Dialogue
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I.S.B.N.2865869032
128 pages

p. 102 à 111
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Et aussi... Mythes et secrets

no 151 2001/1

2001 Dialogue Et aussi... Mythes et secrets

Les personnages de la famille d’œdipe dans l’œdipe roi de Sophocle

Catherine Combase thérapeute familiale PSYFA, conseillère d’orientation psychologue, INETOP, 41, rue Gay-Lussac, 75005 Paris
Comment Œdipe en est-il arrivé à commettre deux crimes, le parricide et l’inceste ? En se référant aux concepts de constellation œdipienne (S. Leclaire) et de configuration œdipienne (H. Faimberg), l’auteur étudie les personnages de la famille d’Œdipe. On voit ainsi qu’avant d’être parricide et incestueux, Œdipe est un enfant que ses parents veulent tuer. C’est aussi un enfant qui a été recueilli et adopté, mais sans en avoir connaissance, ni connaître ses origines. L’Œdipe roi de Sophocle se présente comme le travail de remise en ordre des repères généalogiques brouillés par les mensonges de ses parents. Freud comparait la construction de cette pièce à un travail de psychanalyse.Mots-clés : Configuration œdipienne, Constellation œdipienne, Filicide, Parricide, Inceste.
Victorio était envoyé par son père.
Pour prendre rendez-vous pour ce jeune homme de vingt-deux ans faisant son service militaire, le père avait cru bon de faire valoir son poste élevé dans une ambassade.
Victorio se présenta en disant : « J’ai un problème très grave, je vais avoir un enfant, à vingt-deux ans, sans l’avoir voulu ! »
Depuis qu’il la connaissait, un an environ, il savait que son amie, étrangère sans papiers, qui avait vingt-huit ans, voulait par-dessus tout un bébé. Mais il avait fait valoir son jeune âge et croyait s’être mis d’accord avec elle pour n’en avoir point. Un soir de fête qu’ils avaient un peu bu, elle trompa sa vigilance et obtint ce qu’elle n’avait pas cessé de vouloir. Et rien à faire, elle ne voulait pas entendre parler d’avorter. Il se sentait piégé. C’était presque sa mort qu’elle voulait : la fin de sa vie de jeune homme.
Pourtant, il lui semblait, à lui, qu’une jeune étrangère sans papiers et un jeune homme sans métier, à l’armée, avaient bien plus l’air d’enfants que de futurs parents. Très perturbé, il avait raconté l’histoire à ses parents. Ceux-ci ne pouvaient croire à la bonne foi de la jeune femme et refusaient de la rencontrer, persuadés qu’elle ne pouvait rien vouloir d’autre que des papiers. Ils mettaient Victorio en demeure de choisir entre rester leur fils ou devenir père… S’il voulait être père, qu’il se débrouille. Il était encore temps, selon eux, de refuser le problème en ne reconnaissant pas l’enfant, c’est-à-dire en l’abandonnant.
Abandonner ou être abandonné ? Victorio se sentait déchiré…
Victorio a été l’un de ces cas qui m’a amenée à relire Œdipe roi de Sophocle. Mais ce n’était pas à Œdipe que me faisait penser Victorio. C’était à Laïos, son père. Le lecteur se souvient en effet que c’est un peu de cette façon que Laïos avait conçu Œdipe. Sa femme, Jocaste, avait enivré Laïos à qui l’oracle avait prédit que, s’ils avaient un fils, celui-ci le tuerait (ou les tuerait, nous y reviendrons). En tout cas, selon le mythe (Sophocle n’aborde pas ce point et laisse planer le mystère à ce sujet), Jocaste, comme l’amie de Victorio, avait dupé son mari et conçu l’enfant qu’il ne voulait pas. Elle avait menti.
Le futur enfant de Victorio se trouve à la place d’Œdipe, « exposé », parce que son père craint que sa naissance ne signifie sa propre fin. Non voulu par son père, né des mensonges et du désir de sa mère.
Voici Œdipe resitué dans sa lignée, dans sa famille. Voici une façon de découvrir la généalogie de ses crimes, le parricide et l’inceste.
 
