2003
Déviance et Société
La subjectivation du travail
Thomas Périlleux
[*]
Université catholique de Louvain Institut d’Administration et de Gestion Place des Doyens, 1 B-1348 Louvain-la-Neuve
Les configurations productives actuelles reposent sur une tendance croissante à la sub-jectivation du travail. Cette tendance ne recouvre pas l’ensemble des situations de travail,
hétérogènes et fragmentées. Elle se trouve pourtant au cœur des prescriptions gestionnaires et elle représente une norme désormais habituelle d’engagement professionnel.
Par « subjectivation du travail », j’entendrai l’intensification de l’engagement subjectif
dans l’activité et la mise au travail d’affects, valeurs et dispositions relationnelles des salariés devenues nécessaires à la réalisation de la production
[1].
Une précision s’impose d’emblée. À mon sens, l’activité de travail est toujours « aussi »
une expérience subjective, même lorsqu’elle est mutilée ou empêchée
[2]. Être au travail,
c’est s’éprouver soi-même dans la confrontation aux contraintes du métier, bien qu’une
part irréductible de soi échappe toujours aux pressions extérieures. C’est éprouver affectivement, c’est-à-dire corporellement, les situations où on se trouve engagé (Dejours, 1998,
30; Clot, 2002,2). De ce fait, il serait tout à fait schématique de réduire l’impact des systèmes planifiés, taylorisés ou bureaucratiques, à leurs seules atteintes directes sur les corps,
dans une activité qui écarterait toute implication subjective.
Par contre, ce qui caractérise l’horizon de travail actuel, c’est une intensification et un
renversement de sens. Tout un monde de dispositions subjectives, qui trouvaient leur centre
de gravité en dehors du travail, sont directement mises à contribution dans la réalisation de
la production. Des qualités personnelles qui pouvaient passer pour étrangères au travail planifié, comme la plasticité dans la communication, la disponibilité à l’imprévu, la présence
« psychologique », la « tolérance à l’ambiguïté », etc., deviennent des outils de travail et se
trouvent érigées au rang de véritable force productive (Virno, 1991,12-14; 1996,125-131).
Dans la première partie de ce texte, on examinera les ressorts idéologiques d’une telle
transformation. Depuis une trentaine d’années, les valeurs proposées aux acteurs pour soutenir leur engagement dans l’entreprise ont changé de nature. Des thèmes tels que la créativité et l’apprentissage coopératif, placés à l’avant-scène, répondent sans nul doute aux
aspirations d’un grand nombre de salariés; on verra qu’ils ont également prise sur l’expérience subjective en proposant des modèles de réalisation de soi valorisés et en indiquant
les dispositions personnelles nécessaires à celle-ci.
La deuxième partie du texte sera consacrée aux mises à l’épreuve dans le travail flexible.
Sur base d’observations de terrain et dans une perspective de sociologie compréhensive, on
cherchera à saisir quelques facettes de la nouvelle « prescription subjective », en la mettant
en perspective avec la transformation des formes d’évaluation et de contrôle du travail.
Enfin, dans une conclusion prospective, on soulèvera quelques questions sur les liens
possibles de cet horizon du travail à l’usage de drogues et psychotropes. On s’interrogera
sur le rôle double des « drogues d’insertion », qui pourraient intervenir dans les situations
de travail à la fois comme support à la subjectivation et comme instruments de gestion de
souffrances qui ne trouvent plus à se dire dans un espace institutionnel ou public.
Les ressorts idéologiques de la subjectivation
Dans Le nouvel esprit du capitalisme (1999), L. Boltanski et È. Chiapello ont mis en
lumière l’émergence d’une « nouvelle configuration » idéologiquequi fournit aux cadres et
aux employés, de bonnes raisons de participer à l’entreprise capitaliste.
Pour les auteurs, qui situent leur réflexion sur le plan large de l’évolution du capitalisme depuis trente ans, l’idéologie gestionnaire, traduite dans les préceptes des manuels
de management, remplit une fonction de mobilisation, au sens où elle fournit des mobiles
d’action à ses destinataires
[3] : elle justifie l’ordre capitaliste, contre le désespoir ou le nihilisme qu’il ne cesse également d’inspirer, en proposant aux acteurs, des modèles d’action,
des motifs personnels d’engagement, et
l’assurance que les actions accomplies seront
moralement acceptables (Boltanski, Chiapello, 1999,45).
L’idéologie gestionnaire est susceptible de susciter l’adhésion des cadres et dirigeants
en leur fournissant plusieurs types de promesses : des promesses de libération, qui représentent l’aventure capitaliste sous un angle excitant, enthousiasmant; des promesses de
sécurité, pour soi et ses enfants, qui la rendent viable; des promesses de justice, qui la rendent acceptable même pour ceux qui ne seront pas les premiers bénéficiaires des profits.
