2005
Déviance et Société
Introduction
Déviances et modalités de contrôle : le réalisme sociologique de la comparaison franco-allemande
Fabien Jobard
[*]
CESDIP Unité de recherche associée au CNRS Immeuble Edison 43, boulevard Vauban F-78280 Guyancourt
Axel Groenemeyer
[**]
Hochschule für Sozialwesen Esslingen Flandernstraße 101, D-73732 Esslingen
On trouvera difficilement, dans le champ bigarré des sciences sociales, un domaine de
recherches plus ouvert à la comparaison internationale que celui des déviances. On a bien
entendu Le Suicide de Durkheim présent à l’esprit, où la comparaison était convoquée en
tant que mode quasi expérimental de validation des hypothèses sociologiques. On pourrait
également évoquer La criminalité comparée de Gabriel Tarde, l’envers durkheimien
récemment réédité (Tarde, 2004). Pour autant, et en dépit des « interfécondations » possibles
de la comparaison européenne sur ces matières (Robert, Van Outrive, 1993,9), portées par
la convergence des modes de réponse aux déviances et au crime qu’appelle l’Union européenne, on est surpris de constater la part hégémonique des comparaisons menées avec les
États-Unis ou, mais moins fréquemment, avec la Grande-Bretagne. Qu’elle soit employée
comme avenir prophétisé de l’Europe ou comme spectre figurant ce que l’Europe ne sera
jamais, l’Amérique semble épuiser le fonds de données et de commentaires, mais aussi de
concepts, à partir desquels les comparaisons sont menées en Europe. Quoi de plus surprenant, lorsque l’on sait les différences abyssales du droit anglo-saxon et du droit continental
en matière pénale, sans évoquer bien sûr la distorsion considérable que représentent aux
États-Unis la criminalité de sang, la circulation des armes à feu, les condamnations pour
délits de stupéfiants, etc. ? À tous égards, et en premier lieu, oserions-nous dire, sur notre
objet (les déviances et les réponses publiques et sociales aux déviances), la pragmatique
convoquée (la fameuse « facilité de la langue ») condamne les chercheurs à ne jamais comparer que l’incomparable (Maurice, 1989)… L’objet de ce numéro est de réétalonner la
comparaison, de ramener l’outil comparatif à des jeux d’échelle mieux maîtrisables : c’est
tout le projet des comparaisons franco-allemandes que nous allons présenter ici.
Domestiquer les différences contextuelles
L’écart des traditions juridiques et des dispositions sociales laisse envisager une comparaison plus féconde que celle avec les États-Unis; une comparaison aux termes de
laquelle l’effort de neutralisation de variables contextuelles trop dissemblables, qu’elles
soient propres aux configurations institutionnelles ou à la société, ne viendrait pas chaque
fois ruiner l’entreprise en cours. De ce point de vue, l’Allemagne et la France présentent
deux situations nationales tout à fait comparables. À commencer par le droit : l’actuel Code
pénal allemand est issu de l’ancien Code pénal de la Confédération d’Allemagne du Nord
du 31 mai 1870, qui reprenait la plupart des dispositions du Code pénal pour les États prussiens de 1851, conçu sur le modèle du Code pénal napoléonien de 1810 (Leblois-Happe,
2002, vol. 1,40).
Les statistiques administratives suggéreraient une « délinquance ordinaire » traditionnellement plus élevée en Allemagne qu’en France, si l’on s’arrêtait à la comparaison de ces
« données » contestables que sont les taux de délinquance dans les deux pays. Dans l’attente de déterminer ce que mesurent réellement ces données incertaines, on notera avec
plus d’assurance la proximité des évolutions historiques en France et en Allemagne, du
moins en ce qui concerne les déviances et les préoccupations : augmentation depuis la fin
des années 1960 et dans les deux pays, des atteintes aux biens et des infractions liées à la
circulation routière, apparition dans les années 1970 des infractions liées aux stupéfiants,
augmentation durant les années 1980 des délits de coups et blessures, vols avec violence,
destruction-dégradation, inquiétudes dans les années 1990 liées tant aux délinquances
juvéniles ou à la part des « jeunes » dans les déviances pénales, qu’au terrorisme, au crime
organisé ou aux délinquances à caractère sexuel.
