2003
Déviance et Société
Enjeux de conventionnalité et consommation gérée de drogues dures
Marc-Henry Soulet
[*]
Université de Fribourg Département « Travail social et politiques sociales » Route des Bonnesfontaines 11 CH-1700 Fribourg
La nécessité et l’urgence de faire face au problème de la toxicodépendance ont suscité
le développement d’une large palette d’offres institutionnelles, dont au premier chef les
programmes de substitution, visant à diminuer des problèmes liés à la consommation de
produits illégaux, à traiter la dépendance et, si possible, à accompagner les consommateurs
dépendants vers l’abstinence. Toutefois, une partie non négligeable, mais difficilement
chiffrable, des personnes en traitement à la méthadone continue à consommer régulièrement des produits tels l’héroïne, la cocaïne, les benzodiazépines et l’alcool. Ces poursuites
de consommation ne mettent cependant pas en question la satisfaction quasi unanime à
l’égard de ces traitements de substitution : meilleure santé, diminution des délits, inscription dans un cadre structurant… D’une certaine façon, malgré une forte tentation d’y voir
des formes de rechutes, force est de constater que ces pratiques ne semblent pas nécessairement problématiques, ni socialement, ni individuellement. À cette population, s’ajoutent
toutes les personnes qui consomment des drogues dures de façon occasionnelle ou récréative parallèlement à une inscription conventionnelle dans la vie professionnelle et sociale.
Ces consommateurs intégrés gèrent eux aussi leur consommation, puisqu’ils la rendent
compatible avec d’autres engagements ordinaires. Il n’est pas facile de chiffrer la population qui contrôle son usage de produits illicites, que ce soit avec ou sans traitement de sub-stitution. On peut toutefois supposer que la proportion est significative comme l’ont montré certaines recherches
[1].
Ces constats invitent à chercher à comprendre la manière dont certaines personnes,
après des périodes de consommation incontrôlée, parviennent à une gestion de drogues
dures en développant un usage qui n’est apparemment plus problématique. Un tel objectif
présuppose de considérer la consommation continue non problématique comme phénomène ordinaire, sans toutefois se vouloir apologie ni même caution d’une telle pratique,
pour appréhender les modalités de gestion de la consommation d’héroïne et/ou de cocaïne
et en dégager les logiques sous-jacentes. Il s’agit alors, dans un premier temps, pour comprendre la gestion de la consommation de drogues dures, d’identifier les modalités
déployées pour ce faire puis de caractériser la structure générique des systèmes concrets de
gestion. Dans un second temps, il convient de penser la gestion de la consommation de
drogues dures dans son économie générale en s’attachant à en dégager les conditions tant
de possibilité que de félicité.
Mais au préalable, il importe de se pencher sur l’idée même de gestion de la consommation. Si celle-ci tend de plus en plus à être pratiquement admise, elle est toujours conçue
comme exceptionnelle (même pour les consommateurs récréatifs) et précaire. La gestion
ne serait donc jamais totalement acquise, jamais totalement stabilisée et la consommation
continue serait un dérapage, une déviation, par rapport à l’idéal qu’est l’abstinence. Or, si
l’on veut comprendre ce que gérer veut dire en ce domaine, probablement faut-il préalablement admettre la plausibilité de la gestion dans toute sa complexité malgré ses dimensions, parfois, précaires et imparfaites
[2].
Tout d’abord, loin d’être totale ou de ne pas être, loin d’être unique dans son essence et
dans ses modalités, la gestion est plurielle. Il existe toute une gamme de formes de gestion,
allant de la plus incertaine à la plus assurée, allant d’une gestion de transition, ascendante
ou descendante, à une gestion installée, allant d’une zone minimale de gestion à une zone
optimale de gestion. Cette pluralité des formes de gestion conduit d’ailleurs à préférer le
terme de système gestionnaire à celui de gestion, pour mieux rendre compte du fait qu’il
s’agit d’un construit articulant des registres et des compétences variées, différemment
agencés dans chacun des systèmes concrets de gestion.
Ensuite, le caractère problématique de la gestion de la consommation n’est pas en soi
une relativisation de cette dernière. Elle en est une des conditions de possibilité essentielle.
Ce n’est que parce que la consommation est problématique, l’est devenue et le demeure, que
la consommation peut être gérée. La gestion n’est pas une situation facile, elle repose sur la
reconnaissance renouvelée du danger potentiel, social, sanitaire et légal, que fait encourir la
consommation. Pour exister, elle suppose un monitoringpermanent, un travail sur soi continuel, une conscience entretenue de ce que l’on fait. En d’autres termes, la gestion ne repose
pas sur un contrat à long terme. Au contraire, elle est continuellement renégociée par le
consommateur dans son rapport au produit et dans son mode de vie. Paradoxalement, la fragilité de la gestion, qu’elle soit perpétuellement en jeu, constitue sa force relative.
Par ailleurs, il est communément admis que le manque, surtout d’héroïne, constitue un
insupportable; il est impossible de gérer le manque car il mobilise des paramètres éminemment physiologiques. A contrario, les consommateurs gestionnaires renvoient une
autre vision du manque, l’image de quelque chose d’acceptable, même si cela est difficile,
de quelque chose qu’il est tout à fait possible d’assumer pour garder, par exemple, une
logique de plaisir, de quelque chose qui fait partie du cycle, aux antipodes du manque irrépressible. En ce sens, la gestion du manque constitue un des ressorts nodaux de tout système gestionnaire.
Il est également avancé que la capacité à gérer est influencée par les modes d’ingestion
et les produits utilisés. L’héroïne est considérée en général comme un produit dont la
consommation est impossible à contrôler. La cocaïne serait plus facilement gérable grâce à
ses caractéristiques pharmacologiques permettant une meilleure tolérance ainsi qu’une
faible présence de symptômes en situation de manque. Pourtant, là encore, il convient de
relativiser ces jugements. Le contrôle de la consommation d’héroïne est possible grâce à la
méthadone qui sature les récepteurs. Cette protection « automatique » ne fonctionne pas en
ce qui concerne la cocaïne dont la consommation reste en conséquence plus difficile à gérer
pour les polyconsommateurs, impossible même selon les dires des toxicomanes experts.
Enfin, il importe de concevoir, tout à la fois, que la gestion concerne, de manière indifférenciée, différentes populations entretenant des rapports diversifiés à l’égard de leur
consommation et qu’elle ne paraît cependant pas présenter de différenciations typiques,
variables d’une population à l’autre, dans ses modalités d’expression. Bien évidemment,
chacun des registres analytiques mobilisés est supporté par des compétences, des habiletés, des savoir-faire différents en nature et en intensité, variables aussi selon les populations considérées, mais ces dernières variations ne semblent être suffisamment prégnantes
pour justifier une profonde discrimination analytique de ce qu’est gérer sa consommation
de drogues dures.
La logique d’enquête
Cet article s’appuie sur les résultats d’une enquête par questionnaires et par entretiens
approfondis auprès de deux populations distinctes, la première maintenant une consommation de drogues dures dans le cadre d’un traitement de substitution à la méthadone, et la
seconde développant une consommation récréative ou occasionnelle parallèlement à une
inscription conventionnelle dans la vie sociale
[3].
