Dialogue
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I.S.B.N.2865869032
128 pages

p. 3 à 20
doi: en cours

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no 151 2001/1

2001 Dialogue

Divorces à l’eau de rose

Jean-g. Lemaire professeur de psychologie clinique, 2, square Lalo, 78150 Le Chesnay
Cet article s’intéresse à l’évolution non seulement quantitative mais aussi qualitative du phénomène du divorce. Dans le divorce, d’un cas à l’autre, on observe de grandes différences suivant le degré d’accomplissement du travail psychique de deuil des ex-partenaires. Mais son extrême banalisation entraîne aussi un important changement d’état d’esprit général, avec des problèmes nouveaux, voire des mutations d’ordre psycho-culturel concernant la vie de couple. La puissante médiatisation contemporaine contribue à amplifier les transformations en cours, modifiant considérablement non seulement les comportements et les mœurs, mais aussi certaines représentations, y compris dans leurs dimensions inconscientes. On voit poindre, entre autres, la représentation d’un « destin » inéluctable qui condamnerait à l’avance tout projet de vie amoureuse durable. Certaines conséquences cliniques en sont perceptibles dans le choix amoureux des couples actuels, où s’atténue parfois la distinction entre couple projeté à long terme et aventure passagère.Mots-clés : Divorce, Couple, Changement, Représentations conscientes et inconscientes, Choix du partenaire, Médiatisation, Fatalité.
 
Premiers points de repère
 
 
Le divorce n’est plus ce qu’il était. Non seulement sur le plan juridique du fait de sa facilitation légale, non seulement sur le plan sociologique du fait de sa grande fréquence, mais non plus sur le plan psychologique, le divorce n’est plus ce qu’il était. En témoignent l’usage qui en est fait, ainsi que les diverses représentations qu’en ont aujourd’hui les partenaires, non divorcés comme divorcés, plus généralement l’ensemble de la population. Même sur le plan psychologique, les facteurs qui sont à son origine, ceux qui l’accompagnent, ainsi que ses effets, ne sont plus les mêmes qu’à une époque encore récente.
Ainsi, dans l’histoire des représentations collectives du divorce, peut-on schématiquement distinguer trois périodes successives.
Dans la première, le divorce était, sinon l’exception, du moins un phénomène rare ; il était légalement difficile et d’ailleurs juridiquement conçu comme un moyen d’échapper au pire, c’est-à-dire à l’obligation de vivre une relation insupportable, voire violente, ou devenue blessante et humiliante du seul fait d’être époux(se) d’un personnage condamné ou condamnable. Le divorce répondait alors au sauvetage d’un idéal de couple bien-portant et heureux ; il jouait le rôle d’une soupape de sûreté permettant de sauvegarder l’institution « mariage » considérée comme fondamentale et quasi irremplaçable en même temps que normalement heureuse. Le divorce était nécessairement vécu de manière douloureuse ; il représentait une sorte d’échec psychologique, et, sinon une tare, du moins le symptôme d’une incapacité à vivre une relation conjugale heureuse et à fonder une famille. Cependant, il était organisé pour permettre à celui ou celle qui avait « échoué » une fois de tenter une ultime chance dans une seconde relation. Le divorce était donc défendu, quelquefois prôné par des associations de militants en tant que mesure sociale ou politique.
Vient ensuite une seconde période où le divorce, enfin rendu facilement accessible, cesse d’être une exception. Sa relative fréquence entraîne une évolution des mentalités. Il n’est plus ressenti ni comme défaillance propre ni comme faute du partenaire. Il a cessé d’être une sorte de stigmate social, il est, dit-on, « déstigmatisé ». C’est ainsi que le vit une forte minorité de la population. Le divorce va de soi, il est supposé facile, seuls ses aspects administratifs et surtout ses frais posent problème. Il devient courant, pas encore banal.
Peut-être sommes-nous aujourd’hui au début d’une troisième période, comme en témoignent des problèmes nouveaux. De manière encore marginale, un autre cas de figure se présente en certains milieux. Si nous l’évoquons malgré sa fréquence modeste, c’est qu’il est significatif d’une évolution des mentalités; du point de vue du clinicien du couple, il a des origines culturelles nouvelles, il est porteur d’autres effets et met en cause d’autres processus psychiques. Ici, le divorce n’est plus seulement « déstigmatisé » ou banalisé, il est en quelque sorte promu, recherché, sinon recommandé. Se présenter ou s’afficher comme divorcé, ou suggérer systématiquement un divorce, peut apporter des bénéfices directs et est parfois avancé comme preuve de valeur ou d’indépendance, voire attestation de maturité. Significations nouvelles que l’analyste entend parfois, discrètement, dans le discours latent de certains de ses consultants, que ces derniers viennent séparément ou en couple. C’est ce qu’on peut aussi déduire de certaines « petites annonces spécialisées ». Ou, plus encore, de commentaires glissés aux heures creuses par certaines radios, peut-être suggérés à des fins commerciales, avec une pointe de provocation destinée à l’Audimat. Le divorce semble entouré d’une sorte d’aura. C’est, en tout cas, ce que peut entendre le thérapeute de couple.
 
