2003
Déviance et Société
L’intégration en emploi des toxicomanes : représentations sociales de cadres responsables de l’embauche du personnel
Marie-France Maranda
[*]
Centre de recherche sur l’éducation et la vie au travail Faculté des sciences de l’éducation Université Laval, Québec (Qué.), Canada, G1K 7P4
Lilian Negura
[**]
Faculté des sciences de l’éducation Pavillon des sciences de l’éducation Université Laval, Québec (Qué.), Canada, G1K 7P4
Marie-Josée De Montigny
[***]
Service des toxicomaniesMinistère de la Santé et des Services sociaux1075 Chemin Ste-Foy, 8eQuébec (Qué.), G1S 2M1
Cette recherche exploratoire vise à mieux comprendre les dynamiques présentes dans
l’embauche ou la mise à l’écart de personnes ayant un passé récent marqué par la toxicomanie (alcool et/ou drogues illégales). Plus précisément, nous nous sommes intéressés aux
représentations sociales d’une vingtaine de cadres responsables du recrutement et de la
sélection du personnel. Cette recherche a également pour but d’ouvrir des pistes de
réflexion et d’intervention afin d’entrevoir des possibilités réelles d’intégration au travail
pour les toxicomanes réhabilités.
Plusieurs écrits existent dans la littérature managériale pour inciter les cadres à dépister
(au sens de sélectionner et d’exclure) les employés qui pourraient représenter un problème
pour l’entreprise (Sell, Newman, 1992). L’entrevue individuelle s’avère un moment déterminant de prise de décision lors de l’embauche. D’un côté, les candidats ayant eu un tel
parcours de vie se trouvent devant un dilemme : déclarer leur expérience de la toxicomanie
ou tenter de la camoufler (Anderson, Ripullo, 1996). De l’autre, les cadres tentent d’en
savoir plus sur la conduite des gens par des examens, des tests ou des entretiens supplémentaires; un certain nombre de cadres préfèrent ne pas tenir compte de ces aspects estimant qu’ils relèvent de la vie privée. Nous avons voulu comprendre, par cette recherche
qualitative, à quel point la part de subjectivité des cadres responsables de l’embauche du
personnel est susceptible d’influencer leur décision dans un sens ou dans l’autre. C’est à ce
moment du processus, selon notre hypothèse, que les représentations sociales des cadres
jouent sur deux plans : celui des activités mentales, puis selon une intégration de ces
connaissances dans l’expérience (Moscovici, 1989). Les représentations sociales sont
définies brièvement ici comme des organisations mentales complexes permettant à une
personne de se faire une idée d’un objet ou d’un phénomène et une manière d’interpréter et
de penser la réalité quotidienne pour y agir (Jodelet, 1984,360).
Problématisation de la surconsommation d’alcool et des drogues
en milieu de travail
Une revue de la documentation (Maranda, Morissette, 2002a) a permis de repérer comment le phénomène de la surconsommation de psychotropes (alcool, drogues illégales) en
milieu organisationnel a été conceptualisé et décrit en tant que
problème dans les
recherches. Quatre modèles principaux se dégagent. Dans le premier modèle, l’employé
alcoolique ou toxicomane lui-même est considéré comme la source du problème (
l’employé est le problème) et, par conséquent selon cette conception, il faut éviter de l’embaucher ou le forcer à
régler son problème. Un deuxième modèle explore la mauvaise adéquation entre l’employé et son environnement de travail (
la relation employé-travail est le
problème) et l’entreprise peut décider d’aider l’employé dans ce cas (par exemple, en le
référant au programme d’aide aux employés (PAE)
[1]. Un troisième s’intéresse au milieu de
travail pour ses conditions pathogènes, voire
alcoolisantes (
les conditions de travail et
l’organisation du travail sont le problème); dans ce cas, le syndicat et l’employeur peuvent s’entendre sur des correctifs à apporter; cependant dans les faits, ce sont le plus souvent des correctifs individuels qui sont mis en œuvre (retrait temporaire du salarié, déplacement, etc.). Un quatrième et dernier modèle, cherche à comprendre les interrelations
entre la culture de travail et les sous-cultures de consommation (
la culture est le problème); un examen critique des pratiques culturelles et organisationnelles peut amener certains changements des conduites addictives chez les groupes de salariés.
Les conceptualisations de la surconsommation de psychotropes
qui se dégagent de la littérature scientifique
Deux principales conceptions de l’alcoolisme et des toxicomanies ressortent de la
recension des écrits en milieu de travail. La première, la plus traditionnelle et qui prédomine encore, est celle de l’alcoolisme en tant que maladie (pour les drogues illégales, la
position est plus mitigée car une vision morale peut inciter les cadres à considérer la
consommation de drogues illicites comme une conduite beaucoup plus répréhensible). Par
maladie, il faut comprendre la notion développée par E.M. Jellinek dans les années 40-60
(maladie progressive et incurable) qui a été associée et intégrée au mouvement des Alcooliques Anonymes, puis a servi à construire les définitions actuelles retenues par l’AmericanMedical Association, l’American Psychiatric Association et la World Health Association (Goff, 1990).