La constellation œdipienne
 
 
Des observations cliniques venaient, chez moi, renforcer un questionnement sur la famille d’Œdipe qu’avait fait naître la lecture d’un article de H. Faimberg parlant de « configuration œdipienne [3] ». En introduisant ce concept, l’auteur souhaite que l’analyse ne se limite pas à la personne d’Œdipe, mais s’élargisse à la génération précédente.
On peut imaginer que ce qui a frappé Freud dans la tragédie de Sophocle, ce n’est pas seulement le drame d’Œdipe entre Laïos et Jocaste, mais la tragédie du destin. Il écrit dans L’Interprétation des rêves : « La pièce n’est pas autre chose qu’une révélation progressive et adroitement mesurée – comparable à une psychanalyse – du fait qu’Œdipe lui-même est le meurtrier de Laïos, mais aussi le fils de la victime et de Jocaste ». Pas plus qu’une psychanalyse, la tragédie ne fait surgir d’événements nouveaux. Elle s’attache à trouver un sens à ce qui a eu lieu. C’est le sens qui se révèle, rien d’autre, et c’est bien ce qui est central dans la découverte de Freud.
C’est Serge Leclaire qui, probablement le premier, dans On tue un enfant, a mis l’accent, non plus sur le parricide d’Œdipe, mais sur le filicide qui le précède. Je le souligne, car il me semble que ce travail très important a été curieusement et longtemps oublié. On tue un enfant, dit-il, c’est « le plus originaire des fantasmes ». Et cela le conduit au concept de constellation œdipienne. « Il est remarquable que jusqu’à ce jour, on se soit plus volontiers arrêté à ses satellites ordonnés dans la constellation œdipienne, aux fantasmes de meurtre du père, de prise ou de mise en pièces de la mère, laissant pour compte la tentative du meurtre d’Œdipe-enfant, dont c’est l’échec qui a assuré et déterminé le destin tragique du héros [8]. » La voie est alors ouverte à d’autres recherches, qui, au-delà du noyau triangulaire du complexe d’Œdipe, vont remonter le fil des générations vers les parents d’Œdipe, puis le descendre vers ses enfants. On peut citer J. Bergeret qui, dans La violence fondamentale met l’accent sur la violence – non encore liée – de l’ère protoœdipienne. Ou encore A. Green qui, dans La Déliaison, analyse l’Œdipe comme la structure qui régit les rapports entre les hommes, qui exprime « le passage par la médiation de la famille, de la naissance à la vie de la société [6] ». Et M. Balmary qui, dans L’Homme aux statues, parle de « la faute cachée du père »… de Sigmund Freud. Et P. Guyomard qui, dans La Jouissance du tragique, parle de la pureté mortifère et incestueuse d’Antigone…
Le propre d’une œuvre d’art réside en ce qu’« elle échappe à ses spécialistes », comme le dit A. Green, et se prête à une infinité de lectures. Parler des membres de la famille d’Œdipe, c’est remettre l’accent sur l’infanticide qui précède le parricide et l’inceste et sur la malédiction qui, dans le mensonge et le secret, traverse les générations. C’est donc aussi parler de la violence des parents.
On se souvient que, dans le mythe, la question d’Œdipe à l’oracle est :
Qui suis-je et qui sont mes parents ? (Dans la tragédie, Sophocle ne cite pas la question d’Œdipe, mais seulement la réponse de l’oracle). Je voudrais ici ajouter une question complémentaire qui concerne les parents, les frères et sœurs puis les enfants des enfants : Qui a commencé ? Et quand cela finira-t-il ? En effet, c’est souvent sous cette forme-là que nous sommes confrontés à quelque chose qui ressemble à la malédiction dans notre travail thérapeutique avec les familles : les enfants maltraités, abandonnés, abusés, deviennent plus souvent que les autres des parents maltraitants, abandonneurs, abuseurs…
Peut-être notre époque a-t-elle des raisons particulières de considérer que, pour paraphraser Freud (1897), nous sommes tous, en germe, en imagination, tout autant qu’un Œdipe, un Laïos ou une Jocaste. Ce qui nous donne une double raison de frémir en tant qu’enfants et en tant que parents… « dans toute la mesure du refoulement qui sépare (nos) fantasmes et (notre) état actuel ».
 