Or les termes de ces promesses ont profondément changé depuis une trentaine d’années. Le discours de management des années 1960 était centré sur la planification, la méritocratie et la direction décentralisée. La dimension excitante pour les jeunes cadres reposait dans les opportunités d’accès offertes par les grandes entreprises à la consommation
ainsi qu’aux positions de pouvoir; la dimension sécuritaire était apportée par la planification des carrières à long terme et la mise en place de dispositifs de justice sociale à large
échelle. Trente ans plus tard, en réponse aux revendications croissantes d’émancipation
chez les cadres, la nouvelle configuration idéologique met en avant de tout autres mobiles
d’action, au cœur d’une activité qui s’organise par projets.
Sans doute l’organisation flexible de la production vise-t-elle avant tout à répondre à
des impératifs marchands : anticipation des fluctuations de la demande, différenciation des
produits, satisfaction des clients
[4]. Mais elle contient également des promesses de libération
et de développement de soi, que je propose de cerner dans trois principes : a) la créativité
dans les écarts aux plans; b) l’apprentissage dans la coopération; c) l’orientation fonctionnelle vers le futur (Périlleux, 2001). Chacun de ces principes contient des tensions ou des
dilemmes, tant sur le plan de la vie en collectif que du point de vue des personnes soumises
à des injonctions contradictoires; leur ensemble forme pourtant une solide base à la sub-jectivation du travail.
- Les porte-parole de l’idéologie gestionnaire contemporaine mènent une lutte intense et
inlassable contre la planification. L’organisation bureaucratique, supposée rigide et
formaliste, est la cible de leurs plus virulentes critiques. C’est en dénonçant les dérives
de la planification, et tout d’abord l’absence d’initiative face aux consignes formelles,
qu’ils offrent les justifications les plus fortes au modèle de l’entreprise flexible.
- Désormais, écrivent les auteurs de management, l’entreprise doit compter sur la capacité d’initiative de chacun des salariés qu’elle emploie. Et en appeler à l’initiative,
c’est en appeler à l’autonomie et à la liberté (Landier, cité in Boltanski, Chiapello,
1999,139). Si l’initiative de ceux que l’on prenait jadis pour des exécutants est maintenant sollicitée, c’est pour permettre un ajustement rapide aux demandes les plus variées
des clients et pour pallier les déficiences de l’organisation prescrite des tâches. Il s’agit
d’encourager l’adoption de conduites originales face à des situations non anticipées
(Penmartin, 1998): cela suppose d’avoir reconnu l’incertitude constitutive de l’action
et l’incomplétude inévitable des plans. Il s’agit aussi de compter sur les savoir-faire
tacites, incrustés dans l’expérience individuelle, comme une source de compétitivité
majeure (Nonaka, Takeuchi, 1997,25).
- Les préceptes managériaux visent à susciter l’adoption, par les cadres et salariés, de
« comportements extra-rôles » qui « dépassent les descriptions formelles et prescrites
de l’activité »: aider les autres dans la réalisation de leur activité, tolérer une charge
temporaire sans se plaindre, se porter volontaire pour des tâches qui ne sont pas formellement assignées, émettre des suggestions constructives sur l’unité de travail…
autant de comportements « altruistes » et « citoyens » par lesquels les travailleurs
devraient manifester leurs prises d’initiative (Bateman, Organ, 1983; Schnake, 1991).
- À n’en pas douter, le recul de la planification est un puissant ressort de la subjectivation
du travail, surtout lorsqu’il s’accompagne de responsabilités effectives pour les salariés. Reste à voir si l’insistance sur l’initiative individuelle ne devient pas incantatoire –
et irréaliste – lorsqu’elle signifie aux individus qu’ils doivent se débrouiller avec des
impératifs techniques et marchands de plus en plus tendus sans avoir les moyens personnels et organisationnels de faire face.
- La mobilisation de l’initiative individuelle ne suffit pas. Encore faut-il coordonner les
initiatives prises dans des équipes qui devraient devenir, selon les vœux des managers,
des lieux d’apprentissage coopératif. … l’organisation moderne ne peut pas être une
organisation de patrons avec des subordonnés mais une équipe organisée, écrit le gourou du management, P. Drucker. Contre la hiérarchie et les rapports de commandement
autoritaires, le modèle promu est le modèle d’une équipe d’égaux, de collègues, d’associés placée sous l’animation d’un leader.
- Comme au rugby (les auteurs en management affectionnent la métaphore sportive), les
équipes doivent jouir d’une large autonomie et se déplacer ensemble sur le terrain, sans
structure linéaire mais selon une stratégie établie et revue par les coachsà chaque phase
du jeu. Dans ces conditions, de nouvelles connaissances peuvent être produites par les
membres de l’équipe pour être ensuite rendues disponibles pour d’autres membres de
l’entreprise (Nonaka, Takeuchi, 1997).
- Ce modèle suppose la mise en jeu de qualités originales. Il mobilise les dispositions
relationnelles des membres de l’équipe, leur plasticité dans la communication, leur
motivation à « toujours apprendre », la capacité à densifier les interactions dans
l’équipe de travail, leur faculté de surmonter les « routines défensives » en suspendant
les attitudes revendicatrices et accusatoires
[5] …
- Mais le modèle contient également de fortes tensions internes. Comme l’a souligné A.
- Ehrenberg, la métaphore sportive reflète un mode de coopération compétitive, où le
sentiment d’appartenance à la collectivité peut être associé au désir de se singulariser,
selon une conception de l’efficacité qui allie un modèle ultraconcurrentiel et un modèle
de réalisation personnelle (1991,218,230).
