Déviance et Société
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.9782825709429
156 pages

p. 371 à 374
doi: en cours

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Volume 31 2007/4

2007 Déviance et Société

Introduction pour le 30e anniversaire de la revue

Francis Bailleau  [*] 19, rue Georgeon F-94320 Thiais Axel Groenemeyer  [**] Universität Dortmund Fakultät für Erziehungswissenschaft und Soziologie Emil-Figge-Straße 91 D-44221 Dortmund
Une revue éprouve le besoin à épisodes réguliers – les décades étant un bon indicateur dans notre système chronologique – de se pencher sur son travail car elle n’arrive généralement pas à le faire durant les réunions traditionnelles de son comité de rédaction, malgré de nombreuses tentatives régulièrement remisées au rayon des souhaits non réalisés. Cette tâche nécessaire qui, généralement, dans un premier temps, soulève l’enthousiasme de ses membres, se heurte rapidement à de nombreuses difficultés dans sa réalisation concrète.
Les responsables de ce numéro du trentième anniversaire n’ont pas échappé à ces dernières, pas plus que les responsables, Georges Kellens et André Lemaître, du numéro spécial du vingtième anniversaire : Ces lectures [critiques de la production de la revue] devaient impliquer un large aréopage mêlant Canada, Royaume-Uni, Allemagne et Suisse, outre les Pays-Bas, la France et la Belgique. Différents éléments ont fait qu’en définitive [que quatre rapports ont été présentés] – mais avec quelle qualité (Déviance et Société, mars 1997, 21,1,3). Nous pourrions reprendre presque mot pour mot cette remarque de nos prédécesseurs, en particulier en félicitant pour le travail accompli par celles et ceux qui ont été jusqu’au bout de l’aventure et en les remerciant !
Unbilan de la production de la revue ayant déjà ainsi été réalisé pour ce vingtième anniversaire, complété aujourd’hui par celui présenté par Philippe Robert, il nous avait semblé intéressant de changer de cap et de proposer pour ce trentième anniversaire non plus un retour sur le passé, mais de porter résolument un regard sur l’avenir de la revue et, comme l’exprimaitl’un d’entre nous dans un des premiers papiers préparatoires, développer un programme pour l’avenir de la revue et de son champ d’intérêt. Cette option, prendre à contre-pied le rôle commémoratif habituel de ces numéros anniversaires en nous projetant dans les trente prochaines années, avait pour raison la nécessité de réfléchir au changement radical du monde économique, politique, social et culturel et aussi à celui de la façon de réfléchir socio-logiquement sur ces changements. Il y a de nouveaux défis et aussi de nouveaux concepts qui concernent directement les notions de déviance et de contrôle social. Une revue est toujours elle-même un produit de son temps et son émergence comme son développement sont directement liés à un contexte historique. Le monde et le champ de la revue ne sont plus tout à fait les mêmes, l’idée initiale de ce numéro anniversaire était donc de produire une analyse sociologique du contexte économique, social, culturel et politique par rapport à l’objet déviance et à son traitement par la revue. Une réflexion à laquelle la revue, nous semblait-il, n’avait pas suffisamment consacré de temps et d’espace.
Partons de l’analyse historique de la revue Déviance et Société produite par Laurent Mucchielli pour le vingtième anniversaire (1997; 1999), en particulier de la conclusion de son premier article : À tel point que l’on peut se demander si, en ne parlant que de délinquant et de la justice pénale, elle ne passe pas à côté de domaines et de méthodes d’étude de la déviance qui pourraient produire des résultats au moins autant instructifs (sinon subversifs). En définitive, le contenu scientifique principal de la revue semble être devenu de plus en plus étroit par rapport à son titre : déviance et société (1997,44).
Les conclusions de Laurent Mucchielli, qui portent sur les vingt premières années de la revue, seraient, sans doute, à nuancer au regard de la dernière décennie. L’analyse des thèmes traités par la revue durant la dernière décade, proposée par Philippe Robert – un des principaux animateurs de la revue depuis sa naissance – en introduction à ce numéro anniversaire, montre un net recul des questions concernant la justice pénale au profit d’un élargissement des approches : Elle a élargi son spectre de manière à correspondre davantage àl’ambition de son titre. Sans doute, les analyses faites à l’occasion du vingtième anniversaire n’ont pas été sans influence sur cet élargissement des thèmes abordés dans la décade suivante. Dans cette perspective, nous avions