Déviance et Société
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
226 pages

p. 111 à 130
doi: en cours

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Volume 27 2003/2

2003 Déviance et Société

L’étude du délinquant en tant que personne  [*]

Ernest W. burgess  [**]
Les théories générales du crime se sont révélées de valeur nulle ou médiocre pour le contrôle du comportement, que ce soient les explications unificatrices de Lombroso, Tarde et Bonger, ou l’interprétation pluraliste de Ferri. L’étude du délinquant en tant qu’individu: Healy a substitué aux méthodes d’observation générale, à la spéculation et aux statistiques, l’étude d’ensemble de l’individu délinquant. En tant que psychiatre et psycho-logue, il a insisté sur les examens physiques et les tests mentaux sans ignorer les facteurs sociaux. Il s’est toutefois appuyé davantage sur l’expérience du travailleur social que sur les techniques sociologiques. La personne en tant qu’individu doté d’un statut: L’étude du comportement individuel appartient au champ de la psychiatrie et de la psychologie. L’étude de la personne, en tant que produit des interactions sociales, est essentiellement l’objet de la sociologie. Pour l’explication et la maîtrise de la délinquance, il convient de déterminer la nature de la participation de la personne à l’organisation sociale, de même qu’à l’instabilité ou la dégradation des statuts, au type de modèle de comportement personnel, au degré de mobilité, au changement de l’environnement social et à l’effondrement du monde social de la personne. Dans l’étude de la délinquance, les méthodes d’enquête psychiatriques, psychologiques et sociologiques, n’entrent pas en conflit les unes avec les autres, mais se révèlent plutôt complémentaires et interdépendantes. The general theories of criminality, both the different unitary explanations of Lombroso, Tarde, and Bonger, and the pluralistic interpretation of Ferri proved to be of little or no value in the control of behavior. The Study of the Delinquent as an Individual: Healy substituted for the methods of general observation, spéculation, and statistics the all-round study of the individual delinquent. Trained in psychiatry and psychology, he emphasized physical examinations and mental tests without ignoring social factors. However, he relied upon the experience of the social worker instead of calling into service the technique of the sociologist. The Person as the Individual with Status: The study of the person, as the product of social interaction, lies, primarily, in sociology. In the explanation and control of delinquency, it is significant to determine the nature of the participation of the person in the social organization, as in the insecurity or degradation of status, the type of personal behavior pattern, the degree of mobility, the change of the social environment and the collapse of the social world of the person. In the study of delinquency, the psychiatric, psychological, and sociological methods of investigation are not in conflict with each other, but rather complementary and interependent. Die allgemeinen Kriminalitätstheorien erweisen sich als wertlos oder schwach für die Verhaltenskontrolle, unabhängig davon, ob ihre Erklärungen einheitlich sind wie bei Lombroso, Tarde und Bonger oder eher pluralistischen Interpretationen folgen wie bei Ferri. Die Untersuchung des Kriminellen als Individuum: Healy hat die Methoden der allgemeinen Beobachtung, der Spekulation und der Statistik ersetzt durch die Gesamtanalyse des kriminellen Individuums. Als Psychiater und Psychologe hat es auf physische Untersuchung und psychische Tests insistiert, ohne dabei soziale Faktoren zu ignorieren. Dennoch betont er damit eher die Erfahrung von Sozialarbeitern als soziologischen Techniken. Die Person als Individuum ausgestattet mit einem Status: Die Untersuchung individuellen Verhaltens gehört zum Feld der Psychiatrie und der Psychologie. Die Untersuchung der Person als Produkt sozialer Interaktionen ist grundlegendes Objekt der Soziologie. Um den Kampf gegen Kriminalität zu erklären, ist es notwendig die Natur der Integration der Person in die soziale Organisation zu bestimmen, genauso wie die Beteiligung an Instabilitäten oder Degradierungen des Status, der Typus von persönlichen Verhaltensmodellen, das Ausmaß der Mobilität, Veränderungen der sozialen Umwelt und der Zusammenbruch der sozialen Welt der Person. In der Untersuchung der Kriminalität stehen psychiatrische, psychologische und soziologische Untersuchungen nicht in einem Konflikt miteinander, sondern sind komplementär und interdependent. El valor de las teorías generales de la delincuencia ha sido nulo o mediocre en cuanto concierne al control del comportamiento. Esta observación puede aplicarse tanto a las explicaciones unificadoras de Lombroso, Tarde y Bonger como a la interpretación pluralista de Ferri. El estudio del delincuente como individuo: Healy reemplazó los métodos de observación generales, la especulación y las estadísticas por el estudio completo del individuo delincuente. Como psiquiatra y psicólogo, hizo hincapié en los exámenes físicos y los tests mentales sin ignorar los factores sociales. Sin embargo, se apoyó más en la experiencia del trabajador social que en las técnicas sociológicas. La persona como individuo dotado de un estatus: el estudio del comportamiento individual pertenece al campo de la psiquiatría y de la psicología. El estudio de la persona como producto de las interacciones sociales es esencialmente el objeto de la sociología. Para la explicación de la lucha contra la delincuencia, resulta pertinente determinar la naturaleza de la participación de la persona en la organización social, así como la inestabilidad o la degradación del estatus, el tipo de modelo de comportamiento personal, el grado de movilidad, el cambio del entorno social y la destrucción del mundo social de la persona. En el estudio de la delincuencia, los métodos de investigación psiquiátricos, psicológicos y sociológicos no entran en conflicto unos con otros, sino que resultan complementarios e interdependientes.
L’étude du délinquant en tant qu’individu a été introduite par l’ouvrage fondateur du psychiatre Américain, William Healy, l’Individu Délinquant.
Avant Healy, le délinquant était étudié de manière statistique ou bien était le sujet d’observations générales. Lombroso, Tarde, Bonger et Ferri, pour mentionner certains criminologues européens [1], organisèrent des théories générales du crime et du criminel sur la base d’observations, de spéculations et de données statistiques. Les théories générales du crime, bien qu’impressionnantes et apparemment substantielles lorsqu’on les considérait de manière séparée, tendaient, lorsqu’on les comparait, à se combattre et s’affaiblir les unes les autres, et par conséquent à mettre en péril la structure entière du style européen de l’interprétation. C’est ce qui s’est effectivement produit. Un bref examen des théories de Lombroso, Tarde, Bonger, Ferri, suffira à montrer comment elles tendent à se détruire l’une l’autre.
 
