Dialogue
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I.S.B.N.2865869032
128 pages

p. 95 à 101
doi: en cours

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Et aussi... Couples

no 151 2001/1

2001 Dialogue Et aussi... Couples

La démarche conjugale d’adoption : le mythe de l’enfant sauveur-sauvé

Claudine Veuillet psychologue clinicienne. Chargée de cours à l’université Lumière Lyon 2
Chez certains couples candidats à l’adoption, on note un investissement massif du pôle narcissique de la relation au détriment du pôle objectal, comme si l’impossibilité de procréer ensemble venait en écho d’une impossibilité de rêver ensemble, chacun semblant se mirer en l’autre dans la fascination narcissique d’un jeu de reflets et de doubles. Cette commune aspiration pour l’identique semble actualiser un roman familial narcissique chez les deux partenaires.Mots-clés : Adoption, Narcissisme, Organisation conjugale inconsciente, Mythe de l’enfant « sauveur- sauvé ».
On ne peut s’engager sur la voie de la pensée psychanalytique sans se pencher, à la suite de Freud et de bien d’autres, sur la version du mythe d’Œdipe proposée par Sophocle. Cette tragédie questionne la problématique du désir d’enfant, avec l’abandon d’Œdipe par le couple Jocaste et Laïos et son adoption par les époux stériles du royaume de Corinthe. De fait, elle apparaît comme toile de fond signifiante concernant l’adoption, qui reste un sujet qui soulève de nombreuses interrogations. En France, la loi Mattéi s’est attachée à simplifier les modalités administratives et juridiques de la procédure d’’adoption. Mais les investigations psychologiques et sociales restent obligatoires. Dans ces entretiens, on peut prendre la mesure de la complexité des enjeux intrapsychiques et intersubjectifs impliqués dans une démarche de ce type. Et il se révèle difficile, parmi les motivations qui conduisent à l’adoption, de saisir vraiment comment s’articule la question du désir d’enfant et celle de l’organisation conjugale. C’est ce que nous avons tenté de faire.
 
Stérilité et dette de vie
 
 
Les demandes d’adoption s’inscrivent la plupart du temps dans un contexte de stérilité conjugale qui a donné lieu à un long parcours médical. Le couple a eu recours à la procréation médicalement assistée pendant plusieurs années, et, lassé des échecs répétitifs et de la lourdeur des examens, se tourne en désespoir de cause vers l’adoption. Celle-ci est alors une démarche surinvestie, la dernière chance, l’ultime recours qui fait figure de solution miracle. Mais, paradoxalement, aussi de pis-aller. Car, contrairement à ce que nombre d’auteurs avancent, se porter candidat à l’adoption ne signe pas nécessairement le deuil de l’enfant « biologique », mais plutôt celui de la thérapie médicale. La nuance n’est pas mince. La démarche d’adoption apparaît souvent comme la volonté d’instituer le simulacre d’une filiation naturelle comme une « thérapie sociale et juridique » qui vient porter remède au symptôme généré par le manque d’enfant. Ceci bien qu’avec l’adoption, rappelonsle, la stérilité subsiste (encore que certains couples stériles, après une adoption, enfantent « miraculeusement »).
La procréation se met au service de la continuité généalogique et en cela elle est une garantie narcissique. La stérilité, à l’inverse, confronte les sujets à la rupture de la chaîne biologique et à la discontinuité. Etre dans l’impossibilité d’assurer sa descendance par des voies naturelles avec son conjoint occasionne une remise en cause de l’étayage corporel des représentations habituelles de la parentalité. Cela s’accompagne d’une mise en faillite de la fonction groupale du couple telle que la définit A. Ruffiot, c’est-à-dire d’un échec de la mission conjugale de perpétuation de l’espèce – avec le péril qui s’y rattache pour le narcissisme de chacun des partenaires. S’il n’est pas en mesure de jouer son rôle de maillon transmetteur de la vie qui lui a été donnée, le sujet se sent menacé dans son sentiment d’appartenance à sa lignée et donc fragilisé dans l’assise qui soutient son identité. La stérilité le laisse porteur d’une dette de vie dont l’acquittement paraît impossible, et le caractère impératif du désir d’adopter s’origine dans cet héritage en creux qui cherche à se destiner. Ce qui se joue alors, c’est la question de l’inscription généalogique et la dimension de la mortalité qui en est indissociable.
 
