2001
Dialogue
Et aussi... Couples
La part impensée de la violence conjugale de la fiction au récit vécu
Nadège Séverac
Cet article fait une comparaison entre un roman qui traite de la violence conjugale et des récits
de femmes qui ont vécu cette expérience. Pourquoi le roman offre-t-il une image de la violence
conjugale plus facile à comprendre que le récit des femmes réelles, si ce n’est parce que le rôle
de la relation conjugale dans la construction de l’identité en est évacuée ? Or, c’est parce que
la violence s’insère dans un cadre conjugal qu’elle peut établir son emprise, et ce dans la
mesure où le souci de préserver son couple conduit la victime à l’occulter en tant que telle. Le
caractère arbitraire de la violence conjugale, contradictoire avec le principe de réciprocité qui
fonde le couple, crée chez la femme une tension entre l’interprétation qu’elle doit en faire pour
pouvoir maintenir son couple et le réel qu’elle subit. C’est cette tension qui prolonge chez les
victimes la quête du sens, jusqu’à la résolution de la contradiction. Le caractère occulte de la
violence finit par se dévoiler et elle apparaît alors dans sa réalité, ce qui entraîne la disparition
du couple.Mots-clés :
Femmes, Violence conjugale, Sociologie du couple, Fiction romanesque, Communication.
Cet article trouve son point de départ dans la lecture d’un roman,
La
femme qui se cognait dans les portes
[1], dans lequel l’écrivain à succès irlandais Roddy Doyle décrit la relation terriblement violente qui unit dix-sept ans
durant Paula à son mari, Charlo. La lecture m’avait laissée songeuse, sur un
double constat. Premièrement, l’image fictive de la violence conjugale telle
que la campe le romancier ne correspond pas aux récits de femmes ayant subi
des violences conjugales que j’ai interrogées depuis 1997 dans le cadre de ma
thèse. Secondement, l’auteur réussit à rendre son récit intelligible et son personnage attachant
[2], alors qu’un des problèmes dont souffre d’ordinaire le
thème de la violence conjugale est l’incompréhension : qu’est-ce qui peut
motiver des femmes à demeurer dans une relation conjugale qui les amène à
subir des violences ? Sur cette question, le grand public partage avec les
« spécialistes du problème », intervenants sociaux et chercheurs, une certaine
insatisfaction, voire sévérité, quant aux réponses que donnent ces femmes.
D’où mon interrogation sur ce décalage. Qu’est-ce qui conduit l’auteur
au succès, alors que les récits réels semblent ne pouvoir être entendus
qu’avec difficulté, voire pas du tout ? À tel point qu’il pourrait être tentant,
pour le chercheur en mal de modèle à même de rendre la violence conjugale
intelligible, de s’inspirer de cette figure littéraire complète et cohérente,
pleine du sens qui fait habituellement défaut.
Tentant, mais dangereux, car la lisibilité de la mise en scène repose sur
un subterfuge. Doyle donne pour narrateur au récit le personnage de Paula, la
femme battue, ce qui fait penser au lecteur qu’il a un accès interne au processus de la violence à partir du point de vue de quelqu’un qui vit la scène.
En réalité, Paula offre au lecteur un point de vue extérieur au couple, car elle
trouve un sens à son histoire alors que la relation violente est désormais derrière elle et qu’elle en connaît le dénouement. Si le romancier obtient l’adhésion de son lectorat, c’est parce qu’il parle, par la voix de Paula, un langage
qui est en fait celui de l’opinion publique et non celui des personnes qui
vivent la violence.
La tournure du récit et la date de publication du livre, 1976, laissent supposer chez Doyle un profil de militant de la cause des femmes : il privilégie
une lecture des relations en termes de rapports de forces. Cette vision lui permet d’enrichir la perspective habituelle sur la violence dans la mesure où il
dévoile son caractère symbolique, qui permet l’emprise sur une personne,
corps et esprit. Le lecteur a l’impression d’une meilleure compréhension
grâce à cet apport, qui s’effectue pourtant au détriment d’une part du réel. En
effet, le lien affectif fondateur du couple qui rend possible la violence n’est
jamais véritablement pris en compte. Doyle livre donc une description faussée, parce que tronquée, de la violence conjugale, et la peinture qu’il brosse
des personnages est très éloignée des personnes réelles.
