2003
Déviance et Société
Une dépolitisation hygiénique : les lieux d’injection de drogues illicites comme stratégie de réduction des méfaits
[*]
Nicolas Carrier
[**]
Université du Québec à Montréal Département de sociologie C.P. 8888 – Succursale Centre-ville Montréal (Québec) CANADA – H3C 3P8
Au Canada, depuis la fin des années 1990, la mise en place de lieux où il serait possible
de s’injecter des drogues interdites sans craindre d’autre intervention étatique que le
contrôle médical est revendiquée par plusieurs acteurs sociaux. Le fait qu’il n’aura fallu
que quelques années pour que cette stratégie de « réduction des méfaits» soit envisagée
politiquement dans un Canada pourtant toujours attaché à son régime prohibitif appelle
une interprétation sociologique. Examinant les motifs utilisés pour justifier la mise en place
éventuelle de tels lieux par les acteurs des champs universitaire, journalistique et politique,
on constate que ces motifs prennent pour axe majeur la dimension socio-sanitaire de
l’usage. Une dépolitisation hygiénique: la tension prohibition-légalisation a disparue.Mots-clés :
DROGUES, INJECTION, PROHIBITION, RÉDUCTION DES MÉFAITS, LÉGALISATION, POLITIQUE, CANADA.
In Canada, since the end of the 1990’s, several social players wish to see the implementation of legally funded centres that would welcome and allow persons to inject themselves
prohibited drugs. The mere fact that it only took a few years for that harm reduction strategy to be politically considered in Canada, a country still attached to its prohibition
regime, calls for a sociological interpretation. In examining the vocabularies of motives
uttered in the university, journalistic and political fields to justify the implementation of
such centres, we find the socio-sanitary dimension at the core of those legitimating claims.
An hygienic depoliticization:the prohibition-legalization tension has disappeared.Keywords :
DRUGS, INJECTION, PROHIBITION, HARM REDUCTION, LEGALIZATION, POLITICS, CANADA.
Gesundheitsräume, in denen sich Drogenabhängige illegale Drogen injizieren können,
ohne andere staatliche oder medizinische Kontrollen fürchten zu müssen, sind seit ihrer
Einrichtung in Kanada Ende 1900 heftig umstritten. Die Tatsache, dass es nur wenige
Jahre brauchte, um diese Strategie der Risikoreduktion in einem Land politisch durchzusetzen, das sich eher einem repressiven Regime verschrieben hatte, verlangt nach einer
soziologischen Interpretation. Über eine Analyse der journalistischen, wissenschaftlichen
und politischen Motive und Begründungen für ihre Einrichtung kommt die Untersuchung
zu dem Schluss, dass die Motive weitgehend einer sozio-sanitären Orientierung des Konsums illegaler Drogen folgen. Eine hygienische Depolitisierung: die Spannung ProhibitionLegalisierung ist verschwunden.
En Canadá, desde fines de los años 1990, diversos actores sociales han reivindicado la
creación de sitios en los que sea posible inyectarse drogas prohibidas sin temer a una intervención del Estado, salvo que esta última se realice bajo la forma de un control médico. El
hecho de que sólo hayan sido necesarios unos pocos años para que esta estrategia de reducción de daños empezara a ser considerada a nivel político – en un Canadá por otro lado
siempre aferrado a su régimen prohibitivo del consumo de estupefacientes –, invita a una
interpretación sociológica. Cuando se examinan los motivos esgrimidos por los actores de
las áreas universitaria, periodística y política para justificar una eventual puesta en marcha
de tales sitios, puede constatarse que estos tienen como eje central la dimensión socio-sani-taria de la utilización de estupefacientes. Una despolitización higiénica: la tensión entre
prohibición y legalización ha desaparecido.
La principale force productive, c’est-à-dire le progrès scientifique et technique une fois pris en main, est devenue elle-même un principe de légitimation. Cette nouvelle forme de légitimation n’a plus, à vrai dire, la forme
ancienne de l’idéologie. (…) [L]a nouvelle idéologie se distingue de celles
qui sont plus anciennes en ce qu’elle dégage complètement de l’organisation de la vie collective les critères de la justification idéologique, c’est-à-dire des règles normatives de l’interaction; en ce sens, elle les dépolitise
et, au lieu de cela, les ramène aux fonctions d’un système subordonné
d’activité rationnelle par rapport à une fin.
(Habermas, 1968,55; 57)
Trois mots pour être entendu en parlant des mauvaises drogues
En sol canadien, comme d’ailleurs dans bien d’autres espaces politiques, un nombre
croissant d’acteurs de champs variés professent, avec un succès remarqué, que la Terre promise du monde sans drogues (illicites) est un ailleurs qui n’existe pas, ou du moins que les
extraordinaires moyens
[1] qui ont été alloués à la recherche de cette utopie laissent toujours
les Canadiens déboussolés devant les réalités du monde terrestre. Le prohibitionnisme est
certes l’objet de contestations dans la perspective d’une refonte de la Politique des drogues.
Il l’est notamment par le biais de publications universitaires critiques et à travers la tenue
d’une commission sénatoriale spéciale (Lauzon, 2000) ayant le mandat de réexaminer la
Politique. Mais la trajectoire des communications adoptant cette posture éthico-politique
est bien circulaire, du moins au Canada. Les événements discursifs du champ académique
qui sont réécrits et rendus accessibles comme textes (écrits, audio-visuels ou radiophoniques) par leur médiatisation se structurent effectivement très peu autour de la tension prohibition/légalisation, et virtuellement jamais ne prennent-ils pour objet le droit de l’État de
punir les personnes consommant d’autres drogues que celles que nous vendent l’État, les
pharmaciens et les épiciers. Il semble que pour être entendu il faille être à la mode et prononcer – peu importe ce que cela signifie –
réduction des méfaits
[2].
Un succès communicationnel à interpréter
La « nouvelle » stratégie qui opérationnalise ces trois mots et dont on fait la promotion
en sol canadien depuis la fin des années 1990 nous vient d’Europe. Il s’agit des lieux d’injection de drogues illicites (LIDI), qui sont désignés dans la littérature par
Safe Injection
Facilities, Safe Injection Rooms, Supervised Injection Facilities, Drug Injecting Rooms ou
Drug Consumption Rooms
[3]. Les LIDI sont des espaces où, sous supervision médicale, les
personnes peuvent s’injecter des substances comme l’héroïne et la cocaïne (achetées sur le
marché noir) sans être embarrassées par les policiers (mais peut-être par des intervenants).
