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Dialogue

2001/1 (no 151)

  • Pages : 128
  • ISBN : 9782865869039
  • DOI : 10.3917/dia.151.0061
  • Éditeur : ERES

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Qu’en est-il des sentiments des grands-parents par rapport aux enfants du nouveau compagnon de leur fille ou de la nouvelle compagne de leur fils, de leur second gendre ou seconde belle-fille ? Et comment se situent-ils par rapport aux petits-enfants qui naissent de ce second couple ? Leur attitude à l’égard des premiers a-t-elle des incidences sur leurs liens avec les seconds ? Quelle représentation de leur fonction entraîne chez ces grands-parents la particularité familiale dans laquelle leurs enfants les placent ?

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Nous tenterons de répondre à ces questions à partir de l’analyse d’une série d’entretiens semi-directifs avec des grands-parents confrontés à divers cas de figure de recomposition familiale.

Les recompositions familiales : normes et stéréotypes

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Comme le rappelle Irène Théry (1998), les familles recomposées, ces constellations familiales issues d’unions successives qui relient parents, beaux-parents, frères, demi-frères et quasi frères et sœurs, sont désormais une composante importante du paysage familial. On « évalue aujourd’hui (en France) à plus d’un million les ménages recomposés, chiffre sans doute très inférieur à la réalité [1][1] Dans un article récent, CatherineVilleneuve-Gokalp... ».

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Les familles recomposées ne correspondent plus aux stéréotypes des contes où les enfants se confrontaient à l’horrible marâtre : elles ont dépassé le mépris ou le rejet qu’elles partageaient avec les familles monoparentales. Mais on ne peut manquer d’être frappé par l’image actuelle de ces familles complexes, en particulier dans les médias. Elles nous sont présentées comme de grandes fratries joyeuses et épanouies où il suffit de s’aimer pour que tout s’arrange, de nouvelles tribus « cool » où les « ex » se revoient amicalement, où adultes et enfants inventent une nouvelle « démocratie familiale »… Cette figure d’un lien familial fondé sur la corésidence plutôt que sur le sang, sur les affinités électives plutôt que sur les obligations du droit (Martin, 1998) rejoint ce que certains ont analysé en termes de désinstitutionnalisation de la famille : la famille serait aujourd’hui marquée par le recul de la fonction symbolique que le droit peut jouer pour donner sens aux pratiques sociales et par la perte des cadres collectifs qui soutiennent la vie individuelle (Roussel, 1989, ou Théry). Elle correspond aussi à ce que d’autres (de Singly, 1996) analysent comme une centration de la famille contemporaine sur le relationnel, une privatisation, une autonomisation ou un « individualisme positif » (de Queiroz, 1998).

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Dans un premier temps de l’histoire récente des familles recomposées, la norme a été de tenter de reconstituer dans la nouvelle union la famille nucléaire en substituant le beau-parent au parent disparu ou éloigné. La nouvelle union était en quelque sorte un recommencement à partir de zéro, le passé devait disparaître. Le droit a conforté cette perception en facilitant l’adoption de l’enfant du conjoint, le changement de nom de l’enfant signant l’effacement du passé et le retour à la norme de la famille nucléaire.

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Mais les représentations de la famille recomposée se sont renversées et une nouvelle norme s’est affirmée en même temps que croissait l’exigence de préserver le lien de l’enfant à ses deux parents. On est alors passé d’une logique de substitution à une logique de pérennité (Théry, 1995a et b). Cette nouvelle norme affirme l’indissolubilité du lien parental et s’appuie sur l’évolution du droit civil. Avec la loi de janvier 1993, l’autorité parentale conjointe se maintient après la séparation du couple, l’adoption plénière de l’enfant du conjoint est désormais interdite. Elle s’appuie également sur les pratiques des membres des foyers recomposés qui refusent de plus en plus souvent aujourd’hui de se donner comme la vraie famille de l’enfant d’une première union. Il faut rappeler cependant que cette nouvelle norme touche plutôt les milieux sociaux favorisés. Les milieux sociaux moins favorisés adoptent encore souvent le modèle de substitution, où les rapports entre enfants et parent non-gardien se délitent davantage (Blöss, 1995 ; Le Gall et Martin, 1995).

