2001
Dialogue
Organisation parentale et persistance du lien après divorce
Recherche ethnométhodologique avec des divorcés
Bruno Décoret
maître de conférences Université Claude Bernard, 69622 Villeurbanne
Cette étude s’insère dans une recherche-action ethnométhodologique sur la vie des pères et de
mères divorcés. Dans le groupe étudié, après le divorce, hommes et femmes ont connu un vécu
parental différent, qui tient sans doute à une répartition différenciée des rôles pendant la vie
conjugale. La co-parentalité subsiste après séparation, ce qui entraîne la persistance d’un lien
et requiert la mise en place délicate d’une juste distance. Ce qui, corollairement, rend plus difficile le deuil de la relation conjugale, l’ex-conjoint restant présent à travers les enfants. Mots-clés :
Divorce, parentalité, conjugalité, ethnométhodologie.
This research action, carried out according to a ethnomethodological way, makes a study of
divorced fathers and mothers. We can see that factual experience and feeling are different between men and women. This difference probably provides from a difference of roles hold
during married life. Co-parentality remains after parents had divorced. Bonds going on, it
implies the tricky setting of an accurate distance. As a consequence, married relationship grief
appears to be more difficult as the ex-spouse still exists through the children.Keywords :
Divorce, parenthood, marriage, ethnomethodology.
Cet article relate le travail de recherche-action d’un groupe d’hommes et
de femmes divorcés qui s’est réuni deux fois par mois de septembre 1998 à
avril 1999
[1]. L’objectif était double : d’une part développer une recherche,
d’autre part créer un groupe d’évolution permettant à ses membres de tirer
profit personnel de leur participation. Les principes de ce travail – conformes
à ceux de l’ethnométhodologie
[2], dont les notions sont indiquées en italique
– peuvent s’énoncer ainsi :
- On travaille à partir du vécu personnel de chaque membre du groupe, chacun restant libre de son implication. Tous les acteurs de la recherche – chercheurs professionnels ou profanes – sont membres du groupe étudié. Le sujet
est la vie des divorcés sous tous ses aspects, mais on privilégie au départ la
parentalité.
- Tous participent en tant qu’experts de leur problématique. Ils connaissent
un certain nombre des allant de soi des divorcés. Ils développent des ethno-méthodes pour répondre aux problèmes auxquels ils sont confrontés (ce sont
ces ethnométhodes que la recherche nous fait découvrir). Le travail du groupe
passe par l’exposé des faits vécus et ses membres élaborent ensemble les
conclusions qui en sont tirées.
- Chaque participant utilise les résultats de la recherche dans sa propre vie.
Il ne se situe pas en individu passif, mais en maître d’œuvre de son évolution.
Il participe directement à la compréhension de sa situation et n’est pas ce que
l’ethnométhodologie appelle un idiot culturel.
- La recherche se situe en dehors de toute idéologie et n’a pas pour but une
action militante ; elle est donc protégée contre les risques d’induction, dont
l’ethnométhodologie se méfie. Elle garde au contraire l’indifférence ethno-méthodologique.
- Le but n’est pas de trouver une théorie explicative générale des processus
du divorce, mais de comprendre ce qui se passe effectivement dans la vie de
ces hommes et de ces femmes, sans en rechercher la causalité profonde, psychologique, sociologique, politique ou autre.
