2006
Déviance et Société
Introduction
Les émeutes urbaines : comparaisons internationales
Dominique Duprez
[*]
Michel Kokoreff
[**]
Il y a maintenant un an, on assistait à une vague d’émeutes urbaines sans précédent en
France. Suite au décès, le 27 octobre 2005, dans des circonstances aussi dramatiques que
nonélucidées, de Zyed et Bouna, âgés de 14 et 16 ans, les premiers affrontements avec les
forces de l’ordre et les incendies de voitures à Clichy-sous-Bois et Montfermeil se sont
d’abord cantonnés à ces cités limitrophes concentrant toutes les dérives des ghettos et des
zones sensibles. Puis elles se sont étendues dans le département de Seine-Saint-Denis,
avant de se propager au cours de la deuxième semaine en province et dans de nombreuses
villes de France bien au-delà de ces banlieues qui font parler d’elles d’ordinaire. Le phénomène a connu une décrue lors de la troisième semaine, si on en juge par le nombre de
voitures brûlées – principal et très imparfait indicateur –, soit avant la promulgation de
l’état d’urgence dans lequel beaucoup auront vu le signe fort d’une collusion entre l’ordre
public et l’ordre colonial (le décret appliqué remontant à la période de la guerre d’Algérie).
Ce qui est nouveau c’est donc que les émeutes ont constitué un phénomène national, et non
plus seulement localisé. Elles ont accaparé l’État et l’opinion publique pendant trois
semaines. Comment rendre compte d’une telle diffusion ? Quelles sont les causes principales des violences ? Telle est la question restée pendante, en dépit de la masse de commentaires et d’interprétations qui est venue comme combler la difficulté à dire le sens de ce
qui est arrivé lors de ces nuits de novembre.
Depuis vingt ans que la question des banlieues occupe le devant de la scène en France,
que le monde des cités pauvres est observé, ausculté, disséqué par les chercheurs (sociologues, ethnologues, géographes, politistes, etc.), qu’on ne cesse d’étudier les conduites et
les représentations des jeunes marginalisés ou exclus, les facteurs qui sont à l’origine de
ces désordres urbains sont bien connus : chômage, précarité, échec scolaire, relégation,
racisme… Dire cela ne signifie pas que nous n’avons rien appris que nous ne sachions
déjà. Force est de constater, néanmoins, que la situation s’est durcie au cours de ces dernières années. On l’observe en ce qui concerne le rapport des populations aux institutions
dont les rapports entre jeunes et forces de l’ordre sont emblématiques, mais d’autres phénomènes vont dans le même sens. C’est aussi la question des discriminations ethniques et
raciales qui est devenue omniprésente, ce qui était loin d’être le cas dans les années 1980
lors des premières émeutes. Dès lors la question devient : en quoi ces violences d’une rare
intensité ont-elles marqué l’échec des politiques publiques d’intégration mises en œuvre
en France au cours des dernières décennies, tant en matière de logement et d’éducation que
d’insertion professionnelle ou d’accès à la citoyenneté ? En quoi la révolte des émeutiers,
réduits par les uns à des « délinquants », par les autres à des victimes sans voix ni revendications, prend-elle sens par rapport à ces processus ?
Loin de se cantonner au cadre restreint des banlieues populaires françaises, cette vague
d’émeutes a interrogé l’ensemble des sociétés confrontées, selon une intensité et un degré
variables, à des processus comparables de polarisation sociale et de discrimination, ethnique et territoriale. C’est ainsi que dans certains pays – dans ce numéro, le lecteur trouvera
des réactions de chercheurs belge, allemand, néerlandais et étasunien – on s’est interrogé
sur la question de savoir si des émeutes semblables pouvaient y avoir lieu. On pourrait
retourner la question : dans quelle mesure les émeutes auxquelles on a assisté trois semaines durant en France sont impensables dans d’autres sociétés européennes pourtant
confrontées à des situations proches ? Il ne s’agit pas bien évidemment de surinterpréter
l’exception française mais bien davantage de tirer parti des éléments de comparaison disponibles tant aux États-Unis qu’en Angleterre.
Ce débat de Déviance et Société vise à aborder ces différentes questions. D’un point
de vue analytique, deux axes nous paraissent fondamentaux pour organiser la discussion :
les lectures sociologiques que l’on peut faire tout d’abord de ces émeutes, à partir de différents cadres interprétatifs; les lectures comparatives à différentes échelles qui en sont
possibles ensuite. Autrement dit, restituer les différentes dimensions d’analyse à partir
desquelles elles sont intelligibles, en prenant en compte la singularité française et le
regard porté sur et par d’autres sociétés, tel est l’enjeu de cette livraison et son originalité.
Le débat est construit, comme le sont d’ordinaire les débats de la revue, autour d’un
« texte locomotive » proposé par Didier Lapeyronnie. Précisons qu’il a été écrit en février
2006, soit bien avant la mobilisation anti-CPE qui a suivi la mise en place d’un plan pour
l’égalité des chances, réponse du gouvernement français à la « crise des banlieues », mais
aussi avant la publication d’ouvrages ou articles auxquels ont pu faire référence les autres
participants de ce débat qui ont écrit leur contribution au début de l’été 2006. Il n’en reste
pas moins que ces émeutes de novembre continuent d’interroger, tant les questions sociales qui en sont à l’origine perdurent et tant l’inertie en matière de politiques publiques
devrait conduire à de nouvelles tensions urbaines.
[*]
Centre national de la recherche scientifique et Université des sciences de Lille 1 (Clersé-Ifrési).
[**]
CESAMES (Paris 5 – CNRS – INSERM).