2007
Déviance et Société
Introduction pour le 30e anniversaire de la revue
Francis Bailleau
[*]
19, rue Georgeon F-94320 Thiais
Axel Groenemeyer
[**]
Universität Dortmund Fakultät für Erziehungswissenschaft und Soziologie Emil-Figge-Straße 91 D-44221 Dortmund
Une revue éprouve le besoin à épisodes réguliers – les décades étant un bon indicateur
dans notre système chronologique – de se pencher sur son travail car elle n’arrive généralement pas à le faire durant les réunions traditionnelles de son comité de rédaction, malgré
de nombreuses tentatives régulièrement remisées au rayon des souhaits non réalisés. Cette
tâche nécessaire qui, généralement, dans un premier temps, soulève l’enthousiasme de ses
membres, se heurte rapidement à de nombreuses difficultés dans sa réalisation concrète.
Les responsables de ce numéro du trentième anniversaire n’ont pas échappé à ces dernières, pas plus que les responsables, Georges Kellens et André Lemaître, du numéro spécial
du vingtième anniversaire : Ces lectures [critiques de la production de la revue] devaient
impliquer un large aréopage mêlant Canada, Royaume-Uni, Allemagne et Suisse, outre les
Pays-Bas, la France et la Belgique. Différents éléments ont fait qu’en définitive [que quatre rapports ont été présentés] – mais avec quelle qualité (Déviance et Société, mars 1997,
21,1,3). Nous pourrions reprendre presque mot pour mot cette remarque de nos prédécesseurs, en particulier en félicitant pour le travail accompli par celles et ceux qui ont été
jusqu’au bout de l’aventure et en les remerciant !
Unbilan de la production de la revue ayant déjà ainsi été réalisé pour ce vingtième anniversaire, complété aujourd’hui par celui présenté par Philippe Robert, il nous avait semblé
intéressant de changer de cap et de proposer pour ce trentième anniversaire non plus un retour
sur le passé, mais de porter résolument un regard sur l’avenir de la revue et, comme l’exprimaitl’un d’entre nous dans un des premiers papiers préparatoires, développer un programme
pour l’avenir de la revue et de son champ d’intérêt. Cette option, prendre à contre-pied le
rôle commémoratif habituel de ces numéros anniversaires en nous projetant dans les trente
prochaines années, avait pour raison la nécessité de réfléchir au changement radical du
monde économique, politique, social et culturel et aussi à celui de la façon de réfléchir socio-logiquement sur ces changements. Il y a de nouveaux défis et aussi de nouveaux concepts qui
concernent directement les notions de déviance et de contrôle social. Une revue est toujours
elle-même un produit de son temps et son émergence comme son développement sont
directement liés à un contexte historique. Le monde et le champ de la revue ne sont plus
tout à fait les mêmes, l’idée initiale de ce numéro anniversaire était donc de produire une
analyse sociologique du contexte économique, social, culturel et politique par rapport à
l’objet déviance et à son traitement par la revue. Une réflexion à laquelle la revue, nous
semblait-il, n’avait pas suffisamment consacré de temps et d’espace.
Partons de l’analyse historique de la revue Déviance et Société produite par Laurent
Mucchielli pour le vingtième anniversaire (1997; 1999), en particulier de la conclusion de
son premier article : À tel point que l’on peut se demander si, en ne parlant que de délinquant
et de la justice pénale, elle ne passe pas à côté de domaines et de méthodes d’étude de la
déviance qui pourraient produire des résultats au moins autant instructifs (sinon subversifs). En définitive, le contenu scientifique principal de la revue semble être devenu de plus
en plus étroit par rapport à son titre : déviance et société (1997,44).
Les conclusions de Laurent Mucchielli, qui portent sur les vingt premières années de la
revue, seraient, sans doute, à nuancer au regard de la dernière décennie. L’analyse des thèmes traités par la revue durant la dernière décade, proposée par Philippe Robert – un des
principaux animateurs de la revue depuis sa naissance – en introduction à ce numéro anniversaire, montre un net recul des questions concernant la justice pénale au profit d’un élargissement des approches : Elle a élargi son spectre de manière à correspondre davantage
àl’ambition de son titre. Sans doute, les analyses faites à l’occasion du vingtième anniversaire n’ont pas été sans influence sur cet élargissement des thèmes abordés dans la décade
suivante. Dans cette perspective, nous avions présenté aux membres du comité de rédaction
une série de rubriques-questions ouvertes afin de stimuler la production d’une série d’articles : La mort de la déviance ? Le contrôle social comme gestion des risques ? L’État en
retrait ou « widening the net »? La république à l’épreuve ? Vers une juridicisation des relations sociales ?, ainsi que des mots-clefs : individualisation, pluralisation, développement
des systèmes autonomes, différenciation fonctionnelle, intégration versus insertion, surveillanceet technologie, dangerosité, régulation des conflits et intégration, question sociale et
criminalisation, ethnicité et racisme, contrôle des migrations, marginalisation des jeunes,
institutions de contrôle et racisme, etc.
