2003
Déviance et Société
Ernest W. Burgess et les débuts d’une approche sociologique de la délinquance aux Etats-Unis
Jean-Michel Chapoulie
[*]
4, allée de la Tournelle F-91370 Verrières-le-Buisson
Des sociologues qui ont contribué à la fondation de la tradition de Chicago, Ernest Burgess (1886-1966) est certainement celui qui a le moins retenu jusqu’ici l’attention des historiens des sciences sociales, en dépit d’une longue et productive existence de chercheur
[1].
Si ses publications semblent aujourd’hui moins originales que celles de Robert Park ou de
William I. Thomas, c’est pour une part parce qu’elles se situaient au centre du cours que
prit dans les années trente la sociologie américaine née dans le Middle West à la fin du
XIX
e siècle. La personnalité de Burgess est également moins susceptible que celle de Thomas ou de Park de donner prise aux sortes de légende dont les disciplines nouvelles aiment
à entourer leurs fondateurs : un homme un peu timide mais d’accès facile pour les étudiants, selon tous les témoignages, menant une vie tranquille à côté de sa sœur; bon protestant, durablement engagé dans les affaires de la ville de Chicago et disposant ainsi d’entrées indispensables pour les recherches de ses étudiants. On peut ajouter, en reprenant un
terme de l’éloge à la cérémonie commémorative organisée en 1967 à l’Université de Chicago d’un ancien élève, Everett Hughes, qu’il fut le
premier jeune sociologue: un des premiers, certainement à avoir suivi un cursus de sociologie jusqu’au doctorat et à exercer
pendant cinquante ans comme professeur de sociologie dans le principal département où
s’enseignait cette discipline. Il faut ajouter que Burgess ne fut pas épargné complètement
par les troubles du siècle : dans les années sombres du MacCarthysme, il fit ainsi l’objet,
comme d’autres collègues, d’une enquête du Sénat américain en raison de ses sympathies
supposées – il est sûrement plus exact de dire : son intérêt – pour l’Union soviétique où il
avait fait plusieurs voyages d’études avant 1940.
Burgess et la sociologie à l’Université de Chicago
Burgess, un fils de pasteur canadien né en 1886, avait été l’élève des deux fondateurs
du département de sociologie de l’Université de Chicago, Albion Small et Charles Henderson, ainsi que de leur jeune collègue William I. Thomas. Il acheva son doctorat en 1913
–
The function of socialization in social evolution – trouva rapidement un poste dans
diverses universités, et participa à deux « enquêtes sociales » successives selon le modèle
de l’époque, mixte de recensement et d’enquête sur la condition des populations pauvres
des villes
[2]. Ce furent sans doute les premières occasions données à Burgess de collecter des
documents, à une époque où la sociologie avait encore souvent pour principal « terrain » les
bibliothèques. Burgess revint à l’Université de Chicago en 1916 comme
assistant professor, le premier grade d’enseignant non précaire, afin d’assurer les cours donnés précédemment par Charles Henderson. Celui-ci, par ailleurs chapelain de l’Université, était un spécialiste de l’enquête sociale et du militantisme dans le mouvement de réforme. Chargé peu
après de la rédaction d’un manuel à l’intention des étudiants en maîtrise et en thèse, Burgess s’associa avec Robert Park, un ancien journaliste recruté comme sociologue à titre
précaire en 1914. Park était alors en train de devenir l’élément central du département de
sociologie de l’Université de Chicago. L’
Introduction to the Science of Sociology, publiée
en 1921, est le produit de cette collaboration dans laquelle Burgess s’attribua toujours le
rôle du second auteur. L’association de Burgess avec Park ne se limita pas à la rédaction de
cet ouvrage, ni à celle du recueil (en collaboration avec un étudiant de Park, Roderick Mac-Kenzie) qui trace un programme de recherche pour l’étude des villes,
The City (1925). De
leur collaboration dans la direction de thèses et de recherches sortit une bonne partie des
monographies célèbres qui sont le produit typique des sociologues de Chicago des années
1920-1930 :
The Hobo de Nels Anderson (1923),
The Gang de Frederic Thrasher, (1927),
Family Disorganization d’Ernest Mowrer (1928),
The Negro Family de Franklin Frazier
(1932),
The Taxi-dance Hall de Paul G. Cressey (1932),
Vice in Chicago de Walter Reckless (1933) – pour ne rappeler que quelques titres. La contribution de Burgess comprend
notamment une sorte de tutelle qui facilitait aux étudiants l’accès aux données collectées
par différentes agences de service social implantées dans la ville de Chicago. Il ne faut pas
sous-estimer non plus l’influence de Burgess sur Park :selon des témoignages concordants,
c’est Burgess qui transforma plusieurs des idées de Park en démarches praticables pour des
recherches empiriques. Il en va ainsi pour l’idée de base de l’écologie urbaine.