Cette enquête s’est fortement appuyée sur une logique inductive inspirée de la grounded theory, notamment développée par Anselm Strauss (Glaser, Strauss, 1967; Strauss,
Corbin, 1990). En cherchant à découvrir les procédures factuelles et symboliques rendant
possible une consommation non problématique de drogues dures, l’accent était porté sur
les consommateurs eux-mêmes et sur leurs logiques d’action, concrètement et significativement développées. En s’appuyant sur l’idée directrice, présente dès l’origine de cette
recherche, selon laquelle la réponse à la question de la gestion de la consommation était à
rechercher dans le sens et la place que les consommateurs donnaient à leur consommation
dans l’ensemble de leur vie, il devenait évident que le modèle explicatif sur lequel allait
déboucher cette recherche ne pouvait être élaboré qu’à partir d’une mise en vue de cette
pratique symbolique, et non préalablement à elle. En d’autres termes, elle ne pouvait que
s’enraciner dans le sens que les acteurs donnaient à leur pratique. Pour comprendre comment certains consommateurs s’arrangeaient pour contrôler et modérer leur usage, il
convenait de partir du point de vue indigène, du sens que l’expérience de la consommation
pouvait avoir dans le contexte de la vie des consommateurs.
Au cours des étapes initiales de la recherche, des entretiens individuels ont visé à récolter un maximum d’information sur les modes de vie. Dix personnes pour chaque groupe,
consommateurs cachés et consommateurs en traitement de méthadone, ont été choisies en
fonction de la diversité, notamment des caractéristiques socio-démographiques et, pour les
seconds, du type de programme de méthadone suivi. Par leur forme, ouverte à semi-diri-gée, les entretiens ont laissé un maximum de place pour dégager les informations concernant les conduites, les appartenances, les « bonnes raisons », les éléments identitaires et les
rapports avec les réseaux institutionnels. L’analyse comparative et continue des informations
récoltées a ainsi fourni de premiers éléments visant :
- à inférer les logiques mais aussi à rendre visibles les limites du fonctionnement de
chaque groupe (pratiques, connaissances et représentations, contradictions, éventail de
choix...);
- à saisir la manière dont les contacts se font avec les autres mondes sociaux significatifs
que sont le réseau professionnel, les assurances sociales, la famille et les connaissances,
le milieu de travail (fréquence et genre de contacts, prestations demandées et reçues...);
- à dégager les caractéristiques et les éléments constitutifs de gestions réussies (connaissances des produits et accès à ceux-ci, modes de consommation, significations de la
consommation...).
En fonction des hypothèses formulées a été organisée une deuxième série d’entretiens
individuels. Dix personnes de chaque groupe ont à nouveau été choisies sur la base de critères réajustés selon la logique de l’échantillonnage théorique. Ces critères visaient, d’une
part, à approfondir les éléments et les processus constituant les gestions réussies et, d’autre
part, à cibler les difficultés des personnes qui semblaient particulièrement vulnérables
quant à leur manière de gérer leur consommation.
L’auto-définition a constitué le critère d’identification de la gestion du produit illégal.
Toutefois, afin de prendre en considération des situations stables, cette pratique consommatoire auto-définie comme non problématique avait dû durer au minimum une année.
- Le premier groupe comprenait des personnes suivant un programme de substitution
(méthadone) depuis au moins trois ans (distanciation d’une consommation incontrôlée)
et qui, selon les tests de contrôle, consommaient de l’héroïne et/ou de la cocaïne. Afin
d’exclure la présence de prises isolées, seules les personnes pour lesquelles la moitié au
moins des tests de l’année précédente avaient été positifs à l’un ou l’autre de ces produits
ont été retenues. Ainsi, leur consommation de produits illégaux, en raison même de sa
fréquence, devait logiquement faire partie intégrante de leur mode de vie. Toutes les
formes de programme de méthadone en vigueur, celles pratiquées dans les services spécialisés comme les prescriptions/distributions par des médecins et/ou des pharmaciens
ont été prises en compte. Enfin, dans le but d’intégrer les divers modes de vie à leur
contexte cantonal, les participants potentiels ont été recrutés dans plusieurs cantons
romands (Fribourg, Vaud et Neuchâtel). Pour accéder à cette première population, ont
été choisies une clinique « classique » de distribution de méthadone, une clinique qui
inclut un traitement dit « de gestion » avec des personnes qui continuent à consommer et
la filière des médecins privés. Il a été demandé aux institutions et aux professionnels
contactés de remettre un formulaire aux personnes correspondant aux critères de définition de la population et avec lesquelles ils étaient en contact. Les personnes intéressées à
la réalisation d’un entretien se sont ensuite directement manifestées par le biais d’un
coupon-réponse, et ce afin de préserver l’anonymat complet des personnes enquêtées.
- Le deuxième groupe rassemblait des personnes considérant leur consommation de produits illégaux comme récréationnelle depuis au moins une année. Puisque ces personnes, comme celles du premier groupe, avaient connu une consommation préalable
incontrôlée, l’auto-définition devait être, au moins en partie, fondée. Leurs rapports
avec le produit devaient constituer une ligne biographique marginale dans leur mode de
vie. La difficulté résidait dans l’identification de ces consommateurs. Si certains
avaient probablement connu diverses institutions pour avoir pris contact avec elles ou
pour y avoir séjourné pendant les périodes de reprise de la maîtrise de leur consommation, d’autres pouvaient avoir suivi d’autres voies comme, par exemple, l’autorémission. Pour cette population, la question nodale était celle de son repérage. Plusieurs
stratégies ont été développées : l’usage des réseaux connus grâce à des recherches précédentes ou en cours, l’application de la technique de la boule de neige, l’utilisation
d’interlocuteurs privilégiés, le contact avec des organisations d’auto-soutien de
consommateurs de drogue ainsi qu’avec des centres ouverts, l’approche d’anciens
clients ou patients d’institutions et la publication d’annonces dans la presse.
De surcroît, ces entretiens individuels ont été doublés du recours à la consultation de
quelques consommateurs occasionnels ex-toxicodépendants en entretien de groupe qui
visait à vérifier et à étendre les réflexions sur les orientations, théoriques et méthodologiques de la démarche. Il s’agissait concrètement dans un premier temps d’aborder quatre
aspects : la pertinence de la démarche, les thèmes à discuter, les moyens pour choisir les
personnes à interviewer et les modalités de l’interview. Lors d’une deuxième phase en fin
de recherche, ce groupe d’experts consommateurs ex-toxicomanes a été de nouveau sollicité afin de tester la vraisemblance des résultats et identifier des pistes d’adéquation des
offres institutionnelles en liaison aux résultats obtenus. Une telle logique répondait à l’idée
selon laquelle l’explication produite, tout en répondant à des critères internes de scientificité, était d’autant plus convaincante qu’elle correspondait à l’expérience des acteurs
concernés. Sans aucunement faire écho à l’idéologie des acteurs, elle devait pouvoir rendre
compte de manière significative de l’expérience des toxicomanes gestionnaires de façon
telle que, dans une certaine mesure, ceux-ci pouvaient s’y reconnaître.
