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Déviance et Société

2010/2 (Vol. 34)


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Dans un bureau de la brigade de répression du proxénétisme, un prostitué et un policier s’invectivent et s’agressent verbalement au fil d’un interrogatoire.

À côté des cellules de garde à vue, un policier plaisante avec une prostituée, aborde des sujets personnels de conversation, partage un café et fume avec elle.

Début de garde à vue d’une prostituée soupçonnée de proxénétisme, dans une salle à l’écart, une policière, réticente et distanciée, procède à la fouille de la prostituée.

(Notes extraites du journal de terrain, 2007).

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Ces notes de terrain sont autant d’interactions hétérogènes, mettant en scène ou non des émotions, qui peuplent les services de police ; autant d’interactions au cours desquelles est mis en œuvre le droit en matière de lutte contre le proxénétisme [1][1]  Le cadre juridique français abolitionniste autorise....

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À travers ces interactions singulières s’incarne la tension entre ce qui est simultanément « l’ordre légal en actes » (la mise en application supposée égalitaire d’une norme de droit dans les interactions entre agents de l’État et leurs publics) et des « interactions émotionnelles »  [2][2]  Si cet article s’intéresse aux interactions émotionnelles,... (conflictuelles, familières, distantes). Cette tension était déjà présente dans le modèle bureaucratique weberien entre d’un côté une subjectivité qu’il faut canaliser et qui menace toujours de s’épandre et, de l’autre, une objectivité qu’il faut construire et contrôler pour que s’impose l’ordre légal. Dans le champ émergent des recherches abordant l’État par le bas, les analyses du pouvoir discrétionnaire  [3][3]  Les recherches abordant l’action publique par le bas... des street-level bureaucrats pourraient être lues comme une transposition empirique et microsociale de cette tension inhérente à la théorie weberienne. En effet, comment expliquer les usages du droit par les street-level bureaucrats quand la finalité de leurs missions est la mise en œuvre égalitaire et universelle des prérogatives de la puissance publique ? L’observation du travail des fonctionnaires  [4][4]  Les fonctionnaires de police dont il est question,... invalide l’idée de détachement impersonnel des acteurs et amène à se déprendre de l’illusion rationaliste de la bureaucratie (Weller, 2006). Pour autant, comment rendre compte de la mise en œuvre de normes juridiques sans dénoncer l’arbitraire de ces fonctionnaires, et ce quand des émotions sont mises en scène par les agents de l’État ? Ainsi, comment analyser microsociologiquement la place et la signification des émotions dans les relations bureaucratiques (Weber, 1995, 300) entre les agents de l’État et leurs populations-cibles ?

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Si les émotions connaissent un regain d’intérêt dans les sciences sociales (Soares, 2003), l’analyse des émotions au travail est circonscrite aux métiers du care et des relations de service [5][5]  Dossier « Les émotions dans le travail » Travailler,.... Les émotions et leurs significations demeurent largement ignorées dans le cas des agents de l’ordre légal que sont les policiers  [6][6]  Certaines recherches sur des agents de l’ordre légal.... Les recherches portant sur le pouvoir discrétionnaire des agents subalternes de l’administration rencontrent peu celles qui s’attachent à comprendre les règles sociales qui régissent les émotions. Les interactions entre policièr(e)s et prostitué(e)s comme lieu de la mise en œuvre de normes juridiques en matière de proxénétisme, mais aussi – dans la mesure où elles confrontent agents de l’État et populations cibles – comme lieu d’opérationnalisation de la puissance publique offrent un terrain propice pour faire dialoguer ces deux ordres de questionnement [7][7]  Notre thèse de doctorat de sciences sociales (conduite.... D’une part, les cadres matériels instables des interactions entre prostitué(e)s et policièr(e)s constituent un agencement bien différent de celui, stabilisé et standardisé, du guichet bureaucratique  [8][8]  La plupart des recherches sur les street-level bureaucrats.... Dans le premier cas, les interactions sont moins formalisées et les remparts au déploiement de la subjectivité des agents sont moindres. Les conditions de la production sociale de l’indifférence (Herzfeld, 1992) sont ainsi loin d’être réunies. D’autre part, s’intéresser aux émotions dans le cadre de professions masculinisées quand la plupart des recherches se focalisent sur les métiers largement féminisés [9][9]  Voir notamment les caissières (Soares, 2000), les..., renverse la configuration genrée majoritaire du travail émotionnel : il est dispensé par des hommes. Cette configuration inversée invite à revenir sur l’idée que le travail émotionnel repose sur la réutilisation de qualités naturalisées comme féminines (être compréhensive, être à l’écoute) et réutilisées dans le travail sans être reconnues comme de véritables compétences (Pierce, 2003 ; Hochschild, 2003)  [10][10]  La question des émotions au travail a constitué de....

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De conflits en actes de camaraderie, en passant par une distance mesurée entre policièr(e)s et prostitué(e)s, le chercheur navigue entre observations déconcertantes et interactions théâtralisées, dont il est difficile de rendre compte dans l’analyse. Comment traduire sociologiquement la signification de ces émotions mises en scène et les replacer dans le contexte d’un dispositif de contrôle de la déviance [11][11]  En abordant, par le biais de la gestion des émotions,... ? L’étude de ces émotions peut-elle contribuer à penser ensemble la mise en œuvre de l’ordre légal et le déploiement de la subjectivité des agents ? Ainsi aborderons-nous successivement la place des émotions (I) puis leur signification en contexte (II) avant d’analyser les rapports de pouvoir qui s’y nouent (III).