Les intérêts de Burgess au cours d’une longue carrière de chercheur qui ne s’acheva
qu’avec son décès en 1966, se portèrent sur quatre thèmes, que l’on retrouve également
dans les thèses qu’il a dirigées : l’étude des villes, et notamment du développement urbain et
des communautés urbaines; la délinquance, notamment la délinquance juvénile; l’étude des
familles et du mariage; l’étude des personnes âgées, un sujet que Burgess fut, après 1945,
l’un des premiers à inscrire au programme de la sociologie. Sans avoir été un innovateur original en ce qui concerne les méthodes documentaires, Burgess contribua sans doute plus
que tout autre sociologue de sa génération à perfectionner, introduire, et à adapter à la
recherche sociologique (et au-delà) les ressources nouvelles apparues dans diverses disciplines. Reprenant une idée expérimentée à New York, il inspira ainsi au début des années
vingt le découpage de la ville de Chicago en petites unités pour le recensement de la ville. Il
s’agissait de recueillir des données permettant de caractériser chaque quartier par les propriétés de sa population et par les différents « événements » susceptibles de s’y produire
(suicides, implantations de bandes de jeunes, etc.). Plus tard, Burgess suivit les cours de statistiques dispensés par William Ogburn, un sociologue statisticien, l’année même du recrutement de celui-ci par le département de sociologie de l’Université de Chicago. Peu après,
grâce aux techniques ainsi apprises, Burgess chercha à prédire, à partir de différentes
caractéristiques, les chances de récidives des délinquants; il élabora sur le même principe
un modèle destiné à prévoir les chances de ruptures des mariages. Burgess patronna aussi,
comme on le verra plus loin, la publication d’autobiographies de délinquants – écrivant
d’ailleurs un appendice à la plus célèbre publication de ce type, The Jack-Roller de Clifford Shaw (1930). Il est sans doute l’un des derniers sociologues américains à avoir utilisé
aussi bien ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler les démarches qualitatives que les
démarches quantitatives.
Les débuts d’une approche sociologique de la délinquance
Pour préciser le contexte intellectuel dans lequel fut écrit l’article de Burgess traduit
dans ce numéro de
Déviance et Société – « The Study of the Delinquent as a Person » – il
faut d’abord rappeler le fait que, dans la période 1892-1933, l’Université de Chicago fut le
centre principal des innovations de la sociologie américaine. C’est dans le département de
sociologie de cette université que s’élabore, avec les recherches de W. I. Thomas sur l’immigration, la première définition de la recherche empirique et que se forme la nouvelle
génération de sociologues. Près de la moitié des thèses de Ph. D. en sociologie soutenues
aux États-Unis avant 1915 ont été décernées à l’Université de Chicago. Dans cette première
période, aucune des publications de la discipline n’eut cependant une postérité notable au
cours des années suivantes
[3]. La première œuvre sociologique significative est la recherche
sur les Polonais des deux côtés de l’Atlantique cosignée en 1918 par W.I. Thomas et F. Znaniecki
[4] : elle fixa pour une vingtaine d’années le modèle de la recherche empirique en socio-logie. Sous l’impulsion de Robert Park – et plus exactement sous celle de l’association de
travail formée par Park et Burgess –, les années d’après-guerre sont celles de la conquête par
la sociologie empirique de plusieurs domaines de recherches : les comportements dans les
villes, la délinquance, les relations entre groupes ethniques, la famille, la presse et les loisirs; après 1940 s’ajouta à cette liste le travail et les organisations, l’hôpital, la police, etc.
Dans la définition qui prévaut avant 1915, la sociologie est, comme l’a écrit une fois le
fondateur du département de sociologie de l’Université de Chicago, Albion Small, une discipline résiduelle qui a pour domaine ce que lui laissent les autres spécialités antérieurement
constituées et mieux reconnues : en fait essentiellement l’étude des populations pauvres.