Le crime est ancien, et l’enquête difficile…
 
 
Revoyons le fil de la tragédie telle que Freud la raconte : « Je veux parler de la légende d’Œdipe-roi et du drame de Sophocle.
Œdipe, fils de Laïos, roi de Thèbes, et de Jocaste, est exposé dès le berceau parce que, bien avant sa naissance, un oracle a prévenu son père que ce fils le tuerait. Il est sauvé ; on l’élève comme un fils de roi dans une cour étrangère; mais, ignorant sa naissance, il interroge un oracle. Celui-ci lui conseille d’éviter sa patrie : il y serait le meurtrier de son père et l’époux de sa mère. En fuyant sa patrie supposée, il rencontre le roi Laïos et le tue au cours d’une dispute qui a éclaté brusquement. Il arrive ensuite à Thèbes où il résoud l’énigme du sphinx qui barrait la route et, en remerciement, reçoit des Thébains le titre de roi et la main de Jocaste. Il règne longtemps en paix et a, de sa mère, deux fils et deux filles. Brusquement la peste éclate, et les Thébains interrogent à nouveau l’oracle. Ici commence la tragédie de Sophocle. Les messagers apportent la réponse de l’oracle : la peste cessera quand on aura chassé du pays le meurtrier de Laïos. Mais où le trouver ? » [4]
 
Œdipe et Créon ou qui sait ? Qu’est-ce que savoir ?
 
 
Qui donc sait, ou bien encore, d’Œdipe ou de Créon, qui a l’aide des dieux ? Car c’est cela, savoir…
Quand la tragédie commence, nous apprenons que la peste s’est abattue sur Thèbes, frappant le pays de stérilité. Et nous voyons tout de suite qu’Œdipe est un héros : tous se tournent vers lui avec espoir. Nous apprenons que, jadis, il libéra Thèbes de l’horrible chanteuse en résolvant l’énigme de la Sphinx sans rien savoir, c’est-à-dire avec l’aide directe d’un dieu.
Mais c’était il y a très longtemps… Aujourd’hui, Œdipe ne sait pas quoi faire pour sauver la ville. Lui qui résolvait autrefois les énigmes a dû envoyer son beau-frère à Delphes pour consulter l’oracle.
De retour de Delphes, Créon arrive, nous dit le chœur, avec un air « satisfait » qui fait monter l’inquiétude d’Œdipe, et la nôtre.
Personne ne comprend l’oracle qu’il livre en se donnant beaucoup d’importance : « Chasser la souillure que nourrit ce pays et ne pas l’y laisser croître jusqu’à ce qu’elle soit incurable ». Œdipe doit multiplier les questions pour obtenir une réponse claire. Il s’agit de Laïos, son prédécesseur, mort il y a quinze ans : « Le dieu aujourd’hui nous enjoint nettement de le venger et de frapper ses assassins ».
Voyant arriver Créon, Œdipe disait : « Nous allons tout savoir ». Rien de moins évident. Créon laisse entendre qu’il en sait bien plus qu’il ne dit. Et qu’est-ce que ce tout savoir qu’attend Œdipe ? Que penser de la phrase de Créon, « ce qu’on cherche, on le trouve ; c’est ce qu’on néglige qu’on laisse échapper » ?
Le savoir a-t-il à voir avec ce genre de phrases sentencieuses, avec cet homme content de lui, gonflé de bonne conscience et assurément mieux adapté que l’héroïque et malheureux Œdipe ? Ou bien le savoir se trouve-t-il dans les indéchiffrables oracles des dieux ? Ou encore dans les énigmes parfois résolues par les hommes ?
En tout cas, l’attitude suffisante de Créon déclenche chez Œdipe une véritable crise de jalousie sur le thème bien connu de « c’est pas toi, c’est moi, c’est pas moi, c’est toi ! » Ce n’est pas moi qui ai attendu si longtemps pour éclaircir cette affaire de meurtre; d’ailleurs, je ne sais rien, je n’étais pas là ; c’est toi qui aurais dû le faire. Ce n’est pas toi qui lutterais pour lui comme je vais le faire Pourtant, toi, tu étais là et tu savais. Je ferai comme s’il s’agissait de mon père, pourtant, il ne m’est rien, ce n’est pas comme toi, qui étais son beau-frère…
Cela m’est égal, dit Créon, c’est à moi que l’oracle a parlé. Si tu ne trouves pas le criminel, c’est que tu ne veux pas le trouver !
La figure du père est au centre de la rivalité des deux beaux-frères. Moi, dit l’un, je le vengerai comme s’il était mon père, sans rien savoir… C’est à moi seul que parle l’oracle, dit l’autre, c’est moi qui sais.
Cette scène, au cours de laquelle Œdipe affirme ne rien savoir du passé devant Créon qui semble croire à sa culpabilité, évoque chez le spectateur l’idée d’un secret de famille. Œdipe est là, semblable aux enfants dont les paroles, dans les réunions de famille, désorientent les adultes car ils ont toujours compris – sans le savoir – beaucoup plus qu’on ne croit leur avoir dit. Qu’est-ce, ici, que « la vérité » que chacun dit rechercher ? Qu’y a-t-il à savoir ?
 