Les caractéristiques du groupe sont résumées dans ce tableau :
Âge Séparé Initiative Sexe et âge Enfants Situation de famille
depuis de des enfants Résidant chez actuelle
Alex 45 5 ans L’épouse G 15, F 12 Mère Vit seul
Bernard 51 17 ans Lui-même F 27, Père/mère/mère, Vit avec une femme
G 24, puis père. qui a un enfant établi
G 23 Aujourd’hui
tous établis
Catherine 46 En cours Elle-même G 22, F 24 Adultes Vit seule
Fabienne 58 18 ans Elle-même F 30, G 28 Adultes Vit seule
Gabrielle 45 10 ans Elle-même F 24, Adultes Vit seule : couple
G 20 non cohabitant
en formation
Georges 45 3 ans L’épouse G 8, Officiellement Vit seul
F6 mère, en pratique
mère- père
Jean 43 En cours L’épouse G 14, F 12 Mère Vit seul
Martine 46 2 ans Elle-même G 20, F 24, G 28 Adultes Vit seule
Nathalie 56 20 ans Elle-même F 34, F 30, F 28 Adultes Vit seule
Paul 39 1 an L’épouse F 10, Mère Couple non cohabi-G 6, tant avec une femme
F 3 qui a 2 enfants
Pierre 53 15 ans L’épouse F 23, Mère Vit avec une femme
G 19 qui a 2 jeunes enfants
Quentin 35 1 an L’épouse F 8, Mère En instance de vivre
F 6 avec une femme
qui a 2 enfants
Hommes et femmes : un vécu parental différent
La répartition des rôles
Après le divorce, à l’exception de Bernard, les pères n’ont pas vécu avec
leurs enfants chez eux en résidence principale, alors que les enfants des cinq
femmes ont tous résidé chez elles – avec une courte interruption pour
Gabrielle (résidence alternée) et un arrêt plus long pour Martine, qui n’a pas
vu sa fille un certain temps.
Il s’avère que cette différence entre homme et femmes après divorce est
la suite de différences mises en place pendant la vie conjugale, mais qui
n’étaient pas apparues alors. Quelle était en effet la répartition des tâches
pendant la vie de couple ?
Les cinq femmes déclarent qu’elles auraient aimé que leur mari prenne
davantage sa place de père, tout en remarquant (Fabienne) qu’on ne la leur a
pas forcément laissée. Les hommes se décrivent comme plutôt « modernes »,
s’occupant de leurs enfants dès le plus jeune âge. Jean et Georges se sont
beaucoup investis dans les tâches ménagères et éducatives, surtout lorsque
leur femme a eu une profession plus lucrative que la leur : mais cela a été très
tardif. Quant à Paul et Pierre, leur femme ne travaillait pas à l’extérieur.
Il semble que c’est lorsque les couples se sont un peu écartés de la norme
traditionnelle de répartition des rôles (mère au foyer, père investi dans sa profession) qu’il y a eu des frictions. Martine a eu du mal à reprendre un travail
à temps plein après s’être arrêtée ; elle l’a fait contre l’avis de son mari.
Nathalie ne l’a fait qu’après le divorce. Jean et Georges, qui se sont investis
dans les tâches ménagères, ont été critiqués par leurs femmes et Paul s’est vu
reprocher par la sienne de n’avoir pas profité de la présence de celle-ci au
foyer pour développer sa carrière. Le poids des modèles traditionnels est
grand, et il agit sans que l’on en ait vraiment conscience.
Un équilibre s’est instauré pendant la période conjugale, avec un partage
des tâches et des responsabilités selon les désirs de chacun, mais aussi selon
l’influence que peuvent exercer la société en général et sa propre éducation
en particulier. On n’a pas l’impression d’avoir discuté cette répartition : elle
s’est faite « naturellement ». En cas de tensions, chacun a fait des concessions
et accepté que l’autre dépasse son territoire – avec un peu de contrainte,
certes, mais volontairement, pour maintenir l’équilibre du couple et de la
famille, ou bien parce qu’on l’aimait et qu’on voulait lui faire plaisir. On
n’imaginait certes pas les conséquences que cela pouvait avoir en cas de séparation. On ne voyait pas que derrière tout cela se jouait un jeu de positions qui
aurait des conséquences dramatiques en termes notamment de pouvoir.
Aujourd’hui, après le divorce, chacun porte un regard plus critique sur le
rôle parental de son ex. Georges trouve que sa femme était « mal présente »,
Martine et Nathalie parlent de l’absentéisme du père. Quentin remarque que
la mère de ses filles s’occupait des tâches matérielles, mais bien peu de l’éducation psychologique. La séparation a révélé des divergences éducatives qui
étaient déjà bien réelles pendant la vie maritale. Le partage du « territoire »
parental est aujourd’hui délicat, la mère pouvant être « trop présente » ou
« mal présente » aux yeux des hommes, et le père pas assez présent aux yeux
des femmes. L’idéal serait que l’autre ait exactement le territoire qu’on veut
lui assigner, ce qui reviendrait à le faire disparaître en tant que personne indépendante.