La confrontation de trois points de vue, celui du romancier militant, celui
de femmes ayant réellement vécu la violence et celui du grand public des lecteurs, pourrait, par un éclairage croisé, mettre en lumière ce qui manque dans
chacun d’eux pour permettre de penser véritablement la question de la violence conjugale. Et par là même montrer que c’est dans ce vide, ce lieu
aveugle que la violence conjugale s’enracine.
Le couple et la violence font excellent ménage
« Le dîner.
– Il n’y a pas de dîner.
– […] Pourquoi ?
– […] Je ne sais plus quoi faire. Je ne savais pas si tu serais à la maison ce
soir. Comme hier soir. Je ne sais plus où j’en suis avec toi, Charlo […].
– Tu penses quoi ? Fais-moi une tasse de thé, au moins.
(– T’as qu’à le faire ton putain de thé !)
Je n’ai rien senti à part le choc. La tête qui me tournait. Pendant un
moment, je n’ai plus su où j’étais, qui était avec moi, pourquoi j’étais par
terre. Je ne voyais rien, j’avais l’esprit vide. » (La Femme qui se cognait dans
les portes, p. 213.)
Le couple, un petit monde de sens
Le cadre conjugal moderne est un terrain propice au développement
durable de la violence. En effet, l’intimité entre les conjoints implique
qu’aucun autre regard que les leurs ne donne sens au réel : le couple est un
huis clos dans lequel l’essentiel ne se joue qu’à deux. Il est, de ce fait, une
sorte de petit monde dans lequel le réel est particulièrement malléable. Qui
plus est, dans le couple, c’est également le sens de l’existence de chacun des
deux qui est en jeu, dans la mesure où chacun définit son identité en bonne
partie d’après le regard de l’autre. C’est la raison pour laquelle l’absence
continuelle de Charlo, dès les débuts de la vie du couple (trait qu’il partage
avec les hommes réels et qui correspond au refus du vis-à-vis conjugal)
déprécie Paula à ses propres yeux : s’il n’est pas là, c’est qu’elle ne suffit pas
à le retenir. Mais le fait qu’il ne lui donne aucune explication sur cette
absence et que, lorsqu’elle cherche à créer le dialogue, il lui affirme que la
situation est parfaitement normale, la plonge dans l’incertitude quant à son
interprétation.
Dans le couple, si l’un des conjoints déroge au principe amoureux pour
faire du couple le lieu de son propre pouvoir, il a tout loisir de manipuler le
sens du réel et le sens de son conjoint à son avantage. C’est ce que fait
Charlo, qui instrumentalise le lien conjugal à ses fins personnelles, et parvient à disposer de Paula comme il l’entend en travestissant le réel. Lorsqu’il
relève Paula qui est tombée à la suite du coup qu’il lui a asséné, il lui donne
aussitôt une version du réel qui occulte le caractère inacceptable de son acte :
« Tu es tombée. Ce n’est pas moi ». Le fait qu’il agisse toujours avec un
temps d’avance sur elle est symptomatique de sa position de force : il règne
à la fois sur le cours des événements et sur leur interprétation. Il se disculpe
en niant ce qui s’est réellement passé et le fait que ce qui s’est passé vient de
lui, pour renvoyer à Paula la responsabilité du mal.
Ce faisant, il ne prend pas grand risque, car Paula, pour donner corps à
sa version, devrait faire preuve d’une confiance en soi qu’elle n’a plus, tant
il l’a habituée à douter d’elle. En effet, si le premier coup au corps se distingue par son caractère matériel et donc visible, il ne marque pas l’irruption
de la violence dans le couple. Le coup physique ne survient qu’à la suite de
coups symboliques antérieurs (dont l’absence est un exemple), qui présentent
cette particularité d’être difficilement repérables, c’est-à-dire qu’ils déstabilisent plus sa femme qu’ils ne prêtent à sa critique. Ils n’en détériorent pas
moins (et ceci vaut aussi pour les femmes réelles) son sentiment de sa propre
valeur et sa confiance en soi, diminuant sa capacité à évaluer ce qui se passe
et à y mettre des limites.
Le climat d’inconfort et de doute que Charlo a créé est tel que le coup
physique n’apparaît pas comme un point de rupture, mais s’inscrit à la suite
des atteintes antérieures. Il ne fait que continuer ce qu’il a déjà commencé et,
en jouant sur le sens qu’il donne au réel, il joue aussi sur la place que Paula
y prend. Le fait qu’il fasse d’elle le sujet de son propre malheur, alors que
c’est lui qui fait d’elle l’objet de son bon vouloir, laisse croire à Paula qu’elle
doit trouver en elle-même la raison de sa souffrance.