Œdipe et « l’homme qui porte en son sein la vérité » : Tirésias, le devin aveugle
 
 
Y a-t-il une différence entre le « tout savoir » attendu par Œdipe et la « vérité » que détient le devin Tirésias ?
La rencontre entre Œdipe et Tirésias représente une amplification de la scène précédente. La confrontation d’Œdipe à Tirésias – à la vérité ? – le plonge dans une colère qui l’aveugle.
Tirésias, comme A. Green le souligne dans La Déliaison, apparaît comme le double de ce qu’a été Œdipe autrefois quand il résolvait les énigmes. Au début de la scène, Tirésias supplie Œdipe de le laisser repartir sans avoir parlé, car, dit-il, « il est terrible de savoir quand le savoir ne sert à rien à celui qui le possède ».
Par ses provocations et ses accusations très violentes, Œdipe va obliger le vieux devin aveugle à parler. Alors, Tirésias va « tout dire » très directement dans un premier temps : « C’est toi le criminel qui souilles ce pays ». Cette affirmation provoque chez Œdipe un retournement spectaculaire. Lui qui, conformément aux ordres de l’oracle rapportés par Créon, enquêtait pour venger Laïos assassiné, a oublié tout cela : aveuglé par la colère, il ne sait plus rien, ne comprend plus rien : « Est-ce Créon ou toi qui inventas l’histoire ? » À quoi Tirésias répond : « Ce n’est pas Créon qui te perd, c’est toi. » Toi, qui m’as envoyé chercher ; toi, qui m’obliges à parler… Mais Œdipe est désormais inaccessible, enfermé dans un délire de persécution. Tirésias ne lui répond plus que par énigmes, langage qu’Œdipe comprenait autrefois : « Sais-tu seulement de qui tu es né ? […] Tu vois le jour : tu ne verras bientôt plus que la nuit. […] Un flot de désastres nouveaux va te ravaler au rang de tes enfants. […] L’homme que tu cherches avec toutes ces menaces […] est ici même. On le croit un étranger […] il se révèlera un Thébain authentique […] il y voyait : de ce jour il sera aveugle ; il était riche, il mendiera. […] Et du même coup, il se révèlera père et frère à la fois des fils qui l’entouraient, époux et fils ensemble de la femme dont il est né, rival incestueux aussi bien qu’assassin de son propre père ! »
Voilà pour le moment la dernière version de la vérité :
  • il y a eu l’oracle transmis par Créon : venger le meurtre de Laïos ;
  • les sentences de Créon : « ce qu’on cherche, on le trouve » ;
  • l’accusation directe de Tirésias ;
  • et, maintenant, toujours de Tirésias, ces énigmes prophétiques…
Toutes aussi obscures pour Œdipe mis hors de lui par la colère.
Tirésias essaie en vain de toucher Œdipe, de le ramener à la conscience par la voie des souvenirs et des associations. Rien à faire. À ce moment de la tragédie, Œdipe est déjà, sur le plan symbolique, aveugle. Il a même perdu la mémoire, immédiate et lointaine. Il ne sait rien du passé et semble avoir perdu de vue – oublié – son enquête au sujet du meurtre.
Abandonné des dieux qui autrefois lui ont permis de vaincre les énigmes et de conquérir un trône, il est devenu la proie d’une idée fixe : il imagine que Créon et Tirésias se sont alliés contre lui.
 