Si l’on en juge par certains écrits publiés dans des revues destinées aux cadres (Goff,
1990), la conceptualisation de la maladie leur suggère de bâtir des questionnaires d’entrevue afin de situer la position de l’employé (ou du futur employé) dans la progression de la
maladie. Une série de questions très directes (voire intrusives) sont proposées pour établir
un diagnostic et il est conseillé aux cadres de noter les signes, les indices, les contradictions, les malaises et les silences qui apparaîtront, puis on leur suggère en bout de ligne de
suivre leur intuition.
Bien qu’elle revienne souvent dans le discours courant, la notion de maladie semble
confuse et l’on ne sait pas comment cette vision de l’alcoolisme-maladie a été intégrée
dans la pratique des cadres. Mais elle n’ouvre pas pour autant les portes de l’entreprise,
bien au contraire. À notre connaissance, ce sont les membres du mouvement Alcooliques
Anonymes (présents chez les cadres aussi) qui ont agi efficacement sur le plan de la réintégration dans un emploi en Amérique du Nord, par l’aide mutuelle inhérente à la philosophie du mouvement; cependant nous n’avons pas trouvé d’écrits le démontrant.
Une autre conception largement répandue est celle de la déviance. Les auteurs fonctionnalistes ont considéré l’alcoolisme comme une réaction déviante à un fonctionnement normatif (Trice, Roman, 1978). La déviance est ainsi définie : toute conduite qui s’éloigne de
façon significative des normes auxquelles sont soumises les personnes détentrices de statuts
sociaux. Selon cette conceptualisation de la déviance, les entreprises ont tendance à externaliser les problèmes sociaux, i.e. qu’elles agissent par la mise à l’écart des personnes
n’ayant pas un profil conforme aux normes de la société productiviste (Roman, Blum,
1999). Le contexte actuel de la guerre aux drogues, décrété par le gouvernement américain,
et largement suivi par les entreprises, encourage les cadres à pratiquer une sélection très
poussée de ce côté. Les tests anti-drogues s’inscrivent dans cette foulée de détecter et de
repousser les consommateurs de drogues illégales. Au Canada et au Québec, il n’y a pas eu
toutefois cette tentation pour l’ensemble des entreprises de les utiliser sur une grande
échelle, étant donné les controverses entourant les droits de la personne et les problèmes
inhérents à l’efficacité des tests eux-mêmes (Saint-Jean, 1997). Mais, en bout de ligne,
comme le révèle cette étude du Comité permanent de la lutte aux toxicomanies, la question
de la pertinence d’administrer ou non des tests de dépistage de drogues aux travailleurs
dépend de la perception qu’on entretient au sujet du phénomène de la consommation de
drogues en milieu de travail et de ses effets néfastes possibles (Saint-Jean, 1997,36).
L’aide et l’entraide en milieu de travail sont également présentes dans les entreprises.
Des efforts considérables ont été déployés ces dernières années au Québec pour offrir une
structure de soutien aux personnes aux prises avec une telle problématique (Maranda,
Morissette, 2002b; Sylvestre, Rhéaume, 1994; Rhéaume, 1993), par exemple, le développement des programmes d’aide aux employés et la mise sur pied de réseaux d’entraide
entre pairs (ou d’aidants naturels) en milieu de travail démontrent la capacité sociale des
organisations (employés, syndicats et employeurs) à relever ce défi. Il n’y a donc pas que
des problèmes ou des difficultés à pressentir, mais aussi des voies de solution et d’amélioration notable de la situation à envisager. Ce développement des programmes d’aide aux
employés permet de déduire que les entreprises internalisent aussi ces problématiques,
lorsqu’elles décident de donner de l’aide et du soutien à leurs employés.
Néanmoins, les cadres auraient leurs propres normes de tolérance ou d’intolérance qui
permettent de constater des variations considérables dans leur réaction (Roman et Blum,
1999). Ainsi, les pratiques des managers seraient très discrétionnaires et le degré de perception du risque et du danger que représente l’embauche de ces personnes serait déterminant. Selon ces chercheurs, il faut étudier les relations dynamiques qui motivent les
employeurs à adopter des visions normatives orientées sur l’exclusion ou l’intégration de
ces personnes. Il faut considérer le contexte de l’environnement (les contraintes du marché, la technologie, l’organisation du travail, etc.) qui affecte les décisions organisationnelles mais aussi l’expérience des cadres dans les relations humaines.
La place du travail dans l’intégration socioprofessionnelle
des toxicomanes
Le milieu de travail peut contribuer à maintenir ou même à améliorer la santé, physique
et mentale, et le bien-être, particulièrement s’il représente une source de réalisation personnelle et qu’il donne à l’individu le sentiment d’exercer un certain contrôle sur l’organisation du travail (La politique de la santé et du bien-être, Gouv. du Québec, 1992,148). Il
est toutefois spécifié que l’intégration au travail reste dans une large mesure à réaliser pour
les personnes ayant une incapacité. Les personnes toxicomanes sont de plus en plus considérées, au Québec et au Canada, comme souffrant d’une telle incapacité, ou plus précisément d’un handicap, du moins selon la jurisprudence qui commence à s’établir dans cette
direction
[2]. Des indices laissent croire que les cadres devront de plus en plus tenir compte de
cette problématique dans l’embauche du personnel dans un avenir immédiat : selon les économistes du travail, les jeunes seront plus présents dans le bassin des candidats disponibles
en raison du vieillissement des salariés et de la rareté de la main-d’œuvre (Tremblay, 2002).