Les réponses institutionnelles furent également historiquement comparables : mouvement contradictoire de professionnalisation et de bureaucratisation des forces de police
dans les années 1970, avant la redécouverte des vertus de la police de proximité ou de l’îlotage (Jobard, 2003), accompagnée en France de l’essor des polices municipales; fermeture des frontières à l’immigration laborieuse en 1974 et 1975, plaçant la justice pénale
face à l’existence d’une nouvelle classe d’infractions de masse, celle liée à l’entrée et au
séjour des étrangers, avec ses effets propres tant sur l’exécution des peines que sur les programmes de prévention; mouvement de requalification des incriminations pénales, de
décorrectionnalisation ou d’encouragement au classement de tout un ensemble de contentieux de masse (décorrectionnalisation des chèques sans provision en France ou « nouveau » Code pénal en Allemagne en 1975, ainsi que mouvement de dépénalisation de fait
de la consommation de drogues douces), accompagné de son corollaire, la croissance des
infractions administratives (Lascoumes, Barberger, 1988; Rössner, 1993,48); déploiement dans les années 1980 des politiques de prévention, là aussi plus prononcé en Allemagne qu’en France (Duprez, Hebberecht, 2001); réorganisation, face à la délinquance de
masse, de la justice correctionnelle avec l’introduction du « temps réel » et les alternatives
aux incarcérations (Leblois-Happe, 2002; Tränkle, 2003).
Voilà tout un ensemble de macrovariables contextuelles ou organisationnelles mieux
maîtrisées, à défaut bien sûr d’être neutralisées. Un droit pénal comparable, une politique
pénale comparable, de grandes tendances de la criminalité et de l’inquiétude comparables :
la méthode comparative trouve avec la mise en perspective de la France et de l’Allemagne
un sol assurément plus ferme. Et c’est bien précisément parce que ces macrovariables sont
plus aisément circonscrites que les singularités nationales parfois considérables peuvent
mieux faire ressortir leurs effets; l’on pense ici bien sûr à l’incidence ou la non-incidence
de l’irruption de « l’histoire réelle » et de l’unification allemande (par exemple Jobard,
2004), et ses effets sur le redécoupage des frontières, sur le brouillage des cartes en matière
de nationalité, d’asile et d’immigration, ou bien sur les représentations collectives des
risques et de la sécurité. À l’inverse, des étrangetés pénales parmi les plus spectaculaires
deviennent susceptibles d’explication : ainsi de l’énigme allemande des années 1980 où,
sous un gouvernement libéral-conservateur, les taux de détention ne cessèrent de baisser,
cas quasiment unique en Europe, a fortiori devant la France, dont la population carcérale
doublait de 1975 à 1995, tandis que la population recensée ne s’accroissait que d’un
dixième (Salle, 2003).
La proximité resserre de fait les échelles de la comparaison, assure un quadrillage plus
étroit des variables en jeu dans l’un et l’autre des deux systèmes, rendant ainsi les variables dépendantes plus immédiatement explicables et plus communément partagées des
deux côtés de la frontière nationale. En effet, si en matière de travail, il est manifeste que
l’on ignore la réalité exacte à laquelle renvoie le « chômeur » saisi dans une comparaison
internationale (pour reprendre l’exemple souvent cité par Alain Desrosières, 2003,151),
un tel désajustement entre la catégorie nominale et le sens pratique de perception et de
classement se trouve largement réduit lorsque, en Allemagne et en France, il est question
de « détenu », de « longue peine », de « police de proximité »…, voire de notions aussi
vagues que le sentiment d’insécurité, parce que précisément vagues en les mêmes termes
dans les deux pays. Ces êtres que sont les longues peines ou les polices de proximité
résultent progressivement de mêmes « investissements de forme » dans les deux pays, et
ce d’autant plus qu’ils se soumettent tous deux aux mêmes institutions supranationales en
charge non seulement de définir les principes fondateurs des institutions pénales, mais
aussi les instruments concrets d’existence de ces institutions, comme la Cour européenne
des droits de l’homme, le Comité de prévention de la torture, et d’autres, participent de ce
que l’écart entre « la réalité » d’une détention ou d’une garde à vue dans les deux pays se
trouve progressivement réduit. Nous donnons en effet au terme de réalité le sens qu’attribue Desrosières au terme de réalisme : le mot « réalisme » est dans ce texte utilisé pour
caractériser l’hypothèse implicite, retenue en général dans les sciences de la nature, d’une
existence « réelle » d’objets, indépendamment de leur observation. Mais, dans le langage
courant, ce mot a aussi le sens de « raisonnable », conforme à une intuition externe et globale de la « nature des choses » (Desrosières, 2003,161).
Ici, le resserrement de l’échelle ne porte pas seulement sur le choix des variables, mais
se trouve également guidé dans la plupart des contributions par des objetsde recherche, qui
portent en effet sur ces secteurs très circonscrits de la décision publique que sont les politiques pénales, et plus particulièrement l’exécution des peines, à laquelle toute la troisième
partie de ce volume est consacrée.
