2003
Déviance et Société
Des enfants libérés de l’exploitation ou des enfants travailleurs doublement discriminés ?
Positions et oppositions sur le travail des enfants
[*]
Antonella Invernizzi
[**]
Centre for Family Research Faculty of Social and Political Sciences University of Cambridge Free School Lane UK – Cambridge CB2 3RF
Cet article présente une déconstruction du thème du travail des enfants. Il décrit tout
d’abord les discours les plus médiatisés pendant les campagnes pour l’élimination du travail des enfants. Ensuite, la position diamétralement opposée soutenue par les mouvements d’enfants travailleurs d’Amérique Latine, Afrique et Asie est présentée. Afin de
comprendre ces oppositions, l’article examine les représentations qu’elles véhiculent (des
enfants et de l’enfance, du travail et du « progrès»), la participation des enfants, ainsi que
les objectifs poursuivis par ces discours. Les conclusions suggèrent qu’en plus de celles
qui concernent l’exploitation des enfants, d’autres questions doivent être examinées afin
d’évaluer l’impact que les mesures d’élimination du travail des enfants peuvent réellement
avoir sur les conditions de vie de ceux-ci.Mots-clés :
TRAVAIL, ENFANT, ENFANCE, PARTICIPATION, POLITIQUES INTERNATIONALES.
This article examines a deconstruction of children’s work and child labour. First of all, it
describes the more widespread visions of children’s work held by international campaigns
for the elimination of child labour. Secondly, it looks at the diametrically opposing views of
working children’s movements in Asia, Africa and Latin America. In order to understand
those contrasting points of view, this article looks at representations of children, childhood,
work and « progress», children’s participation, as well as the objective of that discourse. It
is suggested that not only children’s exploitation but also other questions need to be examined in order to evaluate the impact on children’s lives of eliminationist policies.Keywords :
CHILD LABOUR, CHILDREN, WORK, CHILDHOOD, PARTICIPATION, INTERNATIONAL POLICIES.
Dieser Artikel präsentiert eine Dekonstruktion des Themas der Kinderarbeit. Er
beschreibt zunächst die am meisten mediatisierten Diskurse in der Kampagne zur
Abschaffung der Kinderarbeit. Danach wird eine diametral entgegen gesetzte Position
vorgestellt, die von den Bewegungen der Kinderarbeiter in Lateinamerika, Afrika und
Asien unterstützt wird. Um diese widersprüchlichen Positionen zu verstehen, untersucht der
Artikel die Repräsentationen (von Kindern und Kindheit, von Arbeit und « Fortschritt»),
die diesen Diskursen zugrunde liegen, die Teilnahme der Kinder sowie die mit diesen
Diskursen verfolgten Ziele. Zur Beurteilung der Wirkung der Aufhebung von Kinderarbeit
auf die Lebensbedingungen der Kinder müssen weitere Frage untersucht werden, die über
diejenigen, die die Ausbeutung betreffen, hinausgehen.
Este artículo presenta una deconstrucción del tema del trabajo infantil. Para comenzar se
describen los discursos que recibieron mayor atención en los medios de comunicación
durante las campañas por la abolición del trabajo infantil. Luego se presenta la posición diametralmente opuesta sostenida por los movimientos de niños trabajadores de América
Latina, África y Asia. Para comprender esa oposición, el artículo examina las representaciones que cada posición vehicula (de los niños y de la infancia, del trabajo y del « progreso»),
la participación de los niños y los objetivos perseguidos por cada discurso. Las conclusiones
sugieren que, además de la cuestión de la explotación de los niños, otros aspectos deben ser
examinados para poder evaluar el impacto que la adopción de medidas tendientes a eliminar
el trabajo infantil puede tener realmente sobre las condiciones de vida de los niños.
Le travail des enfants est devenu un sujet de grande actualité au cours des années 1990,
particulièrement en raison des campagnes pour l’adoption de la récente Convention 182 du
BIT
[1] visant à en bannir les formes les plus intolérables. Derrière le large consensus dans la
condamnation des traitements inhumains réservés aux enfants en situations d’extrême
exploitation, le panorama des discours sur le travail des enfants et sur les mesures à entreprendre est très diversifié. Les débats parfois virulents se sont souvent polarisés autour de
la question : sommes-nous « pour » ou « contre » le travail des enfants ? Cependant, la
diversité des discours et des positions ne se réduit pas à cette question, mais relève de
logiques propres et de représentations fort diverses du problème.
Afin de montrer ces logiques et leurs articulations, nous présentons dans un premier
temps les deux positions qui paraissent au premier abord les plus opposées, en nous attardant sur leurs aspects caractéristiques. L’une décrit l’enfant comme victime de son travail et
préconise des mesures d’élimination du travail des enfants ou éventuellement de protection.
L’autre présente en revanche les enfants travailleurs comme des acteurs compétents qui
revendiquent leur droit à travailler tout en luttant contre l’exploitation. Bien des discours et
des positions des organisations non-gouvernementales (ONG) se situent entre ces deux
positions que nous pourrions voir comme les deux pôles extrêmes d’un continuum.
La deuxième partie présente des éléments de dé-construction des discours en mettant
en évidence la complexité du phénomène du travail des enfants. Cela permet d’expliquer
pourquoi les revendications des enfants qui souhaitent travailler ont peu de poids. Les
résistances aux campagnes pour l’élimination du travail des enfants, néanmoins, soulignent combien il est dangereux de croire en une réponse simple et unique aux problèmes
des enfants travailleurs.
I. « Luttons contre le travail des enfants »:
l’enfant victime de son travail
La représentation de l’enfant travailleur la plus médiatisée a certainement été celle qui
voit un enfant victime de son travail, forcé de travailler en raison des graves problèmes
économiques, contraint par ses parents ou encore soumis à la violence d’autres adultes. Le
portrait est celui d’un enfant triste, fatigué voire blessé et il a souvent constitué l’image de
fond dans les campagnes pour l’élimination du travail des enfants et dans la recherche de
financement pour projets humanitaires en faveur d’enfants travailleurs. Les slogans dominants sont bien connus : Luttons contre le travail des enfants (BIT); Travail des enfants :
stop ! (Marche Globale contre le travail des enfants et syndicats associés); Travail des
enfants : danger ! (UNICEF).
Or, l’image d’un enfant victime de son travail fonctionne comme un véritable paradigme de recherche et d’intervention. L’enfant travailleur est vu comme un « enfant à
risque » ou un « enfant en situation particulièrement difficile » (UNICEF), c’est-à-dire un
enfant qui devrait être protégé, mais ne l’est vraisemblablement pas. Ce paradigme
découle d’une interprétation de la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE) centrée
sur l’article 32 : l’enfant doit être protégé de l’exploitation et du travail qui nuit à sa santé,
son éducation ou son développement
[2].
Le travail pouvant nuire à l’enfant, l’enfant qui travaille devient un « enfant à risque ».
Le regard d’experts, chercheurs et intervenants porte alors sur les éventuels effets négatifs
du travail sur son développement, compris comme une forme d’exploitation. Sur la base de
ces évaluations des risques, le BIT et l’UNICEF concluent par exemple :
Les enfants travailleurs, et tout particulièrement les filles, courent un grand danger,
parce que leur travail compromet la santé, la sécurité et l’éducation de l’enfant, ainsi
que son développement physique, mental, spirituel, moral ou social [3].
De cette perspective découle la position abolitionniste qui voudrait voir tout travail des
enfants éliminé, ainsi que la position protectionniste qui envisage en revanche des mesures
spécifiques pour garantir le développement de l’enfant qui travaille. Ici, les positions sont
diversifiées. Certaines organisations considèrent que tout travail de l’enfant est néfaste,
d’autres estiment que certaines formes sont tolérables et d’autres encore considèrent que certains travaux peuvent être bénéfiques. La distinction entre
child labour et
child work a été
l’élément clef pour départager ce qui est néfaste de ce qui ne l’est pas. Lors de la Conférence
d’Oslo, par exemple, il a été question d’une élimination progressive de tout travail réalisé par
les enfants, sujet qui a disparu dans les textes finaux. La position abolitionniste réapparaît toutefois dans les documents les plus récents du BIT, qui conçoit, entre autres, que la plus grande
partie (environ 88%) du travail des enfants âgés de 5 à 14 ans est à éliminer (ILO
[4], 2002).
Les législations et les campagnes internationales se sont centrées sur l’emploi des
enfants. Les lobbies contre le travail des enfants (incluant divers acteurs tels que ONG,
syndicats et organisations internationales) ont placé au centre de leurs campagnes l’emploi
dans le secteur de l’exportation. On a vu ainsi apparaître des tentatives ou des menaces de
boycott de produits fabriqués par les enfants (par exemple, à l’égard de l’industrie textile
au Bangladesh, de celle du tapis en Inde, du charbon en Colombie ou plus récemment des
ballons de football) et les labels pour les produits fabriqués sans le travail des enfants
(notamment sur les tapis). Par l’exemple des produits d’exportation, il a été souligné combien la globalisation crée des chaînes d’exploitation et, par-là, montré du doigt les responsabilités qui reviennent aux pays industrialisés.
