2001
Dialogue
Et Aussi
Du côté de chez dolto
Education et subjectivité point de vue psychanalytique sur l’éducation précoce des enfants d’aujourd’hui
Claude Schauder
psychanalyste, 45, bd d’Anvers, 67000 Strasbourg
Le présent travail se propose de dire en quoi la subjectivation du petit
d’homme dépend de l’éducation reçue précocement, c’est-à-dire pourquoi,
pour la psychanalyse, l’éducation précoce est une condition incontournable
de la subjectivité.
Pour introduire ce propos, trois vignettes…
Sandra, Florence ou Alexis…
Quand la maman de Sandra (10 mois) lui dit : « Non ! Finis de téter, tu
es trop grande maintenant pour que je te donne le sein comme à un nouveau-né », elle commet un acte éminemment frustrant et induit chez son enfant une
souffrance que celui-ci ne lui cache pas. Sandra manifeste son mécontentement, régurgite de colère le contenu de son biberon, refuse le suivant mais
accepte enfin le prochain. L’affaire est réglée. Contrairement à ce qu’elle a
fait pour son fils aîné, aujourd’hui âgé de 8 ans et qui, pendant que sa mère
me fait ce récit, suce frénétiquement son pouce, elle a préparé de longue date
le sevrage de Sandra et l’a accompagnée dans cette épreuve par des paroles
de mère décidée à faire de son refus de poursuivre ce corps à corps voluptueux qu’est pour elle, comme pour son bébé, l’allaitement un acte positif et
constructif.
La souffrance de Sandra est du même ordre que celle que j’infligeai à
une certaine demoiselle Florence (22 mois) avec qui j’eus une altercation
dans un lieu qu’on appelle à Strasbourg
la Maisonnée et où, comme à la Maison Verte
[1] créée à Paris par F. Dolto, des professionnels de la petite enfance
et des psychanalystes reçoivent de tout petits enfants accompagnés de leurs
parents. En cette fin d’après-midi où la fatigue commençait à rogner la
patience des petits comme des grands, le manque d’imagination chronique et
l’étroitesse d’esprit qui caractérisent tant d’adultes m’avaient amené à vouloir mettre un terme au jeu ô combien plaisant de Florence, qui jetait dans le
bassin d’eau les serviettes de toilette disposées là et dont l’usage veut qu’elles
servent plutôt à sécher les enfants mouillés… Il ne m’avait certes pas
échappé l’intense jubilation que procurait à notre jeune interlocutrice l’imprégnation progressive du linge puis l’irréversible naufrage au fond du bassin, mais la rupture du stock de serviettes sèches menaçant et en l’absence de
réaction de la mère, j’avais décidé d’intervenir ; d’abord en expliquant gentiment les raisons de mon intervention, puis, constatant que ces paroles
n’éveillaient auprès de cette jeune personne aucun écho favorable, j’avais
simplement dit, sans élever le ton mais d’une voix ferme et décidée : « NON,
NON et NON ! » Cela fit beaucoup de peine à Florence qui partit ce soir-là le
visage mouillé de larmes. Quoique convaincu de la nécessité de mon acte
d’autorité, je craignais pour l’avenir de mes relations avec cette enfant, par
ailleurs charmante et charmeuse comme savent l’être les demoiselles de cet
âge. Allait-elle vouloir revenir ? L’avenir ne fut pas long à me confirmer
qu’un lien s’était tissé entre elle et moi au cours de ce tout petit mot. Et quel
lien ! Un lien de langage !
La semaine suivante, la porte à peine ouverte, Florence se précipitait en
effet sur moi, tout sourire et la tête levée bien haut comme pour me regarder
droit dans les yeux. Elle me dit : « Bonjour, Monsieur Non, non et non ! » Et
la mère de me raconter que toute la semaine sa fille lui avait répété, pleine de
conviction, ce mot dont elle-même s’interdisait et interdisait à son entourage
de faire usage. Elle-même, élevée très sévèrement, pensait jusqu’ici qu’il fallait éviter à sa fille toute frustration inutile et, ne pouvant imaginer d’autres
modalités éducatives, voire relationnelles, vivait sous le joug de cette enfant
intelligente mais tyrannique. Elle découvrait avec stupeur que la fermeté de
ma parole n’avait pas traumatisé sa fille et que celle-ci attendait avec impatience de retrouver ce monsieur Non que j’étais devenu pour elle. Ce mot
signifiant de la frustration avait pris valeur de création relationnelle pour Florence et celle-ci montrait que cette frustration pouvait être source d’un nouveau bonheur pour elle.