- Le troisième principe inclut une dimension temporelle dans le tableau précédent, en
appuyant une orientation fonctionnelle vers le futur. Que ce soit dans le fil même de l’activité ou dans le cours des biographies singulières, il importe de se rendre disponible aux
opportunités pour saisir les chances ou relever les défis qui s’offrent à chacun.
- La vie est conçue comme une succession de projets, qui seront d’autant plus intéressants
qu’ils sont plus diversifiés, et la carrière « post-industrielle » devient une course incessante d’un projet à un autre (Moss Kanter, cité in Boltanski, Chiapello, 1999,144). Ce
qui est requis, c’est d’être capable de s’adapter à de nouvelles circonstances, sans
craindre les réorientations brutales de projets, en se détachant de ses ancrages existentiels les plus durables (emploi à vie, garanties de statut, etc.). La question de la cohérence
biographique, construite au travers d’affiliations dans des histoires partagées, n’est plus
considérée comme une question pertinente. Plus que le respect conformiste des normes,
est désormais valorisé un modèle d’engagement dans un flux d’événements imprévisibles et de situations professionnelles segmentées, qui ignore les contraintes de permanence personnelle.
- De même, le flux de l’activité ordinaire de travail est présenté comme une succession de
sollicitations (parfois incompatibles) aux temporalités disjointes, entre lesquelles le travailleur doit arbitrer. Il est sollicité à faire preuve d’une vigilance constante dans la réalisation de la production et le traitement des incidents, qu’il doit saisir comme autant
d’occasions pour proposer des actions correctrices, parce qu’il partage le souci de la
bonne marche du flux productif tout entier. Les gisements de productivité résidant
notamment dans les ressources cognitives des opérateurs, l’insistance est placée sur la
distribution de l’attention (ou l’intelligence) entre les multiples contraintes de l’activité.
Comme on le voit, l’idéologie gestionnaire résumée dans ces trois grands principes est
intimement liée à ce qu’on a défini comme une subjectivation du travail. Le lien de l’une à
l’autre est double. D’une part, l’idéologie intervient comme support de la subjectivation : elle fournit de puissants motifs pour s’engager dans l’entreprise et, pour s’y donner
sans compter, corps et âme, dans la perspective d’une activité riche en opportunités.
D’autre part, dans sa dimension prescriptive, elle indique les nouvelles dispositions sub-jectives à engager dans le travail : l’initiative face à l’imprévu, l’intégration souple dans
des équipes à la fois coopératives et compétitives, le souci du bon fonctionnement de la
production, l’aptitude à une implication distante, etc.
Trois remarques s’imposent ici.
Primo, les principes évoqués s’intègrent dans une
configuration idéologique qui est essentiellement formée à destination des cadres, mais ils
peuvent être étendus à toutes les catégories de salariés. S’ils supposent une certaine adhésion de leurs destinataires premiers, rien n’exclut d’ailleurs qu’ils soient associés à des
formes d’inquiétude et de menace pour d’autres catégories de personnels dans l’entreprise,
ainsi qu’à une profonde duplicité dans le chef du management
[6].
Secundo, l’idéologie du management reprend à son compte (réincorpore) un grand
nombre de thèmes, comme celui de l’autonomie, qui avaient été des appuis critiques dans
la lutte contre des conditions de travail dégradantes, et elle en fait les ressorts d’une sub-jectivation du travail. On peut parler d’un véritable renversement de sens. Ainsi, pendant
deux décennies au moins, l’idéal d’autonomie avait constitué un ancrage essentiel pour
refuser la mutilation de la vie au travail
[7]. Il est maintenant devenu un impératif paradoxal
et une base doctrinale du management, ce qui déstabilise la critique sociale antérieure. Il y
a donc un travail réflexif à opérer pour dégager l’idéal de ses usages instrumentaux actuels
et lui redonner un potentiel critique et émancipateur.
Tertio, l’autonomie qui est placée au cœur de l’idéologie du management, est peut-être
elle-même subordonnée au thème de l’intensification de l’expérience. Ce qui sollicite l’engagement subjectif des travailleurs, ce sont des promesses d’activités « excitantes », projets
d’autant plus intéressants qu’ils comportent des sollicitations tendues. Dans le cours des
carrières individuelles ou dans le flux de l’activité, la stabilité n’est plus idéologiquement
valorisée mais bien le choc d’un dépaysement radical (multiplication des projets, mobilité
permanente, incertitude des expectatives et traversée des carrefours d’opportunité), celui-ci
étant susceptible d’accroître l’intensité de la vie (Virno, 1991; De Munck, 2002).
La critique « romantique » du capitalisme industriel avait insisté sur l’érosion de l’expérience dans un univers de travail aliénant, mutilant les pouvoirs de la vie. Les critiques
romantiques portaient sur plusieurs aspects jugés dégradants de la civilisation moderne
(capitaliste): la soumission désespérante des personnes au mécanisme social, la réification
des rapports sociaux, la perte de résonance et de profondeur dans l’environnement humain,
la quantification et la mécanisation de la vie… (Löwy, Sayre, 1992; Löwy, 2001; Taylor,
1994). Par un curieux effet de retour, c’est maintenant au cœur de l’activité productive que
se trouve idéologiquement promue une expérience intensifiée.
