2003
Déviance et Société
Sécurité, vidéosurveillance et construction de la déviance : l’exemple du centre-ville de Lyon
[*]
Christophe Bétin
martinais@entpe.fr Marie-Christine RenardENTPE – Laboratoire RIVES Rue Maurice Audin F-69518 Vaulx-en-Velin Cedex
Emmanuel Martinais
Marie-Christine Renard
[**]
Inauguré par Raymond Barre quelques jours avant les élections municipales du printemps 2001, à l’issue d’une campagne très marquée par la question de la sécurité, le dispositif de vidéosurveillance du centre-ville de Lyon s’inscrit aujourd’hui dans les orientations
sécuritaires du nouvel exécutif, mené par le socialiste Gérard Collomb. S’il répond pour
partie aux préoccupations et aux enjeux des groupes sociaux les plus exposés aux problèmes
de délinquance (commerçants et riverains notamment), la mise en œuvre d’un tel outil participe aussi largement de la construction de la déviance. Non seulement il contribue, de par
son existence, à consolider les représentations dominantes en matière de sécurité, mais en
plus, l’usage qui en est fait conduit à reformuler les règles et les normes sociales permettant
de qualifier les pratiques et les comportements déviants sur l’espace public.Mots-clés :
VIDÉOSURVEILLANCE, ESPACE PUBLIC, DÉVIANCE, DÉLINQUANCE D’IMPORTATION, POLITIQUE SÉCURITAIRE, LYON.
Inaugurated by Raymond Barre a few days after the municipal elections in spring 2001
as a result of a campaign strongly formated by security issues, the operation of CCTV in
the centre of Lyons can be seen today as part and parcel of the security-oriented policies of
the new local government led by the socialist Gérard Collomb. Through responding in part
to the concerns and interests of those social groups which are more exposed the problems
posed by crime (particularly shop keepers and nearby residents), implementing such a policy also contributes to the social construction of deviance. It not only acts to consolidate
dominant social representations in the field of security, but the ways in which it is used lead
to reformulation of the rules and social norms construing everyday practices and deviant
behaviour in public space.Keywords :
CCTV, PUBLIC PLACE, DEVIANCE, POLICING, SAFETY POLICY, LYON.
Eingeweiht durch Raymond Barre einige Tage vor den Kommunalwahlen im Frühjahr
2001 im Rahmen eines Wahlkampfes, der sehr stark vom Thema der inneren Sicherheit
dominiert wurde, ist die Videoüberwachung der Innenstadt von Lyon mittlerweile ein zentrales Element in den sicherheitspolitischen Orientierungen der neuen Kommunalverwaltung unter dem Sozialisten Gérard Collomb. Sie reagiert damit teilweise auf die Erwartungen gesellschaftlicher Gruppen, für die die Jugenddelinquenz zu einen zentralen Problem
geworden ist (z.B. Einzelhändler und Anwohner), gleichzeitig trägt die Videoüberwachung aber auch in bedeutender Weise zur Konstruktion abweichenden Verhaltens bei.
Durch ihre Existenz stabilisiert sie nicht nur die vorherrschenden Vorstellungen von
Sicherheitsbedrohungen, darüber hinaus werden durch ihren Gebrauch auch die Regeln
und Normen reformuliert, die das Verhalten im öffentlichen Raum bestimmen.
En el marco de una campaña electoral marcada por el problema de la inseguridad, Raymond Barre inauguró, pocos días antes de la elección municipal, un dispositivo de videovigilancia que cubre el centro de la ciudad de Lyon. Este dispositivo se inscribe en el contexto de las directrices en materia de seguridad del nuevo ejecutivo liderado por el
socialista Gérard Collomb. Si bien este instrumento responde en parte a las preocupaciones y dificultades de los grupos sociales más expuestos al problema de la delincuencia
(principalmente los comerciantes y los vecinos), su puesta en marcha forma parte también,
y en gran medida, del fenómeno de construcción de la desviación. No solamente este dispositivo contribuye, por su sola existencia, a consolidar las representaciones predominantes en materia de seguridad sino que, por la manera en que se lo utiliza, conduce además a
reformular las reglas y las normas sociales que permiten calificar las prácticas y los comportamientos desviados en los espacios públicos.
Pensée comme un simple outil destiné à endiguer ou réprimer les comportements et les
actes « délictueux » sur l’espace public, la vidéosurveillance s’impose depuis quelques
années maintenant comme l’un des moyens à disposition des municipalités pour garantir la
sécurité des biens et des personnes. Profitant à ce titre de la prétendue « neutralité » de la
technique, elle se situerait comme « en dehors »des enjeux et des antagonismes sociaux et
échapperait de facto aux logiques et représentations des gestionnaires de la sécurité
publique. De fait, les modes de légitimation de la vidéosurveillance restent le plus souvent
dans l’implicite, tant ses fonctions et ses usages tendent à s’imposer dans le registre de
l’évidence, pour reprendre la formule de B. Rochette et E. Marchandet (1998). Mais ces
deux auteurs de poursuivre : les techniques ne sont jamais de simples adjuvants instrumentaux à des pratiques qu’elles viendraient seulement rationaliser, elles sont l’expression
d’une culture et elles la modifient. Il ne fait pas de doute, cependant, que, comme la
science, la technique semble s’autonomiser et devenir à elle-même sa propre fin, et les
questions de l’utilité sociale et de la possibilité technique ont tendance à inverser leur
ordre de préséance. On se demande d’abord si on peut le faire, et, dans l’euphorie du
faire, la question de l’utilité disparaît; et, plus généralement, la question des déterminants
sociaux et des effets sociaux de ce qui a été fait (Rochette, Marchandet, 1998,185).
Notre propos se situe dans cette perspective. À partir de l’exemple lyonnais
[1], nous souhaitons montrer que la vidéosurveillance se construit d’abord sur la base de rapports sociaux
conflictuels, qu’elle est imprégnée de représentations, qu’elle s’inscrit dans des dispositifs
institutionnels aux prises avec des logiques économiques, politiques, culturelles et symboliques, pour finalement contribuer à redéfinir les normes sociales qui président à la qualification des pratiques déviantes. Dans un premier temps, nous allons donc nous pencher sur
ce qui « fait culture »en matière de sécurité publique pour ensuite observer comment la mise
en œuvre d’une politique sécuritaire est l’occasion de durcir les représentations sociales à
l’œuvre. Enfin, au regard des usages de la vidéosurveillance et du travail (social) d’exploitation des images, nous poserons la question de la construction des faits de déviance.
I. Les « prêt-à-penser » de la sécurité
Aujourd’hui, à Lyon comme ailleurs, le discours dominant sur l’insécurité fait état
d’une progression inquiétante de la délinquance. Dans cette optique, la part des mineurs
impliqués dans les actes de violence ne cesserait d’augmenter et les « incivilités », de plus
en plus fréquentes, seraient généralement le fait des jeunes des banlieues. Pourtant, à Lyon
comme ailleurs, ces constats sont discutables et véhiculent bien souvent de fausses évidences (Mucchielli, 2001). Cela étant, ce qui nous importe ici, n’est pas tant de savoir s’ils
sont vrais ou faux, s’ils donnent à voir (ou non) une part de la réalité locale, mais plutôt de
comprendre comment ils sont produits, diffusés, répandus, assimilés, popularisés, pour
s’imposer finalement comme autant de « prêt-à-penser » à l’origine de ce nouveau sens
commun punitifdont parle Loïc Wacquant (1999). Car s’il existe bien une certitude dans ce
domaine, c’est que ces affirmations font globalement l’unanimité dès lors qu’il est question d’insécurité, dans les sphères institutionnelles chargées de concevoir les politiques
sécuritaires comme dans une grande partie du corps social supposé en bénéficier.
1. Les commerçants et les habitants de la Presqu’île face à l’insécurité…
Pour tenter de restituer les modalités de production de ces « prêt-à-penser », intéres-sons-nous d’abord à ceux qui se présentent comme les principales victimes des faits de
délinquance en général et de certaines formes de criminalité en particulier : les habitants et
surtout les commerçants de la Presqu’île
[2]. Ces derniers décrivent en effet une situation
assez terrifiante qui, à force de se dégrader jour après jour, en devient insupportable,
presque invivable. Les agressions, les vols, les cambriolages, les dégradations de toutes
sortes semblent être leur lot quotidien. Et comme si cela ne suffisait pas, ils disent aussi
devoir subir les agressions verbales et les insultes des jeunes – les
casquettes, comme ils
les appellent –, ainsi que la présence dérangeante de ces
marginaux qui traînent et font la
manche à la porte de leurs magasins. Les entretiens révèlent en général un état de tension
permanent face à cette menace de la rue et de ces « mauvais usagers », ceux qui ne sont pas
là pour flâner, acheter ou entrer chez eux. De leur point de vue, le danger est partout, il est
omniprésent, il concerne tout le monde et personne ne peut vraiment y échapper :
L’insécurité, ça préoccupe tout le monde (…). En voiture, on est obligé de fermer les
portes. Les parkings, on n’y va plus. Les transports en commun, à partir d’une certaine
heure, on évite de les prendre, etc. Donc ça régente votre vie plus que vous n’en avez
envie : vous ne sortez plus le soir, vous ne mettez plus les vêtements que vous avez envie
de mettre, vous n’achetez plus la voiture que vous avez envie d’avoir, etc. Vous n’allez
plus dans certains quartiers, vous n’allez plus dans certaines rues, et ainsi de suite
[un commerçant, représentant de l’association Lyon Terreaux].