Plutôt le couple que l’angoisse du non-sens
Inversement, le temps de retard de Paula signe sa faiblesse. Elle ignore
l’intention de Charlo et ne fait que réagir à un donné arbitraire qui, tout à la
fois, l’amène à subir et limite sa capacité à penser qu’il aurait pu en être
autrement : elle est prise par la mainmise de Charlo sur le réel. Elle ne lui
oppose d’ailleurs aucune contre-version, car elle n’en a plus les moyens : le
coup l’a littéralement cassée, elle est physiquement en état de choc et mentalement confuse. Les évidences laissent la place à un vide d’interprétation :
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Elle part donc à la quête du sens, car sa survie en dépend : être incapable
de délivrer un sens au réel et de s’y trouver une place signifierait qu’elle perd
le fil qui la relie à la réalité et à elle-même, la rapprochant dangereusement
de la folie.
Au vide succède un dialogue intérieur : « Je l’avais provoqué, c’était ma
faute. J’aurais dû préparer le dîner. C’était moi la coupable, on était deux
dans cette histoire. Qu’est-ce qui s’était passé ? je ne sais pas. […] Il m’aimait encore » (p. 214).
Non seulement elle se tait face à lui, mais elle ne peut pas se dire à elle-même qu’il est violent. Le fait qu’elle forme couple avec lui rend cette réalité inavouable. Le couple ne peut pas être mis en question, et ce d’autant
moins que Doyle fait de Paula un personnage fragilisé par un contexte hostile : une société sexiste, un milieu défavorisé, un père à la figure ambiguë…
Paula n’a pas à faire le choix du couple, parce qu’il s’impose : elle a un
besoin vital d’un lieu protecteur et d’un lien qui la revalorise. Reconnaître
qu’il y a erreur sur Charlo serait un coup trop dur porté au sens qu’elle se
donne et qu’elle donne à sa vie.
Elle se tait donc et suit la voie que lui indique Charlo en reconnaissant
pour vraie la version qui l’arrange lui. Elle en retire le bénéfice de continuer
à s’affirmer comme sujet, responsable de son vécu. Ce en quoi elle se leurre :
elle est bien l’objet de Charlo, qui décide pour elle. Cet aveuglement sur son
statut réel l’amène à s’incriminer : s’il l’a battue, c’est qu’elle était d’une certaine façon coupable. Elle trouve donc son sens dans la violence en se faisant
elle-même la source du mal, et elle fait de la violence quelque chose d’acceptable, puisqu’elle en est la cause. Elle pense donc le réel et se pense elle-même sans savoir qu’elle le fait depuis la place que Charlo lui assigne : raison
pour laquelle il sera dorénavant toujours dans son bon droit.
Au second coup, c’est une interprétation en terme d’« accident » qui lui
permet de donner un sens plausible aux événements et de renouer avec le
cours habituel du réel. « Il ne l’avait pas fait exprès. Je l’ai lu dans ses yeux ;
ce n’était pas Charlo. Charlo était celui qui m’avait lâchée, pas celui qui
m’avait attrapée par les cheveux » (p. 218).
Le succès de la manœuvre de Charlo repose sur son acceptation par
Paula, qui n’a, à ses yeux, que ce choix. Mais lui comme elle a intérêt à ce
travail d’interprétation : pour demeurer dans un univers inchangé, à peu près
normal et habitable, tous deux doivent s’accorder sur le sens des événements.
Le couple se maintient donc au détriment de la réalité, mais il garantit aux
événements, quels qu’ils soient, un caractère de stabilité rassurante. La complicité des conjoints à ce sujet apparaît dans leur collaboration pour une
réconciliation ou plutôt pour l’« oubli ». Le rituel de réparation qui s’instaure
dans les débuts (il lui offre une friandise) restera inchangé par la suite : « Il
m’a regardée faire. Je ne lui en ai pas proposé. Il a souri. Je faisais l’idiote. Il
aimait ça. J’étais sa petite idiote. Ça m’était égal. Son sourire signifiait des
tas de choses. Je lui ai rendu son sourire. C’était fini tout ça. Encore un faux
pas » (p. 219).
