2007
Déviance et Société
Dossier
La violence d’Etat. Les fragiles naissances du maintien de l’ordre en France (1800-1930)
Introduction
Éric Pierre
[*]
Hires-Cerhio, Université d’Angers Maison des Sciences Humaines UFR Lettres, Langues et Sciences Humaines 2, rue Alexandre Fleming 49066 Angers Cedex 01 France
Le dossier thématique sur l’histoire du maintien de l’ordre en France aux XIX
e et XX
e sièclesprésenté ici est riche à plus d’un titre. À commencer par les conditions qui ont prévalu
à sa rédaction. Il est en effet constitué d’un ensemble de textes rédigés par quatre jeunes
historiens qui viennent de terminer leur thèse ou qui sont en voie de le faire. Si les auteurs
appartiennent à des universités différentes, ils se sont souvent regroupés dans un séminaire
de l’Université Paris IV (
Force publique, régulation sociale, sécurité intérieure et défense,
XVIIIe -XXe siècles), animé par le professeur Jean-Noël Luc. Ce séminaire est le fruit d’une
collaboration entre l’Université Paris IV et le Service historique de la Gendarmerie nationale,
dans l’objectif de promouvoir l’histoire politique, sociale et culturelle de la gendarmerie,
considérée sous trois angles : force publique, force militaire et communauté professionnelle
spécifique. À partir des archives, longtemps fermées, de la gendarmerie, et parfois de la police,
les différentes études observent sous un angle original la construction de l’État et le dualisme
policier, l’intégration nationale des provinces et l’acculturation civique du citoyen, le maintien de l’ordre et la gestion de la délinquance, la préparation des opérations militaires et leur
conduite, l’expansion coloniale et les conflits de la décolonisation, la défense opérationnelle
du territoire et la projection des forces
[1]. Plusieurs publications ont déjà été réalisées à partir
des travaux de ce séminaire (Luc, 2002; Coll. 2003), dont le très utile
Histoire de la maréchaussée et de la gendarmerie.
Guide de recherches (Luc, 2005).
Les quatre articles de ce dossier sont le fruit de communications prononcées lors d’une
séance de ce séminaire. Ils présentent le mérite de mettre en valeur la dualité du maintien
de l’ordre partagé entre police et gendarmerie, qui recouvre en partie la différence entre le
monde urbain et le monde rural. Leurs apports pour l’histoire du maintien de l’ordre, et en
particulier sur le recours à la force et à la violence dans celui-ci, semblent importants.
Il faut d’abord noter la richesse du matériau empirique fourni par chacun des auteurs.
Ainsi A.-D. Houte, dans une étude sur les pratiques et la culture professionnelle des gendarmes, a construit une prosopographie des agents, qu’il a complétée avec d’importants
dépouillements, entre autres, des dossiers disciplinaires et de la presse professionnelle (Houte,
2006). A. Lignereux, à partir de la consultation de plusieurs centaines de cartons d’archives,
a construit une base de données qui regroupe 3725 cas de rébellions accompagnés de voies
de fait envers les gendarmes entre 1800 et 1859; chaque affaire étant traitée avec un nombre
important de variables (Lignereux, 2006)
[2]. À l’échelle nationale, et à partir d’archives du
ministère de l’Intérieur, L. Lopez lie le maintien de l’ordre aux autres pratiques de la police,
en particulier le renseignement. Q. Deluermoz, enfin, travaille sur les pratiques de la police
parisienne à partir d’archives variées
[3], mais aussi sur les représentations sociales de la
police telles qu’elles se construisent à partir des médias de large diffusion.
Bien sûr les quatre articles répondent à des sujets différents et reposent sur des chronologies différenciées, mais leur lecture bout à bout offre une perspective de longue durée couvrant l’ensemble du XIXe siècle et les trente premières années du XXe siècle. Cette lecture en
continu permet de questionner les chronologies couramment admises, les périodes charnières et les mutations du maintien de l’ordre mises en avant par les travaux plus anciens, non
forcément pour les remettre en cause mais éventuellement pour y apporter des nuances ou
des précisions. Ainsi s’il ne s’agit pas, par exemple, de nier l’importance du tournant républicain, puis l’émergence du « maintien de l’ordre démocratique » à l’aube du XXe siècle (Berlière, 1993) ou encore les effets de la professionnalisation du maintien de l’ordre avec la création d’unités spécialisées, les différents textes précisent mieux ces évolutions.