Une partie notable des thèses de sociologie réalisées à l’Université de Chicago possède une
dimension empirique, mais on constate – il aurait sans doute pu en aller autrement – que la
délinquance n’est pas avant 1920 un sujet de recherche important. Une thèse sur le domaine
fut soutenue en 1906 à l’Université de Chicago par Mabel Carter Rhoades titrée A Case
Study of Delinquent Boys in the Juvenile Court of Chicago. Elle s’appuie sur les données du
tribunal spécial pour mineurs de Chicago, le premier au monde de ce type institué en 1899,
mais n’en tire aucune conclusion claire. Le thème de l’analyse de la délinquance apparaît
également à peine dans les premières livraisons de l’American Journal of Sociology. Ce
n’est pas que le sujet de la délinquance juvénile, de l’analyse de ses causes et de son « traitement », ne donne lieu à d’assez nombreuses publications, mais celles-ci sont surtout des
publications signées par ceux qui se soucient avant tout de réformer le traitement des délinquants. On n’y trouve pas le souci de développer une perspective spécifique à la sociologie
sur la délinquance. C’est ainsi que Charles Henderson, certes professeur de sociologie, mais
avant tout l’un des principaux dirigeants du mouvement de réforme d’inspiration protestante de Chicago, a publié dès 1893 un ouvrage sur le sujet, An Introduction to the Study of
the Dependent, Defective and Delinquent Classes. Il s’agit essentiellement d’un guide
d’étude sous-tendu par les intentions réformatrices qui sont celles d’Henderson.
Près de vingt ans plus tard, en 1912, Sophonisba Breckenridge et Edith Abbott, toutes
deux également associées au département de sociologie de Chicago, mais dont les intérêts
sont tournés vers le travail social, spécialité alors en cours d’autonomisation par rapport à
la sociologie, publièrent également un ouvrage qui eut un certain retentissement dans les
milieux réformateurs de Chicago, The Delinquent Child and the Home. A Study of the
Delinquents Wards of the Juvenile Court of Chicago. Exploitant des statistiques administratives produites par le tribunal pour mineurs de Chicago, l’ouvrage ne s’écarte pas dans
son interprétation du point de vue des classes moyennes de l’époque sur les jeunes délinquants. Il propose une sorte de caractérisation des situations sociales qui produisent la
délinquance – pauvreté, rupture familiale, origine immigrée, situation d’orphelin et de sans
abri, résidence dans des locaux dégradés ou surpeuplés, etc. En mauvais termes avec leurs
collègues sociologues masculins, Sophonisba Breckenridge et Edith Abbott quittèrent en
1920 le département de sociologie lors de la fondation d’une école de formation de travailleurs sociaux dans le cadre de l’Université de Chicago. Elles poursuivirent par la suite
des recherches sur un domaine qui, en 1923, est davantage celui des travailleurs sociaux
que celui des sociologues.
Au delà de l’aspect personnel de la rivalité entre les fondatrices du travail social et les
sociologues, il faut souligner que les efforts de ces derniers – notamment Thomas et Park –
sont tournés vers l’élaboration d’une perspective de recherche indépendante de la solution
immédiate des problèmes sociaux du moment. Ils se distinguent par là des travailleurs
sociaux et des réformateurs sociaux qui sont depuis les débuts de l’Université des proches
des sociologues de Chicago (et leurs proches : la femme de Thomas est une amie intime de
Jane Addams, et Burgess lui dédie à l’occasion quelques vers
[5] ). Ce que Thomas reprochait
aux réformateurs sociaux qui se préoccupent des comportements d’immigrés récents
comme les Polonais, c’est notamment de méconnaître l’univers dans lequel ceux-ci agissent – leur « définition de la situation » – et de substituer aux raisonnements qui sont ceux
des intéressés des raisonnements de « bon sens », c’est-à-dire ceux des classes moyennes
protestantes anglo-saxonnes. D’où, d’ailleurs, certaines déconvenues des entreprises
réformatrices, tant au niveau individuel que collectif. Park, célèbre à l’Université de Chicago pour ses sorties contre les réformateurs sociaux, bien qu’il n’ait lui-même jamais
cessé d’appartenir à ce milieu, partage cette critique. On en trouvera des traces dans les
remarques de Burgess – à propos du cas n° V – dans l’article qui suit. La même idée se
retrouvera un peu plus tard sous une forme développée dans les analyses de la délinquance
juvénile des deux élèves et protégés de Burgess, Shaw et McKay, ainsi que dans l’inspiration des pratiques qu’ils mettront en œuvre pour le « contrôle » de la délinquance dans le
Chicago Area Project (voir
infra).