Le décalage entre couple de fiction et couples réels
La description faite par Doyle des processus qui entrent en compte dans
l’intégration de la violence permet au lecteur d’entrevoir comment, contre
toute attente, violence et couple peuvent commencer à cohabiter. Toutefois,
le portrait qu’il brosse des personnages, un homme pervers et une femme
infantile unis en dyade complémentaire, ne correspond ni au profil des personnes réelles impliquées dans la violence, ni au sens qu’elles donnent à leur
relation.
Ce décalage entre fiction et réel est dû au fait que Doyle n’accorde pas
d’autonomie réelle au lien conjugal en dehors de la violence. L’identité des
personnages du roman se réduit à une seule dimension : Charlo est la violence comme Paula est la victime. Côté masculin, la figure de Charlo est campée comme dénuée non seulement de sentiments pour Paula, mais aussi
d’affects : il ne ressent rien, n’exprime rien, il n’est rien en dehors de sa force.
Côté féminin, l’auteur peine à penser l’attachement de Paula pour Charlo
autrement que comme une dépendance identitaire et affective qui l’incline
tout naturellement à tomber sous sa coupe.
Le roman prive donc ses personnages de ce dont disposent les personnes
réelles : une identité complexe, impliquant qu’elles peuvent penser autre
chose que ce que le corps exprime. Cette identité correspond à une situation
qui ne se limite pas au rapport de force, mais fait intervenir une multiplicité
d’enjeux. La prise en compte de cette complexité importe, parce qu’elle restitue une idée un peu plus vraisemblable des personnes réelles. Idée qui permet de mieux comprendre que la manière dont les conjoints vivent la
violence conjugale n’est pas, a priori, de l’ordre de l’extraordinaire. Du point
de vue du couple, l’intégration de la violence au conjugal apparaît presque
comme la seule chose à faire.
Tout comme Paula, les femmes interviewées sentent bien que l’ambiance
conjugale se modifie, d’abord imperceptiblement, puis de plus en plus nettement : le conjoint leur renvoie une image d’elles-mêmes amoindrie, tout en
mettant en doute leur capacité à évaluer la situation conjugale de manière
pertinente. Face au doute et à l’angoisse qu’entraîne sourdement la violence,
le seul fait d’être en couple incite à sa préservation : ce couple est en effet
conçu comme une part de soi, une part lourde de sens. L’erreur sur le
conjoint, sur soi-même et sur le projet de vie ne peut s’envisager. Pas plus
que de troquer un monde connu contre un monde inconnu. La fidélité à soi-même incite à assumer le choix. Si, de l’extérieur, la situation semble
remettre en question l’existence du couple, de l’intérieur, cette question ne se
pose pas.
Ceci parce que, d’une part, la réalité de la situation n’est qu’esquissée et
n’apparaît pas sur le moment avec certitude, mais dans la confusion, et que,
d’autre part, les femmes s’en attribuent une part de responsabilité. Chez les
femmes réelles, cela ne se traduit pas tellement, comme chez Paula, par une
incrimination de soi concernant les faits subis, mais, de manière beaucoup
plus réaliste, par la décision de prendre en charge le bon fonctionnement du
couple dans l’avenir.
L’existence du lien conjugal amène les couples réels à donner à la violence masculine un sens inverse à l’idée de l’auteur. Le couple est en effet,
pour les hommes comme pour les femmes, le lieu dans lequel la fragilité de
chacun, dissimulée dans la sphère publique, peut s’exprimer et susciter compréhension et soutien. Ils ne présentent pas la violence comme l’expression
d’une force, mais comme un « langage du pauvre » visant à dissimuler et protéger des failles qui sont en lien avec des souffrances passées. Les femmes
font donc preuve de la même mansuétude qu’elles aimeraient se voir accorder et prennent sur elles pour soulager l’être aimé, dont elles perçoivent le
comportement étrange comme un signe de détresse. La violence n’est donc
pas niée mais minimisée, ce qui donne lieu à une mobilisation chez les
femmes : elles ont le sentiment d’être plus solides que leur partenaire et en
mesure de l’aider, ce qui leur permet de se rassurer. Et cette réponse est d’autant plus satisfaisante que l’attachement amoureux les y incite et leur donne
l’impression qu’elles en ont les moyens.
Le couple et la violence, un ménage impossible
Roddy Doyle réussit donc à faire comprendre au lecteur que le franchissement du seuil de la violence physique, parce qu’il apparaît dans un premier
temps comme un accident de parcours, ouvre la porte à des actes qui n’ont
pas de raison de ne pas se renouveler, puisque les premiers n’ont pas été
contestés. La normalisation de la violence qu’exige le maintien du couple lui
donne désormais place dans le vécu conjugal.
