Déviance et Société
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
516 pages

p. 497 à 515
doi: en cours

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Note de recherche

Volume 26 2002/4

2002 Déviance et Société Note de recherche

Le logement comme facteur d’intégration sociale pour les personnes classées malades mentales  [*]

H. Dorvil  [**] Université de Montréal, 2801, boulevard Édouard-Montpetit Montréal, Québec H3T 1J6 Canada P. Morin  [**] A. Beaulieu  [***] D. Robert  [***]
Il existe quatre grands modèles d’habitation destinés aux patients désinstitutionnalisés: le « custodial housing», le « supportive housing», le « supported housing» et l’habitation autonome. La familiarité qu’entretiennent les deux premiers modèles d’habitation avec les soins de types hospitaliers nous autorise à les considérer comme des formes d’hébergement (ils apportent sécurité tout en dévalorisant l’autonomie des individus). En revanche, les deux autres modèles d’habitation s’apparentent davantage à des ressources de type logement (ils favorisent la liberté tout en présentant un risque d’isolement). Notre étude jette un éclairage sur la perception qu’ont les ex-patients psychiatriques de leur qualité de vie et de leur degré d’« empowerment» relativement aux différents types d’habitation. Nous avons interviewé 21 Montréalais aux prises avec la maladie mentale et répartis dans les quatre ressources d’habitation. Il ressort de cette étude que l’accès à un habitat convenable constitue une source première d’intégration sociale. Mais il reste encore à développer de nouveaux modèles d’habitation-logement avec support social qui soient aussi bien favorables à la liberté qu’à la sécurité de la personne.Mots-clés : HABITATION, SANTÉ MENTALE, INTÉGRATION SOCIALE, EMPOWERMENT.
 
Bref historique
 
 
La Déclaration universelle des droits de l’homme a été le premier document international à mentionner, dès 1948, le droit au logement dans son article 25.1 :
Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires
Le logement conditionne l’ensemble des autres aspects de la vie des femmes et des hommes. Comme l’affirme Parmentier (1997), l’impossibilité d’accéder à un logement ou l’accès à un logement de mauvaise qualité ne permet pas l’accès aux autres droits sociaux, comme le droit à l’éducation, le droit au travail ou à un revenu minimum d’existence, le droit à la santé et à la protection de la famille, ou le droit aux fournitures de base comme l’eau ou l’électricité. Ainsi conçu, le logement a un rôle fondamental pour la survie de l’homme, son aptitude au travail, la sécurité de la société et sa cohésion.
Toutefois, les politiques en santé mentale ont longtemps sous-estimé l’importance pour les ex-patients psychiatriques d’avoir un logement décent et adapté. Celui-ci n’étant rien de moins que la condition de départ dans leur conquête de citoyenneté. L’évolution du réseau de services de santé mentale en Occident démontre que la prise en compte de l’importance d’avoir un chezsoi et d’être chez-soi pour les personnes ayant un trouble grave de santé mentale est récente (Morin, 1994). En effet, la ségrégation dans les asiles, à l’extérieur des murs de la ville, a longtemps été le sort qui leur était réservé. Au milieu du XXe siècle, un virement s’opère et la population des asiles est appelée à vivre dans la communauté. Cette tendance se confirme, s’accentue même; la désinstitutionnalisation ainsi que la non-institutionnalisation sont aujourd’hui des voies privilégiées dans le traitement et la réhabilitation des personnes ayant des troubles graves de santé mentale.
 
Situation au Québec
 
 
Depuis un demi-siècle, le système de soins en santé mentale a été soumis à une radicale transformation, passant de l’institution asilaire au traitement au sein de la communauté. Ainsi, le Québec a transformé une partie substantielle des services de santé mentale de l’hôpital à la communauté, suivant en cela l’exemple de la Grande-Bretagne et des États-Unis d’Amérique. Il s’agissait de corriger quelques effets aliénants des grandes surfaces hospitalières surpeuplées d’autrefois. Mais la bougie d’allumage de ce vent de réforme vient d’un cri d’alarme lancé par un ex-patient psychiatrique auquel se réfère un livre au titre suggestif, Les fous crient au secours (Pagé, 1961). Cette détonation ébranle la psychiatrie, l’un des bastions du conservatisme et des mythes ruraux du Québec. Après bien des essais et des erreurs, à la suite de critiques acerbes dirigées contre les foyers d’accueil et après des combats épiques réalisés à l’intérieur d’un système de soins pris en otage par des groupes d’intérêts professionnels, le Gouvernement du Québec, dans un plan d’action (MSSS, 1998), préconise trois leviers prioritaires de réinsertion sociale pour les personnes aux prises avec des troubles mentaux graves : le logement, le travail et la qualité des services. Ce qui ne diffère pas beaucoup de l’une des propositions rédigée quarante ans plus tôt et contenue dans le rapport Bédard (1962) en réponse au livre de Pagé mentionné supra:mettre sur pied des foyers d’accueil pour les personnes sans famille et créer des ateliers protégés pour favoriser l’insertion de la clientèle psychiatrique sur le marché du travail. De plus, à titre indicatif au sujet de la désinstitutionnalisation, ou plutôt de la déshospitalisation, entre 1971 et 1986, ce sont 4241 places qui disparaissent des hôpitaux psychiatriques au Québec. De 1960 à 2002, l’Hôpital Louis-H. Lafontaine, le plus gros asile du Québec, est passé de 7500 à 700 résidents.
En 1999-2000, le ministère de la Santé et des services sociaux du Québec a alloué 1,3 milliard de dollars canadiens (8% de son budget total de 16,7 milliards) aux divers programmes de réinsertion sociale destinés à la clientèle psychiatrique. En 1998-1999, les dépenses en santé et services sociaux totalisaient 14 milliards. De cette somme, 1,15 milliard (soit 8% du budget en santé et services sociaux) était alloué aux dépenses en santé mentale. En 1998, le même ministère a adopté un plan d’action (MSSS, 1998) qui vient souligner l’importance du soutien au logement, du soutien au travail ainsi que de la qualité des services pour la clientèle fragilisée par la maladie mentale. Sur un plan quinquennal, le gouvernement du Québec a décidé de désinstitutionnaliser 3 000 autres résidents des hôpitaux psychiatriques en 2002 (Dorvil et al., 1997). Toutefois, les ressources publiques, communautaires et sociales en logement demeurent insuffisantes pour accueillir les personnes désinstitutionnalisées. Le taux d’occupation est élevé et les listes d’attente sont longues. L’un des secteurs les plus prometteurs demeure celui du logement à but lucratif. En vertu de l’article 454 de la loi québécoise sur les services de santé et les services sociaux, les propriétaires de maisons de chambres et de pensions peuvent accueillir la clientèle à faible revenu et recevoir une compensation financière par l’intermédiaire de leur Régie régionale.
 