Les conflits de pouvoir
Au moment du divorce et après, les conflits, lorsqu’il y en a, sont essentiellement des conflits de pouvoir, un des ex-époux se trouvant soumis aux
décisions de l’autre sans pouvoir s’y opposer. Or, on s’aperçoit que la répartition du pouvoir se fait d’une part en fonction des rôles réels qui ont été
joués, d’autre part en fonction des rôles traditionnels des hommes et des
femmes dans la société. C’est ainsi que Pierre et Paul se sont trouvés privés
de leurs enfants, Quentin et Alex mis en position de pères du dimanche.
Georges, malgré son insistance et le temps qu’il a toujours passé à s’occuper
de ses enfants, n’a pu obtenir la résidence principale, Jean se retrouve carrément mis à l’écart. De son côté, Gabrielle a tenté d’organiser un temps partagé entre son mari et elle, mais ce dernier ne semble pas avoir pu assumer
ce rôle et les enfants ont préféré vivre avec leur mère.
Père écarté, mère surchargée
On note donc une nette différence de problématique entre les pères et les
mères. Les hommes se plaignent, à des degrés divers, de l’excès de pouvoir
de leur ex, qui va de la privation de la présence des enfants jusqu’aux persécutions. Les femmes, elles, se plaignent de la démission de leur ancien
conjoint et de la charge que cela représente pour elles. Martine a particulièrement mal vécu ce qu’elle considère comme une manipulation de son exmari, qui est parvenu à garder avec lui un de ses enfants dont il ne s’était
guère occupé auparavant.
La répartition des rôles entre un père pourvoyeur financier et une mère
qui s’occupe des enfants est tenace non seulement dans les faits, mais aussi
dans les représentations. Ainsi les acteurs contribuent eux-mêmes sans le
savoir à mettre en place pendant la vie conjugale une répartition qui risque de
leur être difficile à vivre après. Les femmes ont pris une place maternelle
importante, sans toujours laisser à leur compagnon l’espace lui permettant de
s’investir comme père.
Bernard est le seul des pères qui ait gardé un enfant avec lui après le
divorce (et un deuxième huit ans plus tard). C’est dû, selon lui, à la relation
intense qu’il avait avec tous ses enfants, notamment sa fille aînée, ainsi qu’à
la combativité de celle-ci dans son désir de vivre avec lui. Mais cette intense
relation père-fille semble insupportable à la mère, qui ne voit plus sa fille.
Bernard se demande si son surinvestissement paternel n’empiète pas sur le
territoire maternel, mais il observe que, s’il ne l’avait pas eu, il aurait probablement été exclu de la vie de ses enfants.
L’ex : une présence difficile à vivre
Parallèlement à cette répartition du pouvoir, on constate la présence persistante dans sa vie de la personne de l’autre, qui reste parent de ses enfants.
Même en l’absence de conflit (Quentin et Paul), cette présence peut être difficile à vivre.
L’autre est toujours le même
Le conjoint, devenu ex, reste globalement le même. Ses « défauts », que
l’on supportait pendant le mariage ou qui n’étaient pas perceptibles, deviennent visibles et parfois insupportables. Vivant ensemble, les deux parents
compensaient leurs différences d’éducation et maintenaient un équilibre en
acceptant des arrangements pour l’intérêt de leurs enfants ou par attachement
à leur conjoint. Après la séparation, ce deuxième facteur d’équilibre disparaît
et le premier est difficile à maintenir, car les « défauts » de l’autre apparaissent plus nets.
On n’y peut pas grand-chose. Si l’autre est une gêne à l’éducation des
enfants telle qu’on la conçoit, on ne peut pas le forcer à faire autrement. On
a du mal à expliquer aux enfants que l’on n’est pas d’accord avec la décision
de l’autre, mais que l’on ne peut rien contre elle et qu’ils devront se
débrouiller tout seuls. Lorsqu’on laisse faire les enfants, on s’aperçoit que ça
va plutôt mieux. Mais on peut avoir tendance à agir en force. Or, plus les
enfants grandissent et moins on peut, à leur place, gérer la relation qu’ils ont
avec l’autre parent. Il reste que l’attachement que l’on a pour ses enfants et
le devoir que l’on se fait de les éduquer oblige à être présent et actif à l’égard
des difficultés que peut leur procurer l’autre parent (ou que l’on pense qu’il
leur procure). On est dont condamné à subir de la part de l’autre ce que, précisément, on n’apprécie pas en lui.