Après le récit des premiers coups, le romancier doit décrire la « violence
conjugale », ce qui marque un retournement dans le discours de Paula. En
effet, le contenu de la violence n’est accessible que par la relecture a posteriori des événements qui, au moment des faits, avaient une interprétation
excluant la violence comme telle. Il doit aussi expliquer l’incompréhensible,
c’est-à-dire l’« acceptation » par Paula de coups répétés qui empêchent le
maintien de l’explication accidentelle.
L’évacuation du conjugal, ou les conjoints étrangers
C’est lorsque le roman doit montrer
ce qu’est la violence conjugale que
la distance qui sépare son récit de l’expérience vécue se creuse jusqu’à devenir un fossé. Paula décrit la
violence en termes de ravages qu’elle fait subir
au corps, mais dans un cadre conjugal vidé de tout contenu. Paula et Charlo
apparaissent en effet comme une curieuse sorte de conjoints qui ne partagent
pas de quotidien, n’ont aucun échange, ne se parlent quasiment jamais.
Charlo est constamment absent et ne revient que pour battre sa femme, qui
semble l’attendre pour ça, ne fait jamais preuve d’aucune résistance, et n’a
pas la moindre revendication d’ordre conjugal. « L’entière et pure vérité.
Mon
mari me tabasse. atrocité des faits. un étranger
[3]. »
Chez les femmes réelles, il n’en est pas de même. Leur récit ne porte pas
tant sur les coups au corps ou à l’esprit que sur l’interminable suite de déceptions par rapport à ce qu’elles attendaient du couple. Pour elles, la violence
n’est qu’un signe qui renvoie à autre chose qu’elle-même, un indicateur de
l’état de la relation.
Le point de vue militant de Doyle lui rend la réalité décrite par les
femmes inimaginable, car, pour lui, les conjoints sont des étrangers qui
vivent chacun dans son monde et ne font que se croiser. Il décrit Paula et
Charlo dans des registres complètement différents, elle dans le sentimental,
lui dans le statutaire. Si Paula souffre des absences de Charlo, c’est qu’elle a
besoin de lui, mais lui n’a pas besoin d’elle ; sa vie d’homme l’entraîne dans
la sphère publique, parmi ses pairs. Lorsqu’elle tente de créer un dialogue,
Charlo l’empêche de parler : « Arrête tes conneries, s’il te plaît », pour lui
opposer le caractère non-négociable de ses privilèges masculins, qui le fonde
à exiger des services sans avoir à rendre de comptes : « Tu penses quoi ? Fais-moi une tasse de thé, au moins. » Le refus de Paula marquant sa résistance à
l’ordre qu’il essaie d’instaurer, il la frappe.
Dans le roman, la réalité des rapports hommes-femmes et donc du
couple réside dans le coup, dans la violence. Paula, depuis les bancs de
l’école, est victime d’une société sexiste qui lui dénie le statut de sujet, c’est-à-dire la liberté de décider de son propre sens, pour la réduire au statut d’objet sexuel. Elle vit depuis toujours dans un aveuglement relatif sur le sens,
insupportable parce que fondamentalement aliénant du réel. Cette dévalorisation lui donne à la fois un sentiment d’insuffisance et un rapport hésitant au
monde qui l’incline à rechercher dans le lien avec autrui une reconnaissance
de sa qualité de sujet, à même de restaurer une confiance en sa valeur.
Doyle voit dans le registre sentimental la version féminine du rapport de
dépendance qui lie les femmes aux hommes, car, si les femmes ont le choix
du conjoint, elles sont condamnées au couple, qui est l’unique place sociale
leur permettant d’échapper à la libre disposition de leur corps par tous. L’espoir d’obtenir dans la sphère privée une reconnaissance de la part de ceux
même qui les nient dans la sphère publique est conditionné par la même exigence de trouver son sens en autrui. Pour le romancier, les sentiments ne sont
donc qu’un leurre visant à dissimuler et à rendre supportable aux femmes
l’aliénation fondamentale qui les met à la merci des hommes.
Ni défaite, ni complice : la victime est croyante
La description ou plutôt l’absence de description de la relation conjugale
dans le roman de Doyle répond pour une bonne part à l’opinion que le public
se fait du couple aux prises avec la violence. En effet, l’opinion publique voit
dans la violence conjugale sa dimension spectaculaire qui met en jeu le corps,
et cette prépondérance accordée à l’expression physique de la violence
empêche de percevoir son expression symbolique.