Plutôt que les nuances et les éléments divers de ces discours, ce qui nous intéresse ici ce
sont les représentations communes qui les fondent et, entre autres, les conséquences négatives du travail sur l’enfant. Elles ont trait au développement physique (tâches lourdes,
dangereuses, longues heures de travail, milieu de travail pollué, etc.), psychologique
(comme dans la citation ci-dessus) et au plan de l’éducation, entendue ici comme la fréquentation de l’école. Elles exigent dans bien des cas la réhabilitation des enfants, tâche
d’un certain nombre de OG et ONG.
Le travail des enfants constitue en quelque sorte un déni de l’enfance elle-même. À titre
d’illustration, l’UNICEF décrit les attitudes des enfants qui ont travaillé dans des conditions pénibles :
Les qualificatifs les plus souvent utilisés pour décrire les enfants domestiques sont
« timides » et « apathiques ». L’enfance de ces enfants leur a été volée. […] Il faut permettre à ces travailleurs invisibles de profiter de leur enfance et jouir enfin de leurs
droits (UNICEF, 1997,33).
D’autre part, ces discours présentent un parallèle entre les problèmes de développement de l’enfant et le développement de son pays. Il est ainsi question du futur des enfants
travailleurs qui seront des adultes non qualifiés en raison des problèmes de scolarisation,
pauvres en raison de cette absence de qualifications et en moins bonne santé. Le travail des
enfants affecte alors négativement la constitution du capital humain nécessaire pour le
fonctionnement et le développement social et économique. Pour cette raison,
le travail des enfants est simultanément une conséquence et une cause de la pauvreté [5].
La pauvreté est l’une des causes du travail des enfants; les traditions culturelles en sont
une autre. Il s’agit dès lors de « rompre avec le passé » et la tradition. L’aspect moral de
cette question a par ailleurs souvent été souligné :
Il est temps que la moralité l’emporte et que le travail des enfants dans des conditions
dangereuses ou d’exploitation aille rejoindre dans l’histoire ces autres formes d’esclavage auxquelles il ressemble tant (UNICEF, 1997,78).
Une telle rupture est néanmoins difficile à pratiqueren raison de nombreuses résistances :
Il est difficile de faire campagne contre le travail des enfants dans les pays en développement parce que les gouvernements, les employeurs, les travailleurs, l’opinion
publique, les parents et souvent les enfants eux-mêmes, n’ont pas suffisamment
conscience du préjudice qu’il cause ou y voient une conséquence [in]élucatable de la
misère (OIT [6], 1995,18).
La représentation d’un enfant victime de son travail et du travail des enfants comme
pratique à éliminer ne compte ainsi pas toujours sur l’adhésion des acteurs directement
concernés, comme en témoigne la position des organisations d’enfants travailleurs.
II. L’enfant travailleur comme acteur social et politique :
les revendications des mouvements d’enfants travailleurs
pour un travail digne
En opposition aux Campagnes contre le travail des enfants, des représentants des organisations d’enfants travailleurs de divers continents ont pris la parole à la conférence d’Amsterdam et en marge de la conférence d’Oslo pour demander le « droit à un travail digne ».
Le paradigme qui caractérise leurs discours est ici celui de l’enfant acteur sur les plans aussi
bien individuel et social que collectif et politique. Dans un communiqué envoyé à la Marche
Globale contre le travail des enfants lors de son arrivée à Genève (1998), le mouvement
péruvien des enfants travailleurs a résumé sa position de la manière suivante :
Oui au travail digne, non à l’exploitation !
Oui au travail protégé, non aux mauvais traitements et aux abus !
Oui au travail reconnu, non à l’exclusion et à la marginalisation !
Oui au travail avec liberté, non au travail forcé ! (MNNATSOP [7], 1998).
Beaucoup de ces mouvements s’identifient à la lutte contre l’exploitation, mais refusent celle qui a été vue comme une sorte de « diabolisation du travail des enfants ». Pour
eux, la référence à la CDE doit également considérer les articles qui se rapportent à la participation et notamment l’article 12 qui garantit à l’enfant qui en a les compétences, le droit
d’exprimer ses opinions sur les questions qui le concernent et d’être entendu dans toute
procédure judiciaire ou administrative
[8].
En fait, des rencontres internationales de ces divers mouvements d’enfants travailleurs
ont eu lieu au fil des années sur divers continents (Liebel, 2000). Leurs discours ont été
bien moins médiatisés que ceux des campagnes pour l’élimination du travail des enfants,
bien que certaines ONG aient contribué à les diffuser. La déclaration issue de la rencontre
de Dakar en 1998 est fort significative de leur manière de concevoir les intérêts des enfants
travailleurs. Les enfants demandent… à l’OIT d’avoir la parole lors de sa prochaine
conférence de Genève, pour [s’] exprimer sur le projet de nouvelle convention sur les
« formes intolérables » de travail des enfants. Pour eux, les mouvements d’enfants travailleurs doivent toujours être associés aux décisions sur le travail des enfants. S’il faut
décider, on doit décider tous ensemble. C’est justement parce qu’ils n’ont pas été associés
à l’organisation de la Marche Globale contre le travail des enfants qu’ils refuseront d’y
participer.
Au sujet de la vision du travail, ils contestent l’inclusion de la prostitution et du trafic
de drogue, qu’ils considèrent comme étant des délits :
Les décideurs doivent distinguer clairement le travail des délits :
-
Nous luttons chaque jour contre les travaux dangereux et contre l’exploitation du
travail des enfants.
-
Nous luttons également pour l’amélioration des conditions de vie et de travail de
tous les enfants du monde.
-
Nous voulons que tous les enfants du monde aient un jour le droit de choisir entre
travailler et ne pas travailler.
-
Le travail doit s’accorder avec la capacité et le développement de chaque enfant et
non pas dépendre de son âge (Déclaration de Dakar, 1998).
III. Quelques pistes pour une dé-construction des discours
sur le travail des enfants et sur les enfants travailleurs
Les divergences entre ces deux positions sont frappantes. L’image de l’enfant victime
appelle à des mesures d’urgence, à des pressions et sanctions pour que son travail cesse au
plus vite. L’image de l’enfant acteur luttant quotidiennement pour survivre et se battant
contre l’exploitation appelle en revanche au respect pour son mode de vie et à la solidarité
dans les actions qu’il entreprend. On pourrait croire que ces contradictions ont une explication simple, qui voudrait que ces deux images dépeignent des situations différentes,
donc des activités économiques différentes. En réalité, cela n’est pas le cas. Les enfants se
sont exprimés depuis des années dans le secteur de l’exportation – concerné par les
mesures de boycott – afin que leur travail soit autorisé. Les mouvements d’enfants travailleurs africains s’engagent également, dans des secteurs qui comportent de grands abus,
tels que la lutte contre l’exploitation et le trafic d’enfants (Bada et al., 2000).
En fait, pour comprendre ces divers discours, il est utile d’examiner les représentations
sociales qu’ils véhiculent. Celles-ci doivent être comprises dans leur visée pratique (Jodelet, 1989), dans leur caractère mouvant, impliquant une certaine dose de subjectivité. Si
elles s’inscrivent dans le projet du sujet, et donc dans son identité, elles vont de pair avec
une grande charge émotionnelle (Zavalloni, Guérin, 1986). En outre, les représentations
contiennent une série de normes pour l’action et, en tant que savoirs pratiques, elles véhiculent des catégorisations qui définissent implicitement les positions de chacun (Doise,
1990). Intériorisées en tant qu’« habitus », elles peuvent légitimer les positions subordonnées (Bourdieu, 1990), justifier l’oppression et reproduire les inégalités, mais aussi devenir sources de conflits et objets de négociation.
En suivant cette piste de réflexion, six thèmes liés au travail des enfants méritent d’être
approfondis : la représentation de l’enfance et des enfants, leur participation dans les prises
de décisions, la représentation du travail, la délimitation de l’exploitation, les images du
progrès et, enfin, les enjeux propres aux discours, soit leurs objectifs.
a) Les représentations de l’enfance et des enfants
Le fait que les enfants travaillent dans les pays du Sud aussi bien que dans ceux du
Nord, est resté longtemps invisible. Leurs activités ont été vues comme des pratiques formatrices ou encore comme une aide familiale. Un parallèle peut être tiré avec l’invisible
contribution des femmes et les mesures de protection qui les ont pendant longtemps
exclues et discriminées dans la sphère du travail. Aujourd’hui admis, le travail des enfants
est tout d’abord vu comme contraire à l’idéal de socialisation que l’on voudrait leur réserver. Minimisé ou vu comme déviant – et comme celui des femmes – il peine à être reconnu
en tant que contribution sociale et économique essentielle pour le fonctionnement de toute
société (Nieuwenhuys, 1996a; Levison, 2000). Cet état de choses ne peut être compris
sans référence à la vision de l’enfance.