Les enfants lui ressemblent
Au mariage de la fille aînée de Nathalie, son père, qui venait de loin, a
été très bien accueilli par ses trois filles : ce que Nathalie n’apprécie pas.
Pierre supporte mal la défense inconditionnelle que ses enfants font de leur
mère, il la ressent comme une dénégation de son propre investissement.
Gabrielle est furieuse parce que son fils doit faire une année d’études en
Angleterre et que son père ne veut pas payer la moitié des frais. Bernard se
prépare au mariage d’un de ses fils : il devra rencontrer son ex, qu’il n’a pas
vue depuis longtemps. Alex constate que son fils n’apprécie pas certaines
attitudes éducatives de sa mère mais ne réagit pas, afin de ne pas avoir de
conflit avec elle. Quentin reçoit les doléances de ses enfants sur les sous-vête-ments que leur met leur mère… L’autre parent continue, qu’on le veuille ou
non, à exister dans la vie des enfants.
Un aspect particulièrement subtil et bien concret de la présence de l’ex,
c’est la ressemblance physique ou psychologique des enfants non seulement
à leur autre parent, mais aussi à la famille de celui-ci. Le mariage est toujours
l’union de deux cultures. Les enfants gardent une partie de la culture de
l’autre, comme ils gardent certains de ses traits physiques. Ils sont donc, en
face de soi, une partie de celle ou celui qui ne vous est plus rien et peut même
être devenu un adversaire. Aimer ses enfants inclut d’aimer aussi cette part
d’eux-mêmes. Ce qui implique la régulation d’un conflit intérieur qui ne se
résoudra peut-être jamais.
Les enfants se font des idées
Paul et Quentin ont gardé avec la mère de leurs enfants une communication de bonne qualité. Ils en sont contents, et tout le groupe considère que
c’est une bonne chose. Mais le message implicite que cette courtoisie
constructive envoie à leurs enfants est ambivalent. La petite fille de Paul se
demande pourquoi ils ne vivent plus ensemble, puisqu’ils s’entendent si bien.
Les filles de Quentin lui demandent si « maman et toi allez revivre ensemble ». Dans l’esprit des enfants, il n’est pas facile de distinguer amour et respect mutuel ; le retour à la vie commune est pour eux un souhait latent ; ils
peuvent donc laisser libre cours à leurs fantasmes en s’appuyant sur la réalité
qu’ils voient.
Doit-on en déduire qu’il faut que les parents montrent un conflit réel à
leurs enfants ? Sûrement pas. Mais on peut en conclure que l’attitude vis-à-vis de l’ancien conjoint est délicate, car elle ne répond pas à des normes
sociales nettement définies. Il faut donc la réinventer tout le temps. Chacun
est ainsi porté à s’adapter à l’autre, sans pour autant être dépendant de lui.
Une complète indépendance est impossible, mais une trop grande adaptation
peut signifier une perte d’autonomie et, finalement, un appauvrissement pour
les enfants. La coparentalité est dans son essence un conflit ; c’est le dépassement de ce conflit par l’acquisition d’équilibres successifs qui est structurant pour les enfants, et non l’abandon du conflit. Pendant la vie conjugale,
les époux puisaient dans leur relation personnelle pour trouver ces équilibres ; après séparation, il faut qu’ils s’en passent.
Difficile de faire le deuil de la relation conjugale
Cela amène le groupe à s’interroger sur la relation conjugale telle qu’elle
a été et telle qu’elle est devenue. Ce n’était pas le projet de départ : la
recherche était centrée sur la parentalité. Mais il est apparu clairement que
l’on ne pouvait séparer les deux et que les difficultés liées à la persistance de
la relation parentale pouvaient être liées à la relation tout court entre un
homme et une femme qui avaient été époux (et donc amants) et ne l’étaient
plus. Par ailleurs, on constatait que, pendant la vie conjugale, il y avait un
relatif consensus sur l’éducation et que, si des critiques pouvaient s’exercer
contre sa manière d’éduquer de l’autre parent, son sentiment parental n’était
pas mis en doute (seul Jean a le sentiment que son ex remet en cause son
amour paternel : elle dit qu’il n’aime pas ses enfants). Pourquoi la parentalité
toujours vivante ne suffit-elle pas à maintenir l’entente ? Il fallait chercher la
réponse dans la relation conjugale et ce qu’elle était devenue.