Cette frustration est celle qu’inflige à son fils Alexis un homme venu
avec sa femme consulter pour cet enfant de 3 ans. Madame raconte : « Il est
insupportable depuis le retour de voyage de son père. Il l’adore et pourtant il
a l’air d’être fâché et il l’ignore. Avec moi, il est tyrannique. C’est surtout le
soir qu’il me fait un cirque épouvantable ! Vous comprenez, pendant plusieurs semaines son père n’était pas là et Alexis dormait avec moi. Il y avait
des orages et j’en ai horriblement peur. Et maintenant il doit réintégrer sa
chambre. C’est difficile pour lui ! » Puis, se tournant vers son mari, cette
maman avait ajouté d’un ton implorant : « Mets-toi à sa place !» Fort de cette
demande que je me contentais de lui faire entendre en suggérant qu’Alexis
soit dûment informé qu’il s’agit là de l’ordre des choses chez les humains,
Monsieur reprit sa place et Alexis retrouva un père assumant la part qui lui
revient. Tout revint rapidement dans l’ordre !
Voilà donc trois situations d’une grande banalité, extraites successivement du registre oral puis anal et enfin génital, où se donne clairement à
entendre la portée de la frustration quand celle-ci se revèle porteuse de ce que
Dolto appelle les castrations
symboligènes
[2].
Le concept de castration symboligène
Être de langage dès sa naissance, le petit d’homme est amené à dépasser
les souffrances dues aux frustrations que lui imposent les premiers aléas de
la vie par les paroles qui lui sont adressées par son entourage. Ces paroles,
qui nomment à l’enfant ce qui lui arrive ou ce qu’il perçoit, permettent la
médiatisation de l’absence des objets (ce peut être celle d’une personne, d’un
geste ou d’une chose) ou de la non-satisfaction d’une demande de plaisir.
Elles conduisent de la sorte à la promotion au rang de désir de nombre
de demandes considérées précédemment comme de l’ordre du seul besoin. Et
c’est ainsi qu’au fur et à mesure de la maturation de l’enfant ces paroles et les
interdits qui les accompagnent participent de la symbolisation des objets de
jouissance et que de ces épreuves structurantes résultent, tout au long de la
petite enfance, les remaniements narcissiques qui contribuent à modeler
l’image inconsciente du corps et, avec elle, toute la personnalité de l’enfant.
Ces épreuves, Dolto les dit
symboligènes
[3] dans la mesure où elles permettent
la production de
symbolique, c’est-à-dire qu’elles ouvrent des possibilités de
métaphorisation et de sublimation. D’où le concept de castration
symboligène, rendant compte d’un acte symbolique positif effectué par la parole.
Par l’adjonction de l’adjectif
symboligène au signifiant
castration (dont
elle rappelle qu’il rend compte depuis Freud du « processus qui s’accomplit
chez un être humain lorsqu’un autre lui signifie que l’accomplissement de
son désir, sous la forme qu’il voudrait lui donner, est interdit par la Loi
[4] »),
Dolto insiste donc sur la dimension positive et productive que peut et doit
prendre cette opération dont on sait qu’elle se révèle, dans certaines conditions, non symboligène, c’est-à-dire stérilisante et mutilante, comme c’est le
cas dans les processus éducatifs de la
pédagogie noire que décrit A. Miller
[5].
Pour illustrer le processus des castrations symboligènes, Dolto compare
l’individu à une plante qui, très jeune, fait éclore sa première fleur en croyant
que c’est la seule qu’elle aura jamais. C’est alors que le jardinier la lui coupe.
Et Dolto d’avancer que, si la plante pouvait penser, elle croirait subir une
mutilation de son destin reproductif, puisque la fleur est l’organe sexuel de la
plante. En fait, si le jardinier a coupé cette première fleur, c’est parce qu’il
sait que c’est ainsi que la force des racines va faire pousser davantage la
plante et qu’en laissant cette branche déjà fleurie, il appauvrirait la vitalité de
la plante.
L’éducation de l’enfant correspond à ce que fait le jardinier qui fournit à
la plante non seulement l’épreuve de l’interruption de sa première floraison,
mais également de quoi poursuivre son chemin. Grâce à elle s’opèrent des
mutations du registre des désirs et l’enfant peut passer de la satisfaction érotique partielle à une relation plus complète, plus élaborée aussi. Dolto l’appelle la relation d’amour, laquelle est justement ouverture à l’autre,
communication de sujet à sujet.