Les différents modèles d’habitation
 
 
À la base du transfert des personnes usagères dans la communauté, Corin et Lauzon (1986) identifient la prémisse de la normalisation qui vise l’intégration maximale à la vie sociale. La désinstitutionnalisation, à travers ses visées d’intégration, pose donc tout particulièrement la question de l’habitation et du chez-soi. Plusieurs modèles résidentiels ont été proposés et se chevauchent maintenant pour faire face aux vagues de désinstitutionnalisation et pour répondre aux besoins résidentiels des personnes usagères de services de santé mentale qui n’ont jamais connu l’hospitalisation à long terme. Ainsi, au début, les résidences d’accueil, autrefois nommées familles d’accueil ou foyers affiliés, existaient en complémentarité avec l’hôpital psychiatrique. Ce type de résidence, tout comme le pavillon qui en est une version plus populeuse, sont issus du custodial model. Ce courant en habitation pour les personnes usagères de services de santé mentale propose un hébergement de longue durée où les services sont offerts aux résidents par des non-professionnels dans la plupart des cas. Il a été reproché à ces milieux de garde d’engendrer, eux aussi, une forme d’institutionnalisation ainsi que des troubles de comportements et de l’apathie chez les résidents, tout en les privant de certains aspects positifs de l’institution, notamment les contacts sociaux ainsi que les programmes et les activités (Barr, Fay, 1993; Fenby, 1991). Le fait que les types d’habitations issues du custodial model soient des habitations privées semble être unfacteur pour expliquer que les responsables fournissent peu, sinon pas du tout, de services de réadaptation. Ces services, en effet, engendrent des coûts supplémentaires sans rapporter davantage financièrement (Trainor, Morrell-Bellai, Ballantyne, Boydell, 1993).
Ces critiques ont donné lieu à des mécanismes de contrôle des résidences d’accueil et des pavillons en même temps qu’elles ont pavé la voie à un autre modèle : le supportive housing model. Contrairement au modèle précédent, le supportive housing model se veut une forme d’hébergement thérapeutique professionnel. En effet, ce modèle résidentiel mise sur la réhabilitation et le développement des compétences. Dans sa forme idéale, il se concrétise en un continuum résidentiel composé de différentes ressources d’hébergement gradué selon le niveau de support prodigué aux résidents et où ces derniers évoluent selon le développement de leurs habiletés pour éventuellement vivre de façon autonome (Ridgway, Zipple, 1990). Concrètement, le supportive housing model peut se matérialiser sous la forme d’un circuit comprenant un foyer de groupes, des appartements supervisés regroupés et des appartements relais (appartements privés non regroupés qu’un intervenant visite une fois par semaine). Ce modèle s’appuie sur l’idée qu’une personne doit acquérir d’abord les habiletés nécessaires avant de les mettre en pratique dans un nouvel environnement. Si, théoriquement, les personnes usagères sont supposées cheminer dans un continuum, les études montrent le contraire : ces gens prennent racine dans la ressource qu’ils habitent et seuls quelques-uns cheminent positivement dans le continuum (Segal, Liese, 1991; Geller, Fisher, 1993). De plus, le continuum résidentiel présente des lacunes. Par exemple, il ne dessert pas toutes les personnes nécessiteuses, tel qu’en fait foi le problème de l’itinérance des ex-psychiatrisés (The Harp, 1990; Grella, 1994). Par ailleurs, on reproche au supportivehousing model de confondre habitation et traitementen rendant la première conditionnelle au second (Carling, 1993).
C’est d’ailleurs en grande partie pour répondre à cette dernière faille qu’un modèle plus récent émerge : supported housing model (Hogan, Carling, 1992). Celui-ci milite pour la distinction claire entre le logement et le traitement et pour l’indépendance de ces deux aspects de la vie des personnes usagères de services de santé mentale. De plus, le supported housing model incite les personnes usagères à trouver le logement qui leur plaît et d’y apprendre ensuite, sur place, les habiletés nécessaires au maintien en logement tout en y recevant un support adapté à leurs besoins (Blanch, Carling, Ridgway, 1988). Même si le choix appartient aux personnes usagères, les tenants du logement avec support privilégient souvent des appartements anonymes et non-regroupés, bref, des appartements accessibles à tous (Parkinson, Nelson, Horgan, 1999). Loin de viser la complète autonomie des personnes usagères, ce modèle résidentiel, le plus récent, cible l’appropriation du pouvoir sur leur vie tout en leur offrant un support au long cours qui sera adapté aux différentes phases de leur vie.
En marge de ces trois modèles d’habitation, le paysage résidentiel des personnes usagères de services en santé mentale est complété par l’habitation autonome et anonyme, privée ou sub-ventionnée. Une grande partie, sinon la majeure partie, des personnes usagères vivent dans les appartements anonymes sans support, les HLM et COOP d’habitation qui ne leur sont pas dédiés spécifiquement. On les retrouve aussi dans des maisons de chambres privées. Certaines de ces dernières sont ouvertes à toutes clientèles alors que d’autres se destinent plus particulièrement aux personnes usagères de services de santé mentale et leur offrent une forme d’encadrement (gestion du budget, des médicaments, etc.).
Nous parlerons donc d’hébergement pour désigner les types d’habitation issus des deux premiers modèles résidentiels, custodial housing et supportive housing, et de logement dans le cas des types d’habitation inspirés du supported housing model et des habitations autonomes. La notion d’hébergement renvoie ici à un milieu de vie qui comprend une ou plusieurs des caractéristiques suivantes : ce sont des résidences où les séjours ont une durée déterminée (limite de temps), des milieux de réhabilitation où sont organisées différentes activités de groupe, ou encore des milieux où les résidents sont supervisés dans leur quotidien par des responsables. Dans tous les cas, hébergement signifie aussi vie en groupe :soit que les gens partagent les mêmes espaces quotidiens (la cuisine, le salon et la salle de bain dans les foyers de groupe), soit encore qu’ils partagent certains espaces communs (la salle communautaire dans les appartements supervisés). La notion de logement pour sa part désigne des milieux de vie sans durée de séjour déterminée et ne subordonne pas l’habitation à la réhabilitation. Dans une certaine mesure, vivre en logement peut aussi signifier vivre en groupe puisqu’il arrive dans certains cas que les logements pour les personnes usagères de services de santé mentale se retrouvent dans un même édifice (un édifice comprenant des HLM spécifiquement pour des personnes usagères ou une maison de chambres privées destinée à cette clientèle). C’est ce que nous appellerons l’appartement regroupé par opposition au logement isolé, où des personnes usagères vivent dans un immeuble ordinaire, ouvert à toutes clientèles.
Plusieurs recherches ont analysé la dynamique de l’habiter ou du chez-soi en s’intéressant d’abord aux résidents et à leur rapport au logement. Elles ont examiné la question de l’habitation sous plusieurs angles : le maintien dans la communauté (syndrome de la porte tournante, stabilité résidentielle, etc.) (Bernstein, Hensley, 1993; Dixon et al., 1994; Trieman, Leff, 1996); l’état de santé mentale (nombre, fréquence et longueur des séjours à l’hôpital selon le type d’habitation) (Hodgins, Cyr, Gaston, 1990; Newman, 1994) et l’adaptation sociale (niveau de fonctionnement, performance des rôles sociaux et incidence des troubles de comportement selon la qualité du milieu de vie) (Davies et al., 1989; Baker, Douglas, 1990). Au delà de ces aspects qui sont davantage cliniques, l’habitation a aussi été étudiée sous des aspects sociaux, notamment l’intégration sociale définie par plusieurs critères : revenus et dépenses (Shadish, Bootzin, 1984), fréquence de participation à des activités dans la communauté (Kruzich, 1985), quantité et qualité des interactions sociales (Aubry, Myner, 1996). Par ailleurs, des chercheurs ont opéré un renversement dans les études sur ce domaine en s’intéressant aux perceptions subjectives des résidents face à leurs besoins et à leurs conditions de vie. Ils donnent ainsi une voix aux personnes usagères de services de santé mentale au cœur des recherches sur l’habitation. Les projets sur la qualité de vie et la satisfaction des résidents s’inscrivent, entre autres, dans cette optique (Mercier, 1994; Röder-Wanner, Olivier, Priebe, 1997; Middleboe, 1997; Thériault et al., 1997) tout comme les études plus récentes qui portent sur les choix des personnes usagères de services de santé mentale en matière d’habitation (Srebnick et al., 1995) ou encore sur la façon dont les différents types d’habitation modulent l’appropriation de leur vie (empowerment) par les personnes usagères (Nelson, Hall, Walsh-Bowers, 1997, 1998,1999).


