Dialogue
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I.S.B.N.2865869040
128 pages

p. 23 à 29
doi: en cours

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Pour soigner les décompensations du post-partum

no 152 2001/2

2001 Dialogue Pour soigner les décompensations du post-partum

II Histoire d’un petit groupe dans une unité de psychiatrie pour jeunes enfants

Marthe Barraco psychologue Hélène Gane infirmière psychiatrique Violaine Pillet psychologue. Unité de soins à domicile, Fondation de Rothschild, 76, avenue Edison, 75013 Paris.
Dans notre service de soins psychiatriques pour parents et enfants, ce groupe, qui était d’abord un groupe mères-bébés, s’inscrit dans l’histoire de l’équipe. Comme chaque proposition thérapeutique, il comporte un temps de rencontres avec les familles et un temps de rencontres entre professionnels. Des groupes naissent ainsi, grandissent et disparaissent. Ce sont des espaces-temps essentiels qui, durant quelques années, deviennent des repères pour les parents en difficulté comme pour les enfants. Un jour ils cessent, puis, à un certain moment, ils se recréent à la faveur d’une nouvelle vague de mères et de bébés que l’on peut penser réunir.
 
Le cadre
 
 
Ce groupe est né à un moment précis : celui de l’arrivée d’une soignante infirmière-psy qui avait une longue expérience des groupes d’enfants autistes dans un hôpital de jour, à quoi s’ajoutait la disponibilité d’une psychologue intéressée à offrir des espaces thérapeutiques à des bébés et à leur mère et la présence d’une nouvelle stagiaire psychologue à la découverte de ce nouveau monde.
Dans notre équipe, des consultants reçoivent certaines femmes qui, peu après la naissance de leur bébé, sont prises dans le silence : le silence vide d’une dépression pour certaines, et de l’enfermement pour d’autres. Ce silence ne dévoile pas l’émergence de constructions délirantes, mais il ne permet plus l’échange. Leur état fait qu’elles investissent peu l’entretien individuel. Comment créer alors une situation porteuse de vie ?
C’est pour répondre à cette question que nous avons créé ce groupe.
Il comporte quatre enfants, quatre mères, la psychologue, l’infirmière psy et la stagiaire psychologue.
Il se déroule dans une vaste pièce entourée de baies vitrées qui accueillent pleinement la lumière, avec un moelleux tapis de mousse, des coussins, des hochets, des peluches, des livres, un coin dînette, un coin toboggan. Le groupe commence par un fond musical. Bébés et mères sont au creux des coussins, les petites chaises sont occupées par les unes ou les autres, et nous vivons une heure et demie à regarder, à écouter les bébés, et à jouer.
 
Le déroulement
 
 
À l’arrivée, nous accueillons chacun d’entre eux en les nommant, les invitons à prendre place, à saluer les présents et à évoquer les absents ou ceux qui vont arriver. Cette sorte de rituel, très socialisé, inscrit aussi chacun dans cet espace où il est attendu très individuellement. Quand les enfants sont tout petits, les adultes forment un cercle autour d’eux sur le tapis. Les enfants, tout à côté de leur mère, commencent par faire cercle avec elle, puis ils décollent vers d’autres pôles d’investigation. Quand ils grandissent, ils vont plus volontiers s’installer dans un coin qu’ils investissent eux-mêmes, et l’une de nous se rapproche d’eux alors que l’autre reste plus centrée sur les échanges avec les mères.
À côté de leur bébé, ces mères sont souvent silencieuses, surtout quand elles sont aux prises avec leur dépression. Elles assurent mécaniquement les soins, sans plaisir. Le bébé est alors lourd à porter. Leur discours sur l’enfant fait état de plaintes sur ce qu’il n’apporte pas, les symptômes qui dérangent, comme l’insomnie, les refus alimentaires, etc.
Dans ce groupe, nous personnalisons peu le propos en ce sens que nous n’incitons pas les mères aux associations personnelles ni aux récits de l’histoire familiale, car chaque dyade mère-enfant et chaque triade mère-enfant-père est par ailleurs régulièrement reçue en consultation. Nous axons plutôt le commentaire sur les tentatives de compréhension du bébé ou du jeune enfant dans l’actuel, dans les interactions. Nous insufflons de l’affect, de l’intelligible, du psychique là où les mères ne s’arrêteraient qu’à du comportement ou seraient enclines à projeter de manière démesurée leur psychisme à elles sur le bébé.
Au rituel d’arrivée sur fond musical succède un rituel de fin de groupe que nous consacrons à raconter des histoires. Tout le monde s’assied sur le tapis où de nombreux livres sont disposés. Nous les regardons, racontons, alimentons par des comptines et des chansons, des commentaires des images. Nous faisons retrouver aux parents des moments d’enfance. Nous lisons à une ou deux voix, jouant du texte, en mimant de l’expression, du geste, de l’intonation. Les récits font vibrer l’imagination. C’est un moment fort. Quand les enfants peuvent se déplacer seuls, ils vont et viennent pendant les récits, puis ils prennent place, livre à la main, avec jubilation – ce, très jeunes. À la fin du groupe, le départ prend tout un temps : le rhabillage, l’installation dans les poussettes, la sortie de la salle, l’attente devant l’ascenseur, donnent loisir à de multiples « au revoir », « à la semaine prochaine ».
À partager nos découvertes, nos impressions, nos compréhensions de l’univers du bébé, se tisse un climat.
À partir de nos observations, nous créons du plaisir : celui pour ces femmes d’être intéressées à être mères et pour leur bébé, celui d’être sujet d’émerveillement. Et des pères y viennent peu à peu.
 