Signe de l’attrait qu’exerce cette nouveauté en sol canadien, dès le début du siècle un
comité consultatif fédéral-provincial (Comité consultatif sur la santé de la population,
2001) proposait que soit envisagée la mise en place de LIDI, à titre expérimental, dans les
centres urbains de Toronto, Vancouver et Montréal. Deux projets pilotes de LIDI ont été
présentés aux acteurs politiques, à Vancouver (Kerr, 2000) et à Montréal (Carrier, 2001).
Comment expliquer cet attrait ? Comment expliquer qu’il soit jugé politiquement envisageable d’implanter des LIDI dans un Canada toujours attaché à la prohibition ?
Je vous propose d’abord d’expliciter la construction de la pertinence des LIDI réalisée
dans la tour d’ivoire universitaire pour ensuite en montrer la retranscription médiatique et,
tant que faire se peut, l’appropriation politique. Cela permettra de dégager les
vocabulaires
de motifs (Mills, 1940) mis de l’avant dans la promotion de cette nouvelle mesure de
réduction des méfaits afin de proposer une interprétation du succès rapide de cette mesure
comme stratégie d’intervention sociale politiquement envisagée
[4]. Dans sa sociologie
d’inspiration weberienne, Mills précise que l’imputation de motifs n’est jamais pure
expression linguistique de l’expérience de l’action sociale et de ses
raisons. Elle est surtout, suggère-t-il, auto- et hétéro-influence en acte (1940,444; voir aussi 1939,432-434;
1959,405-406). C’est dans la perspective d’une tentative d’établir comme « évidents » les
motifs de l’implantation de LIDI comme réponse aux
méfaits de l’usage de drogues illicites par voie intraveineuse que je me propose de lire les objectifs prêtés à la mise en place
de LIDI. L’ensemble des textes académiques portant sur les LIDI qui ont été recensés ont
été lus dans cette perspective. L’examen de la retranscription médiatique repose sur une
analyse des articles parus dans des quotidiens canadiens
[5] au lendemain de deux « événements médiatiques » particuliers liés aux projets de LIDI, dont il sera fait état plus loin.
Enfin, l’analyse de l’appropriation politique repose sur l’étude du document produit par le
comité consultatif fédéral-provincial précité. Avant d’examiner l’énonciation des motifs
légitimant les projets de LIDI au Canada dans ces trois champs discursifs, je ferai une
brève présentation des LIDI sur la scène internationale, sur l’expérience desquels se fondent en partie les projets canadiens.
Petit bottin des lieux où l’on peut se shooteren paix en territoires
prohibitionnistes
Allemagne
Des LIDI informels ont été mis en place à Bonn et à Brême dès 1987, à la suite des premières initiatives suisses (Victoria Drug Policy Expert Committee, 2000a). Officiellement, le premier LIDI allemand a été ouvert en 1994 à Francfort, qui compte aujourd’hui 5
sites en opération (Lindesmith Center, 1999). En 1995, alors que la ville comptait 3 sites,
Kemmesies (1995), notait que pour être légaux, les LIDI devaient interdire le trafic des
drogues à l’intérieur (ce qui inclut le don) et obliger les usagers à faire la preuve qu’ils ont
plus de 17 ans et qu’ils ne suivent pas de traitement de substitution. En fait, les LIDI violaient alors le cadre légal et le gouvernement municipal s’est clairement positionné contre
le gouvernement de l’État en donnant son aval à la mise en place de LIDI illégaux
[6]. Ce
n’est qu’en 1999 que des amendements législatifs sont venus régulariser le statut des
LIDI
[7]. On compte actuellement 13 sites officiels en Allemagne répartis dans les villes de
Francfort, Hanovre, Brême, Hambourg et Saarbrücken (Dolan
et al., 2000, Victoria Drug
Policy Expert Committee, 2000a). Les villes de Dortmund et Karlsruhe envisageraient la
mise en place de LIDI (ECDP, 1998b).
Angleterre
À la fin des années 1960 et jusqu’au début des années 1970, plusieurs cliniques médicales et centres de jours londoniens étaient dotés de salles où les usagers de drogues illicites avaient la possibilité de s’injecter en toute quiétude mais sous contrôle médical
(Strang, 1993)
[8]. Il n’existe aucun LIDI officiel actuellement.
Australie
Le seul LIDI australien est entré en opération à Sydney le 6 mai 2001. Il s’agit d’un projet pilote d’une durée de 18 mois dont la mise en place fait suiteà des combats politiques et
des contestations légales s’échelonnant sur deux ans (DRCNet, 2001, International Herald
Tribune, 2001)
[9]. Le LIDI a aujourd’hui l’appui du gouvernement de l’État (Nouvelle-Galles du Sud). En 2000, le Victoria Drug Policy Expert Committee (2000a, 2000b) avait
recommandé à l’État de Victoria de mettre en place des projets pilotes de LIDI dans certaines villes, notamment Melbourne. Toutefois, la Chambre Haute du Parlement rejeta le
projet de loi qui eut permis l’implantation de LIDI légaux.
Pays-Bas
Des LIDI ont été mis en place à la fin des années 1970 à Amsterdam et furent en opération jusqu’en 1986
[10]. Au milieu des années 1980 les résidents se mobilisent contre ces
lieux et certains vont même jusqu’à en incendier un; les autorités en justifièrent la fermeture en affirmant qu’ils attiraient des vendeurs et consommateurs de l’extérieur et créaient
des nuisances dans les environs (Trautman, 2000; de Jong, Weber, 1999; Brisson, 1997).
Les premiers moments du LIDI à Rotterdam furent également problématiques (violence
entre usagers et dans les environs, nuisances, afflux de touristes-consommateurs) et menèrent à la fermeture du site.
C’est en 1996 que les autorités d’Amsterdam et de Rotterdam réitèrent leur appui aux
LIDI (bien que des sites non-officiels soient en opération depuis la fermeture des sites
ayant l’appui des élus). Également en 1996, le procureur du ministère de la Justice déclarait que la possession de drogues illicites était officiellement tolérée dans les sites (Trautman, 2000). Au début de l’an 2000 on comptait 16 LIDI officiels répartis dans les villes de
Arnhem, Rotterdam, Maastricht, Amsterdam, Apeldoorn, Heerlen, Venlo, Den Bosch et
Eindhoven. On prévoit d’ouvrir des LIDI dans les villes de Groningen, Roermond et
Utrecht, et des sites non-officiels sont tolérés dans plusieurs villes (Dolan et al., 2000).
Dans la plupart des sites hollandais, une pièce est également disponible pour les usagers
qui consomment par inhalation (Chasing the Dragon, crack).