Les statistiques montrent, de leur côté, une augmentation importante de la consommation
des drogues chez les jeunes. En conséquence, les nouveaux candidats, en toute probabilité,
présenteront davantage de telles caractéristiques au moment de l’embauche.
L’Enquête sociale et de santé de 1998 (Institut de la statistique du Québec, 2001) révélait qu’il existe, en effet, une augmentation significative de la proportion globale des
buveurs actuels chez les 15-24 ans : 87% en 1998 contre 83% entre 1992-1993 et un
enivrement plus fréquent (5 consommations et plus en une seule occasion): 41,9% en 1998
contre 38,7% entre 1992-1993. Ainsi le risque de présenter des problèmes liés à l’alcool
est en hausse au Québec chez les jeunes. En outre, les jeunes buveurs sont plus susceptibles de souffrir de détresse psychologique (CPLT, 2000). En ce qui concerne les drogues
illégales, les consommateurs réguliers ou occasionnels seraient estimés à 44,3% chez les
jeunes hommes (15-24 ans) et à 34,8% chez les jeunes femmes (Enquête sociale et de santé
de 1998,2001). D’autre part, 32% des jeunes âgés de 15 à 24 ans seraient des consommateurs actuels de drogues illicites, comparativement à 5% chez leurs aînés, et ces taux sont
jugés excessivement conservateurs vu la nature illégale de l’acte et la propension à sous-estimer la consommation lors des enquêtes (CPLT, 2000,14). L’arrivée de nouvelles
drogues telles que les drogues chimiques et les psychostimulants montre une popularité
croissante et ces drogues intéressent les jeunes étudiants et les jeunes travailleurs (CPLT,
2001). Ce ne sont donc pas uniquement les jeunes marginaux qui consomment mais les
nouveaux salariés avec un profil régulier qui frappent aux portes des entreprises. Les pratiques traditionnelles d’embauche et les tests anti-drogues axés sur le dépistage les élimineraient systématiquement. Tous ces éléments laissent penser que les employeurs devront
composer avec ces nouvelles réalités. Ces derniers (propriétaires et dirigeants d’entreprise,
cadres…) détiennent sans doute un pouvoir énorme sur les chances de réinsertion ou les
risques d’exclusion des nouveaux salariés. Les usagers des drogues n’ont pas forcément
développé un problème de dépendance; mais les outils à la disposition des cadres leur per-mettront-ils de faire les nuances qui s’imposent ?
Pourtant, l’accès à l’emploi demeure primordial pour envisager les sorties de la toxicomanie (Castel, 1998). En fait, le travail est peut-être la seule planche de salut de ces jeunes.
Le but de l’intégration ou de la réintégration socioprofessionnelle vise l’inscription effective des personnes toxicomanes dans un rôle de citoyen à part entière, rôle comportant des
responsabilités au sein de milieux qui favorisent l’établissement de liens sociaux (Boivin,
De Montigny, 2002). Le travail, tout comme l’absence de travail, continue ainsi d’occuper
une place centrale dans la vie des personnes. Il demeure un lieu privilégié de construction
identitaire à condition toutefois qu’on leur donne une chance d’avoir accès au travail.
La théorie des représentations sociales
Les représentations sociales jouent sur deux plans : celui des activités mentales, puis
selon une intégration des connaissances dans l’expérience (Moscovici, 1989). Elles se fondent sur les savoirs formels (l’éducation, la formation initiale et professionnelle) et expérientiels (les connaissances issues de la pratique), mais aussi sur les croyances, les courants
dominants, les préjugés. Les représentations sociales deviennent une connaissance socialement élaborée à partir du moment où celles-ci sont partagées par une communauté d’individus, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune
(Jodelet, 1984). Les représentations sociales agissent de ce fait comme des régulateurs
sociaux, car elles induisent des modes de fonctionnement, des règles de conduite, une
éthique, etc. Les représentations sociales se construisent dans un contexte temporel à la
fois diachronique et synchronique (l’histoire singulière et le temps présent). Elles sont le
résultat d’un arbitrage permanent entre des rationalités qui s’opposent parfois : une rationalité instrumentale (les buts de l’entreprise, les objectifs de production, les contraintes
structurelles); une rationalité sociale (les droits, les ententes, les contrats, les règles) et une
rationalité subjective (le rapport à soi, à son propre désir d’aider, de se protéger, etc.). En
somme, les représentations sociales sont une manière d’interpréter et de penser la réalité
quotidienne pour y agir.
Rappelons que l’objectif général de la recherche était de mieux comprendre les
logiques constitutives des représentations sociales des cadres dans leur diversité et d’énoncer des façons plus spécifiques d’intervenir dans l’intégration socioprofessionnelle des
toxicomanes. Plus précisément, ces objectifs ont agi comme guide méthodologique dans
toute la démarche. Il s’agissait de pouvoir comprendre et d’identifier les représentations
sociales portées vis-à-vis de quatre objets interreliés : l’intégration en emploi de candidats
ayant un profil teinté par une surconsommation d’alcool ou de drogues à certains moments
de leur vie; les exigences de l’entreprise; les principes et valeurs qui guident les cadres
dans leur processus décisionnel et les ressources dont ils auraient besoin pour permettre
que ces candidats aient une chance d’évoluer positivement dans l’entreprise. Il nous
importait également de ne pas seulement obtenir des résultats faisant part d’un discours
managérial (institutionnel, officiel, formel), mais d’avoir accès à des exemples de pratiques concrètes. Sur ce plan, notre recherche présente des limites car il ne nous a pas été
possible, avec cette méthodologie, de comparer systématiquement le discours sur les pratiques avec les pratiques réelles.
