2002
Déviance et Société
Les pauvres font bande à part
C. Bec
[*]
GRASS-IRESCO 59-61, rue Pouchet F-75017 PARIS
Michel Autès propose une interprétation de la transformation en cours des principes de l’État social. Il est effectivement acquis que, depuis le milieu des années soixante-dix, nous assistons à des modifications incontestablement importantes affectant tant les finalités que les modalités des politiques sociales et tout particulièrement du système de protection sociale tel qu’il
s’est élaboré à la Libération. Michel Autès repère une série d’inflexions qui l’amènent à parler
justement d’un grand basculement, d’un bouleversement considérable des politiques sociales.
Dans un rapide retour sur le système de 1945, il met l’accent sur le fait que le traitement de la
pauvreté ne relevait pas alors de la sécurité sociale. Il faut attendre, précise-t-il, la fin des années
soixante-dix pour que la pauvreté serve à désigner un nouvel état de la question sociale. Le
revenu minimum d’insertion (RMI) (1988), expression d’une mesure de lutte contre la pauvreté,
traduit ce changement de stratégie au sein des politiques de régulation de la question sociale.
Après quoi M. Autès identifie cinq grandes tendances dans les politiques de lutte contre la
pauvreté, expressions selon lui de la distance prise par rapport aux principes de 1945 et de la
transformation de l’État social. Il s’agit de la généralisation progressive du principe de subsidiarité, d’une nouvelle ligne de partage entre assurance et assistance, d’une individualisation
des droits, d’une augmentation des politiques de discrimination positive et de la logique d’activation des dépenses.
En conclusion, il voit dans l’ensemble de ces transformations les prémisses d’un nouveau
projet politique : la généralisation de l’assistance, d’une assistance où chacun est ramené à la
solitude de ses choix, aux risques des événements de son parcours et la nue responsabilité de
lui-même devant les conséquences et des uns et des autres.
Si je suis globalement d’accord avec les deux premiers constats, bien qu’un certain nombre
de précisions me semblent indispensables pour mieux souligner ce dont il est question et pour
mieux se débarrasser de quelques imprécisions dommageables à l’analyse, je suis plus gênée
par l’interprétation qu’il en donne. Je serais en effet tentée de revenir sur deux formules de
M. Autès, un peu trop lapidaires à mon gré pour ne pas comporter des risques de simplification.
Peut-on considérer qu’une assistance est plus républicainequ’une autre ? Est-il juste d’évoquer
une généralisation de l’assistance ? N’est-il pas plus pertinent de se questionner sur la fonction
politique que l’on fait jouer à celle-ci selon les époques et selon la puissance de l’État social ?
De quoi l’investit-on politiquement ? Ceci pour dire que si je me réserve le droit de ne pas être
toujours convaincue par son argumentation, je me détournerai des gesticulations du polémiste
(Foucault) qui ne sont porteuses que d’effets de stérilisation, pour répondre à un texte qui suscite le dialogue plus qu’il n’appelle la controverse. C’est pourquoi, en vue de prolonger le débat
ouvert par ce texte je propose, et ce à partir de mes travaux, de reprendre deux points particuliers et de les développer.
Je pense en effet qu’il faut réenvisager la place de la pauvreté dans le système de protection
sociale depuis 1945 et la place de l’assistance dans ce système, assistance trop souvent cantonnée dans le champ de la pauvreté; ceci afin de resituer, de recontextualiser plus précisément les
inflexions identifiées par l’auteur. Cela permettra aussi d’éclairer l’important changement de
rationalité que connaissent les politiques sociales depuis la fin des années soixante-dix, souvent
difficile à lire car volontiers brouillé par la rhétorique émotionnelle des droits de l’homme. Tout
d’abord je voudrais souligner plus nettement l’impact du passage d’une politique de réduction
des inégalités à une politique de lutte contre la grande pauvreté et l’exclusion; c’est dans ce
glissement que l’on peut saisir l’essentiel de ce qui se joue actuellement. Je propose ensuite, à
partir d’une comparaison schématique du rôle de l’assistance dans chacune de ces deux politiques des pistes de réflexion sur les fonctions de l’assistance. Je terminerai enfin par quelques
remarques sur les transformations qui affectent actuellement l’État social.