Roman familial et organisation conjugale
 
 
L’enfant à venir introduit la question du tiers et de la place de chacun dans sa lignée, ainsi que la question du contrat inconscient qui unit les conjoints. Le choix du partenaire ne se laisse pas guider par le hasard, et les aménagements fantasmatiques qui accompagnent un projet conjugal d’adoption renvoient à des accords inconscients et à des « impensés » partagés. Certains couples candidats à l’adoption que nous avons pu rencontrer dans le cadre des investigations psychologiques préalables à l’avis délivré par la commission d’agrément présentent un aménagement conjugal qui mérite d’être analysé, particulièrement dans ses implications narcissiques.
Il paraît intéressant d’aborder la question en se référant à la notion de « socle inconscient » du couple dont parlent I. Berenstein et J. Puget. Le « socle inconscient » du couple organise la relation selon un modèle relationnel latent qui fournit un code de sens implicite aux échanges. Les auteurs conduisent donc à entendre que la modalité des accords inconscients caractérise chaque couple. Chez les couples qui font une démarche d’adoption, on note souvent un investissement massif du pôle narcissique de la relation au détriment du pôle objectal, comme si l’impossibilité de procréer ensemble venait en écho d’une impossibilité de rêver ensemble, chacun semblant se mirer en l’autre dans la fascination narcissique d’un jeu de reflets et de doubles.
Cette commune aspiration pour l’identique renvoie à une psychologie des partenaires qui actualise un roman familial narcissique.
S. Freud décrit dans un article de 1909 les deux stades du « roman familial des névrosés ». Il indique un premier temps où l’enfant commence à percevoir que la représentation idéalisée qu’il s’est construite de ses parents ne tient plus face à l’épreuve de réalité. C’est le sentiment de frustration dû à ce constat qui l’engage à élaborer, à un premier stade asexuel, préambivalent, un roman familial où il transforme ses parents réels décevants en simples parents adoptifs. Il s’imagine issu d’autres parents, idéaux, parés des qualités les meilleures. À ce premier stade, l’enfant n’a pas encore intégré la différence des sexes. Ce n’est qu’à un deuxième stade que le roman familial s’inscrit dans la sexualisation et la figuration des pulsions érotiques œdipiennes.
Dans le cadre de l’adoption se pose inévitablement la question du rapport du sujet avec son roman familial : comment a-t-il réglé, enfant, la question de la surestimation fantasmatique de ses parents et le fait de se sentir pour une part étranger à leur désir ? Avec des couples candidats à l’adoption, on voit bien souvent que le roman familial des deux partenaires est actualisé au premier stade, dit asexuel, et qu’il s’y cristallise des difficultés à se détacher des figures parentales. Selon une analyse de C.Vacheret, le roman familial permet parfois « d’entretenir l’illusion du deuil d’un objet perdu pour échapper à la souffrance liée aux faillites narcissiques primaires ». C’est cette opération psychique que l’on peut supposer chez les couples stériles qui souhaitent adopter et n’ont pas fait le deuil de l’enfant biologique. Ils sont prisonniers d’une désillusion narcissique contre laquelle ils luttent solidairement en mettant en acte ensemble, conjugalement, dans la démarche d’adoption, le roman familial narcissique qui les habite individuellement. Ils construisent alors ce que nous appelons le mythe de l’enfant « sauveursauvé », mythe où ils font eux-mêmes figure de parents idéaux, dans une contre-identification défensive. Leur relation de couple paraît s’organiser dans une économie psychique qui vise avant tout la sauvegarde narcissique et tente de s’épargner la reconnaissance de la différence des sexes.
 
