2003
Déviance et Société
Place du passage à la retraite parmi les déterminants socioprofessionnels de la consommation de boissons alcoolisées des volontaires de la Cohorte Gazel
Marie Zins
INSERM U88 HNSM – 14, rue du Val d’Osne 94410 Saint Maurice
Alice Guéguen
Annette Leclerc
Marcel Goldberg
[*]
En France la distribution sociale des habitudes de consommation de boissons alcoolisées diffère selon les sexes. Chez les femmes, les différences selon les catégories sociales
sont faibles (Brixi, Lang, 2000), mais certaines études montrent cependant une consommation plus élevée chez les femmes cadres (Baudier et al., 1995). Par contre, chez les
hommes, les différences de niveaux de consommation sont significativement différentes
selon les catégories socioprofessionnelles. Elles sont plus faibles dans les catégories
cadres supérieurs et élevées chez les artisans et les ouvriers (Brixi, Lang, 2000). Les habitudes de consommation de boissons alcoolisées et leurs relations avec les caractéristiques
personnelles et sociales sont cependant propres à chaque pays, et les données françaises ne
sont pas généralisables. En Grande-Bretagne par exemple dans l’étude de la cohorte d’employés des ministères londoniens (Whitehall II), la consommation excessive est de 1,5 à 3
fois plus fréquente chez les hommes ayant un statut socio-économique élevé alors que chez
les femmes les différences entre catégories sont faibles (Marmot et al., 1991).
La consommation excessive d’alcool pose des problèmes importants dans le milieu du
travail; cependant peu de résultats épidémiologiques sont disponibles en France sur ce qui,
parmi les conditions de travail, pourrait être considéré comme facteur de risque d’une
consommation excessive, comme sur les effets de la consommation dans le domaine professionnel. Pourtant certaines études menées en Amérique du Nord suggèrent que la
consommation d’alcool des hommes est liée à leur situation vis-à-vis de l’emploi (perte de
l’emploi, embauche, chômage) (Temple et al., 1991). L’effet du départ en inactivité sur la
consommation d’alcool a été cependant peu étudié. Peireira et Sloan (2001), dans un travail mené chez les hommes et les femmes de la Health and Retirement Study trouvent que
le départ en inactivité s’accompagne d’une augmentation de la consommation d’alcool.
Cette augmentation de la consommation d’alcool est retrouvée peu de temps après le
départ à la retraite 2 ans et 4 ans après. Ekerdt et al. (1989), dans un travail mené sur une
cohorte de vétérans de la guerre du Vietman (Normative Aging Study) n’avaient eux pas
trouvé ces résultats.
Les objectifs de cette étude sont de décrire l’évolution de la consommation de boissons
alcoolisées des participants hommes et femmes de la cohorte GAZEL pendant la période
1992-1998 en fonction de leur statut socioprofessionnel, et d’étudier les éventuelles modifications de la consommation d’alcool observée lors de la prise de la retraite dans la période
de temps qui entoure cet événement. Il s’agit donc avant tout d’un travail descriptif dans
lequel on va observer si cet événement important de la vie professionnelle et sociale, marqué par de profonds changements dans la vie quotidienne, les relations familiales et sociales
s’accompagne de modifications dans les habitudes de consommation d’alcool.
Population : la cohorte Gazel
En janvier 1989, l’Unité 88 de l’INSERM a mis en place un suivi épidémiologique
d’une cohorte de 20625 volontaires (environ 15 000 hommes et 5500 femmes), composée
d’agents d’EDF-GDF âgés de 35 à 50 ans lors de l’inclusion, qui font l’objet d’un suivi
prospectif sur une très longue période. Les 20 625 volontaires représentent 44,6% de la
population cible (tous les sujets hommes âgés de 40 à 50 ans et femmes âgées de 35 à 50
ans en 1989). Cet échantillon est très diversifié sur le plan socio-économique et professionnel, ainsi qu’au plan géographique, les sujets vivant dans toute la France aussi bien en
milieu rural que très urbanisé (Goldberg, Leclerc (Eds), 1994). Les modes de vie ainsi que
la répartition des problèmes de santé sont très voisins de ceux de la population générale
française (Chevalier et al., 1987).