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Les notions de maintien dans la communauté, état de santé mentale, adaptation sociale, intégration sociale, qualité de vie et appropriation de sa vie ont souvent servi à comparer les types d’habitation entre eux et éventuellement à hiérarchiser les milieux de vie en fonction de leur performance quant aux critères de comparaison. Toutefois, les personnes usagères continuent à vivre, et, dans certains cas, continuent à choisir de vivre, dans des milieux qui ne favorisent pas une meilleure intégration sociale, une plus grande qualité de vie ou encore une appropriation plus complète de leur vie. Comment perçoivent-ils le fait de vivre dans leur milieu ? Pourquoi certains choisissent-ils des milieux de vie plus restrictifs alors qu’ils ont la capacité et la possibilité de demeurer dans des milieux de vie plus épanouissants d’un point de vue extérieur ? Quel est leur idéal en matière de logement et quels obstacles souhaitent-ils surmonter pour y parvenir ? Dans le sillon des recherches sur la qualité de vie et de l’empowerment, nous avons voulu donner la parole aux personnes usagères de services de santé mentale. Contrairement à plusieurs recherches sur l’habitation et la santé mentale, cependant, nous avons choisi de ne pas mesurer les expériences résidentielles des personnes usagères en fonction de critères précis, mais bien d’explorer les expériences résidentielles et le sens que prend l’habitation pour elles. Selon des études sur la phénoménologie des troubles mentaux (Corin, 1998; Corin, Lauzon, 1992,1994) et sur le sens du « chez-soi » (Clavel, 1982; Chalas, 1988; Gayet, 1998), habiter constitue aussi une épreuve existentielle. Ainsi, il nous a semblé plus fructueux d’explorer les rapports des personnes usagères à leur habitation selon trois niveaux d’analyse :
  1. la relation à soi;
  2. le rapport au chez-soi;
  3. les dimensions sociales hors habitation.
 
