Dialogue
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I.S.B.N.2865869040
128 pages

p. 17 à 22
doi: en cours

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Pour soigner les décompensations du post-partum

no 152 2001/2

2001 Dialogue Pour soigner les décompensations du post-partum

I Le groupe des mères et des bébés à l’Unité d’accueil parents-enfants de l’institut Théophile-Roussel à Montesson

Christiane Barré psychologue clinicienne, Institut interdépartemental Théophile-Roussel, BP 71,78363 Montesson Cedex
Depuis l’ouverture de l’Unité d’accueil parents-enfants à l’institut ThéophileRoussel (service du Dr Chardeau), il y a plus de dix ans, j’y anime un groupe de mères et de bébés. Ce groupe s’adresse à des mères qui ont été hospitalisées à la suite d’une décompensation aiguë survenue au moment ou peu après la naissance de leur enfant. Cette naissance a été pour elles bien plus que la catastrophe naturelle que représente toute naissance. Celle-ci, en effet, entraîne toujours chez la mère une fragilité et un remaniement psychique important, mais, chez ces femmes, précisément, ce remaniement psychique n’a pu s’opérer, et elles sont soit délirantes soit gravement déprimées. Certaines d’entre elles sont psychotiques chroniques, suivies depuis longtemps, d’autres n’ont aucun antécédent psychiatrique et c’est la naissance de leur enfant qui occasionne cette décompensation (psychose puerpérale).
À l’unité d’accueil parents-enfants, mères et bébés bénéficient d’un cadre très contenant. La prise en charge est centrée sur l’accompagnement quotidien de leur relation avec leur enfant par l’équipe infirmière et complétée par des entretiens réguliers avec un psychiatre et une infirmière. Il existe aussi des activités pour les mères (atelier, gymnastique). Enfin, ces dernières années, nous avons développé les thérapies psycho-corporelles : enveloppements humides et relaxation pour les mères, travail thérapeutique dans l’eau chaude pour les mamans et leurs bébés.
L’idée d’un groupe mères-bébés est née de mon désir, qui a rencontré celui du médecin psychiatre alors responsable de l’unité de soins, le Dr Elisabeth About, qui a construit le projet et ouvert l’unité. Je n’avais aucune expérience de travail avec des mères si perturbées. Mes seules références en ce domaine étaient la formation que je commençais à Bobigny avec l’équipe du professeur Lebovici sur les interactions précoces et leur pathologie, et l’expérience de lieux d’accueil parents-bébés dans le style de la Maison verte de F. Dolto. Le DrAbout avait d’autres références, notamment les travaux de Bion sur les groupes et ceux d’Esther Bick sur l’observation psychanalytique du nourrisson. Toutes ces références se révéleront intéressantes pour ce groupe mères-bébés.
 
Le cadre et le dispositif
 
 
Ce groupe est un groupe ouvert proposé aux mères et aux bébés. Il se réunit actuellement une fois par semaine pendant 60 minutes sur le lieu même de l’hospitalisation. Il se déroule dans une grande salle. Les mères sont invitées à s’installer autour d’un tapis sur lequel sont disposés des jouets adaptés aux différents âges des bébés. Elles forment un cercle presque fermé, qui s’ouvre sur un espace plus grand où se trouvent un parc toboggan et une petite maison. C’est un lieu de rencontre où les mères viennent partager – en principe avec leur bébé – un moment de vie sans rupture avec le quotidien de leur hospitalisation. Les soignants présents – la psychologue (en l’occurrence moi), aidée d’une ou deux stagiaires – ont une fonction de thérapeutes de groupe et d’observateurs des interactions entre mères et bébés, des bébés entre eux et des mères entre elles. Pour soutenir les mères dans leurs capacités maternelles et les bébés dans leur développement, nous leur restituons verbalement certains éléments des interactions qui nous semblent intéressants et mobilisateurs. Cette restitution se révèle souvent délicate et doit s’adapter à l’état psychique des mères et à leur pathologie. En raison de leur fragilité, nos commentaires s’adressent plus volontiers au groupe qu’à chacune.
 
