2001
Dialogue
Le parental et le conjugal
Dans les recompositions familiales
Anne Thevenot
psychologue, enseignant-chercheur. Laboratoire de psychologie clinique Famille et filiation12, rue Goethe, 67000 Strasbourg
Quels enjeux sont à l’œuvre dans les situations de recomposition familiale lorsqu’elles sont
conflictuelles ? Dans ce texte, nous postulons qu’on ne peut saisir quelque chose de la parentalité en dehors de la conjugalité, que ce soit lorsque le couple est séparé ou lors de la création
d’un nouveau couple. Nous pensons que conjugalité et parentalité étant intrinsèquement liées,
leur liaison doit être remaniée lors de séparation et/ou de recomposition. Nous tentons de montrer que dans certaines situations conflictuelles il y a un déplacement des affects de la relation
conjugale sur la relation parentale.Mots-clés :
Rivalité, Recomposition familiale, Parentalité, Sexualité.
Depuis quelques années, de nombreux colloques, articles, ouvrages
abordent la question des recompositions familiales. Si l’intérêt pour ces
formes familiales s’explique aisément par l’augmentation de leur nombre, il
peut s’expliquer aussi par la nature des questions qu’elles soulèvent sur l’articulation du sexuel et du parental. Ces formes familiales inversent l’ordre
chronologique habituel, dans lequel le couple précède les enfants, et l’alliance la filiation. Ici, les enfants précèdent le couple. Cette inversion vient-elle ébranler nos repères identitaires ? Comment s’articulent alliance et
filiation ? conjugalité et parentalité ? C’est à ce questionnement que les
familles dites recomposées invitent chacun d’entre nous.
Les difficultés d’application de la loi Malhuret (1987), qui dissocie
« couple parental » et « couple conjugal » en posant que le divorce dissout
seulement le second, nous conduisent à soutenir l’idée qu’on ne peut saisir
quelque chose de la parentalité en dehors de la conjugalité, que ce soit
lorsque le couple est séparé ou lors de la création d’un nouveau couple. Nous
formulerons deux hypothèses. La première est que, conjugalité et parentalité
étant intrinsèquement liées, leur liaison doit être remaniée lors d’une séparation et/ou d’une recomposition familiale. La seconde hypothèse découle de la
première : lorsque, dans certaines situations, ces remaniements n’ont pu se
faire, il y a un déplacement des affects de la relation conjugale sur la relation
parentale.
Une observation qui nous a intriguée
Cette réflexion s’est alimentée d’une observation qui nous a intriguée.
Alors que toutes les situations de recompositions familiales ne sont pas problématiques, il ressort des consultations
[1] que les configurations où la belle-mère joue un certain rôle de mère pour les enfants du premier lit sont plus
souvent conflictuelles que celles où le beau-père joue un rôle de père.
Nous avons tenté de cerner ce qui, au-delà des histoires toujours singulières, pouvait éclairer ce fait. Dans ces recompositions familiales conflictuelles, la belle-mère n’est pas seulement la nouvelle compagne du père, elle
assume aussi de manière régulière une fonction parentale (en l’occurrence, de
soins et d’éducation) auprès des enfants nés de l’union précédente de son
compagnon. On observe en revanche moins de conflits lorsque les enfants
vivent essentiellement chez leur mère et ne rencontrent l’amie de leur père
que lors des week-ends ou des vacances : la nouvelle compagne du père est
alors moins souvent dans une fonction parentale.
Il semble donc que les conflits soient liés à la confrontation de personnes
qui assument une même fonction, ici deux femmes, la mère et la belle-mère,
qui occupent toutes deux une fonction éducative maternante pour les mêmes
enfants. Cette proximité créerait une situation de rivalité dans laquelle les
deux partenaires sont souvent parties prenantes.
Jacques Lacan souligne que l’agressivité qui s’exprime dans la rivalité
est secondaire à une certaine identification à l’état du rival (1938). En effet,
l’expérience clinique nous apprend que la rivalité naît de ce que l’autre est
perçu comme semblable et devient une menace pour le sujet dans son identité. La rivalité serait donc un processus de défense du sujet face à l’intrusion
de l’autre ressenti comme un possible usurpateur. Qu’y aurait-il à usurper ?