Méthodologie
 
 
La recherche a été réalisée au Québec à partir d’entretiens semi-directifs, sur le thème des expériences d’habitation. Ces entretiens ont été menés auprès de personnes usagères des services de santé mentale de la région de Montréal. L’échantillon est composé de 21 participants qui ont été sélectionnés principalement sur la base de leur habitation du moment. L’objectif était de rencontrer des gens qui demeuraient dans des milieux de vie très diversifiés. Nous avons donc rencontré des personnes usagères qui vivent dans chacun des quatre types d’habitation mentionnés. Les vingt-et-une personnes usagères que nous avons rencontrées sont âgées entre 20 et 74 ans. L’échantillon est composé de dix femmes et onze hommes; la moitié est âgée de moins de 35 ans. Quinze des participants vivent de l’aide sociale, dont treize, plus spécifiquement, du programme soutien financier alors que deux sont reconnus aptes au travail. Deux personnes usagères vivent de leurs revenus d’emploi; trois, de leurs revenus de retraite (rente et/ou pension) et une personne, de revenus d’assurance.
1. Habitation et rapport à soi
a) L’habitation comme reflet de soi et de la gravité de la maladie
Les participants, à plus forte raison ceux qui ont une plus longue expérience des services de santé mentale, connaissent bien la diversité des types d’habitation qui leur sont offerts. Comme le propose le modèle supportive housing avec son continuum résidentiel, les personnes usagères interviewées perçoivent les types d’habitation qu’elles connaissent selon le degré d’encadrement fourni dans ces milieux. La position de leur milieu de vie dans la hiérarchie résidentielle perçue renvoie à leur tour les participants à leur propre degré d’autonomie et à leur état de santé mentale. En ce sens, l’habitation est un marqueur de statut. Ainsi, quitter son appartement autonome pour se retrouver en résidence d’accueil ou en appartement supervisé est perçu comme une perte, un retour en arrière et parfois même un échec. À l’inverse, passer de l’hébergement à un logement est perçu comme une graduation, une promotion. Pour d’autres, aller vivre en appartement signifiera, qu’ils sont capables de fonctionner et qu’ils en ont fait la preuve auparavant ou encore qu’ils sont guéris. L’appartement autonome, qui est l’habitation idéale pour plusieurs, devient une sorte de trophée.
Cette hiérarchie perçue entre les types d’habitation se double d’une hiérarchie entre les résidants au sein même de leur milieu de vie. Cela est particulièrement vrai pour les participants en hébergement et en logements regroupés. En effet, ces milieux sont des systèmes où les individus ont une position, des règles formelles et implicites à respecter et où les résidants sont évalués, par leur pairs, selon leurs habiletés à gérer le quotidien et leur maladie. Dans ce système, les nouveaux arrivés sont souvent perçus comme des éléments perturbateurs tant qu’ils ne sont pas socialisés à leur nouveau milieu de vie :
Y’a des gens qui arrivent ici, y sont complètement déboussolés, y sortent de l’hôpital, tsé, y sont complètement perdus, tsé, j’veux dire, euh… y ont aucune notion de comment ça peut se passer ici, ou comment fonctionner à travers ces gens-là, pis euh… ces individus-là, souvent, sont dérangeants pour le groupe. C’est pour ça que moi, j’m’éloigne de ces gens-là (Benoît, 29 ans).
Cette hiérarchie perçue et la possibilité d’avancement qui y est associée engendre chez les participants l’impression que leur milieu de vie leur permet de s’améliorer, de cheminer vers la « normalité résidentielle » qu’est l’appartement autonome. Ce dernier demeure, pour la plupart des participants, à la fois le critère de comparaison et l’idéal à atteindre.
b) L’habitation comme outil de gestion de la maladie
La plupart des participants voient dans leur « chez-soi » une façon d’avoir une meilleure prise sur leur santé mentale. Cela est particulièrement vrai pour les participants qui demeurent en hébergement ou encore en logements regroupés. La plupart des personnes usagères que nous avons rencontrées misent beaucoup sur la médication pour contrôler les symptômes associés à leur maladie mentale. Maladie et médication semblent être les deux faces d’une même réalité. Les rechutes se terminent souvent par un changement de dosage de leur médication ou encore l’introduction d’une nouvelle substance dans leur cocktail. Ainsi, santé mentale et médication vont souvent de pair pour les participants. La gestion des médicaments est d’ailleurs un élément essentiel qui unit l’habitation à la santé mentale. En effet, pour les personnes usagères qui demeurent en hébergement ou en logement privé encadré, le lien entre l’habitation et la santé mentale se matérialise très concrètement par l’administration ou la supervision des médicaments par le personnel. La gestion des médicaments par le personnel évite ainsi les oublis :
J’tais malade dans mon appartement (autonome), pis… j’aurais pu en crever, si y m’auraient pas amené à l’hôpital, pis me soigner, j’aurais pu en crever. C’est pour ça que j’ai décidé de venir ici (appartements supervisés). On est très… surveillé. L’autre jour, Bernard, c’est mon intervenant, m’a demandé de descendre mes pilules pour y montrer si j’les avais achetées. Si j’t’un mois sans prendre de pilules, me’que j’sorte d’icitte, là, y peut arriver n’importe quoi (Vincent, 24 ans).
Même si les participants reconnaissent que leurs rechutes ne sont pas toutes associées à une erreur dans la prise des médicaments, le fait que le personnel s’en charge ou la supervise est perçu par eux comme une garantie supplémentaire d’avoir le contrôle sur leur maladie.
Tout comme la médication, la présence d’autres personnes dans le milieu de vie est aussi un élément qui fait de l’habitation un outil de gestion de la maladie. C’est le cas notamment des types d’habitations qui relèvent de l’hébergement et du logement regroupé, privé ou subventionné. D’une part, la présence d’autrui tient la solitude au loin. En soi, la solitude est vécue par certains participants comme une source de stress et d’anxiété qui précipite une rechute. Le simple fait d’avoir quelqu’un à qui parler au besoin contribue à les rassurer. D’autre part, la présence d’autrui entraîne des interactions, des occasions de discussions où il est possible d’échanger avec les intervenants ou les résidents sur des expériences communes de la maladie ou sur des sujets plus légers. De plus, les participants qui vivent en logement regroupé sentent qu’ils peuvent eux-mêmes agir en cas de détresse des voisins. Ainsi, la présence d’autres personnes usagères comme voisins donne aux participants la sensation d’avoir un filet de sécurité pour se prémunir contre les moments émotionnellement troubles et de la même façon, ils peuvent être des personnes-ressources pour ceux qui les entourent.
c) L’habitation comme espace de tolérance à la maladie
En plus d’intervenir dans la gestion de la maladie, l’habitation peut aussi être vécue comme un espace de tolérance à la maladie mentale. Ici, une distinction importante doit être faite entre l’hébergement et le logement regroupé d’une part, et le logement non-regroupé, d’autre part. Dans le premier cas, la nécessité de dissimuler ses problèmes de santé mentale s’estompe. Il n’est plus besoin de camoufler les rechutes, d’expliquer les absences après un séjour à l’hôpital, plus besoin de parler à mots couverts ou de baisser le ton quand on parle de maladie mentale :
