2001
Dialogue
Et aussi... Mythes et secrets
Les mythes individuels et les mythes familiaux à la lueur de la théorie de l’introjection selon Nicolas Abraham et Maria Torok
Pascal Hachet
213, boulevard Davout, 75020 Paris
Qu’est-ce que l’introjection ?
Tout au long de notre existence, les expériences que nous vivons nécessitent d’être assimilées, qu’elles aient pour fondement un conflit situé à l’intérieur du psychisme – entre un interdit moral et un désir inconscient – ou un
événement vécu. Dans tous les cas, notre Moi, pour être enrichi par nos expériences, doit accueillir de façon cohérente les composantes de notre participation
[1]. L’assimilation psychique revient à lier ces composantes. Ce
processus, qualifié d’
introjection par Nicolas Abraham (1978), place le sujet
« en relation avec ses objets ». D’où le fait, noté par Tisseron (1995), qu’il
soit chevillé au lien social : un sujet peut accomplir l’introjection de ses expériences dans la mesure où elles sont acceptées par son entourage. Il existe
trois modalités d’introjection, ou de symbolisation, complémentaires, dont la
mise en place a été décrite par Tisseron (1981). L’enfant est d’abord amené à
symboliser ses expériences sur le mode sensori-affectivo-moteur, discerné à
la suite des travaux de Wallon (1942). Puis il a la possibilité de symboliser à
l’aide de ses images psychiques, ce mode imagé de l’introjection offrant un
étayage au mode sensori-affectivo-moteur lorsque la mise en place de celui-ci a été déficiente lors de la relation précoce mère-enfant. Enfin, avec l’accès
au langage, il peut symboliser sur le mode verbal. L’équipement symbolisant
tripartite de l’enfant lui permet et permettra à l’adulte de faire face aux aléas
de sa vie intérieure et relationnelle.
Lorsqu’un sujet est confronté à une expérience dont il ne peut introjecter les composantes, l’appareil psychique recourt à un mécanisme d’inclusion : clivée et qualifiée d’incorporat, « une partie du Moi fait sécession afin
de contenir et d’immobiliser à l’aide d’un refoulement conservateur » la
libido non introjectée. Si l’expérience problématique a été verrouillée par le
secret, le clivage est hermétique : on parle alors de « crypte ». Lorsque ce clivage est ébranlé, à l’occasion d’une date anniversaire ou d’un traumatisme
secondaire apparaissent des symptômes cliniques particuliers – les « fantasmes d’incorporation » – qui empruntent le mode de la ou des composantes
mal introjectées pour tenter d’accomplir « magiquement » l’introjection sur
le mode du « comme si ».
L’aspect processuel de l’introjection a été précisé par Rand (1993) : « 1. Quelque chose de nouveau, d’inconnu (que ce soit bon ou mauvais)
m’arrive de l’extérieur ou surgit en moi; 2. Je me familiarise avec cette chose
à travers le jeu, le fantasme, la projection et une infinie variété d’autres procédés inconscients ou semi-conscients […]; 3. Je prends conscience enfin de
ce qui m’est arrivé […] Par conséquent, je peux désigner et donner droit de
cité en moi au processus entier. »
Ces étapes révèlent qu’il est impossible pour un individu, une famille ou
une communauté de « digérer » sur-le-champ et telles quelles les composantes de ses expériences. L’introjection passe toujours par une phase de
déguisement, voire de déni. Cette phase est transitoire, passagère en cas d’expérience assimilable. Mais elle devient durable, voire définitive, en cas d’expérience traumatique.
Les études psychanalytiques du mythe
Quatre temps, qui se chevauchent partiellement, peuvent être distingués dans l’investigation psychanalytique du mythe.
Dans un premier temps, le mythe a été conçu comme la figuration du
complexe d’Œdipe ; en d’autres termes, comme un rêve œdipien de masse.
Cette conception, qui vient de Freud, est partagée par plusieurs psychanalystes de sa génération : Karl Abraham (1909), Rank (1909), Jones (1910)
etc.
Dans un deuxième temps, le mythe a été conçu comme la figuration
d’autres aspects de la vie psychique. Cette conception, beaucoup moins
« agglomérée » que la précédente, a été partagée par des auteurs très variés
et souvent au gré de leur propre conceptualisation : Silberer (1909), Ferenczi
(1912) – qui voit dans les personnages mythiques de Jocaste et d’Œdipe la
figuration respective du principe de plaisir et du principe de réalité –, Marcuse (1955), Reik (1957), Mélanie Klein (1963) – qui estime que le mythe
décrit l’articulation intra-psychique des bons et des mauvais objets – etc.