Des entrevues semi-dirigées ont été conduites auprès de vingt dirigeants : des chefs
d’entreprise et des cadres responsables de l’embauche du personnel provenant de grandes,
moyennes et petites entreprises. Les répondants ont été invités par téléphone à participer
de façon volontaire à cette recherche, et ont accordé un entretien d’une heure et demie en
face-à-face. Les milieux de travail ont été sélectionnés au hasard à partir des listes des
Chambres de commerce de Québec et Montréal (et des régions avoisinantes) et à partir des
répertoires d’entreprises, c’est-à-dire que nous retenions un nom d’entreprise sur dix.
Notre échantillon devait comprendre une diversité d’organisations provenant des secteurs
privé, public et para-public; le secteur d’activité devait être varié; et la taille des entreprises devait être prise en considération de façon à obtenir un plus large panorama de situations. Le matériel a été enregistré avec l’accord des participants et a été retranscrit intégralement. Les éléments de confidentialité et d’anonymat ont été assurés.
L’objectif méthodologique de la recherche visait à dégager le sens et la diversité de
sens, et non pas à obtenir des résultats probabilistes représentés par des pourcentages ou
des statistiques. La mise en relief du contenu des représentations sociales a commencé par
la catégorisation et le classement par thèmes de tous les éléments pertinents. (Ghiglione et
al., 1980). Une matrice comprenant deux types de catégories a été conçue et a servi de
grille d’analyse. En l’occurrence, deux catégories principales ont été retenues : celle comprenant les représentations en tant que telles (les explications, les visions, les points de vue,
etc.) et les pratiques concrètes (l’expérience réelle). La catégorisation a suivi l’exigence de
respecter la pertinence par rapport au sujet d’étude, de l’exhaustivité des thèmes qui émergent dans le cadre du corpus, puis de l’exclusivité des thèmes (comme on ne pouvait pas
utiliser le même fragment de discours dans plusieurs thèmes) et aussi celui de l’objectivité.
Cette approche thématique a facilité la mise en évidence des éléments qui décrivent la
représentation (Vergès, 2001). Tous les thèmes ont été formalisés dans des propositions
explicites et exhaustives d’une manière plus générale possible pour englober toutes les
nuances d’expression des sujets. Les thèmes ainsi décrits ont été codés de la sorte que le
lecteur puisse déduire sans difficultés le contenu de chaque thème (d’après le critère de
suggestibilité des codes). Nous avons trouvé parfois nécessaire l’utilisation des métaphores. Pour déterminer la fréquence in-site et inter-site des thèmes, nous avons identifié et
noté tous les entretiens ayant au moins une expression en relation avec le thème, en distinguant en même temps les incidents avec plusieurs affirmations du même thème dans le
cadre d’un seul entretien. Nous avons aussi identifié toutes les variations d’expression des
sujets pour nuancer et compléter la formalisation des thèmes. La visualisation des schèmes
socio-cognitifs les plus importants des représentations sociales étudiées a été possible
grâce à l’utilisation d’un diagramme causal générique (Huberman, Miles, 1991). Il a été
construit à partir de l’étude des relations causales entre les thèmes. Le diagramme inclut
également les informations suivantes : le nombre de relations causales entraînées par
chaque thème, le sens de ces relations, la fréquence des thèmes et les caractéristiques des
entreprises d’origine des répondants qui ont émis les thèmes (taille de l’entreprise, type de
propriété et secteur d’activité). L’analyse de ces données, effectuée en nous fondant sur le
concept de représentation sociale, a permis l’identification des processus représentationnels à l’origine des opinions et des actions des cadres.
Les résultats d’une recherche exploratoire comme celle-ci ne peuvent pas être généralisés, nous l’avons dit. Aussi, avons-nous préféré les regrouper sous forme de
propositions
indiquant une tendance (plutôt qu’une relation de cause à effet), reposant sur des hypothèses
qui pourraient être testées sur une plus grande échelle
[3], et avons-nous convenu de les illustrer à l’aide d’extraits d’entrevues jugés les plus représentatifs. Comme il sera loisible de le
constater, les répondants fondent leur jugement sur l’expérience de la question, en l’occurrence l’expérience qu’ils connaissent du problème en milieu de travail.