Imaginez… où j’restais avant, j’parlais au téléphone de santé mentale avec mes amis, pis y fallait que je chuchote, de peur que mes voisins entendent ma conversation ! Parce que les gens entendaient nos conversations. Pis ici, si jamais quelqu’un entend une conversation, beh y faut quasiment se coller l’oreille sur le plancher, là, mais j’ai pas peur, j’peux parler de santé mentale n’importe quand… (Guillaume, 32 ans).
La résidence d’accueil est un lieu où les résidants se sentent acceptés sans être jugés par les autres résidants. Vivre de façon regroupée offre aux participants un abri contre les préjugés et les peurs dont ils sont victimes de la part de la population en général. En un sens, on peut penser que vivre de façon regroupée autorise les participants à vivre cet aspect d’eux-mêmes qu’est la maladie mentale.
En logement non-regroupé, par contre, les personnes usagères tendent à dissimuler habilement leur problème de santé mentale. En effet, les participants usent de stratégies dans leurs relations avec les voisins et les propriétaires, question de ne pas révéler d’indices sur leurs problèmes de santé mentale. Ainsi, Audrey tente de cacher au concierge les problèmes de santé mentale puisqu’il est en contact avec tous les autres résidants de l’immeuble qui pourraient avoir des préjugés à son égard. De la même façon, Gisèle esquive la question quand les administrateurs de l’HLM où elle vit veulent savoir de quel programme d’aide sociale elle est prestataire, question de ne pas leur donner d’indices sur ses problèmes de santé mentale. Si pour les personnes usagères des services de santé mentale, le logement isolé représente davantage un lieu de dissimulation que de tolérance, on peut aussi penser que le logement isolé contribue à les « normaliser » à leurs propres yeux. En effet, puisque le logement isolé ou l’appartement autonome représente pour la plupart un idéal d’habitation, idéal souvent associé avec la stabilité et la santé mentale, on peut croire que le fait d’atteindre cet idéal renforce les personnes dans leur image d’elles-mêmes.
d) L’habitation et le développement de soi
Il importe de distinguer le logement de l’hébergement quant au rapport entre l’habitation et le développement de soi. Il n’est pas surprenant de constater que dans les types d’habitation qui relèvent du modèle de supportive housing les participants soulignent avoir changé, s’être découvert de nouvelles habiletés. En effet, ce modèle d’habitation pour personnes usagères de services en santé mentale vise explicitement le plein développement des résidants. C’est donc le lieu où les participants intègrent de nouvelles habiletés personnelles comme exprimer ses sentiments, dialoguer, socialiser, mais plus encore, résoudre des problèmes de la vie quotidienne. Ce sont des milieux où l’on peut développer son potentiel tout en ayant un filet de sécurité en présence d’autrui.
Les participants vivant en logement conçoivent celui-ci comme un espace où ils peuvent développer leur individualité. Alors qu’en hébergement, il y a souvent une sécurité dans la conformité, en logement, les personnes usagères sont appelées à faire elles-mêmes leur choix, à prendre elles-mêmes les décisions dans leur quotidien. Bien que les personnes qui vivent en logement avec support aient tout de même accès à un intervenant en suivi, celui-ci n’est pas aussi facilement accessible qu’en hébergement. Contrairement à la situation de l’hébergement où d’autres résidants partagent les lieux et où il est facile de consulter sur une décision à prendre, en logement, il est beaucoup moins courant de cogner à la porte du voisin pour demander conseil. Vivre en logement semble donc permettre un transfert d’un réseau à un autre. Ce que l’on demandait auparavant aux intervenants et aux résidants, on le demande maintenant à un réseau de proximité choisi et à soi-même :
J’me développe un réseau d’amis, aussi, par rapport à ça. Tsé, comme mon voisin (qui est aussi un de ses meilleurs amis), y m’a posé mes cadres sur mon mur, euh… Tsé, tranquillement c’est comme si j’t’en train de faire le transfert du fait des intervenants pis tout ça, à un réseau social (Laura, 41 ans).
2. Habitation et rapport au chez-soi
a) L’habitation en tant que lieu physique
On doit faire ici une distinction majeure entre le logement et l’appartement supervisé, qui est la forme d’habitation transitoire entre l’hébergement, le logement, et les autres types d’hébergement à l’égard du lieu physique qu’est le chez-soi. En effet, dans le premier cas, c’est-à-dire en logement et en appartement supervisé, les résidants ont le contrôle sur leur espace alors que dans le second cas, dans les autres types d’hébergement, ils ne l’ont pas. Cette différence peut sembler banale, mais elle renvoie à une réalité importante pour les personnes usagères. Avoir le contrôle sur son espace quotidien signifie souvent pouvoir vivre en reclus quand on en a besoin, même pour quelques jours, ce qui peut être nécessaire pour contrôler la maladie. Julien souligne qu’il faut apprendre à connaître sa maladie et tenter non pas de la combattre, mais de trouver un équilibre :
Plus tu reconnais tes limites, plus tu sais quand y faut que tu te reposes, plus que tu sais quand y fut que tu t’isoles, plus tu sais toutes ces choses-là (Vincent, 24 ans).
Ce besoin temporaire de retrait et de solitude, bien que souvent jugé problématique de l’extérieur, est un moyen de gérer la maladie et remplit une fonction positive pour les personnes usagères des services de santé mentale (Corin, Lauzon, 1992). Il faut souligner que ce retrait stratégique et salvateur n’a rien de totalement nouveau et surprenant. En effet, la retraite volontaire constitue l’un des modes les plus archaïques de ressourcement spirituel et d’esthétisation de l’existence. Les Anciens nommaient cette forme de sagesse comprise comme une retraite temporaire hors des agitations de la vie en société l’anachorèse(Foucault, 2001). Mais éviter la présence d’autres personnes est pratiquement impossible pour les personnes usagères qui demeurent en hébergement, à l’exception de celles qui vivent en appartements supervisés. En effet, les repas sont souvent pris en commun, le salon et la salle de bain, partagés. En fait il n’y a que les chambres où elles peuvent s’isoler, à condition qu’elles ne la partagent pas. Ces personnes en hébergement ont tout de même, dans certains cas, l’impression d’avoir leur espace à elles : un territoire dans la résidence qu’elles partagent avec d’autres. Avoir ce territoire n’implique pas qu’elles en aient le contrôle absolu, puisqu’il demeure policé par les règlements et les intervenants, mais ces personnes usagères ont une forme d’autorité morale sur leur territoire.
Avoir le contrôle sur son espace signifie aussi avoir le contrôle sur son temps. Les gens vivant en logement et en appartement supervisé sont maîtres de leur horaire, ils ne sont pas soumis à des heures de lever, de repas, à des couvre-feux, comme c’est le cas en hébergement. Les participants peuvent ainsi vivre à leur propre rythme. Certains refusent même d’envisager la vie en résidence d’accueil où, contrairement à la vie en logement, ils seraient obligés de manger à des heures où ils n’ont pas nécessairement faim. D’autres, comme Laura, apprécie la liberté d’horaire que lui permet son logement d’autant plus qu’elle a connu des milieux de vie très structurés :
