La prison post-disciplinaire
Gilles Chantraine
Cet article, issu d’une recherche de terrain en milieu pénitentiaire canadien, analyse
les liens qui unissent quatre dimensions principales de l’économie relationnelle en détention: la promotion des droits des détenus, le triptyque sécurité active – leadership – ordre
communicationnel, les usages du « risque» en détention, et le système de privilèges. La
cohérence stratégique de ces diverses dimensions est reconstituée à l’aide du concept de
gouvernementalisation de l’institution, qui permet de saisir la reconfiguration des modes
d’exercice du pouvoir en détention consécutive au processus dit de « détotalitarisation»
des prisons. Cette approche met ainsi au jour un mode de gestion carcérale « post-disci-plinaire» qui, s’il constitue une inflexion significative du projet punitif décrit par Michel
Foucault dans Surveiller et punir, n’en est pas moins révélateur de la justesse des inspirations premières du philosophe: la prison reste le miroir de la liberté moderne et des assujettissements qui s’effectuent en son nom.Mots-clés :
PRISON, GOUVERNEMENTALITÉ, DISCIPLINE, POUVOIR, RISQUES.
This article is based on a qualitative empirical research conduced in three Canadian penitentiaries. Four significant dimensions of the relational economy in detention are analysed:
the promotion of prisoners’ rights, the interrelation between active security, leadership and
communicational order, the uses of « risk» in detention, and the prison’s privileges system.
The coherence between these different dimensions rests on the concept of governmentalization. This concept allows us to capture the reconfiguration of power resulting from the « detotalitarization» of prison. Such an approach sheds light on a « post-disciplinary» prison
model that constitutes a significant shift in the punishment project described by Michel Foucault in Discipline and Punish. The post-disciplinary prison model nevertheless shows the
perspicacity and soundness of the philosopher’s initial inspirations: prison endures as the
mirror of the subjectification performed in the name of modern freedom.Keywords :
PRISON, GOVERNMENTALITY, DISCIPLINE, POWER, RISK.
• Introduction
• Les droits des détenus et le paradoxe de la légitimité de l’institution
• Sécurité active, leadership et ordre communicationnel
• Risque(s): classification des établissements et expertise psychosociale
— Le « système bonbon » ou l’instrumentalisation intensifiée des rapports
sociaux en détention
• Conclusion
• BIBLIOGRAPHIE