Les caractéristiques des deux populations gestionnaires
Hormis un ou deux points, ces deux populations suivent des tendances semblables;
parfois seulement des accentuations sont plus marquées pour l’une ou pour l’autre. Trois
caractères les différencient cependant. Le premier prend la forme d’une tautologie : la
population en traitement de méthadone est plus repérée par les institutions médicales,
sociales et judiciaires; la population cachée est, par définition, moins visible. Le second
renvoie à la meilleure intégration, quelle que soit la variable retenue, de la population
cachée, même si celle-ci semble souvent fragile et incertaine. Le troisième marque des
formes différentes de consommation, dans les produits notamment avec un moindre usage
d’héroïne pour la population cachée et un rapport plus choisi et plus récréatif à la consommation de drogues dures.
La population des consommateurs avec traitement parallèle de méthadone présente les
caractéristiques générales suivantes :
- Un groupe expérimenté qui consomme, ayant des contacts substantiels avec le système
judiciaire (la quasi-totalité pour consommation, aggravée pour quelques-uns par un
motif de trafic, de vol ou d’agression) et des contacts plus que substantiels avec le
réseau professionnel (la moitié du groupe a connu, outre un traitement de substitution,
des thérapies institutionnelles);
- Un groupe largement dépendant du système de protection sociale;
- Un groupe qui prend la méthadone dans les services spécialisés : la majorité la prend
auprès d’un centre spécialisé (médico-psycho-social) situé dans la ville de résidence.
La population cachée se distingue essentiellement par le fait qu’elle constitue :
- un groupe entretenant une certaine distance par rapport au milieu de la drogue : il n’y a
pas d’alliance ni de reconnaissance avec le monde toxicomane. La consommation
semble récréative pour la plupart et occasionnelle chez certains;
- un groupe plutôt orienté vers un style de vie alternatif : en général les personnes rencontrées pourraient être définies comme connaissant une certaine « marginalité »,
légère et acceptée, parfois même recherchée.
- un groupe à intégration sociale assez forte avec une stabilité affective, une activité professionnelle, des ressources indépendantes, même si elles sont faibles, et une quasi-absence de repérage institutionnel.
Le tableau comparatif (tableau I) résume le profil général des consommateurs gestionnaires rencontrés selon les deux populations distinguées par cette recherche.
L’examen des modes de vie des consommateurs enquêtés révèle une absence de traits
communs significatifs entre ceux-ci. Bien sûr quelques conduites et quelques règles de
consommation sont similaires, mais, nonobstant celles-ci, se dégage une grande hétérogénéité. Il est difficile d’identifier des styles de vie communs, des traits d’identités marquants. La drogue, en tant que ligne biographique, occupe concrètement une place variable
et affecte différemment le mode de vie global des consommateurs gestionnaires. Le seul
aspect qui les réunisse, la consommation de drogue, présente des caractéristiques si dissemblables et semble avoir tellement peu d’incidence sur les modes de vie que, seul,
émerge l’éclatement des pratiques.
Les modalités de gestion
Ce constat conduit à se poser la question de ce qui spécifie et identifie les pratiques de
gestion. Trois ensembles, complémentaires, de modalités de gestion peuvent en fait être
identifiés.
Des modalités pratiques
La consommation de drogues dures renvoie à une conduite à risque tant au plan sanitaire, social, judiciaire que financier. Aussi le consommateur gestionnaire doit-il, pour perpétuer une telle forme de consommation, développer une série de conduites pratiques pour
limiter au maximum les conséquences de sa consommation maintenue. Il met ainsi en
place (souvent de façon implicite) une série de règles de consommation et essaie de les
suivre scrupuleusement. Ces règles constituent des limites évidentes à ne pas franchir et
définissent de manière non équivoque le rapport individu/produit. Elles visent ainsi :
- à maîtriser les préalables de la consommation : organiser les priorités, savoir s’approvisionner chercher la qualité, gérer les occasions…;
- à réglementer les conditions de consommation : choisir les produits en fonction des
effets recherchés, savoir utiliser, être discret, contrôler la quantité…;
- à éviter les conséquences négatives de la consommation : gérer le manque, résister à
l’escalade…
Toutefois, il convient d’apporter un bémol à l’égard de ces modalités pratiques de gestion pour éviter une mésinterprétation : ce que mettent en œuvre les consommateurs gestionnaires pour cadrer leur consommation, ce ne sont pas à proprement parler des routines,
ces actions régulières quasi automatiques, ces moyens d’ordonnancer de façon stabilisée
des interactions entre les hommes et leur environnement humain et matériel. En effet, les
aspects non réfléchis de la cognition présents dans la routine doivent y faire renoncer. Il est
en effet difficile de jouer de l’opposition novice/expert en attribuant aux uns l’obligation de
suivre scrupuleusement des instructions fortement réglementées et aux autres la capacité
d’agir selon des abrégés d’expérience les dispensant de toute planification ou délibération et
leur permettant une économie d’effort cognitif et physique, car les consommateurs gestionnaires sont des quasi-professionnels. Ils ont dû acquérir ou se forger des compétences pointues fortement enracinées en eux. En ce sens, ces consommateurs seraient beaucoup plus
proches de la figure de l’expert que de celle du novice. Mais jamais leurs conduites ne peuvent advenir au statut de routines parce que celles-ci ont justement pour rôle de déproblématiser l’interaction entre l’homme et son environnement, ici l’homme et la drogue. La
mécanicité des routines ne saurait refléter le sens profond des conduites de gestion car la
base de la gestion est justement la prise de conscience et la reconnaissance continuelle du
caractère problématique de la consommation de drogues dures.
Des modalités-cadre
L’hétérogénéité des modes de vie et des pratiques de consommation précédemment
pointée ne constitue pas un obstacle à la compréhension de la gestion; au contraire elle en
forme même l’analyseur puisqu’elle révèle l’existence de différents cadres appropriés à la
consommation en dehors desquels celle-ci perd sa raison d’être. L’usage géré de drogue est
ainsi une pratique circonscrite et délimitée, ancrée dans un rituel, au sens de conditions
spécifiques nécessaires à la consommation. Ces conditions stimulent les habitudes incorporées par les acteurs, réveillent les significations et les émotions qui y sont associées. Les
rituels mis en place peuvent être différents d’un consommateur à l’autre, ce qu’ils ont en
commun réside dans leur qualité encadrante et productrice de sens : pour les uns, la
consommation est liée à la fête, à la nuit, aux copains, à l’alcool, aux discussions. Pour
d’autres, le cadre de la consommation est la tranquillité, la solitude ou à la limite la présence d’un ou deux copains très proches, la musique appropriée, un certain confort et une
large plage de temps devant soi. Mais à chaque fois, la ritualisation de la consommation et
l’inscription de celle-ci dans des modalités-cadre propices participent à la production
d’une distance avec le produit, à ne plus faire de la consommation un simple rapport biochimique entre la drogue et le corps. Ainsi, par la réitération formelle d’un processus encadrant la consommation, s’opère une appropriation de l’usage des drogues, dans le rapport
à celles-ci dans le temps et dans l’espace, et, corollaire de celle-ci, se crée un climat de
confiance propice à la sécurisation de la pratique.