Suisse
Le premier LIDI helvétique a été mis en place à Berne en 1986
[11]. C’est au cours des
années 1990 que se développent les LIDI en Suisse, principalement, comme plus tard à
Francfort, en réaction à la visibilité de la consommation (
Open Drug Scene). Le parc
public Platzpitz de Zurich, surnommé le
Needle Park, est la plus célèbre de ces scènes marquées par la tolérance policière, la visibilité de la consommation (et des surdoses), la violence et les vols. Ce parc,
rendant visible la détérioration du mode de vie des toxicomanes
et intolérables les manifestations de violence et d’atteinte à la qualité de vie des citoyens
(Brisson, 1997,67), sera fermé par une intervention policière musclée, ce qui aura pour
conséquence de forcer les autorités locales à refondre l’organisation et la logique des services offerts aux consommateurs
[12]. Car, en Suisse comme ailleurs, les interventions policières visant à « nettoyer » certains secteurs où le commerce et la consommation de
drogues illicites sont visibles n’ont finalement qu’un effet de déplacement
[13] – bien qu’elles
puissent évidemment avoir des retombées politiques et symboliques
[14].
Les LIDI en Suisse se développeront dans l’esprit de la politique nationale des drogues
de 1987, qui introduit la notion de Ueberlebenshilfe, qui signifie aide ou intervention afin
de rendre la survie possible. Cette notion est reprise ailleurs, notamment en Allemagne,
simplement comme aide à la survie (Swiss Federal Office of Public Health, 1999;
Morales, Morel, 1998; Müller, Fahrenkrug, 1995; Klingemann, 1995; Bundesministerium
für Gesundheit, s.d.). En 2000, on comptait 17 LIDI officiels en Suisse, répartis dans les
villes de Basel, Berne, Olten, Schaffhausen, Watil, Wil, Solothum, St. Gallen, Zurich, Winterhur et Chur.
Les vocabulaires de motifs énoncés par les acteurs du champ
académique
Dans ce qui précède, j’ai relevé quelques-unes des formes que prennent les vocabulaires de motifs dans les discours sur l’implantation de LIDI. En voici maintenant un portrait plus complet.
Réduire les problèmes de santé pouvant découler de la pratique
d’injection chez les consommateurs
L’objectif évoqué le plus fréquemment dans la littérature est la réduction des problèmes
de santé pouvant découler de la pratique d’injection chez les consommateurs (Kerr, 2000;
Fry, Testro, 2000; de Jong, Weber, 1999; Dolan, Wodak, 1996; Hartnoll, Hedrich, 1996;
Kemmesies, 1995; Haemming, 1992). On visera ainsi à réduire le développement d’abcès,
d’endocardites et d’autres problèmes de santé pouvant résulter de l’injection de drogues
illicites lorsque celle-ci se déroule dans un cadre non-hygiénique. Le VIH ainsi que les
autres virus transmissibles par le sang sont également de possibles conséquences de la pratique d’injection dont on veut limiter l’incidence par la mise en place de lieux d’injection
de drogues illicites. Nombre d’études épidémiologiques sont alors appelées en renfort pour
montrer qu’une proportion importante des personnes qui consomment par voie intraveineuse est atteinte de tels virus. Les moyens mis en place pour atteindre cet objectif sont la
création de milieux hygiéniques, la supervision médicale, la fourniture de matériel d’injection stérile, la promotion de pratiques d’injection sécuritaires et l’éducation sur les risques
que pose l’échange de seringues (Fry, Testro; 2000, Haemming, 1992)
[15]. Micaleff, 1998,
fait valoir la nécessité de la mise en place de LIDI en affirmant que malgré l’existence de
programmes d’échanges de seringues, ceux-ci ne peuvent permettre aux consommateurs
les moins nantis d’avoir accès à un lieu privé et propre pour s’injecter. Enfin, en assurant la
présence de personnels qualifiés en matière de réanimation artificielle, les LIDI auraient
également pour objectif de diminuer l’incidence des morts par surdoses chez les consommateurs de drogues illicites par voie intraveineuse
[16].
Réduire les nuisances associées à l’usage de drogues illicites par voie
intraveineuse dans les lieux publics et semi-publics
Plusieurs auteurs voient dans la mise en place de LIDI un moyen de réduire les nuisances associées à l’usage de drogues illicites par voie intraveineuse dans les lieux publics
et semi-publics (Fry, Testro, 2000; Kerr, 2000; MacPherson, 2000; de Jong, Weber, 1999;
Dolan, Wodak, 1996; Kemmesies, 1995). La possibilité qu’ont les consommateurs d’utiliser un LIDI dans les villes où de tels services leur sont offerts aurait pour effet souhaité la
réduction de la fréquence de la pratique d’injection hors des lieux privés, donc la réduction
de la visibilité de l’usage. Kemmesies (1995), comme d’ailleurs certains acteurs demandant la mise en place de LIDI à Vancouver (Sandler, 2001; Kerr, 2000; MacPherson,
2000), suggèrent que les LIDI visent également la réduction de la criminalité
[17]. Outre la
présence visible de certains consommateurs – problématisée dans le vocabulaire du nuisible et de l’indésirable – présence que l’on cherche à réduire, la mise en place des LIDI
aurait également pour objectif de réduire le nombre de seringues usagées laissées à la
traîne dans l’environnement, donc l’incidence de la transmission de maladies virales et les
accidents par piqûre accidentelle.
Améliorer l’accès aux services socio-sanitaires et thérapeutiques
chez les consommateurs de drogues illicites par voie intraveineuse
les plus marginalisés
Voilà un autre objectif prêté à la mise en place de LIDI (Fry, Testro, 2000; Cloutier,
Demers, 1999). La présence d’intervenants de diverses formations, qualifiés pour une
intervention psycho-sociale ponctuelle et en mesure de référer les usagers des LIDI en cas
de demande, est le moyen par lequel on cherche à atteindre cet objectif. Certains auteurs
estiment qu’il ne s’agit pas tant d’améliorer l’accès aux services mais plutôt de rejoindre
les consommateurs qui ne les utilisent pas (Kerr, 2000; Kemmesies, 1995).
Offrir un contexte d’usage libre de toute crainte d’appréhension
policière et de violence
Hartnoll et Hedrich (1996), et Haemming (1992), suggèrent que la mise en place de
LIDI a notamment pour objectif d’offrir un contexte d’usage libre de toute crainte d’appréhension policière et de violence. On pense ici aux consommateurs les moins nantis qui
ne disposent pas de lieux privés pour consommer de façon discrète et qui sont l’objet de la
majorité des arrestations policières en matière de possession (Bertrand, 1992).
