encore réagissent de façon hostile et conflictuelle s’ils se sentent un tant soit peu sur la défensive.
Audience devant la cour disciplinaire majeure au cours de laquelle un détenu (atelier
de peinture sur bois), est poursuivi pour avoir eu une attitude menaçante envers un gardien
(surveillant de 2e niveau, unité de vie). Le détenu se justifie en mentionnant que le surveillant n’avait pas à l’insulter et le reprendre devant ses amis.
Réciprocité
Si la distance est réciproque, le conflit l’est également. L’action de l’un entraîne une réaction de la part de l’autre et ainsi de suite. La relation, quelle qu’elle soit, se déroule selon un processus. Une action tend à engendrer une réponse qui elle-même amène une nouvelle action.
Dans certains cas il peut s’agir d’une spirale inflationniste, sorte de bras de fer dans lequel chacun des protagonistes tente de faire céder l’autre.
Soirée dans une unité de vie. Se voyant refuser la possibilité de débloquer la porte automatique pour toute la soirée, les détenus d’une unité s’organisent pour en demander l’ouverture en permanence. Face à eux, la surveillante en poste réplique en tardant volontairement à l’ouvrir.
Par ailleurs, la réciprocité du conflit se retrouve également à travers le fait que les membres
des deux groupes disposent de moyens pour exercer une pression sur les autres. Quel que soit leur
statut ou leur rôle, il leur est possible de se positionner dans cette forme de relation. Un membre
du personnel de surveillance peut agir à l’encontre d’un détenu, mais face à lui, le détenu, non seulement a les moyens de répondre à ce surveillant, mais encore il peut initier le conflit.
Arrivée d’un nouveau dans l’établissement. Le surveillant en charge de la rangée est
immédiatement averti par un des détenus qu’une demande formelle a été faite auprès du
directeur et de l’enquêteur correctionnel pour que le nouvel arrivé partage sa cellule et
qu’en cas de non obtention, « ils ne se laisseront pas faire ».
Enfin, il y a réciprocité car il y a similitude dans les moyens utilisés pour placer leur relation
en termes de conflits. Chacun se sert à la fois de sa propre situation, de la position de l’autre et
des faiblesses du groupe pour déstabiliser son adversaire.
Lors du compte dans une rangée, le surveillant est traité de « farmer » de façon régulière par un des détenus ce qui fait rire ses pairs. Le surveillant réplique alors « tu sais ce
que c’est qu’un farmer ? C’est quelqu’un qui garde les cochons, non »?, ce qui amène à la
disparition immédiate du surnom.
3. L’échange
En raison de leur situation de proximité physique ainsi que du rôle d’entretien et d’intervenant en réinsertion sociale des membres du personnel de surveillance, gardiens et détenus se rencontrent sur de nombreux points. Tous les formulaires nécessaires pour les démarches administratives sont accessibles aux détenus dans le bureau des membres du personnel de surveillance.
L’un d’entre eux qui désire une nouvelle paire de souliers, qui souhaite avoir accès au programme de visites familiales privées
[8], qui veut solliciter une entrevue avec le professionnel responsable de son dossier ou qui conteste une pratique, doit remplir un de ces formulaires et par-là
même le demander aux gardiens. En tant qu’intervenants de premier plan, les surveillants sont
également les détenteurs des informations et des autorisations de base quant au fonctionnement
quotidien des rangées. Réciproquement, leur obligation de maintien de l’ordre ne peut être remplie qu’avec l’accord des détenus, ceux-ci détenant les moyens de provoquer des troubles importants. Chacun des membres de ces groupes a besoin de l’autre, les uns pour remplir leur mission,
les autres pour obtenir des conditions de détention supportables.
Suite à une semaine de fouilles intensives dans une rangée au cours de laquelle d’importantes saisies de broue ont eu lieu, un drapeau blanc est placé par les détenus à la porte
de leur rangée.
L’interdépendance mutuelle qui en découle, si elle consiste au départ en une relation principalement utilitaire, les conduit alors à remplacer le rapport d’indifférence et d’ignorance ressenti de façon générale et collective, par des relations d’échange de bons procédés. Dans le
cadre de ce rapport de dons de services se trouve un mouvement réciproque par lequel chacun
offre quelque chose à l’autre moyennant une contrepartie.
Les auteurs qui se sont penchés sur l’analyse du milieu carcéral et sur les relations entre
membres du personnel et détenus ont abordé la question du caractère indispensable de la mise en
place de ces relations. Ils parlent de négociation (Sykes, 1958), d’échange (Chauvenet, 1996) ou
de dons et de contre-dons (Benguigui, 1997). Selon ces auteurs, le maintien de l’ordre, objectif
ultime des membres du personnel de surveillance, nécessite l’existence d’un espace de coopération entre les différents acteurs du milieu. La mission première du surveillant étant la sécurité et
le maintien de l’ordre, ces tâches ne peuvent être assurées qu’au travers de la relation et de
l’échange avec les détenus (Benguigui et al. 1994,282). Ces auteurs insistent sur le fait que la
vision que les gardiens ont des détenus comme masse indifférenciée se produit au moment des
mouvements de groupes ou des déplacements d’un grand nombre de détenus. Par contre, lorsque
gardiens et détenus se retrouvent face à face, leur relation s’individualise. Dans ce contexte, il est
essentiel pour eux de négocier, d’échanger avec les détenus, ils dialoguent, rendent service, apaisent. Cette attitude est indispensable au maintien de l’ordre dans la détention.
Dans le cadre de notre analyse, deux formes d’échanges ressortent. D’une part, se retrouve
une entente formelle consistant en des relations de donnant-donnant. D’autre part, se manifeste
un échange informel se présentant sous la forme de discussions et de plaisanteries.