J’peux faire c’que j’veux, tsé. Si j’veux rester en jaquette toute la journée, j’reste en jaquette toute la journée, personne va rien me dire. Pis ça, pour moi, c’est important… Pis des fois, quand tu files pas, beh c’est l’fun de te laisser aller un peu, tsé, manger à n’importe quelle heure… (Laura, 41 ans).
Parmi les personnes qui vivent en hébergement, certaines voient les contraintes de temps comme une forme de contrôle abusif. Cependant, les personnes usagères qui demeurent en hébergement parviennent quand même à négocier ces contraintes de temps. Par exemple, il est notamment possible de dépasser l’heure du couvre-feu si les intervenants sont informés d’avance du retard. Malgré tout, avoir un horaire brime la liberté des résidants qui se sentent étroitement encadrés.
Finalement, avoir le contrôle sur son espace signifie aussi avoir plus d’emprise sur les relations sociales qui se déroulent dans cet espace. En hébergement, il est certain que les résidants ne choisissent pas ceux avec qui ils vivent. Les participants développent toutefois des stratégies pour éviter les corésidants avec lesquels ils s’entendent moins bien. Cependant, il semble que ce soit surtout en logement que les personnes usagères des services de santé mentale peuvent exercer des rapprochements d’intimité. C’est ainsi que certains règlements d’établissements concernent la sexualité, sexualité qu’il est difficile de vivre en hébergement ou qui est carrément interdite.
b) L’habitation en tant qu’espace relationnel
Au delà des lieux physiques, l’habitation situe aussi les résidants dans un milieu social. Cela se traduit notamment par le sentiment d’appartenance ainsi que par les liens qui se créent dans l’unité résidentielle. À cet égard, une distinction, entre l’hébergement et le logement regroupé d’une part, et le logement isolé de l’autre, doit être faite. En hébergement et en logement regroupé, il y a un sentiment d’appartenance au groupe qui se crée très souvent. Il y a un nous de référence. Les participants ont l’impression de faire partie de quelque chose, d’un ensemble et ce, même si dans certains cas, il s’agit d’une communauté virtuelle, c’est-à-dire une communauté dont les liens ne sont jamais activés concrètement. En réalité, le simple fait de partager des expériences communes de la maladie mentale réunit les participants. Ainsi les personnes usagères soulignent qu’elles se comprennent même sans parler. Il y a entre elles une complicité naturelle. Cette impression de communauté virtuelle perçue par des résidants contribue à créer une certaine sécurité, sécurité nécessaire pour soutenir les résidants dans le développement de leur autonomie.
De façon inattendue, le sentiment de faire partie d’un groupe, d’un ensemble, se manifeste aussi chez les personnes usagères vivant de façon regroupée, mais sur une autre base que la maladie mentale (maison de chambre et HLM non dédiés notamment). Ce sentiment d’appartenance se crée sur la base d’intérêts communs, telle par exemple, la lutte des locataires de HLM contre la privatisation. Il naît aussi de la proximité et des échanges de services :
J’me suis habitué avec les gens, j’ai commencé à dire « Bonjour, comment ça va ?» etc. Et on s’est ben adonné, pis des fois c’est les voisins qui avaient besoin des fois, du sucre, beh j’ai dit : « Ok, m’a t’en passer », des fois c’est à mon tour de n’avoir du sucre… que j’aurais de besoin, fait que j’ai demandé, pis on m’en a donné. C’est comme un genre, une espèce de famille, dans le sens, où ce que je demeure. Ça va plus loin que seulement des voisins ou des voisines. Pis euh… on s’aide entre nous. Et j’trouve ça correct (Édouard, 46 ans).
Bien entendu, vivre de façon regroupée entraîne aussi des risques accrus de friction. Dans ces cas, les intervenants sont souvent appelés à jouer le rôle d’intermédiaires entre les résidants et à maintenir l’ordre. Malgré les conflits possibles, vivre en hébergement ou en logement regroupé demeure une façon efficace de contrer l’isolement, que certains associent à la vie en appartement autonome. En effet, même si vivre en appartement est son objectif, Benoît ne se sent pas prêt pour le moment à vivre seul :
Beh moi, j’irais une étape à fois, tsé, j’veux dire, je le sais que j’pas capable de vivre tout seul, aujourd’hui. En appartement, seul, j’ai déjà fait l’expérience, pis j’mennuie, j’tourne en rond (Benoît, 29 ans).
Vivre en hébergement ou en logement regroupé permet aux personnes usagères de services de santé mentale d’avoir un lieu de rattachement dont elles se sentent partie prenante et où elle peuvent créer des amitiés et relation d’entraide réciproques. De leur côté, les gens qui demeurent en logement non-regroupé compensent, dans le meilleur des cas, le réseau interne à l’habitation par un réseau externe ou hors habitation.
3. Rapport aux dimensions hors habitation
a) Le réseau hors habitation
On l’a vu plus haut, l’habitation inscrit les gens dans un espace relationnel. Dans certains cas, les corésidants ou les voisins d’immeubles constituent le plus clair du réseau social des participants. Dans d’autres cas, le réseau est aussi extérieur au milieu de vie. Il est intéressant de noter que, même dans la formation d’un réseau hors habitation, le milieu de vie n’est pas sans conséquence. En effet, dans le cas des types d’habitation issus du custodial model, les liens avec les milieux hospitaliers sont importants. Ces établissements offrent à leurs résidants des activités et des opportunités de socialisation. Ainsi, ceux qui demeurent dans les résidences d’accueil rattachées au même établissement hospitalier se retrouvent tous ensemble lorsqu’ils assistent à une partie de balle-molle ou à une dégustation de maïs sucré (épluchette de blé d’Inde) organisée par l’hôpital. Ces occasions sociales permettent par exemple de revoir périodiquement des connaissances et de socialiser avec des personnes autres que les corésidants.
Plusieurs des types d’habitation relevant du supportive housing sont sous la responsabilité du milieu communautaire en santé mentale. Ces organismes sont bien « branchés » sur les ressources existant dans la communauté et aiguillonnent souvent les résidants vers des centres de jour en santé mentale, s’ils ne dirigent pas eux-mêmes le centre de jour, où les résidants peuvent socialiser tout en faisant des activités. Ainsi, les usagers peuvent se créer un réseau de personnes choisies en dehors de leur lieu d’habitation.
Bien entendu, les participants qui demeurent en hébergement sont libres de créer des liens avec qui ils veulent mais, questionnés sur leurs amis et les personnes significatives dans leur vie, les participants réfèrent, dans la grande majorité des cas, excluant leur famille, à des gens qui sont des corésidants, des membres du centre de jour ou encore des connaissances rencontrées lors d’événements organisés par l’hôpital auquel ils sont rattachés. Pour les personnes usagères, le passage de l’hébergement au logement signifie souvent la constitution, en partie à tout le moins, d’un nouveau réseau. Bien que la majeure partie des participants espèrent se retrouver en appartement autonome, le principal obstacle appréhendé est souvent la solitude et la difficulté de créer de nouveaux liens.