Comme le rappelle Dario Melossi dans son article, cette revue est née, dans les années
soixante-dix, au sein d’un courant qui exprimait sa volonté de renouveler l’approche de la
déviance, de la délinquance :d’une criminologie du passage à l’acte à une criminologie critique de la réaction sociale et du contrôle social, qu’en est-il aujourd’hui mais surtout
qu’en sera-t-il dans les jours, les années à venir ? Ce courant, et donc cette revue qui en est
issue, n’a-t-elle, comme Dario Melossi le laisse entendre, fait qu’articuler des « principes
moraux »caractéristiques d’une nouvelle phase de la société capitaliste?
Cette interrogation de Dario Melossi est, de notre point de vue, à relier aux conclusions
que Laurent Mucchielli dressait après son analyse historique et qui rejoignaient, sur certains points, dans ce même numéro anniversaire, celles que tiraient Yves Cartuyvels et Dan
Kaminski de l’analyse du traitement du thème de l’insécurité par la revue : (1997,77-93).
C’est ce double questionnement qui nous poussa à formuler certaines de nos propositions concernant le traitement de thèmes trop souvent absents dans l’approche de l’époque
contemporaine. Sans doute, comme a pu le noter Dario Melossi, la définition des objets
traditionnels de la criminologie critique de la réaction sociale est très liée au contexte social
et culturel de sa naissance ainsi qu’à son contexte scientifique : son opposition frontale,
politique à une criminologie du passage à l’acte, ce qui expliquerait les difficultés de ce
courant scientifique à investir de nouveaux objets très fortement liés aux mutations économiques, sociales, culturelles et politiques de la « post-modernité » que souligne David Garland dans son article où il s’attache à lier ces changements structuraux à ceux constatés
dans le champ pénal.
Yves Cartuyvels, dans cette perspective d’analyse des changements constatés dans
l’approche aujourd’hui de la criminalité, voit dans les orientations politiques actuelles un
retour (réactionnaire ?) àune idéologie antérieure avec à nouveau sur le devant de la scène
politique et médiatique la pathologisation des criminels et des déviants. Il insiste sur les
dangers politiques d’une telle régression soulignant ainsi sans doute une faiblesse, si ce
n’est un échec (provisoire ? Nous l’espérons) des luttes menées par ce courant criminologique de la réaction sociale dans les années soixante-dix et quatre-vingt.
En confrontant la notion de déviance, à celle aujourd’hui dominante, dans de nombreux
discours et travaux, de risque pour traiter des comportements dits problématiques, Axel
Groenemeyer analyse la liaison entre l’usage et l’histoire de ce concept et les nouvelles
représentations de l’ordre social et normatif qui ont émergé ces vingt dernières années.
Celles-ci se traduisent au niveau du traitement pénal des comportements sociaux et économiques problématiques par, d’une part, un durcissement de la sanction pour un certain
nombre de délits constatés et, d’autre part, un élargissement de l’application de mesures
alternatives en liaison avec une forte montée en puissance des techniques et des systèmes de
surveillance, comme le notent les contributeurs dans la seconde partie de ce numéro spécial, consacrée à la pénologie.