Le public n’imagine pas que le lien conjugal entraîne un travail de sens
qui contribue à rendre invisible la violence comme telle et il ne comprend pas
qu’à ce titre, le lien est justement ce qui permet la violence. Comprendre la
violence sans prendre en compte le lien qui la rend possible amène donc à
voir les « femmes battues » comme des victimes cassées par les coups,
réduites à des corps captifs. Mais, comme cette représentation n’est pas totalement plausible, notamment en raison de la nature et de la durée de la relation conjugale, le fait que les victimes restent avec leur conjoint les rend
suspectes de complicité : si le corps subit quand il devrait fuir, c’est donc que
l’esprit est d’accord.
Par rapport à ces deux conceptions de la victime (défaite ou complice),
l’auteur apporte un enrichissement : il dévoile le caractère occulte, parce
qu’avant tout symbolique, de la violence. Si la violence parvient à s’imposer,
c’est qu’elle se rend méconnaissable. Elle est donc avant tout une violence
faite au sens : elle donne pour acceptable un comportement dont le sens réel
est celui de l’arbitraire, inacceptable. Paula ne peut pas être suspectée de
complaisance, bien qu’elle ne s’enfuie pas, parce qu’elle est un objet qui
s’ignore comme tel. C’est-à-dire un sujet complètement leurré qui imagine
qu’il dispose de son propre point de vue, mais qui, en réalité, pense à partir
de données étrangères.
La vision que Paula a de la relation, en dépit des dégâts qu’elle peut voir
sur son corps, témoigne que son point de vue n’est pas le sien mais celui de
Charlo : « Rien ne clochait… »
La cadre conjugal moderne
rend fragile et solide à la fois
Dans la réalité, le caractère occulte de la violence est ce qui la rend possible parce que méconnaissable, mais c’est aussi ce qui limite son pouvoir. La
dissimulation suppose en effet qu’elle s’appuie sur autre chose qu’elle-même, en l’occurrence sur le domaine conjugal. Et celui-ci, quoi qu’en pense
Doyle, a son autonomie, sa propre logique de fonctionnement.
Le cadre conjugal moderne, qui fait se construire les conjoints l’un avec
l’autre, les fragilise parce qu’il nécessite la mise en jeu de leur subjectivité.
C’est sur la subjectivité que la violence produit une croyance en mettant en
doute à la fois la valeur de l’identité et la confiance en soi nécessaire pour
évaluer les atteintes et affirmer des limites. Mais cette construction conjointe
est aussi ce qui les protège. Car le lien, tel qu’il est socialement défini aujourd’hui, implique un contenu : une certaine égalité et un désir réciproque de
présence et d’échange.
Or, ce qui caractérise Paula, c’est qu’elle souffre dans son corps, mais
pas dans son lien. Non seulement elle accepte la violence de son mari, mais
elle accepte aussi qu’il n’y ait que ça. Pourtant, elle a bien, avant le premier
coup, une certaine idée de couple associée à des attentes : c’est lorsqu’elle en
fait part à Charlo qu’il la fait taire, exigeant qu’elle le serve, et, lorsqu’elle
refuse, qu’il la bat. Jusqu’à ce moment, Paula est encore un sujet qui s’affirme en tant que tel, bien qu’un sujet amoindri parce qu’habitué à ne pas s’en
voir reconnaître le droit. Paula se languit de la présence de Charlo comme
d’une part d’elle-même : l’absence ravive la souffrance liée au manque de
sens de la part de soi qui aspire à la reconnaissance du sujet.
Charlo répond à l’attente de Paula dans son langage à lui ; il lui donne
effectivement un sens, pas par sa présence, mais par un coup qui lui montre
sa place, celle qu’elle a toujours connue : une place d’objet. Elle accepte,
s’aveuglant sur la violence comme par le passé, parce que le couple est son
dernier lieu de sens, et que mieux vaut avoir un sens en autrui que pas de sens
du tout. Charlo ne lui a donc rien donné, mais il a remplacé le point de vue
du sujet amoindri qu’est Paula par son propre point de vue à lui, ce qui lui
permet de la leurrer sur son statut de sujet. Elle ne peut donc plus avoir d’attentes à son égard, car elle a troqué sa vision sentimentale contre une vision
statutaire du couple : il a tous les droits et elle tous les devoirs et tous les torts,
il est son maître.