présenté aux membres du comité de rédaction une série de rubriques-questions ouvertes afin de stimuler la production d’une série d’articles : La mort de la déviance ? Le contrôle social comme gestion des risques ? L’État en retrait ou « widening the net »? La république à l’épreuve ? Vers une juridicisation des relations sociales ?, ainsi que des mots-clefs : individualisation, pluralisation, développement des systèmes autonomes, différenciation fonctionnelle, intégration versus insertion, surveillanceet technologie, dangerosité, régulation des conflits et intégration, question sociale et criminalisation, ethnicité et racisme, contrôle des migrations, marginalisation des jeunes, institutions de contrôle et racisme, etc.
Comme le rappelle Dario Melossi dans son article, cette revue est née, dans les années soixante-dix, au sein d’un courant qui exprimait sa volonté de renouveler l’approche de la déviance, de la délinquance :d’une criminologie du passage à l’acte à une criminologie critique de la réaction sociale et du contrôle social, qu’en est-il aujourd’hui mais surtout qu’en sera-t-il dans les jours, les années à venir ? Ce courant, et donc cette revue qui en est issue, n’a-t-elle, comme Dario Melossi le laisse entendre, fait qu’articuler des « principes moraux »caractéristiques d’une nouvelle phase de la société capitaliste?
Cette interrogation de Dario Melossi est, de notre point de vue, à relier aux conclusions que Laurent Mucchielli dressait après son analyse historique et qui rejoignaient, sur certains points, dans ce même numéro anniversaire, celles que tiraient Yves Cartuyvels et Dan Kaminski de l’analyse du traitement du thème de l’insécurité par la revue : (1997,77-93).
C’est ce double questionnement qui nous poussa à formuler certaines de nos propositions concernant le traitement de thèmes trop souvent absents dans l’approche de l’époque contemporaine. Sans doute, comme a pu le noter Dario Melossi, la définition des objets traditionnels de la criminologie critique de la réaction sociale est très liée au contexte social et culturel de sa naissance ainsi qu’à son contexte scientifique : son opposition frontale, politique à une criminologie du passage à l’acte, ce qui expliquerait les difficultés de ce courant scientifique à investir de nouveaux objets très fortement liés aux mutations économiques, sociales, culturelles et politiques de la « post-modernité » que souligne David Garland dans son article où il s’attache à lier ces changements structuraux à ceux constatés dans le champ pénal.
Yves Cartuyvels, dans cette perspective d’analyse des changements constatés dans l’approche aujourd’hui de la criminalité, voit dans les orientations politiques actuelles un retour (réactionnaire ?) àune idéologie antérieure avec à nouveau sur le devant de la scène politique et médiatique la pathologisation des criminels et des déviants. Il insiste sur les dangers politiques d’une telle régression soulignant ainsi sans doute une faiblesse, si ce n’est un échec (provisoire ? Nous l’espérons) des luttes menées par ce courant criminologique de la réaction sociale dans les années soixante-dix et quatre-vingt.
En confrontant la notion de déviance, à celle aujourd’hui dominante, dans de nombreux discours et travaux, de risque pour traiter des comportements dits problématiques, Axel Groenemeyer analyse la liaison entre l’usage et l’histoire de ce concept et les nouvelles représentations de l’ordre social et normatif qui ont émergé ces vingt dernières années. Celles-ci se traduisent au niveau du traitement pénal des comportements sociaux et économiques problématiques par, d’une part, un durcissement de la sanction pour un certain nombre de délits constatés et, d’autre part, un élargissement de l’application de mesures alternatives en liaison avec une forte montée en puissance des techniques et des systèmes de surveillance, comme le notent les contributeurs dans la seconde partie de ce numéro spécial, consacrée à la pénologie.