Dans un troisième temps, le mythe a été conçu comme une expression
culturelle servant à accompagner l’élaboration de conflits endopsychiques.
Certains auteurs mettent l’accent sur les conflits psycho-sexuels : ainsi
Roheim (1950) – pour qui le mythe figure une lutte active contre l’angoisse
de castration – et Bettelheim (1976), dans son analyse des contes de fées.
D’autres auteurs étendent leurs considérations à l’ensemble des conflits intrapsychiques, là encore dans le cadre de conceptualisations singulières qui
débordent notoirement la métapsychologie freudienne : ainsi Jung (1917) et
sa théorie des archétypes, Lacan (1957) et les mythèmes – ou signifiants du
mythe –, Hillman (1972) et le mythe comme discipline thérapeutique contre
l’imagination.
Dans un quatrième temps, qui paraît être en cours de développement, le
mythe est conçu comme une expression culturelle servant
à accompagner
l’élaboration psychique d’expériences vécues. La voie de cette conception a
été frayée par Anzieu (1971), Kaës (1976), N. Abraham (1978) et M. Torok
(1981)
[2].
Cette synthèse montre que les études psychanalytiques des mythes ne se
limitent plus à la « symbolique » – de surcroît strictement œdipienne – de
leurs contenus, comme du temps de Freud. Ces recherches prennent de plus
en plus en compte ce que Tobie Nathan (1984) nomme l’« ossature opératoire » du mythe. Elles intègrent désormais, outre la dimension figurative du
mythe, qu’il ne s’agit pas d’abolir mais dont il importe de relativiser l’importance, sa fonction introjective
[3]. À savoir ce que le mythe – production
culturelle efficiente et complétée par des rites – doit à l’élaboration psychique
des composantes verbales et non verbales de la participation de groupes d’individus à des expériences éprouvantes.
Nicolas Abraham (
op. cit., p. 221) voit dans le mythe « une objectivation
imaginaire collective des divers rapports nucléo-périphériques, […] fondateurs […] de l’organisation concrète de tel ou tel groupe social. Si diverses
situations métapsychologiques se trouvent figurées dans le mythe, celui-ci
n’a pas pour fonction véritable de refléter passivement les différentes déclinaisons du rapport Noyau-Enveloppe
[4] ». Les mythes sont « des parler efficients par lesquels telle ou telle situation advient et se maintient ». Le mythe
organise ce qui se joue dans le psychisme des individus d’un groupe en réalisant, au moyen de ses contenus manifestes, le refoulement des motions psychiques latentes de ces personnes. Cette action s’inscrit dans le cadre des
échanges dynamiques entre le ça et le Moi des membres d’une communauté.
Le fait que le mythe « accuse […] une lacune dans l’introjection, dans la
communication avec l’inconscient » est révélateur de ses enjeux symbolisants. Poursuivant les travaux de N.Abraham, Torok (1981) considère que
les
mythes servent de couvercle à une réalité amère et par conséquent mal introjectable.
Notons que l’hypothèse de Torok semble circonscrite aux situations où
la fonction assimilatrice du mythe est mise en difficulté par la gravité des
traumatismes avec lesquels les individus sont aux prises. Je pense que, d’une
manière générale, le mythe exprime des conflits en attente d’introjection partagés par les membres d’une culture déterminée, et ce que le processus d’introjection réussisse ou qu’il échoue franchement.
La mise en évidence des enjeux introjectifs du mythe me paraît intéresser directement les deux extensions que la notion de mythe a connues en psychanalyse : les mythes propres à l’individu et les mythes propres à la famille.
Le fait que chaque individu soit confronté à la nécessité de symboliser ses
expériences rend a priori possible la prise en compte de ces acceptions originales, qui me paraissent éclairer les différentes déclinaisons de l’introjection du point de vue du nombre d’individus confrontés à une expérience
donnée.
L’introjection dans les mythes individuels
En 1953, Kris décrit sous le terme de « mythe personnel » le fait que certains analysants s’ingénient à substituer des faits falsifiés aux événements
marquants de leur histoire. La psychanalyse des patients qui font usage de
cette défense psychique serait difficile, en raison d’une appétence pour ce
type de mensonge.
Une fois encore pathologisante, cette conception a connu plusieurs
variantes théoriques. Dans une perspective kleinienne et bionienne, Meltzer
(1991) affirme que le mythe personnel témoigne de l’inassimilation d’événements vécus caractérisés par un manque de « signification autogène », et
Wolf (1991) le compare au faux self winnicottien. Enfin, Lacan (1953) qualifie de « mythe individuel du névrosé » la structure complexe par laquelle
chaque individu est relié à sa constellation familiale originelle, dont les éléments permutent et se répètent de génération en génération ainsi que le
mémorial d’une histoire généalogique. Le passage d’une génération à l’autre
n’est pas gratuit. Il s’effectuerait au prix d’une névrose.