La notion de désorganisation sociale, développée par Thomas puis reprise par Park et
Burgess dans
The City, est l’un des instruments destinés à marquer la rupture entre la nouvelle perspective des sociologues sur la délinquance et le point de vue normatif qui est
celui des réformateurs sociaux – même si, comme le releva plus tard Edwin Sutherland (un
sociologue de la génération de Burgess formé aussi à Chicago dans les années 40), la
notion n’est pas, elle non plus, dépourvue d’une forme d’ethnocentrisme
[6].
À l’arrière-plan de l’article de Burgess, on trouve aussi évidemment les approches à
base « biologique » de la délinquance – souvent l’adversaire premier des sociologues
de Chicago à l’époque. Ce genre d’analyse est ici représenté par les criminologues européens, ce qui est presque paradoxal puisque c’est surtout aux États-Unis et en Grande-Bre-tagne que les explications néo-darwiniennes ont prospéré à l’époque dans la plupart des
domaines
[7].
Burgess ne mentionne pas dans son article de 1923 l’analyse, bien connue à l’époque,
de la délinquance juvénile proposée par G. Stanley Hall (1846-1924), l’un des introducteurs aux États-Unis de la psychologie expérimentale
[8]. Distinguant différentes étapes dans
l’existence marquée par des valeurs étrangères ou hostiles à celle du monde adulte, Hall
suggérait une vision indulgente de la délinquance, fruit, selon lui, des circonstances et de
l’immaturité. Son orientation était, il est vrai, peu susceptible d’être très appréciée dans le
contexte des grandes villes américaines de l’époque – marqué par une attention soutenue à
la délinquance des mineurs – puisqu’elle tendait à minimiser l’importance et la signification de celle-ci. Elle fournissait cependant un premier exemple de rupture avec les
approches biologiques. L’ouvrage qui est le point de départ de l’article de Burgess, celui du
médecin psychiatre William Healey (1863-1969), est issu d’un milieu intellectuel proche
pour partie d’un courant voisin de celui dans lequel Hall s’inscrivait. Parmi les protecteurs
d’Healey (un diplômé de Harvard), figure en effet le philosophe et psychologue William
James et l’un des élèves de celui-ci, le psychiatre Alfred Meyer, qui avait été l’un des premiers à rechercher dans l’environnement social et les événements biographiques de ses
patients les causes de leurs troubles.
Vers une approche spécifiquement sociologique de la délinquance
Les recherches de Healey sont aussi, comme celles d’Abbott et Breckenridge, une
retombée de la création à Chicago du tribunal pour mineurs. La dotation allouée par l’une
des mécènes des sciences sociales de l’époque, avait permis la fondation, en 1909 d’un
centre de soins psycho-pédagogique, le
Juvenile Psychopatic Institute. La direction de ce
centre fut proposée à Healey, ainsi investi de la double mission de traiter et d’étudier les
délinquants que lui confiait le nouveau tribunal pour mineur
[9]. En 1914, le relais dans le
financement du Juvenile Psychopatic Institute fut pris par Cook Count, la subdivision
administrative dont dépend Chicago. Puis, lorsque l’État d’Illinois prit la tutelle du centre
en 1917, celui-ci fut rebaptisé
Institute of Juvenile Research. L’ouvrage publié par Healy
en 1915 présente l’enquête qui conduisit son auteur à s’opposer aussi bien aux théories
biologisantes de Lombroso qu’à celles qui expliquaient la délinquance par la débilité mentale, et plus généralement à toute analyse rapportant la délinquance à un facteur déterminant unique. Healey utilise comme données de base ses diagnostics médicaux sur le plan
physique et psychologique, et y ajoute les confidences biographiques obtenues auprès des
intéressés, ainsi que des informations, obtenues par des travailleurs sociaux ou les tribunaux, sur les comportements des délinquants dans leurs familles et à l’école. À partir de cet
ensemble d’informations, Healey proposait au tribunal un traitement individualisé de
chaque cas. L’ouvrage, qui présente les résultats de l’enquête, concluait conformément à
ces pratiques à la nécessité d’étudier individuellement chaque cas et à l’existence de causes
variées et complexes de la délinquance. Il connut un certain succès, et deux ans après sa
publication, en 1917, Healey quitta Chicago pour diriger à Boston une clinique psychiatrique ayant des objectifs voisins de celle de Chicago, où il poursuivit activement des
recherches et des publications sur le même sujet.