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Cette analyse est le résultat d’une recherche ethnographique, conduite de janvier à août 2007 au sein de la brigade de répression du proxénétisme, l’une des brigades centrales de la Préfecture de Police de Paris. Cette brigade compte une soixantaine de fonctionnaires en civil, âgés de 27 à 55 ans parmi lesquels huit femmes. Le service est organisé en cinq équipes spécialisées (en proxénétisme immobilier, de réseaux ou encore de voie publique) appelées « groupes d’investigation ». Chaque groupe est constitué de six à huit membres (dont les grades se déclinent de gardien de la paix à commandant de police) et mené par un chef de groupe. Nous désignerons ces fonctionnaires de police qui vont sur la voie publique, comme « policiers de terrain » pour les distinguer de leur hiérarchie directe (le chef de service, commissaire divisionnaire, et son adjoint) à laquelle sont dévolues des tâches de gestion, de management et d’orientation des activités du service. Les interactions dont il sera question dans cet article se déroulent dans les locaux de police - recueils de plaintes, auditions de témoins, victimes, garde à vue, fouilles à corps, discussions informelles - et hors des locaux de la Préfecture de Police lors d’interpellations, de perquisitions, dans le véhicule de police, sur la voie publique vers le tribunal de grande instance ou lors de rencontres avec des informateurs.

Des relations bureaucratiques émotionnelles

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Nos observations des interactions entre prostitué(e)s et policièr(e)s et les entretiens conduits forcent à constater l’extrême hétérogénéité des situations d’interaction et des émotions ostensiblement engagées : une altercation violente entre un policier et une prostituée, une accolade quasi-amicale, l’enregistrement désinvesti d’une plainte. Or, toutes ces situations se déroulent dans l’application de la lutte contre le proxénétisme. Revenons sur deux situations de notre terrain mettant en scène agents de l’État et leurs populations cibles.

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Les policiers ont conduit une investigation au long cours, un an durant, sur un réseau russe de proxénétisme de luxe. Ils concluent l’affaire et arrêtent les différents suspects. Parmi eux, Meri K. (escort-girl, 25 ans) est suspectée d’avoir participé à l’organisation du réseau, non seulement comme prostituée mais aussi en tant que coordinatrice à petite échelle du réseau de proxénétisme. Les policiers ont décidé de l’arrêter et de la placer en garde à vue pour évaluer son implication dans le réseau. Ils attendent qu’elle les informe sur la tête de réseau puisqu’elle se trouve dans une position-clé : elle est considérée comme un témoin-clé dans cette affaire et pourrait être d’une aide précieuse pour les investigations à venir. Elle est interpellée à son hôtel sous le prétexte d’un rendez-vous avec un client fictif, rendez-vous organisé par les policiers. Durant l’interpellation, elle refuse de suivre les policiers, elle hurle dans le hall de l’hôtel « ce ne sont pas des policiers ! » Comme elle résiste, les policiers sont obligés de la traîner sur le sol de l’hôtel jusqu’au véhicule de police. En chemin, elle mord deux des policiers. À la Préfecture de Police, l’interrogatoire démarre difficilement. Mathias C. (42 ans, commandant de police, chef de groupe, chargé de cette affaire) et Meri K. continuent à se disputer tout au long de la journée. Elle l’insulte, il l’abandonne dans la pièce, elle reste là en pleurant, il revient en colère et reprend l’interrogatoire (Journal de terrain, 16.05.2007).

Deuxième jour de garde à vue : Meri K. arrive pour le premier interrogatoire de la journée. Jusqu’à présent, elle a peu dit de son implication personnelle dans le réseau et de la tête de file du réseau. Elle semble épuisée. Il lui offre un café.

Mathias C. : Bien dormi ?

Ils commencent à bavarder légèrement. Elle semble timide de prime abord.

Mathias C. : Qu’est-ce que tu vas me raconter aujourd’hui ? Pas les salades d’hier ?

Meri K. : Hier vous étiez méchant…

Mathias C. : C’est à cause de toi. Tu es insupportable et prétentieuse, tu as nié tout ! Tu as mordu l’un de mes hommes ! Tu as fait tout un cirque à l’hôtel !

Elle sourit sans répondre. L’interprète arrive pour traduire du russe au français mais ils s’efforcent tous deux de s’exprimer directement dans un anglais rudimentaire. L’audition dure plusieurs heures, ils sont interrompus à plusieurs reprises. Il se moque d’elle, elle rit. Progressivement il la questionne au sujet de sa vie privée. Elle quitte sa posture de réserve et s’adresse directement à lui en anglais […] À la fin de la garde à vue, il lui explique comment se prostituer sans craindre d’intervention de la part de la police. Elle revient le jour suivant, ils prennent un café ensemble et parlent ensemble de sa famille, son travail et de son futur employeur (en d’autres termes de son futur proxénète). Elle s’éclipse.

Gwénaëlle Mainsant : Ça a l’air d’aller mieux maintenant ?