Des modalités symboliques
La gestion est plus qu’une série de techniques mises en place pour diminuer les conséquences d’une pratique socialement et physiquement dangereuse. Gérer ce n’est pas seulement faire attention à la quantité ou à la qualité du produit. Gérer caractérise un mode de
vie spécifique dans lequel la consommation occupe une place sensée. Gérer sa consommation revient alors à dégager une logique d’action fournissant un principe unificateur
capable de produire une unité de sens à l’intérieur du mode de vie. Pour les consommateurs
gestionnaires, il y a en effet, en même temps qu’une réconciliation avec les attentes liées à
des rôles ordinaires, la nécessité de faire place à la prolongation d’une consommation raisonnable de drogues dures. Il leur appartient alors de définir les limites de la consommation, limites maximales pour qu’elle ne devienne pas excès, limites minimales pour que
l’objectif poursuivi par le maintien d’une consommation puisse être atteint. Mais surtout,
il leur incombe de donner une place significative à cette consommation au sein de leur
existence et cette production symbolique est probablement plus importante que celle de la
fixation des seuils qui, en fait, en découle. Mais les rituels et le sens de la consommation
étant une production en grande partie personnelle, ils sont intrinsèquement fragiles, ce qui
explique pourquoi la consommation gérée est continuellement soumise au risque de sortir
du cadre et de devenir problématique. Pour cette raison, la consommation gérée n’est
jamais une pratique définitivement acquise, elle est au contraire soumise à des risques
continuels dont les consommateurs semblent d’ailleurs être tout à fait conscients. La fragilité du système gestionnaire mis en place par les consommateurs étudiés, son statut d’équilibre quasi-stationnaire, les contraint ainsi à exercer une surveillance continuelle pour la
maintenir opérante. La stabilité paradoxale de la gestion de la consommation de drogues
dures provient de l’absence du caractère définitif de l’arrangement obtenu et donc de
l’obligation d’une surveillance anticipatrice.
Des systèmes gestionnaires
Gérer, d’une manière ou d’une autre, suppose l’articulation de diverses composantes et
la construction d’un système d’action et de sens dans lequel les conduites et significations
s’articulent en un ensemble composite qui, s’il n’est pas idéal, permet cependant la poursuite des engagements dans une sécurité formelle et une sécurité ontologique relatives. En
ce sens, la gestion relève de l’expérience, imposant à l’individu un statut d’acteur puisque
l’absence de principe normatif commun et de culture collective de la gestion le contraint à
agir et à développer une réflexion critique sur sa propre activité afin de produire des
formes, toujours spécifiques, personnalisées en mêmes temps que contextualisées, d’articulation de logiques hétérogènes.
Logiques d’action et système de gestion
Quatre logiques, distinctes mais en interaction constante, peuvent être identifiées
comme base de la gestion de la consommation de drogues dures. Chacune d’entre elles est
associée à des conduites, à des connaissances et à des compétences qui lui sont propres.
- Une logique du métier : savoir concrètement utiliser la drogue de façon à minimiser
les risques sanitaires et sociaux qu’engendre sa consommation.
- Unelogique du sens :penser sa consommation afin d’établir avec la drogue un rapport
non tourmenté, notamment par l’élaboration d’un sens positif à sa pratique consommatoire.
- Une logique des valeurs : être capable d’adhérer à d’autres valeurs et de poursuivre
d’autres intérêts en dehors de la consommation.
- Une logique de l’adaptation : savoir agir en tenant compte des situations qui se présentent, résoudre des problèmes imprévus, trouver des solutions, et ceci sur la base
des connaissances détenues (dimension professionnelle), du sens attribué au produit
(dimension symbolique), des valeurs partagées (dimension axiologique).
Ces logiques sont en interaction continuelle et forment un véritable système d’action qui, seul, rend possible la gestion de la
consommation. Toute logique, prise seule à
seule, apparaît, quels que soient sa force
et/ou son degré d’appropriation, insuffisante
pour permettre une gestion couronnée de
succès. En ce sens, la gestion ne procède
pas d’une définition fondée sur des critères
absolus; au contraire elle repose sur l’identification d’une zone de gestion. C’est pourquoi, plus que de gestion au singulier, il
convient de parler de gestions au pluriel. Il
n’existe pas de formes parfaites mais davantage une série de combinatoires pragmatiques de compétences relevant de logiques
hétéronomes mais formant système. D’une
certaine manière, c’est la configuration du
système qui rend ou non possible la gestion.
La zone de gestion rejoint son niveau optimal quand les différentes compétences des
quatre logiques sont acquises : le consommateur garde un rapport de distanciation
envers le produit, il adhère aux valeurs conventionnelles, il s’est approprié les compétences du consommateur, il a une grande flexibilité stratégique. À l’autre extrémité on
retrouve une gestion minimale, illustrative du stade d’acquisition le plus bas. Dans ce cas
l’individu perçoit son usage comme non problématique principalement parce qu’il le compare à une consommation précédente totalement chaotique et compulsive. La gestion est
ainsi un processus complexe, dynamique et précaire. Paradoxalement, c’est probablement
dans la nécessité de devoir produire pratiquement une articulation formellement impossible que se joue au plus près la capacité de gestion, c’est dans la position intenable de
devoir composer une combinatoire de termes hétéronomes que se tient la force, certes fragile mais toujours en exercice, de la gestion. La figure 1, présente les lignes directrices de
cette lecture en termes de système gestionnaire.
Figure 1:
Un modèle dynamique de gestion.
Les systèmes concrets de gestion
Tous les éléments précédents illustrent le fait que, si la zone de gestion optimale reflète
l’équilibre entre quatre types de logiques différentes incontournables et que les frontières
de cette zone représentent en quelque sorte un « minimum exigé » pour que la gestion soit
efficace et sensée, à l’intérieur, les caractéristiques de la gestion vont s’articuler de manière
différente, selon les logiques privilégiées ou les compétences possédées. Dès lors, la gestion de la consommation prend une configuration variable en fonction des compositions
produites. La détention plus ou moins grande de compétences professionnelles, la différenciation plus ou moins accomplie des stratégies, la production plus ou moins élaborée
d’un sens à la consommation et l’inscription dans un univers valoriel plus ou moins proche
de la drogue servent de révélateurs à la forme de gestion développée.
Ainsi peut être produite une représentation graphique de différentes zones de gestion
selon l’intensité des indicateurs de chacun des axes. Cette configuration prend à chaque
fois la forme d’un quadrilatère symbolisant les caractéristiques typiques de systèmes gestionnaires particuliers. Une forte appropriation du métier, des stratégies différenciées, un
sens élaboré du fait de consommer et une centration valorielle autour de la drogue dessinent un tout autre quadrilatère qu’une faible appropriation du métier, des stratégies simples
et rigides, un sens peu élaboré et une inscription valorielle conventionnelle. Se donnent
ainsi à voir, outre des systèmes gestionnaires non seulement différents, mais aussi, pour
partie d’entre eux, radicalement opposés, des habiletés et des investissements, des savoirfaire et des engagements révélateurs des formes concrètes d’une consommation gérée de
drogues dures. Les exemples suivants, jetant les bases d’une typologie des systèmes
concrets de gestion, illustrent cette modélisation simple en quadrilatère.
Les consommateurs récréatifs (figure 2)
Figure 2:
La zone de gestion des consommateurs récréatifs.
Ce premier type de consommateur gestionnaire repose sur une configuration faisant supporter tout l’équilibre du dispositif
gestionnaire sur la force des valeurs conventionnelles. En quelque sorte, le mode de vie
définit le mode de consommation. L’inscription dans le monde ordinaire forme le
rempart contre l’invasion de la drogue dans
l’existence. La consommation, si elle est souhaitée et même recherchée, ne saurait s’interposer dans le libre cours des activités
quotidiennes jugées hautement plus importantes. Le centre de la vie est ailleurs, l’usage
de drogue étant ici essentiellement conçu
comme une détente réservée à des périodes
spécifiques, en quelque sorte comme un
piment rehaussant la saveur de l’existence.