I. Inégalité ou pauvreté ?
Le changement de rationalité des politiques sociales, commencé durant les années soixante-dix et toujours en cours
[1], me semble reposer sur un mécanisme de substitution : la lutte contre
l’exclusion et la grande pauvreté va tenir lieu et place de lutte contre les inégalités. Cette sub-stitution peut être aussi présentée comme une transformation de la représentation de la pauvreté, une modification profonde dans la façon d’appréhender celle-ci.
En effet jusqu’au milieu des années soixante-dix la pauvreté est appréhendée en termes
d’inégalité sociale, entendue comme position singulière au sein du continuum social, comme
écart entre deux positions sur une même courbe. Les politiques sociales seront alors les instruments de réduction de certains écarts et ce dans le cadre d’un projet
universaliste intégrateur et
promotionnel. Peu à peu dans un contexte très particulier de discrédit général jeté sur le système hérité de 1945, à partir d’une remise en cause de sa légitimité économique et sociale, s’impose
[2] une nouvelle perception de la pauvreté. Expression d’une fracture sociale grave séparant
les bénéficiaires de la croissance de ceux qui en sont exclus, les pauvres constitueraient un
ensemble spécifique aux marges de la société vis-à-vis desquels il convient de penser des politiques spécifiques. S’amorce alors une mise en cause progressive et continue du projet antérieur
pour laisser émerger une
stratégie gestionnaire de groupes cibles.
On assiste ainsi à l’effacement progressif, tant dans le débat public que scientifique, de la
question des inégalités et à la montée des préoccupations liées à la pauvreté d’autant plus
qu’elles sont très rapidement médiatisées. Ce glissement, voire cette substitution sont loin
d’être neutres; les conséquences de ce changement dans la représentation même de la pauvreté
sont politiquement très significatives; elles induisent entre autres les inflexions présentées par
M. Autès et qui sont actuellement au cœur des réformes du système de protection sociale, au
cœur du changement de rationalité des politiques sociales.
Raisonner en termes d’inégalités c’est raisonner sur une réalité au cœur de laquelle se
déploient des interdépendances entre les individus et les groupes sociaux. Ceci veut dire très
précisément que la notion d’inégalité réfère la pauvreté au fonctionnement même de la société;
elle la présente comme au croisement à la fois de trajectoires individuelles et de mécanismes
économiques et sociaux. L’inégalité est un rapport social. Cette représentation dynamique
impose la nécessité d’une articulation entre responsabilité individuelle et responsabilité collective. Dans cette perspective la régulation politique ne se fait pas par un traitement différencié de
la question de la pauvreté même si elle a recours à des techniques distinctes.
Raisonner en termes de pauvreté/exclusion (Procacci, 1996), c’est raisonner sur des cas,
aussi nombreux soient-ils, que l’on situe sur les marges de la société et qui sont de plus en plus
posés comme des problèmes d’ordre éthique. La mise en scène de la fracture sociale, les débats
dramatisés qu’elle suscite, déplacent, déportent le regard des dysfonctionnements sociaux révélés par les inégalités vers l’urgence de mesures et d’actions visant à préserver la dignité du
citoyen. L’accent est désormais mis sur un clivage et beaucoup moins sur des processus et des
interdépendances. Cette façon d’appréhender les mutations de la société à partir de la pauvreté
ainsi perçue, a comme conséquence fondamentale l’autonomisation de plus en plus nette de
politiques sociales en faveur des pauvres avec tous les risques de stigmatisation-relégation que
cela comporte et, à terme, le risque d’une véritable dualisation sociale. C’est, selon moi, dans ce
passage d’une pauvreté appréhendée comme résultat du fonctionnement économique et social à
une pauvreté perçue comme un risque social particulier que gît la tendance majeure de l’évolution des politiques sociales. Cette transformation accompagne la transformation même du projet
social qui se fixe moins comme finalité un rapprochement des conditions sociales que la mise en
place d’une couverture minimale pour les individus n’ayant plus d’attache ou une attache très
lâche avec le secteur productif et auxquels il s’agit d’assurer un minimum d’existence.