L’article de Burgess, comme l’indique clairement sa conclusion, ne vise pas essentiellement à critiquer les analyses de Healey, mais bien davantage à s’appuyer sur celles-ci
pour ouvrir à la sociologie un nouveau terrain de recherche. Ce que propose d’ajouter Burgess, en esquissant à grand trait un programme de recherche, c’est la prise en compte systématique du statut social du délinquant – c’est-à-dire de son insertion dans les groupes
sociaux auxquels il appartient ou dont il relève. La notion d’interaction, mentionnée dans
le résumé de son article, empruntée à Simmel et centrale dans l’Introduction to the Science
of Sociology, désigne l’élément spécifique qu’apporte la perspective sociologique. La
conclusion de l’article mentionne les sources documentaires que la sociologie, discipline
nouvelle venue sur le terrain de la délinquance, sait traiter : les autobiographies, les études
de cas, et les documents personnels (c’est-à-dire le type de document introduit en sociologie par l’ouvrage majeur de Thomas et Znaniecki).
La postérité de l’approche de Burgess de la déviance
Il est toujours difficile de déterminer quelle fut la postérité intellectuelle d’une publication – livre ou article. La fréquence et la durée des références ne sont pas de bons indices,
sauf peut-être quand il s’agit de publications qui symbolisent des retournements de perspective dans un domaine d’études. Ce n’est évidemment pas le cas ici, et l’on peut relever
simplement que l’article de Burgess fut dans les années trente occasionnellement cité. On
peut cependant affirmer que le programme esquissé par Burgess – qu’il faut compléter par
le chapitre V de The City– Community Organization and Juvenile Delinquency – signé par
Park, ouvre la voie à ce qui fut la première intervention des sociologues dans l’analyse –
puis le « traitement » – de la délinquance juvénile.
L’Institute of Juvenile Research, jusqu’en 1926 principalement une sorte de centre de
traitement et de prévention, s’adjoignit cette année-là un département de sociologie
financé par une fondation, le Behavior Research Fund. Burgess est l’un des fondateurs de
celui-ci et il en prit la direction à partir de 1929. Ce département fut chargé de mener des
recherches sur la délinquance. C’est un des étudiants inscrits en thèse sous la direction de
Burgess, Clifford Shaw, qui devint dès son ouverture directeur du « département de socio-logie » de l’
Institute of Juvenile Research. L’année suivante, Shaw engagea un autre étudiant de Burgess, Henry McKay et, avec la collaboration occasionnelle d’autres étudiants
de sociologie, Shaw et McKay publièrent, à partir de la fin des années vingt, deux types
d’analyses. Premièrement des analyses statistiques de la délinquance juvénile et de ses
évolutions par quartier dans la ville de Chicago – avec comme premier objectif la récusation de tout lien significatif entre communauté d’origine et propension à la délinquance
[10];
Deuxièmement une série d’autobiographies de délinquants éclairées par d’autres documents, commentées par Shaw et ses collaborateurs, qui cherchent à dégager la signification vécue de l’expérience de la délinquance, des différents « traitements » par les travailleurs sociaux et de l’emprisonnement.
Deux de ces publications,
Social Factors in Juvenile Delinquency (1931), et
The Jackroller (1930), connurent une diffusion inhabituelle pour des ouvrages de sociologie, dans
un contexte socio-politique où la délinquance était considérée comme un problème social
majeur
[11]. L’orientation de ces recherches découle directement du programme tracé par
Burgess et Park, et en ce qui concerne le
Jack roller et les autres autobiographies, du programme tracé dans l’article de Burgess que l’on va lire.