Une place de parent, des liens affectifs ?
Souvent, dans ces situations familiales, la rivalité s’exprime dans l’éducation, au sens large, donnée aux enfants : « Chez elle, ils ne se couchent pas
à heures régulières/ ils regardent la télé/ ils n’aiment pas se promener comme
nous… » Ces motifs de conflits peuvent apparaître comme des tentatives
maladroites de se différencier de l’autre. En soulignant les différences de pratique, ils indiquent implicitement une référence : il y aurait une « bonne »
manière de se comporter, une manière d’être un parent dans la norme. On
peut ainsi repérer dans l’énoncé de ces motifs un effet d’une des fonctions du
surmoi permettant sans doute à chacun de se réassurer dans son identité.
Cependant, lorsque les conflits et affects exprimés envahissent le devant
de la scène, on peut se demander s’ils ne masquent pas d’autres enjeux en
cause dans la rivalité qui se joue.
En outre, pourquoi la mise en relation de deux hommes, père et beau-père, semble-t-elle moins conflictuelle ? Est-ce que père et beau-père assumant leur fonction de père selon des modalités différenciées ne se
percevraient pas comme des rivaux ? Hypothèse que nous ne développerons
pas ici. Dans cet article, nous nous proposons de repérer dans quels registres
se jouent les conflits entre mère et belle-mère dans les recompositions familiales. L’exposé d’une situation clinique illustrera notre réflexion.
La rivalité dans les recompositions familiales
Si, souvent, le conflit s’exprime essentiellement entre mère et belle-mère, il nous faut cependant appréhender les situations de recomposition
familiale dans leur globalité, et pour cela nous devons prendre en compte un
troisième protagoniste : il s’agit de l’autre parent, mis en position d’arbitre, à
savoir, ici, le père des enfants.
N’est-ce pas d’une certaine manière pour se faire valoir auprès de lui que
les deux rivales s’affrontent, les enfants représentant un des enjeux (mais pas
n’importe lequel) de la confrontation ? Peut-être pouvons-nous aller plus loin
et nous demander si la rivalité qui se joue entre la mère et la belle-mère ne
serait pas essentiellement la rivalité entre deux femmes pour un même
homme. Dans ce cas, on assisterait à un déplacement de la charge affective
de la relation amoureuse sur la relation parentale, un déplacement des affects
à l’égard de la femme sur la mère. L’expérience clinique est riche de situations où ce fantasme de rivalité sexuelle est opérant pour les différents
adultes, protagonistes de la situation de recomposition : notamment pour les
deux femmes (l’ancienne et la nouvelle), mais aussi pour le (ou les) mari.
Nous posons donc comme hypothèse que la rivalité parentale exprimée
parfois dans les recompositions familiales serait due au déplacement d’une
rivalité sexuelle entre les adultes. Cette hypothèse nous conduit à interroger
le processus et les modalités de séparation du premier couple, l’engagement
dans de nouveaux liens amoureux n’étant pas toujours un gage de séparation
psychique avec le précédent objet d’amour.
En fait, le travail de séparation dépend du lien à cet objet d’amour, c’est-à-dire du type de choix d’objet qui a été effectué à travers lui.
Les travaux de Freud nous ont appris que le choix d’un objet sexuel s’effectue en référence aux premiers objets qui ont permis au sujet de constituer sa
libido. La découverte de l’objet peut se faire selon deux voies : « celle de
l’étayage sur les modèles infantiles précoces et la voie narcissique qui
recherche le moi propre et le retrouve dans l’autre » (Freud, 1905,165). S’il
peut y avoir une variété d’objets, leur choix se fait toujours en fonction de
l’histoire du sujet. Si un conjoint est inconsciemment choisi pour la satisfaction qu’il apporte au sujet, il y a toujours un écart entre la satisfaction attendue
et la satisfaction apportée, écart notamment lié au fait que l’objet choisi est lui-même un sujet désirant avec ses propres manques à satisfaire. La rencontre de
deux sujets, en ce qu’elle ne les satisfait jamais complètement, conduit à un
remaniement des positions de chacun. Nous pouvons souligner que si, pour
chacun, tout choix de conjoint relève d’enjeux liés à sa constitution œdipienne,
il permet aussi un réaménagement de ses positions subjectives. De plus, nous
avons pu mettre en évidence que divorce et mariage s’inscrivent, pour un sujet,
dans une continuité fantasmatique et non dans une rupture (1993,2000). Les
motivations conscientes et inconscientes à l’origine du choix de l’objet se
retrouvent tout autant dans l’union que dans la séparation.