Réduire les coûts des services de santé liés à la pratique d’injection
de drogues illicites
Selon Kerr (2000), en offrant la possibilité aux usagers des LIDI d’y recevoir des soins
de santé on cherche non seulement à leur garantir un niveau minimal de bien-être physique,
mais également à réduire les coûts des services de santé liés à la pratique d’injection de
drogues illicites. On pense par exemple ici au traitement sur place des abcès qui pourrait
diminuer le nombre d’hospitalisations, ou encore à la réanimation artificielle en cas de surdose qui pourrait diminuer les coûts associés aux services ambulanciers.
Promouvoir des modalités d’usage autres que l’injection
Haemming (1992), souhaite que les LIDI aient également pour objectif de faire la promotion de modalités d’usage autres que l’injection auprès des personnes utilisant ces services.
Les Canadiens ont été exposés à divers discours sociaux prenant pour objet l’implantation éventuelle de LIDI à Vancouver et à Montréal. Depuis le tournant du siècle, la médiatisation de ces projets s’est concentrée autour de deux événements auxquels on a choisi de
donner le statut de « nouvelle », soit la recommandation du comité fédéral-provincial
d’établir des projets pilotes (voir infra) et un éditorial du Journal de l’Association médicale canadienne, 2001, introduisant deux études épidémiologiques sur la toxicomanie à
Vancouver. On lit notamment dans l’éditorial que les LIDI sont en toute logique la prochaine étape des services destinés à améliorer les conditions de vie des toxicomanes et des
moyens pris pour rendre les quartiers un peu plus sécuritaires. Les articles parus dans la
presse écrite autour de ces deux « nouvelles » constituent un corpus permettant d’analyser
la réécriture médiatique des motifs que l’on prête à la mise en place de LIDI.
Les LIDI sont présentés dans ces articles comme des services d’abord destinés à
contrer la pandémie du VIH et des autres virus transmissibles par le sang, tels que les hépatites. Ce qui est frappant à ce sujet, c’est qu’il est possible de dichotomiser les articles selon
qu’ils décrivent les LIDI comme un service s’adressant aux consommateurs ou comme un
service utile aux non-consommateurs, du moins à ceux qui n’utilisent pas de seringues. Par
exemple, on rapportera que les LIDI ont pour objet la prévention de la séroconversion chez
les consommateurs ou la minimisation des risques de transmission des virus des consommateurs aux non-consommateurs. J’ai trouvé un seul article où l’auteur propose les deux
termes de l’alternative (Breton, 2001). Par contre, que l’on prenne pour objet les consommateurs ou la population, on avancera que les LIDI sont des services pragmatiques dont on
postule la nécessité en s’appuyant sur des statistiques, particulièrement la prévalence de
virus infectieux chez les personnes consommant par voie intraveineuse.
Les idées et constats majeurs qui percent à travers la médiatisation sont les suivants :les
programmes d’échanges de seringues sont inefficaces ou peu efficaces pour assurer que les
consommateurs n’utilisent pas de seringues souillées (Mickelburgh, 2001); on qualifie les
taux de prévalence de maladies infectieuses chez les consommateurs d’alarmants, nécessitant une réponse urgente dans une optique de santé publique (La Presse, 2001); les coûts
du recours aux urgences des hôpitaux par les toxicomanes sont élevés (et si le lit d’hôpital
dont vous avez besoin était occupé par un junkie ? demande par exemple l’Edmonton Sun
(2001)). Les LIDI seraient des services destinés à régler ces problèmes. Un autre thème,
bien qu’abordé peu fréquemment, est celui de la réhabilitation vers laquelle les LIDI
permettraient de conduire les consommateurs (Myles, 2001). On fait alors généralement
valoir que les consommateurs sont des victimes plutôt que des criminels, ce qui permet aux
journalistes de croire – à tout le moins d’écrire – que le fait de remplacer la prison par la
cure signifie l’abandon d’un héritage moralisateur gênant (Cockburn, 2001). Finalement,
on peut noter que les commentateurs localisés dans les environs de Vancouver rapporteront
que les LIDI sont des moyens de rendre plus sécuritaires les quartiers où la consommation
de rue est plus concentrée (particulièrement le Downtown Eastside) (Vancouver Sun,
2001), alors que les Québécois parleront plutôt de réduire le nombre de seringues à la
traîne dans l’environnement (Descôteaux, 2001).
L’appropriation politique
Réduire les méfaits associés à l’usage des drogues par injection au Canada (Comité
consultatif sur la santé de la population, 2001) est un document de travail préparé en vue de
la Conférence des sous-ministres de la Santé tenue à l’automne 2001. En recommandant
l’établissement de
protocoles de recherches médicales et scientifiquesrelativement à l’implantation de LIDI dans les métropoles canadiennes, le Comité affirme que de tels services
visent à
réduire les dangers inhérents aux pratiques d’injection dangereuses et à contrer
les problèmes d’ordre public associés à l’usage illégal
[18] de drogues par injection (23). On
veut en fait avant tout réduire les
comportements à risque particulièrement élevé associés
à l’injection, soit les
comportements pouvant conduire au VIH, aux hépatites et aux surdoses (22). Toute la problématisation qui précède la suggestion du Comité est en effet centrée sur l’incidence élevée d’infections aux virus chez les consommateurs, sur le fait qu’ils
continuent à échanger leurs seringues malgré l’existence de services leur en offrant gratuitement, et sur les risques d’infection et de surdose liés à l’injection dans un environnement
non-hygiénique.
C’est de santé dont il est question. Le Comité justifie toutefois sa proposition en affirmant que les expériences européennes avec les LIDI permettent notamment de réduire le
nombre de personnes s’injectant dans les lieux publics et semi-publics ainsi que la criminalité, une affirmation que la recension des écrits que j’ai réalisée ne permet pas de confirmer (De Jong et Weber, 1999, faisaient récemment le même constat). En fait, les auteurs
prétendent à de tels résultats sans en faire la démonstration (Dolan, Wodak, 1996), ou
encore concluent à de tels résultats malgré la présentation préalable de matériel empirique
démontrant le contraire (Kemmesies, 1995).