Nous savons que dans les sociétés industrialisées en Occident, les enfants ont progressivement perdu toute valeur économique, en gagnant en revanche une valeur essentiellement émotionnelle (Zelizer, 1992). L’enfance est vue comme cette période de croissance
qui devrait être idéalement une expérience de bonheur, de jeu, d’apprentissage, de créativité et d’absence de contraintes. La place adéquate des enfants a été ainsi limitée à la
famille et à l’école et ceux-ci ont été en principe exclus de la sphère du travail et d’autres
espaces publics. L’image idéale de l’enfance dans les sociétés du Nord – importée dans les
sciences sociales et en particulier dans l’approche fonctionnaliste – voit tout d’abord l’enfant comme un être qui doit acquérir des compétences et dont il en est en premier lieu
dépourvu (James, Prout, 1990). Elle va aussi de pair avec une très grande sensibilité à
l’égard des abus commis sur les enfants et des risques qu’ils encourent, poussant ainsi à
leur protection. Dans les représentations de l’enfance, les pratiques à leur égard sont dominées par la transmission de savoirs et de compétences, ainsi que par leur protection.
Les théoriciens qui ont approché l’enfance en tant que construction sociale et culturelle
(James, Prout, 1990) ont formulé bon nombre de critiques à l’égard de cette image idéalisée,
naturalisée et universalisée qui tient trop souvent la place d’une connaissance approfondie.
En premier lieu, c’est le déni du statut de sujet et d’acteur qui a été largement critiqué. En
tant que catégorie dominée, l’enfance se caractérise par l’impossibilité d’accéder à la parole
et à une définition autonome d’elle-même et de son expérience (Chombart de Lauwe, 1984;
Ennew, 2000). Cherchant à rendre compte de l’absence de pouvoir des enfants en tant que
catégorie sociale, certains théoriciens ont montré comment, au même titre que le genre, la
représentation naturalisée de l’enfance légitime leur position subordonnée dans la structure
sociale (par exemple Oackley et Alanen dans James et al., 1998). La reconnaissance du statut de sujet et la promotion de la participation des enfants découlent d’une telle vision.
La protection et les risques encourus par les enfants ont aussi été l’objet d’un examen
critique. On fait état des peurs déréalisantes des abus commis sur les enfants qui caractérisent les sociétés industrielles, cela étant parfaitement illustré par le bogeyman syndrome
(Corsaro, 1997) ou peur de l’étranger qui violente l’enfant. L’occurrence de tels événements est en fait très faible en comparaison avec les accidents domestiques (Harden, 2000)
ou la violence exercée par des personnes connues par l’enfant. En raison de la forte charge
émotionnelle associée à l’image idéale de l’enfance, quelques chiffres semblent néanmoins suffire pour justifier les mesures de protection. Des études rigoureuses et comparatives des risques et surtout de leur impact sur les enfants font généralement défaut. Ainsi,
un document très récent du BIT faisant état des connaissances sur le phénomène du travail
des enfants (ILO, 2002) présente une série de chiffres (entre 3 et 25%) concernant les accidents de travail chez les enfants. Toutefois, si on signale que leur occurrence est nettement
plus élevée que chez les adultes travailleurs, aucune comparaison avec d’autres activités
accomplies par ces mêmes populations d’enfants n’est présentée. On ne sait pas quelle est
l’occurrence d’accidents chez les enfants qui ne travaillent pas, ni l’occurrence d’accidents
domestiques ou d’accidents pendant les loisirs. De telles informations ne semblent pas toutefois nécessaires pour conclure qu’il est essentiel de protéger les enfants en leur interdisant d’accéder à la sphère du travail. Dans les faits, les résultats des études qui utilisent des
groupes de contrôle sont parfois surprenants. Les recherches qui comparent la situation des
enfants vivant et travaillant dans les rues avec celle de ceux qui vivent dans les quartiers
défavorisés montrent par exemple que la vie et le travail dans la rue n’ont pas nécessairement un impact négatif sur le plan physique (Panter-Brik, Baker, 1996) ou psychologique
(Richter, Van der Walt, 1996) et qu’il est fort difficile de discriminer l’impact du travail de
celui de la pauvreté.
Pour revenir aux critiques de théoriciens, c’est la protection elle-même, comme principe fondamental dirigeant les pratiques à l’égard des enfants qui mérite un examen approfondi. La protection n’est pas toujours en accord avec les droits de l’enfant (Qvortrup,
Christoffersen, 1990), notamment, lorsque ce dernier est un objet de mesures et non pas un
sujet. Si on peut lire un grand nombre de travaux qui cherchent à analyser les situations de
manque de protection des enfants, la protection est un terme aussi commun que mal défini,
qui se différencie mal du contrôle et de la socialisation (Invernizzi, Milne, 2002a). En
Occident, la vie quotidienne des enfants est de plus en plus structurée par les adultes,
l’école étant reconnue comme le travail légitime (Qvortrup, 2000) qui, associée à des activités de loisirs fort compétitives et exigeantes, est censé leur permettre une meilleure insertion sociale (Invernizzi, Milne, 2002a).
Pour diverses raisons, toute tentative de déterminer des contenus et des formes de
socialisation permettant l’insertion future des enfants ne peut en fait avoir qu’un caractère
spéculatif. Premièrement, les enfants eux-mêmes, en tant qu’acteurs participent à un tel
processus et ne se limitent pas à intérioriser les contenus éducatifs (Wacksler, 1991). Penser une socialisation sans leur contribution peut alors impliquer oppositions et échecs, par
exemple l’absentéisme scolaire et les oppositions à l’élimination de leur travail. Deuxièmement, il faut admettre le caractère spéculatif de toute tentative pour déterminer les compétences sociales pertinentes dans une société future. En fait, l’évaluation des compétences se fait trop souvent sur la base des contenus et modalités scolaires, en prêtant peu
d’attention à ce que l’enfant apprend dans ces lieux et espaces qui ne se caractérisent pas
par des actions éducatives (Wacksler, 1991). Les compétences que les enfants acquièrent
dans des expériences autonomes – telles la migration vers la ville ou le travail dans les rues
– sont en principe niées et dévalorisés (Lucchini, 1998; Baker, 1998; Invernizzi, 2001a).
Encore, l’évaluation de telles compétences se fait très souvent d’une manière globale et se
rapporte à toute une classe d’âge dans une société donnée, sans prêter attention aux différentes classes, groupes, minorités ethniques, genre, etc. Reste à savoir si le « bon » processus de socialisation pour un enfant appartenant aux catégories sociales défavorisées est et
doit être identique à celui des classes supérieures afin de lui permettre une bonne insertion.
Si on admet une définition des compétences comme des représentations de l’environnement qui permettent à un acteur social d’agir sur celui-ci (par exemple Lucchini, 1993),
une réponse strictement universaliste semble peu adaptée. Toutefois, et parce qu’un tel
questionnement semble au premier abord s’opposer à un idéal de progrès et en particulier
à la démocratisation de l’éducation, le sujet est fort controversé (voir plus loin).
Dans cette même ligne de réflexion, les critiques à l’image idéale de l’enfance ont touché l’exportation dans les pays en développement, alors qu’elle ne permet pas de penser
des interventions appropriées, celles-ci pouvant devenir inefficaces ou stigmatisantes. Il a
été question de la globalisation de l’enfance (Boyden, 1990) aussi bien que de la globalisation du problème du travail des enfants (White, 1996). Dans certains contextes sociaux et
culturels, le travail est considéré comme une forme adéquate de socialisation d’une part et
une forme de participation à la communauté de l’autre. Cela est en rapport avec le mode
dominant de production et avec les contextes socio-économiques de précarité. Cependant,
cela doit aussi être compris comme découlant de représentations différentes de l’enfance et
de l’enfant (Bekombo, 1981), définissant également les compétences que les groupes
sociaux estiment qu’il a et/ou qu’il doit acquérir et les droits dont il jouit en contrepartie.
Lorsqu’on tente de faire campagne contre le travail des enfants, on se trouve confronté
non seulement à des situations de misère dans lesquelles les enfants sont contraints de travailler, mais aussi à des pratiques diverses qui se fondent sur une vision autre de l’enfance.
Certaines d’entre elles admettent l’insertion de l’enfant dans la sphère productive et, à certaines conditions, considèrent cette expérience positive. Ces conditions ne sont de loin pas
toujours respectées mais, les adultes comme les enfants, luttent afin de créer des conditions
de travail acceptables en dépit de la grande précarité et en dépit des nombreuses formes
d’exploitation qu’ils doivent subir. On peut ainsi comprendre pourquoi un discours exclusivement axé sur le caractère néfaste du travail des enfants disqualifie ces efforts et ne rencontre pas toujours un accueil favorable. La déclaration des enfants travailleurs de Dakar
le souligne : les enfants ne vont pas manifester « contre leur propre travail »!
