2002
Déviance et Société
Quelle individualisation des droits à la protection sociale ?
Le cas de la retraite des femmes
A. Lechevalier
[*]
Centre Marc Bloch Schieffbauerdamm 19 D-10117 Berlin lar@cmb.hu-berlin.de
Comme le souligne dans son texte M. Autès, une des principales difficultés des politiques
publiques contemporaines en matière de protection sociale tient à la définition de l’ayant-droit,
qui peut être l’individu lui-même, ou à une notion plus collective comme la famille ou le
ménage. Or le choix en matière d’aide sociale ou, plus largement de droit au revenu, entre un
droit purement individuel et un droit référé à la situation familiale des personnes, est un enjeu
considérable pour le modèle social européen.
De ce point de vue, le système français de protection sociale participe de deux logiques,
une logique de droits individuels (comme l’assurance-chômage) et une logique de droits familiarisés (pour toutes les prestations assises sur la reconnaissance d’un besoin) (CGP, 2000,
114). Alors que les droits classiques à l’assurance sociale sont, en règle générale, indexés sur
les parcours individuels, d’autres prestations sociales, les minima sociaux ou les droits dits
dérivés, sont en effet construits sur des critères associant le droit de chaque individu aux caractéristiques de son ménage (ressources, composition).
Est-il souhaitable d’aller vers une généralisation de l’individualisation des droits et sous
quelles formes ? Cette individualisation doit-elle être généralisée à l’ensemble des garanties de
revenus, et doit-elle prendre les mêmes formes, quels que soient les risques sociaux ? À l’inverse, le fait de sortir d’une logique de quotient familial (celle qui permet de prendre en compte
le niveau de vie des familles de composition différente) ou de droits dérivés, ne conduirait-il
pas à générer de nouvelles inégalités ? Sous couvert de garantir des droits à une autonomie
financière aux femmes, cette stratégie ne conduit-elle pas à les encourager a contrario, notamment les moins qualifiées d’entre elles, à renoncer à exercer une activité professionnelle ?
Si la question de l’individualisation des droits a déjà été abordée sous l’angle des minima
sociaux dans le cadre des travaux du Commissariat du Plan, centrés pour l’essentiel sur l’engagement au travail selon la configuration familiale, c’est du point de vue des droits à la retraite
qu’elle sera ici formulée. Les débats sur l’avenir des retraites en France, tout entier soumis à la
contrainte de financement, ont conduit à taire d’autres enjeux pourtant également déterminants,
parmi lesquels émergent celui des modalités de la retraite des femmes, à la fois en termes d’inégalités par rapport aux hommes, mais aussi afin de prévenir la réapparition de poches de pauvreté à long terme compte tenu d’un certain nombre d’évolutions d’ores et déjà engagées en
matière de carrière salariale et de revenu.
Dans un contexte de mutations tenant à la place des femmes dans la société, à la croissance
de l’activité féminine et aux transformations des structures familiales a émergé avec une acuité
croissante ces dernières années une réflexion sur ce qui a été consacré en Allemagne sous l’appellation d’une eigenständige Alterssicherung von Frauen, c’est-à-dire de droits autonomes à la
retraite pour les femmes. Dans ce contexte, la finalité d’une réforme serait d’adapter l’assurance
vieillesse à l’individualisation des modes de vie et à la participation croissante, mais inégale, des
femmes à la vie professionnelle, en rompant avec le modèle prévalant à l’origine dans les systèmes contributifs de retraite selon lequel c’est l’homme qui assure l’entretien de la famille par
un travail à temps plein et avec la norme selon laquelle la pension de retraite est uniquement un
acquis personnel (Veil, 2000a). L’idée générale est que la constitution ou l’amélioration des
droits autonomes à la retraite, par opposition aux droits dérivés via la pension de réversion, passe
par une extension et une meilleure valorisation des droits acquis tant par l’activité professionnelle que par l’éducation des enfants, et par la prise en compte des coûts d’opportunité en termes
de carrières salariales que la mise au monde et l’éducation des enfants suscitent.
On s’attachera, dans un premier temps, à replacer la problématique de l’individualisation
des droits à la retraite des femmes dans le contexte plus global des systèmes de protection
sociale et des contratsde couples prévalant en Europe, avant de dresser un panorama des inégalités en matière de retraite entre les sexes et d’évaluer l’ampleur du problème à long terme au
regard des tendances contradictoires que l’on peut anticiper aujourd’hui. Au sein des systèmes
de retraite, un certain nombre de dispositifs visent justement à corriger les désavantages qu’ont
à supporter les femmes en termes de charges familiales et de carrière salariale et à prévenir la
pauvreté des retraitées : les principales évolutions prévalant en ce domaine, aussi bien en
France qu’en Europe, seront ensuite mises en évidence. C’est sur cette base que seront esquissés les principes généraux qui pourraient présider à une réforme.
Type de régimes de protection sociale et de contrat de couple:
la contextualisation de l’individualisation des droits pour les femmes
La question de l’extension de droits autonomes individualisés pour les femmes ne peut être
traitée indépendamment du modèle de protection sociale prévalant dans une société. L’accès
des femmes se fait différemment dans un système universel de transferts sociaux par l’impôt où
les droits sont, de manière générale, accordés sur la base d’une simple condition de résidence,
ou dans un système d’assurance du revenu salarial, où les droits reposent sur l’activité professionnelle ou sur les droits dérivés de celle-ci au sein du ménage. En matière de retraite, les systèmes où prévaut le modèle d’assurance du revenu salarial (Allemagne, Autriche, France, Italie), c’est-à-dire ceux où il existe une équivalence (relative) entre le montant des prestations et
l’effort contributif préalable (le versement de cotisations) ont été construits sur la carrière salariale à plein temps des hommes (male breadwinner), entérinant ainsi la dépendance des
femmes en tant que mère ou conjointe. Il serait toutefois inexact d’en inférer que la question ne
se pose pas – quoi qu’en des termes différents – dans les pays qui connaissent des droits universels, car la retraite de base y est toujours complétée par des régimes d’entreprises ou de
branches fonctionnant par capitalisation (Pays-Bas, Danemark, Suède, Finlande).