Mathias C. : Elle s’est adoucie… Je suis sûr qu’elle a un nouveau proxo mais qu’elle ne me le dit pas. Je ne sais pas si elle va me donner des infos mais c’est possible quand elle reviendra en France (Journal de terrain, 17.05.2007).

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Voici une seconde situation, contrastant avec la précédente :

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Renaud D. (32 ans, gardien de la paix) doit interviewer Oxana P. (23 ans, escort-girl), l’une des escort girls qui était sous la coupe de Paul, le même proxénète que celui de Meri K. Oxana P. doit être auditionnée pour que les policiers accumulent des témoignages convergents contre le proxénète principal du réseau. Renaud D., dernier arrivé au service, l’interroge. Elle est assise d’un côté du bureau, Renaud D. de l’autre. Elle attend, il rédige le début du procès-verbal à l’ordinateur. Il se lève pour demander au chef de groupe d’investigation quelles questions il doit lui poser. Mathias C. imprime la précédente audition qu’il a faite pour une autre victime. Renaud D. revient à sa place, s’installe derrière son ordinateur et lui pose les questions successivement par l’intermédiaire de l’interprète. L’interprète précise certaines questions, Renaud D. note les réponses, rédige le procès-verbal, demande à l’interprète de le faire relire et signer par Oxana P. « Quelque chose à ajouter ? Rien à ajouter. C’est bon, on signe ». Tous signent. Renaud D. demande à l’interprète d’accompagner Oxana P. qui doit attendre sur le palier, au cas où le chef de groupe aurait encore besoin d’elle (Journal de terrain, 18.05.2007).

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À partir de deux cas antinomiques ainsi juxtaposés, il devient possible de mettre en mots l’épaisseur ethnographique des émotions ostensiblement engagées ou non par les acteurs. Dans le premier cas, l’interpellation et les débuts de la garde à vue mettent en scène un conflit entre les acteurs : recours à la force physique, attitude agressive de l’interpellée (hurlements, insultes, morsures), ton rude du policier lors du premier interrogatoire, usage et abus de la maîtrise du temps par le policier qui abandonne longuement seule Meri K. Ce sont les techniques mises en œuvre pour discipliner les corps, la mise en scène de la résistance à ces techniques, les postures des acteurs (autoritaire pour Mathias C. et agressive pour Meri K.), ainsi que les échanges verbaux (insultes, questions agressives), qui donnent corps au caractère conflictuel de l’interaction. Progressivement, ils parlent de la vie privée de Meri K., il la taquine, il commente son apparence physique, ils font tous deux des efforts pour communiquer en anglais, il lui offre un café. Oscillant entre séduction légère et paternalisme, la suite de l’interaction incarne une forme de familiarité.

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A contrario dans le second cas, les postures de Renaud D. et d’Oxana P. restent très calmes, leurs gestes mesurés, toute proximité est absente de leurs échanges que l’on pourrait dire « dépassionnés ». Le contenu même de l’audition est désinvesti par le policier, il est calqué sur des auditions précédentes et écarte toute possibilité d’explorer de nouvelles pistes d’investigation lorsqu’elles se présentent. Cette interaction revêt des formes assimilables à une neutralité ou standardisation bureaucratique [12][12]  Mouhanna (2001) désigne cela comme la rigidité du....

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Comme ce fut le cas lors des deux situations exposées, l’ethnographe s’est régulièrement retrouvée désarçonnée non seulement par l’hétérogénéité des situations observées dans la mise en œuvre du droit mais aussi par les déversements inattendus (mais non systématiques) de ce qui apparaît être la subjectivité des acteurs. De surcroît, la difficulté propre de la description de ces déploiements d’émotions s’ajoute à celle de l’analyse même (Jeantet, 2003). Ces deux cas permettent d’approcher une description et une caractérisation des émotions exprimées : les expressions de leurs visages, les mouvements de leurs corps ou le ton de leur voix (Pierce, 2003, 62) signifient la distance, le caractère dépassionné ou a contrario incarnent la familiarité, la colère, le conflit.

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L’accumulation des observations – au delà des deux cas ici exposés – amène à plusieurs constats. Dans ces situations de mise en œuvre du droit, des situations de déploiement d’émotions (familières, conflictuelles, neutres) coexistent. Les émotions, inégalement mobilisées par les acteurs, amènent à des résultats distincts dans le cadre de circonstances distinctes. Les configurations émotionnelles des interactions se répètent et relèvent d’un nombre limité d’émotions, révélant l’empire des règles sociales (Hochschild, 2003, 20) lorsque l’on considère la nature des émotions et la capacité des individus à leur donner forme. Première forme affectée, la familiarité semble renvoyer au paternalisme, à la séduction et s’observe dans de multiples situations. Les formes conflictuelles émergent davantage lors d’interpellations « musclées » ou d’interrogatoires « tendus ». Les interactions distantes et dépersonnalisées, s’observent sporadiquement soit dans des situations de recueils de plainte, d’interpellations ou d’auditions de personnes mises en cause de façon mineure.

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Au delà du constat de la mise en scène des émotions dans les interactions entre agents de l’État et populations-cibles, comment expliquer leur signification ? En nous appuyant sur des recherches analogues, différentes hypothèses s’offrent à nous : affinités électives ou antipathie entre les acteurs, comportement arbitraire des agents de l’État, stratégies des fonctionnaires de police, personnalisation du rôle policier. Sans chercher à invalider systématiquement chacune de ces hypothèses, revenir sur les rapports que les policièr(e)s et l’institution policière entretiennent avec l’expression des émotions permettra d’avancer dans l’arbitrage entre ces explications alternatives.