Mais cette place particulière d’exhausteur
de vie se paie du prix d’une non-probléma-tisation et d’une très faible élaboration du
sens de la consommation. Tout se passe
comme si elle était en elle-même banalisée,
renvoyée à une pratique comme une autre
ne nécessitant tout au plus que l’observance
de quelques règles générales de prudence.
Dès lors il est aisé de comprendre que la professionnalité de ce type de consommateur est
très peu importante. Il s’agit de compétences dans lesquelles il n’est pas nécessaire d’investir; un savoir-faire minimal est suffisant. Cette faible appropriation du métier, couplée à
la production d’un sens limité à l’idée d’une consommation-loisir, restreint d’autant les
capacités adaptatives de ces gestionnaires face aux aléas exogènes et endogènes de leur
consommation. Ce type de gestion caractérise plus particulièrement des personnes récemment engagées dans la consommation de drogues dures, ce qui ne signifie pas pour autant
qu’elles soient très jeunes. Au contraire même, d’une certaine façon, puisque ce dispositif
repose quasi exclusivement sur l’existence de lignes biographiques fortes extérieures à la
drogue et prioritaires par rapport à celles-ci, il présuppose un engagement antérieur dans
des activités structurantes, un investissement préalable dans des intérêts prédominants et
donc un capital d’expériences sociales que le très jeune âge ne saurait offrir.
Les consommateurs en transition ascendante (figure 3)
Une autre figure de la gestion de la
consommation s’apparente à une forme transitionnelle vers la sortie. Le maintien de la
consommation n’est en fait qu’une modalité, paradoxalement la plus évidente, pour
parvenir à l’abandon de la consommation.
La drogue n’est plus investie d’un désir,
d’une recherche, d’un plaisir; elle est instrumentalisée. Elle devient une condition
d’affranchissement, un peu à la manière du
fumeur qui décide de réduire sa consommation comme étape de son processus d’arrêt.
Mais, en même temps, la drogue est l’objet
de toutes les attentions. Il s’agit d’une lutte
de tous les instants, d’un corps-à-corps
incessant, obérant d’autres investissements,
recouvrant, momentanément, d’autres intérêts possibles. Pour contrôler une consommation de transition ascendante, il faut investir beaucoup d’énergie en même temps que
mobiliser un savoir-faire élargi, une compétence pratique éprouvée. À chaque instant,
et donc en toute circonstance, il importe de
déployer des efforts autant que des habiletés pour éviter le dérapage. Cette adaptabilité exacerbée s’enracine en fait dans une élaboration de sens fragile puisque la consommation n’a pas de signification en soi en dehors du
fait d’être un moyen pour stopper la consommation. En fait la gestion est à entendre
comme un processus en cours nourri de réflexions sur la connaissance de soi, le travail sur
soi, le besoin de faire des projets et de les réaliser. Mais cette situation reste précaire : le
contrôle se joue toujours sur un fil. La problématisation sert de rappel continu de la motivation d’abandonner et de moyen pour prendre de l’assurance face aux nouveaux défis que
représente une vie à l’écart de la drogue. Dès lors la consommation s’apparente à un baromètre. D’une part, elle est plus importante en cas de déprime ou de baisse de la motivation
et moindre quand les choses vont bien. D’autre part, elle se maintient par besoin d’être rassuré sur ses capacités à faire face aux incertitudes et à de nouvelles situations, pour garantir ses performances et ses compétences, pour sauvegarder les acquis, pour s’assurer que la
situation s’est améliorée en comparaison de ce qu’elle était avant. Paradoxalement, le
besoin de consommer est toujours présent. L’enjeu des stratégies à développer, des compétences à déployer et des ressources à mobiliser repose sur la diminution des forces de la
toxicomanie « active » afin de laisser la conventionnalité reprendre le dessus grâce à une
toxicomanie toujours existante mais « passive ».
Figure 3
La zone de gestion des consommateurs en transition ascendante.
Les consommateurs en transition descendante (figure 4)
[4]
Dans ce troisième type, l’ensemble du système gestionnaire est orienté vers l’objectif
unique de prolonger la pratique consommatoire de façon durable. Une telle configuration
repose bien évidemment sur une absence de
problématisation de la consommation. Non
seulement la drogue n’est pas lue en elle-même comme dangereuse, mais encore le
sens de la consommation n’est pas l’objet
d’une élaboration spécifique : la drogue est
une fin en soi qu’il s’agit de pouvoir continuer. La consommation ne renvoie à rien
d’autre qu’à son effet physiologique ou psychologique de soulagement immédiat ou de
procuration de plaisir, sans réflexion sur ce
qu’elle signifie ni sur les risques qu’elle
génère. De même, les autres centres d’intérêts sont renvoyés ici à la portion congrue
à partir du moment où ils constituent une
gêne à l’usage de drogues. La vie ne présente pas d’intérêt spécifique en dehors de
la drogue; aucune valeur conventionnelle
n’offre d’attrait. Mais, de la même façon, la
participation à l’univers social de la drogue
n’est pas recherchée, la marginalité ne constituepas un rapport idéalisé au monde. L’orientation est davantage tournée vers l’isolement,
vers le repli sur soi pour maximiser son rapport à l’objet d’investissement privilégié. La
faible socialisation au monde de la drogue, la courte expérience de la consommation et sa
pratique solitaire ou en noyau fermé et restreint n’ont pas permis la constitution d’un portefeuille de compétences professionnelles. Seuls les gestes essentiels ont été acquis. Dès lors,
la gestion de la consommation ne peut reposer que sur la seule logique d’adaptation, entendue toutefois comme un ensemble de stratégies pratiques, plutôt rigides d’ailleurs pour pouvoir être efficientes. Ce système gestionnaire semble davantage caractériser des situations
provisoires et en fait marquer une étape dans la carrière de la toxicodépendance. Il traduit
plus particulièrement un moment de suspension au sein duquel, pour des consommateurs
plutôt jeunes, seules importent la consommation et la possibilité de pouvoir la continuer. Il
paraît ne pouvoir permettre ni de bâtir un quelconque avenir, ni de construire une expérience
mobilisable ultérieurement, ni en somme de capitaliser quelques ressources. D’une certaine
façon, cette forme s’apparente plus à une gestion de la dépendance qu’à une gestion de la
consommation. Mais, en même temps, force est de constater qu’aussi transitoire qu’elle
puisse être, elle exprime un rapport de domination du consommateur sur son usage de
drogues – il ne consomme pas autant qu’il le pourrait, il souhaite maintenir encore d’autres
dimensions de son existence car elles constituent une condition essentielle pour perpétuer la
consommation dans le cadre fixé.
Figure 4:
La zone de gestion des consommateurs en transition descendante.
Les consommateurs installés (figure 5)
Cette autre forme de gestion caractérise
un type d’articulation mettant au service
d’un maintien maîtrisé dans l’univers valoriel de la drogue un ensemble de compétences éprouvées en termes de métier, de
stratégies et de production de sens.