Dans ces situations conflictuelles, on peut se demander d’une part ce que
la seconde union réactive du lien précédent, et d’autre part s’il ne s’agirait pas
aussi d’une réactivation des enjeux œdipiens.
L’histoire de Valérie et de ses parents
La présentation d’une situation clinique reconstruite à partir d’entretiens
thérapeutiques illustrera ces hypothèses. En nous appuyant sur la parole de
sujets venus consulter pour des difficultés liées à leur situation de recomposition familiale, nous verrons notamment que les difficultés mises en avant ne
sont pas uniquement liées à la recomposition familiale, mais renvoient également aux liens antérieurs de chacun des partenaires.
Valérie est triste
Valérie est une fillette de huit ans amenée en consultation au centre
médico-psycho-pédagogique par sa mère et son père. L’enfant, assise entre
ses deux parents, tient la main de son père. Elle est silencieuse et paraît triste.
Sa maman prend la parole : « Je viens parce que Valérie est triste quand elle
est chez son père, Frédérique est méchante avec elle. »
Les parents de Valérie (Christiane Lefort et Jacques Blanchet
[2] ) sont
divorcés depuis trois ans. Valérie et son frère Paul (9 ans) vivent avec leur
père et sa compagne Frédérique Mignard. Tous les mercredis et un week-end
sur deux, Valérie et Paul vont chez leur mère et son second époux François
Gentil.
graphique de
la famille de Valérie
Le père de Valérie, présent lors de ce premier entretien, marque son
désaccord par rapport à la consultation. Il se dit excédé des disputes continuelles entre son ex-femme et Frédérique. S’il reconnaît que Valérie souffre
d’être l’objet d’un conflit entre ses deux femmes (l’ancienne et la nouvelle),
il ne pense pas avoir lui-même de rôle à jouer pour garantir une autre place à
sa fille. Quant à Christiane, elle dit qu’elle souhaiterait que tout le monde soit
heureux, elle-même comme ses enfants, et elle souhaite aussi le bonheur de
Jacques, son ex-mari.
Territoires et rivalités
Il y a quatre ans, Christiane a quitté le domicile conjugal pour vivre avec
François, en étant d’accord pour fixer chez Jacques la résidence principale
des enfants. Tant que Jacques vivait seul avec ses deux enfants, ce mode d’organisation convenait à tous. Les conflits sont venus avec l’arrivée de Frédérique, la nouvelle compagne de Jacques, qui assure également à présent une
fonction éducative auprès des enfants. La place et le rôle de Christiane s’en
sont trouvés modifiés. En effet, elle dit s’être vu progressivement restreindre
l’étendue de ses attributions, ou incursions, dans la vie familiale de Jacques.
Ce dernier lui a désormais interdit de pénétrer dans ce qu’elle nomme « le
domicile de ses enfants ». Par cette formule, Christiane fait comme si la fonction parentale de Jacques occupait toute la scène et dénie l’existence du
couple formé par Frédérique et Jacques.
Il semble qu’en emménageant dans l’ancien domicile de Christiane et de
Jacques, Frédérique ait ressenti la nécessité de marquer son territoire en interdisant à Christiane d’y accéder. On peut supposer que Frédérique a ressenti
que la légitimité de sa place auprès de Jacques était fragile et menacée par
Christiane. Le refus de Jacques de se mêler de ce qu’il nomme des « histoires
de bonnes femmes » semble le confirmer.
Au sein de ce réseau familial, les liens ne sont pas bien différenciés.
