2001
Dialogue
Le choc de la naissance : soigner la parentalité
Le bébé : du rêve au cauchemar
[1]
Marthe Barraco
psychologue clinicienne
Martine Lamour
psychiatre, Unité de soins à domicile, Fondation de Rothschild, 76, avenue Edison, 75013 Paris
À la naissance d’un bébé, quelquefois, ce n’est pas l’espoir de la vie qui
est apporté, mais la menace sur la vie :
- des femmes s’emmurent dans le chagrin et perdent le plaisir de vivre ;
- d’autres deviennent fragiles, perméables à toute angoisse ;
- certains bébés arrivent trop tôt ;
- des hommes ne trouvent pas en eux-mêmes de ressources de pères pour
accueillir le bébé ;
- des couples éclatent à l’aube du devenir parent.
Cette vulnérabilité du début de la vie et de la parentalité est le creuset de
troubles qui s’inscrivent dans les échanges bébés-parents d’où émergera la
vie psychique du bébé.
La maltraitance survient toujours dans ce contexte de dysfonctionnement
des premières interactions, quand la rencontre des parents avec leur enfant ne
se fait pas de manière harmonieuse.
Que se passe-t-il quand un bébé est maltraité ?
Pour les adultes maltraitants, tous les mouvements psychiques habituellement à l’œuvre dans la parentalité font défaut. La capacité à ressentir la fragilité du bébé est émoussée, voire abrasée. Dans le syndrome du bébé secoué,
par exemple, nous voyons bien cette défaillance : des hématomes sous-duraux isolés peuvent être la conséquence soit de manipulations inadéquates
dans des contextes d’excitation ludique de la part de parents immatures, soit
de secousses données par des parents paniqués face à un bébé qui fait un
malaise, soit encore de la colère qui entraîne les adultes à ces agressions du
bébé.
Pour certains parents, le bébé n’est pas perçu comme un petit être à protéger quand il sollicite le fonctionnement archaïque des adultes au plus près
de lui. Quand il montre sa sensualité, impose sa toute-puissance, menace de
mourir si on ne prend pas soin de lui, il est perçu comme tout-puissant, quelquefois objet de jalousie, quelquefois persécuteur. Ces parents fragiles psychiquement se retrouvent débordés et se mettent à fonctionner sur ces modes
d’immédiateté et d’agi face à ce bébé qui les déstabilise, les inquiète trop et
contre lequel ils doivent se défendre.
Des difficultés dans leur propre maternage, des vécus de mauvais traitement dans leur enfance, des problèmes particuliers dans leur vie actuelle, se
potentialisent pour aboutir à des drames.
La pathologie de la parentalité ne se superpose pas à la psychopathologie personnelle ni aux difficultés sociales. Une mère toxicomane qui refuse
toute approche d’étayage peut se révéler plus dangereuse qu’une mère plus
déstructurée qui accepte une aide.
Il est essentiel, dans des situations aussi graves, de se donner les moyens
de mener une évaluation tant de l’état du bébé que des capacités des parents
à prendre soin de l’enfant et des ressources de l’environnement familial plus
élargi et de l’environnement social, car le bébé est dépendant de son environnement pour se développer.
La maltraitance, les négligences sont l’inscription corporelle d’une grave
souffrance relationnelle dans la famille.
Dans les interactions, parents et enfants s’influencent mutuellement dans
un processus continu de développement et de changement. Les perturbations
relationnelles signent une adaptation mutuelle problématique ; très vite, les
protagonistes soignent le mal par le mal. L’enfant et les parents sont alors pris
dans un système fermé qui s’auto-entretient, véritable cercle vicieux.
La maltraitance d’un bébé peut survenir dans des situations différentes.
Les contextes de vie jouent un rôle important. Des clignotants indiquent des
facteurs de risque ; leur présence cumulative appelle l’attention des professionnels. Rappelons, sans être exhaustifs :
- du côté des parents : le jeune âge, l’isolement, la précarité, la présence
d’une psychopathologie personnelle, un passé de carence, d’abandon, de
maltraitance, etc. ;
- du côté de l’enfant : une naissance malvenue, une prématurité, des séparations à la naissance, un handicap, etc.