Œdipe et Jocaste ou tais-toi, malheureux !
 
 
Jocaste apparaît assez tard dans la tragédie, et c’est pour séparer les deux beaux-frères qui s’insultent – Œdipe menace Créon de mort.
À son intervention, ils réagissent comme des enfants grondés : c’est pas moi, c’est lui ! « C’est ton époux, ma sœur », dit l’un. « Ne l’ai-je pas surpris en train de monter criminellement contre ma personne une intrigue criminelle ? », dit l’autre. On peut remarquer qu’Œdipe en bégaie.
Jocaste obtient d’Œdipe qu’il cède, mais il clame son angoisse : « Sachele bien, tu veux ma mort ou mon exil. » Créon parti, Jocaste se tourne vers Œdipe : « Je veux savoir d’abord ce qui est arrivé. » Cette fois encore, Œdipe répond comme un enfant : « Il prétend que c’est moi qui ai tué Laïos ». Comme un enfant, il ment, car, pour l’instant, le devin Tirésias est le seul à avoir porté cette accusation.
Mais Jocaste lui pose alors une question bien étonnante : « Le sait-il par lui-même, ou le tient-il d’un autre ? » On dirait que Jocaste se demande comment elle va pouvoir protéger Œdipe. Sait-elle quelque chose qu’elle ne dit pas ?
Elle tente de le rassurer et de lui prouver qu’il ne faut pas accorder trop de crédit aux oracles : « Va, absous-toi toi-même du crime dont tu parles [avoir tué Laïos], et écoute-moi. […] Un oracle arriva jadis à Laïos […] le sort qu’il avait à attendre était de périr sous le bras d’un fils qui naîtrait de lui et de moi. Or, Laïos, dit la rumeur publique, ce sont des brigands étrangers qui l’ont abattu, au croisement de deux chemins; et, d’autre part, l’enfant une fois né, trois jours ne s’étaient pas écoulés que déjà Laïos, lui liant les talons, l’avait fait jeter sur un mont désert. Là aussi, Apollon ne put faire que le fils tuât son père, ni que Laïos comme il le redoutait pérît sous le bras de son fils. »
Si Jocaste se remémore maintenant cette histoire, ce ne peut être que par des associations d’idées involontaires dont le sens lui échappe. Plus elle affirme que l’oracle n’a pas été accompli, plus on se demande s’il ne pourrait pas l’être…
La colère et la vindicte d’Œdipe tombent : « Je sens ma raison qui chancelle ». Tout en s’accrochant au pluriel employé par Jocaste pour parler des brigands assassins de Laïos, il remonte le fil du temps. La mémoire lui revient… Il ne peut pas être l’assassin, car lui, Œdipe, était seul sur le chemin. Il espère, mais ne peut se rassurer : « Je perds terriblement courage à l’idée que le devin ne voie trop clair », dit-il à Jocaste qui poursuit : « J’ai peur aussi… » Puis il va remonter son histoire. Il est le fils de Polybe et de Mérope, souverains de Corinthe. Un soir de fête, un homme qui avait bu l’appela « enfant supposé ». Bien que ses parents aient répondu de façon satisfaisante à ses questions, « le mot n’en cessait pas moins de me poindre et faisait son chemin peu à peu dans mon cœur ». Alors, il décida d’aller consulter l’oracle pour savoir la vérité et partit sans rien dire à ses parents. Mais l’oracle, sans même répondre à ses questions – concernant son origine –, le renvoya en lui prédisant « le plus horrible destin […] j’entrerais au lit de ma mère, je ferais voir au monde une race monstrueuse, je serais l’assassin du père dont j’étais né ! […] Alors, je m’enfuis vers des lieux où je ne pusse voir se réaliser les ignominies que me prédisait l’effroyable oracle. »
Voilà bien le récit d’une fugue d’adolescent…
À ce moment de la tragédie, tout est dit et pourtant rien n’est su – consciemment – par les héros. Nous avons entendu deux récits, deux oracles, mais les deux morceaux du puzzle ne se sont pas encore emboîtés : il ne manque plus à la vérité que le sens pour pouvoir apparaître.
C’est à ce moment de suspens maximum qu’un visiteur arrive au palais.
Ce n’est pas le témoin attendu – un berger thébain, seul survivant de l’équipage de Laïos – mais un messager corinthien qui vient annoncer la mort du roi Polybe, et, en conséquence, la probable accession d’Œdipe au trône de Corinthe.