De ces castrations symboligènes, Dolto précise qu’elles ne sont opérationnelles que si elles sont reçues à temps, c’est-à-dire quand les pulsions
refoulées par les interdits sont capables de s’organiser en tabous inconscients
solides et que les pulsions libres peuvent accéder au plaisir dans les
conquêtes du stade libidinal suivant.
On comprend donc que l’enjeu de ces castrations n’est, ni plus ni moins,
que l’humanisation du petit d’homme et sa socialisation. Celles-ci s’opérant
par paliers, on distingue autant de sortes de castration qu’il y a de types de
frustrations à lui dispenser pour en faire un individu autonome et responsable. Les principales sont dites orale, anale et génitale. Toutes assument une
part dans le processus de la socialisation précoce.
La castration orale
Celle dite orale, qui consiste en le sevrage du corps à corps nourricier,
conduit l’enfant à un langage qui n’est pas compréhensible seulement par sa
mère et lui permet donc de ne plus être exclusivement dépendant d’elle. Cette
castration permet à l’enfant d’opérer, grâce au langage, des distinctions aussi
subtiles que celles qui existent entre ce qu’on aime et qu’on incorpore parce
qu’on l’aime et ce qu’on aime et qu’on se refuse justement d’incorporer parce
qu’on l’aime, et c’est donc de cette castration que dépend la mise en œuvre
et le respect du premier des trois interdits fondateurs de l’humanité : l’interdit du cannibalisme !
En apprenant par exemple à ne toucher que du bout des lèvres ceux qu’il
aime au lieu de les mordre, l’enfant apprend un geste d’une grande portée
symbolique puisqu’il témoigne, par l’organe même de l’incorporation (la
bouche), de son renoncement à ses pulsions les plus archaïques. Il signe par
là son appartenance à l’humanité et son entrée dans le groupe ou la collectivité.
La castration anale
La castration anale conduit à la rupture du corps à corps tutélaire mère-enfant. Elle induit l’interdit de la détérioration, l’interdit de nuire à autrui,
l’enseignement de la différence entre possession personnelle et possession de
l’autre et l’interdit de faire n’importe quoi pour son plaisir érotique. Grâce à
elle, l’enfant devient industrieux et ludique, acquiert une plus grande maîtrise
de la motricité et du commerce avec les autres, s’initie aux libertés du plaisir
moteur. C’est par elle que se réalise l’interdit du meurtre, second des interdits fondateurs de l’humanité, grâce auquel les hommes sont susceptibles de
renoncer à la barbarie.
L’enfant violent, celui qui mord pour se défendre et surtout pour attaquer, celui qui frappe ou hurle sans retenue et surtout sans possibilités de procéder autrement, n’a généralement pas atteint ce niveau de développement. Il
ignore qu’il a à sa disposition des moyens infiniment plus évolués, plus efficaces et plus dignes de son humanité pour arriver à ses fins. Comme celui qui
mord par amour, il n’a pas reçu en partage les castrations symboligènes indispensables à son humanisation et à sa socialisation. Ceci veut dire qu’il n’a pas
encore reçu de ses parents ce don qui témoigne que ces adultes ont, eux aussi,
accepté de renoncer aux plaisirs pulsionnels associés aux pulsions archaïques
non castrées chez l’autre. Ils n’ont bien souvent pas accepté de renoncer au
plaisir égoïste et narcissique que donne le pouvoir d’autoriser ce qui est
défendu.
L’enfant mal élevé ou tout simplement pas élevé (et là il est bon de se
souvenir du sens premier de ce verbe) n’est en effet pas seul à désirer et seul
à jouir des caresses que la mère, le père ou la nourrice lui prodigue. Il n’est
pas davantage seul à profiter du laxisme de ses parents qui, en refusant de lui
imposer des contraintes, savent « se servir » au passage et tirer bénéfice de
ce type de choix.
S’il partage avec des adultes les jouissances liées à ses pulsions
archaïques encore non castrées, l’enfant partage aussi avec eux certaines des
conséquences qui en résultent. Les réactions du groupe social ont ainsi une
importance capitale dans la mesure où elles conduisent généralement les
parents de ces enfants à prendre conscience que quelque chose ne va pas et
qu’il leur faut réagir.