La dynamique groupale
 
 
Je ne parlerai pas ici de la difficulté d’observer, dans un espace et un temps si concentrés, ces dyades en souffrance [1], mais tenterai de montrer la dynamique que permet ce dispositif groupal.
Pour ces mères qui émergent tout juste d’un état psychotique ou dépressif grave comme pour ces bébés qui sont dans la psychose normale du nourrisson, ce groupe a avant tout une fonction contenante. Mères comme bébés ont en commun d’être au même niveau de fonctionnement que tout groupe, qui suscite de façon privilégiée des éléments archaïques, régressifs, des angoisses paranoïdes ou dépressives. L’espace du groupe, nous dit Kaës, est celui du temps de la mère, du corps prénatal et néonatal.
Ce groupe mères-bébés, constitué de deux, trois ou quatre dyades, est un petit groupe si on le compare au grand groupe de toutes les mères et bébés hospitalisés. Sa régularité, son espace qui évoque une enveloppe presque fermée, le font peu à peu ressentir par les participants comme une matrice enveloppante, protectrice, où les angoisses des mères et des bébés vont s’exprimer plus facilement. Notre capacité à les ressentir et à les renvoyer sur un mode mentalisé et apaisant au sein du groupe va permettre que s’élabore peu à peu une enveloppe qui protège le groupe et favorise les échanges en son sein. Ce travail est la capacité de rêverie dont parle Bion, capacité qui est celle de la mère compréhensive qui reçoit, en les éprouvant d’abord, les sentiments de terreur que projette sur elle son bébé, et arrive à les introjecter, à les élaborer pour les lui restituer transformés.
 