Les théories générales de la criminologie
 
 
Les systèmes criminologiques de Lombroso et de Tarde développent deux logiques extrêmes; elles sont en contradiction absolue et définitive. Pour Lombroso, le criminel était une variété biologique, tandis qu’il était un produit social pour Tarde. Les traits principaux de la criminologie de Lombroso dans sa dernière forme ont été analysés de façon concise par Näcke (1897,19), un criminologue allemand :
Le vrai criminel, c’est-à-dire le criminel d’habitude
  1. est un « criminel-né »;
  2. est semblable au fou moral;
  3. a une base épileptique;
  4. s’explique principalement par l’atavisme; et
  5. constitue un type criminel biologique et anatomique.
Si l’on représentait iconographiquement l’homme criminel de Lombroso, avec ses stigmates de dégénérescence, dont le front bas, les oreilles écartées, la mâchoire puissante et prognathe, le menton fuyant, etc., il ressemblerait d’assez près à l’homme primitif, au Pithécanthrope ou à l’homme de Neandertal décrit dans les Outlines of History de Wells. Lombroso ne doutait pas que le criminel en tant que sous-espèce de la race humaine était à notre époque la persistance de – ou la régression vers – un type sauvage, aussi irrésistiblement poussé de manière innée vers le crime, sous certaines conditions dans la société moderne, que l’épileptique vers ses crises d’épilepsie [2].
Tarde soutenait que le criminel n’est pas né mais qu’il est fabriqué. Il contestait sur chaque point les conclusions de Lombroso. Pour Tarde, le criminel n’était ni un fou, ni un sauvage, ni un dégénéré ou un épileptique, ni la combinaison de tous ceux-ci, mais un type professionnel créé par la société et résultant en partie de son propre crime, en partie du fonctionnement de la justice criminelle (Tarde, 1912,218-265). Le principe d’imitation fournissait, selon Tarde, une explication complète du crime comme de tout autre phénomène social (ibid., 331-342). Le crime se conformait aux lois de la mode. De même que les crimes et les vices se propageaient autrefois des nobles vers le peuple, ils se répandent de nos jours des grandes villes vers la campagne.
La théorie de Bonger, le crime en tant que résultat des conditions économiques, peut être classée comme un type particulier des théories de la causalité sociale, à côté de celle de Tarde. L’explication par le déterminisme économique montre aussi comment une observation générale et des données statistiques peuvent être facilement manipulées de manière à construire une théorie systématique et compréhensible de la délinquance, même à partir de bases étroites et particulières. Bonger, socialiste hollandais, cherchait à expliquer le crime dans les termes de l’économie de Marx. Il réunit des statistiques pour prouver que dans l’organisation capitaliste de la société, les membres du prolétariat étaient contraintes au crime, soit comme victimes de l’ordre politique et économique, soit en se rebellant contre lui (Bonger, 1916).
Bien qu’il ait écrit avant Bonger, Ferri est cité ici en dernier parce que son système de criminologie est éclectique. Évitant les positions extrêmes biologisantes de Lombroso et les positions extrêmes sociologisantes de Tarde, Ferri adopte une position médiane. Au lieu de construire son système de pensée sur les bases étroites d’une seule cause, il rechercha plutôt le fondement élargi de plusieurs causes. En harmonisant, alors, au moins par l’inclusion dans un système plus général les points de vue plus étroits de Lombroso et de Tarde, il formula une classification complète des causes du crime et des types de criminels. L’extrait suivant donne un exposé des théories de Ferri selon ses propres termes :
Le crime est le résultat de multiples causes, qui bien que toujours reliées dans un réseau complexe, peuvent être distinguées au moyen d’une étude attentive. Les facteurs du crime peuvent être divisés en individuels ou anthropologiques, physiques ou naturels, et sociaux. Les facteurs anthropologiques comprennent l’âge, le sexe, la profession, le domicile, le rang social, l’instruction, l’éducation et la constitution physique et psychique. Les facteurs physiques sont la race, le climat, la fertilité et les configurations du sol, la durée relative du jour et de la nuit, les saisons, les conditions météorologiques, la température. Les facteurs sociaux comprennent la densité de population, l’émigration, l’opinion publique, les coutumes et les religions, l’ordre public, les conditions économiques et industrielles, la production agricole et manufacturée, les services publics de la sécurité, de l’instruction, de l’éducation et de la bienfaisance, et en général, la législation civile et pénale... Tous les criminels peuvent être classés en cinq groupes que j’ai nommés : a) criminels déments; b) criminels nés incorrigibles; c) criminels d’habitude ou criminels par suite des habitudes acquises; d) criminels occasionnels et; e) criminels émotionnels (De Quiros, 1911,20,22-23; Ferri, 1917,125-194).
La théorie éclectique de Ferri peut être prise comme l’illustration du résultat final d’une méthode d’observation et de l’usage des données statistiques. En évitant les généralisations extrêmes de Lombroso et de Tarde, il eut le bon sens de substituer une explication pluraliste à l’explication unique du comportement criminel. Mais en assignant trop de causes au crime, il ne conçut aucun moyen permettant de jauger le poids des différents facteurs impliqués. En fait, l’inclusion omnibus de tous les facteurs possibles de délinquance dans un système d’explication sans un point de vue fondamental et sans méthode pour déterminer leur signification relative, aboutissait à la confusion plutôt qu’à l’explicitation. Aussi, alors que la théorie de Ferri correspond étroitement avec ce que le sens commun attendrait, elle en a à peine dépassé les découvertes.
 
Le délinquant en tant qu’individu
 
 
Les théories générales du crime, qu’il s’agisse de généralisations des points de vue extrêmes, comme celles de Lombroso ou de Tarde, ou d’élaborations du sens commun, comme celle de Ferri, se sont révélées être de valeur pratique nulle ou médiocre dans le traitement des individus et dans la compréhension de leur comportement. Healy relate sa propre expérience :
Il est tout à fait juste de présenter comme théorique la majorité des travaux précédents sur ce sujet, car leur sélection des faits individuels et statistiques est souvent comparable au rassemblement de pierres de construction pour un édifice dont la conception est déjà arrêtée. Non seulement de nombreuses théories ont été publiées à longueur d’année, mais des volumes entiers ont été écrits à leur tour pour en faire l’analyse.
Notre expérience est simplement que les faits dépassaient de loin les théories. Par l’étude détaillée des cas, dans les bonnes conditions pour accéder à l’essentiel, le chemin de l’étiologie et de la classification préconçues est apparu hérissé de difficultés.
Les imbrications entre causalités étaient multiples. Ce fut alors que le projet de s’en tenir aux faits, à tous les faits valables, s’est révélé d’importance significative pour nous. Il était clairement évident que la classification par crime ne conduisait qu’en de rares occasions à la connaissance du criminel; que les statistiques des saisons, des races et des tours de tête, de l’alcoolisme, et ainsi de suite, ne signifiaient presque rien pour la compréhension fondamentale des cas individuels; que les théories de l’épilepsie et de l’atavisme n’étaient pas prouvées par les histoires de cas; que les raffinements des mesures psychophysiques parfois employées avec les criminels nécessitaient un immense travail de révision avant qu’elles ne puissent être considérées comme susceptibles d’autoriser des conclusions; que les anciens, qui parlaient avec tant d’aisance du « criminel »comme d’un type inné, n’avaient pas les moyens d’étudier s’il n’était pas plutôt né taré et devenu criminel du fait des circonstances de l’environnement (Healy, 1915,15-17).
Écartant les théories générales du crime, Healy insista sur la nécessité d’une étude intensive des cas individuels. Il écrit :
Le centre dynamique du problème entier de la délinquance et du crime sera toujours l’individu délinquant. Nos données ne montrent rien de manière plus convaincante que l’inadéquation prévisible des mesures sociales reposant sur les statistiques et les théories qui ont négligé le fait fondamental de la complexité des causes, déterminable par l’étude des cas individuels. Les études des cas individuels et les résumés analytiques qui les clôturent sont le seul moyen d’arriver à la vérité. Bien plus utile est pour nous la conception de l’individu comme produit de conditions et de forces qui l’ont activement formé depuis les premiers instants de sa vie unicellulaire. Le connaître complètement signifierait connaître de façon précise ces conditions et ces forces; pour le connaître aussi complètement que possible, on devrait connaître tout ce qui peut être vérifiable de ses origines génétiques. Les interprétations qui peuvent découler de la connaissance des faits des ascendances, de la vie prénatale, de l’enfance, des maladies et des blessures, des expériences sociales et du vaste domaine de la vie mentale, mènent à une compréhension inestimable des individus et à quelque idée de ce merveilleux complexe que nous nommons personnalité (Healy, 1915,22-26).
Ainsi Healy s’imposa-t-il l’idéal de l’étude complète du délinquant. À la place de la méthode de l’observation générale, de la spéculation théorique et du recueil de données statistiques disponibles, il substitua la méthode de l’étude de cas. Cette nouvelle technique provoqua une révolution en criminologie. L’étude du comportement était maintenant placée sur une base empirique et inductive.
Les recherches de Healy, fondées sur l’étude d’un groupe de jeunes récidivistes, firent ressortir un point significatif : l’étude du criminel est l’étude du comportement humain et non pas l’étude d’un variété biologique spéciale de la race humaine comme le soutenait Lombroso, pas plus que l’étude d’une classe à part, comme le maintenait Tarde.
Healy conçut son objectif comme la recherche de tous les facteurs, influences et forces qui déterminent le comportement. Qu’il obtint plus de résultat en analysant le criminel comme un individu plutôt que comme une personne n’est que très naturel. Il avait été formé spécifiquement à la psychiatrie et à la psychologie. Il possédait donc une technique hautement développée des aspects individuels du comportement du délinquant, à savoir l’examen physique, les mensurations anthropométriques, et les tests mentaux. Dépourvu de formation en sociologie, en fait avec presque rien de pertinent dans la littérature sociologique en dehors du point de vue suggestif de Cooley (1902;1909), Healy a accordé tant d’attention aux influences sociales que nous pouvons presque nous en étonner. L’explication est cependant simple. Premièrement, il découvrit tout l’intérêt de la forme modifiée de psychanalyse qu’il employait pour arriver à l’explication et à la maîtrise du comportement délinquant. Sa recherche des matériaux concrets de la vie mentale d’un individu devait le mener nécessairement à une évaluation des influences sociales. Deuxièmement, à travers la méthode des études de cas, il ne pouvait ignorer, quand bien même il l’aurait voulu, le jeu des forces sociales. Healy reconnut assez naturellement la valeur de l’expérience des travailleurs sociaux pour obtenir les faits de l’histoire familiale et le milieu social, mais apparemment il ne comprit pas l’intérêt de la technique du sociologue et de la recherche sociologique. Son appréciation du rôle des facteurs sociaux allait à peine un peu au delà du simple sens commun. En d’autres termes, sa procédure véritable était l’étude du délinquant principalement en tant qu’individu plutôt qu’en tant que personne [3].
 