Quoique entretenant un rapport de contrôle
avec la drogue, quoique développant une
maîtrise technique et professionnelle de
leur pratique, quoique ayant élaboré un
sens cohérent et argumenté de leur consommation, certains consommateurs demeurent
néanmoins profondément ancrés dans le
monde de la drogue, symboliquement
d’ailleurs plus que socialement. La consommation s’apparente alors à un moyen de
maintenir un lien avec un monde de référence par rapport auquel, avant tout, ces
consommateurs se définissent. En d’autres
termes, l’identité de ces consommateurs est
fortement polarisée par la consommation.
La drogue prend symboliquement une large
place dans leur univers. Il n’est pas surprenant dès lors de constater une forte réduction des autres dimensions du mode de vie qui, si
elles sont indéniablement présentes et même essentielles à cet équilibre gestionnaire, ne
sont pas prégnantes au point de contrebalancer le poids du maintien de la consommation.
La famille, les amis, voire le monde du travail (employeurs ou collègues), jouent en ce sens
un rôle protecteur central. Ils apparaissent en fait comme des instruments de soutien à la
consommation, comme des conditions de positivité du maintien de cette dernière sans
contradictions majeures. Mais pour qu’une telle gestion soit possible, il est crucial qu’un
travail d’adaptation symbolique ait été effectué permettant de transformer la signification
de la consommation, de la rendre sensée à ses propres yeux comme à ceux de son entourage. La consommation est ainsi chargée d’une dimension positive en raison de ses qualités thérapeutiques et/ou de ses vertus épanouissantes. Elle devient en un certain sens une
pratique normale comme une autre, à ceci près qu’elle occupe beaucoup d’espace. Ce travail de conceptualisation de sa propre consommation s’appuie bien évidemment sur une
connaissance professionnelle approfondie de la drogue et de ses effets ainsi que d’une
plasticité à l’égard du contexte. La signification claire, assurée et assumée de la consommation, étayée sur une professionnalité accomplie, caractérise des consommateurs âgés et
souvent engagés depuis longtemps dans leur pratique. Le maintien de la consommation
s’avère être un choix mûrement réfléchi, d’autant plus facilité que la capacité adaptative
permet de contrer l’immédiateté du rapport à la drogue et à ses effets. Ces consommateurs
ont ainsi construit un cadre social et symbolique stable et sécurisant dans l’objectif avoué,
et bien souvent atteint, de poursuivre leur pratique consommatoire. Ils se sont installés
dans une niche, plutôt confortable, au sein de laquelle la drogue occupe toujours, et occupera probablement durablement, une place privilégiée. Elle est l’élément structurant de ce
cadre, celui autour duquel ce dernier a été/s’est construit.
Figure 5
La zone de gestion des consommateurs installés.
Les consommateurs intégrés (figure 6)
Figure 6:
La zone de gestion des consommateurs intégrés.
Un dernier type de gestion caractérise un
rapport paisible à la drogue, dépourvu de
sentiment de culpabilité et compatible avec
une série d’activités, de valeurs, d’intérêts
indépendants de la consommation. Le
recours à la drogue, quoique patent et revendiqué, s’avère peu envahissant; il complète
harmonieusement d’autres lignes biographiques sans les écraser ni les remettre en
question. La consommation de drogue revêt
pour ces consommateurs une signification
positive, mais non totalitaire au sens goffmanien du terme; elle est normalisée, banalisée même. Cette consommation intégrée a
été rendue possible par un travail de production de sens autour du recours à la drogue.
Les effets physiologiques et psychologiques
que la consommation engendre sont dotés
d’une signification tendant à rendre cette
pratique profondément raisonnable. Pardelà le produit en lui-même, se dégage toute
une série de valeurs qui en justifient l’usage,
souvent conformes d’ailleurs au monde
conventionnel contemporain : soin de soi, bien-être, performance, authenticité, réalisation
de soi… Comme leur usage de drogue est réinscrit au sein de significations collectivement
reconnues, ces consommateurs considèrent non seulement leur pratique comme sensée,
mais encore comme ordinaire. La grande solidité de cette consommation intégrée ne provient pas tant en fait de la force des valeurs véhiculées, puisque simplement conformes, que
du type de raisonnement qui soutient leur affirmation. Pour passer un bon moment avec des
amis, on ne boit pas du vin, on prend de la cocaïne; pour décompresser et se faire un petit plaisir un soir de stress, on ne prend pas un bain chaud, on fume de l’héroïne… Si au niveau de la
conceptualisation de l’expérience, il y a bien une production de sens réfléchie s’enracinant au
départ dans une problématisation de la consommation, au niveau concret, cette forme d’usage
se déroule suivant un ensemble de règles s’apparentant à des routines, selon une modalité
quasi automatique basée sur une compétence d’expert pouvant se permettre l’économie d’un
détour par la problématisation. En tant que cadres de la consommation simultanément
conformes et cohérents, la trajectoire biographique et le mode de vie des consommateurs intégrés limitent automatiquement la pratique consommatoire à des situations spécifiques considérées opportunes. Dès lors, il ne leur est pas nécessaire de devoir sans cesse contrôler leur
usage par le biais de stratégies de gestion contraignantes. D’une certaine façon même, la force
de ce cadre symbolique et social nuit à une certaine souplesse stratégique puisqu’elle ne soumet pas (ou si faiblement) ces consommateurs à une obligation d’adaptabilité au contexte.
C’est, paradoxalement, parce qu’elle est une conduite réfléchie qu’elle ne nécessite pas un
monitoring constant, une surveillance de tous les instants et donc une régulation continuelle.
La stabilité du cadre dans lequel s’inscrit la consommation dispense en grande partie de devoir
recourir au registre de l’adaptabilité. La capacité de faire de la consommation une pratique
sensée circonscrite à des conditions particulières participe à faire en sorte que la drogue n’influence pas massivement les autres activités et identités de ces consommateurs.
Les conditions de la gestion
La caractérisation des dimensions cadres, pratiques et symboliques de la gestion de la
consommation de drogues dures, et l’explicitation des logiques la supportant permettent de
rendre visibles les conditions objectives de possibilité de la gestion de la consommation et
donc de dégager, d’une part, ce qui constitue les conditions nécessaires de son existence et,
de l’autre, ce qui en autorise le déroulement à la fois harmonieux et efficace. Dans l’un et
l’autre des cas de figure, ces conditions sont à la fois socialement produites, supportées et
véhiculées et individuellement portées, développées et accomplies.
Les conditions de base de la gestion
L’existence et la concrétisation de la gestion de la consommation de drogues dures supposent la présence de conditions minimales : sans elles, la gestion ne serait pas pensable. Il
s’agit moins des éléments qui en garantissent le caractère optimal que des pré-requis faute
desquels elle ne pourrait être.
Une rupture d’évidence
Le cœur de la gestion se love en quelque sorte dans la reconnaissance du caractère problématique de la consommation et dans l’entretien, régulièrement étayé, de ce rapport problématique au produit. Cette problématicité de la consommation de drogues dures peut
s’enraciner dans, et se nourrir de, plusieurs substrats, mais fondamentalement, elle naît
d’une contradiction entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être, d’une dissonance identitaire entre ce qu’on est socialement supposé être à un certain âge de la vie et ce qu’on est
effectivement à un moment donné de sa vie. Ce travail de problématisation suppose la
déconstruction de l’expérience antérieure et une interrogation de sa signification reposant
bien souvent sur une lecture en termes de rapport coûts/avantages, autant symboliques que
pratiques. Cette logique appréciative suppose la référence à un autre système de normes et
de valeurs que celui antérieurement en vigueur et, donc, un travail de mise en comparaison
entre le mode de vie actuel et un mode de vie servant de référence, bien souvent construit à
partir d’une conventionnalité interprétée.