Tout se passe comme si la plupart des commerçants étaient enfermés dans un mode de
perception de leur environnement où tout ce qui ne s’inscrit pas dans une certaine normalité (dans leur normalité) était porteur de violence par nature. Il est vrai (et nous n’entendons pas le contester) que leur activité professionnelle les expose à certaines formes de
délinquance et de criminalité. Néanmoins, il est frappant de constater combien la description qu’ils font de la situation de la Presqu’île peut paraître exagérée (voire caricaturale)
par rapport à ce que l’observateur moyen peut éprouver en fréquentant, même quotidiennement, les lieux, les rues et les quartiers dont il est question ici
[3]. Mais c’est sans compter
sur le fait que pour les commerçants du centre-ville (et c’est aussi vrai pour bon nombre de
riverains) l’insécurité ressentie et éprouvée ne se construit pas seulement sur la base des
expériences vécues et des faits de délinquance constatés jour après jour.
2. … ou comment le « jeune de banlieue » devient la figure emblématique
de la délinquance
Les véritables ressorts de cette construction sont probablement ailleurs. Car ce que les
commerçants et certains riverains du centre-ville mettent d’abord en évidence dans leurs
propos, ce sont les problèmes posés par la présence de populations jugées indésirables (les
marginaux, et surtout les jeunes des banlieues) sur ce qu’ils considèrent être leur territoire,
c’est-à-dire un espace régi par un certain nombre de règles et de normes sociales implicitement acceptées et/ou définies par eux. De fait, la grande majorité des exemples cités pour
justifier l’exaspération vis-à-vis de la situation actuelle renvoie systématiquement à ces
deux populations et à des pratiques et des comportements qui ne relèvent pas, formellement, des faits de délinquance ou de criminalité. Telle cette représentante d’une association de quartier lors d’une réunion publique:
Je ne parle pas seulement en mon nom car j’ai l’occasion de beaucoup parler avec les
gens du quartier. Tout le monde est excédé par ce qui se passe de ce côté de la place de la
République (…). Nous assistons en permanence à des incivilités de toutes sortes (…). Il y
a les jeunes des banlieues qui urinent contre les vitrines (…). Mais il n’y a pas que ça :il
y a aussi des jeunes qui passent en voiture à toute allure en étant cinq, six ou sept dans la
voiture, la radio à fond. Et il y a aussi ceux qui sont avec des chiens, des pitbulls [4].
La Presqu’île, comme lieu de centralité et de mixité sociale, est le théâtre de conflits
permanents opposant ceux qui revendiquent le contrôle et la maîtrise de l’espace et de ses
usages (les commerçants et certains habitants) à tous ceux qui, par leurs pratiques et leurs
comportements, sont à même de troubler et de remettre en cause l’ordre préétabli. L’enjeu
de ces conflits porte donc essentiellement sur l’appropriation de cet espace, avec pour certains, un intérêt économique évident. S’agissant des commerçants notamment, la présence
des jeunes de banlieueset des marginauxdans leur environnement est aussi perçue comme
un facteur influant (négativement) sur le taux de fréquentation de leur boutique, et incidemment, sur leur chiffre d’affaires :
L’insécurité, ça se ressent au niveau de la clientèle. Nous, on a une baisse du chiffre
d’affaires qui est importante. Elle est due au plan de circulation mis en place en 1993,
mais elle est aussi due aux difficultés du quartier. On travaille avec des jeunes qui ont
entre 14 et 25 ans. Mais une fille de 14 ans, elle ne traverse plus la place des Terreaux.
Moi, j’ai plein de clientes qui ne passent plus place des Terreaux. Même dans la journée. Quand vous vous êtes fait agresser trois fois, verbalement, qu’on vous demande
des cigarettes ou n’importe quoi et que vous vous faites traiter de tous les noms suivant
l’humeur, et bien vous ne passez plus par là. Nous on a perdu un gros chiffre d’affaires
là-dessus [un commerçant du quartier des Terreaux].
Dans ce système de représentations, qui tend à distinguer les modes d’occupation de
l’espace légitimes de ceux qui ne le sont pas, certains individus et certains groupes sociaux
sont
de facto constitués en source de danger potentiel. Pour les commerçants et bon nombre
d’habitants de la Presqu’île, il ne saurait en effet y avoir d’ambiguïté
[5] : les
jeunes de banlieuessont des agresseurs « par nature », comme en atteste d’ailleurs cet adage vieux comme
le monde qui veut que l’étranger est d’abord un criminel avant d’être un homme comme les
autres (Videlier, 1989). Parce que l’insécurité se construit d’abord sur fond de rapports
sociaux conflictuels, d’enjeux de domination et d’intérêts économiques, l’image du délinquant moyen définie par les représentations et les discours à l’œuvre au sein d’une partie de
la population lyonnaise correspond finalement, à quelques détails près, à l’image du
jeune
de banlieue. Si l’on en croit les commerçants et les représentants des comités de quartier de
la Presqu’île, le délinquant-type, celui dont il faut avoir peur et se protéger, est donc plutôt
jeune, plutôt en provenance des quartiers dits
sensibles et plutôt d’origine maghrébine.
3. L’invention d’une nouvelle catégorie :la « délinquance d’importation »
Mais alors que cette représentation du délinquant-type n’exprime au fond rien d’autre
que la volonté de quelques-uns de conforter leur position de domination sur un espace
investi par tous, elle va pourtant être appropriée par l’ensemble des acteurs locaux du
champ de la sécurité urbaine. Prenons par exemple le cas des représentants élus de la municipalité lyonnaise
[6]. S’ils subissent la pression permanente des associations de commerçants et de bon nombre de comités de quartier, qui revendiquent davantage de répression et
des mesures concrètes susceptibles de rétablir l’ordre, rien ne devrait pourtant les obliger à
croire que la délinquance en centre-ville serait d’abord le fait des jeunes maghrébins de
Vaulx-en-Velin et de Vénissieux. Pas même les chiffres qui montrent à l’évidence que les
délits commis dans le centre-ville sont d’abord le fait de personnes résidant dans les 1
er et
2
e arrondissements, c’est-à-dire en centre-ville
[7].
Seulement, ces mêmes commerçants et comités de quartier représentent des groupes
sociaux particulièrement influents au plan local, qu’aucun représentant politique ne peut
réellement négliger
[8]. Autrement dit, si les élus ont tendance à se faire les porte-parole de
leur cause, c’est parce qu’ils y voient la possibilité de renforcer leur capital politique :
Alors en première ligne, il nous faut surtout enregistrer les réactions de fond des habitants. Il nous faut être attentif à ce qui se dit, à ce qui se vit, aux malaises et aux non-dits (…). Nous, les maires d’arrondissement, on a surtout un pouvoir d’analyse,
d’alarme, d’information, de réactivité. Aussi, notre responsabilité de dirigeant c’est de
montrer qu’on a bien compris le message de nos administrés, et ensuite, qu’on a été
capable de le transmettre efficacement [l’ancien maire du 2e arrondissement de Lyon].
Mais en faisant ainsi écho aux inquiétudes et revendications bien légitimes
[9] de cette partie de la population avec laquelle ils entretiennent des relations privilégiées, les élus municipaux contribuent non seulement à renforcer la crédibilité de ce discours qui voudrait que
la délinquance dans le centre-ville soit essentiellement une
délinquance d’importation,
mais aussi à conforter les convictions de ceux (parmi les commerçants et les résidents) qui
auraient encore des doutes sur les origines et les causes de l’insécurité. Par ce processus
continu d’allers et retours, qui fait que le discours des uns s’alimente toujours plus ou moins
de celui des autres, on comprend mieux comment cette représentation qui associe l’origine
de la délinquance en Presqu’île aux
jeunes de banlieue parvient finalement à s’imposer
comme une évidence, qu’aucun des protagonistes n’aurait même plus l’idée de discuter au
bout du compte. Et ce d’autant plus facilement que les représentants associatifs comme les
élus locaux trouvent un intérêt certain à ce que la réalité soit ainsi décrite.
II. La vidéosurveillance :une réponse aux pressions des groupes
sociaux influents ?