Le romancier voit le langage affectif comme un langage du faible, car il
voit le lien comme une aliénation. Il assimile le désir de présence et de partage à une dépendance forcément suscitée par une faille, une inaptitude à se
donner à soi-même un sens, qui rend vulnérable. Pour lui, l’aspiration au lien
révèle nécessairement une carence. Il semble incapable de concevoir le
couple comme traduisant le désir d’une personne autonome, sous condition
de réciprocité. C’est pourtant exactement de cette manière que les femmes
s’engagent dans le couple : elles attendent un engagement équivalent de la
part de leur conjoint.
Dans la réalité, bien qu’elles méconnaissent en partie la réalité de la
situation, lorsque les femmes restent en couple, c’est qu’elles en font le
choix. Ce choix repose sur des raisons sentimentales et sur la fidélité à soi-même, mais aussi sur le fait que les hommes justifient leur violence par leur
passé traumatisant et font ainsi appel à la solidarité conjugale. Elles composent donc, pensant que l’amour et la reconnaissance permettront au conjoint
d’évoluer vers une autre manière de s’exprimer.
C’est cette inhibition volontaire de leurs attentes de réciprocité qui perd
d’abord les femmes, parce qu’elles laissent un temps d’avance à la violence
et en subissent les chocs, ce qui leur use le corps et l’énergie, les rendent
confuses et les immobilisent. La réalité destructrice de la violence sème le
doute dans leur esprit (« Qu’est-ce qui se passe ? »), et ce doute les attache à
la relation, car elles veulent en éclaircir le sens. Les femmes sont aux prises
avec elles-mêmes et avec l’autre pour essayer d’y voir clair, de comprendre
pourquoi leur conjoint, ce familier devenu étrange – mais non étranger – ne
fait pas preuve de la bonne volonté qu’il a pourtant promise, qu’« il n’essaie
pas de s’en sortir ».
Dans cette quête de sens, la définition sociale du couple comme lieu de
réciprocité constitue un sourien contre les affirmations du conjoint et leur
permet de se défaire peu à peu de leur doute sur elles-mêmes pour le renvoyer
sur lui et sur ses manquements. Car si, pendant un temps, le couple a pu
rendre invisible la violence comme telle, la violence en vient à réduire visiblement le couple au néant.
Avec le temps, le déchirement à l’idée d’abandonner le couple fait place
à la souffrance mille fois renouvelée de subir la violence, signe que s’amenuise l’espoir de réaliser un jour le lien. La répétition et l’aggravation de la
violence font apparaître que, si le conjoint se dit victime du passé, cela ne
signifie pas, comme les femmes le croient initialement, qu’il cherche à guérir – le cas échéant avec elles –, mais qu’il se donne le droit de recourir légitimement à la violence.
Le travail symbolique s’achève, parce que la quête de sens entraînée par
le doute a délivré une réponse : la certitude que le détachement est la seule
issue possible. Les femmes peuvent remettre en question leur choix parce
qu’elles l’ont suffisamment assumé pour reconnaître qu’elles ont fait une
erreur. Quant aux sentiments, ils n’ont pas forcément disparu, mais ils se sont
souvent usés et, surtout, ils semblent vains. Elles peuvent donc renoncer à
leur couple, laisser derrière elles une part de soi et partir pour essayer de se
reconstruire.
La violence, une figure de l’altérité
En dépit de leurs différences, le romancier militant, les femmes victimes
de violence et le grand public ont un schéma de pensée analogue. Celui-ci
consiste à voir les termes de « violence » et de « conjugal » comme une
conjonction impossible. Devant l’alternative formée par les deux termes, chacun exclut celui qui lui paraît le plus dérangeant. Ce schéma de pensée
binaire trouve son origine dans le fait que la sphère privée, celle du conjugal,
est considérée comme exempte de rapports de force, lesquels sont censés être
circonscrits à la sphère publique.
C’est la raison pour laquelle le grand public tend à penser que les couples
qui ont des relations violentes sont une exception à la règle et concernent un
type de personnes bien particulier, voire pathologique, avec lequel il ne se
reconnaît rien de commun. De leur côté, les femmes prises dans des relations
violentes ne se reconnaissent pas dans la représentation sociale des « femmes
battues » : ces victimes absolues et suspectes sont pour elles aussi des
« autres ». Quant au romancier, dans sa description de la violence et le profil
qu’il donne à ses personnages, il est paradoxalement rassurant : qui pourrait
se reconnaître dans la figure d’un pervers et d’une femme-enfant unis par une
violence spectaculaire ?