S’ils le font sur le mode de la responsabilisation, parviennent à faire le
deuil de leurs nostalgies et à accompagner leur enfant vers la sortie de cet
« âge d’or » où tout est encore permis, ils constatent très vite la disparition
des symptômes de leur petit et, quasi simultanément, l’apparition de très
nombreux progrès dans tous les domaines. La chose est particulièrement
spectaculaire dans le registre du langage quand ces parents parlent à leur petit
les interdits qu’il enfreint et lui exposent leurs sens et leur portée. Si par
contre ils prétendent éradiquer les comportements répréhensibles de leur
enfant en usant eux-mêmes de violences, s’ils tentent, comme c’est si souvent
le cas, de le faire disparaître en adoptant le même comportement archaïque à
son égard, les effets ne sont pas du tout les mêmes !
Pour reprendre l’exemple de l’enfant mordeur, les parents qui mordent
cruellement leur petit pour lui faire passer ce « vilain défaut » arrivent généralement à leurs fins. Mais l’enfant retient la leçon sur le mode du conditionnement opérant et comprend qu’il doit se priver de ce qui est un privilège
réservé aux grands, c’est-à-dire aux plus forts. Il n’aura dès lors de cesse que
de grandir pour être le plus fort et jouir, à sa guise et grâce à sa force, du corps
de l’autre.
La castration génitale
C’est sur la castration génitale que repose le respect de l’interdit de l’inceste, troisième tabou fondateurs de l’humanité que Freud donne comme
condition incontournable à toute civilisation.
Par la présence désirée du père aux côtés de la mère – ou son évocation
s’il est absent – l’enfant apprend qu’il ne saurait être le tout, le bout manquant
de celle-ci. Quel que soit l’amour qu’elle lui voue, la mère ne peut, c’est-à-dire n’a le droit, se satisfaire de l’enfant mis en situation de la combler. Celui-ci ne saurait sans dommage être l’objet de son désir exclusif. Par l’interdit
qu’il lui pose à cet endroit, le père contribue à l’humanisation de son enfant
et lui permet d’occuper sa place. Par là, l’homme devenu père paye sa dette
à l’humanité.
L’intention éthique, comme la désigne Paul Ricœur
[6], s’édifie sur l’articulation tripolaire du
je, tu, il. Sans ce tiers qu’est cet
il, contre quoi viennent
parfois se heurter les flots déchaînés de la mère, sans cette île qui vient trouer,
déchirer l’infini horizon et la fascination que la mer peut exercer, point de
je… je du sujet, jeu de la vie !
Quand la triangulation n’existe pas ou n’est qu’apparence (comme c’est
le cas quand le père ou la mère a été lui-même dans son enfance témoin de
l’éviction de son propre père en tant que tiers), une fois devenu adulte et
sommé d’exercer à son tour la fonction
[7] qui revient à son sexe, ce parent se
révèle dans l’incapacité de réitérer, pour le compte de son enfant, l’opération
non intégrée pour lui-même en son temps.
Par la nomination de cet autre à qui l’enfant doit une part de son existence, par cette nomination qui lui révèle qu’il n’est pas, lui, l’enfant, le tout
de sa mère, et par la reconnaissance d’un autre partenaire qui s’y opère, le
petit d’homme se découvre issu d’une rencontre qui l’a précédé et sans
laquelle il ne serait pas. C’est là que s’incarne le tiers qui signifie à l’enfant
qu’il ne saurait être à l’origine de son origine : c’est là que se dit le manque,
aussi fondamental que fondateur de toute subjectivité. C’est là que le petit
d’homme se découvre fondamentalement en dette…
C’est par le père mis en place de tiers que s’incarne la transmission de
l’interdit, la transmission du non et l’intégration du non comme limite opposée au petit d’homme. Lacan l’a désignée par la métaphore du Nom du Père,
car c’est également de son nom qu’il est question quand il s’agit de fabriquer
des sujets, c’est-à-dire quand il est question de mettre en œuvre, pour le
compte de ses enfants, les opérations de différenciation subjective qui doivent en faire, à leur tour, des sujets.
Castrations symboligènes et souffrances psychiques
L’absence de castrations symboliques entraîne souffrances psychiques et
troubles psychopathologiques, comme en témoignent les séquelles que présentent parfois ceux qui ont été trop tôt et trop brutalement séparés de leur
entourage familial – ceux dont le placement en crèche ou en nourrice a été
mal préparé, ceux qui ont été hospitalisés tout petits sans que leurs parents
aient été autorisés à rester à leurs côtés, tous ceux qui ont été privés de la présence d’un adulte (ce peut être également un grand frère ou une grande sœur)
grâce à qui ils pouvaient rester dans « la mêmeté de leur être » (Dolto), c’est-à-dire dans la sécurité du savoir qui ils sont.