Christiane ressent une difficulté à être mère de Valérie et de Paul en laissant
à une autre la place d’épouse de Jacques. Le fait qu’elle soit elle-même remariée à François ne joue pas dans sa relation imaginaire avec Jacques.
D’ailleurs, François, son époux, n’est pas un protagoniste de cette histoire.
Quant à Frédérique, la légitimité de sa place auprès de Jacques ne lui semble
pas assurée.
Par son silence, Jacques assiste à la joute que se livrent pour lui les deux
femmes. Il semble demander à Frédérique de faire payer à Christiane son
départ : « C’est elle qui est partie, alors… »
Les enfants sont les représentants du lien sexuel qui a uni Christiane et
Jacques. Ils condensent le sexuel et le parental et sont par là-même objets privilégiés de déplacement de l’un à l’autre. Dans cette situation, si la petite Valérie manifeste une souffrance particulière (son frère restant apparemment en
dehors du conflit), c’est que Frédérique l’a identifiée à Christiane, sa mère. Elle
représente la rivale au sein du nouveau couple. Frédérique assimile la fillette à
sa mère, elle les amalgame. Par exemple, elle lui dit : « Tu es grosse comme ta
mère ! » Lorsque Frédérique est « méchante » avec Valérie, elle la blesse dans
son lien à sa mère en attaquant les capacités de séduction de celle-ci.
Il est à noter que les conflits entre Christiane et Frédérique portent surtout sur les « mauvaises » relations entre la fillette et sa belle-mère. Sollicitée par sa mère, Valérie raconte les « méchancetés » que lui dit Frédérique, et
sa mère se sent autorisée pour le bien de sa fille à interpeller son ex-mari et
à tenter d’intervenir dans sa vie de famille.
L’appel au tiers
Dans cette histoire, c’est bien un déplacement de la question du choix
d’objet amoureux des adultes qui alimente le conflit autour de la petite Valérie. Celle-ci souffre d’être mise à une place qui n’est pas la sienne. Cependant,
on peut faire l’hypothèse que sa propre problématique œdipienne entre en
résonance avec ce qui se joue entre les adultes et l’empêche de s’en démarquer
comme son frère semble pouvoir le faire. Elle se trouve fixée à une place qui
ne permet pas l’élaboration du conflit œdipien et qui entrave son développement, ce qu’elle manifeste par une dépression qui a conduit à la consultation.
Cette demande de consultation peut être entendue comme un appel au
tiers pour que les places et les différents types de liens puissent se différencier. Ni la séparation de Jacques et de Christiane ni l’union de celle-ci avec
François n’ont suffi au remaniement des liens sexuels et parentaux de l’excouple. En insistant pour occuper sa place d’épouse, Frédérique confronte
Jacques et Christiane à l’intrication de leurs liens. De plus, on peut supposer
que l’arrivée de Frédérique a également mis en cause la place que Valérie se
croyait autorisée à occuper auprès de son père du fait du départ de sa mère.
On perçoit ici que la persistance de la rivalité sexuelle après une séparation ne peut pas toujours s’exprimer directement et emprunte des voies de
substitution.
Fonction parentale et différence des sexes
Il reste cependant une question : pourquoi sommes-nous plus fréquemment confrontés à l’expression d’une rivalité entre femmes ?
Si cette rivalité sexuelle sous-jacente résulte de la constitution œdipienne
de chacun et du choix d’objet qui s’en est suivi, les hommes comme les
femmes peuvent y être confrontés. Nous avons posé comme hypothèse que,
pour les femmes, cette rivalité s’exprimera plus facilement autour des fonctions parentales que pour les hommes, la rivalité entre hommes se jouant
peut-être dans d’autres registres que ceux de la paternité. Notre question initiale peut se reformuler ainsi : pourquoi la fonction parentale semble-t-elle,
pour les femmes, une voie privilégiée de déplacement du lien sexuel ? Ces
voies de substitution différentes pour les hommes et les femmes dépendent-elles des différences de structuration des identités sexuées masculine et féminine ou de la différenciation des fonctions parentales (paternelle et
maternelle) ?