Paul et Marthe
 
 
Paul, vingt-neuf ans, et Marthe, quarante-huit ans, vivent en concubinage depuis une dizaine d’années et réalisent leur démarche d’agrément pour l’adoption au nom de Marthe.
Ils se présentent lors des entretiens psychologiques dans une proximité physique permanente qui s’accompagne de propos adulateurs qu’ils s’adressent l’un l’autre, donnant l’image d’un couple uni sur un mode passionnel. Le dialogue en écho qu’ils se renvoient laisse peu de place à la parole d’une tierce personne. Ils décrivent leur couple comme une relation amoureuse faite de complicité et d’intimité permanentes, d’autant qu’ils travaillent ensemble et résident sur leur lieu professionnel. « Nous sommes une seule et unique personne […] quand l’un s’en va, l’autre est perdu […] on ne peut pas vivre l’un sans l’autre, preuve en est, quand l’un va aux toilettes l’autre tambourine déjà à la porte. » L’espace privé de chacun est gommé au profit d’une relation duelle spéculaire marquée par l’indifférenciation Moi/non-Moi. Un seul sexe, un seul corps, une seule psyché. « On n’a pas besoin de se parler pour se comprendre », disent-ils.
Pendant les entretiens, chacun semble se mirer en l’autre dans une fascination narcissique qui renvoie à une quête commune de l’identique, à un maillage imaginaire où rien ne doit surgir de nouveau, de différent, d’inattendu – donc, rien de créatif – dans l’espace psychique, comme ne peut avoir lieu, semble-t-il, la rencontre procréative.
Paul et Marthe souhaitent adopter, car ils ne peuvent pas concevoir naturellement d’enfant ensemble. Marthe a été victime voici plusieurs années d’un accident de moto provoqué par un chauffeur ivre, qui, lui, est décédé. Elle a été plongée dans le coma avec fracture de la mâchoire et côtes cassées. Elle se décrit comme une miraculée et estime être désormais en sursis. « Tout ce qui se passe maintenant est du surplus », dit-elle. De fait, elle affirme ne pas être traumatisée par sa stérilité dont elle attribue l’origine à cet accident. Vu l’âge de Marthe, ils n’ont pas envisagé la procréation médicalement assistée, et ils accumulent les justifications pour légitimer ce renoncement. Paul se joint à Marthe pour dire qu’il n’est pas affecté par le problème de stérilité, d’autant que lui a un bon spermogramme. L’affect dépressif lié à l’impossibilité de concevoir un enfant est dénié. Marthe précise : « Notre couple a un avantage, nous n’aurons pas à faire le deuil de l’enfant biologique ». L’organisation de leur lien conjugal semble participer d’accords inconscients attachés à maintenir contre vents et marées un sentiment primaire de complétude narcissique et d’immortalité.
Deux romans familiaux narcissiques semblent se conjuguer pour donner, dans le discours conjugal conscient, la description de mauvais parents, ceux de Marthe, et de bons parents, idéalisés et surestimés, ceux de Paul. Ils sont pris, semble-t-il, dans un fantasme de jumeaux imaginaires unisexes, interchangeables, avec un roman familial qui cristallise des difficultés communes à se détacher des figures parentales. Marthe décrit une enfance difficile, un père autoritaire et violent dont chacun subissait les coups, sa mère, elle et ses frères et sœurs. Puis une adolescence laborieuse, durant laquelle elle s’est chargée de l’éducation de ses nombreux frères et sœurs en assumant des responsabilités parentales qui n’étaient pas les siennes. À l’époque, elle s’est formulé la décision de ne pas avoir d’enfants. Pour fuir l’ambiance familiale, elle a épousé un homme qui s’est révélé violent comme son père, et dont elle est en instance de divorce. À noter que, durant son union avec ce mari, elle est tombée enceinte. Mais elle a pratiqué une interruption volontaire de grossesse.
Marthe dit qu’elle pourrait être une enfant adoptée tant elle se sent étrangère à sa famille. Elle a rompu avec celle-ci. Son roman familial narcissique met en scène des parents que Marthe perçoit comme « faux », à l’inverse des parents de Paul, qu’elle pare de qualités idéales et que lui-même décrit comme parfaits. Des parents modèles, que leur couple cherche à imiter. Paul insiste sur la ressemblance entre sa mère et Marthe, cette dernière le confirme et parle de la complicité qui l’unit à sa belle-mère, dans une position qui paraît de double et non de rivale.
Le projet d’adoption vient s’inscrire là, dans un désir de perpétuation mis en avant, avec le souhait d’adopter un bébé « noir, bleu, rouge, jaune à pois verts, ça n’a pas d’importance », précise Paul. Ils veulent rendre heureux quelqu’un « pour ne pas être égoïstes et parce qu’il y a beaucoup de malheureux ». « Ce sera donnant-donnant », ajoutent-ils. On ne peut manquer d’entendre là la position de « sauveur-sauvé » projetée sur l’enfant adopté à venir, dont la mission s’inscrit dans un règlement de compte réparateur pour le narcissisme parental.
Pour ce couple, comme pour d’autres que nous avons rencontrés, la démarche d’adoption semble comporter des motivations inconscientes de l’ordre de la reproduction du même, de l’identique, et de lutte contre l’angoisse dépressive liée à l’incomplétude narcissique. Dans leur organisation inconsciente, ces couples investissent la relation dyadique comme une quête d’unité originelle, sans différenciation sexuelle. Leur lien doit leur épargner la désillusion d’une rencontre avec l’altérité de l’autre et les faire échapper à l’angoisse de rivalité des générations.
 