Pour l’essentiel, le contexte lyonnais semble donner raison à Jean Remy et Liliane
Voyé lorsqu’ils nous suggèrent qu’en situation d’agression
les modèles établis vont non
seulement vouloir se préserver mais encore accentuer les mécanismes stabilisateurs,
notamment en renforçant les légitimations, en culpabilisant toute déviance et en insistant
sur le respect matériel des normes (Remy, Voyé, 1981). En désignant la délinquance et en
lui affectant un type de population bien précis (les jeunes de banlieue d’origine maghrébine), les commerçants et les riverains de la Presqu’île, appuyés par leurs représentants
élus, se situent par rapport à une situation vécue comme une menace. Par la construction
d’une catégorie de « mauvais usagers » (ou d’usagers illégitimes), qui se réfère explicitement à des pratiques jugées concurrentes et/ou génératrices de dysfonctionnement, ils
entendent marquer leur position de domination et réaffirmer leur pouvoir sur la définition
des normes sociales d’usage de l’espace public. Mais la volonté de se préserver et la tentation d’accentuer les mécanismes stabilisateurs vont les conduire, par l’action, à dépasser le
simple cadre de la dénonciation, et ce d’autant plus aisément que les dispositions réglementaires découlant de la loi d’orientation et de programmation relative à la sécurité (du
21 janvier 1995) offrent un certain nombre de possibilités en la matière. C’est le cas
notamment des Contrats locaux de sécurité (CLS), institués par la circulaire interministérielle du 27 novembre 1998, et des dispositifs de vidéosurveillance, qui connaissent un vif
succès depuis quelques années maintenant
[10].
1. Le diagnostic local de sécurité :quand le chiffre vient consolider
la représentation sociale
Préalable indispensable à l’élaboration du CLS, le Diagnostic local de sécurité (DLS)
est confié courant 1998 à un groupe de travail associant la police nationale, la police municipale, les services de la Ville de Lyon compétents et des représentants de la justice. Censée apporter les connaissances
quantitatives et qualitatives, objectives ou basées sur le
sentiment des habitants nécessaires à la définition des
solutions appropriées pour réduire
l’insécurité
[11], cette évaluation de la délinquance est en fait clairement orientée par la
volonté de construire une représentation de l’état de l’insécurité qui soit la plus proche possible de la représentation collective évoquée précédemment
[12]. Autrement dit, il s’agit de
donner un véritable contenu à la catégorie
délinquance d’importation en montrant, chiffres
à l’appui, que les secteurs les plus dangereux sont les quartiers centraux de la ville et que
les populations à l’origine des délits constatés proviennent essentiellement des quartiers
dits
sensibles de l’agglomération. C’est ce que nous confirme sans détour cet élu de la précédente municipalité :
Pour la réalisation du DLS, il y a eu superposition de plusieurs éléments. Tous les éléments empiriques qu’on [les élus] pouvait apporter ont été pris en compte, comme ceux
de la police nationale et de la police municipale en fonction des lieux où se comptabilisaient des agressions ou des actes de délinquance repérés. Ce n’était donc pas, dans
l’absolu, d’une fiabilité totale. C’était les grandes tendances qui se retrouvaient clairement. Les chiffres corroboraient l’intuition, l’intuition corroborait les chiffres [l’ancien
maire du 2e arrondissement de Lyon].
Notons toutefois que si les chiffres et les données statistiques corroborent aussi parfaitement les
intuitions des autorités locales, c’est parfois au prix d’artifices de présentation plus
ou moins grossiers. Par exemple, avec un taux de délinquance de 240‰ (240 faits constatés
pour 1000 habitants), le 2
e arrondissement apparaît d’emblée comme le secteur de l’agglomération où la délinquance sévit avec le plus de virulence
[13]. Mais alors que les faits constatés devraient en toute logique être rapportés au nombre moyen de personnes fréquentant
l’arrondissement (soit environ 350000 par jour), ils sont en fait rapportés au nombre d’habitants (soit 27800). Avec ce mode de calcul, le caractère central de la Presqu’île (concentration de réseaux de communication, densité de commerces et de services) suffit à faire
artificiellement de cet arrondissement l’un des plus dangereux de l’agglomération
[14].
Il en va de même lorsque les auteurs du diagnostic partagent la ville en trois types de
secteurs : les
arrondissements de commission et d’importation de délinquance
[15], c’est-à-dire les quartiers
à risques, ceux qui constituent de
véritables lieux de ressources pour les
délinquants (la Presqu’île, le centre commercial de la Part-Dieu, le quartier touristique de
Saint-Jean, etc.); les
arrondissements moins touchés qui doivent cependant
faire l’objet
d’une vigilance constante; et enfin, les
lieux d’émission de la délinquance, au fort sentiment d’insécurité, à savoir les quartiers dits
sensibles de la ville (les grands ensembles de
Mermoz, des États-Unis et de la Duchère):
Possédant une importante population délinquante, sur-représentée au niveau des mis
en cause, ils [les 8e et 9e arrondissements] offrent un profil comparable à celui de certaines communes de la banlieue lyonnaise. Ce phénomène est particulièrement mis en
évidence au sein de certains îlots, de composition sociologique identique et classés en
Développement social urbain, qui retiennent l’attention moins en raison du nombre de
faits commis localement, souvent en baisse, que de la concentration de populations
délinquantes à l’origine d’un sentiment permanent d’insécurité issu d’incivilités et de
comportements particuliers, très fréquemment en provenance des plus jeunes.
Des quartiers centraux constitués en ressource pour des délinquants provenant en
grande majorité des quartiers périphériques de la ville, tel est le constat de départ qui va
finalement déterminer le contenu et les priorités du CLS, élaboré par les différents partenaires impliqués dans la démarche de sécurisation des quartiers de la ville de Lyon.
2. La vidéosurveillance, clé de voûte du Contrat local de sécurité
Motivées par
l’accroissement sans précédent des actes de violences urbaines, des incivilités et des délits commis par des mineurs de plus en plus jeunes et justifiées par les résultats
du diagnostic de sécurité, les mesures élaborées dans le cadre du CLS se donnent pour principaux objectifs de
réduire la délinquance dans les zones de forte activité de la ville, là où les
actes de délinquance sont les plus élevés d’une part, et d’autre part, de
renforcer la cohésion
sociale, diminuer le sentiment d’insécurité et réhabiliter le rôle des institutions dans les
quartiers sensibles de la ville
[16]. Raisonnant seulement en terme de lieux de production et de
manifestation de la délinquance, les auteurs du CLS définissent alors quatre secteurs où
il a
paru intéressant de décliner l’ensemble des actionsretenues :deux secteurs de l’hypercentre
urbain, la Presqu’île et les quartiers de la rive gauche du Rhône (3
e et 6
e arrondissements),
où
une très forte délinquance de commission est observée et
deux quartiers périphériques de la
ville – la Duchère et Mermoz – où les actes de délinquance commis par une frange de la
population résidante engendrent des conditions de vie jugées aujourd’hui inacceptables.
Mais si la démarche d’ensemble est présentée comme une opportunité de privilégier
la
citoyenneté comme axe de prévention, la proximité comme axe d’intervention, l’efficacité
par la collaboration entre les services de l’État, les collectivités, les acteurs locaux
[17], il
reste que la plupart des mesures sont d’abord pensées dans une logique répressive. Ne nous
trompons pas : pour les élus de la majorité municipale à l’origine du projet comme pour
ceux de l’opposition qui le soutiennent à l’époque, il s’agit avant tout de se donner les
moyens d’une politique sécuritaire capable de pallier le manque d’efficacité de la police
nationale dans ce domaine, et ce faisant, de rétablir l’ordre dans les quartiers où les pressions exercées par les commerçants et les résidents se font les plus fortes.
Présentée comme devant permettre
de sécuriser les bâtiments et les espaces publics
particulièrement exposés aux dégradations et actes de vandalisme, de faire baisser le
nombre d’actes de délinquance commis et d’augmenter le sentiment de sécurité des Lyonnais et des nombreux visiteurs accueillis dans notre cité
[18], la vidéosurveillance apparaît
d’emblée comme l’une des mesures prioritaires du projet municipal, susceptible d’apporter une réponse rapide et visible aux attentes exprimées par une partie de la population et
les commerçants du centre-ville en particulier
[19]. Initialement prévue sur les quatre secteurs
« phares »du CLS, elle ne sera dans un premier temps adoptée que pour deux d’entre eux
[20],
dont la Presqu’île qui
de par ses activités administratives, commerciales et touristiques est
un pôle d’attraction de la délinquance où le sentiment d’insécurité est de plus en plus
grand.
Adopté le 25 avril 2000, le projet vidéosurveillance de la Presqu’île prévoit l’implantation de 47 caméras mobiles dans un périmètre allant du bas des pentes de la Croix-Rousse
à la patinoire Charlemagne, au sud de Perrache (
cf. carte), ainsi que la création d’un PC de
supervision (Centre de supervision urbaine de Lyon ou CSUL) spécialement conçu pour
visualiser les images transmises par le réseau de caméras. Les objectifs assignés à l’outil
étant de
prévenir, anticiper, dissuader et gérer les atteintes à la sécurité des personnes et
des biens dans des lieux particulièrement exposés à des risques d’agression ou de vol et de
donner des moyens aux autorités compétentes d’identifier dans la mesure du possible les
fauteurs de troubles aux fins d’y donner la suite qu’il convient
[21], le positionnement des
caméras est alors minutieusement étudié. Pour les gestionnaires
[22] du dispositif, il s’agit en
effet d’implanter les « yeux » du centre de supervision là où il y a des choses à voir, c’est-à-dire dans des lieux préalablement définis comme étant particulièrement
criminogènes
[23].