La piste de la constitution œdipienne
La théorie freudienne du développement de la sexualité accorde une
place particulière dans la structuration psychique de la femme à la promesse
d’avoir un jour un enfant. En effet, le développement libidinal de la petite
fille et celui du petit garçon diffèrent au stade phallique. La découverte de la
différence anatomique des sexes a des répercussions différentes sur l’articulation des complexes d’œdipe et de castration pour la fille et pour le garçon.
Cette découverte de l’existence d’une différence anatomique des sexes, métaphore du phallus, conduit le petit garçon à renoncer à l’objet œdipien par
crainte de la menace de castration du père. Tandis que, pour la fille, cette
découverte ouvre le complexe d’Œdipe : « elle renonce au désir du pénis pour
le remplacer par le désir d’un enfant » (Freud, 1925 : 130). La fillette glisse
ainsi le long d’une équation symbolique du pénis à l’enfant.
Le fantasme d’avoir un jour un enfant du père permettrait donc à la
fillette de s’identifier à la mère et jouerait un rôle primordial dans le développement de son identité sexuée féminine. Dans cette perspective, Nicole
Stryckman (1993) postule que le désir d’enfant issu du complexe d’Œdipe
introduit la femme à la maternité, la féminité se structurant autour de ce désir
d’enfant, réalisé ou non dans la maternité. Féminité et maternité seraient donc
très précocement intriquées, on peut penser que l’articulation particulière du
lien maternel et du lien sexuel s’enracine là.
La piste de la différenciation des fonctions maternelle et
paternelle
Lors de travaux précédents (1998,1999) nous avons soutenu, dans la
poursuite des avancées de Pierre Legendre (1985), que la naissance du sujet
humain est garantie par les fonctions de père et de mère, qui permettent à
chaque enfant d’accéder à la différenciation psychique nécessaire à la constitution de son identité subjective. On peut distinguer, pour le devenir des
enfants, les enjeux psychiques des fonctions parentales selon deux temps. Le
premier serait celui de la constitution pré-œdipienne et œdipienne des enfants
c’est-à-dire celui de leur devenir humain. Le second temps serait celui des
remaniements et de la consolidation de cette première construction subjective.
Que l’on reprenne les travaux de Freud sur la relation d’objet (1914),
ceux de Lacan sur les trois temps de l’Œdipe (1953) ou ceux de Winnicott sur
la mère dévouée ordinaire (1966), tous conceptualisent, avec une terminologie spécifique, une fonction maternelle première à laquelle est articulée en
position tierce une fonction paternelle. Autrement dit, le devenir du sujet
humain dépend dans un premier temps de l’existence de quelqu’un qui
assume à son égard une fonction maternelle. « Il est vital, dit Winnicott, que
quelqu’un facilite les tout premiers moments des processus du développement psychologique de chaque bébé au cours de la phase de dépendance
absolue » (1987,27). Autrement dit, l’immaturité tant physiologique que psychologique du petit humain requiert qu’un être humain se présente dans ce
premier temps de la vie comme soutien de son développement.
Les pères comme les mères peuvent assumer dans la réalité cette fonction maternelle. Certes, on pourrait dire que la nature oriente la distribution
des rôles. La grossesse met la mère en position d’être le support du développement de son enfant et participe ainsi à la préparer à assumer la fonction
maternelle. Le père est situé d’emblée dans une place différente de celle de
la mère, son lien à l’enfant est autre ce qui peut lui permettre de se positionner en tiers entre la mère et l’enfant et offrir à son enfant de s’inscrire dans
l’altérité. Mais, si le réel du corps (notamment lors de la grossesse) est incontournable, il ne rive pas les mères à la fonction maternelle ni les pères à la
fonction paternelle, car l’inscription de chacun dans la parentalité dépend,
entre autres, de sa propre constitution œdipienne.
Cependant, la différenciation des fonctions maternelle et paternelle est
indispensable au développement psychique et physique des enfants. C’est de
leur nécessaire articulation que dépend dans un premier temps leur différenciation subjective. Il semble par ailleurs que, du fait de leur lien particulier à
l’enfant au tout début de sa vie, les femmes soient amenées à prendre en
charge ce qui relève des soins et du maternage. Dans leur grande majorité,
elles se sentent investies de la charge de s’occuper des enfants, et la répartition habituelle des rôles entre hommes et femmes les y encourage.
