2001
Dialogue
Et aussi... Couples
La démarche conjugale d’adoption : le mythe de l’enfant sauveur-sauvé
Claudine Veuillet
psychologue clinicienne. Chargée de cours à l’université Lumière Lyon 2
Chez certains couples candidats à l’adoption, on note un investissement massif du pôle narcissique de la relation au détriment du pôle objectal, comme si l’impossibilité de procréer
ensemble venait en écho d’une impossibilité de rêver ensemble, chacun semblant se mirer en
l’autre dans la fascination narcissique d’un jeu de reflets et de doubles. Cette commune aspiration pour l’identique semble actualiser un roman familial narcissique chez les deux partenaires.Mots-clés :
Adoption, Narcissisme, Organisation conjugale inconsciente, Mythe de l’enfant « sauveur- sauvé ».
On ne peut s’engager sur la voie de la pensée psychanalytique sans se
pencher, à la suite de Freud et de bien d’autres, sur la version du mythe
d’Œdipe proposée par Sophocle. Cette tragédie questionne la problématique
du désir d’enfant, avec l’abandon d’Œdipe par le couple Jocaste et Laïos et
son adoption par les époux stériles du royaume de Corinthe. De fait, elle
apparaît comme toile de fond signifiante concernant l’adoption, qui reste un
sujet qui soulève de nombreuses interrogations. En France, la loi Mattéi s’est
attachée à simplifier les modalités administratives et juridiques de la procédure d’’adoption. Mais les investigations psychologiques et sociales restent
obligatoires. Dans ces entretiens, on peut prendre la mesure de la complexité
des enjeux intrapsychiques et intersubjectifs impliqués dans une démarche de
ce type. Et il se révèle difficile, parmi les motivations qui conduisent à
l’adoption, de saisir vraiment comment s’articule la question du désir d’enfant et celle de l’organisation conjugale. C’est ce que nous avons tenté de
faire.
Stérilité et dette de vie
Les demandes d’adoption s’inscrivent la plupart du temps dans un
contexte de stérilité conjugale qui a donné lieu à un long parcours médical.
Le couple a eu recours à la procréation médicalement assistée pendant plusieurs années, et, lassé des échecs répétitifs et de la lourdeur des examens, se
tourne en désespoir de cause vers l’adoption. Celle-ci est alors une démarche
surinvestie, la dernière chance, l’ultime recours qui fait figure de solution
miracle. Mais, paradoxalement, aussi de pis-aller. Car, contrairement à ce que
nombre d’auteurs avancent, se porter candidat à l’adoption ne signe pas
nécessairement le deuil de l’enfant « biologique », mais plutôt celui de la thérapie médicale. La nuance n’est pas mince. La démarche d’adoption apparaît
souvent comme la volonté d’instituer le simulacre d’une filiation naturelle
comme une « thérapie sociale et juridique » qui vient porter remède au symptôme généré par le manque d’enfant. Ceci bien qu’avec l’adoption, rappelonsle, la stérilité subsiste (encore que certains couples stériles, après une
adoption, enfantent « miraculeusement »).
La procréation se met au service de la continuité généalogique et en cela
elle est une garantie narcissique. La stérilité, à l’inverse, confronte les sujets
à la rupture de la chaîne biologique et à la discontinuité. Etre dans l’impossibilité d’assurer sa descendance par des voies naturelles avec son conjoint
occasionne une remise en cause de l’étayage corporel des représentations
habituelles de la parentalité. Cela s’accompagne d’une mise en faillite de la
fonction groupale du couple telle que la définit A. Ruffiot, c’est-à-dire d’un
échec de la mission conjugale de perpétuation de l’espèce – avec le péril qui
s’y rattache pour le narcissisme de chacun des partenaires. S’il n’est pas en
mesure de jouer son rôle de maillon transmetteur de la vie qui lui a été donnée, le sujet se sent menacé dans son sentiment d’appartenance à sa lignée et
donc fragilisé dans l’assise qui soutient son identité. La stérilité le laisse porteur d’une dette de vie dont l’acquittement paraît impossible, et le caractère
impératif du désir d’adopter s’origine dans cet héritage en creux qui cherche
à se destiner. Ce qui se joue alors, c’est la question de l’inscription généalogique et la dimension de la mortalité qui en est indissociable.