À partir des affaires de rébellion à gendarme entre 1800 et 1859, A. Lignereux montre un
recul du recours à la violence de ces derniers, l’acquisition d’habitudes de modération et la
construction d’un savoir-faire dans la gestion des attroupements ; le plus souvent la réplique est ajustée à la menace. Q. Deluermoz, qui travaille sur la police parisienne, démontre
que la mesure et la retenue du comportement, la prudence dans les actes, la politesse dans
les paroles font déjà partie du registre d’intervention policier au XIXe siècle, bien avant la
République. Il s’agit de valeurs colportées par les manuels, promues dans les instructions
officielles, qui seront ensuite diffusées par les écoles. Dans un registre différent, au sujet de
la professionnalisation du maintien de l’ordre, A.-D. Houte montre ainsi tout ce que la pratique ancienne des brigades de gendarmerie territoriale, qui se construit tout au long du
XIXe siècle, reposant principalement sur la connaissance du terrain et une gamme de réponsesadaptées à la situation, passant souvent par l’effacement et l’esquive, a pu apporter à la
création des brigades mobiles spécialisées dans le maintien de l’ordre. La création de ces
brigades n’apparaît plus alors comme une rupture totale tant elle intègre la culture ancienne
en l’adaptant bien sûr à sa nouvelle mission.
Sans nier l’importance des lois, des textes réglementaires et des instructions régissant
le maintien de l’ordre, les quatre auteurs sont attentifs à l’évolution de ses formes, aux pratiques sur le terrain, ainsi qu’aux interactions avec ceux d’en face (les émeutiers laissent progressivement la place aux manifestants, les armes disparaissent). Ils mobilisent largement
l’historiographie de la révolte et de la rébellion. Ils utilisent aussi une échelle microhistorique et l’étude de cas pour décrire ce maintien de l’ordre en acte, ainsi que la complexité
des relations entre normes institutionnelles, cultures professionnelles et pratiques de terrain. L. Lopez met lui en avant la diversité des polices et l’enchevêtrement de leurs différentes missions. Ils rapportent aussi les différents événements au contexte social et politique.
Bien sûr les auteurs se trouvent confrontés à tout un ensemble de questions portant sur
les usages et les formes de la violence dite légitime. Ce sujet, avec d’autres, sera développé
par F. Jobard en conclusion de ce dossier. Précisons simplement que les auteurs montrent
qu’il n’y a pas de linéarité dans cette évolution, et que si l’idée d’un effacement progressif
de la violence dans le maintien de l’ordre, qui prend des formes différentes dans la police et
dans la gendarmerie, est acceptable dans la longue durée, de brusques surgissements
paroxystiques de violence demeurent, et que ceux-ci ne peuvent être analysés comme de
simples accidents. Il existe aussi des situations ou des « adversaires » qui favorisent les
débordements, le débridement des langues, et l’explosion des coups, pensons aux communistes dans les années 1920 ou aux prostituées pendant toute la période étudiée. Sur ce point,
nous ne pouvons dans cette introduction, comme le font plusieurs auteurs dans leur texte,
que renvoyer aux analyses de A. Dewerpe (2006) portant sur la répression de la manifestation du 8 février 1962, qui se termine par la mort de plusieurs manifestants acculés contre
les grilles de la station de métro Charonne. Et ce ne fut pas le seul massacre de la période !
Notons enfin que si les quatre auteurs travaillent sur la France, ils offrent tous, à des
degrés divers, des points de comparaisons avec d’autres pays européens. L’Angleterre
bien sûr tant, d’une part, le parallèle entre le policier parisien et le bobby londonien est une
figure ancienne et où, d’autre part, les travaux de Clive Emsley ont ouvert tout un champ
de recherche, mais aussi l’Allemagne, la Belgique, etc.
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BERLIÈRE J.-M., 1993, Du maintien de l’ordre républicain au maintien républicain de l’ordre ? Réflexions sur
la violence, Genèses, 12,6-29.
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COLL., 2003, Figures de gendarmes, Sociétés & Représentations, no 16, septembre.
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DEWERPEA., 2006, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard.
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HOUTEA.-D., 2006, Le métier de gendarme national au XIXe siècle. Pratiques professionnelles, esprit de corps
et insertion sociale, de la Monarchie de Juillet à la Grande Guerre, Thèse histoire, Université Paris IV,
direction Jean-Noël Luc.
·
LIGNEREUX A., 2006, Force à la loi ? Les rébellions contre la gendarmerie et l’apprentissage du respect de
l’État au XIXe siècle, Université du Maine, codirection par Nadine Vivier et Jean-Noël Luc.
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LUCJ.-N., 2002, Gendarmerie, État et société au XIXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne.
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LUCJ.-N. (Éd.), 2005, Histoire de la maréchaussée et de la gendarmerie. Guide de recherches, Maisons-Alfort,
SHGN.
[*]
Hires-Cerhio, Université d’Angers.
[1]
Au début de l’année 2008,11 maîtrises, DEA ou mastères et 6 doctorats ont déjà été soutenus, tandis que 19
mastères et 15 doctorats sont en cours.
[2]
La thèse de doctorat d’Aurélien Lignereux (2006) a obtenu le Prix d’histoire de la Défense 2007.
[3]
Archives de la Préfecture de Police de Paris et archives judiciaires principalement.