Étroitement imbriqué à cette première dimension apparaît être le type de contrat prévalant
entre les couples et, plus généralement, la place dévolue aux femmes dans la société. Si l’activité professionnelle des femmes se développe rapidement partout en Europe, et converge vers
des taux proches de ceux des hommes, le mode d’entrée et d’engagement des femmes dans l’activité (à temps plein ou à temps partiel, dans les divers secteurs économiques, des niveaux
variables de responsabilité, et avec des rémunérations plus ou moins éloignées de celles des
hommes) dépend des formes d’organisation sociale (Fouquet, Gauvin, Letablier, 1999,105).
On peut à cet égard distinguer quatre types de configuration (ibid.): un système nordique,
où le contrat social entre les sexes est établi en référence à une forte autonomie des femmes rendue possible par leur engagement professionnel; un groupe continental (Allemagne, Autriche,
Pays-Bas), où la division des rôles entre conjoints découle d’une affectation des obligations,
économique pour l’homme, d’éducation des enfants et domestique pour la femme; un groupe
insulaire (Royaume-Uni, Irlande) avec des femmes qui ne consacrent du temps (partiel) au travail rémunéré qu’une fois assumées leur tâches domestiques; et un groupe méridional, où la
solidarité familiale, étendue à la parentèle, se traduit par une forte reconnaissance sociale de la
mère et une augmentation tardive des taux d’activité des femmes. Ces différents types de configuration sont fonction, du côté de l’offre de travail, non seulement des infrastructures disponibles en matière de garde d’enfants, de la fiscalité, ou encore, du niveau et du type de prestations familiales, mais aussi, du côté de la demande de travail, de son niveau et de sa structure ou
encore de l’importance du secteur tertiaire (Klammer, 2001).
En couplant le niveau de protection sociale et le rôle dévolu aux femmes au sein des
contrats de couples, on aboutit ainsi à identifier quatre types de configurations de Welfare state
(Trifeletti 1999): les pays nordiques combinent un haut niveau de protection sociale et des
mesures visant à concilier activité et maternité; un modèle conservateur où un haut niveau de
protection sociale est associé à une représentation des femmes qui les privilégie en tant
qu’épouse et mère, qui exercent par défaut une activité à temps partiel (Allemagne, Pays-Bas);
un modèle d’État-providence minimal (Royaume-Uni, mais aussi États-Unis) où la conciliation
entre vie familiale et vie professionnelle est, elle aussi, laissée à l’initiative privée; un modèle
méditerranéen, où un niveau plus faible de protection par rapport au marché est combiné à une
plus forte assignation des femmes à la domesticité.
Comme pour le système de protection sociale lui-même, la France réalise un compromisentre
ces différents modèles associant un haut niveau de protection sociale avec une tension forte entre
le féminisme/individualisme d’une part, le familialisme de l’autre. Il en résulte une politique
publique hybride, qui fait cohabiter la tradition de la protection de la mère au travail, les actions
natalistes et, plus tardivement, les interventions des pouvoirs publics visant à faciliter l’articulation de la vie professionnelle et de la vie familiale des mères, alors que les femmes, qui continuent
à accomplir l’essentiel des tâches domestiques, recherchent en général un travail à temps complet.
Avec un taux d’activité global des femmes de 62%, et de 32% pour le travail à temps partiel en
1998, la France se situe dans la moyenne européenne (avec des taux de respectivement 58 et
33%). Avec 13 points d’écart entre les taux d’activité masculin et féminin, elle est plus proche des
pays nordiques (6 points) que les pays méditerranéens (28 points) (Klammer, 2001). Globalement, le caractère mixte tant du système de protection sociale – du système de retraite en particulier – que des contrats de couples, spécifie, comme on va le voir, le questionnement sur l’émergence de droits individualisés autonomes. On le comprend mieux en dressant un panorama
succinct des droits à la retraite pour les femmes et des principales évolutions en cours.
Des inégalités durables face à la retraite ?
La retraite des actuelles retraitées françaises repose sur deux piliers : l’activité, qui leur permet d’obtenir en moyenne des retraites équivalentes à la moitié de celle des hommes, et la pension de réversion, lorsque le droit leur en est ouvert
[1]. Plus précisément, selon les résultats fournis par l’échantillon interrégimes de retraités (DREES, 1998), l’ensemble des avantages
principaux ou
accessoires
[2], de droit direct ou de réversion, versés par les régimes de base et
complémentaires s’élevait en 1997 à 5034 F mensuels pour les femmes et à 8805 F pour les
hommes, soit une différence de 43% en faveur des hommes – une différence qui est nettement
moindre dans les régimes spéciaux et la fonction publique. Si l’on s’intéresse aux seuls avantages de droits directs, qui reflètent la durée d’assurance, le niveau de qualification et de rémunération, pour le stock de retraités présents en 1988 et 1997, la retraite de droit direct des
femmes était inférieure de respectivement 59% et 53% à celle des hommes. Les avantages
accessoires profitent également plus aux hommes qu’aux femmes. Ces différences, qui sont
naturellement plus faibles lorsque la comparaison porte sur des retraités ayant eu des carrières
complètes, s’expliquent simplement par le fait que les femmes valident des durées d’assurance
plus courte et que les rémunérations perçues au cours de la carrière sont plus faibles. En outre,
ces durées d’assurance plus courtes conduisent à des demandes de liquidation de la retraite plus
tardives pour les femmes : pour les pensions versées par la Caisse nationale d’assurance
vieillesse (CNAV) en 1994, les liquidations à 65 ans ont concerné un quart des femmes et moins
d’un homme sur dix (Bonnet, Collin, 1999)
[3].