Exemple clinique : Une mère et son bébé dans le groupe
 
 
Nous savons de l’histoire de la maman de Sonia qu’elle est immigrée depuis son mariage, vit à Paris, et qu’à la naissance de ses deux précédentes filles, elle s’est prostrée : elle est entrée dans un délire persécutif.
À la naissance de Sonia, elle a vécu de manière repliée sur l’enfant quelque trois mois, puis a été hospitalisée en psychiatrie. Quand elle en sort, elle reste peu accessible, très ralentie, sans appétence relationnelle. Le papa continue de prendre en charge les soins primaires du bébé et il nous semble qu’à 8 mois, Sonia dort la majeure partie de la journée, pleure et prend plusieurs biberons avec son père la nuit.
C’est lui qui souhaite que le bébé et sa mère soient reçus dans ce service de soins psychiatriques pour parents et enfants. Il les accompagne aux premières consultations et, devant ce tableau d’apparence si déprimée, le consultant propose la participation à notre groupe.
Pendant plusieurs semaines, immuablement, la maman se cale à côté du bébé, installée au tapis, et n’adresse la parole à personne. Le bébé à côté ne la mobilise pas plus, elle le regarde peu, ne lui parle pas, a des gestes efficaces vis-à-vis de lui. Sonia est assez raide dans son corps, crispée, vocalise peu et ne sourit pratiquement pas. Elle reste en contact corporel discret avec sa mère en gardant un pied posé contre elle, tout en étant à quatre pattes. Elle regarde intensément les autres bébés et adultes.
La mise en confiance s’est doucement installée pour l’une et l’autre dans le rythme donné par les rituels : la musique de fond, le temps des comptines, du livre, etc. Et surtout, la maman est venue régulièrement au groupe, toujours silencieuse.
L’observation qui suit va illustrer, dans le temps court d’une séance, les problèmes des relations entre sa mère et Sonia et leur évolution (récit de Violaine Pillet).
Après deux semaines d’absence (due aux vacances scolaires des aînés), à son arrivée, Sonia, 20 mois, se montre timide, comme dans les premiers temps. Elle reste figée. Petit sourire. Elle regarde les gens autour d’elle. Elle hausse les épaules en réponse à nos interpellations. Elle prend le temps d’observer aujourd’hui, ne se lance pas dans son activité habituelle de début de groupe : la balançoire. Mais elle se détend progressivement avec le ballon, se met au jeu et par là entre véritablement dans le groupe.
Là, Sonia s’anime autour de la maison préfabriquée type « Playskool ».
Hélène Gane va la voir et demande si elle peut y entrer aussi. Sonia hausse de nouveau les épaules. Hélène Gane l’entend comme un « non ». Puis, un jeu de dînette, bien connu des enfants, s’amorce avec Hélène : poupéebiberonpoussette. La maman la regarde (me voit les regarder). Elle reste sur son siège (toujours à la même place dans la pièce). Sonia joue, prend une assiette et une tomate. Hélène Gane propose d’apporter un fruit à Charles, incite à l’échange. Sonia préfère nourrir Hélène. Ce début de jeu tourne au nourrissage forcé, Sonia tape Hélène avec l’assiette et la fourchette, essaye de la gaver. Hélène Gane joue le jeu du mauvais bébé, « méchant bébé qui a trop faim », puis propose d’en donner à sa mère. Sonia crie : « Non ! » Elle finit par partir avec la poussette et le nounours au bandeau de scotch sur la tête.
Les mères sont autour du tapis avec Marthe Barraco, qui propose à la maman de Sonia de prendre un livre et de se rapprocher. La maman le feuillette, fixe les images, le regard un peu vide. Elle ne lit pas. Sonia m’apporte le nounours, me le met dans les bras.