À dire vrai, l’on veut peut-être obtenir de la comparaison franco-allemande des épreuves
scientifiques réalistes que nos cadres de perception naturalisés empêchent de construire à
l’intérieur même de nos frontières. Tout pourrait aussi bien être mené dans un cadre interne
à chacun des pays. Le cadre fédéral allemand offre d’excellents supports à la comparaison
intranationale, mais aussi le cadre apparemment centralisé français, dont on sait par de trop
rares enquêtes qu’il abrite des écarts de pratiques entre juridictions ou départements considérables, face auxquels la structure de l’État (fédéral, local) apparaît comme une dimension
d’ordre tout à fait secondaire. De ce point de vue, s’il fallait forcer le trait, la comparaison de
situations françaises avec des situations allemandes ne présente pas de degré d’exotisme
bien supérieur à la comparaison du département des Deux-Sèvres avec celui de l’Essonne,
pourvu bien entendu qu’on livre chaque fois, comme les auteurs s’y efforcent ici, les dimensions contextuelles déterminantes.
Les comparaisons franco-allemandes répondent avant tout à l’optimisation d’une stratégie de recherche qui, plutôt que satisfaire à la curiosité culturaliste ou à son déni, s’emploie simplement à se donner les outils d’une compréhension meilleure de la déviance et
du contrôle social. Les textes que nous présentons proviennent pour la plupart du colloque
que le Laboratoire européen associé « Délinquances, politiques de sécurité et de prévention; recherches comparatives franco-allemandes » (LEA) a tenu en septembre 2004.
L’ambition de ce programme est d’inscrire dans la durée des opérations concrètes de
recherche et la production de données d’enquête qui répondent à la stratégie de recherche
comparée que nous venons d’exposer. Le LEA mène des comparaisons d’enquêtes
confrontant terme à terme des données déjà là, et s’efforce de produire, dans le cadre des
recherches de longue durée qu’il permet de soutenir, des données comparatives propres.
Présentation des articles
L’élaboration de la norme est le premier domaine que nous soumettons à l’épreuve de
la comparaison. Sous l’influence des travaux portant sur les effets de renégociation de la
norme centrale par les élites locales intermédiaires (on pense à l’école de la régulation de
Jean-Daniel Reynaud en France ou à celle de la « Steuerung » en Allemagne (Giraud,
2001) ou bien, plus récemment, sur le pouvoir des agents de guichet (Weller, 2000), la
recherche comparée fait aujourd’hui une large place aux instruments intermédiaires de
régulation publique (Lallement, 2003,119-120; Giraud, 2004). De ce point de vue, la
norme n’est étudiée ni en son aspect textuel comparé (comme le ferait le droit comparé), ni
comme produit de processus distincts de décision (comme le feraient des analyses de
sociologie législative comparée), mais comme enjeu de mobilisation et de négociation par
les acteurs sociaux de son pouvoir propre. La norme, c’est autant le principe général de
régulation (par exemple la justice réparatrice) que l’outil final de régulation des conflits
(par exemple les diverses formes de médiation). Les deux premiers textes déploient ce
souci de la comparaison des normes tenues pour des instruments, selon des approches toutefois bien différentes.
Peter Hägel, intéressé par les « mises en œuvre » différenciées des normes générales de
lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent en France et en Allemagne, ne s’attache
pas à détailler les écarts repérables des normes allemandes et françaises par rapport aux
textes internationaux (ne serait-ce que parce que beaucoup de textes français furent antérieurs à ces derniers, soulevant ainsi la question de l’historicité de la décision publique,
question commune au texte de D. Linhardt). L’instrument de régulation de ces domaines
de la déviance définis par leur statut en marge de la légalité et à la lisière de l’illégalité
(P. Hägel insiste sur la caractérisation pénale insaisissable du délit de blanchiment) ne peut
être le texte international, trop vague, ni la loi nationale, soit qu’elle est volontiers imprécise, soit qu’elle est peu ajustée à la finesse des phénomènes qu’elle entend saisir. C’est bien
une réflexion sur les niveaux d’instrumentation des normes répressives qui se dégage de l’analyse, lorsque l’auteur remarque qu’en France, où la loi punit ces déviances, les instruments pénaux ne sont pas employés, tandis qu’en Allemagne, où ils ressortent du pouvoir de
sanction administrative, ils semblent mieux saisir les déviances réelles.