Pourtant, la transition entre l’hébergement et le logement peut être le tremplin pour de nouvelles rencontres qui surviennent dans le cadre d’activités choisies par les personnes usagères, activités souvent destinées à la clientèle psychiatrique (telles que l’art thérapie, la fréquentation d’un groupe communautaire, les programmes EXTRA de réinsertion sociale par le travail, etc.) ou encore dans le cadre des activités du quotidien (épicerie, café du coin, etc.). Ainsi, le changement de lieu amène naturellement un changement de réseau pour certains participants. Dans le cas d’autres personnes usagères vivant en logement avec ou sans support, le réseau social hors habitation consiste souvent en quelques liens privilégiés construits au fil du temps notamment à l’occasion de séjours en hébergement ou à l’hôpital.
Il est à noter que même si l’habitation ouvre sur des réseaux à l’extérieur des limites du chez-soi, les liens ainsi formés dépassent rarement les limites du milieu de la santé mentale. Cette constatation est même douloureuse pour certaines personnes usagères qui planifiaient être de passage dans le milieu de la santé mentale et qui découvrent que les années ne font que les couper davantage du milieu dit normal :
De plus en plus, j’me rends compte que j’suis dans le ghetto d’la santé mentale. D’la maladie mentale, plutôt. J’ai pas grand-chose en commun avec quelqu’un qui travaille, avec quelqu’un qui a des enfants. […] Quand tu parles d’hallucinations à quelqu’un qui en a pas, là, c’est assez pour le faire fuir. Moi j’ai perdu des amis comme ça, au début… C’est ça. Fait que là, j’me pose beaucoup de questions, en ce moment, j’passe une période où j’me dis « ouais, mais de plus en plus, j’m’éloigne des gens, dits normaux » (Laura, 41 ans).
b) Le travail et l’argent
Plusieurs participants soulignent que l’accession au marché régulier du travail représente une difficulté qui les amène souvent à renoncer à cet objectif. Ce qui s’offre à eux, c’est un marché du travail parallèle, le marché des programmes spéciaux. Le modèle résidentiel le plus actif dans l’insertion des personnes usagères dans les programmes d’emploi semble être celui du supportive housing. Dans ce modèle où l’accent est mis sur le développement d’habiletés, les résidants sont encouragés à travailler et les intervenants en hébergement servent fréquemment d’agents de contact entre les résidants et les organismes d’aide à l’emploi. Même si certains intègrent ainsi le marché régulier du travail, la bonne volonté des organismes et des participants réussit rarement à faire en sorte que les personnes usagères sortent de la roue des programmes EXTRA ou autres. Un participant dit en effet ne connaître qu’une personne qui occupe un emploi permanent depuis que sa maladie mentale s’est déclarée et c’est quelqu’un qui avait cet emploi syndiqué très longtemps avant sa maladie. Pour sa part, Julien s’est résolu à aller d’un programme EXTRA à un autre.
Les personnes usagères qui participent à un programme d’aide à l’emploi reçoivent un surplus sur leur chèque d’aide sociale, aide sociale qui demeure la majeure source de revenus pour la très grande partie des gens rencontrés pour la recherche. Même si le montant mensuel accordé aux personnes usagères est supérieur à celui des bénéficiaires qui n’ont pas de problèmes de santé mentale en raison du programme de soutien financier, le montant demeure maigre. Ainsi, la gestion de l’argent demeure une préoccupation, sinon une inquiétude constante, particulièrement pour ceux qui ne demeurent pas en logements sociaux. Dans ce cas, les intervenants en habitation sont souvent les personnes ressources lors de transactions avec les agents de l’aide sociale, notamment pour l’inscription au programme de soutien financier. Les intervenants agissent aussi dans la gestion du budget; et, pour les personnes usagères des services de santé mentale, ce soutien dans la gestion de leur argent de la part d’une autorité et – dans certains cas – le prix modique des loyers constitue une motivation à demeurer en hébergement plutôt qu’en logement d’autant plus que le logement privé a souvent entraîné pour eux, dans le passé, des problèmes à ce chapitre :
En 1994, j’suis allée en appartement toute seule parce que mon père m’avait laissé son héritage (environ 100 000 $). Mais justement, à cause de ma maladie j’ai tout dépensé.
Bon. Fait que j’ai duré un an et demi, à peu près, dans mon appartement. Après ça j’suis retombée malade (Maude, 26 ans).
Dans ce contexte, l’hébergement est une garantie d’arriver à la fin du mois (Nicolas), ou encore de refaire ses finances (Béatrice). Compte tenu de leur précarité financière, occuper un logement dont le loyer est proportionnel à leur revenu est un avantage pour plusieurs. Les logements sociaux étant rares, certaines personnes voient dans l’hébergement une formule qui leur permette de vivre relativement bien puisque le contrôle de leur revenu est assuré par les intervenants sur place. Par ailleurs, le fait que le service de gestion du budget soit dissocié du milieu de vie aide certainement les résidants à passer de l’hébergement au logement sans trop d’inquiétude.
c) Le rapport à la psychiatrie
Finalement, l’habitation module aussi le rapport que les résidants entretiennent avec la psychiatrie. Que ce soit dans les habitations issues du custodial model ou dans celles du supportive housing, le lien avec la psychiatrie est toujours maintenu, tout comme la consommation des médicaments prescrits. En effet, il s’agit des deux conditions obligatoires pour vivre en hébergement; en dehors des ressources alternatives, bien entendu. Puisque les fonds octroyés aux organismes d’hébergement proviennent en bonne partie des hôpitaux, ces derniers peuvent imposer leurs conditions. À ce sujet, la directrice d’une ressource qui honore des contrats de service avec les hôpitaux racontait qu’elle doit souvent négocier avec les départements de psychiatrie pour ne pas mettre un résidant à la porte dans le cas où celui-ci manque volontairement ou non des rendez-vous avec son psychiatre. En effet, l’hôpital refuse de contribuer financièrement à loger quelqu’un qui ne suit pas son traitement. Ainsi, en hébergement, à l’exception des ressources alternatives, le lien entre l’habitation et la psychiatrie est institué.
En logement, avec ou sans support, par contre, le maintien des rendez-vous avec le psychiatre et la prise d’une médication ne sont pas obligatoires. On assiste parfois à un désir soutenu des personnes usagères de conserver ce lien avec la psychiatrie, tout particulièrement les personnes dont le réseau social est très restreint. Celles qui prennent leur distance à l’endroit de la psychiatrie, pour des raisons idéologiques ou autres, semblent compenser par la fréquentation assidue de groupes communautaires en santé mentale. Ainsi, les participants à la recherche se montrent en faveur de l’inscription à un réseau de santé mentale, qu’il soit hospitalier ou communautaire. Les deux personnes rencontrées qui échappent au désir de conserver ce lieu sont deux personnes qui ne reconnaissent pas avoir de problème de santé mentale et qui vivent, l’une en logement autonome, l’autre dans une ressource alternative.
 