Si les articles de la première partie de ce numéro anniversaire cernent bien les enjeux de
la liaison, de la connexion entre mutations sociales et transformations pénales, ce débat n’a
pu déboucher sur une analyse en profondeur des changements radicaux dans le mode de
définition et de traitement social – pénal ou non – des pratiques et des comportements sociaux
stigmatisés, considérés comme déviants à l’aube de cette nouvelle ère. Aujourd’hui ces
nouvelles formes de régulation et de sanction concernent par exemple, le traitement des
migrations, l’ethnisation de la question sociale, la précarisation du salariat et des statuts
sociaux qu’elle entraîne en particulier à cause du changement d’orientation de l’État social,
la crise de la gestion des villes et de l’habitat, la crise des idéologies du progrès et la montée des crispations identitaires, la crise des masculinités et les transformations de l’ordre
sexuel, la fragilisation des modèles familiaux traditionnels, etc. (Taylor, 1999). La question
porte également sur la matière que doit traiter le système pénal et la manière dont il doit le
faire. En parallèle, d’autres débats s’interrogent sur le rôle des nouvelles institutions de
contrôle et de sanction en gestation dans ce nouvel ordre social et sur l’usage, la maîtrise et
le contrôle des nouvelles technologies qui sont aujourd’hui utilisées dans une perspective
de surveillance, de contrôle social, en particulier dans le cadre de la lutte mondialisée
contre le terrorisme politique.
Ouvrant la seconde partie de ce numéro consacrée à la pénologie, Richard Dubé et
Jean-François Cauchie étudient les possibilités d’évolution identitaire du droit criminel
sous la pression d’organisations juridiques périphériques au système pénal. Ils mesurent,
en particulier, le poids des médiums sentence et peine dans l’immobilisation du système et
évaluent les moyens d’envisager sereinement le développement des mesures alternatives
sous la pression de ces possibles porteurs d’innovation.
Enréponse et plus classiquement – c’est-à-dire selon une approche empirique qui reflète
traditionnellement les orientations de la revue – l’article proposé par Dan Kaminski, Sonja
Snacken et Michel van de Kerchove articule six mutations afin de rendre compte des transformations constatées dans le champ de la pénalité, à partir essentiellement de l’exemple
belge. Sans vouloir se prononcer sur le sens précis de ces mutations, tout en présentant une
issue souhaitable, ils formalisent différents scénarios qui permettent de les envisager sous
un angle optimiste.
Ces changements de la définition du champ pénal sont traités dans le dernier article,
selon une méthode comparative avec pour objet la nouvelle gestion des peines qui se dessine dans plusieurs pays. Prenant en compte les évolutions récentes de la pénalité en Belgique, au Canada, en Suisse et en France, Gilles Chantraine et ses coauteurs constatent l’élargissement du filet pénal marqué par un renforcement – dans tous les pays considérés avec
des différences liées à l’histoire de chacun – de la dualisation du système des peines sous la
pression du thème de l’insécurité qui est « un bien » largement partagé par tous les pays développés. Cette extension du filet pénal se comprend selon trois dimensions : l’élargissement
du champ couvert, le rétrécissement des mailles du filet qui augmente l’intensité des interventions ainsi que la diversification (privé, public, communautaire, etc.) et la multiplication des agences qui concourent à cette activité.
Même si le projet prévu pour ce numéro anniversaire n’a pu être totalement réalisé,
l’ensemble des articles montre une forte volonté et une grande capacité à réfléchir aux
mutations actuelles de la société et à les lier aux transformations en cours dans le champ de
la régulation et de la sanction des déviances. Le monde change et la revue avec lui; c’est
une incitation forte pour elle à rester bien présente, comme les dernières trente années,
dans les débats sur ces questions qui sont une des bases essentielles du fonctionnement des
sociétés et qui, aujourd’hui comme hier, constituent un champ très contesté et trop souvent
traité d’une manière idéologique.
Les différents thèmes abordés dans ce numéro anniversaire et ceux rapidement évoqués
aujourd’hui encore sous forme programmatique démontrent que le travail ne manque pas
pour les trente prochaines années afin de répondre aux souhaits et aux orientations tracés
par les créateurs, en 1977, de la revue Déviance et Société.
·
CARTUYVELS Y., KAMINSKI D., 1997, Vingt ans… et toutes ses dents ? Déviance et Société, 21,1,77-93.
·
MUCCHIELLI L., 1997, Une sociologie militante du contrôle social, naissance du projet et formation de l’équipe
francophone déviance et société, des origines au milieu des années quatre-vingts, Déviance et Société, 21,1,
5-50.
·
MUCCHIELLI L., 1999, Les champs de la sociologie pénale. Vingt ans de recherches et de débats dans déviance
et société (1977-1997), Déviance et Société, 23,1,3-40.
·
TAYLOR I., 1999, Crime in context. A critical criminology of market society, Cambridge-Oxford, Policy Press.
[*]
GRASS, CNRS, Paris.
[**]
Universität Dortmund, Fakultät für Erziehungswissenschaft und Soziologie.