Formes de l’échange
En raison de leur rôle de premier plan, les membres du personnel de surveillance ont une mission d’informateurs et de gestionnaires de la vie quotidienne. S’ils peuvent accomplir cette mission de façon très succincte, les gardiens peuvent également s’impliquer dans celle-ci et rendre
service aux détenus en prenant le temps de les informer complètement et de façon claire sur des
éléments essentiels pour une personne incarcérée. Ils vont ainsi expliquer à un détenu quels sont
les délais d’attente pour sa demande de transfert, ou encore quelles conditions il doit remplir pour
obtenir des visites familiales privées, notamment après avoir perdu cet accès pour avoir
consommé de la drogue. Ils peuvent également émettre des recommandations positives à l’égard
d’un transfert ou d’une permission de sortir, recommandation qui peut, même si le professionnel
à qui elle s’adresse reste le seul décideur, à tout le moins le sensibiliser aux problèmes du détenus.
Parallèlement, la survie dans les établissements pour une personne incarcérée passe par un minimum de trafic. Qu’il s’agisse de détenir de la levure – pour la vente de pizzas à ses codétenus ou
pour la fabrication de broue
[9] – de posséder de la drogue – pour soi ou pour un codétenu –, de garder de nombreux paquets de tabacs – pour jouer aux cartes ou pour payer ses dettes – toutes ces
possessions sont formellement interdites et strictement limitées. Compte tenu du fait que les gardiens disposent d’une certaine marge de manœuvre face aux règlements, ils peuvent manifester
une grande tolérance, qu’il s’agisse d’autoriser à prendre un café avec un codétenu d’une autre
rangée, à rapporter de la « gaffe
[10] » de cuisine ou des ateliers, à rester au soleil dans la cour en
dehors des heures d’activités libres, ou même à fumer un joint dans sa cellule. Les détenus ont
alors tout intérêt à être informés lorsqu’une fouille – de cellule, de la salle commune ou générale
– est en passe de se produire, ce que font certains membres du personnel de surveillance.
De leur côté, les détenus, étant ceux de qui dépend le bon ordre, détiennent les moyens permettant d’assurer ou non le calme et la tranquillité au sein des différents secteurs. Ils peuvent
alors rendre service aux membres du personnel de surveillance en se conformant aux règles de
l’établissement et en acceptant le système. Ils adoptent alors un comportement tranquille, évitent les situations conflictuelles avec leurs codétenus, et respectent les normes implicites – s’ils
consomment des substances illicites c’est dans leur cellule en évitant les débordements, s’ils
font de la gaffe c’est de façon discrète et en petite quantité. Certains d’entre eux, bénéficiant
d’un « statut » parmi la population carcérale, notamment les leaders de rangées, utilisent celui-ci pour inciter leurs pairs à faire comme eux et se tenir relativement tranquilles. Dans ce
contexte, la tolérance du gardien amène le détenu à rester tranquille et réciproquement, le
conformisme d’un détenu engendre chez le surveillant une attitude de souplesse et de coopération. Ainsi, un membre du personnel de surveillance verra avec satisfaction le transfert d’un
leader de rangée repoussé – volontairement – de quelques jours au moment de fêtes de Noël.
Comme ça, ça garantit la tranquillité pour les fêtes. Ça prend beaucoup de temps avant qu’un
leader positif comme celui-là soit installé dans une rangée (surveillant de 2e niveau, unité de
vie). De même, face à des troubles persistants, trafics, forte consommation de broue ou de
drogue, tensions, les membres du personnel demandent à un des détenus de la rangée, très bien
perçu par ses pairs en raison de son affiliation au crime organisé, de devenir leader de rangée de
façon à ce qu’il règle ce problème. L’obligation de maintien de l’ordre et de prévention des
troubles dans la détention implique, pour les gardiens, de connaître les détenus et de savoir
exactement ce qui ce passe. Cette connaissance du milieu passe par l’observation des faits et
gestes des personnes incarcérées, mais elle passe également par le recours à des informateurs.
Ces personnes, situées au premier plan pour leur fournir un certain nombre de renseignements
– entre autre, mésententes entre détenus, trafics, gaffe, détention d’armes –, leur permettent
ainsi d’éviter de se retrouver dans une situation où, en raison de perturbations importantes, la
qualité de leur travail serait remise en cause.
Fouille dans une unité de vie à la suite d’une information selon laquelle un des détenus
de la rangée avait été payé par ses pairs pour faire de la broue. Un tiroir rempli de liquide
est effectivement trouvé et le détenu sanctionné.
Par ailleurs, vivant côte à côte dans un milieu clos et parfois durant de longues années, une
relation d’écoute peut se nouer entre gardiens et détenus. Physiquement proches et matériellement au courant de leur passé en raison de leur accès aux dossiers, les membres du personnel de
surveillance connaissent intimement la vie des détenus, aussi bien à l’intérieur des murs qu’à
l’extérieur. Lorsque certains d’entre eux rencontrent des difficultés, divorce, deuil, solitude,
maladie, mésentente avec un autre membre du personnel, ils peuvent alors leur apporter un soutien moral. Celui-ci se manifeste à travers une discussion intime dans la cellule du détenu, une
conversation dans le bureau des gardiens, des plaisanteries dans les couloirs ou les salles communes pour détendre l’atmosphère. Il peut également s’exprimer à travers une souplesse dans
l’accomplissement de leur mission, tel laisser un détenu dormir et manquer l’atelier à la suite
d’un deuil d’un parent éloigné. De leur côté, les détenus peuvent également développer une certaine complicité avec les membres du personnel, leurs racontant leurs déboires personnels,
s’installant pour fumer une cigarette avec eux, plaisantant sur leur passage, leur prêtant le journal. Un rapport de bonne entente, voire de complicité, se met alors en place entre eux.