J’illustrerai ce changement de rationalité par deux exemples. Il s’agit tout d’abord de la
réforme de l’indemnisation chômage qui a poussé le plus loin l’opposition entre assurance et
assistance.
C’est en 1984 qu’est remis en cause le régime unifié instauré en 1979 géré par les partenaires sociaux et auquel l’État participait par une subvention forfaitaire globale et non affectée
(Daniel, Tuchszirer, 1999). Ce régime rattachait les chômeurs au salariat. En 1984 s’élabore
une séparation nette entre un régime d’assurance et un régime dit de solidarité. Le premier
financé par les cotisations et négocié par l’Unedic offre aux demandeurs d’emploi un revenu de
remplacement qui les rattache toujours à la société salariale; le second financé par l’impôt et
décidé par l’État verse des indemnités aux demandeurs d’emploi exclus du régime d’assurance.
Cette séparation a une portée pratique et symbolique décisive : elle instaure un véritable dualisme relevant d’une simple logique financière (question de l’équilibre financier entre cotisations et prestations); elle sépare de l’ensemble des chômeurs et donc de la société salariale, les
chômeurs pauvres qui percevront des allocations de subsistance tellement modiques qu’elles
ne peuvent que les encourager à offrir leur propre contrepartie !
Le deuxième exemple concerne les minima sociaux qui se développent très rapidement à
partir du début des années quatre-vingt et dont J.- J. Dupeyroux dit qu’ils sont
censés pallier les
conséquences d’une inactivité tenue pour fâcheuse. Ces minima font suite aux minima « première génération » qui
avalisent la légitimité d’une inactivité définitive ou transitoire (Dupeyroux, 1998,254). Construits comme des dispositifs de garantie de revenu pour des personnes
victimes de handicaps divers ou disposant à partir de leur activité antérieure de ressources
jugées insuffisantes pour faire face à certains risques
[3], ces premiers minima visaient
à établir
des statuts sociaux spécifiques fondés sur la reconnaissance de droits sociaux découlant de critères généraux (...)
reflétant le rattachement qu’ils opèrent à la société salariale (...)
définissant un mode de traitement de la pauvreté qui désignent les ayants-droit autrement que comme
des pauvres nécessiteux en leur reconnaissant un droit au revenu même sans activité professionnelle (Outin, 1996,29). Leur visée intégratrice est confirmée par leur taux toujours supérieur aux taux assistantiels habituels (1/2 à 2/3 du salaire minimum interprofessionnel de croissance – SMIC). Si certains ont seulement maintenu le pouvoir d’achat (allocation de parent
isolé/ veuvage), les autres l’ont sensiblement augmenté.
Les minima qui se développent à partir de 1980
[4] se caractérisent par le fait qu’ils s’adressent à une population certes hétérogène mais qui a en commun d’être privée de travail et par là-même de protection sociale. Il s’agit en fait d’une population de demandeurs d’emploi en situation de plus en plus précaire du fait même de la forte élévation de la durée du chômage et de la
réduction, voire de l’annulation des prestations
[5]. Les statuts construits se rattachent plus à celui
de pauvre que de travailleur. Les conditions de vie qu’ils offrent sont en dégradation constante
par rapport au reste de la population. Ces minima de la deuxième catégorie dont les taux sont
sensiblement inférieurs aux taux des précédents (1/3 à 1/2 SMIC), ont connu des chutes de pouvoir d’achat importantes : entre 1986 et 1995,10% pour l’ASS et 20% pour l’allocation d’insertion (Cerc-Association, 1997,92).