Le vécu psychique du divorce
 
 
C’est à partir d’observations cliniques multiples que nous essayons ici de rendre compte du vécu des partenaires ou ex-partenaires autour des problèmes du divorce. Ce riche ensemble de phénomènes psychiques s’observe parfois à l’occasion de cures psychanalytiques individuelles, mais plus souvent au cours d’entretiens de couple ou de thérapies en couple, et quelquefois de thérapies familiales élargies. En effet, de nombreux couples consultent aujourd’hui, non pour réorganiser des liens mis à mal par les avatars de leur existence, mais, de plus en plus souvent, pour « réussir » leur divorce. Ils abordent la consultation thérapeutique pour éviter un surcroît de souffrance prévisible entraîné par l’action en divorce et par ses conséquences. Souvent aussi pour épargner à leurs enfants cet excès de souffrance. Parmi ces derniers, les plus menacés sont les enfants qui nient toute souffrance ou toute inquiétude à propos du divorce de leurs parents ; ils recouvrent leur anxiété ou leurs sentiments de culpabilité par des dénégations et des rationalisations; ou, plus souvent, par une insomnie, un échec scolaire ou une agitation hypomaniaque masquant leur dépression. Heureusement, certains parents perçoivent et comprennent ces réactions dénégatrices. De nombreuses thérapies du couple parental et thérapies familiales sont engagées à cette fin,
Simple menace ou fait accompli ?
Une première analyse des processus psychiques survenant au cours du divorce oblige à prendre en compte des distinctions importantes suivant les étapes.
Il y a d’abord l’usage verbal du vocable « divorce » : employé agressivement par l’un ou l’autre des partenaires, il ne signifie pas toujours rupture ni même véritable menace de rupture. Il peut s’agir d’une de ces joutes oratoires nécessaires à la bonne entente de couples, lesquels, pour aménager leur relation et la distance minima de leurs liens amoureux, apprennent à « s’engueuler ». Grâce à ces expressions excessives ou violentes, ils acquièrent la capacité de cadrer leurs conflits, de les coder, et d’éviter un fonctionnement trop fusionnel qu’ils ne peuvent supporter. À cette phase, il ne s’agit pas de divorce, mais de codage des conflits, avec la découverte et l’exploitation d’un vocabulaire spécifique. Un bon thérapeute de couples sait entendre le discours des partenaires comme un « discours groupal », et y discerne les fonctions locutoire et surtout illocutoire du vocabulaire utilisé, c’est-à-dire qu’il s’intéresse autant à l’effet produit par cet acte de langage qu’au contenu du propos. La protection intime des liens amoureux passe souvent par ces guerres verbales.
Lorsqu’un véritable divorce s’engage, il faut encore distinguer plusieurs situations. Le thème du divorce peut être utilisé comme menace, c’est un cas très fréquent. Il peut servir de moyen de pression, comme la mobilisation d’une armée à la frontière avec le pays voisin. C’est une tentative de modifier un rapport de force. Souvent, c’est une manière d’afficher une relative indépendance, comme pour inverser une relation de dépendance en la niant. Laisser entendre que l’on est prêt à divorcer est la dénégation d’une dépendance qui a initialement introduit la relation amoureuse. Afficher le projet de divorcer peut être un moyen d’afficher une sorte de supériorité supposée sur l’autre, qui en est réduit à reconnaître sa propre soumission ; ou alors, plus perversement, à l’obliger à soulever lui-même l’étendard de la révolte et à assumer la décision culpabilisante de rupture. Et la reconnaissance d’une soumission étant ressentie comme blessure ou aveu d’une faiblesse coupable, chacun des partenaires peut symétriquement prendre la position haute, pour écraser l’autre ou pour tenter de recouvrer sa propre dignité. Parfois encore, pour récupérer un moyen de séduction et de conquête sur lui : les guerres intestines sont parfois des jeux belliqueux aux règles complexes… où se perdent les partenaires.
Dans d’autres cas, le divorce n’est pas, ou n’est plus, une simple menace.
Cependant, même dans l’action en justice, il revêt encore souvent la signification, entre autres, d’une tentative pour renverser un rapport de forces imaginé défavorable. D’ailleurs, l’action en justice est elle-même longtemps réversible et à ce titre sa fonction « ostensive » n’est pas négligeable. Bien entendu, l’action en justice revêt aussi d’autres significations, plus évidentes ou proches de la conscience claire, avec des dimensions de haine, d’intention hostile, de menace narcissique et même identitaire, dans un ensemble sub-jectif où les parts imaginaire et réelle sont souvent difficiles à démêler…
Enfin, comme aboutissement d’une décision de justice, le divorce revêt encore d’autres significations, par exemple celle d’un armistice ou d’une paix retrouvée, ou encore celle d’une limite absolue imposée par ce tiers formel que représente la Loi. C’est par cet intermédiaire – ou par ce « médiateur » – que peuvent être abordées les questions difficiles de garde d’enfants, ainsi que le règlement des relations complexes avec les familles d’origine.
Les pressions de l’entourage et la médiatisation
Au sein des représentations psychiques qu’évoque le concept de divorce, il faut aussi, aujourd’hui, prendre en compte les pressions et réactions diverses de l’entourage élargi. À titre d’exemple, on connaît bien la gêne des anciens amis du couple, qui, ressentant ce divorce comme une menace pour eux-mêmes, cessent de soutenir leurs amis en conflit et s’éloignent d’eux comme pour fuir une contagion. Mais, d’autres fois, tel « ami » prend parti, et, parfois, pousse à une rupture ou à un passage à l’acte qu’il se refuse à « agir » lui-même. Etc.
Ces quelques exemples soulignent que les processus psychiques activés ou réactivés par la problématique du divorce ne sont pas liés seulement à l’acte juridico-social de séparation, mais, pour une part notable, à l’atmosphère qui y est liée, aux représentations qu’en ont à la fois les familles et l’entourage amical. Et, plus largement, tout l’ensemble social, la société dans son ensemble, avec ses mouvements divers et aléatoires. Sur le psychisme des sujets pèsent discours et images que véhiculent les représentants symboliques de cette société, surtout ses porte-parole obligés, au premier plan les « média », avec leurs préjugés et leur idéologie.
Le plus important concerne ici les aspects implicites non reconnus, déniés, de cette idéologie. C’est-à-dire les propos lâchés, glissés comme en confidence, parce qu’ils seraient récusés par leur auteur s’ils étaient répétés. Ce sont souvent ces mots-là qui induisent et provoquent les passages à l’acte chez des personnalités fragiles. Et qui traduisent quelque chose d’un état d’esprit nouveau ou d’une idéologie nouvelle en ce qui concerne les comportements des couples d’aujourd’hui.
 