Les mises à l’épreuve dans le travail flexible
En justifiant les nouvelles formes d’organisation du travail, la littérature de management tend à susciter une mobilisation accrue des salariés. Sur le terrain, celle-ci se traduit
dans des dispositifs concrets de contrôle et d’évaluation. Par là même, la manière dont les
personnes sont mises à l’épreuve se modifie très fortement : le jugement porté sur le travail
effectué ne concerne plus (seulement) le respect conformiste des standards formels de production, mais d’abord et avant tout l’atteinte d’objectifs de performance multidimensionnels, qui exigent un engagement intense de soi dans l’activité.
Pour l’illustrer, je me baserai sur une recherche menée au sein d’une entreprise industrielle du secteur des fabrications métalliques, en pleine réorganisation. En écho ou en contre-point, je ferai également part d’éléments plus limités tirés d’une enquête dans une firme du
secteur pharmaceutique
[8]. Je suis conscient que je ne pourrai pas rapporter des éléments empiriques suffisamment détaillés, dans le cadre de ce texte, pour étayer solidement mon argumentaire, qui gardera de ce fait un caractère parfois spéculatif. En outre, il faut garder à l’esprit l’extrême hétérogénéité des situations de travail et les aspects contradictoires qui
caractérisent les formes contemporaines d’organisation du travail (par exemple, l’extension
simultanée de la flexibilité productive à certains secteurs et du taylorisme à d’autres).
Au regard des questions qui nous intéressent, trois tendances méritent d’être dégagées
des observations de terrain : a) une transformation profonde des critères d’évaluationet de
promotion; b) le passage à un exercice implicite et diffus du contrôle; c) en conséquence,
une montée en force de la prescription subjective.
- Le diagnostic d’une individualisation du rapport salarial a souvent été posé. On a fait
valoir la personnalisation croissante des sélections dans les entreprises, le traitement
toujours plus individualisé des promotions et des carrières, l’effritement des statuts,
l’extension d’un individualisme négatif, etc. (Castel, 1995; Piotet, 2002). Et sans doute
ces traits sont-ils également vérifiés sur les terrains que je vais évoquer. Pour affiner le
diagnostic, il est cependant intéressant de scruter de plus près la nature des épreuves
mises en place et la transformation des principes d’évaluation du travail
[9].
- Si l’on s’interroge sur les déplacements des épreuves au cours des trois dernières décennies, le premier trait qui doit être souligné est la mise en cause radicale des principes
« domestiques » d’évaluation, ceux qui concernent l’expérience de métier, l’ancienneté
dans la fonction et les places dans les hiérarchies. Dans la firme pharmaceutique, ils se
traduisaient par la planification des carrières à long terme, selon les filières techniques et
les pyramides hiérarchiques. Ils ont été déplacés au profit d’une structure matricielle et
d’un management par projets qui permet (ou impose) des réorientations de carrière plus
fréquentes, suivant les besoins de la mise au point de nouveaux produits.
- Dans l’usine des fabrications métalliques, les critères domestiques structuraient les carrières et les relations au sein des collectifs de travail; ils ont perdu leur légitimité du
point de vue de la direction. La fixation à un poste de travail comme l’appartenance à
des collectifs de travail stables ont été rendues difficiles par l’exigence de mobilité dans
des équipes à géométrie variable. Les lignes hiérarchiques ont été aplaties (de 9 à 4
niveaux) et le principe d’un choix électif par les supérieurs directs, pour les avancements, a été récusé. De même, certains statuts, comme ceux de régleurs et techniciens,
ont été mis en cause, et les promotions à l’ancienneté, complètement abandonnées.
-
Seule la compétence effective et mesurée sera prise en compte pour la progression
salariale, indique un document de la GRH, qui a composé les nouvelles descriptions
des métiers techniques autour de dispositions comme la capacité d’aider les autres,
l’anticipation des problèmes, la vigilance et la disponibilité, la capacité de proposer des
actions correctrices en cas d’incidents…
- L’affaiblissement des critères domestiques, qui est justifié dans le chef du management
par la critique des rigidités bureaucratiques, contribue à déstabiliser certains appuis
existentiels durables : emploi à vie, prévisibilité dans les carrières, avancement à l’ancienneté. Il peut aussi contribuer à tendre le rythme des épreuves, en donnant aux individus le sentiment que rien n’est jamais acquis dans un univers de travail où il faut toujours (re)faire ses preuves, surtout lorsqu’il est associé à un resserrement des critères de
sélection et une certaine diffusion des épreuves de production.
- Dans le monde « industriel » également, les critères d’évaluation de la performance ont
connu une rupture profonde. Celle-ci est particulièrement perceptible dans l’usine que
j’ai étudiée. La direction de l’entreprise recherchait, disait-elle, la détaylorisation des
tâches, la responsabilisation de chacun et l’intégration de sa créativité et de sa compétence. Il était question, selon les termes du directeur des ressources humaines, de passer d’une aliénation à une implication active.