Cette inégalité entre les sexes face à la retraite va-t-elle perdurer, auquel cas la question d’un
droit autonome et individualisé à la retraite pour les femmes gagnerait en acuité, ou les évolutions concernant le statut des femmes sur le marché du travail vont-elles spontanément rendre
la question caduque ? Un certain nombre d’éléments plaident en faveur de cette deuxième
thèse. Tout d’abord les taux d’activité féminins sont constamment croissants avec les générations (sauf aux âges extrêmes): si le taux d’activité des femmes entre 25 et 50 ans étaient à
peine supérieurs à 40% en 1962, ils approchaient près de 80% en 1991 (Maruani, 2000). Certes
les femmes, comme les hommes, entrent au fil des générations plus tardivement sur le marché
du travail et les plus jeunes générations ont été plus fréquemment, plus précocement et plus
durablement touchées par le chômage
[4]. Cependant si les femmes des générations les plus
récentes accumulent moins d’années de travail que leurs aînées avant 30 ans, l’élévation de leur
taux d’activité leur permet de rattraper ce retard ensuite :si l’allongement, arrêté par la réforme
de 1993, à 160 trimestres de la durée d’assurance pour obtenir le
taux plein de 50% pourrait
contraindre un tiers des hommes de la génération 1963-1967 à travailler au delà de 60 ans
[5], la
part des femmes disposant à 60 ans d’une durée d’assurance validée (y compris les majorations
et avantages divers) supérieure à 40 ans pourrait croître de 43 à 68% entre les cohortes 1933-1937 et celles de 1963-1967 (Lagarenne
et al., 2000).
Par ailleurs, l’évolution de la situation relative des femmes a aussi été positive du point de
vue de leurs salaires sur le long terme. Du fait de la hausse de leur qualification et de leur expérience professionnelle moyenne, le salaire moyen des femmes travaillant à temps complet est
passé de 64% du salaire moyen des hommes à temps complet en 1960, à 69% en 1975, et 82%
en 1996. En prolongeant ces tendances, jusqu’à retenir un scénario d’alignement des taux d’activité féminins sur les taux masculins à l’horizon 2020,
la durée moyenne de cotisation des
femmes (y compris les majorations pour enfants) qui partent à la retraite entre 2015 et 2019
serait supérieure de sept ans à celle des liquidantes entre 1995 et 1999, atteignant ainsi pratiquement le niveau de celle des hommes (Collin, 1999,174). Couplé au rattrapage en matière de
niveau de salaire, cela conduirait à une pension globale moyenne des femmes qui représenterait
alors 81% de celle des hommes
[6] – soit un écart, à terme, sensiblement plus faible que dans
d’autres pays
[7] et à une quasi-disparition des situations de pauvreté.
En revanche, d’autres éléments, qui traduisent des tendances contemporaines lourdes, et qui
trouveront leur traduction à long terme en matière de retraite, conduisent à nuancer sérieusement
ce diagnostic optimiste. À niveau de formation, catégorie socio-professionnelle, âge et expérience identiques, dans des établissements de même taille et de même secteur, un écart entre
salaires masculins et féminins de l’ordre de 10 à 15% perdure. Mais on ne peut raisonner
toutes
choses égales par ailleurs puisque les femmes demeurent, sur le marché du travail, victimes
d’une double ségrégation horizontale – la majorité des emplois restent concentrés dans certaines
professions – et verticale – les possibilités d’accès à des postes élevés de la hiérarchie demeurent
modestes (Maruani, 2000). Quant à l’accès à des fonctions supérieures, les femmes rentabilisent
moins bien leur diplôme que les hommes, et le rendement de leur expérience professionnelle est
plus faible (Collin, 1999). En outre, si le rattrapage des salaires en moyenne est incontestable en
termes de stock sur le long terme, il masque une forte croissante des disparités de salaires
[8] et de
revenus au sein des générations comme du point de vue intergénérationnel, et au premier chef la
nette augmentation des bas et très bas salaires, notamment imputable à la croissance de l’activité
à temps partiel
[9]. Or près de quatre bas salaires sur cinq – soit des salaires inférieurs aux deux
tiers du salaire médian – sont versés à des femmes (Concialdi, Ponthieu, 1997).
En termes de flux, ce mouvement de convergence semble au demeurant s’être interrompu
pour les cohortes les plus récentes. Les écarts de revenu salarial entre hommes et femmes en
début de carrière se sont en effet accrus d’une génération à l’autre (Le Minez, Roux, 2001): de
14,7% en faveur des hommes à la fin des années 1970, cet écart entre sexe est passé en
moyenne à 22,2% au début des années 1990. Si l’écart reste stable pour les débutants à temps
complet de génération en génération (un peu inférieur à 10%) et qu’il a même quelque peu
diminué pour les emplois à temps partiel, l’accroissement de l’écart global s’explique principalement, là encore, par la croissance plus rapide de la part des premiers emplois à temps partiel
pour les femmes
[10]. Plus notable encore du point de vue des droits futurs à la retraite, est l’impact du temps partiel sur les différences de déroulement de carrière entre les sexes, qui contribue à creuser les écarts de salaire mensuel cinq années après l’entrée sur le marché du travail
(de l’ordre de 26%). En outre, à emplois initiaux et donc à niveaux de qualification comparables, ces écarts entre hommes et femmes au bout de cinq ans se creusent aujourd’hui plus
qu’hier. Cela s’explique non seulement par les modifications du temps de travail mais aussi par
les différences de trajectoires professionnelles (promotions, mobilité). Il faut parallèlement
souligner que les taux d’activité et le temps de travail continuent à différer sensiblement selon
le statut conjugal et le nombre d’enfants élevés, et on ne fera ici que mentionner en complément
le recul des taux d’activité auquel a donné lieu pour la première fois l’introduction de l’allocation parentale d’éducation (Afsa, 1996). On ne peut que mentionner ici le bas niveau de retraite
publique d’un grand nombre de femmes non salariées. Enfin, le mouvement de
recomposition
des familles (divorces, unions libres, parents isolés) atténue encore un peu plus l’importance
des droits à la retraite dérivés.