Il serait enfin intéressant de voir si ce processus d’autonomisation des politiques sociales
envers les pauvres commencé dès 1982-1984, poursuivi par le RMI et à l’œuvre dans une
grande partie des politiques de l’emploi, ne risque pas de connaître une nouvelle étape avec la
loi contre les exclusions de juillet 1998. Cette dernière dessine en effet un mode d’intégration
particulier pour les individus loinde l’emploi, fondé sur les droits sociaux rattachés aux besoins
essentiels ou aux droits de la personne humaine. N’y-a-t-il pas là un risque de clivage net entre
l’économique et le social contribuant à inscrire la lutte contre l’exclusion hors de l’économique, ce qui pourrait être porteur d’effets pervers invalidant l’objectif poursuivi ?
C’est bien dans ce contexte d’abandon de la lutte contre les inégalités au profit de la lutte
contre la pauvreté que les inflexions identifiées par M. Autès prennent corps et s’articulent pour
ébaucher une rationalité nouvelle des politiques sociales.
II. Assistance ou assistances ?
Ce changement de rationalité se fait grâce à un recours accru adressé à l’assistance. Il est
certes très difficile de chiffrer l’augmentation générale de l’assistance, d’une part à cause de la
dispersion des informations entre les différents organismes gestionnaires, d’autre part à cause de
la pluralité d’entrées retenues (bénéficiaires ? masses budgétaires ?...) qui livre des statistiques
peu homogènes. Cependant deux indicateurs suffisent à valider la thèse de l’extension. Le travail
effectué par Cerc-Association sur les minima sociaux
[6], met bien en évidence entre 1982 et 1995
une augmentation du nombre d’allocataires de 30% et une augmentation de la population couverte (allocataires et ayants-droit) de 70%. L’investissement tant financier que politique de l’État dans les politiques de l’emploi est le second indicateur de ce que j’ai appelé
l’inflationisme
assistantiel (Bec, 1998). Bien sûr, il n’est pas question d’assimiler l’ensemble des politiques de
l’emploi à de simples politiques d’assistance mais de souligner l’infléchissement assistantiel
d’une partie de ces politiques dans la gestion d’espaces qui jusque-là appartenaient au
monde du
travail et relevaient de la régulation de la relation salariale. Il n’est qu’à souligner l’absence
d’utilité et de reconnaissance sociales affectant la majorité des activités proposées (des TUC
[7]
aux CES
[8] ) pour mettre au jour l’étroitesse de leur ambition : garantir protection et ressources
minimales, ce qui les inscrit bien dans une logique d’assistance.
Cependant je pense que l’on ne peut pas raisonner seulement en termes d’extension. En
effet, et cela me paraît essentiel à analyser, cette extension s’accompagne de transformations
profondes des fonctions politiques remplies par l’assistance (Bec, 1998) et à partir desquelles il
est possible de s’interroger sur les mutations de l’État social, sur les mutations des régulations
politiques. L’analyse historique nous fait voir qu’il n’y a pas plus d’essence de l’assistance qu’il
n’y aurait une assistance plus républicaine qu’une autre. L’assistance est une médiation politique qui selon les moments, selon les configurations socio-politiques, occupe telle ou telle
place dans les régulations politiques et est investie d’une fonction politique particulière. Si l’on
est d’accord avec Bruno Lautier pour percevoir dans le social non pas un lieu de la société (...)
ni une forme de l’État (mais) un ensemble de médiations entre « ordres » (économique, politique, et domestique, Lautier, 1995,483), on peut analyser l’assistance comme une médiation
particulière dans la mise en relation de ces ordres, médiation dont la nature et la pertinence
sociale tiennent au projet politique qui s’exprime à travers elle.
C’est ainsi que, sur un siècle, l’État a souvent répondu à des situations potentiellement dangereuses par des mesures assistantielles. Ce type de réponse toujours timide, contourne les problèmes et traduit une stratégie d’évitement en ce sens que cette réponse est jugée la moins coûteuse économiquement et politiquement, donc effectuée par défaut. Cependant il convient de
souligner d’importantes inflexions quant à la nature de l’évitement lui-même selon les époques.