- Ces principes se sont traduits dans de nouvelles formes d’épreuves. Avec l’installation
de centres d’usinage (des machines-outils à commande numérique) hautement flexibles
dans l’atelier, toute l’économie des temps productifs a basculé : les « temps de taxation »,
qui servaient à établir et contrôler les standards de pièces produites, ont été suspendus au
profit de la norme du « taux d’engagement maximal des machines ». Là où l’intensité du
travail passait par des épreuves industrielles épurées, fondées sur les cadences et l’engagement physique, la nouvelle norme paraît moins tangible pour les ouvriers.
- Les critères antérieurs donnaient contenance à l’activité (Clot, 1998). Faire sa journée,
c’était atteindre les quotas journaliers de pièces en quantité et en qualité. Les postes
étaient définis par des critères objectivés : charges et pénibilités, rapidité et dextérité
dans le placement des pièces, travail au contact de l’huile, etc. Pour les travailleurs, la
norme était contraignante, dans le sens où la production était une véritable hantise,
selon l’expression d’une ancienne ouvrière, mais elle était aussi protectrice dans la
mesure où elle permettait de savoir à quoi s’en tenir.
- La nouvelle norme industrielle qui régit l’atelier flexible ne présente plus ce tranchant.
- Avec l’abandon des temps de taxation, les travailleurs ne doivent plus s’en tenir à des
quotas de production stables et prédéterminés. Au temps contrôlé sur des gestes répétitifs, est substitué le principe d’une distribution de l’attention dans la régulation du flux
productif tout entier. La suspension des temps de taxation suppose de nouvelles modalités dans l’implication de soi : être vigilant aux incidents même dans les temps d’attente de la machine, anticiper sur le lancement des cycles d’usinage, articuler production et contrôle de qualité. Cela ouvre des possibilités de maîtrise des temps d’activité
parfois plus larges qu’auparavant. Mais cela provoque également une inquiétude chez
les personnes qui s’en trouvent perturbées, selon le responsable de la production, parce
qu’il ne leur est plus possible de dire quand elles ont « rempli leur contrat ».
- Aux contraintes de la production industrielle s’ajoutent aussi des contraintes de rythme
de nature événementielles peu maîtrisables par le collectif (Valeyre, 2001). Les descriptifs de fonctions intègrent à la fois les contraintes du flux productif et l’urgence
dans le traitement des incidents. Outre l’auto-contrôle de qualité systématique, les
conducteurs sont amenés à dresser le rapport des incidents rencontrés et à proposer des
mesures résolutoires. Ce cumul de contraintes peut impliquer la nécessité d’arbitrer
entre des impératifs hétérogènes et parfois contradictoires, comme la qualité et la quantité produite, ce qui est souvent pointé par les travailleurs comme une source de tensions intérieures.
- En conséquence de ces différents déplacements, l’évaluation de l’activité portera
moins sur des standards formalistes de production et davantage sur des qualités
morales ou des attitudes d’engagement, qui sont pourtant d’une certaine manière
rétives à toute mesure. Avec ce basculement, ce n’est pas seulement la nature des principes d’évaluation qui se modifie; ce sont aussi les modalités du contrôle qui sont en
train de changer.
- En principe, les directions recherchent à la fois une flexibilité maximale dans l’organisation de la production et un engagement créatif des salariés dans l’organisation de leur
tâche. Cela les place devant le problème délicat d’une autonomie… à contrôler.
- Si on définit le contrôle comme un ensemble d’épreuves destinées à assurer le suivi de
l’activité et qui contiennent des sanctions explicites ou diffuses (Nachi, Périlleux,
2001b), la tendance observée sur les deux terrains est celle de l’importance croissante
d’un contrôle diffus et implicite, adéquat au dilemme que je viens d’évoquer.
- Apparemment, le contrôle direct se renforce. Les moyens de contrôle informatisés permettent un suivi détaillé des opérations techniques réalisées, pour ce qui est des postes
ouvriers, et un examen minutieux du respect des procédures pour ce qui est de l’activité
des cadres. La visibilité rendue possible par le codage informatique tend à fermer certaines possibilités d’arrangement officieux en standardisant les procédures de travail.
- À titre d’exemple, l’atelier flexible de l’usine enquêtée est équipé de centres d’usinage
flexibles. Incrustés dans ces machines, les logiciels de gestion des outils permettent un
suivi en temps réel ou un retour sur des manœuvres anciennes conservées en mémoire :
le « journal » intégré dans le logiciel d’usinage retrace les séquences techniques dans
leur chronologie à la seconde près, depuis leur origine, sans possibilité d’oubli. Le
contrôle peut désormais s’exercer sans la présence physique du contremaître ou du
régleur dans l’atelier.
- De même, la firme pharmaceutique a développé un projet de managementqui est, selon
les termes de l’adjoint au Directeur des Ressources humaines, une combinaison de
management par objectifs et d’évaluation des performances. L’ensemble du système
d’enregistrement des performances, informatisé dans le canevas des progiciels de gestion
[10], permet de rechercher une analyse standardisée dans le monde entier, mettre du
systématique dans des systèmes qui avant étaient flous, formaliser les processus, là où
tout le monde se connaissait, implanter les processus de la maison-mère pour traiter
tout le monde dans une situation comparable (DRH).