Bien de recherches récentes montrent que plus que l’âge, l’expérience, la socialisation et
l’identité de l’enfant sont essentielles pour comprendre ses besoins
[9]. L’idée qu’il soit ou qu’il
ne soit pas compétent pour une tâche donnée en raison de son âge devrait ainsi être systématiquement questionnée. L’âge ne semble pas pouvoir être un critère « naturel » et universel
pour définir les compétences et déterminer le degré de protection nécessaire à l’enfant.
C’est justement une telle vision des choses que les discours des mouvements d’enfants
travailleurs mettent à l’épreuve, en refusant d’être exclus à la fois de la sphère du travail et
de la sphère politique, où sont prises les décisions qui les concernent.
b) La participation des enfants
La représentation de l’enfance a une influence directe sur le statut attribué à l’enfant en
tant qu’acteur social, économique et politique. L’image de l’enfant acteur, même si soumis
à toutes sortes de contraintes – au même titre que l’adulte –, commence à avoir sa place
dans les sciences sociales et dans le travail d’un certain nombre d’ONG (voir Johnson et
al., 1998). D’un tel statut dépendra la légitimité attribuée à sa participation dans les décisions qui le concernent et l’interprétation des articles de la CDE qui s’y réfèrent. De leur
côté, les promoteurs des mouvements d’enfants travailleurs cherchent à conceptualiser ces
formes de participation (par exemple Cussianovich, 2001).
Le thème est d’une grande complexité et les opinions des enfants ne rejoignent pas
toutes les positions des mouvements travailleurs mentionnés plus haut. Certains mouvements sont nés dans la vague de la Marche Globale contre le travail des enfants et expriment
donc la position de celle-ci. Outre la diversité de ces positions, c’est néanmoins le statut de
ces discours qui doit être examiné de près afin de les différencier. Certaines prises de positions proviennent d’enfants qui n’ont aucune expérience du travail. D’autres proviennent
d’enfants organisés des pays du Nord qui veulent témoigner de leur solidarité avec ceux du
Sud. Les opinions exprimées par des enfants sur le site de l’UNICEF sont un excellent
exemple de la sélection qui peut s’opérer dans la prise de parole : pourrons écrire dans ce site
seulement les enfants qui ont connaissance de la démarche de l’UNICEF, qui ont un degré
acceptable d’alphabétisation, une bonne connaissance des outils informatiques et disposent
d’un accès à Internet. Ce n’est donc éventuellement qu’à travers des organisations et mouvements que quelques enfants travailleurs des pays du Sud ont pu s’exprimer. D’autres discours sont des témoignages individuels dont la mise en forme dépend largement du journaliste qui les a recueillis. Contrairement à ceux-ci, les prises de position des mouvements
d’enfants travailleurs sont le résultat de réflexions approfondies et comportent des processus de sélection qui tentent d’être démocratiques (Invernizzi, Milne, 2002b).
Or, au début des années 1990 déjà, Hart (1992) dénonçait la manipulation et les formes
de « participation symbolique » (tokenism) qui en fait ne sont pas de la participation, car les
enfants n’ont pas de pouvoir dans le processus de décision ni dans l’organisation. Le thème
de la manipulation mériterait un approfondissement qui ne trouve pas de place dans ce
texte. Il est néanmoins à souligner que, paradoxalement, et parce que l’image idéale de
l’enfance en Occident véhicule une idée de spontanéité, créativité et manque de compétences, les discours structurés et approfondis des mouvements d’enfants travailleurs suscitent davantage de suspicions que les témoignages isolés ou les élans de solidarité d’enfants
non travailleurs. Il y a là un cercle vicieux conceptuel : si l’enfant est incompétent, il ne
semble pas être reconnu comme capable de participer et décider mais seulement de témoigner, accompagné par des adultes qui les guident. Si l’enfant fait en revanche preuve de
compétences élevées, on postulera qu’il a été manipulé. Coles (1986) a montré combien les
compétences des enfants dans la compréhension du politique varient d’un contexte à
l’autre, certains enfants faisant preuve de capacités élevées d’évaluation. S’il est clair que
les adultes jouent un rôle central dans la transmission d’informations et d’opinions, la
capacité de l’enfant à les mettre en perspective et à s’en distancer dépend encore de son
expérience directe des conflits, oppressions et événements socio-politiques. Extrapoler
une image de l’enfant citoyen et de sa compréhension du politique de la situation des
enfants des classes moyennes et supérieures des pays industrialisés constitue dès lors le
premier biais pour la compréhension des possibles processus de participation. Il s’agit en
effet de ces mêmes enfants qui ont, le plus souvent, été protégés des expériences de conflits
et de bien des formes directes d’oppression.
Chaque type de discours mérite dès lors un examen critique quant au mode de récolte
des avis des enfants, à la sélection de ceux-ci, à leur représentativité et aux possibles manipulations qui interviennent tout au long de ces processus. Malheureusement, dans ces évaluations, les lacunes théoriques se font lourdement sentir (Milne, 1997; Ennew, 2000).
Les organisations d’enfants travailleurs restent le mode de prise de position le plus
proche des syndicats et du monde du travail. Toutefois, leur impact est limité et leurs
échanges avec les instances officielles ont le plus souvent le statut de rencontres informelles.
La participation des enfants n’est pas une priorité pour la OIT et, en ce sens, les instruments qu’elle a mis en place s’éloignent de la CDE. En fait, l’article 6 de la Convention
182 de l’OIT stipule :
-
Tout Membre doit élaborer et mettre en œuvre des programmes d’action en vue
d’éliminer en priorité les pires formes de travail des enfants.
-
Ces programmes d’action doivent être élaborés et mis en œuvre en consultation
avec les institutions publiques compétentes et les organisations d’employeurs et de
travailleurs, le cas échéant en prenant en considération les vues d’autres groupes
intéressés.
(OIT, Convention 182 sur les pires formes de travail des enfants, 1999, article 6).
Les recommandations accompagnant cette convention spécifient la place réservée à la
participation des enfants et de leurs familles :
Les programmes d’action visés à l’article 6 de la convention devraient être élaborés et
mis en œuvre de toute urgence, en consultation avec les institutions publiques compétentes et les organisations d’employeurs et de travailleurs, en prenant en considération
les vues des enfants directement affectés par les pires formes de travail des enfants
ainsi que les vues de leurs familles et, le cas échéant, celles d’autres groupes intéressés
acquis aux objectifs de la convention et de la présente recommandation (OIT, Recommandation 190 sur les pires formes de travail des enfants, 1999, article 2).
Le BIT limite ainsi la participation des enfants (et de leurs familles) à la consultation
lors de la mise en place des mesures d’élimination du travail des enfants; les décisions fondamentales liées à la définition du problème (incluant le critère central de l’âge) sont en
revanche prises en amont de celle-ci. Une réelle participation des enfants dans la mise en
place de législations internationales sur le travail des enfants, malgré les efforts des mouvements d’enfants, n’a pas été facilitée par les organisations internationales (voir Invernizzi, Milne, 2002b pour une analyse détaillée).
Un autre mode susceptible de favoriser indirectement la participation des enfants se fait
à travers la recherche. Justement, les travaux qui considèrent les enfants comme des acteurs
compétents, examinent leurs avis et opinions tout en prenant garde de les contextualiser,
montrent que leurs choix de travail et leurs stratégies de survie ne sont de loin pas le simple
résultat d’un processus inéluctable d’exploitation. Comme nous verrons au paragraphe suivant, le travail prend une toute autre signification à partir des expériences des enfants. Néanmoins, ce mode de participation des enfants ne semble guère avoir plus de succès dans les
prises de décisions des organisations internationales. Le dernier rapport du BIT (2002),
censé faire le point sur les connaissances concernant le travail des enfants, ne fait mention
d’aucune des recherches, pourtant relativement nombreuses, qui analysent le travail à partir
des points de vue et des expériences des enfants
[10]. Dans une certaine mesure, on peut alors
expliquer les oppositions aux mesures abolitionnistes par le désintérêt des décideurs pour
les expériences et les intérêts des enfants ainsi que pour leur participation.
c) Délimitations et représentations du travail
Dans la déclaration des mouvements d’enfants travailleurs, ceux-ci refusent de considérer comme du travail des activités telles que la prostitution ou le commerce de drogues. À
leurs yeux, il s’agit de crimes. En revanche, celles-ci sont au centre de l’intérêt de la Convention 182 du BIT sur les formes intolérables du travail des enfants, dont l’article 3 stipule :
Aux fins de la présente convention, l’expression les pires formes de travail des enfants
comprend :
-
toutes les formes d’esclavage ou pratiques analogues, telles que la vente et la traite
des enfants, la servitude pour dettes et le servage ainsi que le travail forcé ou obligatoire, y compris le recrutement forcé ou obligatoire des enfants en vue de leur utilisation dans des conflits armés;
-
l’utilisation, le recrutement ou l’offre d’un enfant à des fins de prostitution, de production de matériel pornographique ou de spectacles pornographiques;
-
l’utilisation, le recrutement ou l’offre d’un enfant aux fins d’activités illicites,
notamment pour la production et le trafic de stupéfiants, tels que les définissent les
conventions internationales pertinentes;
-
les travaux qui, par leur nature ou les conditions dans lesquelles ils s’exercent, sont
susceptibles de nuire à la santé, à la sécurité ou à la moralité de l’enfant (OIT,
Convention 182 sur les pires formes de travail des enfants, 1999).