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Préserver la continuité de la filiation, ne pas spolier l’enfant de son histoire et de son identité tout en construisant de nouvelles relations familiales est loin d’aller de soi. L’ajout de nouvelles figures au cercle de famille modifie l’ensemble des liens et des places. La recomposition est toujours vécue comme menaçant les repères. Et c’est parce qu’il existe un risque à laisser les situations familiales se construire sur la seule volonté individuelle que certains cherchent aujourd’hui à donner un statut juridique à ces nouvelles figures, pour reconnaître la spécificité de leur place (Théry, 1998). Les recompositions familiales paraissent à cet égard être un lieu central d’émergence et d’observation des résistances au processus de désinstitutionnalisation de la famille évoqué plus haut (de Queiroz, 1998). Et, si l’autonomisation du couple se traduit par une indépendance accrue à l’égard de la parenté (mais aussi, paradoxalement, par une dépendance plus grande à l’égard de l’État), un couple peut-il pour autant soustraire la définition identitaire des membres du groupe familial à leurs repères généalogiques ?

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Si, dans les recompositions familiales, parents et enfants ont du mal à trouver leurs repères, c’est encore plus vrai pour les grands-parents. Pour structurer leur place spécifique, ils n’ont ni l’étayage du quotidien ni le recours à des représentations sociales claires. Lorsqu’on évoque les grands-parents des recompositions familiales, on les réduit à des stéréotypes rassurants, en continuité sans doute avec la représentation de l’« individualisme positif » des relations familiales contemporaines, mais qui sont à reconsidérer, comme nous tenterons de le faire à partir de l’analyse de nos entretiens.

Quelle place pour les beaux-grands-parents ?

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Des ouvrages récents (Camdessus, 1993 ; Castellan, 1998 ; Attias-Don-fut et Segalen, 1998 ; Bouyer, Mietkiewicz et Schneider, 1999) montrent qu’après avoir évacué les images d’Épinal du grand-père vieillard cacochyme et de la petite grand-mère melliflue, il fallait aussi dépasser l’opposition entre grands-parents gâteau toujours disponibles et grands-parents dynamiques et voyageurs qui délaissent leurs petits-enfants. Les fonctions des grands-parents sont complexes, et, aujourd’hui, leur place apparaît plus riche qu’elle ne l’a été jusqu’ici dans l’histoire de la famille occidentale.

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Cependant, si les analyses cherchent à dépasser les stéréotypes sur les grands-parents « en général », nous voyons émerger sur les grands-parents des familles recomposées deux stéréotypes essentiels :

  • ils seraient d’une part bienveillants, accueillants, pleins d’imagination dans leur capacité à s’adapter aux situations familiales nouvelles et se montreraient profondément « égalitaristes » à travers les cadeaux faits aux uns et aux autres de leurs petits et beaux-petits-enfants ;

  • d’autre part (et partiellement en contradiction avec le trait précédent), la nature de leurs liens avec leurs « beaux-petits-enfants » reposerait sur la construction de relations électives, la singularité des choix compensant en richesse ce que le principe du choix aurait d’arbitraire.

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Premier trait : lorsqu’on décrit les grands-parents dans le cadre des familles malmenées par des séparations de couple, on les présente comme sécurisants et stabilisants, ouverts et sachant composer les relations dans un juste équilibre pour ne pas faire ressentir aux beaux-petits-enfants la particularité de leur statut.

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« Combien de grands-parents ayant eux-mêmes vécu leur vie conjugale selon les modèles les plus classiques ont-ils appris à accueillir à table de la fête familiale les enfants d’une précédente union de leur gendre ou de leur bru ? Combien se sont interrogés sur la façon de donner des cadeaux de Noël qui fassent bien comprendre que l’enfant étranger par le sang et l’alliance fait pourtant partie de la famille ? » (Théry, 1995a, p. 93).