Universitaires, journalistes et politiciens
Le dénominateur commun de l’ensemble des discours des acteurs des champs universitaire, journalistique et politique est la construction des LIDI comme une stratégie visant à
contrer la propagation de virus infectieux, particulièrement celui de l’immunodéficience
humaine. Alors que les universitaires et les membres du comité consultatif ont tendance à
construire les LIDI comme des services répondant à l’incidence élevée de l’infection par
de tels virus chez les consommateurs, il est fréquent d’observer, dans la réécriture médiatique, le passage de cette rhétorique à celle de la protection de la population : la mise en
place de LIDI est une stratégie qui vise la réduction des conduites à risques chez les usa-gers-comme-vecteurs de propagation. La réduction des « nuisances » associées à l’usage,
ici la présence de seringues dans l’environnement, là la crainte qu’inspirent certains quartiers où se concentrent (ou où on a concentré) les usagers, est un thème qui est présenté
avec la même absence de rigueur chez les universitaires, journalistes et politiciens dont j’ai
ici considéré les écrits. La construction des LIDI comme des services offrant la possibilité
aux consommateurs les moins nantis d’avoir accès à un lieu de consommation libre de
toute crainte d’appréhension policière et de victimation est une des formes des vocabulaires de motifs observés chez les universitaires qui ne semble pas avoir convaincu les
journalistes d’en produire une retranscription. Mais même dans les textes académiques ce
motif est énoncé rarement.
VIH-sida et Société du risque
Il est courant d’associer la (relative) réussite politique des pratiques de réduction des
méfaits, si l’on fait abstraction du cas hollandais, à l’avènement du virus de l’immunodéficience humaine. Par exemple, Nadelmann, McNeely, Drucker, 1997; Hartnoll, Hedrich,
1996; Stimson, 1990; Wodak, 1990, suggèrent que de telles pratiques ont pu être mises en
place une fois qu’il a été politiquement jugé plus important de prévenir les risques de séroconversion plutôt que ceux posés par certaines formes d’usage de drogues illicites. La lecture que j’ai faite des vocabulaires de motifs liés à la mise en place réclamée de LIDI en sol
canadien tend à confirmer cette explication.
Toutefois, Quirion (2002) suggère que la consolidation des pratiques de réduction des
méfaits ne peut pas s’expliquer exclusivement par l’avènement et la pérennité des risques
que posent les virus infectieux en lien avec la pratique d’injection (et par une (supposée)
banalisation de l’usage). D’après lui, il s’agit plus profondément d’un passage de la normalisation disciplinaire à une gestion des risques. Des risques évalués à une échelle collective par un État qui délaisserait un souci providentialiste au profit d’une gestion technocratique de populations-cibles, dont on cherche à neutraliser les effets dommageables
qu’ont leurs pratiques sur le reste du corps social. Les impératifs de défense sociale
auraient miné les visées d’orthopédie comportementale et évacué toute référence à la
réhabilitation (Quirion, 2001,437). L’un des effets des pratiques de réduction des méfaits
serait que leur appropriation politique se traduit par une conception collectiviste des
méfaits de l’usage des « mauvaises » drogues, alors que les acteurs de première ligne ayant
d’abord mis de l’avant de telles pratiques avaient à cœur une conception individualisante
des méfaits. Dans les deux cas, il s’agit d’une réponse pragmatique à l’usage des drogues,
mais l’auteur craint que l’appropriation politique, transformant ces pratiques en gestion de
populations-cibles, ait pour effet une stigmatisation accrue des consommateurs.
Quirion s’inspire particulièrement des travaux de Beck (1992) et Giddens (1990), pour
situer son analyse dans le projet d’une Société du risque. Toutefois, l’un des éléments
qu’occulte cette interprétation est que les acteurs du réseau communautaire puissent
construire leurs revendications politiques en anticipant les intérêts des
technocrates, faisant ainsi valoir, par exemple, les risques que pose l’usage par injection pour la santé
publique dans un contexte de pandémie du VIH afin de vendre leurs projets de LIDI
[19]. Bien
que je me rallie aux grandes lignes de l’analyse de Quirion, et donc à celle de Beck et de
Giddens dans
Conséquences de la modernité, le matériel que j’ai présenté
supra montre, à
l’exception peut-être de certains articles de la presse écrite, que la mise en place de LIDI
est revendiquée à l’aide de vocabulaires de motifs où les
risquesque posent certains usages
de certaines drogues à une échelle individuelle ne disparaissent pas au profit d’une seule
préoccupation pour des risques mesurés à une échelle collective. Il est en effet possible
d’observer une claire préoccupation, tant chez les universitaires que dans la proposition du
Comité consultatif, pour les risques de séroconversion chez les consommateurs. Rien
n’autorise ici à imputer cette préoccupation à la seule logique de « défense sociale » ou de
gestion des risques que posent les consommateurs pour la collectivité, bien que l’on présente parfois ainsi la pertinence socio-sanitaire des LIDI dans les médias. Cela nous permet cependant de voir comment il est possible de disqualifier socialement un groupe sans
faire appel à la notion de Bien ou de Mal mais simplement à travers un ensemble discursif
froid, a-moral, actuariel.
L’attachement aveugle à la science positive comme moteur
de progrès social
D’après Strang (1993,18
[20] ),
l’absence d’idéologie légitimante constituera, à long
terme, un obstacle au développement des stratégies de réduction des méfaits. Et si c’était
tout le contraire ? Et si sa réussite venait de cette idéologie a-idéologique ? Dans la présentation des vocabulaires de motifs que j’ai faite, au delà des modalités de communication
propres aux champs académique, journalistique et politique, ce qui frappe est bien davantage la capacité dont on fait montre de parler de toxicomanie ou d’usage de drogues illicites dans une prétention a-normative.
Certains discours relatifs aux consommateurs conservent une saveur normative : on
veut les soigner (améliorer l’accès aux services socio-sanitaires et thérapeutiques chez les
consommateurs les plus marginalisés) et on veut les protéger (offrir un contexte d’usage
libre de toute crainte d’appréhension policière et de victimation). Le premier motif ne
pourrait permettre de construire comme « évidente » la proposition de projets aussi controversés que le sont les LIDI, alors que le second est un bruit à ce point marginal et dissonant
dans les discours qu’il ne réussit à se faire entendre que chez les lecteurs de textes académiques. Exception faite de ces rationalités, les vocabulaires de motifs qu’on trouve dans
les champs académique, journalistique et politique témoignent plutôt du pouvoir
qu’exerce la pratique scientifique positiviste, particulièrement la médecine et l’épidémiologie, dans la définition politique des technologies de gestion du corps.