Il est temps d’aller écouter les histoires. Nous nous installons en cercle sur un tapis et un canapé. J’apporte le nounours et le place sur une chaise pour écouter. Je m’installe sur le sofa. Sonia m’apporte de nouveau le nounours. Elle s’éloigne, revient et me tire les cheveux, puis me griffe au front : un geste fulgurant, laissant une incision profonde.
Sa mère lui tire les cheveux en retour pour lui montrer ce que ça fait (mal). Sonia est surprise. Puis elle attaque sa mère. Griffe les joues, tire les cheveux, attrape le nez. À chaque geste, sa mère lui rend la pareille. L’interaction est fulgurante et douloureuse. À nouveau, Sonia dit : « Non !» Sa mère transforme alors la main-gifle de sa fille en caresse, et Sonia sourit.
Pendant les histoires, Sonia ne reste pas assise sur le tapis, elle court à droite à gauche. Les autres mères disent qu’elle s’est bien « dégourdie ».
Sous ses airs de petite fille sage (jolie robe, joli minois), Sonia est franchement agressive. Sa difficulté est dans le lien, dans le rapprochement. Assez silencieuse, il lui arrive de vocaliser dans des moments d’émotion intense : joie de détruire une tour de briques, colère dans l’échange avec Hélène autour du nourrissage. Mais sa mère la regarde davantage de semaine en semaine. Elle s’est même prêtée à un jeu de manger une fois avec sa fille qui lui donnait la fourchette, en s’exclamant : « C’est bon ! »
Nous avons vu les échanges se développer entre elle et sa fille, parfois rudes, c’est-à-dire brefs, heurtés comme des confrontations, et nous avons aussi observé des captations du regard et des encouragements de la part de la mère : encouragements à ce que Sonia bouge, se déplace. L’espace du jeu a aussi pris place entre elles, non que la mère le partage directement, mais elle protège les jouets de sa fille ou les lui tend. La maman a longtemps regardé les thérapeutes jouer avec les bébés, à quatre pattes, au même niveau que les enfants, et faire parfois des choses « bizarres » pour un adulte. Elle riait un peu de nous et avec nous. À force d’observation, elle a pu se prêter, elle aussi, à ces « enfantillages ».
Cette relation nous paraît porter beaucoup de tension, d’enjeux de forces, et la rudesse imprègne le lien que cette petite fille instaure avec les autres, qu’elle n’approche pas dans la confiance. À être trop proche de Sonia, on risque de susciter son agressivité. Pourtant, de la vie, avec des sourires, est revenue.
Voici un extrait de la fête d’anniversaire de ses 2 ans dans le groupe.
Sonia arrive souriante, bras repliés sur le torse, toute timide. Elle fait le tour de la pièce. Nous lui souhaitons joyeux anniversaire. Puis, de manière inattendue, la maman sort de son sac toute la panoplie de goûter, gâteaux, boissons et ustensiles. Le déballage ressemble à celui de Mary Poppins : c’est magique.
Deux petits garçons du groupe s’installent d’emblée à table. Sonia reste près de sa mère. Les enfants sont visiblement décidés à commencer le goûter (ce qui est exceptionnel). Les adultes préparent la table. Nous plantons deux bougies sur le gâteau et soufflons tous pour encourager Sonia, qui nous regarde interrogative, mais souriante. Marthe Barraco tend le gâteau à la maman pour qu’elle le coupe, mais celle-ci refuse timidement en disant qu’elle a « déjà apporté les affaires ».
La difficulté du lien d’attachement reste bien sensible. Après trop de distance dans leurs premières relations, Sonia est anxieuse de s’éloigner de sa mère. Dans l’espace de cette grande pièce pourtant familière, elle hésite encore tout un temps à son arrivée dans le groupe avant de s’éloigner de sa mère et de jouer avec les autres enfants.
Son langage est embryonnaire, mais elle fait mine de nous lire les livres en jargonnant, et alors elle jubile. Sa mère s’est embellie physiquement, ses yeux pétillent. Elle habille aussi sa fille avec élégance.
 