La clinique a ainsi mis en évidence que la confrontation avec l’inconnu,
l’autre, l’étranger, peut être de l’ordre du trauma, conduire au drame et laisser des traces durables si le tout-petit s’y sent abandonné, perdu, c’est-à-dire
quand il ne reconnaît pas rapidement une voix ou un visage familier garant
de son identité. C’est à ce type d’expérience que renvoie, parfois non sans
souffrance, le travail analytique quand il amène certains adultes à analyser
leurs rapports à eux-mêmes ou à l’autre et à voir dans leur haine de soi ou de
l’autre l’expression du rapport qu’ils entretiennent avec un narcissisme blessé
précocement, celui-ci ayant subi trop tôt des blessures très profondes qui
n’ont pas été reconnues et pansées avec des mots.
On sait enfin à quoi peuvent conduire sur le plan social ou politique ces
blessures du narcissisme aveuglé par la méconnaissance et qui, n’ayant pas
eu droit de cité dans le dire du sujet, ramènent à des choix qui sont ceux du
racisme, de la xénophobie, de l’exclusion
[8].
Dans la psychose…
On voit également comment certains psychotiques privés des castrations
qui inscrivent un sujet dans sa généalogie ont été piégés dans les impasses de
leur filiation. Ainsi Guillaume qui, âgé d’une trentaine d’années, est hospitalisé depuis l’âge de 17 ans en psychiatrie pour des troubles graves du comportement. Il parle de lui à la troisième personne comme un tout-petit.
L’entendre inlassablement réclamer sa mère ou assister à l’intense jubilation
de leurs retrouvailles informe on ne peut plus clairement du stade de développement affectif où il est encore. Entendre sa mère parler de lui, de l’événement qu’a été pour elle sa venue au monde, du bonheur absolu dans lequel
elle fut dès cet instant plongée, l’entendre décrire leur entente parfaite et le
fait qu’elle comprenne tout ce qu’il ressent et pense sans jamais avoir besoin
de le lui demander, l’entendre également reconnaître que, dès la naissance de
son fils, son mari disparut de son paysage affectif et savoir le peu d’effort que
celui-ci fit pour retrouver sa place – et dans son lit et dans son cœur – dit non
moins clairement celle que Guillaume occupa dès lors pour elle. À ce titre, le
placement à l’hôpital fut un drame terrible dont elle souffrit et souffre encore
infiniment plus que de l’état psychique dans lequel se trouve son enfant,
qu’elle juge « très bien comme il est », et dont elle prétend qu’il n’aurait
jamais eu les troubles du comportement qu’on lui reproche si son mari ne
l’avait pas « bêtement provoqué ». Le couple qu’elle forme avec Guillaume
est symbiotique, parfait, monstrueux
[9] et ce qu’on y trouve, on le retrouve,
parfois sous d’autres formes, dans de nombreuses autres situations familiales
où manque cette castration. C’est en effet elle aussi qui fait défaut aux enfants
de certaines mères qui obstruent l’ouverture à laquelle nous les invitons en
les questionnant devant l’enfant sur son père, et qui tentent de couper court
en nous opposant un « il n’a pas de père » qui se veut parfois sans appel, faute
de pouvoir – ou de vouloir – en appeler à lui !
C’est encore cette castration qui manquera probablement à ceux qui ne
seront peut-être bientôt plus, « grâce » aux prouesses de la Science, que le
fruit de reproductions fantasmatiques parthénogénétiques et délirantes, coupés de toute lignée préexistante ou nés de désordres généalogiques qui les
laisseront, plus ou moins définitivement, sans repère : enfants de femmes
(parfois vierges) célibataires inséminées artificiellement, refusant tout partage et voulant garder pour elles seules leur enfant, enfants de transsexuels
prétendant assumer une autre fonction que celle dévolue à leur sexe ou, pourquoi pas, enfants d’hommes enceints des œuvres de la médecine ou fruits du
clonage…
Dans la perversion…
Si certaines privations de castration ou certaines castrations ne sont pas
du tout symboligènes et sont donc mutilantes, il en est aussi certaines qui
peuvent produire du symbolique, mais non conforme à la Loi de tous. C’est
le cas des perversions et de certaines formes de délinquance où nous retrouvons la figure carencée du père.