Roman familial et organisation conjugale
L’enfant à venir introduit la question du tiers et de la place de chacun
dans sa lignée, ainsi que la question du contrat inconscient qui unit les
conjoints. Le choix du partenaire ne se laisse pas guider par le hasard, et les
aménagements fantasmatiques qui accompagnent un projet conjugal d’adoption renvoient à des accords inconscients et à des « impensés » partagés. Certains couples candidats à l’adoption que nous avons pu rencontrer dans le
cadre des investigations psychologiques préalables à l’avis délivré par la
commission d’agrément présentent un aménagement conjugal qui mérite
d’être analysé, particulièrement dans ses implications narcissiques.
Il paraît intéressant d’aborder la question en se référant à la notion de
« socle inconscient » du couple dont parlent I. Berenstein et J. Puget. Le
« socle inconscient » du couple organise la relation selon un modèle relationnel latent qui fournit un code de sens implicite aux échanges. Les auteurs
conduisent donc à entendre que la modalité des accords inconscients caractérise chaque couple. Chez les couples qui font une démarche d’adoption, on
note souvent un investissement massif du pôle narcissique de la relation au
détriment du pôle objectal, comme si l’impossibilité de procréer ensemble
venait en écho d’une impossibilité de rêver ensemble, chacun semblant se
mirer en l’autre dans la fascination narcissique d’un jeu de reflets et de
doubles.
Cette commune aspiration pour l’identique renvoie à une psychologie
des partenaires qui actualise un roman familial narcissique.
S. Freud décrit dans un article de 1909 les deux stades du « roman familial des névrosés ». Il indique un premier temps où l’enfant commence à percevoir que la représentation idéalisée qu’il s’est construite de ses parents ne
tient plus face à l’épreuve de réalité. C’est le sentiment de frustration dû à ce
constat qui l’engage à élaborer, à un premier stade asexuel, préambivalent, un
roman familial où il transforme ses parents réels décevants en simples parents
adoptifs. Il s’imagine issu d’autres parents, idéaux, parés des qualités les
meilleures. À ce premier stade, l’enfant n’a pas encore intégré la différence
des sexes. Ce n’est qu’à un deuxième stade que le roman familial s’inscrit
dans la sexualisation et la figuration des pulsions érotiques œdipiennes.
Dans le cadre de l’adoption se pose inévitablement la question du rapport du sujet avec son roman familial : comment a-t-il réglé, enfant, la question de la surestimation fantasmatique de ses parents et le fait de se sentir
pour une part étranger à leur désir ? Avec des couples candidats à l’adoption,
on voit bien souvent que le roman familial des deux partenaires est actualisé
au premier stade, dit asexuel, et qu’il s’y cristallise des difficultés à se détacher des figures parentales. Selon une analyse de C.Vacheret, le roman familial permet parfois « d’entretenir l’illusion du deuil d’un objet perdu pour
échapper à la souffrance liée aux faillites narcissiques primaires ». C’est cette
opération psychique que l’on peut supposer chez les couples stériles qui souhaitent adopter et n’ont pas fait le deuil de l’enfant biologique. Ils sont prisonniers d’une désillusion narcissique contre laquelle ils luttent
solidairement en mettant en acte ensemble, conjugalement, dans la démarche
d’adoption, le roman familial narcissique qui les habite individuellement. Ils
construisent alors ce que nous appelons le mythe de l’enfant « sauveursauvé », mythe où ils font eux-mêmes figure de parents idéaux, dans une
contre-identification défensive. Leur relation de couple paraît s’organiser
dans une économie psychique qui vise avant tout la sauvegarde narcissique
et tente de s’épargner la reconnaissance de la différence des sexes.
Paul, vingt-neuf ans, et Marthe, quarante-huit ans, vivent en concubinage depuis une dizaine d’années et réalisent leur démarche d’agrément pour
l’adoption au nom de Marthe.
Ils se présentent lors des entretiens psychologiques dans une proximité
physique permanente qui s’accompagne de propos adulateurs qu’ils s’adressent l’un l’autre, donnant l’image d’un couple uni sur un mode passionnel. Le
dialogue en écho qu’ils se renvoient laisse peu de place à la parole d’une
tierce personne. Ils décrivent leur couple comme une relation amoureuse faite
de complicité et d’intimité permanentes, d’autant qu’ils travaillent ensemble
et résident sur leur lieu professionnel. « Nous sommes une seule et unique
personne […] quand l’un s’en va, l’autre est perdu […] on ne peut pas vivre
l’un sans l’autre, preuve en est, quand l’un va aux toilettes l’autre tambourine
déjà à la porte. » L’espace privé de chacun est gommé au profit d’une relation duelle spéculaire marquée par l’indifférenciation Moi/non-Moi. Un seul
sexe, un seul corps, une seule psyché. « On n’a pas besoin de se parler pour
se comprendre », disent-ils.