L’apprentissage des affects : un rôle institutionnel émotionnel

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L’omniprésence des émotions dans les interactions entre agents de l’État et populations cibles, se manifeste certes entre policièr(e)s et prostitué(e)s, mais n’est en rien singulière, bien au contraire. Pensons en effet aux recherches de Vincent Dubois sur les interactions entre guichetiers des Caisses d’Allocations Familiales et allocataires (Dubois, 1999), à celles d’Alexis Spire sur les interactions entre agents de Préfecture et étrangers (Spire, 2005) ou encore à celles de Christian Mouhanna sur les rapports entre gendarmes et publics (Mouhanna, 2001). Cependant, les manières « émotionnelles » de faire constituent dans ces travaux un enjeu secondaire. Dans notre cas, pour traduire sociologiquement la récurrence ou l’absence des émotions, deux détours s’imposent : d’une part, revenir sur le rapport que les agents de l’institution entretiennent aux émotions et d’autre part saisir la place que l’institution policière consacre à la mise en scène des affects.

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Plusieurs indices invitent à revenir sur le caractère évident des émotions exprimées. Là où le sens commun attesterait d’affinités ou d’antipathie entre les acteurs, les propos de ce policier ayant récemment intégré la brigade permettent de rendre explicites les enjeux sous-jacents aux comportements familiers observés :

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Je les [prostitué(e)s, victimes, témoins, mis en cause en général] salue, je leur pose des questions sur leur famille pour qu’ils se sentent plus à l’aise pour parler. C’est ce que Mathias C. [chef de groupe d’enquête] m’a dit de faire (Renaud D., 32 ans, gardien de la paix).

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La familiarité des pratiques de ce policier ne renvoie pas tant à ses propres convictions qu’aux directives de son supérieur hiérarchique auxquelles il s’efforce de se conformer. De même, les disputes s’avèrent faire l’objet d’un apprentissage comme le souligne Sébastien C. (32 ans, lieutenant) :

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C’est dur au début tu ne comprends pas pourquoi il faudrait t’énerver sur ce pauvre type quand tu l’auditionnes, toi tu t’en fous mais t’es obligé de le faire, ça marche comme ça, tu l’engueules mais t’y crois pas. Après tu finis par le faire.

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La dissonance émotive exprimée par les policiers entre « vouloir » et « devoir », entre « devoir » et « essayer » d’exprimer tel type d’émotion montre que les émotions ne sont ni affinitaires, ni complètement imposées. La familiarité, le retrait comme le conflit n’émergent pas nécessairement spontanément de l’interaction. Savoir auditionner quelqu’un, le faire avouer, mimer l’énervement, acculer son interlocuteur, en imposer physiquement lors d’une interpellation, obtenir des informations se comprennent ainsi comme autant de savoir-faire théâtraux que l’on attend des policiers. Cette gestion des émotions renvoie non seulement à des compétences policières qui s’inscrivent plus largement dans un rôle institutionnel que les policièr(e)s incorporent progressivement. Comme le souligne Jacques Lagroye, L’entrée dans une institution est une prise de rôle c’est-à-dire d’abord l’acquisition de savoir-faire ou « savoirs pratiques », permettant à l’individu d’accomplir correctement ses tâches et d’identifier les différents rôles auxquels il a affaire dans son activité habituelle. [L’individu est saisi d’un trouble, d’une angoisse] lorsqu’il est obligé de se comporter « normalement » dans un ordre institutionnel qui ne lui est pas familier (Lagroye et al., 2006, 142). Dans notre cas la prise de rôle au moment où le policier entre dans l’institution place l’apprentissage d’affects mimés au cœur des compétences à acquérir comme l’attestent les cas précédemment mentionnés : Renaud D. apprend à adopter des comportements familiers et Sébastien C. à s’énerver. Dit autrement, le travail sur l’émotion fait partie du processus de professionnalisation du policier.

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L’apprentissage des affects ne se repère pas uniquement du côté des acteurs endossant plus ou moins habilement leur rôle mais aussi dans la façon dont l’institution policière, à différents degrés hiérarchiques, encadre leur mise en scène. Certains chefs de groupe d’enquête encouragent leurs subordonnés à entretenir les contacts avec les prostitué(e)s, à écouter leurs doléances :

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Henri I. (43 ans, commandant de police) : C’est ça le travail de PJ, le travail avec les tontines [informatrices], tu vas prendre un café, tu écoutes leurs problèmes personnels, y a un contact qui se fait et après peut-être elle te balancera une affaire. Les nouveaux, je les incite à y aller, j’incite toujours mes hommes à avoir des tontons, à prendre des contacts même s’ils n’ont pas de lien direct avec l’enquête. Là, Wilfried, il avait eu un bon contact avec la petite de l’affaire de la rue M. qui était au CRA [Centre de Rétention Administrative], je lui dis, vas-y garde contact, appelle-la, prends de ses nouvelles et elle te donnera peut-être quelque chose (Journal de terrain, 15.03.07).