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« Bien qu’il n’existe guère de travaux sur les relations qu’entretiennent les enfants avec ces beaux-grands-parents, les quelques données dont nous disposons nous incitent à penser que ces rapports sont plutôt chaleureux, tout particulièrement quand des enfants sont issus de cette seconde union. Si certes la « famille » est élective, et portée à privilégier la descendance directe, il n’en reste pas moins que prime la norme du traitement égalitaire : “Bien sûr, ce ne sont pas leurs petits-enfants, mais les parents de Gérard ne font pas de différence.” » (Le Gall et Martin, 1995, p. 219).

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La générosité du Père Noël beau-grand-parental parangon de l’intégration et de l’équité relationnelle… Le risque de cette image est d’appauvrir leur place en ne s’intéressant qu’aux attitudes d’acceptation/refus ou de rapprochement/éloignement, ce qui réduit singulièrement les facettes de leur identité.

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Le deuxième trait est le caractère strictement électif de leurs relations avec les enfants :

« Ces différentes familles montrent en dernière instance l’importance de rapports très contingents et très individualisés. Certains grands-parents sont capables d’adopter, dans une relation gracieuse, des petits-enfants de lignages différents. Pour les petits-enfants en question, ce sont des papys et des mamies, même s’ils restent conscients, on l’a vu, de qui relève de qui. » (Castellan, 1998, p. 147).

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« Enfin, le rôle de beau-grand-parent n’obéit à aucun modèle : c’est un rôle de composition (à inventer chaque jour) et non un rôle prescrit. » (Martin, 1997, p. 105)

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« D’abord, le lien grand-parental est un lien électif. Lorsqu’il y a recomposition familiale, celui-ci ne peut se nouer que si les enfants sont très jeunes. » (Attias-Donfut et Segalen, 1998, p. 142).

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Ce serait faire injure à la pensée de ces auteurs que de réduire leur propos aux traits soulignés, car, par ailleurs, ils développent les aspects qui expliquent la diversité et la complexité de la situation du beau-grand-parent : le divorce qu’ils ressentent comme une faillite personnelle, leurs hésitations entre un rôle de soutien et de réparation et le respect de la norme de non-inter-vention, le poids des variables comme la proximité résidentielle, la façon dont s’est passé le divorce, le temps de vie monoparentale et les modalités du remariage, etc. Nous nous demandons cependant s’il est exact que « le rôle de beau-grand-parent n’obéit à aucun modèle » et que « c’est un rôle de composition (à inventer chaque jour) et non un rôle prescrit » (Martin, 1997, p. 105). Cette formulation doit être nuancée par la seconde partie de la conclusion de l’auteur cité : « Ici encore, la dimension processuelle s’avère importante et mériterait à elle seule de faire l’objet d’analyses complémentaires approfondies. »

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Nous avons tenté de repérer quelques lignes directrices qui nous semblent contribuer à définir le cadre à l’intérieur duquel ces processus vont se développer. Si les grands-parents sont accueillants, s’agit-il d’une norme comportementale ou d’une caratéristique identitaire ? Avant d’être un rapport avec un sujet singulier, la position grand-parentale est d’abord une fonction générique. Elle ne se déploie pas dans n’importe quel contexte.

L’analyse des entretiens [2][2] Les pistes ouvertes ici le sont sur la base de l’analyse...

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Il ne s’agit pas de tracer le portrait de la « bonne belle-grand-mère », mais de cerner des caractéristiques qui nous semblent marquer les cheminements et les difficultés d’expression des fonctions grands-parentales lorsqu’elles sont confrontées à ces configurations familiales particulières que sont les familles recomposées.

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Ces caractéristiques sont les suivantes :

  1. Pour que la belle-grand-mère puisse se reconnaître une fonction grand-maternelle pour l’enfant, il faut qu’elle ait déjà une identité grand-maternelle affirmée.

  2. Il faut que cette identité s’actualise dans des contacts effectifs qui puissent trouver leur place dans la complexité de la dynamique familiale.