Nous avons en effet vu que les paroles signifiantes d’une castration
entraînent une mutation du niveau de désir qui permet le passage de la satisfaction érotique partielle à une relation plus complète, plus élaborée. Nous
avons également rappelé que ce sont les paroles et les interdits qu’elles véhiculent qui conduisent l’enfant à la symbolisation des objets de jouissance et
que c’est d’elles que résultent, tout au long de la petite enfance, les remaniements narcissiques indispensables à sa structuration. Or, il s’avère que, dans
certaines circonstances, une symbolisation pathogène suscite une direction
perverse dans l’accomplissement du désir. Le sujet est alors leurré par le plaisir qu’il a découvert, par exemple dans un objet de fixation qui apporte un
plaisir intense et répétitif où le narcissisme va se piéger. La quête de ce plaisir est alors arrêtée, fixée, sans possibilités d’évolution et de progression.
C’est le cas quand la mère (le père ou la nourrice) ne peut renoncer au
plaisir libidinal que lui procure le fait de prodiguer certains soins corporels et
ceci même quand l’enfant se trouve parfaitement en âge d’y pourvoir lui-même. On connaît ainsi des enfants qui peuvent très difficilement se passer
du plaisir que leur apportent les nettoyages obsessionnels dont celle ou celui
qui les a maternés les a, sous couvert d’hygiène, rendus dépendants et qui ne
pourront, de ce fait, passer à d’autres plaisirs que ceux induits par ce type de
tripatouillages. Dans ces cas-là, la fonction paternelle, qui devrait faire du
père « l’empêcheur de jouir en rond » dont l’enfant a besoin pour se dégager
de la relation perverse à la mère, ne s’est pas exercée, ou pas suffisamment.
Personne n’est venu lui dire ces mots séparateurs, mais aussi consolateurs
(car porteurs d’une promesse de plaisir futurs), qui doivent faire castration
symboligène. Personne n’est venu mettre des mots sur ce qu’il en est de ce
lien entre mère et enfant qui, au lieu de se défaire progressivement, reste serré
et conduit à des actes qui se substituent aux dires, au seul bénéfice d’une
jouissance immédiate, sans aucune médiation symbolique.
Le mécanisme qui conduit à certaines conduites délinquantes est du
même type. Le contexte dans lequel grandissent nombre de ceux que les psychiatres appellent des psychopathes montre en effet comment la carence
paternelle est une absence symbolique et donc une privation d’éducation. Il
n’est pas nécessaire que le père soit absent physiquement ou qu’il y ait un
doute sur sa paternité pour qu’il n’occupe pas la position du tiers. Et, même
si c’est souvent le cas, il n’est pas non plus nécessaire que ces délinquants
aient été dans leur enfance physiquement maltraités. Quand ils l’ont été, c’est
en recevant des coups témoignant davantage d’un caprice paternel que d’un
souci éducatif. Leur père n’a pas incarné les interdits qui garantissent à l’enfant sa sécurité tant physique que psychique. R. Helbrunn
[10] montre que ce
type de père était parfois lui-même en « coquetterie » avec la loi, rendait des
coups reçus autrefois hors de toute symbolique. Son rapport aux mots faisait
qu’il ne pouvait s’en contenter et que, pour lui, le verbe ne parvenait que rarement à symboliser la chose : d’où les cris, les coups, les actes en lieu et place
des mots. L’intolérance à la frustration, l’incapacité à différer, la difficulté à
faire appel à des représentations de l’objet signent cette insuffisance du signifiant dont les carences éducatives sont directement responsables. On retrouve
cette insuffisance dans l’impulsivité si souvent décrite chez ces jeunes,
comme dans leurs demandes de satisfaction immédiate.
Les mères sont, quant à elles, souvent décrites comme protectrices, voire
surprotectrices pour leurs enfants, à qui doivent être évitées toutes espèces
d’agressions – celles pouvant venir du milieu social comme celles que peuvent leur faire subir leur père désavoué ou tout simplement ignoré, déchu de
la métaphore qui le désignait initialement (ou en principe) et déchu de la
place d’objet du désir de la mère qu’il n’occupe pas, ou plus. Elles nient
volontiers les vols et agressions dont leurs rejetons sont les auteurs, agressent
les autres, serrent leurs enfants contre leur sein, dernier rempart contre une
déstructuration de la structure familiale que le père ne pourra éviter. Lorsqu’elles ne pourront plus tenir leur enfant contre elles, elles le laisseront
prendre par la mauvaise mère institution ou elles le rejetteront. Déçues par
celui en lequel elles avaient placé tout leur espoir (c’est-à-dire leur libido),
elles le traitent en déchet, pauvre loque n’ayant plus droit qu’à du mépris,
pauvre pénis déturgescent, dégonflé des illusions de celles qui en avaient fait
leur phallus.