Du point de vue longitudinal, qu’il est indispensable d’adopter en matière de retraite, ces
inégalités de revenus hommes-femmes sont à replacer dans le cadre plus global d’un accroissement des inégalités entre générations, avec un assez net clivage dans notre pays entre les
cohortes nées avant ou après 1955, c’est-à-dire celles entrées sur le marché du travail avant ou
après 1975. Il en est ainsi en premier lieu de la pauvreté. Dans les années 1960, le taux de pauvreté croissait avec l’âge et, en 1970, plus d’un ménage de retraités sur quatre – ceux nés avant la
Première Guerre mondiale – était pauvre, contre moins de 4% des ménages de salariés et 16% de
l’ensemble des ménages (INSEE, 2001). En 1996, seul un ménage de retraité sur vingt vit avec
un revenu par unité de consommation inférieur au seuil de pauvreté (50% du revenu médian),
soit un taux deux fois inférieur à la moyenne des ménages. Cette baisse spectaculaire des taux de
pauvreté parmi les retraités a été concentrée entre 1970 et 1984. Elle s’explique par trois facteurs
principaux : des carrières salariales complètes effectuées au cours des Trente Glorieuses, des
revalorisations des pensions favorables jusqu’au milieu des années 1980, et l’augmentation des
droits directs à la retraite des femmes. Dans le même temps, la situation s’est inversée pour les
plus jeunes : le taux de pauvreté des 20-25 ans a été multiplié par quatre (de 5 à 20%) en trente
ans et, désormais, le taux de pauvreté décroît presque uniformément avec l’âge.
Cette évolution par rapport à l’âge dissimule un effet de génération plus structurel : alors
que le niveau de vie des ménages de 50-59 ans était supérieur d’environ 15% à celui des moins
de 30 ans en 1975, cet écart a atteint 40% en 1994. En d’autres termes, alors que les cohortes
entrées sur le marché du travail au cours des Trente Glorieuses ont, en moyenne, continué à
bénéficier des fruits d’une croissance certes ralentie, le pouvoir d’achat du salaire mensuel des
moins de 35 ans a baissé de 5% depuis 20 ans. L’évolution est semblable en matière de chômage :si la cohorte née en 1945 a connu un taux de chômage insignifiant à 20 ans, de l’ordre de
1% à 30 ans et de 7% à 50 ans, pour la génération née en 1965, ces taux étaient de 20% à 20 ans
et de 12% à trente, avec une surreprésentation des jeunes femmes, et cette tendance s’est accentuée depuis
[11]. C’est, logiquement, un même clivage que l’on constate en matière d’inégalité
patrimoniale : la situation relative des ménages de moins de 40 ans s’est dégradée puisque leur
patrimoine médian vaut en 1998 un quart du patrimoine médian des salariés tous âges confondus, contre 50% douze ans plus tôt (INSEE, 1998). On retrouve enfin une même inégalité intergénérationnelle en termes d’emplois – l’expansion des cadres ayant été portée par les cohortes
1940-1955 est stoppée depuis lors – ou, plus généralement, d’ascension sociale, dans un
contexte d’explosion scolaire (Chauvel, 1998). À maints égards, les générations nées à la fin ou
après le baby-boom connaissent, pour la première fois, une situation plus dégradée que celle de
leurs parents au même âge et c’est tout particulièrement le cas des catégories populaires.
Les femmes ont donc été les premières à subir la précarisation de la condition salariale
constatée au cours des deux dernières décennies; elles demeurent structurellement désavantagées sur le marché du travail; enfin le coût individuel en temps et en pertes d’opportunités professionnelles de la petite enfance repose encore essentiellement sur elles, ce qui demeure un
problème central à long terme en matière de retraite dans le cadre de systèmes contributifs. Si
les générations qui partiront à la retraite d’ici 2015-2020 auront été en moyenne relativement
préservées du point de vue de l’insertion professionnelle et de l’emploi, le problème du niveau
(relatif) des retraites et de la pauvreté de nombreuses femmes pourrait resurgir à cet horizon
pour les cohortes nées à partir de 1955-1960 en raison de la rupture générationnelle prononcée
que connaît la France contemporaine en termes de revenus et de mobilité sociale. C’est ce problème qu’il est indispensable d’anticiper dès aujourd’hui.
Les mécanismes de protection contre la pauvreté et de correction
des inégalitésentre sexes : principales évolutions en Europe
Plusieurs mécanismes existent cependant dans les pays européens en matière de protection
contre la pauvreté et de compensation des écarts entre les hommes et les femmes en matière de
retraite, selon des modalités contrastées commandées par la logique dominante des systèmes de
retraite qui y prévalent. On peut distinguer les dispositifs qui ont une vocation de compensation
générale de ceux visant à compenser les charges familiales proprement dites.
Parmi les mécanismes de compensation à vocation générale, il faut mentionner un principe
général de non-modulation des taux de cotisation en fonction des différences d’espérance de
vie, l’intégration dans le calcul des droits à pensions de différents correctifs pour aléas de carrière
[12], et des dispositifs de pension minimum, selon des modalités et pour des montants
variés
[13] (Zaidman, 1998). En France, il s’agit du minimum vieillesse, qui est une allocation différentielle, qui comble l’écart entre les ressources du ménage et un montant fixé à 3575 F en
2000, soit les deux tiers du SMIC. Le minimum vieillesse a fortement augmenté entre 1972 et
1983, passant de 18 à 35% du salaire moyen, mais depuis son pouvoir d’achat stagne (Dupont,
Sterdyniak, 2000). Il se situe légèrement au dessous du seuil de pauvreté (3590 francs en
2000), mais ce seuil est dépassé par les 822000 bénéficiaires – contre près de 3 millions en
1970 – grâce aux allocations logement.