Évolution maturative et difficulté spécifique du travail de deuil
 
 
De notre place – non plus de thérapeute mais d’observateur des partenaires –, nous pouvons relater des phénomènes divers, parfois opposés, d’une situation à l’autre, d’un couple à un autre, d’un moment à un autre de l’évolution de leur divorce. Il serait excessif d’en proposer une observation-type. Nous nous y essaierons cependant dans un premier temps, quitte à en voir vite les limites !
Y a-t-il, à l’occasion des ruptures successives, un processus maturatif enclenché par la perte d’Objet qui permettrait à la personne initialement blessée d’organiser différemment sa vie affective dans ses étapes ultérieures ? Rien n’est moins sûr, rien n’est moins généralisable. S’imposent ici bien des distinctions.
Une telle maturation – disons, tardive – s’observe parfois. Par exemple chez des partenaires issus d’un premier couple formé très tôt sur des bases juvéniles, sans préparation : couple construit rapidement, sur une idéalisation massive, et donc sur le déni initial peu conscient des conflits à venir. La perspective du temps et de la durée était estompée au départ, comme elle l’est souvent aujourd’hui, ou évacuée et remplacée par une affirmation de caractère romantique : Roméo et Juliette initient en effet un couple admirable ; ils peuvent apporter la paix à leur cité divisée, grâce à la paix imposée entre eux par leur passion. Mais leur histoire est brève, et c’est sans doute grâce à la mort qu’elle est admirable, puisque interrompue avant qu’on ait eu le temps de voir se réactiver les conflits induits par leur milieu. Et d’avance niés par leur idéalisation commune.
Il arrive en effet qu’un couple se fonde, au niveau conscient, sur une alliance contre une contrainte extérieure, contre un obstacle à leur union : couples rêvés, construits dans l’imaginaire, par exemple de chaque côté du Mur de Berlin. À un niveau très inconscient, c’est cette limitation qui est choisie comme protection secrète contre la promiscuité d’une relation intime, et de tels couples sont rapidement déconstruits dès le Mur effondré, lorsque la très grande distance imposée de l’extérieur à leur relation s’est brutalement évanouie, et les oblige alors à une insupportable confrontation.
Plus souvent, et plus discrètement, c’est une alliance juvénile contre un ordre parental rigide, intolérant ou ressenti tel : c’est encore une « alliance contre », avec des identifications communes et mutuelles, parfois plus qu’un lien avec reconnaissance d’importantes différences entre eux. Un échec peut conduire à une maturation affective ainsi qu’à un véritable apprentissage, induits par la prise en compte de nécessaires et douloureuses confrontations qui avaient été évitées par leur premier choix mutuel.
D’autres fois, ce sont des personnes isolées, aux relations difficiles et redoutant la solitude. La formation de leur couple – marié ou pas – représente sans qu’ils le sachent une tentative d’assurance qu’ils espèrent viable contre la solitude. Mais la coexistence égratigne encore davantage leur peau déjà fragile. Le progrès maturatif pour passer d’un couple au suivant est difficile. Enfin, certains couples s’organisent sur un mode fusionnel prolongé, par crainte inconsciente de perdre un partenaire indispensable, pièce nécessaire à l’existence car compensant une sorte de faiblesse narcissique initiale du Moi de chacun. Notons que ce processus est jusqu’à un certain point commun à tous les couples amoureux, puisque ne peut se créer un Nous sans ébauche fusionnelle initiale et relative codépendance des partenaires. Ceux dont la maturité est suffisante, c’est-à-dire ceux qui, avant la constitution de leur couple, avaient acquis une suffisante capacité psychique à vivre seuls, se montrent capables de faire face aux premières crises du couple. Ils établissent le type de distance qui leur convient et renoncent à un excès tentant de codépendance. D’autres, au contraire, étouffant l’expression de conflits mineurs, s’enferment durablement dans une codépendance qui devient de plus en plus étouffante, jusqu’à l’accident qui cause la rupture. L’autocritique devient alors difficile, et son absence souvent ne permet pas un nouveau choix satisfaisant : il est tellement plus facile d’attribuer, par projection, la responsabilité de l’échec au partenaire, ou au style de couple qu’il aurait imposé.
Ainsi, quand les avatars de l’existence, les circonstances socioéconomiques ou biologiques très défavorables ou l’avancée en âge, imposent un changement de la relation, ceux des partenaires qui s’étaient par trop défensivement protégés grâce à leur mariage ne peuvent plus persévérer dans les processus psychiques de déni, de projection et d’idéalisation fondateurs de leur première construction.
Ces mouvements imposés de l’extérieur introduisent une phase de crise.
Crise heureuse, souhaitable quand elle ne survient pas trop tard. Sera-t-elle occasion de maturation psychique, permettant l’accès progressif à une conscience plus précise des désirs de l’un comme de l’autre, avec leurs limites ? Et éventuellement à une nouvelle organisation stable des affects ? C’est ce qu’on observe souvent, mais cela suppose plusieurs conditions, que les circonstances contemporaines ne favorisent pas toujours :
  • il y a d’abord ceux qui apprennent à aménager leurs conflits, à traverser les crises successives et, par là, à renouveler leur lien amoureux initial, quitte à renoncer à des formes pour eux trop fusionnelles de leur couple. Ils affrontent un authentique et prolongé « travail psychique de deuil », nécessaire à une ré-idéalisation différente de leur relation. Ceux-là sortent du cadre de cette étude puisqu’en renouvelant leurs liens ils ne recourent pas au divorce. En effet, pour permettre une évolution maturative individuelle, le nécessaire « travail de deuil » doit s’amorcer tôt au cours de la première relation. Son retard, fréquent, se traduit souvent par une plus grande souffrance, et par une exigence qui dépasse alors les possibilités de tolérance de l’un ou l’autre des partenaires ;
  • il y a ceux qui se vivent comme victimes d’un divorce imposé par un partenaire infidèle. Un certain travail psychique se met en place, imposé par cette blessure narcissique de l’image de soi : désidéalisation de l’autre et du couple, reconnaissance d’un échec. Mais tous ne dépassent pas ce stade, et certains se maintiennent en tant que victimes, projectivement, sans supporter l’idée de leur participation psychique personnelle à cet échec entièrement imputé à l’autre. Sans devenir tout à fait paranoïaques, ils ne progressent guère dans la conscience critique d’eux-mêmes. Aussi sont-ils souvent conduits à se chercher d’urgence un nouveau couple, compensateur, en attendant tout aussi projectivement du nouveau partenaire ce qui a manqué au premier. Nouveau couple par conséquent référé au premier, plus souvent négativement que positivement, et dont la probabilité de survie n’est guère supérieure à celle du premier ;
  • d’autres, souvent plus atteints par l’échec, ressentent intensément la blessure narcissique que leur renvoie une image personnelle d’incapacité à être aimé. Ce sentiment de non-valeur remet gravement en jeu leur désir de survivre : un accident fatal peut alors les achever. On connaît les statistiques à ce sujet ;
  • sans aller jusque-là, d’autres, profondément blessés pourtant, construisent des aménagements plus ou moins durables par lesquels se réorganise leur équilibre narcissique. Ils investissent d’autres objets, au sens analytique du terme, activités, amitiés, idéaux, aussi bien que nouveaux liens, familiaux ou pas. C’est dans des conditions psychiques ainsi renouvelées qu’ils pourront réaliser de nouveaux choix de vie. Notre observation personnelle soutient l’idée qu’il y faut du temps, un authentique temps de solitude, du moins sans lien précipité de couple. Le temps, peut-être, d’apprendre à moins dépendre des affects d’autrui et de l’amour d’un seul autre, supposé combler toutes les défaillances personnelles.
Les circonstances socioculturelles contemporaines ne favorisent pas toujours ce temps de maturation, ce délai, cette possibilité de différer ou de surseoir, alors qu’il est devenu si aisé et rapide de trouver « ami » ou « amie » dans une relation intime souvent provisoire. Éviter ce travail psychique de deuil, pourtant nécessaire à toute maturation, est une tentation commune. Les plus doués, les plus séducteurs – les plus beaux et les plus belles ? – ne s’y laissent-ils pas plus facilement piéger ?
Il faut souligner en effet les difficultés rencontrées dans la réalisation de ce travail psychique de deuil, gênant le développement d’un nouveau choix éventuel d’Objet d’amour. Ou obligeant, comme le montre la clinique, à des répétitions stéréotypées, avec les échecs correspondants. Heureusement, ce travail s’accomplit dans nombre de cas, et induit alors une maturation conduisant tel divorcé à constituer un second couple sur des bases moins immatures que le premier.
 