1re
proposition : La production et la productivité sont centrales
Cette première proposition montre une confrontation de deux représentations sociales :
celle de l’entreprise comme étant essentiellement un lieu de production et de productivité,
et de la toxicomanie comme étant l’issue d’un problème individuel. La représentation de
l’entreprise est fondée sur la centralité de la production et cette dernière suggère qu’elle ne
soit pas perturbée par des éléments à risque. La performance, la qualité, l’efficience, la
bonne marche de l’entreprise doivent être assurées. La chaîne de raisonnement qui se
dégage du diagramme causal, et la logique de représentations et d’action qui en découle, se
présentent comme suit : le travail est un lieu de production (de biens, de services); l’alcoolisme et les toxicomanies sont le problème de celui ou de celle qui le vit (l’individu, l’employé, le futur employé); la source du problème provient de raisons personnelles (héréditaires, psychologiques, socioculturelles); mais devient un problème pour l’entreprise
parce que l’individu apporte ce genre de problèmes au travail; c’est un risque supplémentaire à évaluer au niveau de l’embauche et un problème de gestion en cours d’emploi. En
conséquence, il est préférable de ne pas embaucher ce genre de candidats. Les représentations associées à cette vision sont constituées par ce type de propos qui s’avèrent les plus
représentatifs des entretiens :
Tu n’es pas là pour faire avancer la société, tu es là pour t’assurer d’avoir la meilleure
qualité possible de main-d’œuvre. (9B7)
Si on ne fait pas le job (la sélection, la discipline…), bien demain matin il n’y aura plus
de clients. Ça veut dire que tu n’es pas payé et moi, je ne suis pas payé. La personne qui
commence à être détraquée, qui n’est pas passionnée par ce qu’elle fait n’a pas sa
place ici. (5A7)
Les sources ou explications de la toxicomanie se détaillent selon ces représentations :
C’est un problème personnel
En général, je pense, que la source provient vraiment des problèmes personnels qui
sont transportés en milieu de travail. (3A4)
Tu amènes ça de toi. Tu l’as avec tes copains, ta famille, peu importe, tu amènes ça dans
l’entreprise. Ce n’est pas l’entreprise qui te le donne, c’est pas vrai. L’entreprise n’a rien
à voir dans le fait que ça s’installe dans ses murs. Ce n’est pas elle qui crée ça. (4A9)
C’est un problème qui vient de l’enfance et du milieu familial,
ou du milieu d’origine
Des jeunes qui n’ont pas eu une belle enfance, qui ont manqué d’affection, qui ont vécu
dans un milieu défavorisé avec des parents, même, qui en consommaient. Ça se perpétue
au niveau des enfants. (5B4)
C’est une dépendance
Souvent, ils ont une autre dépendance à régler : c’est peut-être une dépendance affective. (1B4)
C’est un problème de comportement et de contrôle
C’est quelqu’un qui ne se contrôle pas beaucoup. À un moment donné, il rencontre soit
une bouteille, soit une petite ligne, peu importe, la bouteille ou la petite ligne a le dessus. (4A4)
Comme le consommateur a un profil de manipulateur, les cadres doivent savoir reconnaître ce comportement. (9A3)
C’est un problème existentiel
Manifestement, ce sont des gens qui ne sont pas bien dans leur peau et qui, je dirais,
sont probablement, dans le fond d’eux-mêmes, conscients qu’ils se font du tort; qu’ils
font du tort à leur famille immédiate, leurs amis… Ça doit être lourd à porter… le sentiment de ne pas avoir les ressources personnelles pour s’en sortir. (7B3)
C’est une façon aussi d’améliorer leur sort, je pense qu’ils se voient mieux sous l’effet
de l’alcool. Ils ont l’impression de mieux s’exprimer, d’être moins gênés, plus à l’aise.
Pour eux, c’est peut-être une solution. (1A-9)
C’est une personne qui se pose des questions sur elle-même : qui suis-je ?… Est-ce que
je suis heureux ? Est-ce que je suis bien ? Il y a des temps morts dans sa vie, ça fait
qu’elle a tendance à se chercher elle-même. Tu augmentes tes problèmes. (5A5-6)
C’est une façon de fuir (l’évasion)
C’est une façon de se cacher là-dedans, d’oublier un peu ce qu’ils vivent. Il se fait un
espèce de mur entre leurs problèmes et eux. (1B3)
Ils ont besoin de cette béquille-là. (1B6)
Selon ce type de représentations, la toxicomanie est un problème pour l’entreprise et
représente un risque pour la productivité. Les conséquences sont largement commentées
par les cadres qui les constatent ainsi :
Par de l’absentéisme
Le téléphone sonne : « Ce matin, je ne peux pas rentrer, j’ai des problèmes avec mon
auto »; un peu plus tard : « c’est ma fille qui est malade, j’ai de gros problèmes de
peau… il faut que je prenne deux jours »… Ça nous prend du temps, comme gestionnaire de s’apercevoir que le problème de fond, c’est un problème de boisson. (1B3)
Par un problème de sécurité
C’est sûr qu’il faut que tous les employés aient toutes leurs capacités pour qu’ils soient
en mesure d’agir, s’il arrive quelque chose. On ne prendrait pas un risque de garder un
employé qui mettrait sa vie ou celle des autres en danger.(4B7-8)
Quelqu’un qui serait complètement désorganisé par son alcoolisme ou sa toxicomanie
devient un danger pour lui et pour les autres. C’est absolument intolérable et non
toléré dans notre organisation. (7B5)
Par une baisse de rendement, de performance
Quelqu’un d’accroché à l’alcool ou à la drogue, définitivement tu n’es pas capable
d’aller à 100% du côté performance parce que tu es déjà comme sur un effet de quelque
chose. (6B2)
Par une situation répétitive
Ça rechute, on recommence, ça rechute. Puis à un moment donné, malheureusement,
on constate qu’il faut retirer ces gens du travail carrément. Il n’y a pas d’améliorations
sur une longue période, les rechutes sont trop fréquentes. (2B2)
Par un problème supplémentaire sur le plan de la gestion : (réglementations,
jurisprudences, mesures disciplinaires, etc.)