Parmi les dispositifs de compensation spécifiques des charges familiales, on compte la
reconnaissance de périodes liées aux charges familiales, soit par la validation de périodes dites
assimilées(à des périodes de cotisations)
[14], soit par la prise en compte de périodes de soins aux
personnes dépendantes, ou encore de suppléments de pension pour conjoint à charge.
Au total, un bref panorama des évolutions en ce domaine en Europe fait ressortir trois tendances principales(Henzel, 2000; Rolf, 2000). Il s’agit, en premier lieu, d’un renforcement du
principe d’équivalence entre les prestations et les cotisations préalablement versées, constitutif
de la logique contributive. L’allongement, par la réforme de 1993, de dix à vingt-cinq du
nombre de salaires annuels de référence pris en compte et de la durée d’assurance en France, la
prise en compte de l’intégralité de la carrière salariale dans le cadre des réformes de structure en
Suède ou en Italie, la remise en cause et la réduction de certaines périodes assimilées en Allemagne, l’allongement des périodes de cotisations pour bénéficier du minimum de pension
(Grèce, Italie, Portugal), sont autant d’exemples de ce mouvement de mise à mal des dispositifs
permettant de mutualiser les aléas de carrière. Parallèlement, la recherche d’économies se traduit par des réductions, directes ou indirectes (via la sous-indexation), des prestations visant à
garantir un minimum de pension.
La deuxième tendance concerne les conditions de bénéfice des pensions de réversion. À
quelques exceptions près (Italie, Autriche), c’est un mouvement de mise sous conditions de ressources qui se fait jour, soit de suppression pure et simple de toute (Suède, Danemark) ou partie des prestations, dont le montant peut être modulé selon le nombre d’enfants (Allemagne).
Ces deux premières tendances sont incontestablement défavorables pour les femmes, même
si elles demandaient à être replacées dans chaque contexte national. On note cependant parallèlement une meilleure prise en compte et valorisation de l’apport des femmes en matière d’éducation des enfants et de soins aux personnes dépendantes.
De ce point de vue, la France se singularise traditionnellement par l’importance des avantages familiaux qui y ont cours. Leur examen revêt d’autant plus d’importance que cette
gamme de prestations est au centre des propositions de réformes visant à revaloriser et individualiser les droits à la retraite des femmes.
Tous régimes confondus, les avantages familiaux
stricto sensu représentent l’équivalent du
tiers des prestations familiales, et plus du quart des retraites versées si l’on y inclut les pensions
de réversion, ce à quoi il conviendrait d’ajouter divers avantages ou manques à gagner fiscaux.
Les trois avantages les plus significatifs sont la bonification pour enfants
[15] (40 milliards de
francs), la majoration de durée d’assurance
[16] (21 milliards en 1996) et l’assurance vieillesse des
parents aux foyers (AVPF)
[17] (3 milliards en 1996, mais considérablement plus à terme).
Ces avantages familiaux répondent à des logiques diverses. La bonification de 10% réservée aux retraités ayant eu au moins trois enfants était en réalité à l’origine, au lendemain de la
guerre, destinée à aider les familles nombreuses et pauvres. Si des arguments en termes de
coûts d’opportunité – en terme de carrière salariale – générés par la présence de plusieurs
enfants sont mis en avant pour justifier son caractère proportionnel, elle demeure en réalité
aujourd’hui explicitement dédiée aux familles nombreuses dans une optique nataliste.
La majoration d’assurance a été instaurée au début des années 1970, lorsque l’activité féminine a commencé à croître significativement. Il aurait pu s’agir de compenser aussi bien les
interruptions d’activité que la moindre rémunération des carrières féminines consécutives au
fait d’avoir des enfants. Cependant, la majoration de durée est accordée qu’il y ait ou non
interruption d’activité pour cause d’enfants (Bonnet, Chambaz, 2000), et indépendamment du
niveau des salaires, de sorte que cette majoration forfaitaire a plutôt pour finalité de compenser
les inégalités de durée carrière entre femmes avec ou sans enfants. L’AVPF pourrait être inscrite dans cette même logique de compensation du manque à gagner en termes de salaires (validation des périodes d’éducation, paiement des cotisations) puisqu’elle permet d’accroître le
nombre d’annuités validées, mais son affiliation profite surtout aux parents de familles nombreuses, même si l’avantage retiré dépend de nombreux facteurs.
Il existe donc une certaine incertitude et un manque de cohérence quant aux finalités. On ne
peut en tous cas que constater la très forte concentration (de l’ordre de 80%) des avantages familiaux sur les familles nombreuses (Cour des Comptes, 2000,490). De surcroît, ces avantages
génèrent de fortes inégalités selon le niveau de revenu – encore renforcées si l’on intègre à l’analyse les régimes complémentaires –, entre mono- et polypensionnés ou entre les régimes (voir
Bichot, 1999; Bonnet, Chambaz, 2000).
Principes pour une réforme
Compte tenu de l’ensemble des tendances repérées : quant aux inégalités qui continuent à
prévaloir entre les genres en matière de carrière salariale, qui plus est, dans un contexte d’accroissement des inégalités intergénérationnelles; quant aux coûts d’opportunité pour les
femmes de l’éducation des enfants; en matière de recomposition des familles; et eu égard au
contenu des réformes des systèmes de retraites en Europe; quelles réformes allant dans le sens
d’une amélioration et d’une individualisation des droits peuvent être préconisées ?Précisons au
préalable, que conformément aux politiques d’harmonisation des systèmes de sécurité sociale
dans le cadre de l’Union Européenne, où le principe d’égalité entre hommes et femmes a
conduit à éliminer la plupart des discriminations positives dont bénéficiaient les femmes
[18],
mais aussi à favoriser une répartition plus équitable des tâches au sein des couples, ces nouveaux droits devraient être offerts indistinctement aux deux sexes.