Les fantasmes d’infanticide et de parricide
 
 
J. Bergeret s’est attaché à démontrer que le violent pouvait être lié au vivant. Il a notamment repris, dans le mythe d’Œdipe, le premier oracle, oublié par Freud, qui prédit que, si Jocaste et Laïos se marient et engendrent un enfant, ils seront en demeure de le tuer ou c’est lui qui les tuera. D’où l’abandon d’Œdipe sur le mont Cithéron pour qu’il soit dévoré par les bêtes. J. Bergeret suppose qu’il existe un instinct violent premier, de l’ordre de la survie, des pulsions autoconservatrices, qui vient de la rivalité des générations. C’est le « pousse-toi de là que je m’y mette ». Il s’agit là d’un registre narcissique préambivalent. Il existe aussi un autre registre, objectal, où la violence primitive est érotisée et donne alors lieu à l’agressivité.
L’hypothèse de J. Bergeret sur l’instinct violent présente les parents comme une dyade phallique qui entre en compétition avec le narcissisme de l’enfant. Compétition dont l’issue, dans le meilleur des cas, doit être l’intégration créative de cette violence vitale au sein du mouvement libidinal.
Le risque de la procréation se situe donc bien à la rencontre des fantasmes de parricide et d’infanticide qui hantent tout désir d’enfant. Les couples qui se dirigent vers l’adoption en se situant dans une filiation qui exclut l’engagement de leur sexualité, de la grossesse, de l’accouchement, se protègent de la question de la violence originelle par un fantasme parthénogénétique qui évite le « c’est moi ou c’est lui ». Il semble qu’ils assignent imaginairement à l’enfant une mission qui serait de répondre aux attentes de leur double roman familial narcissique, qu’ils ont mis en commun. L’enfant aurait dans ce cadre un rôle de « sauveur » et, en contrepartie, il serait destiné à être « sauvé » par ses parents adoptifs.
Les couples qui souhaitent adopter mettent fréquemment en avant des motivations humanitaires imprégnées de l’idée de « sauver » l’enfant d’une situation misérable. C’est d’ailleurs, dans l’histoire même de l’adoption et de l’Aide sociale à l’enfance, la première mission à laquelle a répondu l’adoption : éviter les infanticides et organiser le recueil de l’enfant abandonné ou en danger dans sa famille. Mais, si l’enfant adopté est sauvé par les conjoints, il est aussi vécu comme le sauveur du couple, car l’infécondité qui rompt la fonction groupale du couple et menace les investissements narcissiques personnels qui y sont engagés fragilise l’équilibre de chacun et celui de la relation conjugale. Ni le couple ni le sujet ne peut envisager sa finitude, d’où le caractère impératif du désir d’enfant. En adoptant, on peut à nouveau se projeter dans de l’éternel, de l’immortel, ceci dans le double imaginaire que vient représenter l’enfant attendu.
Cet enfant en rupture familiale, abandonné de ses géniteurs, et ce couple stérile, en rupture avec sa filiation biologique, maillon menaçant l’avenir de sa lignée, se trouvent pris dans le réseau de fantasmes infanticides et parricides qui agitent l’imaginaire conjugal avec la problématique non intégrée pour chacun de la question du violent. La construction psychique commune du mythe de l’enfant sauveur-sauvé a d’abord une fonction défensive et réparatrice pour le narcissisme blessé du couple, il est le fruit d’un double roman familial narcissique.
Ce mythe va-t-il bloquer la fantasmatique familiale de la future famille adoptive dans une confusion des rôles et des générations ou, au contraire, son élaboration secondaire va-t-elle permettre d’assurer la créativité psychique au sein du groupe familial en faisant une place au désir de chacun ? C’est toute l’importance de l’avenir du mythe, qui peut être remanié et connaître plusieurs versions en fonction des fluctuations et aménagements psychiques conjugaux.
(Cet article est extrait d’une thèse intitulée Adoption et violence de la transmission, sous la direction du professeur B. Chouvier, Centre de recherches en psychologie et psychopathologie clinique de l’université Lumière-Lyon 2.)
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  BERGERET, J. 1996. La Pathologie du narcissisme, Paris, Dunod.
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