L’élaboration d’une cartographie répertoriant, sur la totalité du périmètre, l’ensemble des
espaces où les faits de délinquance constatés atteignent un niveau jugé
significatif
[24] permet finalement d’orienter la plupart des choix d’implantation. Cela étant, une rapide comparaison entre les lieux
à risque tels qu’ils sont identifiés par le biais de la cartographie et
la répartition des caméras dans le périmètre Presqu’île montre que certaines d’entre elles
ont été disposées en fonction d’autres enjeux. C’est le cas par exemple de la rue Émile
Zola, réputée pour son commerce de luxe, qui a été équipée à la demande d’une association
de commerçants, non pas parce qu’elle serait particulièrement
criminogène (ce qui n’est
pas le cas), mais au motif que ce type de commerce représente un atout important dans le
processus de valorisation de la ville à l’échelle internationale :
La rue Émile Zola compte pour la municipalité, parce qu’ils [les élus] savent très bien
que c’est une rue importante pour le shopping. J’ai eu une discussion avec Gérard Collomb à ce sujet, à propos du centre-ville et du commerce de luxe. Lui défend l’idée que
les caméras doivent couvrir tout le centre-ville parce qu’il veut faire de Lyon une ville
internationale. Et il sait très bien que Lyon ne peut être internationale que si, entre
autres, il y a un shopping international. C’est-à-dire qu’on fera venir des congrès, des
congressistes et leurs femmes, que si on peut répondre à leurs attentes. Parce qu’ils
veulent visiter le théâtre romain de Fourvière, le Vieux-Lyon et le reste mais il faut
aussi qu’avec tout ça, ils puissent faire du shopping, aller chez Hermès, Cartier, Vuiton
et les autres [un représentant de l’association « Les vitrines de Lyon »].
Cela confirme une fois de plus l’influence exercée par les commerçants du centre-ville
sur les choix de la municipalité. Cela confirme aussi que les conflits d’usage et d’appropriation d’espaces porteurs d’enjeux particuliers pour la collectivité, la défense des intérêts
économiques et financiers en lien avec l’activité commerciale et touristique de la Presqu’île, la préservation des valeurs symboliques associées à l’image du centre-ville et la
consolidation du pouvoir politique en place sont autant d’enjeux qui déterminent, pour une
large part, la nature et le contenu des mesures supposées lutter contre la délinquance et sa
prétendue progression. Dans cette optique, le droit à la sécurité des biens et des personnes
est là encore relégué au second plan, même s’il a tendance à justifier l’action des pouvoirs
publics (Robert, 1999). Il reste que les dispositifs répressifs créés à cette occasion ne sont
pas sans conséquence sur les processus discriminatoires à l’œuvre et contribuent, du fait de
leur existence et des usages qui en sont faits, à reformuler les normes sociales permettant
de qualifier la déviance.
III. Quand le réel doit se plier à la représentation collective
Les acteurs institutionnels impliqués dans la gestion municipale de la vidéosurveillance circonscrivent volontiers les débats critiques sur son usage au seul problème du
respect des libertés individuelles. Les uns insistent sur le
luxe de garanties juridiques pour
le respect des libertés
[25]. Toutefois, ce luxe ne qualifie ici que les dispositions légales minimales relatives aux règles d’exploitation des images
[26]. Les autres balayent les dérives
liberticides de la vidéosurveillance, qu’ils s’affirment garants des institutions républicaines ou qu’ils marchandent le droit aux libertés individuelles avec celui à la sécurité
publique. Certains (à gauche notamment) évoquent encore la nécessité d’un contrôle de
son usage par des dispositifs ne se limitant pas aux seules dispositions prévues par la loi.
Mais la formation d’un
comité d’éthique est rapidement repoussée par R. Barre, alors
maire de Lyon, parce que cette
coquetterie (serait)
l’expression d’une pudibonderie
(
Le Monde du 17 mai 2000).
Pour les techniciens chargés de la mise en place de la vidéosurveillance, le respect des
libertés individuelles repose aussi sur la conformité de ses usages avec la loi. Celle-ci est
assurée par des dispositifs techniques soucieux du respect de la vie privée, comme le masquage des fenêtres d’immeubles, ou par l’élaboration de protocoles d’exploitation, comme
le contrôle d’accès à la salle de surveillance. Donc si risque d’atteinte aux libertés il y a,
celui-ci réside dans un usage ultérieur des images qui serait délibérément frauduleux. Les
enregistrements seraient même la garantie supplémentaire du contrôle que chacun peut
exercer, même si le délai de leur conservation permet de limiter à dessein cette autre forme
de liberté qu’est le droit d’accès de chacun à son image
[27].
Pour les gestionnaires, la vidéosurveillance ne serait qu’affaire de technique et d’exploitation des images avec une technologie appropriée. Sa mise en œuvre serait d’autant moins
liberticide – et le regard porté sur les images d’autant plus neutre – qu’elle est justement
technique et qu’elle jouit de l’autorité de la loi. Elle bénéficie de l’
a priori de légitimité
conféré aux mesures, largement débattues et non moins problématiques, fixées par le système représentatif en 1995 (Forest, 1999). Mais, l’un des questionnements à mener en
matière d’utilisation des nouvelles technologies de sécurité ne réside pas dans l’opposition
stérile entre le droit à la liberté et le droit à la sécurité. Cet antagonisme sommaire amène
à
occulter le plus souvent la question des utilisations et des usages réels des techniques de
sécurité, faute d’en avoir véritablement sondé les appropriations sociales (Ocqueteau,
Heilmann, 1997). Parce que les enjeux sont effectivement ailleurs, intéressons-nous maintenant à la gestion dite technique des images, c’est-à-dire plus généralement au travail
(social) effectué par les gestionnaires du CSUL dans le cadre de son exploitation
[28].
1. Rendre la vidéosurveillance intelligente
Dans la salle d’exploitation, les opérateurs (agents chargés de regarder les images) sont
amenés à visionner des images 24 heures sur 24, selon le régime de travail des trois huit.
En fond de salle, un tableau est composé de quatre postes à écran quadra (écran divisé en
quatre images) et de quatre postes plein écran. Chaque opérateur dispose d’une table de
commande composée d’un autre écran et d’un ordinateur, qui lui permettent de prendre la
commande d’une caméra afin de visualiser la zone filmée dont il entend « travailler »
l’image. Techniquement donc, seize images peuvent être visualisées simultanément (seize
en quadra dont quatre plein écran), ce qui représente moins du tiers des caméras en fonctionnement. À cette restriction, il faut ajouter les contraintes d’organisation du travail et les
limites physiques communément admises de l’opérateur :
Sur la soixantaine de caméras [29], on en visualise 16 dans le meilleur des cas. Et puisqu’il est admis qu’une même personne ne peut pas suivre plus de 6 images à la fois et
que j’ai deux opérateurs en permanence, on tombe à 12. On est déjà à 20%. En plus, il
faut que les gens aient une attention soutenue. Quand on ajoute cet ensemble de paramètres, on s’aperçoit que la vidéosurveillance permet effectivement de voir des choses.
Quant à surveiller, ça veut dire qu’il faut qu’on se cadre vraiment sur quelqu’un et
qu’on le suive. Donc, il faut qu’on arrive à passer d’un endroit à un autre et déterminer
à quel endroit il vaut mieux aller regarder et à quel moment[un gestionnaire du CSUL].
Même si des aménagements techniques sont prévus afin d’augmenter au besoin le
nombre de caméras utiles, ce responsable du CSUL nous rappelle que l’efficacité du système repose plus généralement sur un aspect dissuasif (vous êtes filmés) tandis qu’il s’agit,
sur le versant préventif, d’observer ce qui se passe sur l’espace public, de manière à détecter le plus en amont possible toute dérive qui pourrait se produire. La mission de surveillance de l’espace public (la prévention) est traduite par les gestionnaires en une mission d’optimisation de l’outil technologique, dans le cadre des contraintes techniques et
humaines liées à son exploitation. Il s’agit dès lors d’identifier les comportements à risque
(se cadrer sur quelqu’un) ou les lieux à risque (à quel endroit vaut-il mieux regarder ?).
Les lieux potentiellement à risque ont été définis sur la base de la cartographie qui a
permis de mettre en place le schéma d’implantation des caméras. Mais, parmi tous ces
lieux, les questions posées par les gestionnaires sont encore : où regarder et à quel
moment ? Pour y répondre, l’observatoire de la délinquance, structure municipale mise en
place au sein de la cellule CLS, est mis à contribution dans une perspective de gestion
dynamique de l’outil :
L’observatoire de la délinquance nous permet de savoir quelles sont les zones de la
Presqu’île (…) qui sont particulièrement exposées au gré du temps, puisque l’observatoire récupère des fiches-incidents du terrain et consolide à partir d’elles l’ensemble
des sources, c’est-à-dire celles de la police municipale, des services municipaux, de la
Société lyonnaise de transports en commun. L’observatoire reporte ça sur des cartes
pour quantifier des actes et les localiser. À partir de là, on sait quelles sont les zones à
risque, mais de manière glissante par rapport au temps, puisque la délinquance évolue
et se déplace. Donc on sait qu’à certains moments ce sont certaines zones qui sont les
plus touchées. Si on laisse les opérateurs complètement libres, il ne sont pas forcément
conscients de ces phénomènes-là [un gestionnaire du CSUL].