Sur le plan légal également, la délimitation de ces « formes intolérables » a été contestée. Pour Smolin (2000) la priorité du BIT va à des activités illégales sur lesquelles les
outils légaux du monde du travail n’ont vraisemblablement aucun impact et dans les faits,
ces nouvelles définitions se justifient davantage par leur pouvoir de mobilisation que par
une réelle faisabilité des programmes.
C’est de manière plus générale la délimitation de ce qui constitue le travail, et nous
savons qu’il varie selon les époques, les régions géographiques et les groupes sociaux, qui
est source de confusions dans les discours. Dans les faits, la définition de ce qui est admis
pour les enfants varie fortement d’un contexte et d’une catégorie sociale à l’autre, de la
situation de la famille et surtout, des conditions économiques. Les populations concernées
– adultes et enfants – ont leurs propres idées quant à ce qui est tolérable et ce qui ne l’est
pas, leurs catégories ne recouvrant pas celles proposées par les grandes organisations
(Woodhead, 1998; Invernizzi, 2001b).
Mais tout d’abord, il faut souligner que la langue anglaise permet d’opérer une distinction entre labouret work, le terme childlabourdésignant les formes intolérables du travail
des enfants qui relèvent de l’exploitation. Les langues latines ne comptent en revanche que
sur l’unique mot « travail », fait qui contribue à expliquer les confusions et les difficultés des
non-anglophones à s’identifier aux campagnes abolitionnistes. Néanmoins, la question est
bien plus complexe puisque la distinction entre labouret work elle-même ne fait pas consensus. Si on pouvait croire qu’il est possible de classer les activités dans des catégories différentes, il a été montré que cette distinction n’est en réalité pas opérationnelle (White, 1996;
James et al., 1998). Or, l’absence de définitions opérationnelles invalide également toute
mesure du phénomène et toute évaluation des programmes d’élimination (Smolin, 2000).
Pour d’autres experts, cette distinction est à maintenir et serait : un travail bénéfique
d’une part et les activités nocives de l’autre. Sur la base des législations nationales et internationales, le premier a toujours été identifié aux activités dans un cadre familial et dans la
sphère de la reproduction, un cadre que le BIT (2002) continue à affirmer. Il a néanmoins
été souligné que l’exploitation peut être fort présente dans certaines activités au foyer
(Nieuwenhuys, 1996; Morice, 1996). La vision d’activités reproductives distinctes des
activités productives, d’autre part, ne peut pas s’opérer aisément dans le travail agricole
(Boyden et al., 1998) et dans le travail appelé « informel » lorsqu’il cherche justement à
concilier les exigences familiales et économiques. Les enfants (tout comme les adultes et
surtout les femmes) alternent au cours de la journée entre des activités qui sont du travail et
d’autres qui ne sont pas identifiées comme telles (par exemple cuisiner, prendre soin
d’autres membres de la famille, etc.). Or, le fait que la grande majorité du travail des
enfants se situe dans cette économie appelée « informelle » (ILO, 2002), implique justement que les définitions du travail issues du monde de l’emploi sont inapplicables.
Cependant, même lorsque l’enfant travaille dans l’industrie, l’assimilation de ces
emplois à du travail nocif (ou intolérable) peine à être fondée. Alors que les campagnes
contre le travail des enfants ont vu l’emploi dans le secteur de l’exportation comme une
forme d’exploitation des plus inacceptables, les enfants qui y travaillent indiquent un
ensemble de bénéfices qu’ils tirent de cette expérience. Pour eux, il s’agit d’une opportunité de gagner des revenus et d’acquérir habilités et connaissances qui leur permettront
d’avoir un avenir professionnel. C’est un choix qui se fait dans un éventail très réduit d’opportunités, mais il est certain que ces emplois présentent des avantages aux yeux des
enfants qui y travaillent (Woodhead, 1998; Bourdillon, 2000). Les effets négatifs des boycotts ou des menaces de boycott l’ont prouvé. Au Bangladesh, elles ont provoqué le licenciement abrupt de dizaines de milliers d’enfants en 1993. Les enfants qui ont pu conserver
leurs emplois étaient en meilleure santé et avaient une meilleure alimentation que leurs
moins chanceux collègues qui se sont trouvés sans travail ou alors avec une activité moins
rentable (et plus pénible) parmi ces travaux que l’on appelle « informels » (White, 1996).
Le travail comme forme de socialisation a largement été abordé par les anthropologues
s’intéressant aux sociétés rurales. Si cette approche a été critiquée en raison du manque de
réflexions sur les mécanismes d’exploitation (Nieuwenhuys, 1996a), elle permet néanmoins
de comprendre le caractère nécessaire du travail des enfants, tant pour la reproduction de
l’unité productive familiale dans des activités traditionnelles que pour assurer le futur de
l’enfant dans des secteurs modernes, dont témoignent les propos des enfants travailleurs de
l’industrie. L’acquisition de savoirs, techniques et compétences, même dans des activités
normalement perçues comme « marginales » est très importante (Invernizzi, 2001a).
Un autre aspect lié au travail de l’enfant concerne le statut qu’il acquiert en tant que travailleur. On a souvent observé que les enfants sont préférés aux adultes parce qu’ils constituent une main-d’œuvre plus docile et à moindre coût. Il existe néanmoins des situations
très diverses, telles des jeunes travailleurs payés au même tarif que les adultes, scolarisés et
organisés (Bourdillon, 2000) et plus généralement des enfants auxquels on reconnaît le
statut de travailleurs à part entière, même si avec des droits spécifiques liés à leur âge et à
leurs compétences (Invernizzi, 2001a). Le travail peut parfois représenter une forme de
participation valorisée et légitime.
De telles questions sont essentielles pour comprendre le phénomène du travail des
enfants. Le paradigme de l’enfant à risque porte l’observateur à se concentrer uniquement
sur les conséquences négatives du travail et à dresser une liste de défaillances et difficultés.
Dans les faits, et même dans des conditions pénibles, le travail peut raisonnablement
apporter des bénéfices aussi bien que comporter des risques (IWGCL
[11], 1998) et les populations concernées semblent dresser une sorte de bilan implicite et évolutif afin de déterminer quelle est l’alternative la moins mauvaise. Le travail peut ainsi représenter simultanément une forme d’exploitation, un moyen pour acquérir des revenus indispensables, une
forme de socialisation et un moyen de participation sociale valorisée.
d) Les délimitations de l’exploitation des enfants travailleurs
L’usage ambigu de la notion d’exploitation contribue également à la compréhension
des divergences dans le champ du travail des enfants. Au delà du sens descriptif du terme
– soit l’utilisation d’une force ou d’une matière pour la faire produire – c’est généralement
un jugement d’ordre moral qui est évoqué. La notion d’exploitation souligne le caractère
abusif de certains avantages retirés par l’employeur ou par un autre acteur, sans que l’on
puisse toutefois compter, comme le constate Schlemmer (1996), sur une définition claire.
Il semble utile de revenir sur les différentes délimitations utilisées par les experts. La
plus connue est celle qui se réfère à l’ensemble du travail humain et à la situation de la
main-d’œuvre qui, dans l’économie capitaliste, produit des richesses mais ne bénéficie pas
de la totalité de celles-ci. Le premier mécanisme d’exploitation consiste dans la confiscation d’un surtravail, partie non rémunérée du temps de travail, condition nécessaire pour
que l’employeur réalise une plus-value (Schlemmer, 1996,24). Le passage de la description d’un système économique à la délimitation d’un abus voit la discrimination des
enfants du point de vue salarial devenir le centre de la question.
Le caractère étroit d’une définition économique de l’exploitation des enfants exclut
néanmoins les abus qui concernent spécifiquement l’enfant. Une définition élargie se
superpose alors, délimitant comme appropriation illicite la mesure dans laquelle d’autres
que les travailleurs s’approprient une partie de la production de ceux-cimais ils y ajoutent
également la mesure de la discrimination dont sont victimes […] les enfants qui travaillent
en ce qui concerne leur capacité de production et les besoins de leur développement (Rodgers, Standing, 1981,36).