Les données qui font l’objet d’un recueil systématique pour toute la cohorte concernent
diverses dimensions et sont recueillies auprès de différentes sources, dont un auto~questionnaire annuel. Cet auto-questionnaire permet notamment de recueillir les consommations d’alcool et de tabac, diverses variables professionnelles, personnelles et familiales.
Les sujets inclus dans ce travail sont les hommes âgés de plus de 46 ans en 1989, et
toutes les femmes, consommateurs d’une boisson alcoolisée quelle qu’elle soit. Les volontaires qui se sont déclarés abstinents à chacun des questionnaires ont été exclus, ainsi que
les sujets en position de « longue maladie ».
Les variables
La consommation de boissons alcoolisées provient des réponses aux 7 questionnaires
annuels envoyés pendant la période 1992-1998. La formulation des questions, identique
d’une année à l’autre, est la suivante :
Lors de la dernière semaine avez-vous consommé du vin ? Si oui quelle quantité maximum par jour (en nombre de verres)? Combien de jours dans la semaine avez-vous bu
du vin ?
La même question est formulée pour la bière/cidre et les apéritifs/digestifs. Pour chaque
type de boissons, les volontaires cochent leur réponse sous des schémas représentant des
verres standard. En multipliant le nombre de verres consommés par le nombre de jours de
consommation, on obtient un nombre de verres consommés par semaine et par type d’alcool
(vin, bière/cidre, apéritif/digestif). En additionnant le nombre de verres consommés par
type d’alcool, on obtient le nombre total de verres d’alcool consommés par semaine.
Pour chacune des années de suivi, les sujets sont classés selon le nombre de verres
consommés par semaine, toutes boissons confondues. Si la consommation des hommes est
supérieure à 28 verres par semaine et celle des femmes supérieure à 14 verres par semaine,
ils sont classés dans une catégorie gros consommateurs. Ces variables permettent de calculer chaque année des pourcentages de gros consommateurs pour l’ensemble des sujets
inclus séparément chez les hommes et chez les femmes. C’est l’évolution de ces indicateurs en fonction de l’année de la retraite qui a été étudiée dans ce travail.
Les dates de retraites ainsi que le groupe socioprofessionnel sont fournis par le service
du personnel de l’entreprise. Le groupe socioprofessionnel est défini en trois catégories :
cadres, agents de maîtrise, agents d’exécution. Cette variable est une mesure du statut
socio-économique interne à l’entreprise; elle repose sur la catégorie hiérarchique de
salaire qui correspond à un niveau de responsabilité, à la fonction occupée, et à l’ancienneté dans l’entreprise.
Le principe de l’analyse épidémiologique
Comme on s’intéresse à l’effet de la retraite sur la consommation d’alcool, on a été
amené à créer diverses variables de prise en compte du temps. En effet, ce n’est pas le
temps calendaire qui est la variable d’intérêt, mais un délai en nombre d’années par rapport
à l’année de la prise de retraite. Pour chaque sujet et chaque année qui représente le temps
calendaire et qui prend les valeurs 1992,1993,1994,1995,1996,1997,1998, on a créé une
variable représentant le nombre d’années depuis la retraite. Cette variable peut prendre les
valeurs comprises dans l’intervalle [-5, +5], l’année de la retraite étant codée 0.
La figure 1 montre l’évolution du pourcentage observé de gros consommateurs chez les
hommes en fonction de l’année de la prise de la retraite et de la catégorie socioprofessionnelle
en 1989. La modélisation (utilisant des modèles marginaux tenant compte de la non-indé-pendance des données (Zeger, Liang, 1986; Guéguen et al., 2000) permet de quantifier les
tendances de pourcentages de gros consommateurs observées en fonction du temps, et de
vérifier si ces tendances sont statistiquement différentes d’un groupe professionnel à
l’autre. L’examen de cette figure suggère de modéliser le pourcentage de gros consommateurs au moyen de trois portions de droite avec des changements de pentes observables un
an avant la retraite et un an après, et ceci pour les trois groupes socioprofessionnels.