Quelques exemples
 
 
Premier exemple, celui d’une mère très déprimée dont le bébé de 10 mois pleure beaucoup dans la vie quotidienne : au groupe, où cette mère dit aimer venir parce qu’elle s’y sent contenue, son bébé ne pleure pas et joue tranquillement à ses pieds.
Une autre mère est très angoissée par sa sortie proche, et ne vient plus à l’Unité que deux fois par semaine en hôpital de jour. Elle attend avec impatience le début du groupe, nous accusant d’être en retard, et déverse dans le groupe ses angoisses de façon très projective, sur le mode du tout ou rien, disant notamment qu’elle est beaucoup mieux chez elle avec son fils qu’ici, que les infirmiers sont durs avec elle, etc. Le fait de dire dans le groupe qu’on ne quitte pas comme ça un endroit et des personnes avec lesquels on a passé un certain temps apaise cette patiente. Lorsque ensuite nous parlerons avec son infirmier référent des angoisses qu’elle exprime au groupe, celui-ci sera étonné, car elles n’apparaissent pas dans les entretiens avec le psychiatre qui la suit. C’est donc le cadre du groupe qui a permis à cette patiente d’exprimer ses angoisses de séparation par rapport à notre unité de soins.
Parfois, la fonction contenante du groupe est mise à rude épreuve, notamment à l’occasion de départs et d’arrivées de dyades. De ce point de vue, le groupe ouvert offre une difficulté. Mais ce sont surtout les projections violentes ou les fantasmes de mort ou très crus déversés dans le groupe qui représentent un danger d’éclatement. Nous redoutons toujours un peu l’irruption dans le groupe de mères très délirantes, pour lesquelles le groupe n’est pas encore une indication, et les risques d’éclatement du groupe qui s’ensuivent. Telle cette mère en plein délire qui se prend pour la Vierge Marie, pose son bébé d’un mois assis sur des coussins et s’en va. Ou cette autre mère psychotique, accueillie enceinte, laissée sans traitement à cause de sa grossesse, qui commente en les interprétant de façon quasi délirante les comportements des bébés sur le tapis. Un jour, elle évoque spécifiquement dans le lieu du groupe l’image d’un bébé mort depuis plusieurs années dans le ventre de sa mère et qui naît sans tête, sans bras et sans jambes. Ce fantasme a fait fuir certaines mères trop fragiles, malgré notre intervention verbale reconnaissant les angoisses des futures mères concernant leur bébé, angoisses heureusement démenties à la naissance de l’enfant, la preuve en étant, tous les bébés en bonne santé physique sur le tapis ce jour-là.
Malgré des moments difficiles, nous nous efforçons de reconstituer inlassablement l’unité du groupe en nous appuyant sur la permanence du cadre.
Le groupe non seulement contient les angoisses des mères et des bébés, mais il autorise aussi des mouvements de régression, car la structure du groupe permet de régresser aux images du corps archaïque. Il arrive que des mères redeviennent comme des bébés et que, portées par le groupe, elles expriment de façon plus consciente leur « partie bébé ». Bébés et mères sont alors comme confondus ou donnent l’impression d’un bébé unique. On est toujours un peu surpris de voir une mère finir le biberon ou s’endormir après nous avoir confié son nourrisson, jouer avec les jouets des bébés ou se compter parmi eux en s’allongeant sur le tapis sous le regard du groupe, comme un bébé qui se sent exister dans le regard de sa mère (Winnicott).
Le degré de régression atteint est parfois très profond. C’est ainsi que le groupe s’est récemment constitué une enveloppe sonore (pour reprendre le terme d’Anzieu), dans l’expérience répétée de sons musicaux émis par les mères et les bébés. Ce moment a été ressenti par tous comme très agréable. Les mères étrangères ont ensuite évoqué la musique de leur pays, leur langue maternelle, le regret d’en être privées en cette période si particulière de leur vie, leur désir de la parler avec leur bébé.
Ces moments de régression peuvent être thérapeutiques au sens où l’entend Winnicott. Reconnus, acceptés et élaborés par certaines mères, ils leur permettent ensuite de mieux s’identifier à leur bébé. Telle cette mère déprimée qui pleure en racontant un rêve dans lequel elle est une petite fille avec un bébé dont elle ne peut s’occuper, tant ses besoins d’être maternée sont forts. Elle a montré peu après dans la vie quotidienne une réelle capacité à ressentir les besoins de son bébé, ce qui lui était impossible quelques semaines plus tôt.
Le groupe en exerçant sa fonction contenante va permettre les échanges entre les mères. Elles viennent partager dans le groupe leur vécu commun, qui est d’avoir décompensé en devenant mères et qui a été un véritable traumatisme pour elles. Le fait d’en parler ensemble permet de dédramatiser cette aventure épouvantable. À l’arrivée de chaque nouvelle maman qui raconte sa grossesse, son accouchement, sa décompensation, les autres mères reprennent inlassablement le récit de leur propre aventure en l’enrichissant, en le reconstruisant et en l’élaborant, pour celles qui en ont la capacité. Elles cherchent en général ce qui a pu déclencher leur « dépression », comme souvent elles disent. Pour l’une, c’est le départ du père de l’enfant pendant la grossesse, pour l’autre, c’est l’absence de sa mère au moment de l’accouchement. Elles pourront un peu plus tard décrire l’état dans lequel elles se sont trouvées, dans l’impossibilité d’instaurer un lien avec leur bébé. Certaines, enfin, évoqueront une relation souvent conflictuelle et complexe avec leur père, mais surtout avec leur mère. Elles peuvent parfois faire le lien entre ces récits et leurs difficultés à s’occuper de leur bébé.