On veut réduire les problèmes de santé pouvant découler de la pratique d’injection chez
les consommateurs : s’injecter dans une ruelle sale avec une seringue usagée peut être la
cause de séroconversion, d’endocardites, d’abcès, etc. On veut réduire les coûts des services de santé liés à la pratique d’injection : les personnes malades sont soignées aux frais
des contribuables. On veut promouvoir d’autres modes d’usage que l’injection : fumer
l’héroïne est objectivement moins dommageable pour le corps (voilà le junkieconfronté au
théoricien du choix rationnel !). En fait, on ne parle pas ici de toxicomanie, ni de toxicomanes. Exit la personne ! On parle d’un corps dans lequel entre une seringue, du sort de la
seringue à la sortie de ce corps, de la visibilité de ce corps se perforant, des coûts de ces
perforations pour les perforants et non-perforants qui paient des taxes. La société du risque
serait-elle possible sans cet attachement aveuglant (et atavique) à la science comme moyen
a-idéologique d’assurer le progrès non seulement technique, mais aussi social ?
Car c’est bien d’intervention sociale qu’il est question à travers tous ces discours
épidémiologiques quantifiés. Les LIDI sont présentés de façon à offrir une réponse aux
conséquences probabilisées de la pratique d’injection (en contexte prohibitionniste,
oublie-t-on habituellement) sans que cette pratique ne fasse l’objet d’interrogations bien
approfondies. Les personnes se shootent, minimisons les risques sans juger la
personne pourrait-on résumer. Les promoteurs de pratiques de réductions des méfaits
auto-proclament leurs interventions à l’égard des personnes comme étant nonjugementales, non idéologiques, pragmatiques, amorales, efficaces, n’ayant pour objet que les
conséquences possibles de l’usage. L’appropriation politique de stratégies ainsi motivées
pourrait-elle signifier la mort de la carrière politique de la notion de toxicomanie, trop
chargée moralement ? On observe à tout le moins un discours centré sur la stricte conduite
des groupes faisant l’objet de l’intervention, désormais désignés par trois lettres : « UDI »
(usagers de drogues par injection).
Les succès des LIDI comme projet politiquement envisagé pourraient s’expliquer par
la dominance idéologique d’une représentation et d’une interprétation du monde, portant
ici son regard sur la pratique de l’injection, qui se présente, sous le couvert de la science,
comme le miroir parfait du phénoménal. C’est-à-dire en permettant une appréhension
objective et une gestion commensurable, dénuées de toute subjectivité. Ce n’est pas un
hasard si ce sont les conséquences de la pratique d’injection que voient les acteurs du
champ médical, plutôt que celles aperçues par les psychologues, travailleurs de rue,
acteurs du réseau communautaire, etc. qui sortent victorieuses dans la construction des
motifs à la base des projets des LIDI : seuls les premiers parlent l’aguichant langage de la
commensurabilité, de l’efficacité et de la certitude. Ils parlent une épistémologie tristement moderne à la Sokal et Bricmont, dans laquelle les objets sociaux sont construits avec
le maintien de la rupture connaissant-connu héritée des sciences dites naturelles. Ils parlent
au sein d’un postpositivisme qui dissocie ontologie et épistémologieet qui conduit à traiter
les objets sociaux comme des choses indépendantes de leur condition de construction discursive et dialogique (Luhmann, 1999,1995; Denzin 1997,1992). Rorty (1980), qui, à la
suite du second Wittgenstein et de Heidegger, a fortement critiqué une telle épistémologie
représentationelle, ne semble avoir brisé de miroir que chez les philosophes. L’examen des
vocabulaires de motifs que j’ai proposés dans ce texte montre le triomphe de l’activité
sociale déterminée de façon rationnelle en finalité plutôt que de façon rationnelle en
valeur, pour reprendre les concepts de Weber.
Les lieux d’injection de drogues illicites sont des stratégies d’intervention sociale en
toxicomanie dont on fait une promotion efficace en sol canadien depuis la fin des années
1990. Ces stratégies font l’objet d’une masse croissante de publications chez les anglophones, la littérature francophone étant encore rarissime. La majorité des textes sur le sujet
rapportent les expériences européennes et australiennes, plusieurs sont écrits dans une
logique de réclamation et quelques-uns proposent un compte rendu d’études empiriques.
L’observation de cette mouvance appelle une interprétation sociologique dont j’espère voir
rapidement celle que j’ai offerte dépassée en qualité et en extensivité.
J’ai procédé en examinant les vocabulaires de motifs imputés à la mise en place souhaitée de lieux d’injection de drogues illicites dans le champ académique, la réécriture
opérée dans la sphère journalistique et offert un aperçu de l’appropriation politique de tels
projets. Cela m’a conduit à identifier la dimension socio-sanitaire des réclamations comme
étant l’axe majeur autour duquel s’échafaude la construction des projets canadiens, ce que
j’ai tenté d’interpréter comme la manifestation du pouvoir des discours énoncés dans le
champ des sciences « naturelles », particulièrement en raison du calcul utilitaire qu’appelle
inévitablement toute politique sociale en toxicomanie se réclamant de la « philosophie » de
la réduction des méfaits.
Plusieurs autres avenues que j’ai négligées mériteraient toutefois attention et montreraient sans doute la nature hautement exploratoire de ce texte. Je pense particulièrement
aux vocabulaires de motifs se structurant autour de la question des « nuisances » prêtées à
la pratique d’injection. Les modifications des pratiques de contrôle social dans la rue à la
suite de la privatisation croissante de la sécurisation des espaces privés (Wiles, 1999; Shapland, 1999) me semblent par exemple offrir un angle d’approche fécond pour l’analyse de
la problématisation de la pratique d’injection dans les lieux publics et semi-publics, qui est
souvent opérée sans référence aucune à la notion de toxicomanie. Un autre thème négligé
est celui de l’acceptabilité socio-politique du maintien d’un discours de pénalisation à l’endroit des personnes s’adonnant à l’injection. La médicalisation de la déviance (Conrad,
Schneider, 1980), couplée à l’utilisation de la superbe intégration des travaux d’Elias que
nous propose Garland (1990), relativement au processus de « civilisation » des peines, permettrait sans doute d’y voir le lieu d’une autre victoire de l’activité sociale déterminée de
façon rationnelle en finalité (et bien d’autres choses).