Il faut mentionner également qu’à partir de 1934 une politique de lutte contre la délinquance juvénile dans certains quartiers de Chicago par la « mobilisation » des habitants des
communautés concernées, fut menée en application des conclusions de ces analyses : le
Chicago Area Project, qui dura jusqu’à la fin des années soixante, fut lui aussi placé sous
la direction de Clifford Shaw, mais Burgess s’intéressa durablement au projet, ainsi
d’ailleurs que Park
[12]. Au delà de sa postérité intellectuelle dans les sciences sociales, le
programme de recherche dont on va lire la première formulation par Burgess, conduisit
ainsi à une sorte de réalisation pratique.
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Paris, Nathan, 1998; traduction partielle des autres tomes : (2000) Fondation de la sociologie américaine.
Morceaux choisis, Préface de Suzie Guth, Paris, l’Harmattan).
[*]
Université Paris 1.
[1]
On trouvera des indications sur la biographie de Burgess dans le recueil d’articles de Burgess organisé par
Leonard Cottrel, Albert Hunter et James Short (1973), dans le recueil d’articles de Burgess publié par Donald
Bogue (1974), qui contiennent l’un et l’autre une bibliographie des publications de Burgess, dans l’ouvrage
de Faris (1970); un portrait plus réservé se trouve dans Shils (1991). Voir aussi Chapoulie (2001a), notamment 125-131; cet ouvrage comprend également une analyse des œuvres et de la carrière de Thomas et de
Park rapidement évoquées ici, ainsi qu’une analyse des recherches sur la délinquance menées à l’Université
de Chicago de 1918 aux années soixante. Je m’appuie ici également sur des dépouillements réalisés dans les
archives de l’Université de Chicago, notamment parmi les volumineuses archives laissées par Burgess.
[2]
Sur les enquêtes sociales et leurs relations avec la sociologie américaine, on peut se reporter à la présentation brève, mais historiquement exacte de Everett Hughes :
La place du travail de terrain dans les sciences
sociales (1996,270-273).
[3]
C’est beaucoup plus tard qu’un ouvrage comme le
Philadelphia Negro de Du Bois (1899) a acquis le statut
d’ouvrage classique de la sociologie empirique.
[4]
Thomas, Znaniecki, (1927) [1918-1920]; voir aussi à propos de Thomas, Chapoulie (2001 b).
[5]
Rappelons que Jane Addams (1860-1935) fonda à Chicago en 1889 Hull House, l’un des premiers centres
offrant services sociaux et activités culturelles à l’intention des classes populaires. Celui-ci offrait aussi une
résidence à quelques étudiants (comme Burgess) et à des intellectuels. Jane Addams fut l’une des inspiratrices principales du mouvement de réforme sociale de la période d’avant 1914 dont les leaders se recrutent
en partie parmi les professeurs de l’Université de Chicago. Soutenant des causes variées, de la réforme des
administrations municipales à la création de tribunaux spéciaux pour les mineurs en passant par le syndicalisme, Jane Addams fut aussi un leader pacifiste pendant la Première Guerre mondiale et reçut le prix Nobel
de la paix en 1931.
[6]
Dans un article de 1945, Sutherland, qui est alors le criminologue le plus en vue aux États-Unis, relève les
jugements de valeurs dissimulés qu’implique cette notion qui tient pour universelles certaines normes, ce
qui conduit notamment à négliger la délinquance en col blanc.
[7]
Sur les criminologues européens voir Mucchielli (1994); sur la diffusion et la réaction aux explications néo-darwiniennes dans l’étude de la délinquance aux États-Unis, voir Cravens (1988,242-251).
[8]
Voir Hall (1904). L’ouvrage fut à de nombreuses reprises réédité jusqu’en 1940.
[9]
Sur William Healey, voir Mennel (1973,161-168), qu’il faut compléter par Bennett (1981,111-122) qui analyse notamment le recueil et l’usage d’autobiographies de délinquants par Healy que laisse de côté Menell.
[10]
L’ouvrage d’ensemble qui rend compte de ces recherches est
Juvenile Delinquency and Urban Area (1942),
dont une nouvelle édition, revue par Henry McKay, fut publiée en 1969.
[11]
Cette diffusion importante tient en partie aux ressources financières du Behavior Research Fund.
[12]
Une analyse d’ensemble rétrospective du Chicago Area Project se trouve dans l’ouvrage d’un sociologue
qui participa à la fin de cette entreprise : Harold Finestone (1976).