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Henri I., à l’image d’autres chefs de groupes, forme les nouveaux arrivants aux manières de faire émotionnelles vis-à-vis des prostitué(e)s. La position de la hiérarchie indirecte (les chefs de service et l’équipe de direction de la Préfecture de Police) est plus ambiguë à cet égard. En ce qui concerne la mise en scène des affects dans les interactions, elle se limite à inciter à un meilleur accueil des victimes, notamment de proxénétisme [13][13]  Cf. Liaisons, 1997.. La hiérarchie indirecte ne se prononce pas sur la forme des interactions. Les policiers se plaignent de la pression de la hiérarchie, en demande de résultats et peu concernée ou intéressée par les formes de l’action et les manières de mener des enquêtes [14][14]  Sans nous attarder plus sur ce point concernant l´introduction....

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Les rapports des agents de l’État aux émotions mises en scène et leur encadrement par l’institution permettent d’affirmer le caractère théâtral [15][15]  Nous empruntons « théâtral » à la terminologie goffmanienne... des émotions dans un contexte institutionnel policier de lutte contre le proxénétisme. Ceci nous amène à dépasser les analyses invoquant l’implication personnelle des acteurs dans leurs missions (Dubois, 1999 ; Siblot, 2006). La mise en scène de leur affiliation institutionnelle et professionnelle (la Préfecture de Police) repose largement sur l’exhibition d’émotions contrôlées, que l’on peut assimiler à un jeu de surface[16][16]  Le concept, le « jeu de surface » renvoie aux recherches..., c’est-à-dire à la gestion directe de l’expression comportementale : le policier travaille sur les émotions qu’il met en scène. Le travail émotionnel mis en œuvre par les policiers repose doublement sur l’évocation (la démonstration de familiarité ou de colère) ou la suppression (dissimuler une empathie, signifier sa distance) de sentiments (Hochschild, 2003, 29). Cette fabrique d’un personnage conforme à ce que ses pairs et ses supérieurs attendent du policier correspond à une mise en conformité avec ce que l’on pourrait qualifier de « rôle institutionnel ». Les variations de l’implication subjective des policiers renvoient alors moins à des modalités personnelles dans le jeu des interactions, qu’à un rôle institutionnel et aux tensions inhérentes à sa prescription. Le rôle institutionnel en police judiciaire ne se réduit ainsi pas au mime d’émotions mais cela le constitue en grande part [17][17]  La capacité à incarner la sanction ou encore l’autorité....

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Le rôle institutionnel sollicitant des compétences émotionnelles est localement prescrit, se transmet et se reproduit entre pairs mais n’est pas reconnu par la hiérarchie institutionnelle. Les matériaux empiriques mobilisés par des recherches sur le travail policier vis-à-vis de la prostitution (Sagatum, 1988 ; Brooks-Gordon, 2006 ; Patrow, 1994 ; Pryen, 1999), les situations observées durant une seconde ethnographie que nous avons menée dans un service des mœurs rejoignent les situations ici exposées et invitent à penser que, malgré l’absence de prescription « centralisée » par la hiérarchie policière, le « jeu de surface » des émotions dans les interactions entre policièr(e)s et prostitué(e)s excède la simple manifestation localisée et participe plus globalement de l’ordre institutionnel policier [18][18]  De même l’étude de Jennifer Pierce (2003, 67) sur.... Allons donc plus en avant dans la compréhension de ses mécanismes.

Derrière les émotions, le pouvoir ?

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Poursuivant notre objectif de résorber la tension entre ordre légal rationnel et déploiement d’émotions, sans verser dans la dénonciation de l’arbitraire policier, il s’agit alors de mettre au jour les règles de sentiments (Hochschild, 2003, 37-38) qui sous-tendent les interactions entre policièr(e)s et prostitué(e)s. Si les émotions s’inscrivent dans un rôle institutionnel, sans pour autant être indissociables d’un type précis d’interactions, que nous donnent-elles à comprendre du pouvoir institutionnel ?

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Comme l’a très justement posé Michael Lipsky (1983, 54-55), les publics des street-level bureaucracies ont rarement la liberté de choisir de s’adresser à ces services publics, qui demeurent les seules institutions susceptibles de leur délivrer des biens ou services publics qu’ils ne pourraient obtenir ailleurs. Cette situation de fait maintient la position de domination des agents de l’État sur leurs publics puisque ces derniers, contrairement aux agents de l’État, n’ont pas la possibilité de se soustraire à la relation. Deux logiques s’opposent alors : d’une part, celle des publics prostitués qui ne disposent pas d’institutions alternatives [19][19]  Quoiqu’à l’échelle précise de Paris et uniquement... auxquelles s’adresser, et d’autre part, celle des policièr(e)s qui sélectionnent les enquêtes qu’ils vont conduire ainsi que les populations-cibles sur lesquelles ils vont travailler mais qui dépendent aussi de leurs publics pour débuter des investigations. Cette configuration de dépendance réciproque mais déséquilibrée permet d’autant mieux de rendre compte des occurrences de formes émotionnelles d’interaction et de la participation des prostitué(e)s à ces formes théâtralisées d’interaction.