  3. Il faut ensuite que cette identité puisse se déployer dans un espace symbolique accessible.

  4. Le rapprochement des filiations par de nouvelles naissances n’est pas aussi facilitateur qu’on le croit.

a) Il faut une identité grand-maternelle solide

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Tout d’abord, la grand-mère doit se reconnaître comme telle dans son identité, pour elle-même, pourrait-on dire. Cela ne suffit pas pour qu’une relation différenciée et personnelle s’instaure d’emblée avec le beau-petit-enfant : cela la rend simplement possible.

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Mme A. 60 ans, mariée, est mère de trois enfants, grand-mère de quatre petits-enfants et belle-grand-mère de quatre autres appartenant à chacune des familles de ses trois enfants. Elle se sent la « même grand-mère pour tous ». Elle relate un vécu et un ressenti très positif de l’entrée dans sa grandmaternité, « qui apporte la vie et la continuation de la famille ». Elle estime que tous les petits-enfants se comportent de la même façon avec elle et éprouvent les mêmes sentiments. Cela ne l’empêche pas, à certains moments, de penser qu’il « doit y avoir certainement une différence » et que « ce ne sont pas vraiment les nôtres ». Mais elle met l’accent sur la diversité et la richesse des fonctions qu’elle pense assurer, et, quand elle différencie les relations qu’elle a avec chacun des enfants, elle souligne davantage les spécificités d’âge et la façon dont son rôle s’y articule que leur place dans la configuration généalogique.

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Mme B. a 62 ans. Elle a cinq enfants, est grand-mère de six petits-enfants et deux beaux-petits-enfants (fille et fils de son gendre). Avec ces derniers, si elle est en capacité de déployer tout un éventail de rôles, elle les relate de façon concrète ou pratique plutôt que subjective. Car, subjectivement, c’est sa première grand-maternité qui l’a marquée. Elle garde un souvenir nostalgique de cet événement et du sentiment d’appropriation et d’exclusivité qu’il a produit chez elle. « Je crois que c’est encore plus que quand on l’élève soi-même. » Du souvenir du bébé dans ses premiers mois, elle dit (au présent) : « C’est à moi ». Elle semble avoir fait l’amalgame entre la position maternante et la position de grand-mère, et ne concevoir la proximité à l’enfant que sur le mode de la possessivité, ce qui ne lui a pas permis d’inscrire à la bonne distance sa place de grand-mère. De ce fait, le lien beau-grand-parental trouve difficilement un espace d’expression propre.

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Mme C., 65 ans, qui a sept enfants, seize petits-enfants et quatre beaux-petits-enfants, aborde sa grand-maternité essentiellement à travers les dons et l’aide matérielle qu’elle prodigue. Elle souligne sa propre souffrance d’orpheline ; l’absence de référence grand-parentale pour ses enfants ; l’ambivalence qu’elle a ressentie à la naissance de son premier petit-enfant, sa fille étant jugée « trop jeune »; enfin, ses doutes sur la filiation d’un enfant de son fils. La répétition de difficultés dans le processus de filiation lui rend malaisée la fonction grand-maternelle. Elle perçoit celle-ci comme une abstraction positive (« Être grand-mère, c’est quand même un titre, c’est quand même quelque chose de beau »), mais qui n’autorise pas de relation réellement investie avec les beaux-petits-enfants (« On est encore content, mais on pourra pas faire ce qu’on veut avec… »).

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L’éventail des fonctions et leur inscription subjective restent incertains lorsque la femme n’a pas déjà une solide identité de grand-mère avant la recomposition familiale.

b) Il faut des relations fréquentes

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La grand-mère, pour déployer ses fonctions, doit avoir l’occasion de les exercer et de les nourrir dans le cadre d’une relation personnelle au quotidien. Mme C. le dit de façon directe : elle a trop de petits-enfants. En particulier trop de petites-filles. Et, si elle accorde un statut particulier à sa relation avec son premier petit-fils, c’est parce qu’elle a réussi à tisser des liens avec lui en l’accueillant très fréquemment, ce qu’elle n’a pu faire avec les autres.