Après-midi dans une unité de vie. Au cours d’une discussion entre deux détenus et les
deux surveillants en charge dans leur bureau (surveillant de 1er niveau et surveillant de 2e
niveau, unité de vie), un des détenus se met à chanter et à danser.
Contexte de l’échange
Si l’échange de bons procédés est essentiel pour le maintien de l’ordre en détention, celui-ci ne survient que dans un contexte particulier. Ces relations sont totalement exclues des lieux
« publics » et, si elles apparaissent dans les espaces « privés », c’est de façon rare, discrète et
avec des personnes, membres du personnel ou détenus, très bien perçues par les autres. Compte
tenu de la méfiance et de la tension qui règnent dans les établissements carcéraux, les relations
de coopération, d’échange d’informations ou de complicité s’exprimeront principalement dans
les lieux « mixtes » dans lesquels l’apparence de transparence, liée aux possibilités d’écoute des
conversations, ne donne pas prise à la suspicion si ces relations restent limitées.
Réciprocité
La relation d’échange est réciproque. D’une part les deux groupes étant interdépendants,
chacun dispose de moyens, de monnaie d’échange, face à l’autre. D’autre part un service rendu
suppose implicitement une réaction parallèle. Chacun s’attend à ce qu’en face, son interlocuteur respecte l’échange. L’idée est qu’il m’en doit une (surveillant de 2e niveau, unité de vie).
Cette réciprocité peut se manifester à travers une attitude de reconnaissance. Un membre du
personnel de surveillance ayant laissé un détenu seul avec sa conjointe, ce qui est interdit, au
moment d’un accompagnement à l’extérieur, raconte que par la suite ce détenu lui en a été
extrêmement reconnaissant et l’en a remercié à plusieurs reprises. Maintenant je l’ai dans la
poche (surveillant de 2e niveau, unité de vie). Elle peut également être prise en compte à plus
long terme, le service rendu représentant une garantie sur l’avenir. Ainsi, un membre du personnel considère que le fait de connaître intimement un détenu et de savoir les noms de son
épouse et de ses enfants lui permettra, en cas de troubles et de violence, de calmer la personne
en lui rappelant qu’elle a une famille. Cette réciprocité ressort également à travers certaines
demandes concrètes. Dans le cadre de celle-ci les protagonistes s’attendent à ce que leur interlocuteur réponde favorablement à leurs besoins en raison justement de leur attitude. Ainsi, le
leader d’une rangée peut, en contrepartie du calme qu’il maintient dans la rangée, solliciter
directement un surveillant pour le changement d’unité de vie d’un nouveau détenu fraîchement
débarqué et qui se révèle source de troubles.
II. Enjeux et impact de ces relations sur l’univers carcéral
Nous nous trouvons actuellement dans un contexte où les sociologues ont parlé de l’effritement du caractère totalitaire des institutions carcérales (Stastny, Tyrnauer, 1982; Lemire,
1990), en raison de l’immixtion de différents acteurs extérieurs dans les décisions prises par les
autorités pénitentiaires. Les interventions des tribunaux comme les moyens d’actions des détenus en cas de non-respect de leurs droits se sont multipliés (Lemonde, 1990). Parallèlement, est
apparu le professionnel qui a pris un rôle d’acteur-clé dans le déroulement des sentences d’emprisonnement (Lemire, 2000). Enfin, les membres du personnel de surveillance se trouvent
confrontés à un rôle complexe, ambigu, peu reconnu dans l’exercice duquel ils sentent leur
position d’autorité menacée (Hepburn, 1989; Crouch, 1995). L’ensemble de ces éléments joue
un rôle dans la relation entre gardiens et détenus.
Nous venons de voir que les relations qui se nouent entre membres du personnel et détenus
se révèlent, à l’analyse, complexes et diversifiées. Si l’antagonisme de base fait que de prime
abord ces deux groupes se retrouvent chacun d’un côté d’une frontière et évitent les rencontres,
les obligations liées au partage d’une vie collective amènent le développement de relations
variées. Les questions qui résident derrière l’instauration de telles variations dans ces relations
sont celles des enjeux sous-jacents et de l’impact de ces dernières sur le milieu carcéral actuel.
1. Enjeux
Compte tenu des sentiments de perte de pouvoir et de dévalorisation que ressentent les
membres du personnel de surveillance, ceux-ci tendent à développer des stratégies de valorisation qui passent par la mise en valeur d’une mission – surveillance ou aide à la réinsertion
sociale – plus qu’une autre (Vacheret, 2001). Ce choix réalisé ainsi amène au développement de
relations différentes avec les détenus.
De leur côté, les détenus adoptent différents rapports à la prison. Goffman (1961/1968) a
analysé le processus de dépersonnalisation lié à l’institutionnalisation. Aujourd’hui toutefois,
force est pour nous de constater que l’amélioration des conditions matérielles de détention
comme la reconnaissance des droits des personnes incarcérées tendent à restreindre ce processus de perte d’identité et permet aux personnes incarcérées de conserver une certaine cohérence
identitaire entre le dehors et le dedans (Chantraine, 2000). Les relations qu’elles nouent alors
avec les membres du personnel de surveillance sont des moyens pour elles de conserver une
certaine identité et reconnaissance à leurs propres yeux (Hattem, 1991; Rostaing, 1997). Ainsi,
les détenus développent des stratégies d’adaptation au milieu et réalisent des tentatives d’appropriation d’un certain contrôle de leur vie qui sont les manifestations de la recherche d’une
identité personnelle.