- L’intention de standardisation est très claire. Le codage informatique semble entraîner
une homogénéité complète de la mesure des performances ainsi qu’une visibilité parfaite des résultats, ce qui aurait pour fonction de faire reculer l’arbitraire domestique.
- Cependant, ce qui est recherché par l’encadrement, ce n’est pas la visibilité en soi mais
la possibilité de visibilité, avec ses effets réels de menace et de dissuasion.
- En effet, les moyens techniques de contrôle ne relèvent pas de la seule surveillance verticale et explicite. C’est surtout de manière horizontale et indirecte que le contrôle
s’exerce à travers les canaux des nouvelles technologies de l’information. S’appliquant
sans la présence physique d’un responsable dans l’atelier ou les bureaux, c’est un
contrôle potentiel, ce qui le différencie du quadrillage taylorien ou bureaucratique. Les
salariés connaissent son existence et sa précision, mais ils savent également qu’il n’est
pas exploité dans toute sa puissance. Il s’agit d’un contrôle à la fois plus pénétrant et
plus distant.
- Il est très révélateur de constater que l’incertitude s’accroît, sur les deux terrains et particulièrement pour les fonctions techniques, en ce qui concerne les moments effectifs
de contrôle et la nature des sanctions. Dans l’usine, un flou est maintenu sur les sanctions en cas d’incidents ou malfaçons. Les écarts aux plans – erreurs, défaillances, incidents – doivent, en principe, être gérés par un travail d’intense interprétation, dans des
transactions explicites et latérales entre les ouvriers, la maintenance et la maîtrise, ce
qui rompt avec l’ancienne culture ouvrière du secret. Mais l’incertitude des sanctions,
qui semble délibérément entretenue, suscite chez de nombreux opérateurs une inquiétude de mal faire associée à la question lancinante de sa propre responsabilité dans la
gestion de la production
[11].
- Sous l’aiguillon de la critique, l’encadrement a eu tendance à se défier des seules procédures formalisées (rigides, prévisibles) pour leur associer, voire leur préférer des moyens
de contrôle diffus. De fait, le recul d’anciens principes de jugement du travail et la diffusion du contrôle, vont désormais de pair avec une incitation à l’engagement subjectif.
- Les nouveaux moyens de contrôle sont associés à des modalités de responsabilisation
individuellequi reposent sur une dynamique motivationnelle, en ce sens qu’elle implique
des attitudes intériorisées telles que l’initiative, la créativité et le souci de l’organisation.
- Contrairement aux formes classiques de la responsabilité, fondées sur la sanction des
fautes et la réparation des dommages (des manières de faire), la responsabilisation correspond à une manière d’être dont les contours sont flous : le processus de responsabilisation n’est jamais achevé, ce qui risque d’accentuer l’inquiétude de ne s’être pas suffisamment comporté en responsable (Digneffe, Nachi, Périlleux, 2002,122-124).
- Des observations précédentes peut être tiré le constat d’une extension de la « prescription subjective ». Dans une très belle étude consacrée aux Caprices du flux au sein
d’une entreprise de construction automobile, un collectif de chercheurs avaient fait
l’observation de modalités nouvelles dans ce que le philosophe Y. Schwartz nomme les
dramatiques d’usage de soi:
La contrainte qui s’étend, c’est celle d’avoir à faire ses preuves en permanence. Le rôle
de chacun se définit, non plus comme le devoir d’accomplir telle gamme d’opérations,
mais par le droit, simultanément donné et repris, de faire valoir l’ensemble de ses
capacités pour atteindre les buts prescrits. (...) L’indétermination opératoire, le flou
dans les attributions, l’opacité renvoient le sujet à lui-même pour atteindre des résultats qui, non seulement, demeurent prescrits mais de plus s’élargissent au système tout
entier. Or se fixer des objectifs, faire des choix, anticiper et réagir oppose le sujet à lui-même; et ce, bien davantage que d’exécuter ou de remplir une tâche visible et prescrite. (...) Faire usage de soi, c’est alors gérer un système qui, en retour, s’éprouve à
cet usage (Clot, Rochex, Schwartz, 1990,124,145).
Cette évolution comporte des faces sombres. D’un côté, la perte de contenance des
tâches, le flou dans les attributions, le caractère plus diffus du contrôle et l’incertitude des
sanctions, peuvent être associés à une activité plus intéressante et complexe; le recul des
conventions domestiques, avec la mise en cause des seuils rigides dans les carrières, peut
susciter des parcours d’épreuves plus ouverts. Mais d’un autre côté, ils risquent également
d’accroître l’inquiétude de n’en avoir pas fait assez ou de ne pas s’être comporté en responsable, dans un rythme d’épreuves tendu, et sans garantie d’inscription statutaire. La
tonalité dominante ne serait plus celle de l’atrophie de soi dans des tâches parcellisées,
comme c’était le cas dans les systèmes taylorisés, mais celle de l’alternance entre l’implication dans des défis professionnels intenses et le retrait des projets, entre l’euphorie du
possible et la dépression d’idéal (Clot et al., 1990,146).