À partir des cartographies successives réalisées par l’observatoire municipal, les gestionnaires demandent aux opérateurs de visualiser les lieux identifiés aux moments opportuns. Ce mode de gestion de l’image, qui diminue la marge de manœuvre des opérateurs
dans le choix des lieux à observer, est rapporté à l’outil statistique et cartographique de la
cellule CLS et à la connaissance des acteurs de terrain. Les possibilités technologiques de
l’outil permettent ensuite d’élaborer des scénarios de gestion des caméras et de programmer les cycles de visualisation des images (dans le temps et dans l’espace):
Un des gros problèmes que j’ai à résoudre c’est donc bien : quelles consignes donner
aux opérateurs pour fonctionner ? Qu’est-ce qu’ils font de leurs caméras ? Donc, à
partir de là, il y a une réflexion qui s’est engagée, d’abord pour savoir où étaient les
zones à risques par rapport à l’emplacement de nos caméras, avec quel type de délinquance et à quel moment. La question devient pour moi de quelle manière et à quel
moment on va prendre ces caméras en main. La mission des opérateurs est de localiser
et, qualitativement, de déterminer le type d’agression… si on peut parler de qualité. Il
faut donc que l’on sache quel type de délinquance on va observer, dans quelle zone,
dans quel créneau horaire. Donc il faut qu’on organise la vision, parce que s’ils opèrent de manière aléatoire, on ne remplit pas notre rôle de surveillance de l’espace
public. Parce qu’en fait la source, c’est ce qui se passe sur la place publique. Donc
c’est l’observation de la délinquance, et c’est à partir de ces paramètres-là qu’on va
aller voir à certaines périodes certaines zones : on sait que le soir entre 18h et 23h, il y
a des regroupements dans certains quartiers. Donc il faut aller voir à ce moment-là. Ça
ne sert plus à rien d’y aller après. C’est ça l’organisation de la surveillance [un gestionnaire du CSUL].
Les agents du CSUL, en collaboration avec les partenaires du CLS et les services municipaux, cherchent donc à établir un cadre pour surveiller en priorité les lieux à risque au
moment où sont répertoriés le plus d’incidents avérés. Cette focale, qui réduit le champ
d’observation des opérateurs et parce que telles sont les contraintes de l’outil, place donc
des lieux particuliers sous la surveillance des opérateurs. La gestion des images s’inscrit
dans ce projet. Il s’agit pour les gestionnaires de rendre la vidéosurveillance intelligente,
de l’optimiser et de l’adapter au terrain. Ce projet fait appel aux prouesses technologiques
du système, avec en amont un travail social d’anticipation et d’organisation de la vision
des opérateurs. Il repose aussi sur la mise en place d’hypothèses concernant des lieux et
des périodes, répertoriés en amont par un exercice de comptage sur le terrain des faits de
déviance. Néanmoins, si tel incident est survenu une ou plusieurs fois, à tel endroit et à
telle période, cela ne veut pas dire que l’incident va advenir à coup sûr une nouvelle fois.
La mission des opérateurs en temps réel, une fois les cycles programmés et les consignes
données, devient alors celle de repérer, par le biais de l’image, les comportements à risque
préalablement identifiés.
2. Les déterminants sociaux et économiques à l’œuvre dans le travail
d’objectivation des images
Selon une évaluation qualitative des comportements observés, il appartient aux opérateurs d’anticiper, sinon la prise en charge de la situation par les partenaires (les polices
notamment), du moins un traitement de l’image approprié qui puisse la rendre exploitable
dans le cadre d’une procédure de répression :
J’essaye effectivement de leur[les opérateurs] définir des règles, des modes opératoires,
de façon à ce que l’on tire le maximum d’informations des images que l’on va voir. En
fait, nos images servent essentiellement à s’assurer que tout se passe bien, mais quand
tout se passe mal, elles servent de base à la police nationale pour entamer des actions.
Donc on a intérêt à ce que les images soient exploitables [un gestionnaire du CSUL].
Dans cette entreprise de maximisation de l’efficacité de la police nationale surtout
[30], la
mission que se fixent les gestionnaires municipaux est celle de lui faciliter, sinon l’intervention
[31] du moins l’identification ultérieure des coupables. Pour cela, une collaboration
avec la police technique et scientifique est entretenue afin d’adapter la prise d’images des
opérateurs à ses techniques d’identification. Ce partenariat conduit à la mise en place de
divers scénarios de gestion de la couverture du flagrant délit par les deux opérateurs présents :maniement en simultané de caméras sur la même
situation, mais avec des angles différents,
pour avoir du relief; enregistrement des images à haut débit
de manière à avoir du
gros plan et
pouvoir tirer le portrait, parce que la
demande de la police, c’est l’identification; acquisition de techniques de synchronisation dans le passage d’une caméra à une
autre pour ne pas perdre la
situation.
Le souci d’amélioration de l’efficacité des opérateurs dans la production d’images s’inscrit plus généralement dans le contexte de développement souhaité du CSUL et de son rôle
de prestataire de service envers ses
partenaires. En effet, dès l’origine du projet, la possible
transformation du CSUL en un établissement public à caractère industriel et commercial
(EPIC) est envisagée
[32]. Outre le choix
éthique, nous dit-on, de ne pas placer d’agents de la
police municipale derrière les caméras, l’indépendance du CSUL vis-à-vis de ce dernier
service faciliterait surtout une éventuelle transformation du statut juridique de la structure :
C’est pour ne pas dire que c’est la police municipale en tenue derrière les écrans. Il y
a aussi la raison d’un éventuel projet futur, celui de prendre en compte les alarmes de
parties privées (pour les vitrines des commerçants par exemple). Et ça ne serait possible que si le service se transforme en EPIC, qui rendrait un service commercial.
Disons que juridiquement ça facilite les choses d’être indépendant de la police municipale [un gestionnaire du CSUL].
C’est en partie ce qui explique le choix d’une technologie sophistiquée, dont les techniciens nous vantent les évolutions intégrées ou bien les moyens disproportionnés par rapport à l’usage (qui en est actuellement fait). Outre les extensions possibles des locaux techniques, le système est dimensionné pour pouvoir gérer une extension du réseau par
ramification avec ceux de centres commerciaux, de banques ou d’autres sociétés de gestion déléguées telles que la Société lyonnaise de transports en commun (SLTC). Ces évolutions intégrées permettent aux gestionnaires d’envisager un système de pilotage automatique des caméras, par l’usage de logiciels de vidéodétection ou de reconnaissance
acoustique, qui mettraient les caméras en mouvement à partir d’un événement préalablement paramétré. La détection possible d’un bris de vitres serait par exemple l’occasion
d’offrir une prestation de service auprès des commerçants.
Pour le moment, l’évolution du CSUL reste soumise à l’examen de la nouvelle municipalité. Elle vient de se doter d’un comité de pilotage inter-institutionnel (ses
partenaires du
CLS), chargé de définir les missions et les objectifs d’exploitation du CSUL, de contractualiser ses relations et de réfléchir sur son développement. Outre l’intérêt professionnel
direct que certains gestionnaires peuvent retirer de la transformation d’une structure municipale en EPIC
[33], prestataire de services auprès de nouveaux
clients (banques, bailleurs de
fonds, commerçants), chacun travaille aujourd’hui à ce que le CSUL fasse ses preuves
dans sa phase d’exploitation expérimentale. Il s’agit alors de rôder les modes opératoires
d’anticipation et de traitement des
événements [le flagrant délit]
qui démontreront effectivement une certaine efficacité, et nourrir des liens avec des
intervenants de terrain tous
azimuts afin de leur proposer la gamme des prestations offertes par l’outil.
Mais, dans cette phase dite expérimentale, il s’agit pour les gestionnaires du centre de
prouver son efficacité, tant vis-à-vis de la population que de ses partenaires actuels. Aussi,
l’exercice de prévention est aujourd’hui subordonné à la mesure des uns et des autres. Le
préventif se décline alors sur l’anticipatif et le répressif. Pour la qualité de la vie des uns, il
s’agit d’anticiper suffisamment tôt pour que les choses ne se produisent pas, en s’appuyant
notamment sur les prérogatives de plus en plus larges de la police municipale en terme de
tranquillité publique. Pour les autres, il s’agit concrètement de les aider dans l’exercice de
répression :
On fait de la prévention tant qu’on peut, et puis le jour où la prévention ne suffit plus,
on agit. Vous faites dans le préventif tant que c’est possible, et puis après vous passez
dans le curatif. Alors, nous ce n’est pas du curatif. C’est du répressif, mais le répressif,
c’est aussi une manière de faire du curatif, de résoudre un problème qui s’est posé
[un gestionnaire du CSUL].