Pendant les entretiens, chacun semble se mirer en l’autre dans une fascination narcissique qui renvoie à une quête commune de l’identique, à un
maillage imaginaire où rien ne doit surgir de nouveau, de différent, d’inattendu – donc, rien de créatif – dans l’espace psychique, comme ne peut avoir
lieu, semble-t-il, la rencontre procréative.
Paul et Marthe souhaitent adopter, car ils ne peuvent pas concevoir naturellement d’enfant ensemble. Marthe a été victime voici plusieurs années
d’un accident de moto provoqué par un chauffeur ivre, qui, lui, est décédé.
Elle a été plongée dans le coma avec fracture de la mâchoire et côtes cassées.
Elle se décrit comme une miraculée et estime être désormais en sursis. « Tout
ce qui se passe maintenant est du surplus », dit-elle. De fait, elle affirme ne
pas être traumatisée par sa stérilité dont elle attribue l’origine à cet accident.
Vu l’âge de Marthe, ils n’ont pas envisagé la procréation médicalement assistée, et ils accumulent les justifications pour légitimer ce renoncement. Paul
se joint à Marthe pour dire qu’il n’est pas affecté par le problème de stérilité,
d’autant que lui a un bon spermogramme. L’affect dépressif lié à l’impossibilité de concevoir un enfant est dénié. Marthe précise : « Notre couple a un
avantage, nous n’aurons pas à faire le deuil de l’enfant biologique ». L’organisation de leur lien conjugal semble participer d’accords inconscients attachés à maintenir contre vents et marées un sentiment primaire de complétude
narcissique et d’immortalité.
Deux romans familiaux narcissiques semblent se conjuguer pour donner,
dans le discours conjugal conscient, la description de mauvais parents, ceux
de Marthe, et de bons parents, idéalisés et surestimés, ceux de Paul. Ils sont
pris, semble-t-il, dans un fantasme de jumeaux imaginaires unisexes, interchangeables, avec un roman familial qui cristallise des difficultés communes
à se détacher des figures parentales. Marthe décrit une enfance difficile, un
père autoritaire et violent dont chacun subissait les coups, sa mère, elle et ses
frères et sœurs. Puis une adolescence laborieuse, durant laquelle elle s’est
chargée de l’éducation de ses nombreux frères et sœurs en assumant des responsabilités parentales qui n’étaient pas les siennes. À l’époque, elle s’est
formulé la décision de ne pas avoir d’enfants. Pour fuir l’ambiance familiale,
elle a épousé un homme qui s’est révélé violent comme son père, et dont elle
est en instance de divorce. À noter que, durant son union avec ce mari, elle
est tombée enceinte. Mais elle a pratiqué une interruption volontaire de grossesse.
Marthe dit qu’elle pourrait être une enfant adoptée tant elle se sent étrangère à sa famille. Elle a rompu avec celle-ci. Son roman familial narcissique
met en scène des parents que Marthe perçoit comme « faux », à l’inverse des
parents de Paul, qu’elle pare de qualités idéales et que lui-même décrit
comme parfaits. Des parents modèles, que leur couple cherche à imiter. Paul
insiste sur la ressemblance entre sa mère et Marthe, cette dernière le confirme
et parle de la complicité qui l’unit à sa belle-mère, dans une position qui
paraît de double et non de rivale.
Le projet d’adoption vient s’inscrire là, dans un désir de perpétuation mis
en avant, avec le souhait d’adopter un bébé « noir, bleu, rouge, jaune à pois
verts, ça n’a pas d’importance », précise Paul. Ils veulent rendre heureux
quelqu’un « pour ne pas être égoïstes et parce qu’il y a beaucoup de malheureux ». « Ce sera donnant-donnant », ajoutent-ils. On ne peut manquer d’entendre là la position de « sauveur-sauvé » projetée sur l’enfant adopté à venir,
dont la mission s’inscrit dans un règlement de compte réparateur pour le narcissisme parental.