Œdipe vit un moment d’espoir : son père est mort de mort naturelle. Tu vois, dit Jocaste, je te l’avais dit, il ne faut pas croire les oracles. Reste quand même pour Œdipe une angoisse terrible : sa mère… De nouveau, Jocaste tente de l’apaiser : « Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà dans leurs rêves partagé le lit maternel. Celui qui attache le moins d’importance à pareilles choses est aussi celui qui supporte le plus aisément la vie. »
Jocaste a décidément l’art de laisser échapper la « vérité »… quand elle veut rassurer Œdipe et le faire taire.
Mais voilà que le messager corinthien s’en mêle. Lui aussi aimerait rassurer Œdipe et le ramener à la raison. Il fait alors une deuxième révélation : Polybe et Mérope ne sont rien à Œdipe par le sang : « Ils t’avaient reçu comme un don de mes mains […] c’est moi qui dégageai tes deux pieds transperçés. »
Maintenant, Jocaste se tait…
« Quelle étrange honte autour de mon berçeau ! », dit Œdipe.
Devant ses questions, le coryphée intervient : personne ne pourrait nous renseigner mieux que Jocaste. Et là, Jocaste craque : « Non ! Par les dieux ! Si tu tiens à la vie, n’y songe plus. C’est assez que je souffre moi ! »
Ce sera la dernière tentative de Jocaste pour faire taire Œdipe, lui faire arrêter son enquête. Mais c’est peine perdue : « Impossible, j’ai déjà saisi trop d’indices pour renoncer désormais à éclaircir mon origine. » Pour lui, ce n’est pas assez qu’elle souffre, même s’il doit souffrir aussi, il veut voir par lui-même la vérité. « Malheureux ! Oui, c’est là le seul nom dont je peux t’appeler », s’écrie Jocaste. Elle ne lui a d’ailleurs jamais donné de nom… encore une vérité qui lui échappe. Puis elle s’enfuit, éperdue, dans le palais. On ne la reverra pas vivante.
Il ne manque plus grand-chose pour qu’Œdipe puisse tout savoir. Le témoin attendu, le berger thébain, arrive enfin. Il sera le dernier (après Tirésias et Jocaste) à tenter de faire taire Œdipe, de l’arrêter sur le chemin de la vérité : « Malheur à toi ! Veux-tu te taire ! » Mais Œdipe, cette fois encore, menace le vieux (le père ?). Il saura donc tout, y compris que sa mère elle-même a voulu qu’on le tue. Sa réaction ne surprend pas, c’est celle des enfants maltraités : « Une mère, la pauvre femme ! » Le berger thébain éprouve le besoin d’ajouter une explication : « Elle avait peur d’un oracle des dieux […] [disant] qu’un jour il tuerait ses parents. »
Jocaste avait donc menti en ne mentionnant que Laïos.
« Hélas ! hélas ! ainsi tout à la fin serait vrai !Ah ! lumière du jour, que je te voie ici pour la dernière fois, puisque aujourd’hui je me révèle le fils de qui je ne devais pas naître, l’époux de qui je ne devais pas l’être, le meurtrier de qui je ne devais pas tuer ! »
C’est fini… Au pied du corps pendu de Jocaste, Œdipe se crève les yeux avec les agrafes d’or qui retiennent ses vêtements. « Ainsi ne verront-ils plus ni le mal que j’ai subi, ni celui que j’ai causé […] Je mourrai donc ainsi [dans les montagnes], par ceux-là mêmes qui voulaient ma mort [mon père et ma mère]… Et pourtant, je le sais, ni la maladie ni rien d’autre ne peuvent me détruire : aurais-je été sauvé à l’heure où je mourais [à ma naissance], si ce n’avait été pour quelque affreux malheur ? N’importe, que mon destin, à moi, suive sa route ! Mais j’ai mes enfants ! »
Suit alors un discours déchirant d’Œdipe à ses deux filles, que Créon lui fait amener. Œdipe leur dit toute la vérité, sur lui, leur père, sur leur origine incestueuse, mais il voit bien que sa tendresse ne peut les sauver, que leur sort ne sera pas plus heureux que le sien. Quant à ses fils, le peu de souci qu’il en montre annonce peut-être déjà qu’il répétera à leur encontre, comme père, ce qu’il a subi comme enfant : il les maudira. C’est la tragédie d’Œdipe à Colone.
 