Les deux pistes évoquées ci-dessus nous apportent un éclairage possible
des enjeux qui lient les registres du féminin et du maternel. Cela nous permet
peut-être d’appréhender ce qui fait du lien aux enfants une des voies privilégiées de déplacement du lien sexuel pour les femmes.
Si nous observons moins souvent ce mode de déplacement de la rivalité
sexuelle entre père et beau-père, c’est peut-être parce que la paternité n’est
pas la voie privilégiée de la constitution de l’identité masculine, comme la
résolution du complexe d’Œdipe chez le garçon l’indique.
Les enjeux apparus dans notre illustration clinique dévoilent que la diffraction des fonctions parentales sur plusieurs adultes, ici Christiane et Frédérique, a soulevé pour chacun la question des différents liens qui les
unissent. Au cours de la mise en place de ce travail d’élaboration, il n’est sans
doute pas anodin que seule Christiane, à l’origine de la consultation, ait
esquissé une ouverture sur des éléments de son histoire en s’interrogeant sur
son choix passé d’épouser Jacques. Nous pouvons supposer que les situations
de recomposition familiale, en ce qu’elles réorganisent les liens conjugaux et
parentaux, suscitent une réactivation des enjeux œdipiens sous-jacents
[3].
Elles demandent de ce fait à chacun à remettre sur le métier la question de sa
place et de son statut.
NOTES
·
FREUD, S. 1905. Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard (Folio), 1987.
·
FREUD, S. 1907-31. La Vie sexuelle, trad. franc., Paris, PUF, 1969.
·
FREUD, S. 1925. « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les
sexes », La Vie sexuelle, trad. franc. Paris, PUF, 1969,123-132.
·
HURSTEL, F. 1994 « La construction de la parenté dans les recompositions familiales », Dialogue, 126,76-84.
·
HURSTEL, F. ; THEVENOT, A. ; METZ, C. 1998. « De la déchirure paternelle à la déchirure de
l’enfant », Enfance et Psy, 4,65-74.
·
LACAN, J. 1953. « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits,
Paris, Le Seuil, 237-322.
·
LACAN, J. 1938 Les Complexes familiaux dans la formation de l’individu, Paris, Navarin,
1984.
·
LEGENDRE, P. 1985. L’Inestimable objet de la transmission. Étude sur le principe généalogique
en occident, Paris, Fayard.
·
STRYCKMAN, N. 1993. « Désir d’enfant », Le Bulletin freudien, 21,87-104.
·
THÉRY, I. 1996. « Différence des sexes et différence des générations. L’institution familiale en
déshérence », Esprit, 12,65-90.
·
THEVENOT, A. 1993. Les Femmes et le divorce ; Étude psychologique, Strasbourg, thèse de
doctorat.
·
THEVENOT, A. 2000. « Les enjeux subjectifs à l’œuvre dans les recompositions familiales »,
Cliniques méditerranéennes (à paraître).
·
WINNICOTT, D.W. 1987. Le Bébé et sa mère, Paris, Payot ( PBP ), 1992.
[1]
Je pense notamment aux conflits portant sur les relations avec les enfants souvent avancés
comme cause de souffrance pour les enfants.
[2]
Les noms des personnes ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.
[3]
Il nous paraît néanmoins important de souligner que ces hypothèses sont à nuancer en fonction de la singularité de chaque situation. Afin de ne pas complexifier notre propos, au risque
d’être trop générale, nous avons volontairement laissé de côté certains paramètres comme les
modalités de la séparation (qui en a pris l’initiative, rôle du nouveau conjoint…), les caractéristiques de la rivalité (réciproque, unilatérale…), l’âge des différents protagonistes (adultes et
enfants). Il nous faut ajouter que toutes les recompositions familiales, comme toutes les séparations, ne sont pas problématiques ni pathogènes, mais qu’elles exigent comme tout changement un travail, une élaboration psychique de la part de ceux qui le vivent.