Il faut être capable de démontrer qu’on a commencé à la gérer rapidement (la personne): qu’on l’a rencontrée, qu’on a discuté avec elle, qu’on a offert de l’aide. (1B14)
L’employé qui ne veut pas y aller, on va prendre la voie disciplinaire et on va éventuellement mettre fin à son emploi s’il ne réalise pas qu’il est en train de perdre son job.
(6A5)
Par une image négative de l’entreprise
Le supérieur immédiat, lui, n’apprécie pas de voir quelqu’un qui risque de contaminer… qui risque de créer des problématiques. Il faut penser que dans notre milieu à
nous… on est transparent. Ça viendrait qu’à se savoir… (2B7)
Ainsi, cette vision s’est construite à partir d’expériences vécues en cours d’emploi
auprès d’employés considérés comme des employés-problèmes. Selon une telle vision, l’entreprise n’est pas un lieu d’intégration sociale des toxicomanes. Une recherche plus approfondie nous révèlerait probablement que ces milieux de travail ne bénéficient pas de programmes d’aide ou d’entraide, ni même de la présence de groupes d’auto-support, qui ont
pourtant fait leurs preuves dans la réhabilitation ou la réintégration de personnes ayant eu
une expérience de toxicomanie (Maranda, Morissette, 2002b; Jauffret, 2000). En conséquence, les pratiques d’intégration en emploi sont quasi inexistantes et se réduisent le plus
souvent à des critères ou des tests d’élimination à l’embauche (entrevues, dossier médical).
La stratégie classique de sélection vise l’embauche du candidat idéal ou du candidat parfait. Dans cette perspective, la personne alcoolique ou toxicomane ayant eu une expérience
de vie où la souffrance a été présente et a pris cette forme, n’a pas avantage à ouvrir sur son
problème de consommation car elle court le risque d’être la cible d’exclusion (de discrimination) et de se voir ainsi refuser l’accès au milieu de travail. En somme, une personne toxicomane serait vue comme un employé-problème et une moins-value pour l’entreprise.
Cette position défavorable à l’embauche de toxicomanes est prédominante dans les
résultats, notamment par la fréquence et la cohérence des propos rapportés. Toutefois, une
deuxième représentation apparaît et mérite qu’elle soit mise en lumière. Cette position est
celle de cadres ayant pu se rendre compte d’une expérience d’aide ou d’entraide dans leur
milieu de travail ou dans leur entourage (réseaux d’entraide entre pairs).
2e proposition : Le travail et la vie privée sont en étroite relation
Cette deuxième vision s’appuie sur la reconnaissance d’interrelations existantes entre
la sphère privée (personnelle, familiale) et la sphère de travail. Selon ce point de vue, l’alcoolisme et les toxicomanies sont issus de problèmes relationnels entre l’individu et un
contexte. Le travail, étant un élément central dans la vie des personnes, occupe une place
prépondérante dans cette relation : nature du lien d’emploi, conditions de travail, rapports
de travail, etc. La chaîne de raisonnement est la suivante : le travail est un lieu de production; l’alcoolisme et les toxicomanies sont à la fois un problème personnel et reliés au
contexte de vie. Le travail étant un élément important de la vie des personnes, il y a des
interrelations entre les sphères privées et le travail. Les conditions de travail influencent
l’état de santé : surcharge, styles de gestion, communications difficiles, conditions de travail, stress. La gestion des entreprises doit en tenir compte, dans la sélection et dans l’embauche aussi. Selon cette vision, la représentation des cadres de l’alcoolisme et des toxicomanies est la suivante.
C’est un problème humain
Ce sont des gens qui se retrouvent en situation de travail en contact avec d’autres
humains. À un moment donné, face à une problématique, la réaction est de consommer.
(8A4)
C’est un déséquilibre
Tout est interrelié, finalement. Quand on est en déséquilibre à un endroit, souvent on
est en déséquilibre à un autre. C’est le principe des vases communicants. C’est un
cercle vicieux. (8B2)
Les gens dont leur poste est aboli ou des gens qui ont été déplacés sans qu’ils l’aient
choisi, je peux comprendre que ces gens vivent des déséquilibres; ils ont des deuils à
faire. S’ils sont mal soutenus, ils peuvent « sombrer »… (8B2-3)
C’est un problème d’inégalité
Moins les gens possèdent des outils pour se sortir de situations difficiles (éducation,
scolarité, expérience…), plus ils sont stressés parce qu’ils n’ont pas de contrôle sur
leur avenir. Ils sont peut-être portés à aller vers ça. (7A12)
Le stress, la surcharge, l’organisation du travail jouent
C’est une façon de réagir au stress, aux exigences de la vie. Le travail peut contribuer
à accentuer les choses. Il peut amoindrir ou réduire cette douleur existentielle. (10B2)
Comme toutes les organisations, dans les dernières années, on a procédé à des coupures. Ceci a provoqué des charges supplémentaires. Il y a des cadres qui se brûlent
littéralement là-dedans; ça crée une pression énorme. On n’a pas rééquipé ces personnes~là. (10B9)
On a beaucoup de gens qui sont fatigués, stressés, épuisés. On a implanté des nouveaux
systèmes (technologiques) et nos clients sont plus difficiles, agressifs avec ça. (5B11)
Les styles de gestion y sont pour quelque chose aussi
Le milieu peut exacerber certaines tendances. Si vous avez un style de gestion qui provoque des communications difficiles ou agressantes, ça se peut que ça exacerbe des
tendances à se réfugier dans l’alcool ou la drogue, parce qu’on n’est plus capable de
faire face à ce qui se passe, c’est trop dur. (10B8)
C’est un problème de culture de travail également
Ceux qui ont plus d’occasions sont plus sujets à développer le problème : les gens qui
ont des dîners d’affaires, l’apéro, le vin, on reçoit les clients… Avant, ce n’était que les
hommes, après le travail, qui allaient prendre une bière, je pense que maintenant ça
change. (4B5-6)
En conséquence, la toxicomanie est un problème, pour l’entreprise, dont il faut tenir
compte par :
De la vigilance
On a l’obligation de rendre compte de nos gestes, de nos actes. Quand tu fais un exercice comme celui-là (sélection, dotation), l’examen de dossier, tu le pousses à fond
pour trouver des voies de solution pour l’organisation qui soient justes, équitables.