Le second couple, ou le troisième, ou…
 
 
Il n’existe aucun profil type du second ou troisième couple (sauf en ce qui concerne le discours, lequel critique sans peine les motivations rationalisées attribuées à la constitution du premier couple). Son mode de formation ne semble pas radicalement différent de ce qu’il était pour le premier, avec ses phases successives d’idéalisation et de travail critique, ses renouvellements, ses négociations notamment pour trouver la « bonne distance » entre les partenaires.
À un niveau plus profond se confirme à propos de ces couples présupposés à long terme les règles générales gérant l’attrait spécifique pour tel type de partenaire, comme la « collusion inconsciente » qui s’établit autour d’une problématique commune avec deux modes opposés ou différents d’y réagir. Problématique narcissique par exemple, où le besoin inconscient chez chaque partenaire d’être confirmé, sécurisé quant au sentiment de sa valeur propre, le pousse à choisir et à attirer un partenaire porteur d’une problématique identique mais symétrique (J. Willi), c’est-à-dire tendant à y réagir de manière opposée : l’un en quêtant le soutien, l’affection, la protection, la reconnaissance, l’autre en l’affirmant, la distribuant; l’un sur une base plus régressive, l’autre plus progressive, etc.
De même en ce qui concerne les problématiques libidinales. Est manifeste chez certains couples la construction d’un lien dyadique ayant valeur défensive pour chacun, c’est-à-dire protégeant chacun contre la part secrète – inconsciente – la plus mal contrôlée ou récusée de soi-même : le partenaire est inconsciemment choisi pour écarter ou nier ce morceau dangereux ou récusé de soi-même. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que le succès de cette inconsciente stratégie est assuré et confirmé par l’histoire à long terme de ce second couple !
À l’opposé de ces divorcés qui, après travail de deuil et maturation, forment un second couple structurellement différent du premier, beaucoup de personnes se précipitent, sans maturation véritable, vers un autre et reconstituent, souvent d’urgence, un type de lien aussi fragile que le premier. Soit que le choix se porte vers un partenaire et un lien de couple comparable au premier. Soit qu’il se dirige vers un type de lien opposé, à contre-pied du premier, comme pour éviter la rechute ou l’erreur initiale.
Enfin, il y a – ce qui est sans doute plus caractéristique – ceux qui renoncent désormais à constituer un couple de longue durée susceptible d’engendrer une famille. Par exemple, ceux ou celles qui renoncent à toute cohabitation (conduite dont les motivations cependant sont multiples et loin de signifier toujours le renoncement à un projet de relation dense). Par exemple aussi, ceux qui égrènent des « relations » éparses plus que des conquêtes amoureuses, qui rencontrent au hasard plus qu’ils ne « chassent » ou ne « draguent » l’objet rare, et qui se contentent de relations superficielles dans lesquelles ils s’investissent peu, vivant avec la crainte de souffrir les affres de leur première relation échouée. Le plus frappant n’est pas qu’ils remplacent qualité par quantité, mais plutôt qu’ils renoncent.
Évidemment, de nombreux facteurs psychiques propres à leur histoire et à leur personnalité sont à l’origine de ces choix existentiels. On peut y retrouver aussi des facteurs psychosociaux ou culturels sur lesquels nous tenterons plus loin d’esquisser quelques remarques.
 