Fondements du conflit
Dans le cadre de la relation conflictuelle, nous avons vu qu’il s’agissait d’exercer une pression sur l’adversaire de façon à montrer sa suprématie ou à tout le moins, à perturber le plus
possible l’autre en le confrontant. Dans ce contexte, la distance entre les deux groupes,
membres du personnel et personnes incarcérées, est très grande. L’intérêt qu’il est possible d’en
retirer est alors multiple.
Se positionner dans le cadre d’une relation conflictuelle est une façon pour les surveillants
de se valoriser et de mettre en avant leur force de caractère. Certains membres du personnel
reconnaissent avant tout avoir un rôle de contrôle. Leur rapport à la prison prend alors la forme
d’un rapport de maintien de l’ordre par le recours aux moyens de coercition et de surveillance
mis à leur disposition par l’institution. Le bon ordre dans le secteur dont ils sont responsables
passe par l’affirmation de leur force, qu’elle soit physique, ils disent être des vrais hommes, des
durs, qui ont une colonne, ou qu’elle soit liée à leur tempérament – ils disent avoir une force de
caractère importante et considèrent qu’ils ne s’en laissent pas conter. Pour eux, les détenus sont
avant tout des bagnards, des manipulateurs. Il leur faut donc non seulement ne jamais leur faire
confiance, mais encore toujours être en situation de contrôle. Aucune tolérance ou souplesse
n’est alors admise. Les règlements sont appliqués fermement, les fouilles sont réalisées avec
minutie et les moindres incartades – gaffe, trafic, retard au travail – sont sanctionnées. Leur valorisation dans l’exercice de leurs tâches passe alors par la constitution d’un rapport conflictuel avec
les détenus. Plus le conflit va être manifeste, plus ils vont se reconnaître dans leur travail. Parallèlement, l’instauration d’une relation conflictuelle leur permet d’être reconnus par certains de leurs
pairs. Les prisons s’avérant être des univers coercitifs dans lesquels, par définition la population
incarcérée étant là contre son gré, il y règne toujours un risque de trouble. Les membres du personnel tendent alors à appréhender les débordements et les gestes que pourraient poser les détenus
face à eux. Tenir tête à certains d’entre eux, agir de façon coercitive, leur permet alors de se faire
une place parmi les membres du personnel, qui reconnaissent ce type d’intervention. Enfin, pour
les surveillants c’est une façon de se sentir davantage en contrôle de la situation et en position de
domination face aux détenus. Se placer dans un rapport conflictuel est, pour eux, une façon de
déstabiliser les personnes auxquelles ils font face, tout en exerçant une forte pression sur elles.
Il ressort, à travers les analyses qui ont été réalisées sur le monde des détenus, que les personnes incarcérées tendent à adopter une identité spécifique en raison de la stigmatisation dont
ils font l’objet. Certains analysent la constitution de cette identité collective comme prenant sa
source dans les difficultés de l’incarcération. Clemmer (1970) évoque un phénomène de prisonnierisation par lequel les détenus développent des comportements de survie. Sykes (1958)
mentionne l’existence d’un code de valeurs commun né des privations auxquelles ils sont soumis. Enfin, pour Goffman (1961/1968) la réclusion vécue par les détenus engendre un processus de perte d’identité qui tend à les conduire à adopter une identité de reclus. D’autres, évoquent l’importation derrière les murs de valeurs délinquantes développées à l’extérieur. Ainsi,
Jacobs (1974b) analyse l’adaptation des détenus au monde carcéral à partir d’une identification
à un groupe organisé de pairs délinquants. Si, à l’heure actuelle ces phénomènes sont moins
marqués (Chantraine, 2000), il reste qu’un certain nombre de personnes incarcérées vont se
reconnaître à travers une identité soit de détenus – théorie de la privation développée par
Sykes – ; soit de délinquants – théorie de l’importation développée par Jacobs –, et se valoriser
à travers elle. Rejetant totalement le système, notamment leur position de dominés, ils adoptent
un comportement conflictuel de façon à réduire leur sentiment de soumission et de perte de
contrôle de leur vie. En confrontant les membres du personnel de surveillance, ils tentent de
s’approprier de nouveau certains éléments de leur vie ou à tout le moins d’avoir un sentiment de
domination même partiel. La relation conflictuelle développée avec un surveillant montre aussi
l’adhésion au code selon lequel il ne faut pas frayer avec l’ennemi(Sykes, Messinger, 1970). Le
conflit est également une façon pour eux de se faire une place parmi leurs pairs. En effet, le fait
de se placer en opposition avec les membres du personnel de surveillance permet de montrer
son refus du système et sa force de caractère en raison des risques encourus.
Il reste que, si la relation conflictuelle permet de tirer certains avantages, le développement
de celle-ci n’est pas toujours pertinent. D’une part, avant d’engendrer un conflit, les risques de
celui-ci sont évalués. Ainsi, face à certains détenus haut placés dans la hiérarchie des détenus, et
qui de toutes façons n’ont eux-mêmes aucun intérêt au conflit, leur place étant d’ores et déjà établie, les surveillants éviteront de développer des relations conflictuelles. Ils éviteront également
de se positionner dans cette relation dans les lieux « publics », le danger d’un mouvement de
foule étant par trop important. De fait, la majorité des conflits survient avec des jeunes détenus
ancrés dans le milieu délinquant, des petits punks, ayant une place à se faire et tout à prouver.