Dominique Linhardt s’intéresse quant à lui à deux niveaux et moyens d’action, et
même deux répertoires normatifs, qui sont en France et en Allemagne tout à fait semblables : l’autorité administrative indépendante en charge du contrôle des données nominatives consignées dans des fichiers informatisés est née dans les deux pays à peu près simultanément, mais provient de deux trajectoires historiques tout à fait distinctes. Comparant
ces trajectoires, l’auteur mobilise la notion d’épreuve, héritée de la sociologie des sciences,
ouvrant ainsi la comparaison à l’historicité de ses objets (Werner, Zimmermann, 2003,7-15; 2004,17-19): en l’occurrence, la formation à la fois des principes généraux du droit
(l’invention du droit à la protection des données individuelles), et les instruments concrets
de régulation de la puissance publique. Ce sont des formations sociales, comme aurait dit
Elias, parfaitement asymétriques, qui ont pourtant construit de part et d’autre des institutions et des principes parfaitement identiques; et le choix méthodologique du suivi de l’action dans l’histoire (Dodier, 2003,334-343) permet en l’occurrence de faire ressortir les
ressources que les histoires nationales offrent à l’invention politique des acteurs (Dodier,
2003,340), et in fine à leur cristallisation en institutions et en critique de ces institutions.
Ensemble privilégié de la recherche en matière de déviance, l’examen de la peur et de la
violence se nourrit également d’approches comparées. Leur premier objet est ainsi la capacité même des instruments disponibles à prendre la mesure de représentations collectives.
Prolongeant les travaux sur les modalités de mesure de la peur ou du sentiment d’insécurité
(réflexions qui faisaient l’objet du précédent numéro spécial de Déviance et société(Robert,
Zauberman, 2004), Jörg Dittmann engage la réflexion sur le sens des différences observées
d’un pays à l’autre, en montrant la faible part explicative des variables lourdes (conjoncture
économique, variables démographiques, etc.). Ces dernières étant précisément si proches
dans les deux pays, ni les variations conjoncturelles ni les écarts entre les deux sites d’observation ne peuvent s’y réduire, reposant ainsi l’opportunité d’une attention renouvelée à l’égard des effets de conjoncture dans la formation des représentations collectives.
C’est une démarche méthodologique inverse que celle de Susanne Karstedt, qui fait
justement le pari, dans une comparaison internationale de diverses corrélations, de l’influence des variables lourdes sur les indices de violence mortelle disponibles dans divers
pays. Représentative de la très forte influence en Allemagne de ce type d’instrument de
recherche, elle-même reflet de l’exportation vers l’Allemagne des grandes enquêtes standardisées américaines, cette contribution montre d’une certaine manière le refus toujours
vif en Allemagne d’abdiquer le projet durkheimien de mobilisation des grands répertoires
de données administratives aux fins de validation d’hypothèses culturalistes. Or, ici, l’emploi historicisé des variables permet précisément de donner corps à une hypothèse culturaliste médiatisée par les dimensions sociales au fondement des sociétés comparées. Tout
autrement, le texte de Trutz von Trotha prend à corps la notion de violence physique légitime pour examiner les mutations de l’État contemporain au crible des nouvelles conflictualités, constituant ainsi l’axiomatique de Weber (« l’État est l’organisation qui revendique avec succès… ») à la fois en variable idéale-typique et en objet propre des
phénomènes contemporains de violence.
Enfin, nous avons tenu à présenter les études relatives aux peines menées actuellement
dans le cadre du LEA, afin de mesurer autant que possible les effets de la proximité des
droits formels, ainsi que les effets des petites différences textuelles. La trame de fond
consiste ici bien entendu à repérer si (et dans quelle mesure) les différences législatives ont
des incidences sur la réalité observée, et inversement si (et dans quelle mesure) les différences observées peuvent être rapportées à des écarts entre les situations juridiques.
La décision judiciaire tient-elle au droit, aux juges, ou bien encore aux opinions
publiques et aux leaders d’opinion ? Les deux contributions finales du numéro portent sur
la mise en œuvre des mesures d’aménagement de peine (Dünkel et Fritsche) et des mesures de normalisation pénitentiaire par le travail (Shea), toutes deux « prévues » par les
droits internes allemand et français. Pourtant, les écarts entre les situations nationales ou,
pour le cas allemand, entre les Länder eux-mêmes, laissent entrevoir le rôle décisif, en
matière pénitentiaire, des référentiels répressifs ou punitifs sur les lieux mêmes où la politique d’aménagement ou de normalisation de la peine est appelée à être mise en œuvre.
La recherche de Susanne Müller est à ce titre doublement originale : dans son objet, puisqu’elle n’examine pas le « sentencing » par une comparaison des masses de condamnations
prononcées, mais par un examen des motivations individuelles de la prise de décision des
magistrats. Originale également dans sa méthode, qui procède de la passation de questionnaires visant la résolution de cas fictifs, une démarche inhabituelle tant en Allemagne qu’en
France. La comparaison fait ici ressortir une étonnante proximité, par-delà les finesses des
droits nationaux, des peines (fictivement) prononcées et des motivations avancées par les
juges français et allemands; ce qui, bien sûr, jette une lumière plutôt crue sur les projets
d’unification ou d’harmonisation, par le droit, du judiciaire.
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