Construction sociale déterminée par une représentation du lien social et de l’insécurité sociale,
l’assistance exprime les contradictions inhérentes à la démocratie en même temps qu’elle participe au travail de compromis et de médiation. C’est ainsi que durant les Trente Glorieuses du
fait des limites de la logique assurantielle, elle est largement sollicitée pour permettre un accès
effectif à la protection sociale des populations professionnellement dominées et économiquement démunies. L’exemple de l’accès aux soins rendu alors possible par la prise en charge du
ticket modérateur pour les travailleurs à faible salaire, montre bien comment, associée à un
ensemble de politiques promotionnelles et intégratives, la politique d’assistance s’est inscrite
dans la lutte contre les inégalités. Dans ce contexte l’assistance, bien que s’adressant à des catégories particulières, n’est pas seulement une mesure catégorielle de lutte contre la pauvreté;
elle est tout autant une intervention à visée universaliste participant à l’abolition du privilège de
sécurité, objectif premier de l’ordonnance du 4 octobre 1945. L’assistance est un instrument
d’arbitrage politique de conflits d’intérêts entre groupes sociaux; participant à la maîtrise des
divisions sociales, elle est une des composantes du système de protection sociale.
L’inflexion progressive mais radicale des principes fondateurs, dont nous avons vu que la
réforme de l’indemnisation du chômage (1982-1984) marque le point de rupture, se traduit par
un glissement vers des formes de protection rattachées à la gestion de la pauvreté. Alors l’assistance nouvellement rebaptisée solidarité, jusqu’alors sollicitée pour permettre la satisfaction
des besoins fondamentaux non assumables par de petits salaires, acquiert peu à peu le statut
d’un revenu de substitution, ou d’un complément de salaire induisant ainsi un statut hybride de
travailleur-assisté. C’est souvent le cas pour les travailleurs pauvres dont on peut penser qu’ils
vont être la nouvelle question sociale de demain et parmi lesquels les emplois relevant de la
politique de l’emploi avec les emplois à temps partiels et à durée limitée sont sureprésentés
(Concialdi, 2000). Il s’agit dès lors d’assurer une couverture minimale et distincte à ceux dont
l’attache avec le secteur productif est inexistante ou très lâche. La politique d’assistance est
investie au nom des droits de l’homme, de la gestion de populations pauvres et de plus en plus
de la remise au travail de ces personnes; les débats autour de l’allocation compensatrice et de
l’activation des dépenses sont, à ce titre, très instructifs. La politique d’assistance accompagne
la compétitivité économique sans gêner son efficacité puisque dans certains cas elle entérine la
coupure entre l’économique et le social en maintenant aux confins de l’emploi, comme c’est le
cas pour certaines politiques de l’emploi, des individus vis-à-vis desquels seul l’État se sent
engagé. Dans d’autres cas elle offre aux employeurs, par une série d’aides et d’exonérations,
des incitations indirectes à développer des emplois atypiques, faiblement rémunérés et pourtant
socialement tolérables grâce au complément assistantiel. On assiste ainsi à une articulation
nouvelle entre des emplois non producteurs d’autonomie et une intervention étatique soutenant
de fait la dérégulation du marché du travail et la dégradation de la norme emploi.
L’effacement progressif de l’objectif égalitaire laisse place à une simple équité palliative
mettant en œuvre un transfert de charges des employeurs vers la collectivité que représente cette
nouvelle forme d’assistance. On peut schématiser ces différentes transformations en disant que
l’intervention assistantielle participant à un processus d’intégration dans un espace commun,
tend à devenir une intervention assistantielle œuvrant à la gestion de champs distincts.