Fondements de l’échange
Si le conflit peut être un mode relationnel particulièrement avantageux, la relation
d’échange se révèle également source d’avantages pour certains membres de chacun des
groupes. Dans le cadre de l’étude de cette relation, nous avons vu que celle-ci consiste en un jeu
d’échange réciproque à travers lequel chacun des protagonistes tente d’obtenir de l’autre certains bénéfices. Dans l’instauration d’une relation d’échange entre les deux groupes, surveillants et détenus, la distance est la moins marquée. Par ce fait même, il est possible d’en retirer plusieurs gains.
Compte tenu du fait qu’un certain nombre de membres du personnel de surveillance se
reconnaissent à travers leur mission d’intervenant en réinsertion sociale, développer des relations d’échange avec les détenus est une façon pour eux de se valoriser dans cette mission.
L’écoute et l’attention dont ils font preuve, sont autant d’éléments qui leur permettent d’acquérir une bonne connaissance de la personne incarcérée et de s’attribuer un caractère utilitaire
dans les évaluations qui sont réalisées. Ce sentiment de valorisation par l’échange s’accentue
également avec la reconnaissance que ce type de relation fait naître chez les personnes incarcérées. En effet, la souplesse dans l’application des règlements est une façon de se faire bien voir
des détenus et d’obtenir une place au sein de ce groupe. Le message selon lequel « il est correct » circule ainsi parmi les détenus et attribue une certaine valeur aux membres du personnel
reconnus. À l’instar de ce qui a déjà été énoncé par Sykes (1958) et Jacobs et Kraft (1978), être
vu comme un good Joe reste une qualité importante pour plusieurs surveillants. La relation
d’échange est par ailleurs un moyen pour les membres du personnel de surveillance d’obtenir le
calme dans les unités de vie sous leur responsabilité. En effet, la négociation est le seul moyen
d’éviter les débordements que trop de pressions risquent d’engendrer (Sykes, 1958; Chauvenet
et al., 1994). Les surveillants qui entretiennent une relation d’échange détiennent entre leurs
mains des outils pour faire diminuer les tensions et pour maintenir le calme. Enfin, le développement de ce type de relation est également un moyen de se protéger face aux éventuels problèmes futurs. L’idée derrière la discussion et l’écoute est, pour le surveillant, qu’en cas de
troubles, la violence des détenus ne sera pas dirigée contre eux.
De leur côté, les détenus peuvent également retirer des avantages importants dans la mise
en place d’une relation de négociation. À l’heure actuelle où le déroulement des sentences d’incarcération se fait selon un système de privilèges, système nananes ou système bonbons, dans
lequel beaucoup d’avantages liés au déroulement de la sentence peuvent être obtenus, le fait de
se conformer aux règlements et aux programmes imposés peut conduire les détenus à obtenir
un transfert dans un établissement à sécurité moins élevée, des visites familiales privées, voire
même des permissions de sortie ou une libération anticipée. Une telle relation leur permet de
vivre alors leur détention de façon moins difficile, en entretenant l’espoir d’une incarcération
moins coercitive ou de contacts plus étroits avec leurs proches. Par ailleurs, le fait de jouer le
jeu de l’institution et de développer des relations privilégiées avec certains membres du personnel permet aux personnes détenues de se valoriser en tant que personne plus qu’en tant que
détenu. La relation d’échange fait en sorte qu’ils acquièrent une identité individuelle aux yeux
des surveillants et une existence en tant que personne avec un passé et un avenir. C’est également une façon pour les détenus de vivre leur détention au quotidien d’une façon plus souple.
En entretenant des relations d’échange avec les membres du personnel de surveillance ils peuvent espérer obtenir certains avantages concrets dans leur unité de vie, entre autres plus de
calme, moins de fouilles ou des fouilles respectueuses ou encore moins de pressions. La souplesse des gardiens leur permet de survivre en pouvant faire de la gaffe, en pouvant aller boire
un café dans une autre rangée, voire fumer tranquillement leur joint dans leur cellule.
Ce mode relationnel toutefois ne survient pas entre tous les acteurs du milieu. Compte tenu
du contexte actuel les surveillants ont peu de monnaie d’échange vraiment intéressante et il
réside toujours un certain danger dans la mise en place de telles relations. Ainsi, les détenus leaders disposent de bien plus d’avantages en négociant avec la direction des établissements, qui
elle-même y trouve son profit
[11]. De même elle survient essentiellement avec les membres du
personnel de surveillance particulièrement bien perçu par la population carcérale. Elle apparaît
également davantage avec les personnes incarcérées les moins criminalisées ou des leaders de
moindre envergure, qui, n’ayant pas accès à la direction, tirent alors certains bénéfices de la
part des surveillants.
Équilibre relationnel
Il ressort de l’analyse de nos données que les relations dans le milieu carcéral sont les manifestations de la présence d’un savant équilibre entre conflit et échange. Cet équilibre s’appuie
sur la réciprocité des relations et sur le parallélisme qui existe entre les deux groupes.
Les acteurs équilibrent leurs recours à ces différentes formes de relations en raison du fait
que l’abus d’une des relations est source de danger. Un détenu qui joue trop avec le conflit peut
se retrouver condamné à l’isolement cellulaire ou transféré dans un établissement à sécurité
plus élevée. Il peut également se voir rejeté par ses pairs en raison des pressions que son comportement engendre de la part des membres du personnel, pressions qui peuvent atteindre également ses pairs. Il enfreint alors la règle selon laquelle il ne faut pas rendre l’emprisonnement
plus difficile pour les autres. Par ailleurs, si le détenu négocie trop, il peut se retrouver face à
des codétenus particulièrement hostiles et méfiants, le soupçonnant de délation, qui lui feront
comprendre qu’il a abusé de la situation. Il risque également de perdre tous les avantages de
l’échange en demandant trop de choses aux membres du personnel. De leur côté, les membres
du personnel de surveillance doivent également savoir doser leurs actions. Trop de coercition
peut engendrer des actions collectives de la part des détenus qui subissent trop de pression et
amener des critiques et contestations non seulement de la part de leurs pairs qui craignent les
réactions, mais encore de la part des supérieurs hiérarchiques ou des instances extérieures qui
reçoivent des plaintes émises par les détenus. De même, trop de négociations peut conduire les
détenus à dépasser les limites de la tolérance dans leurs comportements.