Un travail sur les interactions
 
 
Nous avons remarqué que les relations de groupe s’organisaient de manière différente pour les mères et pour les enfants. Du côté des adultes, nous pourrions décrire, dans les premiers temps de la constitution du groupe, des échanges « en étoile », c’est-à-dire que chaque mère s’adressait à la thérapeute mise en place centrale. Le mouvement était rarement circulaire entre elles au début. Les enfants, eux, ont construit leur cercle d’initiés. Puis ils ont pu jouer ensemble, seuls sans adulte. Ils sont ainsi devenus les témoins de l’existence et du fonctionnement du cadre. Nous le voyons d’autant mieux à chaque nouvelle arrivée : la réaction des « anciens » est soit la méfiance, la crainte, soit au contraire le désir de montrer au « nouveau » les règles du jeu. Dans ce groupe, nous nous articulons à un autre espace thérapeutique, la consultation, où sont abordées des hypothèses sur les causes qui donneraient sens aux difficultés relationnelles que rencontrent ces femmes avec leur bébé. Les mères situent notre travail dans un travail d’équipe et, d’un mot, font quelquefois allusion à un problème qu’elles ont évoqué avec leur consultant, vérifiant ainsi, peut-être, le setting global que nous leur proposons.
Tout ne se partage pas au cours d’une synthèse, mais chaque espace thérapeutique n’est pas complètement étanche non plus, le but étant d’atteindre une meilleure compréhension du bébé et d’apporter une aide à un meilleur développement pour lui.
C’est avec ces données-là que nous accueillons ces personnes. Nous nous inscrivons donc dans un projet thérapeutique global, en différenciant ce groupe d’un espace qui ne serait qu’un accueil. Nous y axons le travail sur les modes relationnels les plus visibles : les interactions comportementales et affectives. Dans un cadre repérable, nous leur proposons d’autres modalités d’échanges.
 
Maintenant, les pères…
 
 
Depuis la fête d’anniversaire des 2 ans de Sonia, presque un an vient de s’écouler. Sonia est devenue l’aînée du groupe, et pour elle se dessine l’entrée en maternelle. Elle manifeste toujours du plaisir à venir et elle le réclame à sa mère. Son évolution est devenue harmonieuse.
Le groupe lui aussi a grandi. Le fonctionnement s’est maintenu, ni totalement fermé ni complètement ouvert comme peut l’être celui d’un accueil. La stabilité des trois responsables et le cadre organisateur créent une constante et une unité, tout en intégrant de la souplesse et une évolution permanente adaptée au grandissement des enfants et à leurs capacités d’individuation et d’autonomisation. L’utilisation des espaces de notre pièce, qui permet rassemblement et distanciation, mouvements d’entrée et mouvements de sortie, module les échanges.
Pendant une année, les enfants ont été au nombre de cinq. Deux d’entre eux (dont Sonia) sont accompagnés de leur mère, un autre de son père et de sa mère, qui sont toujours tous deux présents.
Le jeune père a rapidement investi les personnes du groupe, la pièce et son matériel de jeu. Sa présence très stable a masculinisé le groupe, et les autres pères, qui n’auraient peut-être fait qu’accompagner leur femme et leur bébé en restant sur le pas de la porte, sont ainsi entrés, se sont installés pour toute une séance ou encore sont venus régulièrement chaque semaine ou durant leurs jours de congé. Nous n’avions pas prévu que ce groupe deviendrait un lieu de rencontre où, à l’occasion, se retrouveraient autour du jeune enfant l’oncle de passage à Paris, la jeune tante venue tout spécialement apporter l’air des chansons enfantines que le groupe n’avait pas retrouvé ou la grand-mère qui assure la garde de l’enfant quand la mère travaille. Aujourd’hui, chaque parent salue individuellement tout le monde.
Notre formation à la thérapie familiale nous a sans doute assez bien préparés à cette ouverture. Dans ce contexte, nous avons créé une certaine proximité entre thérapeutes et patients qui rend la rencontre possible. Celle des échanges humains où l’attention aux difficultés rencontrées par chacun est présente, où la sensibilité aux expressions du jeune enfant devient plus importante, où les dangers imaginés du « rapproché » se trouvent atténués.
Lieu d’identifications croisées, de tentative de transformation par la médiation des histoires lues ou du conte et de la musique (nous en parlerons ultérieurement), ce groupe semble apporter une sécurité affective – bien qu’expérimentée ponctuellement – dans la stabilité des relations avec les thérapeutes et des rituels qui encadrent la rencontre. Cette modalité nous paraît rendre accessible à ces familles le soin psychiatrique qui les amène à faire exister leur psychisme sans être terrorisées.
Aujourd’hui, en janvier 2001, le groupe accueille quatre enfants : l’un avec sa mère, et les trois autres avec leur père. Ce groupe reste pour nous une « surprise » chaque semaine, de par les initiatives que chacun peut prendre, parents, enfants ou thérapeutes. C’est un espace de déploiement de communications différentes, de jeu et de créations.
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