Le délinquant en tant que personne
 
 
En sociologie, la différence est maintenant claire entre l’individu et la personne. L’étude de l’individu, de la réaction de l’organisme à son environnement, appartient à la psychiatrie et à la psychologie. L’étude de la personne, le produit de l’interaction sociale avec des pairs, correspond au domaine de la sociologie. Park définit ainsi la personne :
La personne est un individu qui a des statuts. Nous venons au monde en tant qu’individus. Nous acquérons des statuts et nous devenons une personne. Le statut désigne une position dans la société. L’individu possède inévitablement un statut dans chacun des groupes auxquels il appartient. Dans un groupe donné, le statut d’un membre est déterminé par sa relation à tous les autres membres du groupe. De même chaque groupe plus petit possède un statut dans un groupe plus important dont il fait partie, et celui-ci est déterminé par sa relation à tous les autres membres du groupe plus grand (Park, Burgess, 1921,55).
L’importance de cette distinction entre l’individu et la personne pour l’étude du comportement est mise en évidence dans le cas suivant [4]. Ici, le handicap individuel, une faiblesse particulière en mathématique, prend son sens par ses effets sur le statut du garçon dans son groupe social.
Cas I
George, un garçon de 14 ans, est le plus âgé de trois enfants, tous vivants. Les autres enfants sont des filles – une de 12 ans, en classe 7B (5e ), l’autre de 10 ans en classe 5B (CM2). Les deux filles sont des enfants aux yeux brillants, alertes, s’intéressant à tout. George peut suivre les cours de 5e dans toutes les matières sauf en mathématique. Pour cette raison, il a été placé dans une section pour enfant retardé d’une école urbaine. Il est devenu d’un seul coup absentéiste à l’école, désobéissant et bagarreur.
George est un grand garçon bien bâti; il fait son âge et se débrouille physiquement parmi les garçons du même âge. Il n’est pas intéressé par l’école, ni par tout ce qui tourne autour, et quand je l’ai rencontré pour la première fois il brûlait de quitter l’école. Il m’a dit de manière assez dédaigneuse qu’il haïssait l’école et les professeurs. Ils m’ont mis chez les débiles m’a-t-il dit mais je ne suis pas débile. Je ne me débrouille pas avec les fractions, c’est tout. Sa mère est une femme intelligente. Elle était institutrice avant son mariage. Elle est tout à fait consciente du fait que George a besoin d’une surveillance attentive dans cette période particulière. Elle a réussi dernièrement un concours d’entrée dans la fonction publique et elle est maintenant employée à la poste. Lorsqu’elle était enfant, elle était bonne élève dans toutes les matières sauf en arithmétique; elle réussissait cependant à faire le travail qu’on lui demandait. Le père des enfants est mort il y a cinq ans d’une maladie cardiaque. Son seul parent vivant, son frère, est pasteur dans une petite église.
Depuis qu’il a dix ans, George vend des journaux après l’école et le samedi. Il a gagné récemment le second prix du meilleur vendeur.
Quand j’ai parlé avec lui de la bagarre, il m’a dit : Vous ne comprenez pas, je dois me battre. Je ne veux pas, mais vous voyez, les autres gars me disent que je suis un débile et je les frappe jusqu’à ce qu’ils arrêtent de le dire.
George a travaillé vaillamment avec moi pour rattraper son retard en ce qui concerne les fractions et le programme d’arithmétique de 5e. Au début, il a fait des progrès très rapides, dus à la fois à son intérêt et au fait nouveau d’avoir un tuteur; mais ses progrès se sont ralentis quand le travail est devenu plus difficile. Il est venu un jour me voir avec un visage sévèrement abimé, et il m’a dit qu’il avait été rossé, mais il se sentait confiant à l’idée de battre toute l’école le lendemain.Mais pourquoi tu perds ton énergie de cette façon, George ?, ai-je demandé.Pourquoi ne pas la mettre dans l’arithmétique ? Il n’y avait jamais pensé; mais il ne croyait pas que cela marcherait; il ne fallait pas seulement montrer à ces gars, il fallait aussi les battre. Malgré tous ses efforts, il a fait très peu de travail ce jour-là.
Maintenant, après trois mois de dur bachotage, il commence à se sentir assez confiant. Le professeur dit qu’il pourrait quitter la section pour retardé à la fin de l’année, et que si ses progrès continuent, il pourrait atteindre le niveau l’année prochaine. Ses absences injustifiées sont devenues négligeables et ses bagarres se sont nettement raréfiées. Il déclare qu’il a presque frappé toute l’école, moi tout seul, sans aide, et qu’ils commencent à croire que je ne suis pas un débile, après tout.
La distinction entre un diagnostic de comportement du point de vue de la psychiatrie et de la sociologie est claire dans ce cas. En tant qu’individu, le garçon avait une faiblesse particulière en mathématique; en tant que personne, il souffrait de la dégradation de son statut dans le groupe. Bien que pour l’observateur superficiel, il se soit rendu coupable d’absentéisme et de bagarre, il était en fait en train de mener un combat désespéré pour maintenir son statut.
Parmi les types de changement de statut, l’exemple le plus simple est peut-être celui causé par des changements comme les déménagements. Se déplacer d’un groupe à un autre de façon à acquérir un nouveau statut est une chose familière. Une personne qui a perdu son statut dans sa ville natale à la suite d’un échec, d’une conduite immorale, ou d’un crime, peut trouver refuge dans une ville éloignée pour prendre un nouveau départ ou recommencer une nouvelle vie. Healy a découvert, dans les cas d’enfants délinquants, qu’un changement de voisinage par la famille était corrélé avec un haut pourcentage de succès dans le retour à une conduite honnête (1916).
La personne, telle que définie précédemment, est un individu avec un statut. La personnalité peut alors être considérée comme la somme et la coordination des traits qui déterminent le rôle et le statut de l’individu dans le groupe social. Certains traits de l’individu – comme son physique, sa mentalité et son tempérament – affectent de façon précise son niveau social. Cependant, sa position dans le groupe sera essentiellement déterminée par ses relations personnelles, comme sa participation au groupe, son caractère, son modèle de comportement personnel et son type social. Le plan suivant fournit un schéma pour l’étude du comportement en termes de traits individuels et personnels.
 