Un enfant que ses parents ont voulu tuer
 
 
Le lecteur connaît certainement La ballade des gueux de J. Richepin, que chante G. Brassens : « des enfants, non voulus, qui deviennent chevelus, poètes ».
Avant d’être l’assassin de son père et l’époux de sa mère, Œdipe est un enfant que ses parents ont voulu tuer, un enfant non désiré. Il n’est pas devenu poète, mais s’est mué en héros, résolvant les énigmes et tuant les monstres, en communication directe avec les dieux. Il a conquis un royaume. Néanmoins, il n’a pu échapper à la malédiction qui pesait sur sa lignée ; il a répété cette malédiction en la transmettant à ses enfants. Et tout cela lui est arrivé sans qu’il sache, sans qu’il veuille…
Comme l’écrit P. Vidal-Naquet, « le mythe héroïque en lui-même n’est pas tragique, c’est le poète qui le rend tel [9] ». Car le tragique interprète, comme le psychanalyste. La mise en scène des fantasmes laisse coexister l’expression d’un désir et les opérations défensives qui lui sont liées. Et tout l’art de Sophocle est probablement de savoir mettre en scène à travers trois générations l’expression du désir et des formations défensives qui lui sont liées :
  • une naissance et un meurtre d’enfant ;
  • une adoption et la fugue d’un adolescent en quête de son origine ;
  • les exploits valeureux de ce fugueur, la conquête d’un trône et d’une princesse, la lutte pour l’héritage du pouvoir dans une famille ;
  • l’assassinat d’un père et la mort de vieillesse d’un autre père ;
  • le suicide d’une mère dont l’indignité éclate ;
  • l’auto-mutilation du héros.
Ne retrouvons-nous pas là les fantasmes clés de la vie familiale ? À travers ces événements de la tragédie, on peut suivre la recherche par Œdipe de la vérité concernant son origine, et les malheurs que la révélation de cette vérité semble précipiter, mais que seul son aveuglement lui a permis d’ignorer pendant des années.
Or, il semble bien que les mensonges de ses parents soient la cause principale de cet aveuglement. Œdipe voulait tout savoir, il cherchait la vérité. Il a voyagé, interrogé oracles et devins. En vain. Le sens manquait toujours. C’est seulement quand le berger thébain fait tomber le mensonge premier concernant son origine, sa conception par Laïos et Jocaste, qu’Œdipe peut retrouver, enfin, le sens qu’il cherchait, des repères pour comprendre ce qui lui est advenu, le fil de la mémoire.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  [1] BALMARY, M. 1979. L’Homme aux statues. Paris, Grasset.
·  [2] BERGERET, J. 1984. La Violence fondamentale. Paris, Dunod.
·  [3] FAIMBERG, H. 1986. « Le mythe d’Œdipe revisité » dans Transmission de la vie psychique à travers les générations. Paris, Dunod, p. 150-169.
·  [4] FREUD, S. 1926. L’Interprétation des rêves. Paris, PUF, p. 227.
·  [5] FREUD, S. 1956. Naissance de la psychanalyse (lettre à Fliess du 15 octobre 1897). Paris, PUF.
·  [6] GREEN, A. 1992. La Déliaison. Paris, Les Belles lettres.
·  [7] GUYOMARD, P. 1992. La Jouissance du tragique. Paris, Aubier.
·  [8] LECLAIRE, S. 1974. On tue un enfant. Paris, Le Seuil.
·  [9] VIDAL-NAQUET, P. 1973. Préface aux Tragédies de Sophocle. Paris, Gallimard. Et, pour l’ensemble des citations de Sophocle :
·  SOPHOCLE. 1958. Œdipe-roi dans Sophocle, t. 2, Paris, Les Belles-Lettres.
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