Le deuxième mécanisme d’exploitation est ainsi lié aux problèmes de développement
de l’enfant provoqué par le travail.À souligner que dans les textes de l’UNICEF et du BIT,
child labour et exploitation sont en fait utilisés comme des synonymes. Cette définition
met l’accent sur les problèmes liés au développement, l’exploitation économique devenant
un critère parmi d’autres. Reprise dans la plupart des textes des ONG et des gouvernements, la délimitation dominante de l’exploitation et du child labour est la suivante :
-
Un travail à plein temps à un âge trop précoce;
-
Trop d’heures consacrées au travail;
-
Des travaux qui exercent des contraintes physiques, sociales et psychologiques
excessives;
-
Un travail et une vie dans la rue, dans des conditions peu salubres et dangereuses;
-
Une rémunération insuffisante;
-
L’imposition d’une responsabilité excessive;
-
Un emploi qui entrave l’accès à l’éducation;
-
Des atteintes à la dignité et au respect de soi des enfants, comme l’esclavage ou la
servitude et l’exploitation sexuelle;
-
Un travail qui ne facilite pas l’épanouissement social et psychologique complet
(UNICEF, 1997; ILO 1992 cité in Ennew, 1995).
Si ces indicateurs semblent découler du bon sens, leur application à des situations
concrètes pose plusieurs difficultés (Bourdillon, 2000). Les analyses de la littérature scientifique existante ont pu conclure par exemple que le lien entre développement et travail
chez l’enfant reste peu clair (Boyden et al., 1998). Puisque le travail peut apporter des
bénéfices à l’enfant sur le plan des compétences qu’il acquiert, d’une identité positive,
d’une meilleure intégration sociale et d’une moins mauvaise condition physique, il est très
difficile d’opérer une délimitation d’activités nuisibles au développement de l’enfant. Il
s’avère difficile de savoir quand une contrainte ou une responsabilité devient excessive,
car ceci dépend des compétences de l’enfant. En raison des multiples expériences de l’enfance, l’évaluation de ce qui est un épanouissement social et psychologique complet peut
même être encore plus contestable car elle fait intervenir des critères sociaux et culturels.
Le risque est donc celui de voir glisser dans la catégorie d’exploitation toute expérience
qui ne correspond pas à celle de l’enfance en Occident.
Même l’affirmation qui veut que le travail entrave la scolarisation n’est pas fondé, les
résultats des recherches montrant plutôt que le lien entre scolarisation et travail est beaucoup plus complexe (Boyden, 1994). La question de la qualité de l’enseignement et de
l’accès à l’école est une partie importante de la réflexion. Encore plus difficile à évaluer est
l’origine des problèmes des enfants, à savoir s’ils sont provoqués par le travail ou par la
situation de pauvreté. Le paradigme de l’enfant à risque conduit souvent les chercheurs à
oublier de se demander si, en l’absence du travail, l’enfant encourt réellement moins de
risques. Il a encore été souligné comment la plupart des critères délimitant ce qui entrave le
développement de l’enfant concernent aussi bien les activités qui n’appartiennent pas à la
sphère de la production – telle l’aide familiale dans l’agriculture ou les activités domestiques – et qui, dans les définitions du BIT, ne font pas partie du child labour.
Un troisième mécanisme d’exploitation concerne les bénéfices économiques indirectement tirés du travail des enfants. Morice observe par exemple que derrière les activités en
apparence les plus autonomes ou les plus familiales, se cachent souvent d’implacables
réseaux, au sein desquels l’enfant n’est jamais confronté aux donneurs d’ordre et peut
donc avoir l’illusion d’être à l’écart des circuits lucratifs. Telle est la force de l’idéologie
qui métamorphose un rapport social d’exploitation et une simple stratégie de débrouillardise (1996,275). Cela constitue une mise en garde contre une analyse en terme de « travail
familial ».
Un quatrième mécanisme d’exploitation considéré dans l’analyse du travail des enfants
cherche à rendre compte des activités non productives. Comme l’observe Nieuwenhuys
(1996b), l’exclusion des activités non productives de l’analyse de l’exploitation n’est pas
sans lien avec la moindre valeur qui leur est attribuée par rapport aux activités productives.
Il s’agit dès lors d’inclure la réduction des coûts du travail des adultes lorsque les enfants
contribuent à leur subsistance ou aux activités domestiques. On sait combien les activités
domestiques réalisées par les enfants permettent aux adultes de libérer du temps et de travailler en dehors du foyer. On sait aussi que l’appauvrissement des populations du Sud
augmente le travail domestique des femmes (incluant les soins à des personnes malades et
aux enfants) (Bissillat, 1996). Le travail domestique, bien qu’il échappe aux définitions du
child labour mérite d’être examiné.
Un cinquième et dernier mécanisme tente par ailleurs de rendre compte de manière plus
globale des contraintes économiques et sociales. Les bénéfices tirés du travail des enfants
incluent alors pour Nieuwenyus (1996b) les coûts sociaux inhérents à la constitution d’une
nouvelle génération de travailleurs. Il est par exemple question de l’argent qui ne sera pas
investi dans les écoles puisque les enfants travaillent et ne s’y rendent pas.
Ce dernier niveau ne se rapporte donc pas spécifiquement à des acteurs directement
impliqués dans le travail des enfants mais au système social tout entier. On a davantage
affaire à l’exclusion, à la marginalisation ou encore aux inégalités et non pas au travail
exercé par les enfants. Dans un type d’élargissement similaire – mais sans distinction
aucune de ces niveaux d’analyse – l’UNICEF (1997) expose la notion d’« exploitation de
la pauvreté », en intégrant des mécanismes tels l’ajustement structurel, la crise économique, la pauvreté, les attitudes des employeurs, etc.
On peut bien évidemment se demander si le caractère moralement inacceptable des
souffrances des enfants ou si l’idée que d’autres acteurs bénéficient de cet état de choses
justifient l’usage du terme d’exploitation qui devient ici dilué et vague, sans relation
aucune avec le travail. Comme dans le texte de l’UNICEF, bien des propos sur le travail
des enfants font référence à l’un ou l’autre mécanisme et plus souvent glissent d’un niveau
à l’autre sans expliciter le raisonnement utilisé. Ces discours se caractérisent également par
une grande subjectivité dans la délimitation des situations d’exploitation, celle-ci décrivant souvent simplement les situations qui, aux yeux du locuteur, sont « intolérables » et
nécessitent la création d’une politique sociale, d’une action de sensibilisation ou encore
d’une aide directe (Invernizzi, recherche en cours). Un représentant du gouvernement
signalera alors qu’il n’y a pas d’exploitation dans le secteur agricole, un directeur d’ONG
soutiendra en revanche que même le travail accompli quelques heures est une forme d’exploitation car l’enfant devrait pouvoir bénéficier de temps pour jouer. C’est aussi en fonction des objectifs de l’organisation (nous y reviendrons) que les cas d’exploitation sont
délimités et les positions sur le travail des enfants sont construites.
Si il y a bien une visée pratique évidente de ces représentations, cette manière de procéder comporte aussi des risques importants, et en premier lieu, parce que la notion pourtant
indispensable d’exploitation perd tout pouvoir d’analyse. D’autre part parce que, en utilisant exclusivement ce cadre, l’opinion qui veut que l’enfant puisse bénéficier de son travail
devient une idée déviante. Le travail des enfants indique simplement une forme de négligence ou bien, comme on le signale plus souvent, un indicateur de l’absence de conscience
des adultes et des enfants. Pourtant, les enfants eux-mêmes ont leurs opinions sur ce qui est
un travail excessif et sur l’âge adéquat pour le réaliser, et donc sur des questions de développement. Ils sont susceptibles de formuler des définitions contextuelles du bon et du mauvais travail. Elles trouvent parfois un écho dans les points de vue des adultes issus du même
milieu. Paradoxalement, alors qu’on considère le travail comme un manque de protection,
c’est souvent afin de pouvoir assurer une protection minimale et une socialisation adéquate
que certains parents associent les enfants à leur travail. Si les enfants sont souvent surchargés,
les acteurs concernés ne les classent pas toujours dans la catégorie de l’exploitation parce
que, comme pour tout travail des adultes, ils en évaluent aussi les bénéfices. Ces acteurs
croient encore moins que l’on éliminera le travail exploité par une interdiction de travailler.
En effet, la confusion entre les divers niveaux d’analyse peut avoir des conséquences malheureuses. Des actions pensées en terme de protection peuvent devenir une forme d’oppression lorsqu’on nie les avantages liés au travail et on finit par blâmer les familles qui ne veulent ou ne peuvent pas « éliminer » le travail de leurs enfants (Invernizzi, 2001b).
e) Les images du progrès et du développement
Lorsque l’élimination du travail des enfants est vue comme une question morale, il y a
une idée de progrès, soit-il vers une plus grande dignité, une plus grande justice sociale ou
encore vers la modernité. Comme le souligne Nieuwenhuys (1996a, 237), l’écartement de
l’enfance de [...] tout travail reconnu est devenu une mesure de modernité et une incidence
élevée de travail des enfants est considérée comme un signe de sous-développement (traduction de l’auteur). Les problèmes de cette définition résident dans l’oubli de la réelle
importance économique des enfants et dans la difficulté à les concevoir comme des sujets
responsables qui – dans les situations les plus dramatiques – assurent entièrement leur survie et celle de leurs familles.