(8A12)
Une gestion plus personnalisée
On établit une relation de confiance au départ avec l’employé. Je lui dis que je suis
consciente aussi de certaines limites. Je lui dis ce que je veux, ce que je ne veux pas,
maintenant c’est à lui de s’intégrer là-dedans et de faire ses efforts. (1A20)
Je ne dis pas que le cadre doit se transformer en thérapeute… Il faut qu’il soit capable
de détecter les problèmes, qu’il ait du leadership pour mobiliser son monde. Il faut
aussi qu’il connaisse les gens avec lesquels il travaille. Qu’il puisse les soutenir, les
évaluer et il faut qu’il soit exigeant aussi. (2B15)
Souvent, l’échec avec la réinsertion est causée par les supérieurs immédiats. C’est
aussi bête que ça : par ignorance, par une mauvaise préparation, des préjugés, peu
importe. En tant que responsable, il faut que tu ailles chercher les moyens, les ressources, qui vont faciliter ce travail-là. Il y a toute une éducation à faire. (10B13)
De nouveaux modes d’évaluation de compétence
J’embauche quelqu’un qui a une compétence, qui apporte une corde de plus à notre arc,
malgré le fait qu’il ait un problème d’alcool ou peu importe. J’engage une compétence.
C’est sûr, il faut que tu essaies d’évaluer d’abord ses compétences professionnelles. (7A15)
Je pense vraiment qu’il faut, dans les processus d’embauche, qu’il y ait une évaluation
psychologique plus poussée. La personne qui a surmonté ce type de difficultés-là, c’est
un plus. (10B11)
Le respect des lois et des droits
La personne a des droits. On a évolué dans nos façons de voir. Sous réserve de certains
contrôles, certaines vérifications, si un organisme nous approche et qu’on a besoin de
la personne… on aurait une ouverture à ça. (8A16)
Selon ce raisonnement, qui s’apparente à la catégorisation de l’inadéquation employé-travail-problème, la gestion des entreprises doit tenir compte de la complexité des
influences réciproques du travail et de la vie privée dans ses modes de gestion, jusque dans
l’embauche du personnel : i.e. dans la sélection, dans l’encadrement, dans le suivi par l’investissement dans des ressources (e.g. PAE, réseau d’entraide). Selon cette vision, l’entreprise devrait être plus ouverte à un partage de responsabilités sociales et à l’exploration de
nouveaux modes d’évaluation des candidats axés sur l’expérience humaine. Cette représentation suggère qu’une personne qui a surmonté ce type de problèmes (ou qui tente de les
surmonter) a développé des compétences humaines, compétences mal reconnues cependant. Cette position demeure toutefois fragile; les cadres étant pris entre leur désir de poser
un geste social et les exigences de la production sur le plan de la rentabilité (profitabilité)
et de la qualité de la production (incluant la sécurité et la qualité des rapports de travail).
Une certaine ouverture face à l’embauche des toxicomanes est alors envisagée. Une personne ayant une expérience de toxicomanie pourrait être considérée comme une plus-value, sous certaines conditions qu’il resterait à établir.
À la suite de ces résultats, d’autres dimensions sont à considérer dans notre étude qu’il
sera intéressant de vérifier systématiquement lors de notre prochaine recherche. Deux sous-groupes d’entreprises représentent des positions différentes autour du même principe organisateur et fonctionnel : en effet, il existerait un écart important entre les grandes organisations syndiquées (ayant déjà des programmes d’aide et de soutien et/ou un réseau d’entraide)
et les petites entreprises non syndiquées réfractaires à l’idée d’attribuer des ressources à ce
niveau. Par ailleurs, la formation des cadres semble avoir des incidences appréciables sur la
philosophie d’embauche, de même que le genre des cadres (hommes-femmes).