Canevas pour l’étude des traits individuels et personnels
 
 
  1. Étude de l’individu :
  2. examen physique;
  3. tests mentaux;
  4. bilan affectif;
  5. volonté;
  6. type de tempérament.
  7. Étude de la personne :
  8. Participation :
  9. indice de l’appartenance à des groupes;
  10. familiarité avec les membres (monde social);
  11. rôle dans les groupes.
  12. Caractère :
  13. stable;
  14. instable.
  15. Modèle de comportement personnel :
  16. objectif ou direct :
  17. ferme;
  18. enthousiaste;
  19. franc;
  20. agressif.
  21. introspectif ou indirect :
  22. imaginatif;
  23. secret;
  24. sensible;
  25. inhibé
  26. psychopathe ou pervers :
  27. excentrique;
  28. égocentrique;
  29. émotionnellement instable;
  30. bas niveau psychique.
  31. type social [5] :
  32. doté de sens pratique ou philistin;
  33. libéral ou bohème;
  34. idéaliste ou religieux.
  35. Philosophie de la vie
La technique pour l’étude de l’individu est naturellement beaucoup plus développée que la technique pour l’étude de la personne. L’examen physique permet maintenant un diagnostic fondé sur les plus récentes découvertes de la science médicale. Depuis l’invention d’une échelle pour la mesure de l’intelligence par Binet et Simon, entre 1905 et 1911, les tests mentaux ont été soumis à un processus de révision et de standardisation. Le test d’affectivité de Pressey correspond à l’une des tentatives pour mesurer les réactions émotionnelles. À partir de l’écriture, le Dr. June Downey a élaboré ce qui semble devoir être une méthode précieuse pour mesurer la volonté. Par exemple, ses tests différencient 12 traits de la volonté, à savoir la persévérance, la coordination des pulsions, l’intérêt pour les détails, l’inhibition motrice, la finalité du jugement, la résistance, la réaction à la contradiction, l’impulsion motrice, la rapidité de décision, la flexibilité, la vitesse de mouvement. Les essais pour déterminer ou mesurer de manière expérimentale les types de tempéraments en sont toujours au stade expérimental. Shand, Jastrow, et d’autres ont au moins le mérite d’avoir repris l’étude du problème. La tendance semble être d’accepter les noms classiques des différents tempéraments – colérique, sanguin, mélancolique et flegmatique – et de redéfinir ces humeurs chroniques en termes susceptibles d’être mesurés.
Le plan suggéré pour l’étude de la personne mentionne les aspects du comportement pour lesquels aucune technique standardisée de mesure n’a été acceptée. C’est peut-être parce que la description de facteurs comme la participation au groupe, le caractère, les modèles de comportement personnel et les types sociaux relèveront toujours essentiellement de définitions qualitatives. Nos investigations sont cependant ici trop récentes, pour abandonner tout de suite l’espoir de trouver des indicateurs quantitatifs. Par exemple, l’importance de l’appartenance à un groupe pourrait être représentée par la proportion de groupes auxquels la personne est affiliée par rapport au nombre total de groupes auxquels il pourrait appartenir. Le degré de familiarité d’un membre avec un groupe pourrait être exprimé par la fraction du temps de loisir consacré à ce groupe particulier par rapport au temps de loisir total. La classification des caractères en termes de stabilité est manifestement liée aux normes sociales des groupes particuliers ou aux règles sociales communes à toutes les formes de vie en groupe.
C’est l’auteur de cet article qui a proposé la division des modèles de comportement personnel en objectif ou direct, introspectif ou indirect, psychopathe ou pervers [6]. Ces différents types de comportement ne sont pas des personnalités, ni même l’expression spontanée d’un tempérament ou d’autres traits de la nature humaine. Ils semblent être ce que le terme général de modèles de comportement personnel implique, c’est-à-dire des types caractéristiques du comportement de la personne fixés dans la matrice des relations sociales au cours de la toute petite et de la petite enfance. Les différences originelles dans la mentalité, le tempérament et la volonté entrent dans la détermination de la forme des modèles de comportement personnel, mais leur organisation et leur fixation se produisent dans l’interaction sociale.
La mentalité, l’affectivité, le tempérament et la volonté sont influencés par l’expérience sociale. Ils sont tous plus ou moins profondément modifiés par l’éducation et les contacts sociaux. Mais les types de comportement personnel comme l’égocentrisme, l’instabilité et la réserve prennent forme et se fixent dans les interactions sociales en famille et dans les groupes de jeux. Ces types de comportement personnel ne sont pas biologiquement transmis comme paraît l’être le tempérament. Ils ne découlent pas non plus de l’imitation comme le sont le type social ou la philosophie de la vie des personnes. La réaction personnelle de l’individu à son monde social est la résultante du jeu des forces sociales dans la toute petite et la petite enfance. Que les réactions de la personne à son environnement social soient principalement : a) directes; b) indirectes ou; c) perverses, dépend apparemment du rôle qu’elle remplit, ou qu’elle a été forcée d’assumer au cours de ses premières interactions sociales. L’influence du groupe s’exerce nettement dans le façonnage d’un type social de personnalité et dans l’acceptation d’une philosophie de la vie. Au même moment, les exemples sociaux que la personne prend pour modèle lui apparaissent comme n’étant rien d’autre que les réalisations de ses plus ardents désirs.
Le fonctionnement des processus sociaux dans la formation et le développement des modèles de comportement personnel est partiellement mis en évidence dans les deux cas suivants. Une comparaison défavorable avec les autres, qui engendre un sentiment d’infériorité et un mécanisme de retrait (withdrawal), peuvent créer le type de personnalité introspective imaginative :
Cas II
Mary était plus ou moins le vilain petit canardd’une famille de plutôt bonne apparence. Ses deux sœurs et ses deux frères, très bien physiquement, recevaient beaucoup d’attention tant de leurs parents que du monde extérieur. Mary, physiquement quelconque était habituellement complètement ignorée – son nez camus et ses taches de rousseur étaient la cible de bien des plaisanteries familiales. Par conséquent, Mary s’éloigna quelque peu de sa famille et de leurs intérêts, et elle s’enferma dans sa coquille – un mur difficile à franchir. Ce mur ne l’aurait sans doute pas isolée si radicalement et si rapidement si un certain incident ne s’était pas produit. Un jour, alors que Mary avait onze ans, elle assista avec ses deux sœurs à une fête d’anniversaire. Au moment de choisir son partenaire pour le dîner, chaque fille fut pourvue sauf Mary. L’hôtesse dit au dernier petit garçon qui restait seul Écoute, Jimmy, il y a Mary qui reste. Mets-toi avec elle. Jimmy répondit d’un air renfrogné : Quoi, ce laideron au nez camus ?Non, merci. Les rêves de Mary furent brisés – son petit bateau se brisa sur les rochers. Elle fut blessée, terriblement blessée. Inutile de dire que ce fut la dernière fête d’anniversaire à laquelle elle participa. Ses deux sœurs rirent beaucoup de l’incident et se moquèrent d’elle à la maison. Cela l’exaspéra encore plus.
Mary se fit peu d’amis; elle se sentait étrangère, rejetée par le groupe. Elle prit goût à la lecture et se construisit un monde rose qui lui appartenait, dans lequel elle et les personnages positifs des livres vivaient dans une atmosphère euphorique. Elle avait peu de rapports avec sa famille – ils ne recevaient aucune de ses confidences – et elle ne se fit plus aucun ami. Cette petite fille sensible s’était enfuie dans un monde à elle et avait trouvé là le bonheur qu’elle désirait si fort.
Le comportement égocentrique de l’enfant unique ou préféré, reconnu empiriquement par le sens commun, constitue un chapitre de la littérature de la psychanalyse. Il y a peut-être, qui sait, une disposition héréditaire à l’égocentrisme. Incontestablement, cependant, une condition de son développement en tant que type de comportement personnel est le complexe des sentiments de la famille et les attitudes centrées sur l’enfant unique ou préféré.
Cas III
Marietta habitait dans la plus belle maison en briques du quartier. Six chambres avec salle de bain, planchers en bois, éclairage électrique et même buanderie en sous-sol selon les termes qu’aurait utilisé un agent immobilier. Son père appartenait à ce vaste groupe des gens ordinaires qui courent après leur train chaque matin, et sa mère n’était que l’une de ces nombreuses banlieusardes qui adorent montrer des vitres et des parquets bien polis. Mais le fait significatif concernant Marietta est qu’elle n’avait ni frère ni sœur. Elle appartenait à l’armée des enfants uniques.