Figure 1:
Pourcentage de gros consommateurs (observé, … modélisé).
Le faible nombre de passage à la retraite chez les femmes ne permet pas une analyse
aussi fine. Ainsi, un pourcentage moyen de grosses consommatrices a été calculé sur toutes
les années observées deux ans avant la retraite et toutes les années observées deux ans
après la retraite. L’analyse a consisté à comparer ces pourcentages.
Les analyses prennent en compte l’âge des sujets en 1989.
Chez les hommes
Entre 1992 et 1998,4 210 hommes consommateurs d’alcool âgés de plus de 46 ans en
1989 ont pris leur retraite; 694 étaient des agents d’exécution en 1989,2399 des agents de
maîtrise et 1117 des cadres. Le tableau I montre la répartition de ces sujets en fonction de
leur catégorie socioprofessionnelle et de leur âge l’année de passage à la retraite. Comme
on pouvait s’y attendre dans cette entreprise où l’âge de la retraite est calculé selon des
barèmes de pénibilité affectés aux postes occupés au cours de la carrière, l’âge de la
retraite est très lié à la catégorie socioprofessionnelle. Ainsi 6,3% des agents d’exécution
ont pris leur retraite après l’âge de 55 ans contre 31,3% des cadres.
Tableau I:
Répartition de l’âge du départ à la retraite en fonction du groupe socioprofessionnel
défini en 1989, chez les hommes de Gazel (en %).
Tableau I: Répartition de l’âge du départ à la retraite en fonction du groupe socioprofessionnel
défini en 1989, chez les hommes de Gazel (en %).
Groupes < 55 ans 55 ans > 55 ans Nombre total
socioprofessionnels
Exécution 30,1 63,8 6,3 694
Maîtrise 35,9 53,0 13,1 2399
Cadre 24 44,7 31,3 1117
Les résultats de la modélisation sont résumés dans les tableaux II et III. Le tableau II
compare les proportions de gros buveurs à différents délais entre les catégories socioprofessionnelles, le tableau III montre l’évolution des pourcentages de gros consommateurs
par groupe socioprofessionnel à différents délais par rapport à la retraite. Quatre ans avant
la prise de la retraite, les cadres sont 13,4% à être gros consommateurs alors qu’ils sont
17,6% parmi les agents de maîtrise et 21,1% parmi les agents d’exécution (différences statistiquement significatives). Avant et après la période comprise entre un an avant et un an
après la retraite, l’évolution de la consommation est identique : le pourcentage de gros
consommateurs diminue de façon significative chez les agents d’exécution, alors que les
évolutions chez les cadres (dans le sens d’une augmentation) et chez les agents de maîtrise
(dans le sens d’une diminution) ne sont pas significatives. Dans l’intervalle compris entre
un an avant et un an après la retraite, le pourcentage de gros consommateurs augmente
pour les trois groupes socioprofessionnels de façon significative. Au total, quatre ans après
la prise de la retraite, c’est parmi les cadres et les agents de maîtrise que l’on observe le
plus de gros consommateurs (respectivement 19,7% et 18,6% alors qu’ils ne sont plus que
14,9% chez les agents d’exécution).
Chez les femmes
828 femmes consommatrices ont pris leur retraite entre 1992 et 1998.157 étaient
agents d’exécution en 1989,602 agents de maîtrise et 69 cadres. Le tableau IV montre la
répartition de ces volontaires en fonction de leur catégorie socioprofessionnelle et de leur
âge l’année de la retraite. Comme pour les hommes, l’âge de la retraite est très lié au statut
socioprofessionnel : 63,7% des femmes agents d’exécution prennent leur retraite avant 55
ans contre 37,7% des cadres. Il est également lié au nombre d’enfants, ce qui explique des
âges de départ à la retraite relativement jeunes.