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La moindre disponibilité et les rares occasions de rencontre sont dues à plusieurs facteurs : l’éloignement géographique, l’âge de la grand-mère au moment de la recomposition, le nombre de petits-enfants… Ce dernier facteur nous est apparu, dans notre échantillon, assez déterminant : la multiplicité des partenaires avec lesquels la grand-mère doit composer, sans être garantie de l’unicité de sa place, limite son investissement. Ce qui semble révélateur du coût psychologique de la construction d’une place de grand-mère.

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Par ailleurs, les grands-mères se voient parfois freinées par les parents dans leur attente : Claudine Attias-Donfut et Martine Segalen (1998) rappellent l’expression de Cherlin et Furstenberg, gate-keepers (sentinelles), pour qualifier la fonction importante des belles-filles « qui coupent les ponts ou maintiennent le lien » (p. 154). Mme F. se plaint de ne jamais avoir l’occasion de rencontrer ses enfants et ses beaux-petits-enfants seule, sans tiers. Elle a le sentiment de relations pauvres se limitant à quelques facettes : « Se promener, discuter un peu, mais pas dans les confidences. »

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Si, au sujet du modèle de relation qu’entretiennent les grands-parents avec petits-enfants et beaux-petits-enfants, Didier Le Gall et Claude Martin évoquent une « primauté de la norme égalitaire » (1996, p. 196), ils indiquent également que cette norme égalitaire s’applique essentiellement dans les moments rituels et qu’à d’autres occasions, plus discrètes, les grands-parents témoignent une affection spéciale à leurs « vrais petits-enfants ». On pourrait soutenir l’idée qu’une véritable intégration du statut de belle-grand-mère passe par l’inégalitarisme, c’est-à-dire par l’autorisation de faire des différences entre les enfants – et ce quel que soit leur statut respectif. Mais ce serait oublier une autre norme : il n’est pas question pour les grands-parents d’en faire plus pour les enfants qui ne « sont pas de la famille » que pour ceux qui en sont. Et ce, quel que soit le désir qu’ils en ont.

c) Il faut un espace symbolique disponible…

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« Il ne s’est pas donné le droit de m’appeler mémé », dit Mme E. Cette petite phrase montre la difficulté (mais peut-être aussi l’ambivalence) qu’ont les grands-mères à définir leur place. Le plus souvent, d’après leurs commentaires, ce ne sont pas elles qui décident de la façon dont l’enfant doit les appeler. Mémé, Mamy, rien ? C’est à l’initiative de l’enfant. Cette incertitude de l’adresse rejoint l’incertitude de l’espace symbolique dont la grand-mère dispose. Même si elle a noué avec l’enfant une bonne relation personnelle qui s’appuie sur une bonne identité de grand-mère, la femme ne peut occuper pour cet enfant la place grand-maternelle que si cette place est symboliquement vacante ou, du moins, si la femme n’entre pas en compétition avec celle qui l’occupe légitimement, la grand-mère par le sang : « Il a ses grands-parents à lui, dit Mme F., il lui faut pas une troisième grand-mère. »

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Mme D., 64 ans, cinq enfants, a trois petits-enfants et une belle-petite-fille, Camille, issue d’un premier mariage de sa bru. Camille est devenue sa petite-fille par adoption, le fils de Mme D. ayant adopté la fille de sa compagne. Mme D. dit que c’est comme si elle avait reconnu sa petite-fille comme telle dès qu’elle l’a rencontrée : Camille, qui a maintenant vingt et un ans, en avait deux et demi. Mme D. évoque le souvenir des sensations physiques de la relation, elle se sentait grand-mère avant même d’être sûre que son fils reconnaisse l’enfant. Mais elle n’a pu s’affirmer comme grand-mère d’emblée, car Camille connaissait son autre grand-mère. Le processus de nomination s’est enclenché lorsque l’enfant « a pris les devants » (vraisemblablement sur la suggestion de sa mère, pense Mme D.) à la suite de l’éloignement de la grand-mère biologique et d’une insertion symbolique plus forte après le mariage du couple.