Une accessibilité singulière
[5]
Cette interrogation critique sur le sens de la consommation provoque une rupture dans
un rapport routinier au monde qui enclenche un travail sur soi et sur son environnement,
allant dans la voie de l’acceptation d’une redéfinition de son inscription au monde et du souhait d’une resocialisation à des champs non maîtrisés de la société. Cela impose alors, pour
le consommateur, de focaliser l’attention soutenue qu’il a de lui-même sur les potentialités
et les aspects intacts de son intégrité. Abandonnant dans la gestion relationnelle de soi, la
logique de l’accommodation, le consommateur mobilise alors une logique de la distanciation impliquant la capacité de s’éloigner de soi-même, de s’objectiver, de se désengager, de
se désimpliquer. L’accessibilité singulière doit donc être vue comme une autorisation provoquant le face à soi et, donc, comme une ouverture à soi permettant d’interroger sa participation à l’histoire. Probablement faut-il voir dans ce rapport à l’histoire, passée et future,
la clé de cette acquisition d’une norme d’internalité. Car, si la dépendance au produit se
caractérise fondamentalement par l’absence d’occasion de faire l’expérience de soi, il faut
concevoir que l’élément essentiel du déclenchement de cette accessibilité singulière
repose dans le recouvrement de la mémoire. Cette interrogation du passé fait partie des
points de passage obligés de l’accès à soi et de la réorientation de sa perception du monde.
Mais pour ce faire, elle suppose un travail de remémoration bien souvent accompagné
d’une reconceptualisation de l’expérience.
Une confirmation sociale
Le réarmement de soi auquel ouvre l’accessibilité singulière suppose une confirmation
sociale, par le milieu dit ordinaire comme par les dispositifs institutionnels, d’une valeur
personnelle ou d’une compétence spécifique individuelle socialement valorisée. Dans la
mesure où la forme de déviance qui caractérise la toxicomanie en tant que déficit mais
aussi en tant que représentation de soi et considération de soi, est doublement relative à un
roman individuel ainsi qu’à la conscience que le consommateur dépendant et la collectivité
en ont, des formes externes de confirmation sont vitales pour que la mobilisation active
sus-mentionnée soit confortée. Le problème central consiste en effet à rendre plausible la
transformation et du rapport individuel au produit et du rapport social aux autres, ce qui
présuppose, dans ce dernier cas, l’expérimentation individuelle dans l’action de modalités
de renouement à Autrui ainsi que la disponibilité de formes de régulation sociale et d’espaces de mise en jeu de soi. Pour que le travail de réarmement de soi fasse effet de réalité,
il importe en ce sens de pouvoir disposer de grilles de lectures socialement éprouvées soutenant l’expérimentation, l’interprétation et la validation de la mise en mouvement de soi,
de s’appuyer sur des éléments d’explications, officielles ou spontanées, permettant de
comprendre et de donner socialement sens et crédit au parcours engagé. Il est alors aisé de
percevoir l’importance de pouvoir bénéficier d’interlocuteurs, familiers ou professionnels,
qui offrent de telles théories explicatives, comme d’espaces, institués ou non, d’élaboration, d’expression et de mise en jeu de nouvelles formes d’être au monde, constituant les
uns et les autres les ressorts d’une identité narrative qui doit non seulement permettre de se
raconter mais aussi de créer la conviction auprès de chacun que le chemin engagé augure
une « vie bonne ».
Les conditions de félicité de la gestion
La mise à jour des conditions minimales de possibilité de la gestion de la consommation de drogues dures ne saurait suffire. Si ces dernières permettent en effet de comprendre
ce faute de quoi ladite gestion ne saurait advenir et, ainsi, d’en dégager les caractéristiques
les plus essentielles, elles laissent sous silence les conditions heuristiques, mais néanmoins
objectives, permettant l’accomplissement de l’éloignement de la dépendance au produit et
envers un mode de vie totalement organisé autour de celui-ci.
La reconstitution et la mobilisation des ressources
Pour prétendre et, a fortiori, pour parvenir à une transformation de son rapport au
monde, notamment quand celle-ci suppose l’abandon du caractère dominant d’une ligne
biographique et la réinscription de cette dernière aux côtés d’autres, il faut disposer de supports, de ressources, pratiques et symboliques, qui se produisent et s’entretiennent mutuellement. Les ressources matérielles s’enracinent dans un capital économique, social et culturel. L’engagement dans la gestion de la consommation a en effet d’autant plus de chances de
se concrétiser positivement que le consommateur dispose de ressources matérielles,
qu’elles soient pratiques (argent, habitat, travail…) ou sociales (environnement familial,
amical ou institutionnel apportant ces ressources matérielles...). Ce capital pratique constitue une des bases d’optimisation d’un rapport contrôlé à la drogue. Gérer suppose ainsi de
pouvoir bénéficier d’un ancrage, aussi minime soit-il, et s’avère d’autant plus envisageable
que des liens familiaux, amicaux, quels qu’ils soient, ont été maintenus comme forme d’enracinement à partir de laquelle une reprise de soi est possible. Le travail sur soi, au cœur de
ce processus, suppose aussi la présence de ressources symboliques. C’est grâce à elles qu’à
un certain moment l’expérience toxicomaniaque peut être envisagée comme désormais
insatisfaisante et peut être reconsidérée, que d’autres dimensions de l’existence peuvent être
valorisées et investies et qu’un projet de vie, incluant un rapport autre à la consommation,
sans l’exclure toutefois, peut être redessiné. Ce second type de ressources renvoie à l’histoire singulière de chacun et aux incorporations faites au cours de la trajectoire sociale individuelle, y compris pendant la carrière toxicodépendante. Il s’enracine dans un patrimoine
expérientiel formant, d’une part, un cadre de référence permettant d’interpréter sa propre
expérience et son rapport au monde et constituant, de l’autre, un répertoire de modèles d’action et de codes de conduites appris et intériorisés au cours de la biographie.
La reprise de confiance et la restauration de la crédibilité
Réorienter sa vie, changer d’univers de référence et participer à de nouveaux mondes
sociaux (ou à d’anciens réactualisés) ne va pas de soi, surtout quand, parallèlement, est maintenue une pratique illégale et, au sens fort, a-normale
[6]. D’une certaine façon, une des caractéristiques essentielles de la gestion de la consommation est d’être marquée par le sceau du
risque, risque que l’entreprise ne soit pas concluante, risque parce que l’entreprise est
concluante et donc qu’il faut affronter un monde nouveau, marqué par des normes et des
manières de se conduire socialement différentes de celles dont le consommateur avait coutume, marqué aussi par l’incertitude de la recevabilité de son entreprise de transformation par
Autrui, ses interlocuteurs privilégiés comme la société toute entière. Dès lors, il faut bien
concevoir que tout le procès qu’enclenche le consommateur pour parvenir à une gestion de sa
consommation de drogues dures, mais aussi pour la maintenir durablement, est traversé par
la question de la confiance puisqu’il doit affronter à la fois un changement de son être au
monde et le maintien d’une pratique relevant d’une manière autre et antérieure d’être au
monde. En quelque sorte la confiance constitue pour lui une condition de réalisation achevée
de la gestion, si l’on conçoit que la confiance se joue pour lui sur plusieurs registres :
- celui de la confiance dans la force de sa résolution et dans ses capacités à la traduire en
actes;
- celui de la quiétude environnementale afin d’assurer une sécurité ontologique;
- celui de sa propre crédibilité aux yeux de tiers institutionnels ou individuels avec lesquels il entre en interaction.