Le père et la mère de Marietta étaient mariés depuis sept ans quand elle était née – par conséquent ils étaient très bien établis, bien préparés et tenaient beaucoup à s’occuper d’elle de manière plus ou moins indulgente. Dès son plus jeune âge elle fut résolument gâtée : pendant les sept premiers mois de sa vie elle fut très malade, hésitant entre la vie et la mort. Chaque petit pleur, chaque minuscule caprice et plainte, était soigneusement observé et analysé. Quand elle prit le chemin de la convalescence, les conditions ne changèrent pas. Si les choses n’allaient pas exactement comme elle l’aurait aimé, elle poussait un cri terrifiant; de la sorte ses souhaits étaient toujours respectés.
À l’âge de trois ans, elle commença à présenter des signes de toutes les caractéristiques qui allaient pleinement se révéler plus tard. Elle était résolument égoïste, très facilement irascible, jalouse, vaniteuse, impulsive, émotive, et de temps à autre spécialement généreuse. Elle développa un mécanisme de rébellion, se révoltant contre toutes les formes de contrôle. Souvent dans ses moments de colère, contre son père ou sa mère, Marietta les mordait cruellement, puis, dans un geste de regret impulsif, elle les embrassait passionnément. Elle n’était jamais punie de façon sévère – quelques bonnes fessées auraient pu aider à la faire changer – mais les réprimandes occasionnelles, pour reprendre l’expression populaire, entraient par une oreille et sortaient par l’autre, elles ne laissaient aucune impression durable. Parfois, quand elle avait cassé accidentellement quelque bibelot de valeur ou quelque porcelaine, elle mentait à sa mère en lui disant que ce n’était pas elle. Son père, de façon à la couvrir, s’accusait souvent à sa place.
Chaque sou d’économie était utilisé pour rendre Marietta jolie. Ses petits manteaux et robes étaient les meilleurs, luxueux pour cette famille de classe moyenne. Sa mère passait du temps chaque jour à boucler ses cheveux. Marietta ne pouvait que se sentir supérieure aux autres enfants. Je me souviens d’un incident qui survint quand elle avait quatre ans; elle était en visite dans une famille avec ses parents, elle était rayonnante, habillée d’une robe rouge gracieuse, aux plis en accordéon, et de ravissantes petites chaussures assorties. Marietta fit une remarque à l’autre petite fille, Oh ! Toi, tu n’as pas une jolie robe comme moi, je ne joue pas avec toi ! et lui tournant les talons avec dédain, elle s’éloigna. Aucune stratégie, cajolerie ou ordre ne put obtenir que Marietta jouât avec la petite fille.
Marietta aimait ses amis aussi longtemps qu’ils lui obéissaient. Elle emmenait toutes les petites filles dans sa salle de jeux à l’étage, et puis une fois là, elles devaient faire ce qu’elle leur permettait, ou alors elle ordonnait aux récalcitrantes de rentrer tout droit chez elles. Elle avait plus de jouets et de plus jolis que n’importe quelle autre fille du quartier. Toutes adoraient jouer avec eux; aussi plutôt que de rentrer à la maison, elles préféraient obéir à Marietta. Le grand-père de Marietta, qui habitait non loin, la gâtait lui aussi. Dans les rares cas où ses parents refusaient de faire ce qu’elle souhaitait, son grand-père la chouchoutait et la câlinait.
À l’école, Marietta s’avéra douée; elle apprenait rapidement et bien, et se retrouvait d’année en année toujours première de la classe. Elle ne pouvait pas s’empêcher d’arborer un air supérieur, genre Je sais tout et beaucoup mieux que vous, de toute façon. Elle devint le chouchou des professeurs assez facilement bien sûr, puisque les professeurs préfèrent toujours les élèves les plus brillants. À l’école, tout comme à la maison, son égoïsme et sa vanité s’accrurent.
À l’âge de 13 ans, alors que Marietta entrait à la high school, sa mère mourut. La vie de Marietta changea complètement. Elle aurait pu grandir normalement et devenir une personne égoïste et assez arrogante, sans autre difficulté. Mais une crise imprévue survint. Pendant quelques mois après la mort de sa mère, Marietta et son père furent les meilleurs copains du monde, toujours ensemble. Mais son père comprit rapidement quel fardeau constituait l’entretien d’une maison avec une femme de ménage inefficace. Il conclut que la seule solution du problème était de se remarier. Il en discuta avec Marietta, qui avait alors 14 ans, mais elle eut tout simplement une crise de rage. Pour la première fois de sa vie, son père ne prêta pas attention à ce qu’elle disait; la volonté de Marietta était contre-carrée. Elle devint jalouse de son père. Toute sa vie elle avait été plus ou moins jalouse; son père n’avait jamais osé embrasser sa mère sans embrasser aussi Marietta. Marietta se calma et elle comprit qu’elle n’avait pas d’autre choix que d’obéir. Son père était resté le même type de père indulgent, prêt à satisfaire le moindre de ses caprices. La femme qu’il a épousée était très gentille avec Marietta et chercha à gagner sa confiance. Elle eut des disputes sérieuses avec son père avant qu’elle n’appelle mère sa belle-mère.
La chose la plus difficile pour Marietta fut d’apprendre à ses amies que son père s’était remarié (ses amies de la high school ne vivaient pas près de chez elle et elles ne savaient rien de cela). Jour après jour, elle se préparait à leur dire la vérité, mais bien sûr elle remettait toujours au lendemain. Elle devint amère, irritable, et extrêmement malheureuse. Elle était follement jalouse de son père. Son remariage signifiait la fin de la camaraderie qu’elle aimait tant; elle devait toujours tenir compte de la troisième et indésirable personne. Pourtant elle ne pouvait tout à fait haïr sa belle-mère et être ouvertement méchante avec elle, tant cette dernière semblait toujours désireuse de l’aider.
Marietta devint plus agitée. À peu près à cette période, elle commença à voler, bien qu’elle disposât d’une confortable somme d’argent de poche hebdomadaire et qu’elle n’eût pas besoin de plus d’argent. À l’origine elle prenait seulement des pièces de monnaie dans les poches de son père. Puis, au fur et à mesure, ce furent des larcins plus sérieux. Le point culminant fut atteint quand une bague de grande valeur disparut dans la maison d’une amie et qu’on la retrouva chez Marietta. Elle ne put donner aucune explication de son vol. Elle l’avait juste pris, c’est tout.
Mais le père de Marietta était un homme intelligent et il ne la punit pas. Au contraire, il tenta de découvrir la cause et le cas fut analysé. Le père de Marietta déménagea à l’autre bout de la ville et il inscrivit Marietta dans une toute nouvelle école pour qu’elle se fît de nouveaux amis, et au fil du temps la situation redevint normale. Marietta s’adapta progressivement à sa vie familiale, qui après tout n’était pas si malheureuse, car son père avait toujours la même extrême indulgence, et sa belle-mère tendait à suivre son mari sur ce point.
Alors que tout à la fois les traits individuels et personnels entrent dans l’organisation de la personnalité, sa marque essentielle doit être cherchée dans les relations sociales, c’est-à-dire dans le statut et le rôle de la personne dans le groupe social. Dans un article du Journal of Abnormal Psychology and Social Psychology, Floyd H. et Gordon W. Allport reconnaissent explicitement ce fait :
Le vrai critère de la personnalité doit sans aucun doute être recherché dans le domaine de l’interaction sociale. Nous sommes incapables de donner une description complète et adaptée au plus grand nombre de la personnalité sans indiquer la manière dont celle-ci stimule ou influence d’autres êtres humains et la manière dont le comportement d’autres êtres humains produit en retour des ajustements ou des réactions dans la personnalité en question. En décrivant cette personnalité, nous prenons inévitablement le point de vue de ces autres êtres humains.
Robinson Crusoë, seul sur une île déserte, fit preuve indubitablement d’un haut degré d’intelligence dans l’adaptation à son environnement. Ce fut seulement avec la venue de Vendredi, cependant, que sa personnalité put alors pleinement se révéler. Non seulement le langage de la personnalité est social, mais les problèmes soulevés par l’interaction de personnalités différentes sont dans le sens exact du terme des problèmes sociaux. Ils incluent toute forme d’inadaptation sociale – depuis les caprices de l’égocentrique jusqu’aux pires exploits du criminel. On peut dire en général, que le but de la mesure de la personnalité est de montrer comment les ajustements entre un individu et ses amis leur procurent un bénéfice aux uns et aux autres (Allport, Allport, 1921,7).
 