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Au fil des observations, les policiers apparaissent être ceux qui disposent du pouvoir de mettre en place une proximité ou de maintenir une distance dans l’interaction. Parmi les différentes formes de familiarité, la séduction et le paternalisme constituent les deux principales modalités. Si la séduction est omniprésente dans ces interactions, les prostitué(e)s ne sont pas légitimes à introduire par eux (elles)-mêmes ce type d’interactions. Lorsqu’ils (elles) se risquent à le faire, les policiers les rappellent à l’ordre et, arguant de professionnalisme, insistent sur la distance qui les sépare [20][20]  Nous avons notamment assisté à plusieurs scènes où.... Dans les cas inverses où les personnes prostitué(e)s se refusent à participer à ces interactions familières – elles restent silencieuses voire mutiques, refusant de répondre aux questions des policiers –, elles déclenchent le mécontentement des policiers : la félicité de l’interaction bascule alors dans un régime de dispute. Si les rapports de pouvoir semblent disparaître dans ce genre d’interactions familières plus que dans des interactions bureaucratiques standardisées, ils n’en demeurent pas moins latents. La discorde entre policièr(e)s et populations administrées génère d’autres rapports de pouvoir. Lorsqu’un administré se comporte de manière agressive ou manque de déférence envers le policier, le policier s’efforce de maîtriser la situation soit en surenchérissant verbalement, soit en le rappelant au calme, notamment dans le cas de Meri K. (évoqué dans la première partie). Les interactions conflictuelles renforcent la domination du policier ; toute rébellion étant perçue comme illégitime par les policiers. Le conflit ne permet à l’administré que le retrait. La diversité des émotions mises en scène est donc codifiée et l’initiative demeure du côté du policier qui, sous des formes conflictuelles ou familières, n’en réaffirme pas moins sa maîtrise de l’ordre interactionnel ou sa maîtrise de la définition de la situation pour le dire en des termes goffmaniens.

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Les seules possibilités qui s’offrent aux populations-cibles sont le retrait ou la participation, tandis que les policiers s’efforcent de conserver la maîtrise de ces interactions et des registres qu’elles empruntent. Certes, si certaines prostitué(e)s âgées habituées aux contacts avec les policiers semblent progressivement apprendre à jouer de ces différentes formes d’interactions, elles n’en demeurent pas moins minoritaires et la plupart des populations-cibles ne dispose pas de cette compétence dans la mesure où les contacts avec les policiers ne sont pas réitérés. Contrairement à d’autres services publics, la faible répétition des contacts entre agents de l’État et publics entrave l’apprentissage du rôle par les populations-cibles et il semble difficile de conclure à la « construction d’un usager » conforme aux attentes institutionnelles au delà d’un arrangement relevant de l’interaction même.

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Là où les affects participent d’un rôle institutionnel policier et où le juste usage d’émotions constitue une compétence  [21][21]  Sans que nous ne puissions le développer davantage... des agents de l’institution, l’observation fine des interactions entre policièr(e)s et prostitué(e)s nous livre les clefs pour pénétrer les mécanismes de ce qui s’avère être une forme théâtralisée de domination bureaucratique. Les déploiements d’émotions observés entre policiers et prostituées s’apparentent à une forme de jeu de surface où celui qui prodigue le travail émotionnel n’occupe pas une position dominée. À l’inverse des situations classiques de travail émotionnel, le policier, certes contraint au travail émotionnel par l’institution, n’en maîtrise pas moins l’ordre interactionnel : il est celui qui détermine la forme émotionnelle de l’interaction.

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Penser un rôle institutionnel comme reposant partiellement sur l’obligation d’un travail émotionnel élucide le paradoxe entre la subjectivité des agents de l’État et l’objectivité nécessaire à la mise en œuvre de l’ordre légal – fondement même du modèle bureaucratique. Les déploiements affectés qui ont pu être observés ne manifestent pas uniquement l’arbitraire des policièr(e)s mais traduisent une gestion émotionnelle participant d’un mode de gestion des activités policières d’investigation et d’un pouvoir institutionnel.

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Il importe de souligner que le travail policier ne constitue pas une relation de service où le travail émotionnel épouserait le sens de la relation de service, i.e. où le déploiement de signes de politesse et de déférence, d’émotions des agents de l’État se conformerait en quelque sorte aux attentes de l’usager. Bien au contraire, la relation entre policièr(e)s et prostitué(e)s n’est pas de l’ordre du service mais de la sanction. La fonction de sanction – la répression du proxénétisme – de la relation n’implique pas intrinsèquement de travail émotionnel. L’activité policière en matière de répression du proxénétisme devient efficiente à travers le travail émotionnel des policiers qui régulent par ce biais les contacts avec les populations-cibles – notamment pour rallier et fidéliser des informateurs. Décrire le jeu de surface des émotions des fonctionnaires agissant au contact du public rend intelligibles les mécanismes émotionnels de mise en œuvre de la sanction là où les recherches portant sur l’action de la police situent les pratiques policières sur un continuum entre pratique légale et décision arbitraire.

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Cette analyse de la signification de la mise en scène des émotions dans l’ordre institutionnel pourrait être approfondie en prenant en compte les manières dont les caractéristiques sociales, racialisées, genrées des populations cibles de l’action policière conditionnent la mise en œuvre émotionnelle du pouvoir institutionnel. Poursuivre les linéaments socialement situés de cette domination émotionnelle permettrait de dévoiler, au delà de ses ressorts, les effets de ce travail émotionnel sur la mise en œuvre du droit.