Pourquoi se sont-ils séparés ?
La vie conjugale des membres du groupe semblait assez classique, sans
graves difficultés. La séparation était le fait des femmes, sauf pour Alex et
Bernard. Les motifs en étaient banals. Seule Nathalie dit s’être sentie en danger. Les autres, qu’ils aient voulu ou subi le divorce, ne notent pas de catastrophes dignes de romans noirs. Ils ont simplement achoppé sur le manque
d’épanouissement dans le couple, Gabrielle, Alex, Bernard ont en outre
connu l’attrait d’autres amours. Mais le couple était vivable à leurs yeux –
sauf peut-être celui de Nathalie, où se posait un gros problème de différence
de représentations culturelles sur les rôles masculin et féminin.
Tous s’étaient mariés par attirance réciproque. Il y avait même eu de
véritables coups de foudre (Nathalie). Pour tous, le mariage avait été un bon
moment et personne n’exprimait de regret de l’avoir contracté. Tous avaient
connu une période de bonheur. Paul, Pierre, Quentin et Georges auraient
volontiers continué. Georges et son épouse, après dix-sept ans d’union libre
heureuse, n’avaient pas résisté au mariage et à la naissance des enfants : elle
n’avait, semble-t-il, pas supporté de changer de style de vie. Jean, lui, avait
vu se dégrader la relation avec l’ascension professionnelle de sa femme : elle
n’appréciait plus la vie avec lui. Tous ceux qui étaient à l’initiative de la séparation donnaient le même type d’explication : les conditions de vie et les aspirations avaient changé.
En somme, tous s’étaient mariés par amour et avec un projet commun. Il
n’y avait pas eu drame, catastrophe ou comportements extrêmes, mais modification des conditions de vie ou insatisfaction de l’un des conjoints ou des
deux.
Pourquoi des guerres ?
Pourquoi des hommes et des femmes qui ont construit ensemble ce
qu’ils souhaitaient et ont ensemble des enfants auxquels ils sont attachés se
lancent-ils dans des batailles qui ne leur apportent pas grand-chose ? C’est ce
que nous allons tenter de comprendre à partir des récits d’Alex, Bernard,
Nathalie, Martine, Jean, qui ont vécu de véritables guerres.
Pour les trois premiers, il y avait dans le couple un risque d’étouffement;
ils décrivent un ex-conjoint possessif et encombrant. Martine, elle, se sentait
coincée dans un rapport pervers, en particulier sur le plan sexuel. Ils ont tout
quatre mis fin à ce qu’ils ressentaient comme une emprise. Alex était simple
ouvrier quand il a connu son épouse ; selon lui, elle considère qu’il lui est
redevable de son ascension professionnelle et son départ est pour elle une trahison. Bernard a le sentiment que, pour sa femme, il était surtout un moyen
de réussite matérielle et professionnelle; elle n’a pas supporté que cette réussite chancelle. Le mari de Nathalie n’a pas admis que sa femme le quitte, car,
dans son pays, c’est une situation infamante. Celui de Martine a craint pour
sa carrière politique, qu’il a fortement investie. Jean n’a pas pris l’initiative
du divorce, mais il n’a pas suivi sa femme dans le nouveau projet de vie
qu’elle lui présentait : elle n’a pas supporté cette résistance qui contrecarrait
son ambition. Tous quatre ont senti une atteinte de leur être, ce qui peut expliquer la violence de leur réaction.