Tableau IV:
Répartition de l’âge du départ à la retraite en fonction du groupe socioprofessionnel
défini en 1989, chez les femmes de Gazel (en %).
Tableau IV: Répartition de l’âge du départ à la retraite en fonction du groupe socioprofessionnel
défini en 1989, chez les femmes de Gazel (en %).
Âge < 55 ans 55 ans > 55 ans Nombre total
Exécution 63,7 18,5 17,8 157
Maîtrise 47,0 24,4 28,6 602
Cadre 37,7 30,4 31,9 69
Les tableaux V et VI montrent les résultats de la modélisation. Avant la retraite, 20,2%
des femmes cadres sont classées dans la catégorie grosses consommatrices; elles sont
11,3% chez les agents de maîtrise (différence significative), et 12,7% chez les agents
d’exécution. Après la retraite, on observe une augmentation du pourcentage de consommatrices quotidiennes pour les trois catégories socioprofessionnelles, mais seule l’augmentation des agents de maîtrise est statistiquement significative (p = 0,07). Ainsi à distance de la retraite, 22,6% des cadres sont consommatrices quotidiennes, 14,6% des agents
de maîtrise, et 13,8% des agents d’exécution.
Globalement, les hommes et les femmes de la cohorte Gazel augmentent leur consommation de boissons alcoolisées au moment de la retraite quelle que soit leur génération de
naissance. Chez les hommes, cette augmentation est liée au statut socioprofessionnel, le
pourcentage de gros consommateurs augmentant plus chez les cadres que chez les agents
de maîtrise ou chez les agents d’exécution, pour lesquels l’augmentation n’est pas significative. Durant la période de suivi, on passe d’une situation avant la retraite concernant les
pourcentages de gros consommateurs tout à fait classique, avec un gradient connu entre les
catégories sociales, à une situation qui s’inverse au moment de la retraite, inversion qui se
confirme et se stabilise sur la période étudiée. Sur huit ans de suivi, le pourcentage de gros
consommateurs chez les agents d’exécution a globalement diminué, alors qu’il a globalement augmenté pour les cadres et les agents de maîtrise; l’augmentation est significativement plus importante au moment de la retraite.
Chez les femmes, le nombre réduit de passages à la retraite observés chez les cadres
(69) et chez les agents d’exécution (157) ne permet pas d’atteindre la significativité statistique. On observe cependant pour les trois catégories une augmentation de grosses
consommatrices entre un an avant et un an après la retraite, mais sans renversement de
tendance entre les groupes socioprofessionnels, le pourcentage de cadres ayant une
grosse consommation étant supérieur aux autres catégories durant tout le suivi.
Ces résultats peuvent être résumés de la façon suivante :
- durant la vie professionnelle, il existe des disparités socioprofessionnelles dans les
habitudes de consommation;
- au moment de la retraite, la consommation se modifie et il existe des disparités socio-professionnelles dans l’intensité de cette modification;
- quatre ans après la retraite, il existe toujours des disparités socioprofessionnelles dans
les habitudes de consommation;
- les disparités sociales observées dans les habitudes de consommation sont plus fortes
chez les hommes que chez les femmes.
On considère habituellement qu’il existe dans ce type d’étude, une sous-déclaration des
consommations de boissons alcoolisées, portant essentiellement sur les fortes consommations (Giovannucci et al., 1995; Midanick, 1998). Cependant, les circonstances spécifiques du recueil de données de la cohorte Gazel, où les participants adressent leur questionnaire par voie postale de façon anonyme à un organisme de recherche public, limite ce
type de problème. Ainsi, l’examen des questionnaires ne suggère pas que les volontaires
cherchent à cacher leur consommation : les abstinents ne sont pas sur représentés et le
pourcentage de non-réponses est faible; certains sujets déclarent spontanément des cures
de désintoxication ou des problèmes liés à une consommation excessive.