L’élimination du travail des enfants en Europe au cours du siècle passé a été prise implicitement comme exemple et comme modèle pour les pays en voie de développement. C’est
une idéalisation qui renferme néanmoins un certain nombre de « mythes ». En premier lieu,
on peut tout simplement contester le fait que le travail des enfants ait été éliminé; il est plutôt devenu invisible. Alors que certaines sources situent le taux de travail des enfants en
Europe autour de 2% (ILO, 2002,19) d’autres présentent des pourcentages allant par
exemple de 30 à 50% au Royaume-Uni (James et al., 1998,112-113). La confusion des
définitions est aussi un élément de la question. Un deuxième mythe est l’idée que le travail
des enfants a été éliminé par l’introduction de l’école obligatoire. En réalité, cette dernière
n’a pas impliqué la disparition du travail des enfants, travail et école ayant été aménagés de
manière à ce que les enfants puissent fréquenter les deux (White, 1996). Selon certains,
l’idée que l’abolition du travail des enfants ait été l’affaire d’une lutte contre les conditions
inhumaines qui leur étaient réservées dans les usines est aussi un mythe. D’autres intérêts –
et notamment la volonté de mécaniser l’industrie et de contrôler une main-d’œuvre jeune
vue comme source d’instabilité politique – expliquent leur progressive exclusion de l’industrie. De plus celle-ci n’aurait pas pu avoir lieu sans une amélioration générale des conditions de vie (Nieuwenhuys, 1996a). Or, à l’heure actuelle, ce sont justement la libéralisation
économique, les mesures de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International que
bien des experts tiennent en partie pour responsable de la pauvreté croissante. L’élimination du travail des enfants peut donc être vue comme un premier pas vers le progrès aussi
bien que comme une aggravation de leurs conditions de vie.
Il est également question des intérêts en jeu. Si bien certains experts considèrent que
l’élimination du travail des enfants est difficile parce que d’autres intérêts priment sur ceux
des enfants (voir point I), l’argument opposé est aussi soutenu par des chercheurs. Il a été
signalé que l’intérêt supérieur des enfants, même dans des activités nuisibles, ne se situe
pas toujours dans l’élimination de leur travail (White, 1996) et que des intérêts autres que
celui des enfants peuvent justifier ces mêmes campagnes abolitionnistes (Reddy, 1999). La
protection des enfants contre le travail a été vue comme une forme de protectionnisme des
emplois des adultes (James et al., 1998) et un protectionnisme des pays du Nord à l’égard
des produits concurrentiels provenant du Sud, étroitement relié à l’introduction d’une
clause sociale régulant le commerce international (Smolin, 2000).
Admettant la multiplicité des représentations du progrès, il faudrait encore mentionner
celle qui le mesure par la plus grande participation des citoyens et par une citoyenneté élargie aux enfants. Dans la perspective de la CDE, néanmoins, c’est non pas le progrès d’une
nation mais l’intérêt supérieur de l’enfant qui devrait être au centre de l’action. Il s’agit dès
lors de prendre en compte les situations concrètes qu’ils doivent affronter aussi bien que
leurs aspirations. Un peu partout dans le monde, des enfants signalent qu’ils souhaitent travailler ou encore qu’ils n’ont pas d’alternative. Pour beaucoup d’entre eux, le progrès passe
par le travail, et non pas par l’école. L’incapacité de celle-ci à répondre à leurs besoins n’est
pas sans lien avec une idée du progrès qui n’en a pas toujours une haute considération. La
représentation de l’école en tant qu’institution centrale de nos sociétés est par ailleurs un
paradigme que l’on tend à ne pas vouloir déconstruire (Schlemmer, 2002).
f) Enjeux et objectifs des discours
Une dernière manière de comprendre les oppositions au sujet du travail des enfants se
rapporte aux objectifs et enjeux des discours. Dans les débats liés aux politiques internationales, on a constaté un grand décalage entre les discours sur le travail des enfants et les
discours sur les enfants travailleurs. Davantage centrés sur le développement des pays en
question, les premiers tendent à oublier les expériences et les intérêts des enfants. Visant à
avoir un impact sur les politiques internationales, ils ont plus souvent un caractère démonstratif. Leur but est de témoigner et de persuader plutôt que de décrire l’expérience et les
besoins des enfants travailleurs et planifier des actions pour y répondre. Ainsi, les campagnes du BIT ont eu pour objectif la sensibilisation des classes moyennes et supérieures
des pays du Sud et de la population des pays industrialisés autour des formes intolérables
du travail des enfants (OIT, 1995). C’est autour de celles-ci que le discours plus général
s’est construit. On a ainsi pris connaissance de ces cas désormais très connus d’enfants battus, enchaînés, vendus ou abusés et on a été poussé à identifier le travail à ces situations
dramatiques. Dans cette même logique, l’objectif de ces actions n’était pas d’éliminer ces
formes de travail mais démontrer que celles-ci pouvaient être éliminées (OIT, 1995).
Aussi, le travail des enfants est devenu plus largement un indicateur très précieux pour la
critique sociale. Il permet de dénoncer la globalisation, l’accroissement des inégalités,
l’appauvrissement des pays du Sud, les effets néfastes des mesures d’ajustement structurel, du néolibéralisme qui doit être régulé par des clauses sociales, etc. Que l’on partage ou
non les contenus de ces critiques, il faut souligner que ces discours opèrent un raccourci
car ils mettent en parallèle le progrès et le développement d’un pays avec le développement de l’enfant et passent sous silence les intérêts spécifiques des enfants.
Un autre objectif de bien des discours tenus dans les pays industrialisés est lié, directement ou indirectement, à la recherche de financements. Celle-ci s’accorde particulièrement bien avec l’image d’un enfant victime et l’image idéale de l’enfance issue des pays
du Nord (Invernizzi, Lucchini, 1996). Les enjeux de financement soumettent les ONG à
d’importantes pressions et à une dépendance des bailleurs de fonds et des donateurs. Or,
l’association à la mobilisation contre le travail des enfants a permis à certaines organisations d’obtenir une audience internationale (Smolin, 2000).
Que cela soit dans une logique de dénonciation ou de financement, pour ceux qui se
proposent d’attirer l’attention sur les grandes souffrances des enfants, le discours des
mouvements organisés d’enfants travailleurs et celui des experts opposés ou sceptiques à
l’égard des positions abolitionnistes pose problème. D’une part, la grande charge émotionnelle des thèmes liés à l’abus sur les enfants, largement amplifiée par les campagnes,
rend intolérable une attitude distancée. De plus, de tels discours questionnent les raisons
d’être de leur travail et de leurs organisations. D’autre part, ils suscitent la crainte d’une
banalisation de la question du travail des enfants et la perte d’une image précieuse pour la
mobilisation.
Or, les informations et les connaissances nécessaires pour des actions de sensibilisation
ou de recherches de fonds diffèrent de celles qui sont nécessaires pour les actions directes
auprès des enfants travailleurs. Les premières se sont davantage centrées sur le travail des
enfants, les deuxièmes ont en revanche besoin des connaissances concernant les enfants,
leurs expériences, leurs aspirations. Si le discours sur le travail des enfants peut faire l’impasse sur la connaissance des enfants et de leur milieu, l’action directe demande un travail
de partenariat avec eux. Les discours de dénonciation et sensibilisation présentent un cumul
des formes d’exploitation. Les connaissances nécessaires à l’intervention directe exigent
qu’on les distingue afin d’éviter de surcharger les enfants et les groupes déjà fragilisés.
Certainement, un discours plus nuancé réduit l’impact des dénonciations. Néanmoins,
ceux-ci ne sont pas une fin en soi. Quel est leur sens s’ils ne s’accompagnent pas d’une
amélioration des conditions de vie des enfants ?
Plusieurs questions sont essentielles pour comprendre les diverses prises de position
sur le travail des enfants. De quelle enfance parle-t-on, d’une enfance idéalisée et protégée
dont il est question dans les pays industrialisés ou encore d’une enfance telle qu’elle est
vécue et décrite par les enfants eux-mêmes ? Qui définit les aspirations pour les enfants et
le progrès pour leurs groupes d’appartenance ? Le processus de socialisation qui est préconisé est-il réaliste et réalisable ? Les populations concernées le considèrent-elles comme
souhaitable ? De quel travail parle-t-on ? À quel niveau l’exploitation de l’enfant est-elle
située ? Quel est l’objectif du discours : sensibiliser, promouvoir les droits de l’enfant,
rechercher des financements, décrire ou développer l’aide directe aux enfants ?