La compensation en tant que mécanisme de maintien du statut
 
 
Selon la dernière analyse, le statut de la personne dans le groupe social est une affaire d’attitudes sociales :
  1. la conception qu’a l’individu de son propre rôle, et ce qui est même de plus grande importance;
  2. les attitudes à son égard des proches de son groupe, de la communauté à laquelle il appartient et de la société.
L’ensemble des attitudes des autres envers un individu est sujet au changement. Ces changements peuvent être progressifs ou subits. La personne est naturellement très intéressée par le gain ou la perte de statut. Puisque nous commençons tous la vie en tant que bébés et puisque, par une caractéristique au moins, sinon par plusieurs, chacun de nous est surpassé par ses compagnons, la conscience d’une infériorité est inévitablement une expérience universelle. Un complexe d’infériorité tend à s’organiser autour de la défaillance concernant une caractéristique valorisée dans le groupe qui constitue le monde social de la personne. La possession de cette caractéristique donne un statut de supériorité dans le groupe. Adler dans La Constitution Névrotique analyse le phénomène de compensation dans des cas d’infériorité physique ou psychique.
Le cas suivant indique comment un jeune Noir a organisé, par le mécanisme de compensation d’une infériorité physique et psychique, un modèle de comportement personnel qui lui a assuré un rôle de leader et un statut de supériorité dans le monde social de sa bande.
Cas IV
Harry M. est un jeune homme de couleur de 14 ans, dont la taille n’excède pas un mètre vingt-deux. Sa croissance est visiblement retardée et ses jambes sont légèrement difformes, pas au point toutefois de l’empêcher de marcher. Il a les genoux cagneux, sa démarche est oscillante, et il est sensible à sa différence physique par rapport aux garçons normaux. Ses deux frères de 12 et 17 ans sont bien développés. Harry s’habille comme un homme et arbore un air étudié de grand calme. Il ne parle pas facilement, même en jouant. Son comportement suggère qu’il tente de concilier sa faiblesse physique et sa difformité avec le prestige que ses pensées inexprimées et que sa force potentiellepourraient inspirer. Entre Harry et son frère aîné, il existe une rivalité pour l’autorité dans leur groupe commun. Harry porte une cicatrice sur la tête en témoignage d’une dispute passée.
Du côté de son père, il y a des signes d’alcoolisme. Ses parents sont séparés depuis de nombreuses années. L’un de ses premiers souvenirs est celui de sa comparution au tribunal quand la procédure de divorce était en cours. Il se rappelle distinctement que ses parents débattaient sur la garde de leurs enfants, chacun insistant pour être débarrassé de cette responsabilité. Il fut finalement décidé que deux des garçons resteraient chez la grand-mère. Il ne croit pas que sa grand-mère ait eu un mari. Il n’aime pas son père, qu’il accuse d’être toujours soûl et de jurer, et il aime modérément sa mère bien qu’il la voie très peu, puisqu’elle habite dans un autre quartier de la ville. Harry n’a été que jusqu’au niveau de la troisième année d’études primaires. Il pense que ses professeurs aiment le harceler. Ses professeurs le déclarent obtus et lent, dénué d’intérêt pour quoi que ce soit. Il a une très faible connaissance de l’arithmétique, et raisonne très mal. Par exemple, il dit que si un cheval pèse quatre cents livres sur ses quatre pattes, il ne pèsera plus que trois cents livres sur trois pattes.
Sa grand-mère travaille à l’extérieur dans la journée, et lui et son frère sont livrés à eux-mêmes. La famille vit dans la partie du quartier noir qui fournit le plus grand nombre de jeunes délinquants de couleur. Le garçon n’est jamais passé devant le tribunal pour enfants, mais plusieurs de ses copains y sont passés. Son moniteur de travaux manuels affirme qu’il est un chef de bande, même s’il est le plus petit du lot. À plusieurs occasions il a été tenté de quitter la maison pour aller travailler quelque part imagine-t-il. Cette pensée lui est venue souvent quand il rongeait son frein sous les coups de son père et de son grand frère.
Sa grand-mère lui a inculqué tout un assortiment de préceptes moraux et de pratiques, comme dire ses prières et la bénédiction avant le repas. Il a une assez bonne notion du bien et du mal, mais quand il joue il oublie parfois. Sa grand-mère se plaint de ce qu’il est trop indépendant, qu’il sort quand il en a envie, et qu’il fait généralement ce qu’il veut. Incorrigibilité, bagarre, absentéisme scolaire et mensonge sont ses principaux délits. Ses succès de bagarreur sont dus largement au fait qu’il peut amener ses amis à se battre pour lui. Le garçon a une remarquable influence sur sa bande et peut prendre autant d’intérêt aux activités utiles qu’à celles qui sont destructrices. Une preuve en a été donnée récemment quand son moniteur l’a nommé chef d’équipe pour déblayer la neige. Les conflits mentaux paraissent résulter de sa haine du père et de sa rivalité avec son frère. Ceci explique peut-être sa pulsion de quitter le domicile familial.
Bien qu’il semble avoir compensé son infirmité physique par son pouvoir sur la bande, son niveau scolaire pourrait être amélioré en suscitant son intérêt et en le plaçant dans une école avec des professeurs hommes, puisqu’il est dégoûté des professeurs femmes.
Dans ce cas les tendances de comportement vont clairement dans la direction de la délinquance juvénile. Bien que le garçon ait été capable de s’assurer un statut de supériorité dans son groupe de pair, il reste dans une position d’infériorité humiliante dans sa famille, du fait de son absence de succès dans les matières principales à l’école. Les conflits mentaux, comme l’indique ce cas, entretiennent une relation significative avec le statut. Les tendances à la délinquance, comme la tendance à fuguer, seraient certainement contenues si l’on procédait à des ajustements évidents dans la situation sociale.
 