Ces récits sont à prendre avec précaution, puisque nous ne connaissons
les « ex » que par le truchement de leur ancien conjoint. On peut tout de
même faire deux hypothèses, qu’une étude prochaine examinera. D’une part,
certaines personnes, lorsqu’elles se marient, investissent trop dans la personne de l’autre, jusqu’à considérer que sa liberté leur appartient. C’est très
dangereux, car, à la séparation, elles se sentent blessées, privées, mutilées,
uniquement parce que l’autre n’accepte plus d’être possédé, qu’il (elle) veut
jouir d’un droit élémentaire, celui de disposer de sa personne. D’autre part, la
vengeance après séparation n’est pas découragée par la morale sociale, au
contraire elle est bien portée. Celle ou celui qui se sent outragé parce qu’on
a osé ne plus être conforme à ce qu’il souhaite qu’on soit pourrait même se
considérer sans courage et sans honneur s’il tentait de prendre l’affaire avec
humanisme et respect de l’ex-conjoint. La relation parentale n’est donc pas
assez forte pour empêcher l’expression violente de la blessure narcissique
conjugale. C’est ce qui rend possible une guerre éprouvante, contraire à la
logique de l’amour parental, qui voudrait la paix entre les deux parents.
La pression de l’ex-conjoint
Plusieurs membres du groupe ont exprimé le sentiment que leur ex avait
encore à leur égard des attitudes de type marital. Paul a l’impression, à travers les réflexions de ses enfants, que leur mère envisagerait un rapprochement et même un retour à la vie commune, ce qu’il ne veut pas. Nathalie
ressent toujours la pression de son ancien mari, qui questionne amis et
enfants sur ses faits et gestes. Bernard a peu apprécié la reprise de contact de
son ex, peu avant leur mort, avec ses propres parents, avec qui elle avait
rompu pendant plus de dix ans.
Ce sentiment que l’autre veut conserver un contrôle marital est décrit
comme désagréable, sans que l’on sache exactement s’il correspond à une réalité ou à un fantasme. Il n’est pas partagé par tous les membres du groupe.
Quentin et Martine disent y être étrangers. Par ailleurs, tous disent qu’à présent leur ex-conjoint est vraiment ex et qu’ils n’envisagent plus de relation
conjugale avec lui. Autrement dit, le deuil est fait. Mais il a fallu du temps, et
l’on remarque que le deuil de la personne a été plus rapide que le deuil de la
vie conjugale : on a plus vite rompu le lien affectif et amoureux avec l’autre
qu’on n’a accepté la fin d’une vie qui avait tout de même des aspects positifs.
La juste distance
Cela nous amène au problème délicat de la juste distance avec cet autre
qui n’est plus conjoint, mais reste père ou mère de ses propres enfants. L’opinion générale du groupe, qui reprend une idée répandue, est qu’un dialogue
est souhaitable, en particulier pour l’avenir des enfants. Ce dialogue exige
une certaine proximité. La coparentalité telle qu’elle se déroule réellement,
quand elle n’est pas forcée par une règle juridique ou morale, s’accompagne
d’une complicité qui prolonge celle qu’on avait durant le mariage ou éventuellement la modifie. Comment élever ensemble des enfants sans un minimum de complicité ? Or, la complicité entretient ou engendre une relation
affective. Celle-ci est nécessaire pour affronter certaines difficultés de l’éducation des enfants, elle est aussi alimentée par les événements heureux de la
vie parentale, y compris lorsque les enfants sont adultes. Le mariage d’un
enfant est l’occasion pour ses deux parents de vivre un bonheur que, volens
nolens, ils partagent.
D’un autre côté, la rupture conjugale entraîne une prise de distance
nécessaire au deuil du couple. La présence trop prégnante de l’autre peut
apparaître insupportable et perturbante pour la reconstruction de son identité
de célibataire ou la constitution d’un nouveau couple. En outre, une attitude
trop complice des parents peut induire les enfants en erreur.
Il y a donc une distance à trouver en tenant compte de deux facteurs
contradictoires : proximité pour la bonne gestion de la coparentalité, éloignement pour le dépassement de la crise de rupture conjugale.
Construire un autre couple
Que devient la vie amoureuse après séparation ?
Derrière la diversité des situations, ce qui ressort le plus, c’est le désir de
ne pas revivre « en couple » dès la fin du mariage. Gabrielle est partie à cause
d’une passion pour un autre homme, mais cette passion a été de courte durée
et elle ne souhaitait pas que cet homme partage l’appartement qu’elle occupait, seule avec son chat d’abord, puis avec ses enfants. Bernard, qui a revécu
en couple avant même la fin de son divorce, ne le souhaitait pas en fait : il ne
l’a accepté que parce que sa nouvelle compagne était dans une situation
matérielle difficile ; il regrette de n’avoir pas eu une période de vie en solo.