Bien qu’elles ne rendent que rarement compte des intérêts exprimés par les enfants travailleurs, les positions des ONG durant les campagnes ont souvent argumenté que l’élimination du travail des enfants n’est pas faisable en raison de la grande pauvreté. À la lecture
des discours des campagnes abolitionnistes, on a parfois l’impression que pour éliminer le
travail des enfants il faut modifier fondamentalement notre société planétaire. N’est-il pas
question de sociétés sans les inégalités extrêmes et les niveaux de pauvreté qui les caractérisent aujourd’hui, avec un accès à l’éducation qui à l’heure actuelle n’est pas garanti, dont
les contenus seraient adaptés aux divers groupes sociaux et culturels ? Si on admet les
dimensions culturelles que l’on reconnaît comme « causes sous-jacentes » du phénomène
du travail des enfants (ILO, 2002), ce sont aussi des populations avec une culture globalisée autour de l’image occidentale de l’enfance qui permettraient d’éliminer le travail des
enfants. Nous sommes alors face au danger que Touraine qualifie de repli sur un universalisme abstrait dont le discours est noble mais [qui] rend de plus en plus mal compte des
réalités et des conduites sociales (1997,319).
Certains experts ont vu la nouvelle convention 182 comme l’affaire d’une mobilisation
plus que comme un réel programme pour lutter contre les formes intolérables du travail des
enfants. Les moyens sont en effet insuffisants et le problème est fort mal défini (Smolin,
2000). D’autres (White, 1999) ont vu dans la Convention 182 un outil qui pouvait remplacer une convention plus ancienne du BIT, la Convention 138, qui était vue comme restrictive puisqu’elle visait à l’établissement d’un âge minimum universel d’accès à l’emploi.
Au mois de février 2002,115 États avaient ratifié la Convention 182 sur les formes intolérables du travail des enfants. Entre 1996 et 2001,66 États ont néanmoins également ratifié
la Convention 138, ce qui porte le total à 116 États. En renforçant ce retour à un abolitionnisme « dur », le BIT délimite le travail des enfants à éliminer d’une manière fort élargie.
Ainsi, environ 88% du travail accompli par les moins de 14 ans devrait être éliminé (ILO,
2002,17). C’est donc l’image d’un enfant victime de son travail qui tend à dominer la
scène officielle. L’enfant continue à être vu comme un être passif et incompétent dont la
participation (économique, sociale ou politique) n’a pas de légitimité.
Le défi dans les questions liées au travail des enfants réside certainement dans la
construction d’un discours qui dénonce les formes d’exploitation des enfants tout en rendant compte de leurs luttes pour améliorer leur présent et leur avenir, de leurs compétences
et de la diversité de leurs expériences. Les oppositions des mouvements d’enfants travailleurs soulignent ce problème. Un discours mettant exclusivement l’accent sur une
vision du progrès et sur l’exploitation des enfants travailleurs oublie qu’ils doivent travailler en raison des difficultés économiques que des lois nouvelles ou anciennes ne vont
pas résoudre. Bien sûr, on pourrait considérer ces campagnes et ces législations comme des
projets qui, s’ils devaient aboutir même seulement partiellement, auraient du moins
apporté une amélioration. Cependant, l’impact négatif que des mesures abolitionnistes
sont susceptibles d’avoir mérite également un examen approfondi.
À partir des expériences passées, il s’agit en premier lieu d’évaluer les risques de voir
des enfants forcés à s’insérer dans des activités moins visibles, plus dangereuses et plus
exploitées.
Il reste aujourd’hui peu de marge de manœuvre aux enfants qui doivent et/ou souhaitent travailler, pour voir leur travail protégé et reconnu. L’âge minimum étant fixé, c’est du
côté de la définition du travail que les choses semblent devoir se jouer. Les activités des
enfants que l’on n’arrivera pas à faire disparaître seront-elles donc autre chose que du travail ? Deviendront-elles de plus en plus invisibles ? Moins reconnues ? Pas du tout rémunérées ? Il est en effet important de rappeler que les législations sur le travail des enfants ne
peuvent pas résoudre les problèmes de l’exploitation indirecte et que le caractère illégal
des activités économiques peut renforcer les mécanismes d’exploitation directe (réduction
des rémunérations ou émergence de formes de corruption).
En deuxième lieu, il s’agit d’évaluer la nouvelle distribution de l’aide aux enfants travailleurs. Dans la mesure ou leur travail est réaffirmé comme illégal, seront-ils en mesure
de profiter de programmes favorisant leur participation ou seront-ils seulement bénéficiaires de mesures d’élimination ? Comme le signale White (1999), le manque de définitions et la distance entre le discours des praticiens et activistes et celui des scientifiques à
l’avantage de laisser aux premiers une marge de manœuvre qui leur est essentielle pour
promouvoir les intérêts des enfants. Néanmoins, ce caractère flou peut aussi permettre de
glisser de l’élimination des formes de travail les plus nuisibles aux enfants à l’élimination
de celles qui dérangent davantage la sensibilité du public ou celles qui vont à l’encontre
des intérêts d’autres groupes sociaux.
Les problèmes que rencontrent quelques ONG locales suggèrent aussi des questions au
sujet de la distribution des financements. Les organisations, qui depuis des années ouvrent
la voie dans la promotion des droits de l’enfant à partir de leurs demandes, pourront-elles
continuer à assurer le financement d’actions pour améliorer les conditions de travail des
enfants ? Pourrait-on, conformément aux législations actuelles, accuser les ONG et les
mouvements d’enfants travailleurs de promouvoir un travail illégal et remettre donc en
question leur légitimité ? Des éléments de réponse à ces questions nous parviennent au
moment où nous rédigeons cette conclusion. Après un long silence, la prise de position de
Save the Children (International Save the Children Alliance, 2003), souligne que les législations internationales peuvent être bénéfiques aux enfants seulement si, entre autres, leur
application est centrée sur les intérêts des enfants, si elle évite l’interdiction indiscriminée
du travail des enfants, si elle reconnaît les bénéfices que le travail peut apporter aux enfants
et si elle comporte la participation des enfants et de leurs familles.
Dans cette même perspective, il faudrait en troisième lieu évaluer les conséquences des
campagnes pour l’élimination des enfants du point de vue de leur socialisation et de la
construction de leurs identités. D’une part il s’agit de savoir si la socialisation qui se fait à
l’heure actuelle à travers le travail sera remplacée par l’acquisition de compétences pertinentes dans leur milieu de vie. L’évaluation de l’école est au centre de ce questionnement.
D’autre part, il s’agit d’explorer les effets des discours à propos des enfants victimes de
leur travail sur l’identité de ceux-ci. L’image idéalisée d’une enfance sans activités économiques leur permet-elle de construire une image positive et de se construire comme des
acteurs compétents dans leur environnement ? Que doivent donc penser les enfants travailleurs lorsqu’ils apprennent que leur enfance leur est niée ? Ne sont-ils donc pas des
enfantsou des enfants moins bien seulement ? Puisqu’ils ne vont pas à l’école, seront-ils de
moins bons travailleurs adulteset de moins bons citoyens ? Encore, la question de la socialisation se pose de manière plus générale en termes de possibilités concrètes pour chaque
communauté de déterminer les processus de socialisation en fonction de leurs aspirations,
de leur culture et des contextes économiques et sociaux.
Seulement des réponses à ces questions, et probablement à d’autres encore, permettent
de savoir si les campagnes d’élimination du travail des enfants leur apportent une meilleur
protection ou bien si, à défaut de favoriser leur développement, elles augmentent leur discrimination.
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[*]
Cette déconstruction fait partie d’une recherche en cours financée par le Fonds National Suisse de la
Recherche Scientifique :
Exploitation, socialisation et participation économique des enfants. Analyse comparative du travail des enfants au Pérou et au Portugal. C’est lors du travail sur le terrain au Pérou (1994-1997) que l’auteure se trouve confrontée aux deux discours présentés dans cet article, ainsi qu’aux interventions qui en découlent (Invernizzi, 2001a). Seulement la première position trouve néanmoins écho dans les
discours entendus dans les pays du Nord. La déconstruction critique opérée dans ce texte cherche à rendre
compte des raisons de cette prédominance des discours sur les enfants victimes de leur travail, en dépit de
leur distance de la vie quotidienne des acteurs directement concernés par le travail des enfants.
[**]
Centre for Family Research – University of Cambridge.
[1]
Bureau International du Travail.
[2]
« Les États parties reconnaissent le droit de l’enfant d’être protégé contre l’exploitation économique et de
n’être astreint à aucun travail comportant des risques ou susceptible de compromettre son éducation ou de
nuire à sa santé ou à son développement physique, mental, spirituel, moral ou social » (Convention relative
aux Droits de l’Enfant, ONU, 1989).
[3]
Child workers, especially girls, are at high risk, because child labour jeopardises the child’s health, safety
and education and physical, mental, spiritual, moral or social development (Oslo Conference on Child
Labour, 1997).
[4]
International Labour Organisation.
[5]
Child labour is both a consequence and a cause of poverty (Oslo Conference, 1997).
[6]
Organisation Internationale du Travail.
[7]
Movimiento Nacional de Niñas, Niños y Adolescentes Trabajadores Organizados del Peru.
[8]
« Les États parties garantissent à l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer librement son
o