Le monde social de la personne
 
 
Le statut, comme il a été indiqué, doit être étudié du point de vue des attitudes, des forces et des processus sociaux. Les conditions d’un développement social normal requièrent un monde social hospitalier dans lequel les souhaits de la personne peuvent s’exprimer. Toute tentative de suppression absolue des désirs conduit à leur expression dans une forme pervertie. Créée à partir des observations de bon sens d’une situation donnée, la technique du travail social a manqué trop souvent du raffinement requis pour s’adapter aux différences dans les coutumes et les mœurs, pour détecter les attitudes personnelles sub-tiles, ou pour valoriser les désirs émergents et changeants chez la personne. La routine étriquée de la formation de base aux principes de l’étude de cas n’ouvre pas, comme le fait la littérature, à la compréhension de l’intérieur des multiples expressions de la nature humaine, tellement déconcertantes dans la multitude des variations superficielles, tellement semblables dans leurs modèles fondamentaux simples. Trop souvent, les services sociaux blâment la personne ou la famille pour leur refus de coopérer, en dépit des nombreuses bonnes chances offertes. Dans le cas d’une jeune délinquante dont l’assistante sociale disait qu’elle avait autant de chances de s’amender que n’importe quelle fille dans son cas, une analyse tournée vers la compréhension a clairement prouvé que pas une seule des bonnes chances alléguées ne correspondait à une réelle opportunité d’amendement. Le cas suivant est une illustration parlante de la différence entre l’apparence et la réalité d’un environnement prétendu bon pour une jeune délinquante.
Cas V
Je descendais à pied l’avenue en cherchant le numéro de la maison, me demandant comment la pauvre petite malheureuse dont je venais de lire l’histoire sordide pouvait bien venir d’un tel quartier. C’est vraiment le dernier des coins où je m’attendais à la voir habiter. Vraimentpensais-je la fille est une dégénérée. Pendant ce temps j’étais arrivée devant le bon numéro. Devant moi il y avait un petit cottage en bois, planté au milieu d’une verte et douce pelouse, à l’ombre de vieux arbres, un véritable refuge contre le chaud soleil de juillet.
Je frappai – il n’y avait pas de sonnette – et une dame aux cheveux gris vint m’ouvrir. Madame Brown dis-je Je suis Mademoiselle James. Je viens vous parler d’Elsa. On m’avait informée que Mme Brown était la grand-mère, mais il ne semblait pas possible qu’elle soit une parente. En fait elle n’était pas la grand-mère, mais la mère adoptive. Elle m’accueillit chaleureusement. Comment va la petite Elsa ? Où est-elle ? Entrez, ma chère. J’entrais dans une maison de la génération précédente et des mots me vinrent à l’esprit Retournez l’univers et donnez-moi hier. Quelle délicieuse maison me suis-je exclamée. Oui, c’est vrai, et elle est restée comme elle était quand nous sommes arrivés il y a trente ans. Et voici la chambre de la petite Elsa. Ma maison et mon cœur sont vides sans cette enfant. Je répondis à ses questions empressées, je lui dis qu’Elsa était dans une école technique, que je faisais une enquête afin de m’assurer si elle pouvait retourner dans son ancien milieu, je lui demandais quel type de femme était la mère d’Elsa, dans quelle sorte de maison avait vécue la jeune fille. Elle m’interrompit : la maison ! Une maison où il n’y avait pas de jour de lessive, pas de jour de repassage, pas de jour de raccommodage, pas de jour de nettoyage, pas de jour de pâtisserie, pas de samedi, pas de jour du Seigneur. Comment une fille pourrait-elle être bonne ?
Elle me raconta à sa façon, que j’aurais aimé citer mais qui rendrait le récit beaucoup trop long, l’histoire de la mère devenue veuve alors qu’Elsa avait quatre ans; la mauvaise santé de la mère, leur combat contre la pauvreté, la mère faisant tout le travail qu’elle pouvait avec ses faibles forces, l’enfant presque affamée par moment, les lèvres exsangues. Puis, quand Elsa eut onze ans, le second mariage de la mère avec une brute ivrogne, les deux petites pièces surpeuplées dans lesquelles ils vivaient, Elsa qui en voyait beaucoup trop et la délinquance qui s’ensuivit; la mère, folle d’inquiétude, déambulant dans les rues la nuit à la recherche de sa fille, essayant de distraire sa fille à sa manière, en l’amenant au cinéma – dans tous les endroits où il y avait de l’agitation – prenant les plus mauvais moyens pour la changer, ne lui proposant aucun intérêt sain à la place des mauvaises habitudes qu’elle avait prises; de ses écarts de conduite et de ses punitions à l’école, et de son envoi dans une institution. L’histoire de la douleur de la mère et de l’envie de suicide de la fille. Puis comment elle, Mme Brown avec l’aide juridique, avait sorti la fille de l’institution, comment elle l’avait amenée dans sa maison et l’avait gardée sept semaines, lui enseignant, la cuisine et à servir les repas, la lessive et le repassage, à dire ses prières, à rester à la maison le soir, sans autre compagnon de jeu qu’un jeune chiot.
Puis, brusquement, elle m’a conduite à la véranda, derrière la maison. Récitez le psaume 23 m’a-t-elle dit, et, pour ne pas la contrarier, j’ai commencé Le Seigneur est mon berger; je ne manquerai de rien. Il me fait reposer dans ses vertes pâtures. Voici les vertes pâtures, et j’ai regardé la pelouse verte et douce avec ses bordures de fleurs anciennes. Continuez a-t-elle dit et j’ai continué Il m’a conduit par-dessus les eaux paisibles. Elle a montré du doigt le lac, très calme et bleu dans le soleil de l’après-midi. Comment la petite Elsa a-t-elle pu s’enfuir ? Comment pouvait-elle être malheureuse ici ? Je ne peux pas le deviner. Moi si. Je pouvais imaginer la petite Elsa assise sous la véranda, déprimée par la monotonie tranquille de tout cela, et pensant Soyez bonne et vous serez heureuse – mais vous n’aurez jamais de plaisir, Car Elsa est de celles pour qui l’expression a été créée, – et mettant tout son poids dans la balance contre cette maison confortable, avec sa propreté, son ordre et ses restrictions, la maison de sa mère, avec sa saleté, sa promiscuité sordide, sa liberté et ses joies. Les joies exclusives de la bonne ménagère et de la bonne cuisinière, ne sont pas plus satisfaisantes et suffisantes pour une jeune fille de 14 ans que celles de sortir avec des garçons bizarres et de dormir dans les halls d’immeubles, pour le plaisir de l’aventure. S’il avait pu y avoir un mélange des deux, la bonne maison de Mme Brown avec ses exercices pratiques, avec l’amour de la mère, quelques amies, quelques distractions, quelques divertissements, peut-être Elsa serait-elle devenue une jeune femme morale et travailleuse. Mais Elsa était retournée précipitamment chez sa mère. Mme Brown parvint à la faire revenir, mais la graine avait été semée. Elsa était malheureuse et insolente. Mme Brown ne voulait plus la garder et la rendit à la justice.
Pendant ce temps, sa mère avait déchu, avait suivi son mari dans l’alcool, était devenue non pas immorale mais était tombée plus bas qu’une nègre et avait enseigné à Elsa à voler. Elle entraînait Elsa dans les épiceries aux heures de grande affluence et pendant que la mère faisait quelques menues courses, la fille prenait tous les paquets qui avaient été préparés pour d’autres clientes.
Je voudrais recevoir Elsa quand elle quittera l’école a dit Mme Brown, alors que je partais. Il y a du bon dans cette petite, et je veux la tirer de là. Je lui promis de l’appeler dès que j’aurais le temps, ou au moins de lui écrire à propos des progrès d’Elsa à l’école.
Selon les normes conventionnelles, la maison de la mère adoptive était un environnement social idéal. Du point de vue de n’importe quelle fille normale, pour ne pas parler d’Elsa qui avait déjà commencé une carrière de délinquante, ce n’était rien d’autre qu’une prison.
La salle de billard a souvent été accusée, non sans raison, d’être « l’école du crime ». Une analyse fine de la salle de billard du point de vue des attitudes sociales et les désirs des jeunes révèle qu’il s’agit du monde social du jeune homme. La biographie de Jerry révèle comment la salle de billard l’a attiré, a permis l’expression de ses désirs et a déterminé et arrêté sa philosophie de la vie.
Cas VI
Jerry est un jeune Irlandais brillant et plein d’énergie qui a eu des problèmes à cause de son tempérament émotif, du manque de contrôle familial et de mauvaises fréquentations. Il a été arrêté à deux ou trois reprises pour rixe, pari et de menus larcins, mais il n’a jamais été envoyé encore dans une maison de redressement.
Les parents de Jerry ne paraissent pas s’intéresser beaucoup à lui et il manque de respect manifestement à leur égard. Son père est pour lui le vieux et sa mère la vieille. Il rentre et sort quand il veut; si la porte d’entrée est fermée à clé quand il revient, il rentre directement dans sa chambre par la fenêtre. Il y a peu de religion dans la famille. On dit les grâces à table quand il y a des invités, et le dimanche après-midi la sœur de Jerry joue des hymnes au piano en accompagnant sa mère qui chante. Jerry a cessé d’aller au catéchisme quand il a eu 14 ans, deux semaines après avoir appris à jouer au billard. Il passe maintenant l’essentiel de son temps libre dans la salle de billard du quartier, jouant quand il a de l’argent, traînant quand il est fauché. Dans sa jeunesse, Jerry était régulièrement fouetté par son père; mais quand il est devenu trop grand pour cette sorte de sanction, aucune autre forme n’a été trouvée, et maintenant il n’est jamais puni. Il a quitté la high school dans la seconde année pour travailler, mais il ne reste que deux ou trois mois dans une place. Quand il a accumulé un peu d’argent, il s’en va et traîne jusqu’à ce qu’il ait tout dépensé. Il est intelligent, et comme il est beau parleur, il n’a pas de difficulté à trouver du travail. Dans la salle de billard où il a rencontré la plupart de ses amis, il est populaire; mais c’est un suiveur, pas un meneur. Il est soupe au lait et querelleur, mais sa colère disparaît aussi vite qu’elle est venue. Il agit sur un coup de tête et n’a jamais fait preuve de beaucoup de prévoyance ou de capacité à s’organiser. Il a beaucoup de courage physique, et il est habituellement de bonne composition et agréable.
Jerry n’est pas ambitieux. Il enviait les pompiers, qui sont assis toute la journée dans des fauteuils à bavarder et à jouer aux cartes. À d’autres moments, il voulait être maîtrenageur sur la plage ou chauffeur de maître.
La mauvaise conduite de Jerry et son échec dans la vie ne sont pas dus à un mauvais caractère ou à ses idéaux médiocres, mais plutôt à son manque de caractère et à sa nature indécise. Le manque de discipline à la maison et la vie libre et facile de la salle de billard l’ont empêché d’évoluer dans la vie.
L’analyse sociale du cas révèle ici la conversion – au sens sociologique d’une mutation soudaine des attitudes – du catéchisme à la salle de billard. La salle de billard correspond à un monde social avec ses canons et ses codes de conduite particuliers qui satisfont les désirs de la personne. Par exemple, dans la salle de billard, on participe, et en retour on a un bon esprit de camaraderie, la reconnaissance des amis en cas de succès au jeu, l’expérience nouvelle des exploits casse-cous et souvent dangereux de la bande. Et finalement la philosophie de la vie de Jerry se résume à se débrouiller dans l’existence de manière la plus facile, en cherchant le boulot le plus peinard qui soit.
 