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La grand-maternité s’appuie ici sur des moments fondateurs personnels, intimes, physiques, mais qui ne sont reconnus comme tels que lorsque l’histoire symbolique autorise leur expression.

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Mme E. (66 ans, quatre enfants, quatorze petits enfants, un beau-petit-enfant) souligne le rôle de la nomination dans la reconnaissance des places symboliques : « Maxime ne s’est pas donné le droit de m’appeler mémé Adèle. Il y a une distance ; je crois qu’il n’a pas voulu m’appeler mémé […] parce qu’il a quand même ses deux grands-mères. Donc, moi je voudrais pas prendre la place des deux grands-mères. »

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Cette difficulté à occuper la place est d’autant plus réelle que les lieux de résidence des grands-mères des différentes lignées sont proches. Ce qui est souvent le cas : les observations sociologiques montrent la proximité géographique fréquente des parents et des grands-parents. Dans plusieurs des familles de notre enquête, grands-mères et belles-grands-mères se connaissaient et avaient parfois des contacts.

d)…qu’une nouvelle naissance n’aménage pas forcément

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On pense souvent que la position de belle-grand-mère devient plus facile quand le nouveau couple a lui-même des enfants, même si elle doit alors résoudre le délicat problème de la préférence. Nous nous sommes cependant demandé si la nature du lien des grands-parents à leur nouveau petit-enfant ne dépendait pas du lien qu’ils entretenaient déjà avec le ou les beaux-petits-enfants, plutôt que l’inverse.

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Mme B. dit de Clarisse, une de ses belles-petites-filles : « Elle dit pas Adèle, elle dit pas Madame, elle essaye toujours de tourner autour […] Ils me font pas sentir que je suis pas leur grand-mère. » Après la naissance du nouvel enfant du couple, Mme B. se dit fière et heureuse, mais la naissance est teintée d’interrogation. Il lui semble que cette naissance a rapproché Clarisse de sa belle-famille (les deux quasi sœurs dorment désormais ensemble), mais on note une réserve quant au lien de famille entre son petit-fils et sa belle-petite-fille, comme si l’intimité du lien avec le bébé ne pouvait être pleinement partagée par les deux lignées. « On sent quand même qu’il y a un lien de parenté entre eux, si on veut », dit la grand-mère.

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Pour la grand-mère, accepter la création de ce lien de parenté entre les deux lignées, c’est en quelque sorte s’en sentir partiellement dépossédée. Ambivalence que nous avons entendue à plusieurs reprises. À l’évocation d’une éventuelle naissance dans le nouveau couple, Mme C. répond : « Ce ne serait pas pareil… faut passer par là pour voir. » Mme F. elle aussi reste réservée : « On s’est incliné, on n’a pas fait d’opposition… »

Une très forte référence à la filiation généalogique, mais…

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En continuité avec l’émergence d’un modèle de famille plus relationnel qu’institutionnel, on a vu naître une représentation sociale des familles recomposées selon laquelle la souplesse des relations compense ce que la complexité des liens de filiation pourrait avoir de contraignant. C’est dans ce modèle mythique de la famille recomposée qu’est venue s’inscrire une certaine représentation de la place des grands-parents. Nous avons mentionné la difficulté des grands-parents à se positionner dans ce système de représentation, dans la mesure où, contrairement aux parents, nulle contrainte du quotidien n’impose un ajustement de leurs fonctions, plus diffuses. On pourrait bien entendu soutenir qu’elles sont moins directement fondamentales.

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La distanciation observée (Attias-Donfut et al., 1998 ; Castellan, 1998) dans les relations entre ces grands-parents et les petits-enfants mérite attention. On a cherché à l’expliquer par la difficulté que rencontre la famille recomposée à gérer la multiplicité des relations à maintenir dans tous les réseaux. Mais on l’a fait d’un point de vue plutôt « quantitatif » (donc un peu réducteur).