Ce type de délinquants a ainsi été soumis à une alternance d’amour
inconditionnel et sourd et de haine rejetante et sans appel, ce qui donne à
l’enfant une vision déformée de la réalité qu’il s’arrangera pour retrouver
partout à la suite de ses actes. Sa jouissance dépendra de cette répétition
comme celle d’autres pervers dépend de la répétition des actes auxquels leur
libido est restée fixée.
Dolto montre que d’autres formes de troubles, y compris d’ordre psychosomatique, peuvent encore affecter ceux qui ont été privés précocement
de castrations
symboligènes. Nous ne pouvons dans le cadre de cet article en
effectuer la recension, mais, si l’on se reporte aux descriptions de Dolto dans
la partie de
L’image inconsciente du corps consacrée aux altérations que
celle-ci peut subir, on constate l’ampleur du champ clinique concerné par ces
élaborations, de même que leurs implications aussi bien dans le registre psychothérapique que dans celui de la prévention
[11]. L’expérience de la Maison
Verte en donne une bonne illustration.
L’éducation comme prévention des troubles
relationnels
C’est le constat des difficultés pouvant affecter le développement psychique mais aussi somatique du petit enfant vivant dans une société de plus
en plus souvent marquée par la solitude, la rupture des liens familiaux et la
disparition des traditions et des repères qui s’y trouvent associés (ce qu’elle
appelait la « lèpre symbolique ») qui amenèrent Dolto à penser ce lieu d’accueil et de loisirs pour tout-petits accompagnés d’un adulte de tutelle qu’est
la Maison Verte à Paris
[12].
Dans ce lieu singulier, des paroles sont mises sur ce qui arrive à l’enfant.
Ses parents, ou ceux qui l’accompagnent et connaissent son histoire, y sont
encouragés et éventuellement aidés à mettre des mots sur les événements qui
ont pu marquer son passé et qui lui ont été dissimulés ou simplement non-dits. Les projets d’avenir qui le concernent y sont également parlés pour lui.
Les frustrations qu’il a à vivre comme les castrations qu’il doit recevoir
lui sont pareillement parlées, de sorte qu’elles n’apparaissent jamais comme
le fait d’un prince tout-puissant et autorisé à l’arbitraire. Dans cette perspective, des règles – peu nombreuses mais intangibles – servent de support à la
confrontation de l’enfant aux limites qui, par les paroles qui les accompagnent, sont structurantes. L’interdit y prend valeur d’inter-dit
[13] et l’exercice
de la fonction parentale (si difficile pour certains adultes dépassés ou persuadés que la gentillesse et la bonté suffisent à éduquer un enfant) y trouve son
sens et sa finalité. De ce dispositif réglementaire et des étayages qu’il permet,
la Maison Verte et les structures qui s’en réclament
[14] tirent une part de leur
dimension préventive.
La présence obligatoire des parents (ou d’un adulte de tutelle) garantit à
l’enfant sa sécurité, mais lui permet aussi de s’entendre nommer, interpeller,
voire situer dans sa filiation. Le dispositif de ces structures en fait donc également un lieu qui permet à l’enfant de se repérer dans l’ordre généalogique.
Nous avons dit plus haut que c’est cette inscription qui barre la route à l’arbitraire et aux trains, plus ou moins fous, de l’autofondation et que c’est ce
déterminisme symbolique qui ouvre sur la problématique de la Loi du Père et
sur celle de la nomination. Cette dimension donne à ce lieu sa portée préventive.
Parce que la rencontre du tout-petit avec les autres s’y opère à la fois
dans la sécurité et dans la dynamique que déclenchent les castrations symboliques, la socialisation qui y est rendue possible s’inscrit dans la suite logique
des mutations qui conduisent le petit d’homme à chercher ailleurs ce qui lui
est refusé au sein du
jardin œdipien
[15]. Elle prend de la sorte sa pleine mesure
et se révèle ce qu’elle devrait être partout : l’opération qui permet au petit
d’homme de prendre place dans le groupe auquel il appartient en tant que
sujet, c’est-à-dire être de paroles et de filiation symbolique.
Du jardin œdipien au jardin social
Ainsi donc, priver l’enfant des castrations symboligènes susceptibles de
l’aider à grandir, à s’épanouir et à trouver sa place au sein de la collectivité à
laquelle il appartient, conduit à maints malheurs dont nous avons donné un
bref aperçu. On aura compris que faire don à l’enfant de ces castrations, c’est
lui permettre de s’humaniser, de développer sa personnalité et d’en jouir.