L’effondrement du monde social de la personne
 
 
Le dernier cas réfère à une situation qui prend un sens quand on considère que la carrière d’un délinquant est celle d’une personne et non pas celle d’un individu. La perte soudaine de statut ou l’effondrement du monde social de la personne est peut-être la plus grande catastrophe qui puisse survenir dans la vie. Peu de personnes s’en remettent, ou pour reprendre un terme d’argot reprennent pied, après une perte complète de statut. Le cas suivant est un exemple éclairant d’une vie brisée par une agression contre le statut d’une personne, de la part de ses amis.
Cas VII
Il s’agit d’un jeune homme d’une vingtaine d’années dont le caractère a été très affecté par des conditions de vie familiale inhabituelles. Malgré d’excellentes qualités, tout semble annoncer le développement d’une attitude antisociale. Toute sa famille, à l’exception de sa mère, a la réputation d’un comportement moral plus qu’irrégulier. Le père est un joueur notoire et un homme qui est toujours sorti ouvertement avec des femmes légères. C’est un homme de belle prestance, très grand, costaud, téméraire, avec une attitude directe du genre je-m’en-foutiste. Il a passé de nombreuses années aventureuses en Afrique du Sud et il y a acquis un courage et une force de caractère qui le font craindre et admirer. C’est un homme très agréable et amical, mais qui se laisse vite emporter. Un fils aîné et une fille ont eu tous les deux un comportement sexuel désordonné, mais la conduite du plus jeune fils a été irréprochable à la high school.
Les difficultés ont commencé parce que le jeune homme s’est naturellement lié d’amitié avec des fils de familles respectables; il les fréquentait beaucoup en ville, mais n’était que rarement invité chez eux. Dans les cinq dernières années, il est devenu de plus en plus amer. Le frère aîné n’a pas un physique très remarquable, avec toutes les mauvaises qualités de son père et pas une seule des bonnes. Ce jeune homme au contraire est le portrait de son père jeune, de santé vigoureuse, excellente apparence physique, et pour ce qui concerne l’intelligence, il a été capable de se maintenir dans les premiers rangs de sa classe tout au long de ses années de high school sans fournir beaucoup de travail. Il a un air tellement franc, honnête et sportif qu’il se fait des amis partout où il va. Mais il est fier comme Artaban, plus encore que son père. La générosité financière est l’une de ses qualités remarquables. Il alla à l’université avec quelques-uns de ses amis de high school et il fut extrêmement irrité, humilié et profondément blessé parce que leurs parents firent tout ce qu’ils purent pour empêcher leurs garçons d’aller dans la même université que lui.
Cet incident-ci fut le dernier de toute une longue série de petites rebuffades et blessures qui n’avaient pas eu tant d’importance quand le garçon était plus jeune. Je l’ai vu le jour avant qu’il ne parte pour l’université et il était évident que rien ne l’avait plus profondément affecté dans sa vie. Il paraissait penser qu’une tragédie était survenue, dont il ne pourrait jamais se remettre. Il était furieux et amer à propos de toute cette affaire. Il avait quelque raison d’avoir du ressentiment, car sa propre conduite avait été presque irréprochable. Les seules mauvaises habitudes qu’on pouvait lui reprocher étaient de fumer et parier. Encore ne les pratiquait-il pas avec excès. Personne dans sa famille n’était alcoolique et il paraissait ne pas avoir leurs dispositions communes pour le désordre sexuel.
Il travailla de manière excellente à l’université, sans pouvoir jamais surmonter la blessure faite à son amour-propre. Il devint morose et n’accompagnait plus ses amis dans des réunions, même si, bien entendu, il ne se souciait pas des mauvaises langues. Ses amis, de manière peut-être assez inconsciente, n’étaient plus aussi cordiaux et intimes avec lui qu’autrefois. En tout cas, venant de lui ou d’eux, un changement d’attitudes s’était accompli. Il commença à fréquenter les salles de jeux et les lieux de débauche. Mais il était trop intelligent pour perdre de l’argent. Cependant, cela lui occasionna des problèmes. Bien que son travail universitaire fut plus que satisfaisant, les autorités de la faculté le rappelèrent à l’ordre car il avait été pris dans une descente de police. Sa rage accumulée explosa alors contre le doyen et les autres universitaires présents. Son courage naturel le servit et il leur fit comprendre, dans un flot de paroles vulgaires et outrancières, que personne ne pouvait lui dire qui il pouvait ou ne pouvait pas fréquenter. Il les traita de tous les noms d’oiseaux imaginables, les accusant aveuglément d’être à l’origine de tous ses malheurs. Il y avait des documents relatifs à son affaire sur une table toute proche. Il les attrapa et les déchira en mille morceaux, jurant qu’ils ne pourraient pas le renvoyer puisqu’il s’en allait de lui-même.
Il revint à la maison et se trouva tout de suite un très bon emploi, qu’il a toujours. Mais il descend très rapidement une mauvaise pente. Il a commencé à boire, il fréquente constamment les lieux de débauche et il est sérieusement malade. Il n’est pas capable de faire comme son père – de défier les règles de moralité des gens et de jouir de la vie à sa façon.
 
La sociologie de la délinquance
 
 
La sociologie connaît maintenant une transformation comme celle qui a presque complètement changé la psychologie, passée de la métaphysique à une science expérimentale. D’une philosophie de la société, la sociologie devient de plus en plus une science de la société. Par conséquent, l’intérêt de la nouvelle sociologie est maintenant tourné vers la définition du point de vue expérimental, vers la classification des problèmes à des fins d’enquêtes, et vers le développement de techniques de recherche.
Non seulement la criminalité, mais tous les problèmes sociaux, et en fait le domaine entier des comportements de groupe et de la vie sociale, deviennent l’objet de l’analyse et de la description sociologique. La personne est conçue dans son interrelation avec l’organisation sociale, la famille, le quartier, la communauté et la société. On cherche des explications du comportement en termes de désir humain et d’attitude sociale, de mobilité et d’agitation sociale, d’intimité et de statut, de contacts sociaux et d’interactions, de conflit, de compromis et d’assimilation.
L’étude du délinquant en tant que personne ouvre un champ fécond. Sous la forme d’études de cas, de documents personnels, de biographies, des matériaux sont maintenant disponibles pour l’analyse. La psychiatrie et la psychologie en attaquant le problème du criminel du point de vue du comportement individuel ont apporté des contributions de grande valeur, qui ont préparé la voie à la recherche sociologique. Les méthodes d’enquête psychiatriques, psychologiques et sociologiques ne sont pas en conflit mais plutôt complémentaires et interdépendantes. Les sociologues continueront à dépendre des découvertes de ces autres sciences du comportement pour une connaissance des différences individuelles de mentalité et de tempérament, alors qu’elles pourront en retour se tourner vers la sociologie pour un éclairage sur l’adaptation de la personne à l’organisation sociale.
En conclusion, le présent article contribue plus à une sociologie de la personnalité qu’à une sociologie de la délinquance. Le criminel, cependant, est avant tout une personne, et seulement ensuite un criminel. Par conséquent, il est bon de l’étudier d’abord en tant que personne et ensuite en tant que transgresseur des lois d’une société organisée. Le fait de base pour comprendre et maîtriser le comportement du criminel paraît être que celui qui transgresse la loi est une personne, c’est-à-dire, un individu possédant les désirs communs à tous les autres êtres humains et nanti d’une conception de son rôle dans la vie de groupe. Ernest W. Burgess
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ALLPORT F., ALLPORT G., 1921, Personality traits : Their classification and measurement, Journal of Abnormal Psychology and Social Psychology, XVI, 7.
·  BONGER W.A., 1916, Criminality and Economic Conditions, Boston.
·  BURGESS E.W., 1923, The study of the delinquent as a person, American Journal of Sociology, 28,6,657-680.
·  COOLEY, 1902, Human Nature and the Social Order, New York.
·  COOLEY, 1909, Social Organization, New York.
·  FERRI E., 1917, Criminal Sociology, Boston.
·  HEALY W., 1915, The Individual Delinquent, Boston.
·  HEALY W., 1916, Report of Cook County Juvenile Justice Court.
·  HEALY W., BRONNER A.F., (s.d.), The Judge Baker Foudation Studies.
·  NÄCKE P., 1897, Lombroso und die Kriminal-Anthropologie von Heute, Leitschrift für Kriminal Anthropologie,19.
·  PARK R.E., BURGESS E.W., 1921, Introduction to the Science of Sociology, Chicago.
·  QUIROS de B., 1911, Modern Theories of Criminality, Boston.
·  TARDE G., 1912, Penal Philosophy, Boston.
 
NOTES
 
[*]Texte traduit de l’anglais par Michel Vermillac. Cet article a été publié pour la première fois dans l’American Journal of Sociology en 1923 (The study of the delinquent as a person, 28,6,657-680).
[**]Université de Chicago.
[1]Pour une excellente vue d’ensemble des théories de la criminalité, cf. de Quiros, 1911.
[2]Lombroso dans la dernière édition de l’Uomo delinquente admet le rôle des facteurs sociaux, sans toutefois renoncer à la thèse selon laquelle tous les criminels naissent criminels.
[3]The Judge Baker Foundation Studies de William Healy et Augusta F. Bronner, maintenant publiées, montrent des progrès évidents dans la reconnaissance des facteurs personnels et sociaux dans la délinquance.
[4]Pour les cas cités dans cet article, l’auteur a une dette à l’égard de M. James Bredin, Mlle Mary Dixon, Mme Loraine Green, M. Charles S. Johnson, Mlle Hazel E. Schmidt et autres. Ces cas ont été écrits dans un style narratif simple. L’art de la présentation des cas en sociologie doit encore progresser. L’argument en faveur de la précision dans l’analyse des études de cas a été avancé de manière concrète et convaincante par Mme Ada E. Sheffield, dans un article lu à la réunion à Milwaukee de la Conférence Nationale du Travail Social et publié dans le Survey du 12 novembre 1921, sous le titre « Les aspects de la définition dans l’étude de cas social ». Un excellent modèle de description analytique est offert aux sociologues dans deux études de cas de jeunes délinquantes paru dans un article « Quelques problèmes de délinquance – Où se rangent-ils ?» présenté par le Dr Jessie Taft à la conférence de Pittsburgh de la Société Américaine de Sociologie et publiée dans le 16e volume de ses Papers and Proceedings (186-196). Voir aussi The Judge Baker Foundation Studies.
[5]Rappelons que les notions de philistin, bohème, viennent du Paysan Polonais de Thomas et Znaniecki qui utilisent un troisième terme non repris par Burgess (NdT).
[6]William James a distingué entre les types objectifs et introspectifs dans son contraste entre personnes à l’« esprit pur » (tough-minded) et personnes à l’« esprit tendre » (tender-minded). On peut comparer aussi avec les types de personnalité extravertie et introvertie que distinguent les psychanalystes.
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