Plusieurs psychanalystes ont vu dans l’usage de mythes par certains psychotiques des tentatives pour réduire la fragmentation de leur Moi. Ici – différence essentielle –, le mythe à usage individuel n’est pas le mal du patient,
mais le remède qu’il essaye d’appliquer à ses troubles. Resnik (1986) discerne à l’intérieur de chaque délire un « mythe latent » ou un ensemble de
mythes plus ou moins réifiés, pétrifiés. Mantouga-Boustra (1989) montre
que, si le mythe collectif et le mythe individuel aident à déployer une conception du monde cohérente et équilibrée, le délire est un mythe figé qui enferme
le malade mental dans une conception du monde close et mortifère. Le mythe
est thérapeutique parce qu’il « originalise l’individu et répare les trous mystérieux de ses origines en vue de mieux exorciser sa mort ». Repérer un
mythe personnel chez un psychotique peut l’aider à transformer son délire en
logique de vie enfin possible.
Quelques auteurs évoquent un recours au mythe dans un contexte de
pathologie moins lourde, borderline ou prépsychotique. Célérier (1982) rapporte des observations de patients souffrant de défaillances narcissiques et
utilisant des mythes collectifs comme biais identificatoire pour résoudre les
impasses de leur mythe individuel. Avec ces personnes, l’abord du fantasme
est possible par l’accrochage des actes symptomatiques ou du vécu transférentiel à une expérience mythique. Solié (1981), d’obédience jungienne, a
mis au point une écoute « mythanalytique » de patients diagnostiqués états
limites. Cette technique n’a de légitimité que dans la mesure où elle s’appuie
strictement sur le discours du patient. Dans le cas princeps de Laure, souffrant de mélancolie, le thérapeute pense à un texte mythique – Le Livre des
morts égyptien – quand il perçoit que sa patiente tente de balbutier son propre
mythe. Solié s’autorise alors à parler du mythe auquel il a pensé et lui prête
le livre. Le caractère séquentiel de ce récit et le fait qu’il soit partagé lors de
séances psychothérapiques fournissent un levier thérapeutique qui pousse
Laure à se saisir et à organiser les morceaux de sa perception brisée. Les
séquences du récit mythique favorisent l’émergence de son temps personnel,
la réinscrivant dans sa propre histoire. La mythanalyse n’est pas une béquille
de sens, mais la réintroduction du patient dans un espace de médiation qui
l’arrache à la tyrannie du tout ou rien caractéristique de la prépsychose.
Hors pathologie, Mauron (1962) a mis en évidence le « mythe personnel
de l’écrivain », c’est-à-dire le fantasme dominant que révèle la superposition
de ses œuvres. Ce mythe se déchiffre par une approche « psychocritique » qui
repère les réseaux d’associations d’idées, puis les figures et les situations dramatiques, enfin le mythe qui les groupe. Le mythe personnel évolue au gré
de l’activation successive de ses éléments par des influences extérieures : les
représentations collectives, les visions du monde transforment ce que le
mythe personnel a de latent en œuvre manifeste. L’originalité de cette
conception me paraît entravée par le fait que Mauron (ibid., p. 94), admettant
explicitement l’erreur freudienne de l’équivalence étiopathogénique entre les
fantasmes et les faits vécus, assigne au mythe, individuel comme collectif,
une origine strictement fantasmatique et se prive par là même de la possibilité d’observer ce que la constitution du mythe personnel de l’écrivain doit à
ses expériences sociales.
L’introjection dans les mythes familiaux
Freud (1909) proposait de voir dans les fantasmes œdipiens nourris par
l’enfant lorsqu’il se constitue un roman familial des équivalents individuels
de mythes. Ferreira (1968) élargit cette métaphore à la famille. Dans cette
optique, le mythe familial correspond à l’ensemble des croyances et des espérances que les membres d’une famille partagent à propos d’eux-mêmes ou de
leurs relations. Cette définition a servi de base à des recherches qui ont, à des
titres et degrés divers, tenté de comprendre le mythe comme un moyen et une
trace d’introjections.
Cottle (1980) repère cinq types de mythes familiaux, qu’il relie tous à
des secrets de famille. Les mythes de la stabilité sont réactionnels aux secrets
liés à des événements qui ont nui à la cohésion parentale : l’infidélité, le
divorce et l’abandon parental. Les mythes de l’harmonie sont engendrés par
les secrets liés à des faits de violence : les enfants victimes de sévices et l’inceste. Les mythes de la richesse naissent des secrets dus aux dettes, à la
faillite et au chômage. Les mythes du droit chemin renvoient aux conduites
déviantes tenues secrètes : pratiques sexuelles perverses, vol, viol et meurtre.