Du Je au Nous… du Nous au Je
 
 
Certains sociologues se plaisent à décrire schématiquement l’évolution individuelle d’une majorité d’individus comme une succession de temps de vie, à deux, puis à plusieurs en famille nucléaire, suivi d’une étape de vie individuelle séparée, suivie éventuellement d’un nouveau temps en couple, puis d’une nouvelle phase solitaire etc. Des étapes successives, dont une dite d’« individualisation » ou de « réindividualisation ». Nous ne sommes pas sûr, comme clinicien, que cette description sociologique corresponde réellement au vécu d’une majorité d’individus. En particulier, cette « réindividualisation » est loin d’être toujours acceptée ou reconnue comme telle, et n’est pas souvent utilisée comme temps de maturation. Ce schéma décrit un état de fait social plus qu’une réalité vécue.
Par exemple, beaucoup d’hommes vivent cette phase d’isolement comme subie, et imposée par le pouvoir juridique et social qu’ont acquis aujourd’hui les femmes, lesquelles obtiennent facilement un divorce sans perdre leurs enfants, tandis qu’eux les perdent d’ordinaire. Sauf exception, dans la pratique juridique actuelle et malgré la loi théorique, les pères sont de fait privés d’un lien véritable avec leurs enfants, donc condamnés à la solitude en cas de divorce. Cette phase d’« individualisation » ou plutôt d’isolement accompagnant un vécu de victime n’est guère propice à l’évolution maturative que représenterait, théoriquement, une phase d’« individuation » au sens psychique et plus précisément psychanalytique.
Il convient en effet, malgré une dénomination journalistique souvent incertaine, de ne pas confondre l’individualisation des sociologues avec l’individuation des psychanalystes. Ces deux concepts très différents ont pourtant tous deux un regain de faveur. Regain légitime pour l’individuation en ce que les étapes psychiques de la vie amoureuse adulte reproduisent en partie les premières relations affectives du bébé avec son enveloppe maternelle, la « séparation-individuation » (cf. M. Malher) y représente une phase nécessaire jamais totalement achevée pour sortir de l’indifférenciation primitive, ou de l’autisme.
Cet inachèvement laisse comprendre que toute relation amoureuse est menacée naturellement par la nécessité défensive pour chaque individu de sauvegarder son autonomie psychique, elle-même menacée par la dimension fusionnelle de l’amour authentique : même lorsqu’il s’agit du nième couple de personnes d’âge avancé, ayant l’expérience du danger de l’amour-fusion, il y a toujours un minimum de perte de soi en l’autre, de captation de soi par l’autre et réciproquement. Quelle que soit la forme sociale de la relation et la prudence défensive des partenaires, un minimum de « fusion » au sens psychique du terme est nécessaire pour constituer un couple et son « appareil groupal ». Ou, pour reprendre le concept de F. Pasche, un « antinarcissisme » présent en chacun conduit chaque sujet amoureux à écouler en l’autre une part de soi-même, parfois la meilleure part, grâce à quoi se constitue un Nous psychique, dont les frontières avec les Moi individuels sont parfois difficiles à distinguer.
Ce Nous devient une base essentielle de l’appui narcissique fondamental que reçoit chacun de son couple. Si le couple n’apporte plus cette confirmation intime de son sentiment de valeur (ou de valoir), il se délite et meurt, même si les partenaires poursuivent leur cohabitation. Le processus de construction de ce « socle inconscient » (J. Puget, I. Berenstein), de cette « collusion » (H. Dicks, J. Willi, J. Lemaire), de cet « appareil psychique groupal » (R. Kaës, A. Ruffiot), s’approfondit plus ou moins selon les couples. Ce Nous façonne des identifications mutuelles qui sont plus ou moins marquées ou discrètes. Comme décrit par Freud, le partenaire comme Objet d’amour est à la fois Autre, différent, étranger, et Soi-même ou une partie de Soi. Tous ces équilibres entre fusion amoureuse et individuation autonomisante sont et restent profondément dynamiques, en construction et déconstruction sans fin, et donc variables et réversibles.
Que le partenaire n’apporte plus la totalité des satisfactions initiales libidinales ou narcissiques, c’est ce qui amorce la première phase du mouvement critique et de la désillusion nécessaires pour amorcer le travail de deuil. C’est un mouvement obligé pour que soit reconnue à l’autre sa spécificité propre, son identité, son altérité, au-delà de sa qualité première d’Objet d’amour. Nécessaire aussi pour rendre possibles d’éventuels processus de réidéalisation et un éventuel « cycle de vie amoureuse ». Ce nécessaire travail de deuil est difficile parce qu’il est douloureux, il arrache l’illusion paradisiaque. Et aussi parce que, contrairement au deuil consécutif à un décès, l’autre est bien là, présent, encore plaisant, source de vie. Ainsi, ni l’un ni l’autre des partenaires ne s’y prête totalement. Par divers stratagèmes, beaucoup de couples retardent ce mouvement pour éviter des souffrances et se maintenir heureux dans l’illusion initiale. Ceux-là sont ensuite les plus menacés.
Il faut saisir le mouvement d’individuation comme nécessaire et intérieur déjà à toute relation amoureuse. Mais il va de soi que ce mouvement est essentiel au divorcé. Celui-ci a perdu cette part de soi qu’il a, lorsqu’il aimait, placée en l’autre, confiée à l’autre, fondue en lui sans réserve. Comment restaurer parfois même son identité ? Par exemple lorsque la femme a, au mariage, abandonné son nom propre et que le nom qu’elle a acquis en perdant celui de ses origines, elle doit maintenant l’abandonner à son tour ? Comment survivre sans cette part de soi ? Comment fermer la brèche ouverte dans son flanc par où se poursuit une hémorragie de soi-même ? Comment sauver son autonomie psychique, voire son existence, sans un effort suprême d’individuation pour rétablir son unité intérieure, ses frontières personnelles ? Telle est la question qui se pose au divorcé qui a aimé.
Question existentielle, qui se pose déjà à celui qui aime et veille à protéger, voire à sauver, l’amour qu’il porte à cet autre qui est en même temps une part de soi, morceau mal séparé d’un Nous commun. C’est de blessures d’amour qu’il s’agit ici. Pour les uns comme pour les autres, l’amour est un risque vital. Il représente un fort obstacle à la fermeture de soi, à l’achèvement d’une totale individuation introduit par le cogito cartésien. « Je pense, donc je suis » permet une définition de moi. Le « j’aime, je suis aimé, donc nous sommes » ouvre une communication illimitée à plus grand que soi. La porte entre Moi et Nous reste entrouverte.
Ainsi pourrait-on espérer que ce travail de récupération de soi, ou plutôt de construction d’une nouvelle identité, se traduise par une maturation remarquable sur le plan psychologique. C’est en effet ce qu’on peut observer chez bon nombre de divorcés. Dans quelle proportion ? Il est impossible de répondre, faute d’outil de mesure pour appréhender cette qualité si subjective et arbitraire.
 