C’est aussi l’amener à trouver un intérêt à d’autres que ceux du familier, de
donner corps (le sien et celui de ceux qu’il va y rencontrer) à la relation, de
réaliser l’interdit de l’inceste et le dépasser.
C’est dans un même mouvement qu’en se fermant la porte qui doit lentement mais sûrement interdire l’accès au jardin œdipien ouvre le passage
vers le jardin social.
Le don des castrations symboligènes se révèle donc au principe de l’éducation à laquelle tout enfant a droit. C’est une option plus constructive que
les conditionnements qui opèrent des dressages et autres méthodes qui en fait
d’élevage cherchent surtout à rabaisser l’enfant. En donnant les castrations
symboligènes garantes de la subjectivité, l’adulte donne à l’enfant la possibilité d’être un sujet.
Sans ce don qui répond aux exigences de la Loi, aucune loi ne garantira
jamais qu’il puisse occuper cette place. Sans doute est-il nécessaire d’édicter
et de faire appliquer des textes tels que la Convention internationale des
droits des enfants et autres outils juridiques sans lesquels la notion de sujet
de droit resterait une aimable fiction. Mais ceux-ci ne pourront jamais garantir que le statut de sujet de droit. Le droit à la subjectivité est, quant à lui, du
ressort des adultes qui ont le devoir d’éduquer l’enfant. À ce titre, le droit à
l’éducation, dont dépend le droit à la subjectivité, se révèle un droit de
l’homme fondateur et inaliénable. Même pour les psychanalystes !
[1]
F. Dolto, « La Maison verte », dans
La Difficulté de vivre, Paris, InterEditions, 1981, p. 351-370.
[2]
F. Dolto,
L’Image inconsciente du corps, Paris, Le Seuil, 1984.
[3]
F. Dolto,
ibid., p. 78 et suiv.
[4]
F. Dolto,
ibid., p. 80.
[5]
A. Miller,
C’est pour ton bien, Paris, Aubier, 1984.
[6]
P. Ricœur, « Avant la loi morale : l’éthique », dans
Universalia. Les Enjeux, Encyclopedia
Universalis, 1990, vol. 2, p.62-66.
[7]
C’est celle dont il s’acquittera une fois devenu père. Pour de plus amples développements
relatifs à cette question, on se reportera aux ouvrages de P. Legendre :
L’inestimable objet de
la transmission. Étude sur le principe généalogique en Occident. Leçons IV, Paris, Fayard,
1985;
Le Crime du caporal Lortie. Traité sur le Père. Leçons VIII, Paris, Fayard, 1989;
Filiation. Fondement généalogique de la psychanalyse. Leçons IV, suite 2, Paris, Fayard, 1990.
[8]
C. Schauder, « À propos de l’exclusion et de la structure de ceux qui y ont recours », dans
C. Presvelou (sous la direction de)
Le Familier et l’étranger. Dialectiques de l’accueil et du
rejet. Louvain, Academia Bruylant, 1998, p. 133141.
[9]
On retrouvera cet exemple et d’autres dans C. Schauder, « Les liens de famille au regard de
la psychanalyse »
, Panoramiques, 1996,2,25, p. 168-172
.
[10]
R. Hellbrunn,
Pathologie de la violence, Paris, Réseaux, 1982.
[11]
On sait à ce propos que Dolto partageait avec d’autres analysés de René Laforgue (comme
Georges Mauco et André Berge, les fondateurs du premier CMPP ) « la veine sociale et la veine
préventive » qui l’amenèrent à
« promouvoir une éducation éclairée des découvertes de la
dynamique de l’inconscient » (F. Dolto, Introduction
, in collectif,
École et/ou prévention, Toulouse, Érès, 1986, p. 23.).
[12]
F. Dolto, « La Maison verte », dans
La Difficulté de vivre, op. cit.
[13]
D. Vasse,
Se tenir debout et marcher, Paris, Gallimard, 1995.
[14]
Voir par exemple : F. Dolto et C. Schauder, « De l’idée à ses réalisations »,
Le Journal des
psychologues, 1987
, 45, p. 32. G. Neyrand,
Sur les pas de la Maison verte. Des lieux d’accueil
pour les enfants et leurs parents, Paris, Syros, 1995.
Le Coq-Héron, 1996,140 :
Quelles pratiques de la parole ? (Structures type Maison verte : Premières journées européennes)
[15]
D. Vasse,
op. cit.