Enfin, les mythes de la normalité ont pour origine les secrets concernant des
conduites sociales « anormales » : toxicomanie, hospitalisation en milieu
psychiatrique, etc. Le mythe familial aurait pour fonction de compenser une
vérité encombrante et se placerait à ce titre sous le signe de la pathologie et
du mensonge. Je pense que cette « criminalisation » du symptôme est un obstacle à la compréhension psychanalytique de cette forme mineure de mythe
en terme d’introjection, pourtant implicite dans cette typologie. L’escamotage par le mythe d’expériences déplaisantes n’est pas gratuit. Il exprime une
tentative d’introjection, entreprise qui passe par une phase transitoire de
refoulement, de déguisement, voire de déni, des composantes d’un événement problématique.
Neuburger (1995, p. 33) relativise la suspicion suscitée par le mythe
familial, souligne son utilité et montre que son existence n’est pas forcément
le signe d’un secret de famille. Chaque famille tend à s’auto-mythiser, quel
que soit l’état d’assimilation psychique de ses expériences. Le mythe familial
est mis en souffrance lorsque les croyances et les rites qui le médiatisent et le
prolongent acquièrent un statut de vérité écrite de toute éternité faisant l’objet de convictions rigides. Cette hostilité au réaménagement a deux origines
possibles. « Ou bien des éléments qui singularisent trop la famille (soit des
comportements singuliers de la part de certains membres, soit un particularisme isolant lié à un contexte social ou politique) ou bien des éléments qui
risquent de nuire à la famille car trop banalisants. » D’instance régulatrice des
rapports sociaux, le mythe familial devient alors pathologique et représente
une maladie du lien social. Pour le groupe familial, le risque est que ses expériences soient ou bien rejetées ou bien absorbées par le tiers social. Neuberger précise que, si le mythe familial demande une élaboration psychique
constante, c’est parce que la préservation de l’identité familiale requiert une
confrontation dynamique incessante à un double message social : « sois différent » et « sois conforme ». Le mythe familial est mis en difficulté lorsqu’un seul de ces deux messages préside à ses transformations (ibid., p. 36).
Il n’y a jamais de mythe familial sans référence à un regard social, qui peut
être niveleur, honnisseur ou, dans le meilleur des cas, garant, approbateur.
Une synthèse des conceptions exposées ci-dessus permet d’observer que
le mythe individuel et – surtout – le mythe familial possèdent une face positive, puisqu’ils sont l’agent de l’homéostasie psychique ici d’un individu et
là d’une famille
[5], et une face négative, puisque leur rigidification signe la
persistance de l’inassimilation d’un événement douloureux dont ils dénient le
souvenir. Dans ce deuxième cas, le mythe est moins leurrant que leurré, car
l’introjection insuffisante d’une expérience vécue par un individu ou par une
famille immobilise les éléments constitutifs du récit mythique, conséquence
de l’immobilisation d’affects et de représentations dans une partie clivée du
Moi de la ou des personnes concernées. Il semble que Laplanche (1987,
p. 58) ait perçu ce double destin du mythe : il remarque que, si l’être humain
est par essence « mythisant » et même « auto-mythisant », il est parfois
« mythifiant ». De même, Eiguer (1984) indique que le mythe familial a d’un
côté une capacité renarcissisante évidente et de l’autre une tendance à « renforcer des fidélités contraignantes aux objets parentaux et ancestraux ».
Enfin, Ruffiot (1980) constate que, lorsqu’une famille abandonne des
mythes, elle ressent le besoin d’en créer d’autres. Cette capacité « mythopoétique » me paraît traduire l’action incessante de l’introjection.
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[1]
Précisées par Nachin (1989) à la suite des travaux
princeps de Nicolas Abraham (
op. cit.) :
nos pensées et nos mots, nos représentations imagées, nos sentiments et nos émotions, nos sensations corporelles et nos mouvements.
[2]
Avant d’être récemment amplifiée par Hachet (1999).
[3]
Lemaire (1984, p. 15) estime que l’intérêt porte à présent sur le fonctionnement même de
l’activité psychique quand elle crée un mythe.
[4]
Par Noyau, il faut entendre le ça et, par Enveloppe, le moi.
[5]
Il représente même, selon Green (1980), un « objet transitionnel collectif » qui soutient et
régule les relations intrafamiliales.