Je crois avoir montré clairement à quel point les stratégies de réduction des méfaits,
démontrées dans la mise en place de lieux d’injection de drogues illicites, ont pour résultat
d’évacuer du débat le cadre socio-juridique dans lequel prend place l’usage. Cela même si
les travaux sociologiques montrant ses effets pervers, pour les perforants et non-perfo-rants, ne manquent pas (remplaçons effets pervers par méfaits ?). L’appropriation politique
de diverses stratégies de réduction des méfaits pourrait s’expliquer partiellement par la
dépolitisation que ces stratégies permettent ou, pour employer une terminologie fonctionnaliste, par la réduction de la complexité que le système politique obtient dans l’appréhension des conduites humaines et des solutions à apporter à celles qui sont problématisées
avec succès. Le politique appréhende de façon a-signifiante l’usage de drogues illicites par
voie intraveineuse, comme si le pays avait à gérer une épidémie d’insectes quelconques,
résistants aux insecticides traditionnels. La construction sociale des usages et des usagers
que révèlent les champs discursifs ici considérés se réalise sans référence aux transgressions pénales et morales qui l’ont traditionnellement accompagnée. La détermination
rationnelle en finalité de l’activité sociale dont me semblent témoigner les stratégies de
réduction des méfaits permet une dépolitisation de la réaction sociale à l’usage des « mauvaises » drogues en ce qu’elle substitue à la légitimation idéologique du droit, toujours mis
en force, de punir les consommateurs un exercice gestionnaire présenté comme a-moral.
Dans cette perspective, les stratégies de réduction des méfaits, loin de conduire vers un
plus grand libéralisme juridique, viennent légitimer l’extension des contrôles socio-sani-taires des usagers dans un cadre prohibitionniste intact.
Les acteurs à la source de la promotion localisée des stratégies de réduction des méfaits
– autre thème négligé, le local versus le national comme espaces de revendications politiques effectives dans le pluralisme ambiant – ces acteurs sont bien souvent profondément
outrés par les conditions de vie dans lesquelles vivent les consommateurs les plus marginalisés. Ils et elles sont parfois capables de déplacer des montagnes pour trouver des solutions, dans les couloirs du pouvoir politique ou ailleurs. Ils et elles sont persuadés de la
nécessité d’agir. Et maintenant ! Pragmatiquement, ils et elles changent réellement le
monde. Remettre en cause le cadre prohibitionniste représente dans ce contexte un gage de
confusions qui n’auraient pour effet que de faire perdre un temps précieux et qui porte en
elles la possibilité de perdre de vue l’action projetée. Cette suggestion suscite souvent la
même stupéfaction que celle qui frappe le bûcheron à qui le philosophe demande comment
il peut être certain de l’existence de l’arbre qu’il envisage couper.
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WILES P.,1999, Policing late modernity in Britain, in SHAPLAND J., VAN OUTRIVE L. Eds., Police et sécurité : Contrôle social et interaction public/privé, Paris, l’Harmattan, 139-168.
·
WODAK A., 1990, AIDS and injecting drug use in Australia : A case study in policy development and implementation, in STRANG J., STIMSON G.V. Eds., AIDS and Drug Misuse. The Challenge for Policy and
Practice in the 1990s, London, Routledge, 1990,132-141.
[*]
Je tiens à remercier les membres du Comité d’intervention auprès des cocaïnomanes, particulièrement Pierre
Lauzon, pour m’avoir donné la possibilité de travailler sur les lieux d’injection de drogues illicites en étant à
la fois payé et libre. Les riches commentaires de Marie-Andrée Bertrand m’ont permis, comme toujours, de
clarifier ma pensée. Je remercie aussi Bastien Quirion et Céline Bellot pour leurs remarques importantes sur
les premières versions du texte et pour les chaudes discussions sur les drogues et la pratique sociologique.
[**]
Département de sociologie, Université du Québec à Montréal. Département de psychiatrie, Université de
Montréal.
[1]
Notamment, dans le cas du Canada qui m’intéresse ici, la punition des consommateurs et des vendeurs par
des peines d’incarcération allant jusqu’à 14 ans et la violation des droits et liberté des suspects par le biais de
fouilles et de perquisitions cautionnées par les gouvernants (Giffen, Endicott, Lambert, 1991).
[2]
Problème sémantique :l’expression
réduction des risques est aussi utilisée en français, les Anglais sont plus
efficaces et n’ont besoin que des deux mots
harm reduction. J’entendrai ici par
réduction des méfaits un
ensemble discursif portant sur une stratégie d’intervention qui, sur la base d’une prétention a-normative, fait
de l’usage des drogues illicites un donné qu’il faut gérer en tentant de réduire les méfaits pouvant en découler pour la personne consommatrice comme pour la collectivité. C’est-à-dire en tentant de réduire les conséquences jugées indésirables qui sont associées à l’usage sans nécessairement mettre fin à cet usage. Pour des
exemples de l’usage de
réduction des méfaits au Canada voir Rozier, Vanasse, 2000; Comité permanent de
lutte à la toxicomanie, 1999; ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, 1998; Brisson, 1997,
1995; Riley, 1998,1994.
[3]
Les écrits sur les LIDI sont essentiellement en langue allemande et néerlandaise, bien que des écrits anglophones se développent. Les textes de langue française sont pratiquement inexistants.
[4]
Au moment d’écrire ce texte, aucun LIDI n’est en opération au Canada.
[5]
Les quotidiens dont les articles ont été l’objet d’analyse sont les suivants :
La Presse,
Le Devoir,
Le Soleil,
Vancouver Sun,
Globe and Mail,
Winnipeg Sun et
Edmonton Sun.
[6]
Voir à ce sujet Fischer (1995), et Kemmesies (1995), et, parallèlement, l’excellente étude de Cattacin,
Lucas, Vetter (1996). Francfort fut notamment le lieu de la signature, en 1990, de la résolution relativement
libérale des
European Cities on Drug Policy, la
Résolution de Francfort, dans laquelle les villes signataires,
aujourd’hui au nombre de 34, reconnaissent notamment qu’une politique des drogues cherchant à contrer la
toxicomanie par les moyens traditionnels que sont les appareils pénaux et la quête de l’abstinence ne fonctionne pas. Les signataires concluent, entre autres choses, que des lieux permettant la consommation de sub-stances interdites devraient être mis en place et que les consommateurs des drogues prohibées par les États
occidentaux ne devraient pas être punis pour l’achat, la possession ou la consommation de petites quantités
des produits visés par les lois.
[7]
Nickels (2000), Bundesministerium für Gesundheit, s.d.; le cadre légal actuel rend notamment obligatoire que
tous les LIDI offrent la possibilité aux usagers de recevoir un
medical counselling et que soit tenu un registre
de ceux-ci. Les amendements de 1999 visaient par ailleurs à protéger légalement les employé(e)s des LIDI.
[8]
À ma connaissance, le moment, le comment et le pourquoi de la fermeture de ces LIDI ne sont pas documentés.