En effet, la taille des entreprises a une incidence importante. Les grandes entreprises
ont plus de possibilités financières d’investir dans des services spécialisés d’aide aux
employés en difficulté, et l’ont fait sur une large échelle ces dernières décennies. Les
grandes organisations ont intégré une série d’activités qui relevaient, il y a peu de temps,
de la fonction des familles, des communautés et des autres groupes sociaux (Roman,
Blum, 1999). En conséquence, l’impact économique, social et écologique de l’activité de
ces entreprises sur leur environnement est plus important que dans le cas des PME. La responsabilité est ainsi proportionnelle à cet impact. Des recherches ont mis en relief depuis
les années 1950 la responsabilité sociale des grandes entreprises (Carroll, 1999). Certaines
études ont même révélé une relation entre cette dimension et leur performance économique (Roman et al., 1999). Un courant d’opinion impressionnant a été constitué en
conséquence au profit d’une plus grande responsabilisation sociale des entreprises (Frooman, 1997; Hoffman, 1999). À la suite de cette pression, les grandes entreprises ont de
plus en plus eu tendance à s’impliquer dans des projets à caractère social. Un aspect important de ces activités est la constitution sur place de services pour les salariés, notamment
ceux aux prises avec l’alcoolisme ou la toxicomanie (Rhéaume, 1993). Toutes ces nouvelles pratiques ont pu jouer un rôle important dans la différenciation des représentations
sociales des cadres des grandes entreprises.
Le deuxième point à approfondir concerne la formation des cadres. Selon nos répondants, la très grande majorité d’entre eux détiennent une formation en administration et en
relations industrielles. Ces derniers seraient défavorables à l’embauche de ces personnes.
Quelques-uns proviennent du secteur des sciences humaines et sociales (psychologie,
orientation et counseling) et se montrent plus ouverts et réceptifs à l’embauche de toxicomanes réhabilités, moyennant certaines conditions cependant. Plusieurs études américaines
ont mentionné le rôle de la formation dans la constitution des attitudes et des représentations
(beliefs) (Sullivan, Johns, 2002; Dufranne, Cleeremans, 1999). Les institutions d’enseignement diffusent implicitement certaines valeurs et représentations en fonction de la tradition
ou de leur engagement politique ou social (Andersen, 1999; Kinloch, Mohan, 1998;
Baillargeon, 2000). Les enseignants dans les sciences sociales, les arts et l’éducation ont
ainsi plus tendance à montrer des convictions politiques de gauche que les enseignants dans
les sciences naturelles, du génie et de l’administration (Nakhaie, Brym, 1999). L’ouvrage de
Boltanski et de Chiapello (1999) sur le nouvel esprit du capitalisme montre, entre autres,
comment la littérature managériale n’enseigne pas seulement les procédés techniques de la
gestion, mais propose également des formes de mobilisation des cadres et des préceptes
idéologiques pour leur activité axés sur la mobilité, l’adaptation et la performance. Cette
incursion de l’idéologie dans la formation pourrait expliquer la différence d’opinions sur
l’intégration (ou la non-intégration) des alcooliques et des toxicomanes remarquée entre les
cadres ayant une formation économique etceux ayant une formation non-économique.
Certaines études suggèrent (Kauffman, Silver, Poulin, 1997) des différences essentielles de perception de la problématique de surconsommation des drogues en fonction du
genre des individus. La recension des écrits sur ce point indique que les femmes sont plus
enclines à avoir des attitudes dites négatives envers l’abus de drogues (Spigner, Hawkins,
Loren, 1993) et seraient plus sensibles aux risques liés à la surconsommation (Gary, Berry,
1985). D’un autre côté, l’orientation vers une responsabilité sociale corporative est plus
accentuée chez les femmes que chez les hommes (Brian, Burton, Harvey, 1999). Nos résultats incitent à penser que les femmes se montreraient plus ouvertes à l’intégration des personnes ayant connu une expérience de vie teintée par ces problématiques, mais leurs motivations restent à être étudiées.
En somme, des améliorations dans l’intégration au travail des toxicomanes pourraient
être anticipées si l’on arrivait à mieux documenter la capacité des cadres à comprendre la
souffrance et à évaluer plus justement l’expérience humaine issue de la confrontation du
sujet aux prises avec des réalités pénibles : interpersonnelles, familiales, structurelles,
sociales. En quelques mots, la souffrance est définie, en psychodynamique du travail
(Dejours, 2000) comme un espace de lutte entre le bien-être et la maladie, source des
actions et défenses mises en place pour faire face à la réalité. L’alcool ou les drogues
constituent, selon cette approche, de puissants mécanismes défensifs utilisés pour se protéger contre des contextes souffrants ou pathogènes. Cette position, à laquelle nous nous
associons, supposerait, pour les sciences du management et du counseling et de l’orientation, à titre d’exemple, des perspectives nouvelles et le développement d’outils visant une
meilleure reconnaissance de l’expérience humaine, et une évaluation plus juste des compétences qui sont développées dans l’expérience de la sortie de la toxicomanie (Castel,
1998), c’est-à-dire lors de la réorganisation du mode de vie sans le recours aux drogues.
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[*]
Université Laval (Québec).
[**]
Université Laval (Québec).
[***]
Centre de réadaptation Ubald Villeneuve.
[1]
Les programmes d’aide aux employés (PAE) sont largement utilisés en Amérique du Nord au sein des grandes
entreprises. Initiée par la direction des ressources humaines, l’aide professionnelle est dispensée par des psychologues, des travailleurs sociaux, des conseillers d’orientation, des médecins, des infirmières, etc.
[2]
Voir :
http :// www2. lexum. umontreal. ca/ commun/ show_doc. cfm ? d…/ qctdp275. html&critere= Lapoint
[3]
C’est ce que nous nous appliquons à faire présentement auprès de cinquante répondants supplémentaires,
grâce au Gouvernement du Québec qui a décidé de subventionner cette recherche (SR-4592).