Ceci est l’expression d’une déstabilisation de l’État modernisateur et intégrateur visant l’homogénéisation de la société; déstabilisation de l’État d’équilibre social général analysé par
Pierre Maclouf (Maclouf, 1994) et dont l’objectif était la résorption de la pauvreté perçue comme
anomalie d’un système redistributif tendant par vocation à l’égalité(39). Dans ce schéma, l’État
intervient sur la société pour en réduire les dysfonctionnements, pour en réduire les inégalités et
ce par le biais d’une politique économique, d’une politique des revenus et par une politique de
redistribution. À l’opposé l’État d’actions sociales part de la différenciation sociale reconnue
comme un fait incontournable et à partir de laquelle le projet des politiques sociales ne sera plus
d’intégrer mais d’ajuster les différents groupes, les différentes catégories. Les politiques sectorielles, en s’appuyant sur des solidarités locales, vont alors privilégier les catégories les plus
pauvres, les plus marginales, les plus exclues. L’hétérogénéité sociale une fois acceptée doit être
gérée avec équitédans un grand mouvement de solidarité nationale. Ce second type d’évitement
peut être lu comme l’expression de la secondarisation du politique. J’entends par là l’abandon
d’ambitions proprement politiques de réflexion et de débat sur la marche de la société, sur la
capacité des hommes à la transformer, au bénéfice de préoccupations essentiellement économiques. Les indicateurs économiques sont devenus en peu de temps les seuls indicateurs pris en
compte. C’est dans ce contexte que s’effectue le deuil d’un gouvernement d’ensemble de la
société au bénéfice de la gestion d’une coexistence minimale entre individus.
En effet, contrairement au libéralisme du XIXe siècle, celui de l’individu effacé (Jaume,
1997), le libéralisme actuel est un libéralisme de l’individu, un libéralisme des droits de l’individu. C’est bien à la consécration de l’individu comme principe de légitimité collective que
nous assistons au travers du recours permanent et massif aux droits de l’homme, droits de
l’homme qui sont devenus en deux décennies le nouveau référentiel des politiques sociales tout
particulièrement. De là découle la prolifération de nouveaux droits sociaux individuels qui laissent plus d’un observateur perplexe : ne sont-ils pas en fait l’expression toujours plus forte de
l’impuissance collective ? L’État est de moins en moins le garant de l’avenir, il n’incarne plus
une ambition commune. Il a perdu la maîtrise régulatrice de l’économie, il a perdu sa fonction
de prévision et de planification et il s’affronte à des obstacles majeurs dans sa fonction de redistribution et de protection. S’érode alors ce qui avait fait sa force durant les Trente Glorieuses, à
savoir sa capacité à conduire, à orienter la société dans son ensemble, sa capacité à maîtriser le
changement social. C’est dans ce contexte de crise de l’avenir (Pomian, 1980) que les droits de
l’homme s’imposent comme substitut de l’anticipation politique défaillante et fournissent une
orientation de l’action reposant sur la dénonciation de l’inacceptable, sur l’indignation et la culpabilité devant les situations de misère dans une société riche. Ils soulignent l’urgence d’y
répondre et proposent des réponses réalistes, simples et évidentes ! À la recherche d’une juste
balance entre groupes sociaux, ils substituent la pragmatique réparation des injustices subies
par les individus. (...) Ils définissent simultanément, et avec des mots irrécusables, ce qui nous
manque le plus, le sens du mouvement et la nature de l’être-ensemble (...) ils nous disent à partir de quoi agir, à défaut d’éclairer le terme de l’aventure (Gauchet, 2000,269).
L’ensemble de ces éléments a fait dire à certains analystes que l’État se retirait et laissait –
libéralisme oblige – la régulation au marché. Je pense qu’il n’en est rien et qu’il s’agit plutôt de
déplacements, de glissements des engagements étatiques. Il est incontestable que l’État depuis
la fin des années 1970 se désengage de la gestion de la relation d’emploi et donc par là même de
la gestion du conflit capital-travail
[9]; l’entreprise acquiert alors une plus grande liberté de gestion de la main-d’œuvre que traduit clairement le terme de
flexibilité entendue comme assouplissement des contraintes juridiques encadrant l’utilisation de la force de travail. Les effets
sociaux en sont maintenant bien connus, il s’agit d’un mouvement de plus en plus important de
précarisation qu’illustre entre autres la montée des travailleurs pauvres (Concialdi, 2000). C’est
à ce niveau-là que l’État va engager ses deniers et se définir un nouveau rôle. Percevant dans le
marché le moteur du changement, il s’investit dès lors dans des tâches de réparation de la
dignité humaine atteinte par le marché et ainsi renonce, semble-t-il, à un dessein collectif.