Dans cette perspective, des propositions concurrentes ont été formulées (Rahn, 2000). On
ne peut ici les évaluer systématiquement de manière comparative. Un certain nombre de principes généraux ressortent néanmoins de leur analyse, dont la mise en œuvre demande cependant à être adaptée au contexte français. Une politique visant à étendre l’autonomie des femmes
en matière de droit à la retraite devrait reposer sur trois piliers :
- la reconfiguration des avantages familiaux dans le sens d’une valorisation plus conséquente, plus neutre au regard du rang de l’enfant, et plus équitable;
- la réforme des pensions de réversion;
- le développement des mécanismes de mutualisation des aléas de carrière.
Une réflexion approfondie devrait, en premier lieu, présider à la réorganisation des avantages
familiaux afin d’éviter qu’ils ne soient, comme c’est actuellement le cas, aussi concentrés sur les
familles les plus nombreuses en même temps que si souvent anti-redistributifs au regard de la hiérarchie des revenus. L’objectif d’une réforme serait non pas la mise en place d’un mécanisme –
fort hypothétiquement – incitatif à la procréation, mais la compensation, au moins partielle, de
l’interruption d’activité et du coût d’opportunité en termes de carrière salariale. La valorisation
forfaitaire (par exemple pour l’équivalent d’une ou plusieurs années de cotisations au salaire
moyen) et additive (c’est-à-dire même si il n’y pas d’interruption de l’activité professionnelle) de
l’avantage généré par la mise au monde et l’éducation des enfants irait dans la bonne direction. Là
encore, cette disposition ne pourrait être cependant conçue isolément : elle devrait être réinscrite
dans le cadre d’une réforme globale visant à instaurer une retraite choisie et progressive.
Les pensions de réversion obéissent actuellement, selon les régimes, à deux logiques :celle
d’un
droit de suite de la pension du décédé, qui est acquis sans condition au veuvage, celle
d’une prestation sous condition de ressources, réservée aux survivants aux revenus les plus
modestes. Dans ce second cas, les inégalités créées par les conditions d’âge et de ressources
sont nombreuses. Cette situation appelle
a minima une révision des règles en vigueur avec une
modulation ou une suppression de la condition d’âge et un réexamen de la condition de ressources et de cumul
[19]. Une autre possibilité consisterait à adopter un principe de division à parts
égales des droits à la retraite au sein du couple (
Splitting), afin que les périodes de non-activité
soient compensées grâce à une répartition égale des droits accumulés
[20]. Désormais ouverte à
titre optionnel en Allemagne
[21], cette réforme apparaît cependant techniquement compliquée à
mettre en œuvre en France, en raison de la juxtaposition des régimes de base et des régimes
légaux et de l’absence de régime de base par points.
Pour importantes que puisse être ces pistes de réflexion, elles ne sauraient suffire, ne seraitce que parce qu’elles ne concerneraient pas une part de moins en moins négligeable des
femmes (mères isolées, célibataires, femmes en union libre), et parce qu’elles ne compensent
pas les désavantages des femmes en termes de carrière salariale. Aussi l’attribution de droits
autonomes aux femmes passe-t-elle d’abord et avant tout, à l’encontre de certaines réformes
menées dans plusieurs pays européens (supra), par le développement de mécanismes de correction des aléas de carrière au sein des régimes publics. À cet égard, un réexamen d’ensemble
des périodes dites assimilées s’avère nécessaire. Il devrait se traduire par l’extension de ces
périodes validées à un certain nombre de situations – qui concernent souvent les femmes –
aujourd’hui non créatrices de droit (bénéficiaires du RMI, primo-demandeurs d’emploi, certaines
préretraites) et par l’affirmation du principe selon lequel le bénéfice de tous les minima sociaux,
de même que le statut de parent au foyer devrait s’accompagner du versement systématique de
cotisations vieillesse. S’agissant du montant validé, il devrait l’être en fonction de l’emploi dans
tous les cas où ces dispositifs doivent éviter une pénalisation de celles qui sont contraintes d’interrompre involontairement leur activité, ou de manière forfaitaire lorsque la validation relève de
la solidarité nationale. Le financement devrait revenir aux organismes qui versent l’allocation
pendant la période assimilée, ou à des tiers, comme c’estle cas actuellement avec le Fonds de solidarité Vieillesse pour les périodes de chômage ou pour la CNAF avec l’AVPF.
En complément, une amélioration des droits ouverts par le travail à temps partiel devrait
être mise en œuvre
[22], de même que devraient être facilitées à l’avenir systématiquement les
transitions entre l’emploi, la formation et diverses activités tout au long du cycle de vie, ce qui
suppose que soit garantie une certaine continuité des droits à la retraite au delà et en complément de l’emploi
[23].
En ce sens, aussi bien la réduction des inégalités hommes-femmes que la prévention de la
réapparition de situations de pauvreté parmi les retraité(e)s à long terme, passent de manière
prioritaire par la préservation d’un important régime public pratiquant un degré suffisant de
redistribution en son sein. À cet égard, il faut souligner que tout recul de la place des régimes
publics par répartition au profit de régime par capitalisation individualisée se fait d’abord au
détriment des femmes, qui disposent en moyenne de plus faibles capacités d’épargne, qui ne
bénéficieraient plus de pension de réversion, et qui auraient à payer des primes correspondant à
une espérance de vie en moyenne plus longue.
Ces différentes propositions visant, au moyen d’une plus grande individualisation des
droits, à assurer une retraite décente à chacun, devraient bien entendu faire l’objet d’évaluations fines, tant en ce qui concerne leurs effets redistributifs que leur coût financier. Elles
devraient être partie intégrante d’une plus vaste négociation sur l’avenir de nos régimes de
retraite, qui n’aurait pas pour seule finalité de limiter le taux de prélèvement à terme, mais, plus
efficacement, d’adapter dans les années à venir le droit à la retraite au projet d’un
nouveau plein
emploi
[24], et donc à l’élévation des taux d’emplois des femmes, qui est l’une des conditions
nécessaire bien que non suffisante des politiques de lutte contre la pauvreté. Y parvenir suppose
de manière complémentaire en matière de protection sociale de favoriser au maximum la possibilité pour les mères de concilier enfants et emploi, et de donner la priorité aux investissements sociaux destinés aux enfants (Esping-Andersen, 2001).