Pour ce couple, comme pour d’autres que nous avons rencontrés, la
démarche d’adoption semble comporter des motivations inconscientes de
l’ordre de la reproduction du même, de l’identique, et de lutte contre l’angoisse dépressive liée à l’incomplétude narcissique. Dans leur organisation
inconsciente, ces couples investissent la relation dyadique comme une quête
d’unité originelle, sans différenciation sexuelle. Leur lien doit leur épargner
la désillusion d’une rencontre avec l’altérité de l’autre et les faire échapper à
l’angoisse de rivalité des générations.
Les fantasmes d’infanticide et de parricide
J. Bergeret s’est attaché à démontrer que le violent pouvait être lié au
vivant. Il a notamment repris, dans le mythe d’Œdipe, le premier oracle,
oublié par Freud, qui prédit que, si Jocaste et Laïos se marient et engendrent
un enfant, ils seront en demeure de le tuer ou c’est lui qui les tuera. D’où
l’abandon d’Œdipe sur le mont Cithéron pour qu’il soit dévoré par les bêtes.
J. Bergeret suppose qu’il existe un instinct violent premier, de l’ordre de la
survie, des pulsions autoconservatrices, qui vient de la rivalité des générations. C’est le « pousse-toi de là que je m’y mette ». Il s’agit là d’un registre
narcissique préambivalent. Il existe aussi un autre registre, objectal, où la violence primitive est érotisée et donne alors lieu à l’agressivité.
L’hypothèse de J. Bergeret sur l’instinct violent présente les parents
comme une dyade phallique qui entre en compétition avec le narcissisme de
l’enfant. Compétition dont l’issue, dans le meilleur des cas, doit être l’intégration créative de cette violence vitale au sein du mouvement libidinal.
Le risque de la procréation se situe donc bien à la rencontre des fantasmes de parricide et d’infanticide qui hantent tout désir d’enfant. Les
couples qui se dirigent vers l’adoption en se situant dans une filiation qui
exclut l’engagement de leur sexualité, de la grossesse, de l’accouchement, se
protègent de la question de la violence originelle par un fantasme parthénogénétique qui évite le « c’est moi ou c’est lui ». Il semble qu’ils assignent
imaginairement à l’enfant une mission qui serait de répondre aux attentes de
leur double roman familial narcissique, qu’ils ont mis en commun. L’enfant
aurait dans ce cadre un rôle de « sauveur » et, en contrepartie, il serait destiné à être « sauvé » par ses parents adoptifs.
Les couples qui souhaitent adopter mettent fréquemment en avant des
motivations humanitaires imprégnées de l’idée de « sauver » l’enfant d’une
situation misérable. C’est d’ailleurs, dans l’histoire même de l’adoption et de
l’Aide sociale à l’enfance, la première mission à laquelle a répondu l’adoption : éviter les infanticides et organiser le recueil de l’enfant abandonné ou
en danger dans sa famille. Mais, si l’enfant adopté est sauvé par les conjoints,
il est aussi vécu comme le sauveur du couple, car l’infécondité qui rompt la
fonction groupale du couple et menace les investissements narcissiques personnels qui y sont engagés fragilise l’équilibre de chacun et celui de la relation conjugale. Ni le couple ni le sujet ne peut envisager sa finitude, d’où le
caractère impératif du désir d’enfant. En adoptant, on peut à nouveau se projeter dans de l’éternel, de l’immortel, ceci dans le double imaginaire que
vient représenter l’enfant attendu.
Cet enfant en rupture familiale, abandonné de ses géniteurs, et ce couple
stérile, en rupture avec sa filiation biologique, maillon menaçant l’avenir de
sa lignée, se trouvent pris dans le réseau de fantasmes infanticides et parricides qui agitent l’imaginaire conjugal avec la problématique non intégrée
pour chacun de la question du violent. La construction psychique commune
du mythe de l’enfant sauveur-sauvé a d’abord une fonction défensive et réparatrice pour le narcissisme blessé du couple, il est le fruit d’un double roman
familial narcissique.
Ce mythe va-t-il bloquer la fantasmatique familiale de la future famille
adoptive dans une confusion des rôles et des générations ou, au contraire, son
élaboration secondaire va-t-elle permettre d’assurer la créativité psychique au
sein du groupe familial en faisant une place au désir de chacun ? C’est toute
l’importance de l’avenir du mythe, qui peut être remanié et connaître plusieurs versions en fonction des fluctuations et aménagements psychiques
conjugaux.
(Cet article est extrait d’une thèse intitulée Adoption et violence de la transmission,
sous la direction du professeur B. Chouvier, Centre de recherches en psychologie et
psychopathologie clinique de l’université Lumière-Lyon 2.)
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