2001
Dialogue
Notes de lecture
L’histoire en héritage.
Roman familial et trajectoire sociale
Paris, Desclée de Brouwer
(coll. Sociologie clinique), 1999
« Analyser la dimension existentielle des rapports sociaux en montrant
comment chaque histoire est à la fois
l’expression d’un destin singulier et l’incarnation de la société dans laquelle
elle s’inscrit », telle est la démarche de
sociologie clinique suivie dans cet
ouvrage. L’objectif est ambitieux, puisqu’il s’agit se situer à l’intersection de la
sociologie, l’histoire et la psychanalyse,
dans une position conforme aux travaux
déjà nombreux de l’auteur sur ce sujet
(notamment La Névrose de classe,
1987) et des membres du courant de
recherche auquel il appartient, avec, par
exemple, du côté plus psychologique,
un auteur comme Max Pagès. Contrairement aux tentatives inabouties mises
en œuvre antérieurement par les
freudo-marxistes, il s’agit là d’articuler et
non de synthétiser des disciplines qui
demeurent inassimilables, mais gagnent à un éclairage réciproque.
Le travail développé dans des
groupes d’implication et de recherche où
se confrontent des récits de vie sur des
thèmes comme l’argent, le roman amoureux ou familial et la trajectoire sociale,
la honte… permet de montrer à la fois la
contextualisation sociale du roman familial où s’immerge l’individu et la prise en
compte croissante du sujet dans la
démarche sociologique. C’est à l’articulation de la scène inconsciente et de la
scène sociale, là où s’instaure l’ordre
symbolique et s’opposent le monde des
pulsions et celui de la socialisation, que
le sujet cherche à construire son identité
dans une dialectique confrontant l’ordre
généalogique à l’aspiration individualiste
à se construire soi-même.
Mais l’existence de « nœuds socio-psychiques », qui se transmettent d’une
génération à l’autre et suscitent des
impasses généalogiques tout en mettant
en évidence l’importance de la transmission, ne doit pas focaliser sur la
nécessité du maintien d’un ordre généalogique qui serait trop strictement celui
d’une famille conjugale magnifiée pour
sa fonction « équilibrante ». Les nœuds
peuvent tout autant exprimer l’action de
conflits de classe intériorisés, et il s’agit
aussi bien de « comprendre et travailler
sur la façon dont les rapports sociaux
s’inscrivent en chaque personne, surdéterminent les relations affectives,
influencent la subjectivité » (p. 173).
L’ouvrage aborde ces différentes
dimensions à partir de nombreuses analyses de cas ou de trajectoires qui montrent le système croisé des influences
familiales, psychologiques et sociales,
sans toujours arriver à dépasser le
stade, déjà complexe, de la description
ou du diagnostic. Ce qui indique la difficulté à traiter sur un plan théorique de
tous les phénomènes d’insertion familiale où l’ordre généalogique traditionnel
est dérangé (adoption, foyers monoparentaux, recomposition familiale, homo-parentalité, procréations médicalement
assistées) sans pour autant les imputer
à un désordre pathologisant, qu’il soit
social ou personnel. Question d’importance, à laquelle nous avons été
confrontés dans L’Enfant, la mère et la
question du père ( PUF, 2000), et qui
dévoile les tentations normatives qui
guettent aussi bien les sciences
sociales que psychologiques. Tentations
auxquelles l’auteur ne cède pas, mais
qu’il n’identifie peut-être pas avec assez
de clarté.
G. Neyrand
Jacques Robion
Les liaisons interdites
Nantes, Éditions Cassiopée, 2000
Jacques Robion nous a habitués
aux livres qui dérangent. Son œuvre est
une recherche de différenciation et de
synthèse, tant théorique que cliniques.
Le Syndrome de Judas articulait les
cadres psychothérapiques et les cadres
socio-éducatifs. Les Liaisons interdites
proposent une réflexion rigoureuse sur
les approches intrapsychiques, systémiques et groupales. Dans ce dernier
livre, l’auteur montre comment une synthèse psychique inachevée chez un
sujet donne lieu à un interdit de différenciation chez un autre sujet. Pour
atteindre son unité, désespérément
recherchée, le sujet a parfois besoin du
psychisme de l’autre. Le symptôme,
névrotique, psychotique ou pervers,
peut alors se comprendre dans une
double lecture. Une lecture intrapsychique, dans laquelle le sujet tente de
maintenir sa propre unité. Une lecture
groupale, dans laquelle le sujet contribue à l’unité du groupe familial. Partant
de ces considérations, Jacques Robion
pose des questions essentielles au sujet
des pratiques psychothérapiques. Comment entendre la demande ? Comment
penser la neutralité ? Comment concevoir le transfert ? Se dégageant de toute
référence dogmatique, de toute déférence à une école précise, Jacques
Robion ne défend que l’autorité de la
pensée. Il aborde des questions embarrassantes que nous n’osons parfois plus
nous poser. Une thérapie analytique du
couple, de la famille est-elle possible ?
Comment la concevoir ?
Les Liaisons interdites, un livre
court, concis, mais qui donne à penser
pour longtemps.
J.-M. Blassel