Si les articles de la première partie de ce numéro anniversaire cernent bien les enjeux de la liaison, de la connexion entre mutations sociales et transformations pénales, ce débat n’a pu déboucher sur une analyse en profondeur des changements radicaux dans le mode de définition et de traitement social – pénal ou non – des pratiques et des comportements sociaux stigmatisés, considérés comme déviants à l’aube de cette nouvelle ère. Aujourd’hui ces nouvelles formes de régulation et de sanction concernent par exemple, le traitement des migrations, l’ethnisation de la question sociale, la précarisation du salariat et des statuts sociaux qu’elle entraîne en particulier à cause du changement d’orientation de l’État social, la crise de la gestion des villes et de l’habitat, la crise des idéologies du progrès et la montée des crispations identitaires, la crise des masculinités et les transformations de l’ordre sexuel, la fragilisation des modèles familiaux traditionnels, etc. (Taylor, 1999). La question porte également sur la matière que doit traiter le système pénal et la manière dont il doit le faire. En parallèle, d’autres débats s’interrogent sur le rôle des nouvelles institutions de contrôle et de sanction en gestation dans ce nouvel ordre social et sur l’usage, la maîtrise et le contrôle des nouvelles technologies qui sont aujourd’hui utilisées dans une perspective de surveillance, de contrôle social, en particulier dans le cadre de la lutte mondialisée contre le terrorisme politique.
Ouvrant la seconde partie de ce numéro consacrée à la pénologie, Richard Dubé et Jean-François Cauchie étudient les possibilités d’évolution identitaire du droit criminel sous la pression d’organisations juridiques périphériques au système pénal. Ils mesurent, en particulier, le poids des médiums sentence et peine dans l’immobilisation du système et évaluent les moyens d’envisager sereinement le développement des mesures alternatives sous la pression de ces possibles porteurs d’innovation.
Enréponse et plus classiquement – c’est-à-dire selon une approche empirique qui reflète traditionnellement les orientations de la revue – l’article proposé par Dan Kaminski, Sonja Snacken et Michel van de Kerchove articule six mutations afin de rendre compte des transformations constatées dans le champ de la pénalité, à partir essentiellement de l’exemple belge. Sans vouloir se prononcer sur le sens précis de ces mutations, tout en présentant une issue souhaitable, ils formalisent différents scénarios qui permettent de les envisager sous un angle optimiste.
Ces changements de la définition du champ pénal sont traités dans le dernier article, selon une méthode comparative avec pour objet la nouvelle gestion des peines qui se dessine dans plusieurs pays. Prenant en compte les évolutions récentes de la pénalité en Belgique, au Canada, en Suisse et en France, Gilles Chantraine et ses coauteurs constatent l’élargissement du filet pénal marqué par un renforcement – dans tous les pays considérés avec des différences liées à l’histoire de chacun – de la dualisation du système des peines sous la pression du thème de l’insécurité qui est « un bien » largement partagé par tous les pays développés. Cette extension du filet pénal se comprend selon trois dimensions : l’élargissement du champ couvert, le rétrécissement des mailles du filet qui augmente l’intensité des interventions ainsi que la diversification (privé, public, communautaire, etc.) et la multiplication des agences qui concourent à cette activité.
Même si le projet prévu pour ce numéro anniversaire n’a pu être totalement réalisé, l’ensemble des articles montre une forte volonté et une grande capacité à réfléchir aux mutations actuelles de la société et à les lier aux transformations en cours dans le champ de la régulation et de la sanction des déviances. Le monde change et la revue avec lui; c’est une incitation forte pour elle à rester bien présente, comme les dernières trente années, dans les débats sur ces questions qui sont une des bases essentielles du fonctionnement des sociétés et qui, aujourd’hui comme hier, constituent un champ très contesté et trop souvent traité d’une manière idéologique.
Les différents thèmes abordés dans ce numéro anniversaire et ceux rapidement évoqués aujourd’hui encore sous forme programmatique démontrent que le travail ne manque pas pour les trente prochaines années afin de répondre aux souhaits et aux orientations tracés par les créateurs, en 1977, de la revue Déviance et Société.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  CARTUYVELS Y., KAMINSKI D., 1997, Vingt ans… et toutes ses dents ? Déviance et Société, 21,1,77-93.
·  MUCCHIELLI L., 1997, Une sociologie militante du contrôle social, naissance du projet et formation de l’équipe francophone déviance et société, des origines au milieu des années quatre-vingts, Déviance et Société, 21,1, 5-50.
·  MUCCHIELLI L., 1999, Les champs de la sociologie pénale. Vingt ans de recherches et de débats dans déviance et société (1977-1997), Déviance et Société, 23,1,3-40.
·  TAYLOR I., 1999, Crime in context. A critical criminology of market society, Cambridge-Oxford, Policy Press.
 
NOTES
 
[*]GRASS, CNRS, Paris.
[**]Universität Dortmund, Fakultät für Erziehungswissenschaft und Soziologie.
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