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Notes

[*]

Je tiens à remercier Mathilde Darley, Jérémie Gauthier, Fabien Jobard, Anne Joly, Camille Lancelevée, Geneviève Pruvost, Jean-Marc Weller pour les critiques avisées.

[1]

Le cadre juridique français abolitionniste autorise de fait la prostitution par son omission dans le code pénal tout en réprimant le racolage (article L 225-5 du code pénal) comme le proxénétisme (articles L 132-16-3, L 225-4-1, L 225-5, L 225-6, L 225-7, L 225-7-1, L 225-8, L 225-9 du code pénal). La lutte contre le proxénétisme – profiter des bénéfices de la prostitution d’autrui, apporter aide et assistance à la prostitution d’autrui – constitue ainsi l’une des normes juridiques confrontant spécifiquement prostitué(e)s et policier(e)s.

[2]

Si cet article s’intéresse aux interactions émotionnelles, il ne traite pour autant que des émotions observées. Les émotions effectivement ressenties par les acteurs ne constituent pas notre objet de recherche. Par ailleurs, les interactions distantes constituent bien un type d’interactions émotionnelles qui ne se définit pas uniquement par la négative : ces interactions sont une mise en scène de la neutralité, de l’indifférence au même titre que d’autres émotions.

[3]

Les recherches abordant l’action publique par le bas s’accordent à reconnaître le caractère discrétionnaire du pouvoir des agents subalternes de l’État (Dubois, 1999 ; Lipsky, 1983 ; Maynard-Moody, Musheno, 2003 ; Monjardet, 1996 ; Spire, 2005 ; Weller, 1999).

[4]

Les fonctionnaires de police dont il est question, dit « policiers de terrain » sont issus du corps des gardiens de la paix et des officiers. Ils appartiennent aux catégories B et C de la fonction publique mais durant notre ethnographie, les officiers ont été reclassés de catégorie B en catégorie A sans que pour autant leurs caractéristiques sociales ne les rendent assimilables à d’autres corps de la fonction publique de catégorie A. Il est donc délicat de les situer dans l’administration dans la mesure où ce sont des agents de « première ligne », au contact direct avec les populations cibles mais ils ne sont pas pour autant des « petits » fonctionnaires. Ils constituent la hiérarchie intermédiaire, que Lipsky a désignée comme manager, i.e. le premier échelon hiérarchique au delà des street-level bureaucrats.

[5]

Dossier « Les émotions dans le travail » Travailler, 2002, dossier « Relation de service et métiers relationnels » Lien social et politiques, 1998 ; Weller, 2002 ; Berrebi-Hoffmann, 2009.

[6]

Certaines recherches sur des agents de l’ordre légal mentionnent de manière annexe la présence des émotions dans le travail ; notamment dans leur ouvrage sur la violence carcérale, Chauvenet, Rostaing, Orlic (2008) évoquent les émotions de peur des surveillants de prison.

[7]

Notre thèse de doctorat de sciences sociales (conduite à l’EHESS sous la direction de Didier Fassin) porte sur la mise en œuvre du droit relatif à la prostitution dans un régime juridique abolitionniste. Elle se focalise sur les pratiques des agents subalternes face à leurs publics, à l’intersection de plusieurs institutions : policière, judiciaire et associative. L’enjeu consiste à saisir comment puissance publique et normes juridiques s’opérationnalisent dans les interactions entre policier(e)s et prostitué(e)s. Abordant ainsi l’action publique au niveau des pratiques des agents publics subalternes, elle s’inscrit dans la lignée des recherches de Lipsky (1983), Weller (1999) ou de Dubois (1999).

[8]

La plupart des recherches sur les street-level bureaucrats se sont en effet focalisées sur l’État social jusqu’à présent.

[9]

Voir notamment les caissières (Soares, 2000), les assistantes juridiques (Pierce, 2003), les hôtesses de l’air (Hochschild, 1983).

[10]

La question des émotions au travail a constitué de ce fait un prisme pour dévoiler des formes de discriminations à l’encontre des femmes : un travail sur les émotions exigé mais non reconnu.

[11]

En abordant, par le biais de la gestion des émotions, la tension entre subjectivité des fonctionnaires et mise en œuvre égalitaire des prérogatives de la puissance publique, nous ne prétendons pas répondre exhaustivement à cette question.

[12]

Mouhanna (2001) désigne cela comme la rigidité du gendarme, Dubois (1999) comme le double corps du bureaucrate.

[13]

Cf. Liaisons, 1997.

[14]

Sans nous attarder plus sur ce point concernant l´introduction des nouvelles politiques managériales dans l´institution policière, à la gestion de l’activité policière par des politiques aux résultats de l’action policière, nous renvoyons aux travaux de Mouhanna, Matelly (2007) et Ocqueteau (2006). L’introduction de cette pression aux résultats et à la quantification de l´activité policière contraint le pouvoir discrétionnaire dont disposent les policiers.

[15]

Nous empruntons « théâtral » à la terminologie goffmanienne pour souligner la dimension de mise en scène des émotions intrinsèque au rôle institutionnel lequel tend en science politique à être davantage abordé dans le cas des professions politiques de représentation : préfet (Kerrouche, 1997), maire (Lefèbvre, 2001), Président de la République (Lacroix, Lagroye, 1992).