De quelques facteurs culturels constituant une « divortialité » ambiante
 
 
Certains couples, disions-nous, s’accrochent désespérément pour maintenir les premières formes idéalisées de leur relation encore fusionnelle. Ils redoutent les premiers signes d’une crise dont ils dramatisent l’importance. Un processus de déni peut se mettre en place. Soit qu’aucun ne reconnaisse sa relative désillusion, sa relative insatisfaction, le retour d’une solitude, etc. Soit qu’apercevant une défaillance ou ses symptômes, l’un ou l’autre la réduise à n’être que l’effet d’une cause supposée extérieure : déni d’un sens à attribuer à ce symptôme, plus que déni du symptôme lui-même. Ainsi le travail psychique de deuil ne se fait pas, jusqu’à ce qu’éclate la carapace de l’illusion qui découvre la blessure : blessure narcissique, mettant en cause chez l’un ou l’autre le sentiment de sa valeur propre, de sa capacité à être aimé, à plaire, à séduire, voire à être. Tout est encore possible en principe. Quelques-uns apprennent à faire face à ces graves blessures, on le sait, et réorganisent ou renouvellent leurs liens, réinventant de nouvelles amours entre eux. Par contre, certains, blessés durablement et persuadés que cette atteinte vient de l’autre (ou de leur lien), cherchent à se protéger de cet être trop investi ainsi que de tout amour pour lui, quitte à se servir de tiers pour combler l’excès de présence ou la défaillance de ce partenaire dont trop était attendu. Tiers qui n’est pas toujours amant, petite amie, petit ami… mais, parfois aussi, travail, passion sociale, hobby.
Trop était-il attendu du lien initial ? C’est une grande question, qui nous introduit aux dimensions socioculturelles contemporaines, et à leur rôle dans les processus de divorce. Le contexte contemporain en effet, au-delà même de l’Occident, insiste sur la valeur de la vie familiale. Les autres sources existentielles sont de plus en plus vécues comme insatisfaisantes, notamment le travail professionnel anonyme, qui n’apporte plus de support identitaire, sauf à une minorité. Le repli sur les valeurs familiales a pour effet une exigence toujours plus grande de satisfactions dans le couple. Et par conséquent dramatise son échec.
Or, une autre norme contemporaine, latente, non formulable en clair parce que trop paradoxale, suggère non seulement un droit, mais, fait plus remarquable, une sorte d’obligation d’être heureux. Échouer n’est plus seulement malheur, mais faute ou plutôt honte : il est devenu honteux de se montrer malheureux. Pour être embauchable, sujet intéressant pour les « chasseurs de têtes », il faut afficher sa capacité à réussir dans la vie en général. C’est une condition fondamentale du monde « libéral ». Si la vie conjugale n’est pas assez visiblement heureuse, s’impose donc de la changer aussitôt en remplaçant le partenaire insatisfaisant. D’ailleurs rien n’est plus simple. Il suffit d’en prendre l’initiative.
Enfin, troisième volet, non formulable en clair bien entendu, et sous-jacent aux pressions fortement médiatisées : nous vivons dans une société moderne et abondante, surproductrice, où il ne convient pas (comme autrefois, du temps de la pénurie) de conserver inutilement des objets peu adéquats. On ne répare pas une pièce défectueuse ; il faut remplacer l’objet tout entier. Ce qui est devenu facile. Voulez-vous vivre en couple ? Alors vous devez vous y montrer habile, donc heureux ! C’est simple : changez de partenaire avant que l’usure se manifeste, puisque vous êtes moderne et efficace. Ou sensible à la « mobilité » sociale prônée par les économistes.
Le lecteur excusera ici la forme rapide et humoristique donnée à ce résumé des pressions implicites qui pèsent aujourd’hui sur d’importantes couches de populations. Implicites et d’autant plus pernicieuses que, non formulées clairement, elles échappent à toute critique rationnelle qui les balaierait.
Faute d’aménagements ou d’accommodements plus difficiles, se glisse vite l’idée de changer de couple. Dans l’idéologie pragmatiste contemporaine post-industrielle, elle se répand sur un mode naïf, sans avouer la métaphore sous-jacente trop grossière : comme pour les voitures, vient un moment de plus en plus précoce où il est plus économique de changer le tout que tenter des réparations. C’est évidemment méconnaître que, malgré les conflits et les frustrations, une partie notable de l’identité de chacun a été appuyée et continue de le rester sur le partenaire et sur le lien à ce dernier.
L’Objet, du point de vue psychanalytique de la « Relation d’Objet », est interne, comme intérieur au Moi. Ainsi, même si la loi civile proclame la cessation du lien juridique et si le groupe social déclare caduque la cohabitation, la chambre commune et les secrets d’alcôve (déjà de moins en moins secrets), il reste que le lien psychique enraciné dans l’inconscient ne s’efface pas si simplement, en particulier dans sa dimension narcissique. Il perdure alors qu’ont disparu les liens sociaux et juridiques.
Les conditions familiales aussi jouent un rôle majeur. Par exemple, un parent souhaite oublier son « ex », effacer la trace du lien, mais il est contre-dit par l’enfant, dont l’identité en construction montre à chaque parent séparé la trace de l’autre et de sa famille. Ou bien, l’enfant craint l’intolérance d’un père à reconnaître en lui la trace de la mère (ou réciproquement) ; il se tait, évite de parler, étouffe en lui la fierté de sa filiation bilatérale. C’est l’enfant qui souffre le plus dans son développement psychique. Heureusement, beaucoup de parents tentent de protéger leur progéniture et aménagent leurs nouvelles relations en fonction du besoin identitaire de leurs enfants. Mais il arrive que, malgré le souci des familles d’origine, malgré les services sociaux, une des branches soit ainsi rejetée. Le plus souvent aujourd’hui, c’est la branche paternelle, du fait des activités professionnelles, de l’éloignement ou des dispositions de la « résidence principale », ou du fait des pratiques judiciaires d’un « ex » défiant l’esprit de la loi.
Par exemple, à cette mère, elle-même élevée seule par une mère seule dans la méfiance de la gent masculine, comment faire comprendre quel tort elle fait à sa fille dont elle a la garde en demandant sa mutation à grande distance, sur le conseil de son avocate, pour écarter plus efficacement le père ? On observe aussi l’inverse : du fait de ses fonctions parentales, la présence de l’« ex » est souvent vécue avec quelque difficulté par le nouveau couple qui s’est constitué sur les décombres encore fumantes de l’ancien. Et le téléphone, permanent, joue un rôle clé dans le maintien d’un lien étroit et durable avec un « ex » en principe répudié. La trace du partenaire précédent ou d’un partenaire antérieur n’est jamais négligeable. En tout cas sur le plan psychique. Même lorsque les pratiques et arrangements de la vie sociale écartent cet « ex » de la vie quotidienne, perdure sa présence intériorisée. Témoin ce couple, le troisième pour Madame, le deuxième pour Monsieur, dont l’insatisfaction sexuelle est à l’origine de la consultation. La gêne de l’homme est ressentie par la femme, qui, au nom de leur exigence commune de communication, réclame avec insistance une « explication » et récuse le mutisme résistant de son actuel mari. Devant cette insistance, il laisse d’abord entendre qu’elle n’a pas intérêt à obtenir le secret de ses pensées ou fantasmes. Avant d’en obtenir l’aveu direct, elle devine en effet qu’il reste en pensée enlacé dans les bras répudiés de son ex, très présente dans certaines circonstances précises de leur vie sexuelle. Des artifices complexes de lieu et de temps leur sont nécessaires pour éviter la rémanence d’une image toujours présente.
Ce dernier cas met en évidence un des problèmes majeurs de plus en plus souvent rencontré : celui de l’exigence de communication. Ces deux partenaires en effet semblent mus par cette grande exigence : c’est comme s’ils étaient moralement obligés de se transmettre leurs pensées secrètes et même leurs fantasmes. On pourrait dire qu’ils vivent dans une grande soumission à l’égard de cette véritable idéologie communicationniste qui règne sur notre société hypermédiatisée, et qui est l’expression moderne d’exigences fusionnelles consciemment récusées. Comme leurs contemporains, ils ont de la peine à saisir que les nécessités du fonctionnement familial et conjugal peuvent imposer à leurs échanges certaines règles et certaines limitations, qu’on pourrait peut-être appeler censure.
Certes, l’interdit démocratique de toute censure informationnelle joue un rôle structurant dans la vie politique et sociale et est un apport irréversible de l’Histoire. Il s’impose comme règle de base à tout système démocratique Pourtant, ce qui est nécessaire au bon fonctionnement d’une nation ne l’est pas à celui d’une famille. Ce sont d’autres types d’information qui sont ici nécessaires, à la fois beaucoup plus exigeants et pourtant plus respectueux de certains non-dits. D’autres règles sont nécessaires aussi pour encoder les informations, et surtout d’autres pour les limiter.
Tout n’est pas bon à dire en famille ni en couple, chacun le sait. Toute limitation des communications et toute censure n’est pas un mal en soi, sauf dans le champ politique. Beaucoup de nos contemporains, sous la pression d’une idéologie communicationniste, se soumettent à cette confusion et, dans tous les domaines, appliquent des règles communicationnelles non adaptées. Ils s’y laissent piéger, particulièrement dans le cadre de la vie amoureuse.
Méconnaître ces différences selon les domaines est bien mal comprendre l’importance structurelle du « non-dit » au sein de tout groupe social, non-dit essentiel à la liberté d’expression individuelle et au développement même du psychisme humain.
 