Tous les autres ont vécu seuls un certain temps, sans relation suivie, et disent
l’importance de ce moment et leur peu d’empressement à y mettre fin. Le
passage par la solitude est une nécessité, génératrice d’apaisement, de retour
sur soi-même. C’est unanime.
Plusieurs raisons sont invoquées : la persistance de la blessure due à un
échec, la prudence avant de recommencer, le besoin de profiter des charmes
de la solitude, mais aussi tout simplement le manque de désir de revivre en
couple. Personne n’était vraiment en recherche, mais soit en repli, soit disponible et sans volonté explicite de se remettre en ménage. Aucun n’a eu peur
de la solitude ; au contraire. La manière de le vivre reste très différente de
l’un à l’autre, allant du célibat complet au couple marital en passant par les
relations amoureuses multiples ou le couple non cohabitant. Mais, pour tous,
l’expérience d’un mariage et d’un divorce semble avoir été riche d’enseignements à reporter sur les prochaines relations.
Par ailleurs, la parentalité a priorité sur les relations amoureuses. Il ne
semble pas possible de nouer de relations qui mettraient en péril la relation
avec les enfants : leur avis, leurs réactions comptent beaucoup et peuvent
même parasiter les amours. On a besoin de l’affirmer clairement à ses
enfants : un autre conjoint et d’autres enfants ne changeront rien à ce qu’on
ressent pour eux et au devoir parental. À noter que les hommes sont plus
affirmatifs que les femmes – peut-être parce que les femmes n’ont jamais
craint que leur rôle soit mis en doute, alors que les hommes ont tous, à un
moment donné, ressenti plus ou moins cette crainte.
Lorsqu’une nouvelle relation de couple se profile, on s’inquiète des
interférences entre les enfants des deux partenaires. Trois paramètres semblent intervenir : l’âge des enfants, les conditions matérielles et l’attitude des
autres parents. Les jeunes enfants posent plus de problèmes, en particulier de
résidence. Quentin envisage de changer d’appartement pour que ses filles
(qui n’habitent pas chez lui) n’aient pas l’impression qu’on leur prend leur
territoire. Paul, comme Bernard quinze ans plus tôt, donne sa chambre à l’enfant de sa compagne pour que les siens ne perdent pas la leur. Pour les enfants
adultes, le partage du territoire se pose en termes différents, mais le problème
existe et leur opinion compte : la fille de Gabrielle souhaite que sa mère ne
dorme pas avec son nouveau compagnon dans l’appartement qu’elles partagent, et celle de Martine lui pose la question « tu fréquentes des hommes,
lequel vas-tu choisir ? », ce qui surprend sa mère. Il est clair que les possibilités matérielles, en particulier financières, jouent un rôle important : les problèmes de territoires sont plus facile à résoudre lorsqu’on a les moyens de
s’offrir un grand logement ou deux résidences séparées.
Enfin, l’attitude des ex peut favoriser ou gêner la nouvelle union. Paul
constate à travers le discours de ses enfants que son ex-épouse accepte mal
son nouveau couple, probablement parce que cette nouvelle union rend
impossible un retour à l’ancienne vie conjugale. Quant au mari de sa nouvelle
compagne, qui a manifesté son désir de divorcer dès qu’il a appris l’existence
de Paul alors qu’il vivait déjà séparé de sa femme, il a dit à ses filles que, si
elles vivaient chez Paul, il ne les verrait plus. Ce qui a entraîné chez elles une
animosité contre Paul ; mais, au fil du temps, cette animosité s’est résolue.
Quentin n’a, lui, de problème ni avec ses filles ni avec leur mère, dont il dit :
« Je lui ai f… la paix lorsqu’elle a eu quelqu’un, et elle fait de même maintenant ».
Parentalité et conjugalité, un couple infernal
Un slogan s’est développé au sujet du divorce : « Le couple parental doit
survivre au couple conjugal ». Irène Théry dénonce la contradiction de l’expression « couple parental », puisque, par définition, après séparation, il n’y
a plus de couple
[3]. Nous la suivons sur ce point et préférons parler de
relation parentale plutôt que de
couple parental.