Conclusion
 
 
Nous avons cherché par des entrevues réalisées auprès de personnes usagères à saisir les voies par lesquelles l’habitation pouvait représenter un facteur d’intégration sociale. Le caractère stratégique de l’habitation doit s’inscrire d’emblée dans une stratégie globale d’intervention. Ainsi s’intégrer, c’est aussi s’intégrer à un type d’habitation, être capable de créer des liens avec les autres résidants. Cependant, il faut prendre en compte l’importance du retrait positif pour les personnes usagères dans notre conception d’intégration.
Notre recherche ouvre des questions sur plusieurs plans. Au plan méthodologique, on a fait ressortir l’importance de distinguer entre les habitations regroupées et les habitations isolées et d’inclure ces deux types dans la recherche afin de permettre aux travaux subséquents d’approfondir les liens entre le lieu de résidence, ses qualités intrinsèques et son impact sur le vécu des résidants. Tout l’aspect du degré de contrôle qu’ont les personnes apparaît également comme une variable fondamentale. La dimension socio-spatiale a été privilégiée afin de saisir l’expérience d’habitation.
Au plan théorique, la désinstitutionnalisation exige que soient redéfinies les notions, centrales pour les sciences sociales, d’intégration et de normalisation. Concevoir l’intégration en tant que processus plutôt qu’état nous permet de décloisonner notre conception de l’intégration sociale et de tenir compte d’une intégration des personnes ayant des troubles graves de santé mentale au sein de la société. La marginalité se situe ainsi au cœur de l’espace social puisque l’identité de la personne dite marginale demeure toujours relative à l’ordre social dominant. Cette marginalité, selon Castel, ne peut s’appréhender qu’à l’aide d’une théorie, explicite ou implicite, de l’intégration sociale. Sont intégrés les individus inscrits dans les réseaux producteurs de la richesse et de la reconnaissance sociales. Seraient exclus ceux qui ne participeraient pas à ces échanges réglés (Castel, 1996). Le fait que l’état d’exclusion ne puisse être déterminé que par une théorie de l’intégration implique une nouvelle conception de la normalisation. Dans le contexte de la désinstitutionnalisation, il ne s’agit pas simplement pour un ex-patient psychiatrique d’effectuer un retour à la vie en société pour voir sa situation et son état normalisés. La réadaptation implique bien davantage qu’une sortie hors des murs de l’institution hospitalière (Tessier et al., 1982). C’est la vie dans la société elle-même qui demande à être normalisée de manière à favoriser une plus grande tolérance vis-à-vis des personnes perçues comme marginales. Pourra alors être qualifiée de normale une société qui considère l’épanouissement de ses acteurs dans la différence comme un bienfait.
Au niveau des pratiques, connaître les expériences d’habitation des personnes usagères, comprendre la place et le sens de l’habitation dans leur vie s’opposent à l’idée du modèle unique, que ce soit le supportiveou le supported. Du point de vue des personnes usagères, l’importance du contrôle sur l’environnement afin d’expérimenter la négociation et non la coercition, le choix et non l’imposition, la dignité et non l’abus, l’intimité et non la promiscuité, est primordiale. En somme, l’habitation de type logement offre une liberté beaucoup plus grande aux personnes interviewées que les modèles d’hébergement. En revanche, le risque d’isolement qui découle aussi de la vie en logement s’atténue pour les personnes qui vivent dans l’habitation de type hébergement au profit d’une plus grande sécurité. Il y a, en définitive, un choix à faire entre, d’une part, la grande liberté accompagnée d’un risque d’isolement que procure la vie en logement et, d’autre part, le manque de liberté et la plus grande sécurité offerte en hébergement. En définitive, le modèle idéal d’habitation, encore à développer, correspondrait au logement avec réseau de support social.
Les constats précédents ont évidemment des répercussions quant à la planification et à l’organisation des services puisqu’ils illustrent, malgré certaines limites, le caractère stratégique du logement dans l’intégration sociale des personnes usagères. Ce fait est maintenant reconnu par l’ensemble des acteurs du milieu de la santé mentale puisque le soutien au logement est l’une des mesures préconisées dans le cadre du plan des transformations des services de santé mentale (MSSS, 1998). Toutefois, comme société nous ne pourrons pendant longtemps prôner des pratiques basées sur une logique d’abondance et de flexibilité, alors que des logements décents et abordables sont de plus en plus difficiles à trouver.
 
ANNEXE Schéma d’entretien pour les résidants
 
 
Consigne de départ :
Racontez-moi comment vous en êtes venus à demeurer ici
Fouiller tous les aspects qui ressortent de la réponse à la consigne de départ et ensuite, s’assurer que les aspects suivants sont couverts :
  1. L’histoire des changements de domicile dans les dernières années
  2. Parlez-moi des autres endroits où vous êtes demeurés dans les dernières années ou depuis que votre maladie s’est manifestée
    • Dans quel type d’habitation viviez-vous ?
    • Combien de temps êtes-vous demeuré dans ces différents endroits ?
    • Quels étaient les avantages et les désavantages de ces habitations ?
    • Comment en êtes-vous venu à changer de lieu d’habitation par le passé ?
    • Quelles sont les procédures que vous avez dû entreprendre pour changer de logement dans les endroits où vous êtes demeuré dans le passé ?
    • Comment en êtes-vous arrivé à sélectionner un nouvel endroit où vivre ?
    • Quelles étaient les options de logement qui s’offraient à vous dans le passé quand vous avez changé de logement ?
    • Quel a été le rôle de votre entourage dans les décisions concernant vos logements antérieurs ?
    • Quelles sont vos projets, vos désirs en matière de logement ?
  3. Le logement actuel
  4. Parlez-moi de votre domicile actuel. Racontez-moi comment c’est que de vivre ici
    • Depuis combien de temps à ce domicile ?
    • Quelles sont les raisons qui ont fait que vous êtes venu vivre ici ?
    • À quoi vous vous attendiez en venant vivre ici ?
    • Comment s’est passée l’arrivée, l’intégration ?
    • Difficultés, surprises, qu’est-ce qui plaît, déplaît dans le logement ?
    • Stratégie pour garder ou changer de logement.
    • Qu’est-ce que ça a changé pour vous le fait de vivre ici ?
    • Quels sont les règlements de l’endroit et comment ça s’intègre ou non dans votre vie ?
    • Intimité
    • Comment sont vos liens avec les propriétaires ou administrateurs ?
    • Comment sont vos liens avec les autres résidants de la ressource ou de l’immeuble ? Comment êtes-vous perçu par eux ?
    • Est-ce que vous trouvez souhaitable d’avoir un bail ? Difficultés et avantages liés au fait d’avoir un bail
    • Quand vous avez des problèmes concernant votre logement, que faites-vous ? (Régies du logement, etc.)
  5. Les conditions de vie actuelles
  6. J’aimerais que vous me racontiez ce que vous faites dans la vie, comme activités
    • Journée type
    • Activités (loisirs, bénévolat, etc.)
    • Contacts avec amis, famille
    • Travail, école, etc.
  7. La maladie mentale ou la déficience intellectuelle et l’intégration sociale
  8. Parlez-moi de votre maladie mentale ou votre déficience intellectuelle.
  9. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que ça a comme conséquence pour vous ?
    • Quelles difficultés ça entraîne pour vous ? (amis, famille, argent, logement, perceptions du public, etc.)
    • Est-ce que le fait d’avoir une maladie mentale ou une déficience intellectuelle a un impact sur le type de logement que vous pouvez et voulez habiter ?En quoi ?
    • Comment le réseau des services publics vous a-t-il aidé ou nui dans votre intégration sociale ?
    • Qu’est-ce qui devrait changer dans les services d’aide pour vous aider à atteindre votre idéal de logement ?
    • Avez-vous besoin d’aide pour vivre dans votre résidence ?
    • De quel type d’aide (ménage, épicerie, repas, aide au budget, médicament, déplacement, hygiène, etc.)
    • Quelles sont les personnes qui vous ont le plus aidé à votre intégration sociale par le logement ?
    • Faites-vous une différence entre le logement et l’hébergement ? Laquelle ?
    • Qu’est-ce que signifie pour vous être chez soi ?
    • Comment vous sentez-vous dans votre quartier ?(comparaison avec les quartiers précédents)
    • Quelle serait la situation de vie idéale pour vous ?(logement, amis, travail, etc.)
    • Qu’est-ce qui empêche la situation idéale de se matérialiser ?
 
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NOTES
 
[*]Cette recherche a bénéficié d’un appui financier (subvention RS-3160-097) du Conseil Québécois de Recherche Sociale (CQRS).
[**]Université du Québec à Montréal.
[***]Groupe de recherche sur les aspects sociaux de la santé et de la prévention (GRASP)/Centre FCAR (Université de Montréal).
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