Cette lecture en terme d’états plus ou moins graves des faits de déviance à prendre en
charge par un système de gestion binaire anticipation/répression, conduit les gestionnaires,
pour la rendre opératoire, à chercher dans les comportements du monde social qu’ils observent en images des indices de « basculement » d’un même individu d’un état à un autre,
voire une supposée intention secrète (Duclos, 1999) que trahiraient ici des attitudes ou des
mouvements du corps :
Je ne vous cache pas que l’individu en tant que tel ne nous intéresse pas particulièrement. C’est son comportement qui va attirer notre attention. Et à partir du moment où
il y a délit, on va effectivement le suivre, et on cherchera à prendre le faciès de l’individu et le maximum d’éléments qui permettront une identification sûre. Mais là, on
n’est déjà plus dans de la surveillance de l’espace public, on est dans du délit [un gestionnaire du CSUL].
Ce sont alors les opérateurs qui doivent pouvoir apprécier une situation ou un comportement à risque sur l’espace public. Comment s’apprécie ce risque et comment l’image
est-elle gérée ? Pour les gestionnaires du CSUL, il s’agit globalement de repérer les comportements en dehors des règles de société, et tout ce qui sort du cadre normal de la vie
dans un espace:
Si jamais, derrière nos caméras, on surveille l’espace de manière plus précise, on va
donc pouvoir prévenir, s’il y a des regroupements, s’il y a des petites choses qui se passent. À ce moment-là, les gens vont voir que leur comportement est en dehors des règles
de société, et qu’il attire tout de suite une réaction de la part de la société. C’est en cela
qu’on fera une prévention. C’est dire aux gens : « Attention si vous sortez des clous, on
est là ». Parce que la peur du gendarme, c’est aussi un mode de prévention. Donc, ce
qu’on cherche à déterminer, ce sont des situations insolites ou qui peuvent à terme
mettre en péril la tranquillité publique. Les opérateurs vont surveiller un espace et ils
vont essayer de déterminer ce qui peut sortir du cadre normal de la vie dans cet espace.
Ça peut être un regroupement, ça peut être une voiture qui tourne un peu vite, ça peut
être un tas de choses [un gestionnaire du CSUL].
Effectivement, il s’agit là d’une définition pour le moins générale du comportement
déviant dans l’espace public. Mais comment savoir si une situation est à risque ou pas ?
Alors ça, c’est tout notre souci à l’heure actuelle. Pour éviter que ce soit du subjectif,
on a essayé de donner aux opérateurs un cadre. D’abord, ils ont eu une formation pendant trois semaines, au cours de laquelle (…) on a essayé de leur donner un minimum
de vernis culturel dans le domaine. Deuxièmement, on a travaillé avec la police municipale. Puisque finalement, quand on extrapole un peu, l’œil de la caméra c’est un peu
comme l’œil d’un promeneur dans une zone bien déterminée. On a donc considéré que
les opérateurs étaient comme des îlotiers de la police municipale, qui voient et qui rendent compte. Donc en fait, quand on voit une situation, on en rend compte au PC radio
de la police municipale. Alors, pour éviter de rendre compte de n’importe quoi, et bien
on a carrément repris les procédures du PC radio de la police municipale, c’est-à-dire
que les opérateurs ont fait des stages au PC radio de la police municipale : ils ont travaillé avec eux et ils utilisent le même type de vocable [un gestionnaire du CSUL].
Il est ici fait référence à l’objectivité de l’œil du promeneur – un îlotier de la police
municipale en l’occurrence – pour servir de modèle à celui de l’opérateur. Comment en
effet échapper aux formes de convictions stéréotypées en la matière ? Pour les gestionnaires, il faut s’appuyer sur les méthodes d’autres professionnels de la sécurité publique :
celles des polices notamment. Mais il s’agit là de méthodes et de codes techniques de communication de l’information et non d’objectivation des informations visuelles reçues par
les opérateurs. La détection du comportement à risque repose en grande partie sur l’appréciation de l’opérateur. C’est à lui qu’il revient de faire le choix des individus à surveiller
dans l’image qui lui est proposée. C’est lui aussi qui évalue comme potentiellement dangereux les comportements qu’il observe via l’image. Mais pour les gestionnaires, la question n’est pas tant celle des modes d’objectivation de cette image et des comportements
observés, que celle des (bons) résultats obtenus. Dès lors, il s’agit moins de surveiller l’espace public afin de prévenir (ou réprimer) les actes délictueux que de bien surveiller ceux
que l’on veut punir :
Effectivement, notre rôle c’est d’aller regarder dans les coins où il y a le plus de
chances qu’il se produise un événement comme ça. Si on n’en voit pas, c’est qu’on est
vraiment mauvais. Donc, quand on va regarder dans ces coins-là, il y a de fortes
chances qu’on tombe sur des situations délictueuses, et on cherche. Donc si on tombe
dessus, c’est pas forcément anormal, et en fait c’est ça notre rôle. Parce que l’extérieur
attend des résultats (…). Les consignes des opérateurs, elles sont là-dessus. Une grosse
partie de mon travail, c’est de leur dire : « Attention, de telle heure à telle heure, vous
allez dans tel quartier pour voir telle chose et chercher tel type [de délinquants ?]» [un
gestionnaire du CSUL].
3. De l’anticipation de la délinquance à la qualification de ses supposés
prodromes
Pour les gestionnaires, le comportement déviant recouvre une large gamme de pratiques, du regroupement de jeunes, souvent susceptible de déraper nous dit-on, jusqu’au
vol avec violence pris en flagrant délit. Dans les deux cas, les services de police sont alertés, la police municipale dans le premier pour prévenir le trouble (potentiel) à l’ordre
public, la police nationale dans le second à titre répressif. Dans un cas, l’acte est susceptible de se produire, dans l’autre il est avéré. Dans ce cadre, si le regroupement de jeunes ne
constitue pas (encore) un délit pour les gestionnaires du CSUL, celui-ci devient autant l’indicateur d’un probable trouble à la tranquillité des gens (qualifié de trouble à l’ordre
public) qu’une source potentielle de pratiques qui sortent des clous et qui sont aujourd’hui
qualifiées de délits :
(Notre mission) effectivement, c’est d’assurer une surveillance en continu, de manière
à détecter le plus tôt possible un événement qui risque de se produire, c’est d’envoyer
des forces de police lorsqu’on voit qu’il y a un regroupement de jeunes, un groupe qui
commence à devenir agressif et pénible... je veux dire qui commence à importuner les
gens dans la rue. Parce qu’une des réflexions de la police, c’est la tolérance zéro. Alors
c’est un peu brutal, mais c’est dire qu’à tout délit, il y a une réponse appropriée
[un gestionnaire du CSUL].
C’est précisément ici que le rôle de l’image est important, dans la mesure où ce ne sont
pas les actes (non encore commis) qui sont considérés comme déviants, mais les comportements tels qu’ils apparaissent à l’opérateur par l’image. Ainsi, tel qu’il apparaît à
l’image, tout regroupement de jeunes dans l’espace public est susceptible de représenter la
manifestation de pratiques significatives d’un trouble à l’ordre public.
Or, si l’on ajoute à cela l’organisation technique du travail, qui favorise l’examen de
certains lieux à des moments précis, il est troublant de remarquer que les zones à surveiller
en priorité dans les protocoles de gestion cyclique des images, coïncident tout particulièrement avec les lieux fréquentés par des jeunes principalement issus de l’immigration dans le
cadre de leurs pratiques de sociabilité (Forêt, 1990). Tous les partenaires du CLS, interrogés sur les lieux
à risque de la presqu’île devant être attentivement surveillés par les opérateurs, mentionnent systématiquement ces endroits. Pour les uns, il s’agit tout naturellement de
secteurs de commerces particulièrement sollicités les samedis après-midi autour
des grands magasins comme Virgin, le Printemps et la FNAC. Pour d’autres, se sont les
endroits
très fréquentés comme la rue de la République mais
surtout autour du métro Bellecour
[34]. Reste que ce sont bien là les lieux de fréquentation des jeunes issus de l’immigration, du Maghreb en particulier, noctambules ou pas :
Je suis en train de mettre en place un système de consignes écrites. Ça se fait petit à petit,
mais on sait par exemple que le soir, entre 23h et 4h du matin, les opérateurs doivent être
sur la rue Sainte-Catherine. Qu’en début d’après-midi, on va leur demander d’être sur
le bas de la rue de la République. On va leur donner des cadres qui les obligeront à
voir, à visualiser ces zones-là. On va leur donner des contraintes par rapport à l’activité et à ce qui se passe sur l’espace public. Alors, il y aura un cadre, avec des passages
obligés sur des zones. Maintenant, sur l’intérieur de la zone, à eux de choisir ce qu’ils
regarderont [un gestionnaire du CSUL].