[16]

Le concept, le « jeu de surface » renvoie aux recherches de Hochschild sur le « travail émotionnel ». Par « travail émotionnel » [elle] désigne l’acte par lequel on essaie de changer le degré ou la qualité d’une émotion ou d’un sentiment. « Effectuer un travail sur » une émotion ou un sentiment c’est, dans le cadre de nos objectifs, la même chose que « gérer » une émotion ou que jouer un « jeu en profondeur ». Il faut bien noter que le travail émotionnel désigne l’effort – l’acte qui consiste à essayer – et non pas le résultat, qui peut être réussi ou non. Les ratés de la gestion des émotions donnent accès aux formulations idéales qui guident l’effort et, pour cette raison, ne sont pas moins intéressants qu’une gestion émotionnelle réussie ou efficace (Hochschild, 2003, 29). Parmi les différentes formes que peut prendre le « travail émotionnel », Hochschild distingue ainsi de façon idéal-typique le jeu de surface du jeu en profondeur [identifié à] la gestion des sentiments d’où peut découler une expression, le jeu de surface se voit assimilé au travail accompli par des hommes et le jeu en profondeur à celui accompli par les femmes. La distinction est double : l’intensité du travail sur les émotions et le genre des acteurs qui le mettent en œuvre. Les policiers concernés par notre étude, majoritairement de genre masculin prolongent cette division sexuée du travail émotionnel.

[17]

La capacité à incarner la sanction ou encore l’autorité et l’impartialité du droit constituent à titre d’exemple d’autres aspects du rôle institutionnel des policiers d’investigation.

[18]

De même l’étude de Jennifer Pierce (2003, 67) sur le travail émotionnel prodigué par les assistantes juridiques aux avocats aboutit à des conclusions analogues et paradoxales : le travail émotionnel constitue une compétence nodale de l’emploi d’assistante juridique, un critère de recrutement sans pour autant être reconnu par la direction des cabinets d’avocats concernés.

[19]

Quoiqu’à l’échelle précise de Paris et uniquement pour les prostitué(e)s les mieux renseigné(e)s, ceci est à tempérer car un effet de concurrence joue entre les deux services réalisant des enquêtes en matière de proxénétisme.

[20]

Nous avons notamment assisté à plusieurs scènes où des transgenres brésiliens venaient déposer plainte contre leurs proxénètes et cherchaient à instaurer une forme de séduction à laquelle les policiers se dérobaient.

[21]

Sans que nous ne puissions le développer davantage dans le cadre de ce texte, la juste maîtrise des émotions dans les interactions des policier(e)s avec leurs publics engendre des effets de distinction entre policier(e)s consacrant la compétence de policiers plus âgés.

Résumé

Français

Le paradoxe au fondement même du modèle bureaucratique weberien entre l’objectivité à construire pour que se mette en place l’ordre légal et la subjectivité des fonctionnaires qui menace toujours de se répandre a peu fait l’objet d’investigations scientifiques. Comment résoudre ce paradoxe quand les fonctionnaires en question mettent, de surcroît, en scène des émotions vis-à-vis de leurs publics ? L’ethnographie d’un service de police chargé de la lutte contre le proxénétisme permet d’interroger la signification sociale des émotions dans les interactions entre agents de l’État et populations-cibles. Elle dévoile un rôle institutionnel qui induit et prescrit aux agents de l’institution des formes singulières de travail émotionnel à travers lesquelles le droit prend corps.

English

Few social sciences studies focused on the paradoxical grounding of Weber’s bureaucratic model torn apart between the objectivity of the State – on which legal authority is based – and the subjectivity of public officers – which constantly threatens to overstretch this framework. How this paradox may be solved in the case of civil servants moreover playing with emotions in their relationship with the public ? Te ethnographic study of a police department in charge of procuring laws enforcement questions the social meaning of emotions in public officers interactions with target populations. It reveals an institutional role which induces - and prescribes to police agents - specific forms of emotional work through which law takes shape.

Deutsch

Es gibt nur wenige Untersuchungen, die dem Widerspruch zwischen der an Objektivität des Weberschen Bürokratiemodell orientierten legalen Ordnung und der Subjektivität der Beamten und Beamtinnen Beachtung geschenkt haben. Wie kann dieses Paradox gelöst werden im Fall von Beamten und Beamtinnen, die zunehmend in ihrem Kontakt mit Bürgern und Bürgerinnen Emotionen ausspielen ? Eine ethnographische Untersuchung einer Polizeieinheit im Kampf gegen Zuhälterei beschreibt die Bedeutung von Emotionen in den Interaktionen zwischen dem Staat und der Zielpopulation. Sie zeigt die institutionelle Bedeutung und damit die Erwartung an Polizeibeamte und Beamtinnen von spezifischen Formen der Emotionsarbeit, durch die das Gesetz Gestalt annimmt.

Plan de l'article

  1. Des relations bureaucratiques émotionnelles
  2. L’apprentissage des affects : un rôle institutionnel émotionnel
  3. Derrière les émotions, le pouvoir ?

Pour citer cet article

Mainsant Gwénaëlle, « Du juste usage des émotions. Le rôle institutionnel des policier(e)s chargé(e)s de la lutte contre le proxénétisme », Déviance et Société, 2/2010 (Vol. 34), p. 253-265.

URL : http://www.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2010-2-page-253.htm
DOI : 10.3917/ds.342.0253


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