L’extension de la prescription subjective peut finalement nous amener à nous interroger,
d’un point de vue normatif, sur les conditions d’épreuves « authentiquement subjectivantes ». Si le travail est une succession d’épreuves, d’épreuves éprouvantes, par lesquelles
on se révèle soi-même à soi et aux autres, que signifie traverser les épreuves ? Comment les
élaborer, pour soi et en commun, de manière à en faire le socle d’une expérience communicable et partagée ? Finalement, qu’est-ce qu’une expérience? (De Bauw, 2000,28).
Face à de telles questions, il faut refuser les schémas unilatéraux et ne pas perdre de vue
le fait que les épreuves peuvent être dramatisées dans des sens très différents par les personnes et les collectifs concernés. Les « seuils de tolérance » aux épreuves dépendent de
l’histoire des rapports de travail; ils dépendent aussi des temps biographiques et des ressources subjectives de chacun (Clot, Rochex, Schwartz, 1990,117-118). Il n’y a pas de
causalité directe entre les types d’épreuves traversées, la manière singulière de les traverser et leur contribution possible à l’accomplissement de soi
[12].
Pourtant, des supports matériels et des appuis existentiels, qui ne sont pas seulement
individuels, sont nécessaires pour sauver les épreuves professionnelles de l’insignifiance
et du chaos. D’une part, leur mise en récit (qui peut être une mise en controverse) permet
de leur conférer une certaine signification en les inscrivant dans une communauté de destin; d’autre part, l’institution des conditions dans lesquelles les personnes sont mises à
l’épreuve est nécessaire pour se projeter au delà de l’appartenance à un ici-et-maintenant
fragile et précaire.
On pourrait soutenir que la mobilisation gestionnaire des intelligences et des énergies,
sous forme de prescription subjective et de contrôle diffus, nuit aux conditions d’épreuves
vraiment subjectivantes, lorsqu’elle ne permet plus aux personnes de mener les expériences de travail jusqu’à leur terme. Elle fragilise alors la sécurité existentielle qui permet
d’élaborer et transmettre l’expérience en inscrivant les épreuves passées dans un récit
cohérent de soi (Sennett, 2000; Périlleux, 2001).
La subjectivité devient une ressource précieuse dans les nouvelles configurations du
travail. Tout un ensemble de dispositions vitales sont désormais indispensables à la réalisation de la production, alors qu’elles trouvaient leur centre de gravité en dehors du travail.
Bien sûr, la prescription subjective ne s’applique pas avec la même force dans toutes les
situations de travail. Elle acquiert cependant une importance stratégique dans les entreprises contemporaines, flexibles et en réseau, en raison des changements dans la nature du
travail et de ses principes d’évaluation.
La subjectivation s’inscrit dans l’horizon idéologique d’une valorisation d’activités
« excitantes », présentées comme autant d’opportunités de développement personnel. Elle
est justifiée par les promesses d’autonomie et d’apprentissage offertes à l’engagement
dans le travail. Elle se traduit dans des épreuves de sélection et d’évaluation qui porteront
moins sur le respect conformiste de normes formelles de production, et davantage sur des
qualités morales ou des attitudes intériorisées d’engagement, sur fond d’un accroissement
des contraintes marchandes. De plus, la subjectivation est renforcée par des contrôles
implicites et diffus reposant sur une responsabilisation individuelle.
Quel est le lien entre cet univers de travail typique et les usages de drogues et psycho-tropes ? Encore une fois, il faut éviter les relations de causalité mécaniques et différencier
les usages en fonction des types d’organisation, des catégories d’usagers, et des mécanismes d’auto- ou d’hétéro-régulation, comme nous y invitent les responsables de ce
numéro. On peut néanmoins émettre quelques hypothèses prospectives.
Il est probable que les substances psychotropes qu’A. Ehrenberg a qualifiées de
drogues d’intégration ou d’insertion deviennent un support fréquent à la subjectivation du
travail, comme substances « dopantes » permettant d’aller jusqu’au bout de soi-même,
dans la compétition, tout en maintenant son intégration sociale et relationnelle. Elles
seraient particulièrement ajustées aux cycles d’implication et de retrait caractéristiques du
management par projets, ainsi qu’à la recherche d’une « intensification de la vie » qui est
idéologiquement valorisée dans les nouveaux systèmes productifs.
Sur l’autre versant, celui des échecs et des disqualifications dans les mises à l’épreuve
du travail flexible, ces substances tendraient à devenir des instruments de gestion de souffrances individuelles, surtout lorsque celles-ci n’ont pas pu être manifestées dans un
espace public ni devenir l’objet de critiques sociales. La colère ou le ressentiment risquent
alors de se retourner contre soi-même parce qu’il est devenu difficile d’imputer à d’autres
(l’encadrement, l’organisation du travail, le système de production capitaliste…) la responsabilité des souffrances éprouvées. Le sentiment d’injustice ou l’indignation ne trouvant plus d’accès à la parole publique, ils se trouveront confinés à des espaces réservés,
comme les services sociaux de l’entreprise ou les services de consultation médico-sociale,
sans que soient collectivement mises en cause les conditions de travail et les formes d’organisation de la production.