De plus, les consommations déclarées se sont révélées tout à fait conformes à la distribution des consommations en France selon diverses caractéristiques. À partir des réponses
aux questionnaires de 1989, les volontaires ont été classés en abstinents, buveurs occasionnels, buveurs quotidiens; parmi ces derniers, trois classes ont été créées en fonction
des quantités consommées. En 1989, la plus grande partie de l’échantillon était constituée
de buveurs occasionnels, de petits ou de moyens buveurs quotidiens. Les abstinents étaient
très peu nombreux parmi les hommes (2%), et à peine plus chez les femmes (4,6%). En
1989, la consommation moyenne des buveurs quotidiens de la cohorte était très voisine de
celle des buveurs dans la population française d’âge comparable. En outre, conformément
à ce que l’on sait des préférences de consommation des Français (Baudier et al. 1995; Guignon, 1994), le vin est la boisson la plus souvent consommée chez les hommes et les
femmes de la cohorte. Les apéritifs et les digestifs sont consommés occasionnellement
dans les deux sexes. Les gros buveurs ont une consommation plus diversifiée; ils sont en
particulier plus nombreux à consommer de la bière (ou du cidre) tous les jours.
Il est également connu que les gros consommateurs se portent moins souvent volontaires dans les études basées sur le volontariat. Goldberg et al. (2001) ont d’ailleurs montré
que la participation initiale à la cohorte Gazel avait été nettement moins forte parmi ceux
qui sont décédés dans les huit années qui ont suivi la mise en place de la cohorte; ceci étant
particulièrement important pour les sujets décédés d’une maladie directement liée à la
consommation excessive d’alcool.
Les résultats présentés doivent donc être interprétés dans le double contexte d’une
cohorte de volontaires et d’une cohorte professionnelle dont les caractéristiques ne sont
pas, pour divers aspects, superposables à celles de la population dans son ensemble (Goldberg, Luce 2001). Cependant, l’intérêt des études des déterminants de la consommation de
boissons alcoolisées dans le cadre de la cohorte Gazel est d’être basée sur une large population, dont la consommation est proche de celle de sujets de cette classe d’âge, permettant
ainsi d’étudier des situations fréquemment rencontrées en France. Il est important de noter
qu’à aucun moment on ne cherche à estimer un niveau de consommation que l’on voudrait
extrapoler à la population française, mais plutôt les déterminants des habitudes de consommation et d’un changement dans le temps. Dans cette étude de cohorte, les sujets sont comparés à eux-mêmes à différents moments : une sous-déclaration, si elle est constante dans
le temps pour un sujet donné, n’est pas source de biais dans les résultats présentés. Il faut
également noter que les sujets malades (en longue maladie) ainsi que ceux qui ont pris leur
retraite très jeunes ont été exclus de cette étude afin d’éliminer au maximun de notre
échantillon des volontaires éventuellement mis en retraite pour raison de santé.
Consommation de boissons alcoolisées et situation professionnelle
Les études préalablement effectuées dans la population de la cohorte Gazel permettent
de mieux appréhender les différences d’évolution de consommation selon les groupes
socioprofessionnels observés dans ce travail (Zins, 2003). La distribution sociale des habitudes de consommation d’alcool des hommes de Gazel est concordante avec celle retrouvée dans d’autres études (Brixi, Lang, 2000; Kaminski, Guignon, 1996). Dans une étude
sur la consommation de boissons alcoolisées et la situation professionnelle des volontaires
de Gazel, Leclerc et al. (1994) montrent que parmi les hommes, le mode de consommation
est fortement lié à la catégorie socioprofessionnelle (cadre, exécution, maîtrise). Les
cadres sont plus souvent buveurs modérés; les consommations extrêmes (nulles ou élevées) se rencontrent plus souvent dans l’exécution. Il en va différemment chez les femmes,
où une consommation élevée est plus fréquente parmi les cadres. Lorsque l’on tient
compte de ces associations, être gros buveur chez les hommes en 1989 (consommer quotidiennement cinq verres ou plus par jour, ou un apéritif tous les jours) est significativement
associé à certaines contraintes au travail déclarées par les volontaires, alors que pour les
femmes être forte consommatrice n’est significativement associé à aucune contrainte étudiée. L’observation sur un an des modifications de consommation en relation avec la disparition ou la survenue de contraintes pour des sujets ayant répondu également au questionnaire de 1990, met en évidence des associations entre modification de consommation
et changement dans les contraintes. Ainsi la survenue de certaines contraintes travailler en
plein air plus de la moitié du temps, subir des secousses ou des vibrations et pour les
femmes travailler dans une posture pénible ou fatigante à la longue s’accompagne d’une
augmentation significative de la consommation.