Parallèlement, à l’intérieur des établissements les formes de relations s’équilibrent entre le
conflit et la négociation. Si certains acteurs privilégient une forme plus qu’une autre, les deux
cohabitent toujours à l’intérieur des pénitenciers. L’échange est un mode relationnel indispensable. Toutefois, de la même façon que la seule coercition est impossible en raison des révoltes
qu’elle risque d’engendrer, la seule négociation est impossible.
Ainsi, plus l’institution est coercitive, plus pour les membres du personnel, la population
incarcérée va être considérée comme potentiellement dangereuse, et par-là même générer de la
crainte et de la coercition (Ben-David, Silfen, Cohen, 1996). De leur côté, plus l’institution va
être coercitive, plus il va être important pour les détenus de développer leur image d’hommes
forts aux yeux de leurs pairs. Le conflit va alors être beaucoup plus mis en avant, entretenu et
valorisé par les deux parties. Dans ces lieux, la tolérance et la souplesse sont beaucoup moins
bien perçues par les collègues de travail et le danger d’être considéré comme un délateur est
plus important pour les détenus, la négociation prend alors une forme discrète.
A contrario, dans les établissements les moins coercitifs la relation d’échange et de négociation est dominante. En effet, les avantages à retirer d’un échange avec les surveillants sont
nettement plus importants pour les détenus dans un établissement à sécurité minimum en raison
du fait que la sortie est très proche et que de nombreuses possibilités de contacts avec l’extérieur leur sont offertes. Il est donc primordial pour eux de négocier avec les membres du personnel de surveillance et ce d’autant plus que, face à ce genre de pratiques, le danger est de
moindre importance. De leur côté, les gardiens tirent plus de bénéfices à entretenir cette forme
de relation dans un contexte moins coercitif car ils ont davantage de moyens pour le faire et plus
de reconnaissance. Le groupe des détenus étant considéré comme présentant de faibles risques,
la pression à la coercition est moins forte. Ils tendent alors à privilégier cette forme de relation.
2. Impact de ces relations sur le milieu
Compte tenu de la réciprocité des relations ainsi nouées et de leurs variations dans l’espace
et dans le temps, la présence de celles-ci ont un impact conséquent sur l’univers carcéral. D’une
part, nous l’avons vu, celui-ci se retrouve fondé sur un équilibre relationnel instable mais essentiel entre conflits et échange. D’autre part, il s’appuie sur une réciprocité entre membres du personnel et détenus, réciprocité qui, si elle ne modifie pas le caractère intrinsèque des pressions
subies par les détenus, modifie l’origine de celles-ci. Enfin, ce type de relation engendre solitude et atomisation en raison du fait que le choix relationnel, s’il se fait en fonction du groupe
d’appartenance, n’est jamais soutenu par l’ensemble du groupe. Ce sont donc des relations
individuelles de personne à personne qui se mettent en place et l’absence de soutien corporatif
crée un éclatement des groupes.
Rapport de forces
Les interactions entre gardiens et gardés ont été le plus souvent analysées sous la forme d’un
rapport de force déséquilibré prenant sa source dans la structure des institutions carcérales.
Sykes (1958), le premier, a analysé cette notion. Selon lui, en cumulant les fonctions législatives,
judiciaires et exécutoires, les membres du personnel de surveillance disposent du monopole de
la coercition qui s’exprime à travers leur pouvoir de récompense et de sanction. En raison de
cette situation, les détenus sont soumis au pouvoir discrétionnaire de leurs gardiens. Celui-ci se
fonde sur deux éléments, l’incertitude des gardés et la liberté d’action laissée aux gardiens. Ne
pouvant pas savoir à l’avance quelle sera l’attitude du gardien, celle-ci dépendant à la fois de la
personne et du contexte, les détenus se retrouvent dans une situation relativement floue et
instable (Goffman, 1961/1968; Hattem, 1991; Chauvenet et al., 1994; Chauvenet, 1996;1998).
Cette situation de contrôle est d’autant plus importante que l’ensemble des activités quotidiennes est géré par les mêmes gardiens. Les détenus semblent alors soumis à un pouvoir total.
L’organisation pénitentiaire enveloppe l’ensemble de la vie du détenu, le soumettant à un rapport de pouvoir unique et toujours dans le même sens (Syr, 1992,281). Toutefois, dès les premières analyses, certains auteurs (Sykes, 1958; Jacobs, Retsky, 1975; Chauvenet et al., 1994)
ont montré que ce rapport de force était limité par la dépendance des gardiens face aux détenus.
De plus, la capacité de résistance des personnes incarcérées face aux ordres est renforcée par le
caractère imprévisible de leur comportement, c’est le détenu qui crée l’événement, qui en a l’initiative (Chauvenet, 1996,53). L’ignorance dans laquelle se trouvent les gardiens engendre alors
une appréhension du comportement que va adopter le détenu. Cette peur des surveillants fonde
la force des gardés. Pour accomplir leur mission, les gardiens doivent alors trouver le moyen
d’appliquer les règlements avec souplesse et trouver un terrain d’entente avec les gardés. Cette
coopération des détenus avec les membres du personnel de surveillance a été analysée (Chauvenet, 1996;1998; Benguigui, 1997) comme un échange de services mutuels, de don et de contre-don permettant la stabilisation des relations et la pacification de cet univers.