Et lorsque de façon plus décontextualisée, nous interrogeons ces mêmes gestionnaires
sur l’efficacité attendue de la vidéosurveillance sur la Presqu’île, c’est encore cette
fameuse délinquance d’importation qui nous rappelle que c’est bien ceux-là qu’il faut tenir
à l’œil :
La vidéosurveillance est loin de lutter contre tout. Pour certains aspects elle est inefficace et j’y suis opposé. Pour d’autres, elle se justifie. Elle est efficace pour lutter contre
l’importation de la délinquance sur la Presqu’île tant sur le plan répressif que préventif [un gestionnaire de la cellule CLS].
La construction d’une catégorie analytique (la délinquance d’importation) par les
acteurs et les dispositifs de gestion de la sécurité publique à Lyon est là encore réifiée dans
l’exploitation des images par l’établissement d’une catégorie de comportements dans l’espace public supposés anormaux :le regroupement de jeunes (surtout des hommes) issus de
l’immigration et supposés vivre en banlieue. Le lien fait entre les deux repose dans l’assimilation qui est systématiquement établie a minima entre une pseudo-catégorie de délinquance (les incivilités) et la désignation de groupes générationnels qualifiés par leur origine étrangère (des Maghrébins) et géographique (qui vivraient en banlieue).
En effet, à la catégorie de
délinquance sur voie publiquequi qualifie, pour les services de
la police nationale, des actes délictueux tels que les vols de sacs ou de portables, les acteurs
du CLS ajoutent la notion
d’incivilité, qui qualifie elle, toujours de façon indéterminée, des
actes qui ne sont pas délinquants au regard du droit pénal (Mucchielli, 1999). C’est sans
doute ici toute la distinction entre sécurité et tranquillité publiques, nouvelle attribution de
l’adjoint à la sécurité de la ville de Lyon. Cette pseudo-catégorie devient une catégorie de la
délinquance dès lors qu’elle est institutionnalisée par les acteurs du CLS, tant dans la
mesure de l’insécurité
[35] que dans l’évaluation de la vidéosurveillance et (son)
impact en
matière de délinquance, criminalité, sentiment d’insécurité, incivilités au sein des espaces
concernés
[36]. Or, dans le cas précis, ce n’est pas la norme juridique qui qualifie les comportements incriminés de délictueux, mais les normes sociales de groupes plus ou moins larges
auxquels on demande pêle-mêle de désigner des lieux, des actes ou des comportements
perçus comme insécurisants :
(Les lieux insécures), tout le monde les connaît. Vous prenez vers le Mc Donald’s, vous
prenez les pentes de la Croix-Rousse, la rue de la République mais partiellement.
Après la place de la République, c’est plus clean. Ce sont des endroits de concentration, tout le monde les connaît, tout le monde sait. Moi je connais plein de personnes
qui ne passent jamais devant le Mc Donald’s quand elles vont rue de la République.
J’ai moi-même assisté à des agressions verbales. Vous savez quand ils sont attablés
comme ça au Mc Donald’s, essayez de passer… vous l’avez peut-être fait ? Eh ben,
vous allez voir :« fils de pute », « tête de zob », « nique ta mère », enfin toutes les expressions [un commerçant, président de l’association « Les vitrines de Lyon »].
Reste que l’on ne sait pas toujours ce qui est ici en cause, des comportements dits
incivils
ou la seule présence de leurs auteurs présumés dans l’espace public ?Or, lorsque les gestionnaires de la vidéosurveillance s’accordent à reconnaître que seul
le sentiment d’insécurité
peut amener à installer une caméra dans certaines zones, au motif que
ça rassure et parce
que de toute façon la vidéosurveillance a un
rôle de dissuasion dans le passage à l’acte[ici le
délit pénal], ils ne stigmatisent pas seulement des comportements de transgression à certaines
convenances (les incivilités). Ils établissent surtout un lien entre des personnes censées
appartenir à des groupes (supposés identitaires) et une prédisposition à la délinquance, selon
la maxime bien connue et non moins douteuse
qui vole un œuf, vole un bœuf, alors même que
l’œuf n’a pas été volé.
Parce qu’en règle générale les gens déambulent et flânent, on comprend alors mieux comment l’indicateur
regroupement de jeunes susceptibles de..., pris en
compte dans la gestion des images, vient ici se nourrir de cette croyance en l’existence de
groupes identitaires potentiellement délinquants. Or ces groupes n’existent et n’occupent
l’espace public que par le regard stigmatisant
[37] porté sur eux collectivement (Authier, 1986).
Les gestionnaires de la sécurité publique affirment que la vidéosurveillance n’est qu’un
outil technique au service d’un travail de gestion et d’exploitation des images qui s’adapterait à la déviance et à son évolution. Pour autant, ce discours occulte le fait que la vidéosurveillance participe aussi de la construction de diverses formes de déviance, au sens
d’une redéfinition collective des normes sociales qui amènent à les qualifier comme telles
(Becker, 1985). Aussi, parce que l’extérieur attend des résultats, l’expérience conduit à
définir, en tout bon sens et à l’envi, des groupes et des comportements discriminatoires. À
force de chercher et quitte à ne bien compter que les délits de ceux-là, il se pourrait alors
que l’on puisse un jour donner enfin un vrai contenu à la délinquance d’importation, mais
dans ce cas c’est désormais au réel de se plier à la vision scopique des gestionnaires de la
sécurité publique.
Avec la mise en place d’une telle politique sécuritaire, il s’agit donc moins de traiter les
véritables ressorts de l’insécurité que de simplifier à outrance le problème de la délinquance.
Àl’aune des processus ici mis en évidence, nous ne pouvons que souscrire à la magistrale
démonstration de Philippe Robert, pour qui le malaise des banlieues trouve son origine
dans la conjonction et l’amplification de trois processus, à savoir la crise du logement
social, le chômage d’exclusion et le blocage de l’intégration économique de populations
d’origine étrangère :Les considérer comme un ailleurs radicalement différent du reste permet d’escamoter le caractère national de ces trois difficultés en leur substituant un problème des banlieues. Il en va exactement de même pour les politiques de sécurité : braquer
le projecteur sur ces seules zones dispense de prendre la mesure de l’insécurité en la
réduisant à de scandaleuses poches de danger dont la proximité menacerait un corps par
ailleurs sain (Robert, 1999,232).
De fait, les gestionnaires de la sécurité publique adoptent (dans
l’euphorie du faire sans
doute
[38] ) une conception de la ville particulièrement réductrice qui oppose, sans autre forme
de procès, les « gardiens du temple » aux « nouveaux barbares ». Voilà donc une politique
sécuritaire qui fonctionne sur un postulat fragile :les délinquants se recrutent dans les quartiers de la politique de la ville (la fameuse
délinquance d’importation) et le risque de prédation (qualifié ici de
délinquance de commission) est élevé dans l’îlot de richesse et de
prestige que constitue la commerçante Presqu’île lyonnaise. Entre les deux assertions, la
relation est loin d’être assurée. Le dispositif de vidéosurveillance donne ici à voir comment
les acteurs de la sécurité en font pourtant un lien opératoire. Un lien qui permet de réorganiser la ville et ses quartiers en dramatisant, à l’excès, des rapports socio-spatiaux conflictuels imprégnés de relents xénophobes : ici des quartiers riches et un corps social
sain à
préserver comme tels, là des quartiers pauvres dont il faudrait seulement se protéger. Un
lien qui permet surtout de conforter la tendance actuelle des politiques urbaines de
construire une ville-centre aseptisée, standardisée, qui serait définitivement débarrassée de
ceux dont la présence s’avère contre-productive par rapport à l’établissement d’une image
de marque conforme aux nouvelles exigences des centralités
à vocation internationale.
·
AKRICH M., MÉADEL C., 1996, Anthropologie de la télésurveillance en milieu privé, Paris, IHESI et PIR-Villes.
·
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acrobatiques de l’échange inégal entre associations d’habitants et élus locaux. Le cas de la politique des
espaces publics de l’agglomération lyonnaise, Paris, PUCA, 50-94.
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[*]
Cet article est tiré d’une enquête menée par Marie-Christine Renard (sous la direction de C. Bétin) dans le
cadre de son travail de fin d’études de l’École nationale des travaux publics de l’État (ENTPE). Il s’appuie
aussi sur les premiers résultats d’un travail de recherche en cours portant sur les dispositifs de gestion du
« risque social »au plan local.
[**]
Laboratoire de Recherches Interdisciplinaires « Ville, Espace et Société » (RIVES), UMR CNRS n° 5600,
ENTPE, Vaulx-en-Velin.
[1]
L’étude de terrain, limitée au centre-ville de Lyon (la Presqu’île), repose sur une série d’entretiens semi-directifs réalisés par M.-C. Renard au printemps 2001 auprès des principaux acteurs locaux de la sécurité
publique (élus, techniciens municipaux, fonctionnaires de police, etc.) et de représentants associatifs de
comités de quartier et de commerçants. Ce matériau oral, entièrement retranscrit, a été complété par un
relevé systématique des matériaux écrits relatifs à la mise en place et à la gestion du dispositif de vidéosurveillance. Ce corpus est composé de délibérations du conseil municipal et de certains conseils d’arrondissements, de procès-verbaux de diverses commissions municipales, de documents officiels émanant des services de la Ville de Lyon (études, expertises, notes, documents de présentation, etc.), de courriers, de
comptes rendus de réunions entre élus et associations de riverains et de commerçants, d’articles de presse.