Un travail mené entre 1989 et 1991 (Zins et al., 1999), dont l’objectif était l’identification
de facteurs prédictifs d’une modification de consommation – arrêt, devenir gros buveur,
réduction de consommation – des hommes sur une période de deux ans montrait que si la
réduction de la consommation et l’arrêt étaient plutôt prédits par des variables de santé
(consommation de médicaments pour dormir, mauvaise autoévaluation de la santé...), devenir
un gros consommateur en 1991 lorsque l’on était abstinent ou petit consommateur en 1989
était fortement lié au fait d’être exposé à deux contraintes au travail ou plus, alors que
parmi les consommateurs modérés ce risque était indépendant du nombre de contraintes au
travail.
Si les contraintes au travail ont un effet sur la consommation, il apparaît également que
la consommation a un effet sur la carrière. Ainsi Ribet et al. (Ribet, 2002; Ribet et al., 2003)
ont mené un travail sur une longue période (1985-1999) dont l’objectif était d’analyser la
relation entre les facteurs de risque cardiovasculaire (dont la consommation excessive d’alcool et de tabac) et la mobilité professionnelle ascendante des volontaires de Gazel (données issues du service du personnel). Le suivi longitudinal des volontaires de cette cohorte a
permis l’analyse des effets de ces variables dans les deux directions (effet de la mobilité sur
la survenue d’une consommation excessive d’alcool et effet de la consommation excessive
d’alcool sur la mobilité professionnelle). Les résultats de l’analyse du rôle prédictif de la
mobilité professionnelle entre 1985 et 1992 sur la consommation d’alcool déclarée entre
1993 et 1999 ont montré que les hommes stables par rapport aux hommes mobiles avaient
un risque plus élevé de devenir des buveurs excessifs. Inversement les résultats de l’analyse
du rôle prédictif de la consommation d’alcool en 1992 sur la mobilité professionnelle entre
1992 et 1999 montraient que les hommes buveurs excessifs en 1992 avaient un risque plus
élevé de ne pas expérimenter une mobilité professionnelle par rapport aux hommes non-buveurs excessifs en 1992. Ces derniers résultats sont concordants avec ceux d’une autre
étude menée sur une période courte de trois ans entre 1989 et 1991 sur les hommes et sur les
femmes de Gazel. La probabilité de bénéficier d’une promotion était en effet liée à la
consommation d’alcool initiale, la situation la plus favorable, pour les hommes comme pour
les femmes, étant celle des petits buveurs quotidiens et des buveurs occasionnels. La situation la plus défavorable était celle des abstinents, des gros buveurs, et des autres (non-réponse ou réponse incomplète au questionnaire).
L’existence de problèmes de santé graves (dus ou non à l’alcool) intervient certainement et pourrait expliquer cette situation défavorable des abstinents et des autres. La non-progression de carrière des gros buveurs, peut s’expliquer par des problèmes liés à la
consommation d’alcool : effets directs d’une consommation élevée perceptible par l’entourage professionnel, ou consommation révélatrice d’un mal-être qui handicape dans
l’évolution de carrière. D’autre part la mobilité ascendante pourrait être protectrice vis-à-vis de certains facteurs comportementaux comme la consommation d’alcool. Ainsi les
sujets qui l’expérimentent développeraient moins de risque de devenir consommateurs
excessifs que les sujets stables. Ribet et al. émettent l’hypothèse que la mobilité étant
vécue comme une récompense des efforts professionnels, la stabilité professionnelle
engendrerait une réaction de détresse et d’une baisse de l’estime de soi et conduirait les
individus à adopter des comportements d’alcoolisation excessive.