On peut donc estimer probable l’existence de correspondances entre les nouvelles
conditions de travail et la consommation de psychotropes ou stupéfiants, en raison des
impératifs d’engagement de soi dans une activité, segmentée et modulaire, qui exige de
plus en plus d’énergie et de sacrifices, jusqu’à faire vaciller les conditions d’une sécurité
existentielle de base, laissant l’individu démuni en cas de défaillance ou d’échec.
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[*]
Université catholique de Louvain.
[1]
Je rejoins sur ce point la perspective d’Yves Clot dans sa clinique de l’activité. Clot, qui définit la subjectivité
comme
l’engagement des valeurs d’un sujet dans son activité, souligne aussi que le s
ouci lancinant des gestionnaires d’intensifier le rapport subjectif au travail tend à sacraliser l’activité professionnelle (1998,8).
[2]
Marx l’écrivait déjà : le travail engage la
personnalité vivante et les
facultés physiques et intellectuelles du
travailleur, qu’il doit
mettre en mouvement pour produire des choses utiles (1965,715). Et si la division
technique du travail
attaque l’individu à la racine même de sa vie, l’horizon que Marx revendique, c’est
celui d’une activité qui, étant à elle-même sa propre fin, pourrait pleinement actualiser l’ensemble des puissances personnelles et des dispositions de la vie (
cf. Henry, 1976).
[3]
Dans la perspective des auteurs, l’idéologie n’est pas un discours moralisateur visant à voiler des intérêts
matériels, ni un subterfuge des dominants pour s’assurer le consentement des dominés (1999,46). Elle est un
ensemble de croyances et de représentations partagées qui associe, indissolublement, une dimension argumentative et une dimension affective. C’est un discours de légitimation qui porte aussi une parole affectée,
susceptible de sensibiliser ses destinataires par la colère, la peur, l’enthousiasme, etc. (
cf. Boltanski, 1993).
[4]
Dans le cadre de ce texte, la notion de flexibilité désignera, de façon générale, la capacité d’ajustement de
l’entreprise aux fluctuations de la demande, et de façon plus précise (flexibilité technique et fonctionnelle)
la levée des rigidités ou des cloisonnements techniques et organisationnels du système de production.
[5]
Voyez à ce sujet Argyris (1995) pour le point de vue managérial, et Dodier (1995) pour une analyse approfondie des atteintes à la
vie en collectif au cœur de ce modèle.
[6]
Dans leur recherche sur l’évolution des conditions de travail en France, M. Gollac et S. Volkoff écrivent :
Quand l’intensification du travail rend celui-ci plus pénible, dévalorise l’expérience du poste, gêne les
apprentissages, perturbe les collectifs, les termes d’autonomie ou de participation changent de sens. Le
zéro mépris se combine alors avec une infinie duplicité (1996,67).
[7]
L’idéal d’autonomie comportait une double composante : il pouvait soutenir des critiques des petits chefs, au
nom de l’émancipation de l’oppression domestique, et des critiques de l’aliénation dans des tâches abrutissantes, au nom de l’émancipation dans une activité créatrice (Périlleux, 1998,26).
[8]
Note sur la méthode. Dans l’entreprise industrielle, l’enquête s’est déroulée pour l’essentiel entre juillet
1995 et juillet 1996. Pour atteindre l’objectif d’une
combinatoire dans l’observation, la méthode a consisté
à varier les postures de recherche : entretiens, récits biographiques, observations
in situ et travail sur
archives. L’enquête dans la firme pharmaceutique a été réalisée entre mars et juin 2001et a mené à la réalisation d’une quinzaine d’entretiens auprès de cadres et techniciens.
[9]
Une épreuve est un moment d’évaluation qui se solde par un jugement sur la valeur des protagonistes, ce qui
leur confère une place dans un classement, un « ordre des grandeurs » justifié par la référence à un principe
de justice commun. La perspective de L. Boltanski et L. Thévenot (1991), dans laquelle je m’inscris, a
consisté à mettre en évidence une
pluralité des principes de justice – aucune société ne possédant une définition unique du juste et de l’injuste – ce qui ouvre l’analyse à une réflexion sur les tensions et compromis
possibles entre des principes de natures différentes.
[10]
Pour une synthèse sur l’usage des
progiciels intégrés de gestion (logiciels informatiques standardisant l’information au sein de l’organisation) et sur leurs liens aux modes de contrôle dans l’entreprise,
cf.De Rongé, 2002.
[11]
On panique quand on se trouve devant une machine de 20 millions FB (500 000 euros), explique un opérateur. En lançant un programme d’usinage, chacun sait les lourdes conséquences financières qu’une mauvaise maîtrise des paramètres techniques pourrait entraîner. L’absence de clarté sur les sanctions prises en
cas d’erreur risque de renforcer les sentiments de
panique.
[12]
Pour une discussion de la notion d’
accomplissement de soi, comme idéal moral,
cf. Taylor (1994) et comme
processus psychodynamique,
cf. Dejours (1993,1998).