La présence des diverses formes de relation comme leur caractère de réciprocité démontre
que le rapport de force au sein des établissements carcéraux est lui aussi réciproque, même s’il
est déséquilibré. En effet, face aux membres du personnel de surveillance les détenus aujourd’hui disposent de possibilités d’exercer une pression sur eux et détiennent certains moyens
d’échanges.
Dans le cadre de la relation de négociation, les surveillants sont dépendants des détenus par
le fait même que le maintien de l’ordre ne peut pas être obtenu sans leur collaboration. Cette
situation fournit donc certains moyens aux détenus pour obtenir des conditions de détention
plus supportables. Ils peuvent alors obtenir une marge de manœuvre quant à la vie de leur rangée, réussir à établir un équilibre de tolérance, voire dans certains cas s’organiser pour être
sinon seuls dans leur cellule, au moins avec une personne de leur choix. Cette marge de
manœuvre va être d’autant plus grande qu’ils seront des détenus considérés au sein de l’établissement. La position de leader, que ce soit en raison de leur implication dans des regroupements de détenus, comité des détenus ou groupe vie, ou en raison du délit qu’ils ont commis,
notamment les auteurs d’homicides à l’endroit des policiers, fait que les membres du personnel
sont plus prêts à négocier avec eux.
La relation d’échange est également une façon pour les détenus d’acquérir une certaine marge
de manœuvre face au déroulement de leur sentence. L’échange étant basé sur la réciprocité, la
fourniture de certains services, notamment d’informations – dénonciations des trafiquants de
drogue par exemple –, peut avoir une influence sur les recommandations qui seront faites à leur
égard. Ainsi, même si les membres du personnel n’ont qu’un pouvoir de recommandation, ils
peuvent user de leur influence pour inciter un professionnel à accorder certains avantages.
Par ailleurs, dans le cadre de la relation conflictuelle, les personnes incarcérées exercent
une pression sur les membres du personnel de surveillance, pression qui tend à rééquilibrer au
moins partiellement les rapports de force. Les possibilités de porter plainte auprès du supérieur
direct, de saisir des instances extérieures ou de faire intervenir son avocat au moment d’une
audience du tribunal disciplinaire sont des façons de placer un membre du personnel de surveillance sur la sellette, dans une position relativement inconfortable en raison du contrôle qui
est alors fait de son travail et sur ses pratiques.
Enfin, dans ce contexte, il faut également tenir compte du caractère imprévisible de la relation, imprévisibilité liée aux perceptions et aux lieux dans lesquelles elle s’établit. Il est ainsi
fort possible que deux personnes qui tendent à privilégier la négociation se retrouvent en conflit
simplement parce que leur relation survient dans une rangée face à d’autres acteurs du milieu.
De même, deux personnes qui privilégient le conflit, peuvent toutefois se retrouver dans une
situation de négociation, notamment lors des sorties à l’extérieur de l’établissement. Cette
imprévisibilité jointe à la peur de l’autre, la peur étant un élément important dans les institutions carcérales (Ben-David et al. 1996; Chauvenet, 1996), ajoute au caractère réciproque du
rapport de force. Chacun des protagonistes joue avec la peur qu’il exerce sur l’autre, peur des
représailles pour les détenus, peur de l’émeute pour les surveillants.
Il faut ajouter à ces dimensions le fait qu’à l’heure actuelle les membres du personnel de surveillance se retrouvent dans une position de perte de pouvoir au profit des acteurs professionnels.
Sans nier l’existence d’un réel pouvoir exercé par les gardiens, notamment à travers leurs possibilités de recours à l’arbitraire, celui-ci semble plus réciproque. En effet, les transformations du
milieu ne fournissent pas réellement aux surveillants les moyens d’assumer leur rôle d’intervenant en réinsertion sociale (Vacheret, 2001). Ils ne peuvent donc pas prendre le rôle d’expert qui
leur procurerait, selon Hepburn (1985), une meilleure assise face aux détenus, alors même que,
pour cet auteur, la coercition ne semble pas être une bonne méthode pour acquérir du pouvoir sur
les personnes incarcérées. Le contexte actuel semble alors accorder davantage de moyens d’action aux détenus et semble rééquilibrer le rapport de force au détriment des gardiens. Ainsi, bien
que la pression exercée sur les personnes incarcérées reste très présente, elle prend sa source dans
l’ensemble du système de gestion des sentences plus qu’à travers les actions des surveillants.
Atomisation
Dans le cadre des interactions décrites précédemment, chacun des protagonistes attribue à
son adversaire des caractéristiques précises, qui ne sont pas interchangeables. S’il noue des
relations d’échange c’est parce qu’il le considère comme « correct », à l’écoute et utile. S’il
noue des relations conflictuelles c’est parce qu’il veut se placer dans un rapport d’hostilité en
raison de ces caractéristiques considérées comme incorrectes. Apparaissent alors des relations
atomisées d’individu à individu.