La violence conjugale est donc aux yeux de tous une figure de l’altérité,
étrangère, éloignée, car tous sont pareillement aveuglés : les femmes qui
subissent la violence comme l’opinion publique. Cette cécité, qui consiste à
exclure que la violence puisse être à proximité de soi, protège et piège tout le
monde pour la même raison : quand la violence apparaît dans le couple, c’est
sous les traits du familier, insoupçonnable.
Le point de vue militant en question
La violence qui prend place dans un cadre conjugal établit son emprise
dans la mesure même où l’attachement au couple conduit la victime à l’occulter en tant que telle. Le caractère arbitraire de la violence conjugale,
contradictoire avec le principe de réciprocité qui fonde le couple, crée une
tension entre l’interprétation qu’elle nécessite et le réel. C’est cette tension
qui plonge les victimes dans une quête du sens qui dure jusqu’à la résolution
de la contradiction. Le caractère occulte de la violence finit par se dévoiler et
elle apparaît alors dans sa réalité, ce qui entraîne la disparition du couple.
Cette tension contradictoire, qui rend d’abord la violence possible, puis
la révèle, n’existe pas dans le roman de Doyle. En effet, de l’injonction du
couple moderne, il ne retient que le premier terme, celui de « se construire »,
susceptible de fragiliser la subjectivité, et il fait fi du second terme, « avec
l’autre », et de l’exigence protectrice de réciprocité. Le romancier aborde le
problème de la même manière que le public : c’est sur la victime qu’il braque
les regards, comme si la violence ne reposait que sur elle. Certes, il enrichit
la perspective habituelle, puisqu’il permet de concevoir la victime, non
comme complice, mais comme leurrée. Ce surcroît de vraisemblance constitue un progrès – bien que, par ailleurs, l’« aveuglement » prêté aux femmes
ne soit certainement pas pour rien dans le fait que leur parole n’est jamais
vraiment entendue.
Mais comprendre la violence conjugale nécessiterait de donner une vraie
place au point de vue de celles qui en ont fait l’expérience. Les femmes, lorsqu’elles parlent, offrent de tout autres perspectives que le romancier sur le
lien, sur elles-mêmes et sur les hommes. Elles disent connaître leur conjoint
pour avoir été plus proches de lui que quiconque, pour avoir éprouvé le lien
et la violence. Et ce qu’elles dépeignent n’est pas un homme jouissant des
privilèges de la force. Leur expression « langage du pauvre » dit au contraire
combien la réalité de ces hommes est misérable, parce que faite d’une aliénation à leur propre violence qui les rend incapables d’autre chose. Les
femmes font le choix du lien d’autant plus volontiers qu’elles ressentent chez
le conjoint une faille qui ne peut que susciter la compassion et qui les incite
à anticiper leur part de réciprocité. La part méconnue de la violence porte sur
l’ampleur de la faille, qui est pourtant ce qui lui donne son sens, incurable.
Mais les femmes ne sont pas crédules lorsqu’elles font crédit à l’homme,
parce que la réalité de la violence ne se révèle qu’à l’épreuve de la relation.
Le fait qu’elles misent sur l’espoir n’est pas assimilable à un leurre, dans la
mesure où il est toujours facile de dire après-coup que le pari était vain.
Doyle voit un leurre dans la logique affective parce qu’il n’y croit pas. Il
prête la figure du fort à celui qui ne trouve son sens qu’en lui-même. Mais
cette figure ne fait pas sens pour les femmes. Pour elles, la plus grande faiblesse est précisément l’incapacité à être en lien, et c’est lorsqu’elles comprennent que c’est là le vrai sens de la violence des hommes qu’elles partent.
Comment, en effet, aller au-delà de soi-même sans un autre ?
Ce n’est pas excuser les hommes, mais se donner un autre accès à la violence, que de leur accorder à eux aussi une part de victime.
[1]
Roddy Doyle,
La Femme qui se cognait dans les portes, Robert Laffont, Paris, 1997 (pour
la traduction française).
[2]
« Le plus bluffant dans tout ça, c’est qu’un homme ait su décrire ce cauchemar de femme
[…] ; qu’il ait trouvé le ton juste pour dire : « Moi, Paula, 39 ans, femme battue » », dit le
prière d’insérer de la deuxième édition française
[3]
Figure tel quel dans le texte (p. 225).