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Notre réflexion est la suivante : contrairement à ce que voudrait le modèle de la famille centré sur la relation, non seulement la définition identitaire des partenaires (ici les grands-mères) reste très fortement liée à la filiation généalogique, mais, de plus, en vertu des normes nouvelles, cette définition identitaire est difficilement explicitable et relève parfois du non-dit dans les familles. Ce n’est peut-être pas pour rien qu’on laisse volontiers aux enfants le soin de choisir les appellations. Ils décident de dire « mémé » ou « mamy » lorsqu’ils ont repéré des contours suffisamment nets à la géographie des places. Mais, bien souvent, les beaux-petits-enfants n’« appellent pas » leurs beaux-grands-parents. La distanciation observée s’explique sans doute aussi par un flottement symbolique qui ne fournit pas d’étayage à la « singularité » des relations auxquels beaux-petits-enfants et beaux-grands-parents sont renvoyés.

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Mutatis mutandis, le débat sur les relations enfants/beaux-parents se reproduit au niveau tri-générationnel : lui accorder place peut aussi contribuer à redonner du sens à l’ensemble de la parentalité.


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Notes

[1]

Dans un article récent, CatherineVilleneuve-Gokalp (1999) indique que si, au cours des dernières années, l’augmentation des ruptures familiales a eu pour conséquence un accroissement des familles monoparentales, elle n’a pas entraîné de progression des familles recomposées. Trois enquêtes en 1986,1990 et 1994 évaluent à respectivement 5,0%, 5,5% et 4,6% le pourcentage d’enfants en famille recomposée, la baisse observée n’étant pas significative mais due à des différences de techniques d’évaluation. Une enquête de l’INED (1994) indique qu’en cas de recomposition, le parent « gardien » est dans 85 % des cas la mère, dans 15 % des cas le père (Léridon et Villeneuve-Gokalp, 1998). Nous ne disposons pas d’indications chiffrées pour les autres pays. Un indicateur peut être fourni par les taux comparés de divorce entre pays européens, qui situent la France à un niveau moyen, mais cet indicateur est indirect et la comparaison de ce type de données pose de sérieux problèmes méthodologiques (Martin, 1998).

[2]

Les pistes ouvertes ici le sont sur la base de l’analyse d’une série d’entretiens réalisés auprès de belles-grands-mères de l’Est de la France en 1998, recrutées par réseau de connaissance et contacts avec différentes associations type club de troisième âge. Nous ne proposerons pas de quantification des données dans la mesure où l’échantillon, en cours de constitution, ne peut donner lieu à résultats suffisamment construits sur ce plan. Nous remercions C. Lelièvre et C. Schianchi de leur collaboration.

Résumé

Français

Les recompositions familiales touchent l’ensemble des liens familiaux et des liens intergénérationnels. Or, si l’on observe, tant sur le plan juridique que dans les pratiques des familles conjugales, une acception plus complexe et plus riche de la parentalité, les grands-parents restent souvent méconnus. Comment construisent-ils leurs rapports à leurs « beaux-petits-enfants » ? Nous avons examiné la littérature et interrogé des « belles-grands-mères » pour tenter d’y voir plus clair. Quelles représentations le champ social offre-t-il des beaux-grands-parents ? Et quelles sont concrètement les conditions et les étapes qui rendent possible une identité « beau-grand-parentale » ?

MOTS - CLÉS

  • Parentalité
  • Familles recomposées
  • Grands-parents
  • « Beaux-grands-parents »

Plan de l'article

  1. Les recompositions familiales : normes et stéréotypes
  2. Quelle place pour les beaux-grands-parents ?
  3. L’analyse des entretiens
    1. a) Il faut une identité grand-maternelle solide
    2. b) Il faut des relations fréquentes
    3. c) Il faut un espace symbolique disponible…
    4. d)…qu’une nouvelle naissance n’aménage pas forcément
  4. Une très forte référence à la filiation généalogique, mais…

Pour citer cet article

Schneider Benoît, Mietkiewicz Marie-Claude, « Grands-parents et familles recomposées. De la grand-mère à la « belle-grand-mère » », Dialogue, 1/2001 (no 151), p. 61-71.

URL : http://www.cairn.info/revue-dialogue-2001-1-page-61.htm
DOI : 10.3917/dia.151.0061


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