Le bénéfice d’un temps long non linéaire
Le travail de reconceptualisation de l’expérience et de réarmement de soi est un effort
symbolique important pour l’accomplissement duquel le temps est une condition non
négligeable. En effet pour s’approprier son recours à la drogue, conduite culturellement
désapprouvée, le consommateur se doit de prendre une distance critique vis-à-vis de son
usage, de l’examiner sur la base des conséquences que celui-ci engendre et d’élaborer un
jugement à son endroit, se doit de développer tout un processus qui ne peut se dérouler en
une temporalité par trop circonscrite. Dans une telle logique la progression comprise
comme un changement de nature d’un stade à un autre ne fait pas sens. Certes, les individus avancent, font un bout de chemin, se réarment face à leur histoire et à leur devenir; ils
prennent de l’épaisseur, de la densité, ce qui leur permettra de retrouver une capacité à projeter. Cette évolution n’est pas orientée en quelque sorte, mais seulement auto-centrée. Elle
est la résultante des ressources mobilisées par le consommateur et par une modification de
son regard sur lui-même, soutenue certes bien souvent par l’environnement; elle n’est pas
une augmentation de plus-value dans un espace objectif sanctionnant des dispositions ou
des aptitudes. En fait, plus que d’avancées et de reculs, c’est d’oscillations dont il faudrait
parler : oscillation entre prises de risques et prises de confiance, oscillation entre attachement à l’univers de la drogue et détachement de celui-ci pour aller vers un projet où l’on
marche de ses propres pas. L’oscillation caractérise les multiples transactions que les
consommateurs opèrent avec les mondes intégrateurs (le travail, la famille, les institutions…) et avec les diverses dimensions de la vie (privée, sociale, publique, laborieuse,
amicale…) permettant de dépasser l’enfermement dans un statut unique (toxicomane) et la
négativité antérieure des interactions pour conduire à un phénomène d’affranchissement.
Pour ne pas conclure : maintenir ouvert le débat sur la gestion
Le contrôle limite mais renforce les usages (Zinberg, 1984,125; traduction personnelle). Dans ce constat de Norman E. Zinberg, tout l’enjeu de la gestion de la consommation de drogues dures est contenu. Cette dimension paradoxale qui la caractérise fondamentalement doit être prise au sérieux. En d’autres termes, cela revient à dire qu’il ne faut
pas faire de la gestion une solution miracle et que la gestion doit s’inscrire à l’intérieur
d’une politique de lutte contre la toxicomanie et de prévention contre la consommation
pour préserver la référence à la problématicité. En ce sens, la gestion de la consommation
se doit d’être envisagée dans son ambiguïté fondamentale à partir du moment où elle
devient un registre de l’action politique. Elle est un outil parmi d’autres, par essence insatisfaisant, quelles que puissent être ses potentialités.
Car le soutien à la gestion comme composante d’un programme de lutte contre la toxicomanie n’est pas sans poser de problèmes. D’une part, une tension existe entre les
réponses institutionnelles, de nature pragmatique (garder le contact avec les personnes,
adapter les objectifs...) et les implications éthiques. Comment, par exemple, éviter que le
soutien de la gestion ne se transforme en entretien de la consommation ? D’autre part,
émerge le risque d’une dualisation de l’intervention et des consommateurs. Le soutien de
la gestion ne serait-il alors que la marque d’une résignation face aux difficultés présentées
et vécues par certains consommateurs ou face, simplement, à un choix de vie alternatif fortement enraciné ? Devant de tels enjeux, probablement, in fine, faut-il admettre que le
débat sur ce que gérer veut dire dans une offre de traitement demeure ouvert, faut-il veiller
à ce que la pluralité des significations de la gestion dans l’expérience des consommateurs
ne soit pas réduite et, surtout, faut-il s’attacher à maintenir la tension entre, d’une part, la
reconnaissance de cette pratique dans son évidence et dans son caractère banal et, d’autre
part, l’affirmation fondamentalement problématique, socialement et individuellement, de
la consommation de drogues.
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[*]
Université de Fribourg.
[1]
Cf. entre autres dans deux contextes socio-politiques différents : National Institute on Drug Abuse, 1988;
Grob, 1992.
[2]
Rares sont les travaux ayant affronté directement cette question. Il faut toutefois mentionner les apports
essentiels des ouvrages suivants sur la question : Zinberg, 1984; Waldorf, Reinarman, Murphy, 1991; Biernacki, 1986; Castel, 1998; Kübler, Hauser, 1995; Castel, Coppel, 1991.
[3]
Enquête menée dans le cadre d’une recherche financée par l’Office fédéral de la santé publique, contrat
n° 316-97-8073.
Cf. pour plus de détails, Soulet (coll. Caiata-Zufferey, Oeuvray), 2002.
[4]
Il ne s’agit pas dans l’emploi du qualificatif ascendant comme, pour le type suivant, du qualificatif descendant, de porter un quelconque jugement moral sur le type de gestion produit plus que de hiérarchiser des
formes de gestion sur une échelle verticale allant d’une gestion accomplie à une moindre gestion. Ces deux
qualificatifs de la gestion de transition soulignent simplement que, dans le premier cas, la gestion est sous-tendue par la volonté de s’en sortir caractérisable par un idéal d’abstinence et que, dans le second cas, la
gestion ne cherche qu’à garantir la prolongation durable de la pratique consommatoire en l’absence de toute
problématisation du rapport à la consommation, ce qui contribue à créer une posture de gestion fragile, car
ne thésaurisant ni compétences, ni ressources, et à générer un tropisme vers une gestion de la dépendance
au produit.
[5]
Par le terme d’accessibilité singulière, je cherche à souligner le processus de reprise en main de son propre
destin qui s’accompagne d’un réarmement du jugement sur soi impliquant pour le consommateur de modifier le regard qu’il porte sur les activités qu’il mène. Ce travail d’auteur autorise une accession toujours singulière à soi, à un retour sur soi réflexif, clé de l’enclenchement du désir de
s’en sortir.
Cf. l’idée analogue
de disposition expérientielle développée par Bertrand Bergier, 1996.
[6]
C’est ce qui autorise à parler d’enjeux de conventionnalité. Il s’agit à chaque fois de produire une « normalité singulière », c’est-à-dire de construire la recevabilité de sa consommation maintenue sur la base d’une
crédibilité retrouvée. Il ne s’agit pas on le voit, de rapporter cette notion d’enjeux de conventionnalité à une
normalité unique, unitaire et unanimement reconnue, mais davantage de souligner le travail du consommateur gestionnaire, travail à chaque fois singulier consistant à rendre normale, acceptable par des tiers une
consommation illégale de produits socialement considérés dangereux (la forme de cette acceptabilité pouvant d’ailleurs varier selon les tiers).