La méthodologie retenue repose sur l’analyse croisée de ce matériau oral et écrit, ainsi que sur plusieurs
temps d’observation, dans les locaux du service de gestion notamment.
[2]
Si la catégorie « commerçant »est ici utilisée pour désigner les représentants d’associations de commerçants
qui se mobilisent et s’expriment sur le contenu des politiques urbaines locales, nous ne saurions méconnaître toutes les distinctions à opérer selon le statut et la clientèle des différents commerces présents sur la
Presqu’île, entre le gérant d’une grande enseigne (FNAC, Virgin, Printemps, etc.) ou celui d’une chaîne
d’habillement pour adolescents et le propriétaire d’un petit commerce de proximité ou d’une boutique de
luxe. Ces distinctions recoupent en partie des secteurs géographiques de spécialisation commerciale selon
l’alchimie toute économique qui veut que l’offre s’adapte aux groupes socio-économiques qui fréquentent
tel type d’espace public, comme à leurs modes de déplacement.
[3]
Pour situer l’ensemble des lieux évoqués tout au long de l’article, le lecteur pourra utilement se reporter à la
carte de présentation de la Presqu’île (page 6).
[4]
Comité d’initiative et de consultation du 2
e arrondissement (15 juin 2000) consacré à la sécurité des biens et
des personnes en Presqu’île.
[5]
Bien évidemment, les points de vue dont nous faisons état ici mériteraient d’être analysés beaucoup plus
finement, car le discours sur l’insécurité n’est certainement pas homogène, comme nous avons pu le constater dans d’autres contextes (Martinais, 2001).
[6]
L’absence de débat sur la question de la sécurité au sein des Conseils d’arrondissement et du Conseil municipal nous conduit à ne pas faire de distinction formelle entre les élus de la majorité (RPR et UDF) et de la
gauche plurielle. La recomposition municipale, suite à l’élection en mars 2001 de Gérard Collomb, n’a
d’ailleurs pas fondamentalement modifié la donne (voir par exemple
Le Monde des 17 et 18 juin 2001).
[7]
Pour l’année 1999 par exemple, les actes de délinquance commis par des personnes originaires des communes périphériques (Villeurbanne, Vénissieux, Vaulx-en-Velin, etc.) ne représentent que 25% des délits
enregistrés sur la Presqu’île, alors que 61% d’entre eux ont impliqué des personnes issues des quartiers centraux de la ville :40% sont dus à des habitants des 1
er et 2
e arrondissements et 21% à des habitants des autres
arrondissements de Lyon (Renard, 2001).
[8]
Sur la capacité des commerçants de la Presqu’île et des comités d’intérêts locaux à orienter les décisions
politiques de la municipalité lyonnaise, voir par exemple Bétin, 1999.
[9]
En effet, du point de vue des élus, qui est mieux placé que les commerçants et les résidents pour parler de
l’insécurité ? Ce sont eux les principales victimes de la délinquance. Ce sont eux aussi qui vivent, jour après
jour, les situations de conflits avec les populations dites « indésirables » et qui en subissent les conséquences.
Les élus n’ont donc aucune raison de mettre en doute la manière dont ils perçoivent et rapportent les problèmes auxquels ils sont confrontés. Il faudrait pour cela qu’une autre partie de la population viennent régulièrement se plaindre du mauvais sort qui est fait aux « jeunes de banlieue » et attester, preuves à l’appui, que
la majorité d’entre eux n’est pour rien dans les exactions dont on les accuse en bloc.
[10]
En plein essor dans un certain nombre de pays européens, les systèmes techniques de surveillance à distance
ont aussi fait l’objet de nombreux travaux qui permettent aujourd’hui de mieux cerner certaines de leurs
implications sociales. En Grande- Bretagne notamment, plusieurs recherches ont ainsi porté sur l’analyse du
fonctionnement de la vidéosurveillance et ses impacts (Painter, Tilley, 1999), sur ses conséquences sociales
(Norris, Moran, Armstrong, 1998), ou bien encore, sur les liens qui s’établissent entre cette technologie,
l’idéal démocratique et la gouvernance (Webster, 2000). En France, les principaux travaux sur le sujet relèvent essentiellement d’analyses sociologiques concernant par exemple les modes de régulation développés
pour composer avec ces nouveaux outils technologiques de surveillance de l’espace public (Heilmann, Vitalis, 1996a) ou les différences qui émergent de la comparaison entre la vidéosurveillance de l’espace public
et de l’espace privé (Akrich, Méadel, 1996).
[11]
D’après le Contrat local de sécurité de Lyon (signé le 27 novembre 1998).
[12]
Le DLS est fondé sur un subtil mélange de données statistiques (état 4001 de la police nationale) et d’impressions relevées (par questionnaires) auprès de populations soigneusement choisies et destinées à
construire le fameux « sentiment d’insécurité ». En particulier, sur la Presqu’île, ce « sentiment d’insécurité »
est d’abord celui des commerçants qui représentent 70% des points de vue exprimés.
[13]
En effet, selon le Contrat local de sécurité, le taux de délinquance moyen pour la ville de Lyon est de
128,5‰, alors que les moyennes des banlieues Est (plutôt pauvres) et Ouest (plutôt riches) de l’agglomération affichent respectivement 92,1 et 66,1‰ et que la moyenne nationale en 1997 atteint 80‰.
[14]
Notons pour finir que si le nombre de faits constatés est l’un des plus élevé de l’agglomération, ces derniers
concernent
surtout des vols de sacs, de portables, de la délinquance de voie publique, des problèmes avec
les voitures, mais pas des faits vraiment graves et peu de cambriolages, comme nous l’a confirmé un ancien
commissaire de police du secteur.
[15]
Toutes les citations à venir sont extraites du DLS.
[16]
D’après le Contrat local de sécurité de Lyon du 27 novembre 1998.
[17]
Propos tenus par le maire du 1
er
arrondissement lors de la séance du Conseil municipal du 27 avril 1998.
[18]
D’après un document (non daté) de la direction de la sécurité et de la prévention de la Ville de Lyon intitulé
La vidéosurveillance des espaces publics.
[19]
Et ce d’autant plus que les études consacrées aux impacts de la vidéosurveillance, dont s’inspirent les promoteurs du dispositif lyonnais à l’époque, mettent généralement l’accent sur la capacité de l’outil à rassurer
les usagers et à modifier les comportements des délinquants. Sur le sujet, voir par exemple (Pecaud, 2002),
et (Ditton, 2000) pour le contexte britannique.
[20]
Apparemment, le choix a été fait de « tester » l’efficacité du dispositif sur ces deux secteurs avant de
l’étendre, dans une deuxième phase, aux deux autres. Aujourd’hui, après le changement de municipalité et
la redéfinition des objectifs attendus de l’outil, il est prévu de l’étendre à quatre nouveaux secteurs, dont
Mermoz et le quartier touristique du Vieux-Lyon.
[21]
D’après le document déjà cité
La vidéosurveillance des espaces publics.
[22]
Sous ce terme, nous rangeons arbitrairement tous les acteurs institutionnels (techniciens municipaux, élus)
qui ont en charge la gestion de la vidéosurveillance.
[23]
On retiendra ici la liberté d’interprétation de cette formulation pour les autorités publiques compétentes
(Heilmann, Vitalis, 1996b).
[24]
Sont pris en compte les atteintes aux biens, les atteintes aux personnes, les atteintes aux biens et aux personnes, les infractions à la législation sur les stupéfiants, les atteintes de jour, les atteintes de nuit. Une septième carte recense enfin la localisation de l’ensemble des faits précités et fait apparaître, après détermination d’un seuil au delà duquel le nombre de faits constatés est déclaré significatif, les lieux « à risque »de la
Presqu’île qui appellent la présence d’une caméra.
[25]
Entretien avec l’ancien maire du 2
e arrondissement.
[26]
Prévues par l’article de 10 de la Loi d’orientation et de programmation relative à la sécurité (LOPS) du
21 janvier 1995, précisées par le décret n° 96-926 du 17 octobre 1996 et la circulaire d’application du
22 octobre 1996.
[27]
Le délai légal peut aller jusqu’à un mois. Ce qui permet, en cas de refus d’accès à l’image par le gestionnaire, de faire appel à l’organe de conciliation avec le public : la commission départementale, puisque la
CNIL n’est pas compétente, selon les termes de la loi (Cadoux, 1995). À Lyon, les gestionnaires ont fait en
sorte qu’à l’issue de ce circuit administratif les enregistrements soient déjà détruits, puisqu’ils ne sont
conservés que huit jours.
[28]
Le CSUL ne dépend pas, comme la cellule CLS, de la direction de la sécurité et de la prévention mais de la
direction de la police municipale et des déplacements urbains (DPDU) de la ville de Lyon, dont le responsable, habilité à exercer un pouvoir de police, a sign&eacu