[9]
Le LIDI a pu ouvrir ses portes une fois que la
Australian Supreme Court ait rejeté la demande de la Chambre
de commerce du quartier qui contestait la légalité du LIDI et sa localisation. Devant les délais occasionnés
par ces débats, certains acteurs avaient mis en place, en 1999, une
Tolerance Room non-officielle qui fut
l’objet de perquisitions policières. Par ailleurs, quelques mois après l’ouverture du LIDI australien, ses
représentants questionnaient la légalité de la présence d’une caméra de surveillance, pointée vers l’entrée du
site depuis un commerce adjacent, en raison de l’intimidation vécue par les usagers (
Daily Telegraph, 2001;
Sydney Morning Herald, 2001).
[10]
La mise en place de ces LIDI était la
conséquence logique (Trautman, 2000) du virage politique de l’époque
en matière de drogues illicites. À l’époque où la majorité des pays occidentaux mettent en place des commissions d’enquête devant la massification de l’usage de drogues prohibées, la Hollande est le seul pays à
donner suite à leurs recommandations (le Rapport Hulsman et le Rapport Baan), alors que les autres pays,
dont le Canada, poursuivent la logique répressive et la quête d’abstinence (voir à ce sujet Bertrand, 2000;
Hulsman, van Ransbeek, 1983). Les Pays-Bas, dans ce virage des années 1970 dont les LIDI ne sont qu’un
symptôme, tentent de construire l’intervention étatique à l’endroit des usagers de drogues illicites dans une
optique de normalisation, plutôt que d’exclusion par l’incarcération ou la cure. Pour Nadelmann, McNeely,
Drucker, 1997, c’est dans cette redéfinition de la politique hollandaise qu’émergent les premiers concepts
contemporains de réduction des méfaits.
[11]
de Jong, Weber (1999), affirment qu’un LIDI officiel a été en opération à Zurich dès 1981, contrairement à
Dolan
et al., 2000; Victoria Drug Expert Committee, 2000a; Dolan, Wodak, 1996; Haemming, 1992; Brisson (1997), qui identifient le LIDI de Berne comme la première initiative suisse en la matière. Voir Haemming, 1992, pour le récit de l’ouverture difficile du site à Berne.
[12]
La situation actuelle dans le Downtown East Side de Vancouver, où des acteurs de champs de plus en plus
divers (police, avocats, juges, intervenants, résidents, politiciens) réclament l’ouverture de LIDI, peut être
perçue comme le versant canadien des scènes ouvertes de la Suisse et de certaines villes allemandes des
années 1990 (MacPherson, 2000; Kerr, 2000). À Montréal, le Carré Viger est considéré par plusieurs usagers comme le
Needle Park de la métropole. Pour un commentaire sur la scène ouverte de Zürich voir
Huber, 1994, également Hausser, Kuebler, 1995.
[13]
Cet effet de déplacement est bien établi entre autres par Greene, 1995; Gaines, Kappeler, Vaughn, 1994;
Kinlock, 1994; Weisburd
et al., 1994; Fraser, George, 1992.
[14]
Voir notamment à ce sujet Lyons, 1999; Grinc, 1994; Beckett, 1994; Goldstein, 1993; Monjardet, 1987;
Christensen, Schmidt, Henderson, 1982.
[15]
Sur les risques de transmission de maladies virales dans la pratique d’injection sans échange de seringue,
voir l’étude ethnographique de Koester, 1996.
[16]
Fry, Testro, 2000; Kerr, 2000; MacPherson, 2000; Dolan, Wodak, 1996; Kemmesies, 1995. Kemmesies,
1995, note avec justesse que plusieurs surdoses sont attribuables au contexte prohibitionniste dans lequel s’inscrit l’usage actuellement. Donc la mise en place de LIDI peut être un moyen efficace pour limiter les conséquences des surdoses chez les usagers de ces services, mais ne peut pas être un moyen efficace pour réduire
l’incidence des surdoses dans le cadre socio-juridique prohibitionniste, qui rend impossible tout contrôle de la
qualité et de la pureté des produits. Voir au sujet de ces effets pervers du prohibitionnisme notamment Beauchesne, 1997,1991; Nadelmann, 1998,1992; Brochu, 1995b; Erickson, 1990; Bertrand, 1988.
[17]
L’injection dans un LIDI permettrait certes aux consommateurs les plus marginalisés de s’abstraire temporairement d’un milieu où les agressions sont communes. Mais outre la réduction de ces crimes contre la personne, de cette criminalité dite systémique due à la prohibition des produits (Brochu, 1995a, 1995b), le fait
que les consommateurs disposent d’un lieu de consommation ne permet en rien de faire l’hypothèse que cela
réduira la criminalité généralement associée à l’usage des drogues, c’est-à-dire les infractions aux lois sur
les drogues (pour des raisons évidentes) et la criminalité acquisitive. Pour réduire cette dernière forme de
criminalité (vols et activités liées à la prostitution), seules deux solutions réelles sont envisageables :donner
au corps médical le pouvoir de prescrire gratuitement aux consommateurs leur substance de choix en
construisant cet usage comme un traitement et ces personnes comme des malades, ou assurer la disponibilité des substances à des prix décents par le biais du contrôle étatique dans un contexte de légalisation. En
somme, les LIDI ne modifient en rien le cadre socio-juridique qui est à la source d’une part importante de la
criminalité que l’on associe à l’usage des drogues frappées d’interdit. L’opinion suivant laquelle les LIDI
permettent la réduction du taux de criminalité est erronée lorsque l’on sait que ce taux ne représente pas les
actes interdits commis par les personnes dans un territoire donné, mais constitue plutôt un indicateur des
activités des agences de contrôle social formel (Dion, 2000; Carrier, 2000; Riedel, 2000; Stoddart, 1988;
Robert, 1985,1977): cela revient à dire que la tolérance qu’imposent les gouvernements locaux aux policiers travaillant dans les villes où existent des LIDI réduit la criminalité puisque les consommateurs ne sont
plus arrêtés pour les infractions liées aux lois sur les drogues !
[18]
Au Canada, c’est pourtant la possession des produits et non la consommation qui fait l’objet de prohibition.
[19]
Quand les acteurs du réseau communautaire sont à ce point sous-subventionnés, que leur importe que les
acteurs politiques puissent dire qu’ils travaillent à réduire l’incidence du VIH quand ils ne demandent qu’à
avoir assez d’argent pour continuer d’aider, de leur point de vue et à leur façon, les consommateurs ?
[20]
The lack of a legitimizing ideology will stand as an obstacle to the longerterm development of harm reduction.