Notre étude nous plonge dans le rapport délicat de ce couple infernal que
constituent la parentalité et la conjugalité. Lorsque le couple conjugal est dissous, que devient la parentalité ? Cette question est au centre de la problématique du divorce.
Notre étude montre que la persistance de la relation parentale freine le
deuil de la relation conjugale. Et que, réciproquement, ne pas réussir à faire
le deuil de ce qui fut un couple peut rendre impossible la continuation d’une
relation parentale. Il y a donc interaction paradoxale entre parentalité et exconjugalité. Il est clair que la collaboration pacifique des deux parents divorcés est utile, voire indispensable, à l’éducation des enfants et à leur équilibre.
Mais il est illusoire de penser qu’une simple pétition de principe peut faire
table rase d’une conjugalité qui avait été supposée durable, et que l’on peut
faire fi des difficultés déclenchées par la séparation chez l’un ou l’autre des
conjoints.
L’intérêt d’une recherche-action est multiple. Au sein du groupe de travail, la confrontation des expériences de chaque membre donne une dimension différentielle à la recherche. Sa durée et son interactivité avec la vie des
acteurs permettent de tester les premières hypothèses in vivo. C’est ainsi que
la reprise par Paul d’une relation de couple a pu être suivie « en direct » et a
servi à celle que Quentin débute à la fin de notre travail. Les données
recueillies sur la vie courante de personnes « normales » aident à comprendre
la mécanique interne de leur problématique. Cet apport n’est possible ni aux
études démographiques, qui portent sur les grands nombres mais ne peuvent
étudier la dynamique fine, ni aux études juridiques, qui tirent le corpus de
dossiers, ni aux approches cliniques, qui s’appuient sur des cas pathologiques. Il y a complémentarité entre ces disciplines.
Enfin, le profit que les membres du groupe ont tous affirmé avoir tiré de
l’expérience dans leur vie quotidienne montre l’utilité pragmatique d’une
telle recherche. La réflexion commune, la prise de conscience de
l’indexicalité
[4] des situations personnelles, l’utilisation de l’avis des autres ont ajouté
une dimension compréhensive à la vie de ces hommes et de ces femmes. En
analysant les
ethnométhodes
[5], en leur donnant un nom, ils peuvent les améliorer, les mieux utiliser ou en découvrir d’autres. La coexistence d’une psychosociologie profane et d’une recherche formalisée profite autant à la
production de connaissances qu’à l’utilisation pratique pour ceux qui ont
mené la recherche. Les connaissances ainsi produites serviront, nous l’espérons, à un meilleur traitement des suites du divorce par ceux qui y sont
confrontés pour raisons professionnelles et, surtout, par les acteurs sociaux
directement concernés.
[1]
Il fait suite à une première recherche, publiée sous le nom « Gradient de paternité et stratégies d’adaptation du père divorcé. Recherche-action ethnométhodologique » dans
La Revue
internationale de recherche en éducation familiale, 1999.
[2]
Cf. Alex Coulon,
L’Ethnométhodologie, Paris, PUF (Que sais-je ?), 1987 et Hubert de Luze,
L’Ethnométhodologie, Paris, Anthropos poche (Ethnosociologie), 1997.
[3]
Irène Théry,
Le Démariage, Paris, Odile Jacob, 1993.
[4]
L
’indexicalité est une notion empruntée à la linguistique. La signification de la plupart des
mots d’un énoncé dépend du contexte : on dit qu’elle est indexée à ce contexte. Par extension,
l’ethnométhodologie parle de
l’indexicalité des actions ou des attitudes lorsque leur signification est indexée à la situation où elles s’insèrent. Ici, les attitudes parentales sont indexées au
sexe du parent, à l’âge des enfants, au comportement de l’autre parent. Il n’y a donc pas de
« bonne » attitude parentale dans l’absolu, mais des attitudes indexées à la situation de chacun. C’est cette prise de conscience qui est intéressante et conduit les participants du groupe à
définir une stratégie personnelle d’organisation parentale. Cf. note 2.
[5]
C’est-à-dire les méthodes développées par les acteurs sociaux pour résoudre leurs problématiques. Cf. notes 4 et 2.