Consommation de boissons alcoolisées et retraite
L’observation d’une modification de comportement différente selon la catégorie socio-professionnelle concernant la consommation d’alcool lors de la cessation d’activité est
cohérente, et va dans le sens de ce qui a déjà été observé durant la vie professionnelle. On
peut noter d’ailleurs qu’à la question posée en 1998 : Globalement considérez-vous que
pour vous la retraite est plutôt : 1) une bonne chose; 2) une chose indifférente; 3) une
mauvaise chose?, 90,4% des hommes et 92,1% des femmes ont répondu une bonne chose.
L’interprétation de ces comportements reste cependant délicate car elle ne peut échapper à
l’analyse du contexte culturel et social dans lequel vivent les individus. De plus, les résultats concernant les comportements des participants à la cohorte Gazel doivent être interprétés en fonction du fait qu’ils sont volontaires pour participer à un projet de recherche sur
la santé, ce qui s’accompagne de divers effets de sélection.
Il est peu vraisemblable que la baisse de consommation observée chez les agents d’exécution puisse s’expliquer par une baisse du pouvoir d’achat lors du passage à la retraite,
dans cette entreprise qui bénéficie de dispositions économiquement avantageuses concernant des pensions de retraite, et où la diminution de revenu n’est pas aussi importante que
dans d’autres régimes de protection sociale. L’hypothèse que les agents d’exécution qui
cumulent des conditions de travail difficiles réduisent leur consommation lorsqu’ils ne
sont plus soumis à ces conditions semble plus vraisemblable et cohérente avec les résultats
observés pendant la période d’activité professionnelle.
À l’opposé, la consommation des cadres hommes de Gazel ne semble pas liée aux
conditions de travail pendant la période d’emploi. L’interprétation de l’augmentation de
leur consommation peut alors s’expliquer de plusieurs façons : une réponse inadaptée face
à un mal-être secondaire à la perte d’une situation sociale favorable, ou une augmentation
s’inscrivant dans un cadre « festif » où les personnes consomment plus du fait d’occasions
plus fréquentes qu’en période d’emploi. Cependant, les données disponibles ne permettent
pas de trancher entre ces hypothèses, qui de plus peuvent jouer toutes deux.
Des travaux antérieurs suggèrent que la consommation des femmes de Gazel, s’inscrit
plus clairement dans un cadre festif. Ainsi dans une étude sur l’effet d’une modification du
statut marital sur la consommation, Zins et al. (2003) ont montré que les femmes qui passaient d’une situation où elles vivaient seules, à une situation où elles ne l’étaient plus, qu’il
s’agisse d’un mariage ou d’une autre situation de vie commune, augmentaient leur consommation de boissons alcoolisées, et ceci du fait d’une augmentation du nombre d’occasions de
consommer. Il est possible que l’accroissement du pourcentage de grosses consommatrices
lors de la retraite s’explique de la même manière par une augmentation d’occasions de
consommer. Cependant comme pour les hommes, la mise en inactivité peut être vécu comme
une perte des repères sociaux et engendrer secondairement une consommation excessive.
Malgré les limites méthodologiques rappelées plus haut, les travaux réalisés dans le
cadre de la cohorte Gazel sur les consommations de boissons alcoolisées apportent des
résultats originaux car, à notre connaissance, il n’existe pas d’autres travaux sur ce thème
publiés en France. Si des effets de sélection concernent très certainement la population des
consommateurs excessifs et/ou dépendants, clairement sous-représentée dans la cohorte,
et entraînent une estimation biaisée des niveaux de consommation, il n’y a par contre pas
de raison de penser que les associations observées entre certains déterminants socioprofessionnels, le départ en retraite et la consommation d’alcool ne pourraient pas concerner
d’autres populations professionnellement actives.
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INSERM U88/IFR69 – HNSM.