Du climat de « divortialité » ambiante à quelques nouvelles formes de choix d’Objet
 
 
Nous souhaitons évoquer encore quelques-uns de ces phénomènes qu’on pouvait sans doute observer déjà dans le passé plus ou moins récent, mais que le contexte contemporain semble rendre beaucoup plus fréquents. Phénomènes qui ne sont pas des conséquences directes du fait de divorcer, mais plutôt de la très puissante et influente médiatisation contemporaine, et que nous pourrions appeler « divortialité ». Ils ne sont effets issus ni du divorce lui-même, ni de sa relative fréquence, ni de sa « déstigmatisation » sociale, mais de sa grande banalisation dans l’opinion commune.
Un de ces phénomènes porte en profondeur sur le mode de constitution des nouveaux couples. C’est en effet en profondeur que cette banalisation joue un rôle dans la part inconsciente du choix du partenaire. La vie en couple, comme évoqué plus haut, est de plus en plus ressentie comme l’un des principaux espaces psychiques de satisfaction. Mais elle devient surtout un des principaux moyens de confirmation identitaire de chacun. Surtout pour ceux dont l’identité n’est pas déjà confirmée par une place sociale solide et reconnue, notamment professionnelle ou intellectuelle. Faute d’autres soutiens identitaires tirés du statut socio-familial, devient alors essentiel le choix d’un partenaire chargé de confirmer à chacun le sentiment de sa valeur propre.
Mais en même temps s’introduit au fond de chaque jeune sujet l’idée que ce choix ne sera pas pérenne, ni même durable. S’impose alors dans le préconscient l’idée implicite qu’il faudra se séparer de son Objet d’amour idéalisé. Idée latente, récusée rationnellement mais réactivée par les récits et l’expérience commune d’autrui, renforcée surtout par une médiatisation chaque jour plus accentuée.
Ainsi, comme l’observe l’analyste de ces nouveaux couples, le partenaire est de plus en plus souvent choisi en fonction d’une précarité existentielle, et en fonction d’une durée raccourcie de vie en couple, avec présomption de séparation. Séparation imaginée à regret, redoutée souvent, mais vécue comme un phénomène inéluctable, sorte de destin sur le mode antique, annoncée par les oracles médiatisés du jour, avec son caractère inexorable sur lequel ne peut jouer aucune volonté humaine. Le héros grec n’était-il pas dans des conditions comparables ? Il tentait de lutter, mais le destin devait finir par s’accomplir.
Telle est l’observation qu’on peut faire aujourd’hui. Le problème se posait quelquefois dans le passé, avec une moindre crainte et une moindre adhésion. L’affrontement, la prévision latente de crises à supporter et leur dépassement, étaient présents dans le préconscient de ceux qui engageaient une relation présumée à long terme. L’élection du conjoint prenait cette perspective en compte dans l’inconscient, alors même qu’elle était refoulée dans le discours conscient. Le dépassement de la crise prévisible faisait partie des exigences d’un choix à long terme.
Mais le mythe médiatisé aujourd’hui associe l’importance existentielle de la vie amoureuse, avec l’impératif moral d’y réussir, à l’idée de l’échec du couple qui tente de réaliser cet exploit. Quand une souffrance engendre le sentiment d’un échec et d’une blessure narcissique évoquant l’incapacité ou l’indignité, une rupture précoce se profile. Et la prévision implicite d’une rupture proche, voire d’une séparation avant toute conflictualisation, conduit dès lors à des modes de choix différents. Et à des attraits différents, plus proches de ceux que présentait naguère l’« aventure » provisoire. L’aventure ne s’engage en effet que si elle est immédiatement satisfaisante, et est abandonnée dès qu’elle ne l’est plus.
Aussi les phases initiales du choix d’Objet se présentent-elles parfois comme fondées essentiellement sur cette quête de satisfaction immédiate sans perspective, et non plus sur une dimension défensive essentielle au choix d’objet d’amour à long terme, présumant les besoins de protection du sujet contre une partie inconsciente et reniée de soi-même.
Sans doute s’agit-il ici de nuances, puisque, de tous temps, le choix amoureux manifeste la quête de satisfaction et pas seulement de satisfaction différée. D’autre part, ce que nous observons aujourd’hui dans l’analyse des premiers moments de la relation se complète parfois avec le temps : la relation ne se poursuit que si d’autres « affinités » apparaissent peu à peu entre les partenaires ; et donc, à travers elles, reprennent place les caractéristiques défensives du choix à long terme chez les couples qui persistent.
Une autre observation met en évidence chez certains couples une sorte d’hésitation entre se séparer et acheter une maison commune, ou bien avoir un enfant (pas tellement pour l’enfant mais pour consolider le couple). Ou ailleurs parce que, la quarantaine approchant, l’idée de ne pas avoir d’enfant préoccupe l’un d’entre eux, souvent la femme. Elle aurait bien un enfant, mais plutôt « pour voir ce que cela fait », pour en avoir fait l’expérience ; mais il apparaît que l’enfant lui-même n’est pas investi comme tel, ni par l’un ni par l’autre.