·
BEC C., 1998, L’assistance en démocratie. Les politiques assistantielles dans la France des XIXe et XXe siècles, Paris,
Belin, Coll. Socio-histoires.
·
CERC-ASSOCIATION, 1997, Les minima sociaux. 25 ans de transformations, 2,1-124.
·
CONCIALDI P., 2000, Les travailleurs pauvres, Droit social, 7/8,708-712.
·
DANIEL C., TUCHSZIRER C., 1999, L’État face aux chômeurs. L’indemnisation du chômage de 1884 à nos jours,
Paris, Flammarion.
·
DUPEYROUX J.-J., 1998, Après la révolte des chômeurs, Droit social, 3,252-254.
·
GAUCHET M., 2000, Quand les droits de l’homme deviennent une politique, Le Débat, 110, mai-août, 258-288.
·
JAUME L., 1997, L’individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, Fayard.
·
LAUTIER B., 1995, L’État et le social, in THÉRET B. (dir.) L’État, la finance et le social, Paris, La Découverte, 483-508.
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MACLOUF P., 1994, État et cohésion sociale, Recherches et Prévisions, 38,31-52.
·
OUTIN J.-L., 1996, Minima sociaux, salaires minima et protection sociale : vers un modèle français du workfare ?,
Revue française des affaires sociales, 4,27-43.
·
POMIAN K., 1980, La crise de l’avenir, Le Débat, 7,5-17.
·
PROCACCI G., 1996, Exclus ou citoyens ? Les pauvres devant les sciences sociales, Archives européennes de socio-logie, XXXVII, 2,323-342.
·
RAPPORT OHEIX, 1981, Contre la pauvreté et la précarité, soixante propositions, février (rapport au Premier
ministre Raymond Barre), ronéotypé.
·
STOLÉRU L., 1974, Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Paris, Flammarion.
[*]
IUT – Université Paris V.
[1]
Avec des moments d’accélération que l’on peut saisir à partir de la multiplication de mesures sociales : loi contre
les exclusions (juillet 1998), couverture médicale universelle (CMU) en juillet 1999.
[2]
On voit se multiplier les rapports, les ouvrages développant cette problématique; le livre de L. Stoléru (1974),
jouera un rôle important, de même que le rapport Oheix (1981).
[3]
Risque invalidité auquel correspond le minimum invalidité (1930) et l’AAH (1975); le risque vieillesse auquel
correspond le minimum vieillesse (qui se développe de 1941 à 1963); le risque d’isolement avec l’allocation de
parent isolé (API) (1976) et l’assurance veuvage (1981).
[4]
Allocation de secours universel (1979) devenue en 1984 allocation spécifique de solidarité (ASS), 1984 allocation
d’insertion (AI), 1988 revenu minimum d’insertion (RMI).
[5]
Cerc-Association montre bien comment cette progression est due à
la mise en place de revenus minima s’adressant
aux chômeurs ne pouvant pas (allocation forfaitaire, puis allocation d’insertion) ou plus (allocation de solidarité
spécifique) bénéficier d’une indemnisation de l’assurance chômage (300000 bénéficiaires fin 1984), Cerc-Asso-ciation, 1997,71.
[6]
Cerc-Association, 1997.
[7]
TUC : travail d’utilité collective.
[8]
CES : Contrat emploi solidarité.
[9]
Voir les nombreux travaux de juristes (particulièrement ceux d’Alain Supiot) sur la déstabilisation du droit du travail dans son objectif premier de protection du travailleur.