Quand elles arrivent dans le groupe – et, dans un premier temps, le plus souvent sans leur bébé –, elles parlent d’elles et de leur maternité ratée. Puis, dans un deuxième temps, elles se centrent davantage sur la relation avec leur enfant et peuvent échanger sur ce qu’elles éprouvent et vivent avec lui. Par nos commentaires sur ce que nous observons des interactions entre mère et bébé, des mères entre elles et des bébés entre eux, nous les aidons à mettre des mots sur leurs inquiétudes, leurs craintes par rapport au bébé. Le groupe leur offre un soutien narcissique et joue un rôle de tiers dans leur relation avec leur enfant. Elles s’autorisent, dans ce cadre, à montrer et exprimer leurs difficultés. Elles s’identifient les unes aux autres, se comparent, remarquent des différences entre leurs bébés.
Donnons l’exemple des pleurs des bébés, thème toujours d’actualité dans le groupe. Lorsqu’une mère est en difficulté pour calmer les pleurs de son enfant, le « chœur » des mères est là pour la soutenir. Une telle dira qu’elle a eu les mêmes difficultés avec son enfant, ce qui encourage la première à poursuivre et à dire que les pleurs de son bébé la renversent (parfois dans tous les sens, au propre et au figuré). Souvent, la maman réussit à calmer son bébé, et c’est une victoire pour elle. Les mères qui vont mieux, les « sortantes », témoignent au groupe du plaisir nouveau qu’elles ont maintenant avec leur bébé. C’est encourageant pour les nouvelles arrivées, qui peuvent, malgré leur détresse, se projeter dans un avenir meilleur.
Le groupe nous paraît être le lieu privilégié où peut se travailler et s’élaborer pour les mères et les bébés le processus la séparation psychique, à l’issue duquel la mère retrouve son individualité et le bébé établit la sienne. À la Maison verte, F. Dolto a beaucoup insisté sur ce processus. Il se fait en douceur dans un groupe de parents et de bébés, les mères pouvant laisser plus facilement leurs bébés interagir entre eux tandis qu’elles trouvent du plaisir à échanger entre elles. Mais, à l’Unité d’accueil parents-enfants, ce processus naturel de séparation-individuation apparaît souvent bousculé, désynchronisé, du fait de la décompensation maternelle. En effet, à la naissance du bébé, celui-ci est en attente d’une mère qui, souvent absente psychiquement, délirante ou gravement déprimée, ne peut engager avec lui la relation fusionnelle dont il a besoin. D’ailleurs, souvent les mères expriment leur impression de ne pas avoir accouché.
Dans le quotidien, cette défaillance est palliée par l’accompagnement intensif de chaque dyade par l’équipe infirmière. Ensuite, lorsque les mères vont mieux et se présentent au groupe avec leur bébé, prêtes pour certaines à établir une relation fusionnelle avec lui, celui-ci est « déjà grand », il est au stade des autoérotismes, et déjà capable d’interagir avec les autres bébés. On voit alors des mères tenir tout contre elles leur bébé, voulant le nourrir, le porter comme un nouveau-né. Interrogées sur ces comportements, elles expriment souvent le sentiment d’avoir manqué les deux, trois premiers mois de la vie de leur bébé et veulent réparer ce temps perdu.
Certaines passent directement à une relation beaucoup plus séparée avec leur bébé, soulagées de ne pas avoir à vivre cette période de fusion trop angoissante pour elles. Elles parlent volontiers de reprendre le travail et de mettre leur enfant en halte garderie ou à la crèche, à l’inverse de celles qui expriment leur difficulté à se séparer de leur enfant, qu’elles voudraient ne pas voir grandir et s’individuer. Pour les mères psychotiques, même stabilisées, ce travail de séparation psychique et très difficile, impossible parfois, et chaque mouvement d’individuation, de séparation de leur enfant constitue une menace pour elles.
 
Un travail d’équipe
 
 
En conclusion, j’insisterai sur la nécessité d’articuler ce travail centré sur l’observation des dyades mères-bébés en groupe avec le travail des autres membres de l’équipe soignante : les infirmiers surtout, dans le cadre de l’accompagnement quotidien des mères et des bébés, et les médecins psychiatres, dans le cadre des entretiens avec les patientes et leur bébé. Le temps de l’après-groupe donne lieu à des échanges entre nous et ce temps est important. Il nous permet de nous dégager de nos contre-attitudes caricaturales comme l’empathie, l’identification immédiate ou leurs contraires suscités par l’observation des interactions précoces, surtout lorsque ces dernières sont très perturbées. Enfin, ce groupe des mères et des bébés est un groupe au sein du grand groupe que constitue l’unité de soins. La dynamique entre ces deux groupes est sans cesse aussi à analyser, à travailler, pour que les échanges demeurent possibles et fructueux entre nous et les autres membres de l’équipe soignante.
 
NOTES
 
[1]Cf. article de l’auteur écrit avec le docteur Corinne Tyszler, « Clinique des groupes d’observation mère enfant », paru dans L’Évolution psychiatrique, 1992.
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Cf. article de l’auteur écrit avec le docteur Corinne Tyszl...
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