Par ailleurs, les relations nouées n’engagent que la personne qui les instaure. Dans le cadre
de notre analyse, la frontière liée à l’antinomie fondamentale entre les membres des deux
groupes reste très présente. Quelles que soient les relations qui se développent entre chacun des
acteurs celles-ci sont marquées par la méfiance. L’échange est considéré avec suspicion et le
conflit est craint. Ainsi, si un détenu qui agit de façon hostile face à un membre du personnel
acquiert une certaine notoriété dans l’établissement et voit certains de ses actes encouragés par
l’ensemble de la détention, il reste qu’il est le seul et unique responsable de ses actions. En cas
de troubles il sera le seul puni. Par ailleurs, son comportement pouvant engendrer des répliques
générales de la part des membres du personnel – fouille générale, compte beaucoup plus long
que nécessaire, il sera alors sanctionné par ses pairs. Il en est de même pour les membres du personnel qui verront leurs pratiques contestées par leurs collègues s’ils mettent trop de pression
dans une rangée. Quant à la relation d’échange, non seulement elle tend à faire naître de la suspicion dans l’esprit des acteurs du milieu, mais encore elle ne permet, dans la plupart des cas,
que de tirer des profits purement personnels. De plus, comme chacun des acteurs tend à privilégier une forme de relation plus qu’une autre, chaque type de relation est contesté par une partie
des membres de son groupe d’appartenance. Cette absence de soutien de la part des autres
membres du groupe fait qu’il y a alors éclatement et solitude, éclatement des groupes comme
des relations, dans un contexte où les rapports entre gardiens et détenus varient selon l’intérêt
que chacun peut retirer de la situation et selon les personnes impliquées dans la relation.
L’éclatement des groupes amorcé par le développement des droits, les transformations du
rôle des gardiens et le modèle d’individualisation de la peine, est renforcé par le type de relations qui se nouent dans un tel univers. Si le groupe peut encore exister, c’est dans certains cas
spécifiques telle l’entente entre membres d’un groupe pour régler son compte à un membre du
groupe adverse – détenus d’une rangée qui vont s’entendre pour harceler un gardien considéré
comme trop conflictuel, membres du personnel qui vont s’entendre pour harceler un détenu
perçu comme insupportable. Mais cela reste des ententes momentanées.
Cette situation a plusieurs conséquences sur le milieu carcéral. D’une part les gardiens
comme les détenus, en raison de l’atomisation des relations se retrouvent encore plus dans un
univers où ils ont du mal à se retrouver et à ressentir un sentiment d’appartenance au groupe
auquel ils appartiennent. D’autre part, si les groupes sont éclatés et atomisés, le sentiment de
crainte va s’accentuant car la solitude de chacun est très forte.
Si la relation entre membres du personnel et détenus est marquée par une certaine distance,
le partage d’un lieu de vie commun amène au développement de deux formes de relations réciproques, relations conflictuelles ou de négociation, variant selon le lieu et les personnes impliquées. Toutefois, quel que soit le modèle relationnel privilégié, la préférence accordée à l’un ou
l’autre dépend de l’intérêt que la personne peut espérer en retirer. Certains vont mettre en avant
leur force de caractère et leur hostilité face au groupe adverse, ils entretiendront alors le conflit.
Pour d’autres, le bénéfice pouvant être retiré de l’autre leur apparaissant plus important, ils privilégieront la négociation. De fait, un équilibre relationnel s’instaure dans les établissements
entre ces différents intérêts.
La présence de ces diverses formes de relations amène à une atomisation des groupes au
sein des établissements. D’une part, la relation est individualisée, elle se noue entre deux adversaires précis dans un contexte particulier. D’autre part, si ces relations restent dominées par
l’appartenance de chacun à un groupe spécifique, elles n’engagent toutefois que les deux personnes impliquées et sont souvent regardées avec suspicion ou appréhension par les autres
membres du groupe.
Cette situation nous amène à constater que la frontière entre membres du personnel et détenus, si elle existe toujours sous une forme parfois très marquée entre certains acteurs, tend à
s’atténuer entre plusieurs surveillants et détenus. En effet, dans le cadre des relations de négociation, une entente réciproque proche d’une relation d’intimité se met en place. La fracture traditionnelle semble alors se restreindre, le conflit est miné par l’éclatement des groupes.
Force est alors pour nous de constater que, dans le contexte actuel, où notamment les détenus disposent de moyens d’action formels contre les membres du personnel – plaintes, recours
à l’avocat, recours aux organismes extérieurs de défense de leurs droits – et où le professionnel
responsable de la gestion de la sentence a pris une place grandissante, le rapport de force entre
gardiens et gardés s’est modifié.
Les membres du personnel de surveillance ont alors sans doute beaucoup plus d’avantages à
se positionner en relation de négociation avec les personnes détenues, sans toutefois que le système leur donne réellement des moyens d’action dans ce domaine. Et comme les actions coercitives sont moins pertinentes, le surveillant apparaît comme un des perdants de cette situation.
Cette situation ne permet toutefois pas de dire que les détenus ont gagné au change. S’ils ont
aujourd’hui des moyens de défense, ils se retrouvent sous une nouvelle forme de soumission,
contrôlée par les professionnels agents de libération conditionnelle, soumission face à laquelle
il disposent de très peu de moyens d’action.
Cette situation fait qu’à l’heure actuelle le milieu carcéral est encore un monde de solitude
dans lequel la cohésion interne des groupes semble bien peu présente. La reconnaissance dans
un groupe d’appartenance, partageant une communauté d’esprit ne se retrouve pas. Chacun
apparaît très isolé. L’absence de solidarité, la méfiance, la peur, le sentiment de perte de pouvoir
et l’incertitude amènent alors une appréhension plus forte face au déroulement de la vie dans
les établissements.
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[*]
La recherche qui fait l’objet de cet article a été réalisée avec le soutien du Service Correctionnel du Canada. Les
résultats présentés n’engagent toutefois que l’auteur de l’article.
[**]
Université de Montréal. L’auteure remercie Guy Lemire et Mylène Jaccoud pour l’aide et l’encadrement qu’ils lui
ont apportés dans la réalisation de cet article.
[1]
Dans le cadre de cet article nous utiliserons indifféremment le terme de surveillants, membres du personnel, de surveillance, ou gardiens.