Ce dont atteste le cas des retraites, c’est que l’individualisation des droits à la protection
sociale – qui doit revêtir des modalités différentes selon les risques sociaux ou la nature des prestations : couverture universelle en matière de maladie, revenu garanti par personne adulte pour
les minima sociaux (CGP, 2000) –, loin d’avoir pour effet mécanique de décourager le travail des
femmes ou de minorer le niveau des prestations, comme la crainte a pu en être exprimée, peut
être au contraire conçue de manière à favoriser leur activité, leurs revenus et leur autonomie. En
ce sens, cette individualisation peut être un instrument de prévention des situations de pauvreté.
Mais cela suppose que le droit à prestation sociale soit non seulement individualisé mais, en rupture avec le modèle de référence dominant, également adapté à la situation des bénéficiaires.
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[*]
Centre Marc Bloch, URA CNRS n° 1795, Berlin.
[1]
Dans le cadre du régime général des salariés, le bénéfice d’une pension de réversion, ouvert au taux de 54% de la
retraite du défunt, est soumis à des conditions d’âge (55 ans) et de ressources. Il existe cependant des différences
sensibles entre les régimes de base concernant la durée du mariage, l’âge d’ouverture des droits ou le montant des
pensions. Dans les régimes complémentaires, la pension de réversion n’est, en revanche, pas soumis à condition de
ressources et son taux est de 60%.
[2]
C’est-à-dire les majorations ou bonifications pour enfants ou pour tierce personne, les allocations du fonds de solidarité vieillesse.
[3]
Rappelons que pour bénéficier du
taux plein de 50% dans le régime général et les régimes alignés, il faut remplir
soit une condition d’assurance (160 trimestres au 1.1.2003) à 60 ans, soit une condition d’âge (avoir 65 ans).
[4]
Les périodes de chômage non indemnisé ne sont validées comme
périodes assimilées par les régimes de base de
retraite que dans la limite de un an, qu’il s’agisse de la première période, ou des périodes ultérieures, et à condition
qu’elles succèdent à une période de chômage indemnisé. Les régimes complémentaires ne prennent en compte que
les périodes de chômage indemnisé. Le bénéfice du revenu minimum d’insertion n’est, pour sa part, créateur d’aucun droit en matière de retraite.
[5]
Alors que seuls 15% des hommes nés en 1933-1937 n’avaient pas accumulé 40 ans de cotisations à 60 ans.
[6]
Ces projections reposent sur le modèle de microsimulation
Destinie de l’INSEE, assis sur un échantillon redressé
issu de l’enquête
Actifs financiers de 1991.
Destinie qui présente un certain nombre d’avantages en matière de
diversité des scénarios et de modélisation des situations individuelles (et non pas seulement de moyenne) soulève
néanmoins un certain nombre d’objections liées au processus de modélisation lui-même et s’expose aux mêmes
contingences que les autres modèles de projection en matière d’hypothèses de comportement (par exemple, la
liquidation des pensions se fait toujours au taux plein) ou d’hypothèses exogènes à long terme. Il faut notamment
mentionner l’hypothèse forte consistant à considérer que certains paramètres sont invariants au cours du temps, en
matière de formation des salaires comme en matière de transition d’activité. Ainsi la rentabilité des études, en
termes de salaire, estimée comme un paramètre d’une équation de salaire à partir de l’enquête Actifs financiers, est
censée prévaloir sur tout l’horizon de la projection; les transitions sur le marché du travail reflètent la situation du
milieu des années 1990, corrigées d’un effet de génération sur les taux d’activité féminin; les carrières salariales
sont conformes à ce qu’elles étaient dans les années 1980; le salaire modélisé est un salaire annuel non corrigé de
la durée du travail, en d’autres termes, le développement du temps partiel est supposé rester à son niveau du début
des années 1990; autant d’éléments qui ne sont pas sans conséquences – c’est un euphémisme – sur l’évaluation du
niveau de la retraite des femmes à long terme.
[7]
Ainsi, en Allemagne pour les cohortes nées en 1951-1955, malgré la croissance des taux d’activité, les retraites des
hommes demeureraient à l’horizon 2015-2020 de 90% supérieurs à celles des femmes (Klammer, 2000).
[8]
Il est à noter que, ces dernières années, sous l’effet des différents dispositifs d’exonération de cotisations sociales,
les créations d’emplois (dont ont bénéficié de nombreuses – jeunes – femmes) ont été plus importantes au bas de la
hiérarchie salariale : les salarié(e)s gagnant entre 1 et 1,3 du salaire minimum interprofessionnel de croissance
(SMIC), qui représentaient 37% des salariés du secteur privé en 1997, étaient devenus 40% en 2000.
[9]
En France le temps partiel, massivement encouragé jusqu’en 1999 par les dispositifs d’exonération de cotisations
sociales, représentait 30% de l’emploi féminin en 1996 contre 20% en 1983; il se conjugue fréquemment avec un
emploi temporaire et traduit une situation de temps partiel
subi pour une femme sur deux. En matière de retraite, le
temps partiel s’accompagne d’une proratisation de la valeur du plafond de cotisation et donc des droits acquis.
Quelques dispositions spécifiques existent cependant (Okba, Pyronnet, 1999).
[10]
35% des premiers emplois occupés par des femmes étaient à temps partiel au début des années 1990, contre 19%
dans la seconde moitié des années 1970 (et respectivement 17,7% et 11,5% pour les hommes).