Ici, ce n’est pas l’âpreté d’un conflit qui sépare les partenaires. Il y a bien sûr quelques disputes et violences verbales, mais elles n’ont guère de conséquences. Elles ne constituent ni ne menacent leur coexistence. Il leur est facile de se séparer, ils l’ont du reste essayé plusieurs fois, pendant quelques mois, puis ont repris leur vie un peu commune. Ils exposent leur projet d’avoir un enfant au cours d’un entretien, se reprochent de ne pas s’être donné cet enfant. Mais ils reviennent à l’entretien suivant sans en parler, en exposant leur décision de séparation. Quitte, au cours de l’entretien suivant, à faire savoir qu’ils ont finalement acheté leur appartement. Ainsi vivent-ils en couple sans que puisse se préciser la nature de leur lien psychique et affectif.
L’extrême facilitation sociale de la séparation des couples – mariés ou non – et de sa banalisation se traduit ainsi par la multiplication de situations que nous pourrions appeler « couples sans projet ». Absence de projet ou longue perplexité en face de projets contradictoires et presque simultanés amènent aujourd’hui en consultation des couples dont on peut se demander s’ils forment réellement couple. L’impression du clinicien qui les reçoit est souvent qu’il s’agit plutôt de duos, associés de manière vague ou incertaine. Ont-ils mis en commun une part de chacun d’eux ? Ont-ils créé un lien inscriptible dans le temps ? Ou, pour utiliser les concepts proposés dans l’École psychanalytique groupale française par R. Kaës et A. Ruffiot en référence au concept d’« appareil psychique » utilisé par Freud, ont-ils constitué un « appareil psychique commun », « familial », ou « dyadique » ?
Fréquente aujourd’hui est en effet la consultation de deux partenaires qui vivent ensemble depuis des années, souvent sans enfant, souvent sans relations sexuelles, ou rares, en tout cas d’importance mineure et en lesquelles ils ne se sentent pas engagés. Relations qui peuvent être exclusives mais pas toujours, accompagnées d’une relative indifférence aux aventures sexuelles du partenaire, attribuées alors aux circonstances extérieures (déplacements, rencontres occasionnelles) plus qu’à un investissement susceptible de mettre en cause leur lien propre.
La facilité de l’usage des moyens contraceptifs explique souvent la perte de valeur érotique de l’acte sexuel; mais elle n’explique pas ici que l’acte ne prenne pas le sens d’un lien mutuel. Du reste, ils ne s’en plaignent nullement, et seule l’investigation peut mettre en évidence cette particularité. Et les autres aspects de leur vie commune présentent les mêmes caractéristiques : ils agissent ensemble, organisent leur vie quotidienne, leur installation, leur budget, ils voyagent agréablement sans que ces différentes activités contribuent à établir un lien dense entre eux.
Et, quand ils consultent, c’est souvent parce que les années ont passé sans que se constitue entre eux un projet de vie commune. Plusieurs hypothèses se proposent à leur choix. Ils se manifestent un certain soutien ou souci mutuel, un grand « respect », une certaine affection, une certaine solidarité, ils ont des goûts communs, des habitudes ritualisées et des distractions partagées, y compris familiales, sans s’engager nullement dans quelque avenir, ni pour autant se séparer…
Un autre cas de figure traduit aussi l’effet des conditions socioculturelles présentes associées à la « divortialité » ambiante : ce sont ces couples qui n’en sont plus, ou plutôt que la société ne reconnaît plus comme tels, et qui pourtant forment encore couple. Ils ont divorcé de manière plus ou moins conflictuelle, mais, après quelque temps et après remariage de chacun de son côté, ils se revoient, se rencontrent, renouent un lien. Le cas le plus fréquent est celui d’« ex » qui ont des enfants communs, ce qui justifie d’abondantes communications entre eux. Mais, bien au-delà des nécessités pédagogiques et des préoccupations parentales, ils établissent ou rétablissent entre eux des liens personnels denses qui ne semblent plus menacés par le risque d’une invasion ou d’une surveillance de la part de l’autre. Au contraire, l’existence visible et légale d’un second lien conjugal, devenu principal, semble les protéger et les mettre à l’aise. Le carcan du mariage ou du couple est réservé au nouveau lien, tandis que l’ancien en est protégé et qu’aucune quotidienneté ne le menace désormais. Couple de parents, ancien couple d’amants séparés, ils peuvent se laisser aller à des attraits et à des comportements qui les avaient liés, auxquels ils avaient renoncé. Liens de solidarité familiale bien sûr, mais aussi liens de tendresse et d’affection, voire liens sexuels clandestins, que leur environnement social tolère quelquefois. Encourage peut-être. De la tolérance à l’encouragement, la limite n’est pas toujours très précise.
Les processus observables ici ne sont pas directement l’effet du divorce, plutôt celui d’une banalisation du divorce et des mouvements interactifs qui, dans la « divortialité » contemporaine, agitent la société comme un mouvement brownien. Et dont les conséquences sont peut-être ici heureuses et là malheureuses sans qu’il soit facile de les délier. Encore moins de porter un jugement.
 
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