[11]
Le taux de chômage deux ans après la sortie des études était de 4% au début des années 1970 contre plus de 33%
au milieu des années 1990.
[12]
Contribue ainsi à cette correction le fait que la retraite ne soit pas calculée sur l’ensemble de la carrière salariale
(sur les 15 meilleures années en Autriche ou en Espagne, 10 au Portugal, 25 en France), les périodes dites assimilées (chômage indemnisé, maladie) ou encore les règles de validation des annuités (200 heures au SMIC pour valider un trimestre en France).
[13]
Soit par l’intermédiaire d’une pension minimale soumise à condition minimale d’assurance (Portugal, Grèce) ou
d’un minimum contributif, c’est-à-dire d’une pension minimale garantie pour les assurés à carrière complète (Allemagne, France), soit au moyen d’une pension soumise à condition de ressources (Autriche, Espagne), soit grâce à
un système de retraite universel. En France, en 1994,51,4% des pensions des femmes étaient portées au minimum
contributif au régime général, contre 22,3% de celles des hommes.
[14]
Avec des différences sensibles en matière de durée des périodes validées (six mois en Italie par enfant, dans la
limite de un an, à quatre ans dans les régimes complémentaires en Suède), de valorisation de ces périodes (le salaire
de référence, qui peut être le dernier salaire, le salaire moyen de carrière, le salaire moyen des assurés sociaux, ou
un montant forfaitaire comme en Suisse), de nécessité ou non d’une interruption d’activité.
[15]
Cette bonification de 10% est accordée aux parents ayant eu au moins trois enfants ou les ayant élevés pendant neuf
ans avant leur seizième anniversaire.
[16]
Elle est réservée aux femmes ayant eu des enfants. Inexistante dans les régimes complémentaires, elle est de un an
par enfant dans la fonction publique et de deux ans au régime général des salariés du secteur privé. Contraire au
droit européen, cette disposition fait l’objet d’une procédure, l’affaire Griesman (Cour des comptes 2000,359).
[17]
Créée en 1972, étendue en 1977 et 1985, l’AVPF ouvre des droits à la retraite auprès du régime général pour les
parents – et pas seulement les mères – inactifs. Les parents, pour y prétendre, doivent respecter une condition qui
porte sur l’âge (un enfant de moins de trois ans) ou le nombre d’enfants (trois depuis 1978). L’AVPF est aussi soumise à une condition de revenus :elle est ouverte aux ménages, dont le parent bénéficiaire est inactif et dont le revenu
ne dépasse pas certains plafonds, qui varient selon le nombre d’enfants mais qui sont suffisamment élevés pour n’exclure que 10% des ménages. Son bénéfice est également ouvert aux personnes qui perçoivent le complément familial, l’Allocation pour jeune enfant, ou l’Allocation parentale d’éducation (APE). La loi
famille de juillet 1994 a
assoupli les règles d’attribution en élargissant le nombre des bénéficiaires aux personnes exerçant une activité à
temps partiel et percevant l’APE. Dans tous les cas, les cotisations sont prises en charge par les caisses d’allocation
familiale sur la base du SMIC. Les annuités validées sont de trois ans maximum pour les enfants de rang 1 et 2 mais
peuvent être beaucoup plus longues pour les familles nombreuses.
[18]
Par exemple, en France, les pensions de réversion sont désormais ouvertes aux hommes dans les régimes qui les
excluaient.
[19]
L’extension des cas de cumul, avec la croissance des droits propres acquis par les femmes et des divers avantages
familiaux explique les perspectives de la baisse du poids relatif des pensions de réversion dans les retraites des
femmes du régime général (qui passerait, selon l’INSEE, de 18,7% actuellement à 13,2% à l’horizon 2020).
[20]
Ce principe de partage des droits à la retraite peut en réalité revêtir des formes et avoir des conséquences contrastées en fonction de la date de sa mise en œuvre au cours de la vie commune (à tous moments, au moment du départ
à la retraite de l’un ou des deux membres du couple, au décès du premier d’entre eux) et de l’étendue des droits soumis au partage (ensemble des droits accumulés au cours de la vie active, droits acquis pendant la vie commune) et
selon qu’il s’accompagne ou non d’une réforme des pensions de réversion. Voir Hörstmann, 1996.
[21]
La réforme adoptée en 2001 en Allemagne a introduit le
Rentensplitting (partage des droits à pension): les couples
mariés pourront choisir d’un commun accord de renoncer par avance au bénéfice d’une pension de réversion au
profit d’une division par deux des droits acquis par les deux conjoints au cours de leur union, à condition que la
durée d’assurance validée soit d’au moins 25 ans. Le partage interviendra quand les époux deviendront tous deux
retraités. Cette option sera ouverte aux unions scellées après le 31.12.2001 ou pour les couples mariés actuels si les
deux partenaires sont âgés de moins de 40 ans. Cette mesure ne peut être évaluée indépendamment de la législation
portant sur le cumul des droits propres et des droits dérivés, qui a elle aussi été modifiée, et au terme d’une analyse
fine de la répartition des revenus au sein des couples âgés. Elle devrait cependant surtout avantager les femmes
connaissant un longue union et disposant en propre de peu de droits à la retraite.
[22]
À titre indicatif, l’une des dispositions de la réforme des retraites adoptée en 2001 outre-Rhin stipule qu’en cas de
travail à temps partiel, le salaire effectif des 10 premières années suivant la naissance d’un enfant sera désormais
revalorisé de 50%, jusqu’à hauteur du plafond.
[23]
Voir, dans cette optique, l’approche par les
transitional Labour Market (Schmid, Gazier, 2001).
[24]
Défini, non pas en termes de taux de chômage, mais bien de
taux d’emploi pour les deux sexes (contrairement au
plein emploi qui a prévalu au cours de la période d’après-guerre). Dans cette perspective, un objectif de 70% (relativement à l’ensemble de la population en âge de travailler) a été fixé au sommet européen de Lisbonne.