Ces facteurs de risque ont un impact différent suivant les familles. C’est
la rencontre des partenaires qui leur donnera tout leur poids.
Accompagner la parentalité
La parentalité est la capacité de répondre aux différents besoins de l’enfant, corporels, affectifs et psychologiques. C’est un processus évolutif.
D. Houzel et un groupe de travail pluridisciplinaire
[2] ont proposé à ce sujet
de différencier trois dimensions et d’analyser :
- comment la parentalité est exercée au niveau symbolique, dans la filiation,
avec les règles qui les régissent ;
- comment les parents la vivent de manière subjective ;
- comment ils remplissent les tâches quotidiennes inhérentes au soin de l’enfant.
Quand on se réfère à ces critères de base, une représentation des
défaillances, mais aussi des ressources parentales apparaît.
Il faut différencier la parentalité des liens affectifs que nouent les parents
avec l’enfant. Ces parents peuvent aimer leur enfant tout en étant défaillants,
et aussi être aimés de lui. Verbaliser aux parents l’importance de leur attachement réciproque les apaise. Nous pouvons alors mieux faire alliance, parler de leurs défaillances, des besoins du bébé, faire références aux limites, à
la Loi.
Soumis à des conditions de vie, à des maltraitances que nous percevons
comme intolérables, le nourrisson, s’il survit, s’adapte et surtout se construit
psychiquement. Il n’a pas les moyens de savoir ce qui est pathogène pour lui;
ces liens primaires sont constitutifs. Il va même chercher à les retrouver ultérieurement dans toute autre relation significative pour lui. Comprendre ce
que représente ce lien, dans ses aspects tant positifs que négatifs, est la condition préalable à toute intervention directe concernant l’enfant. Même s’il est
perturbé et si la défaillance parentale nécessite une distanciation, ce lien est
essentiel pour l’enfant. Et toute séparation physique entraîne un cortège de
troubles et de souffrances qui doivent être pris en compte avant le placement
pour que la séparation devienne thérapeutique.
Prendre soin du bébé requiert de soigner la parentalité. Prendre soin de
parents maltraitants, c’est être en mesure d’éprouver une certaine empathie
pour eux, en général pour la partie infantile d’eux-mêmes qui a été malmenée. Ce qui sollicite à l’extrême, en chaque professionnel, la labilité de ses
identifications, sa capacité à supporter des ressentis contradictoires.
Encore faut-il pouvoir approcher ces familles en difficulté pour proposer
un soin précoce.
Aller à la rencontre des bébés et de leur famille
Les équipes de psychiatrie du nourrisson, dont celle de l’Unité de soins
à domicile
[3], ont proposé de traiter ces relations perturbées tant en consultation que sur son lieu de vie en prenant en compte ce qui est apporté par l’observation du bébé.
Les visites à domicile sont une des modalités du soin qui reste malheureusement peu courante en psychiatrie infanto-juvénile. Elles s’adressent à
des parents trop blessés pour demander de l’aide, et ce sont les intervenants
médico-sociaux du secteur qui sollicitent notre intervention et avec qui nous
collaborons. La visite à domicile intégrée à un ensemble de mesures thérapeutiques rend accessible un soin psychologique et psychiatrique à des
familles et surtout à des bébés qui ne pourraient pas être rencontrés avant que
des mauvais traitements ne les conduisent à l’hôpital. Aller à domicile aide à
mieux apprécier les difficultés qu’affrontent bébés et parents.
Mais on n’aborde pas impunément ces violences. Face à des bébés exposés à des soins inadéquats ou à des maltraitances, tous les professionnels sont
bouleversés. Une frontière de l’humain semble être franchie. La tentation de
répondre en décisions rapides est grande. Tous sortent meurtris de ces prises
en charge. On connaît mieux aujourd’hui les phénomènes de propagation de
la violence des familles aux équipes : rappelons les vécus de bébés maltraités qui assaillent les professionnels, l’angoisse, la peur, la dépression, les sentiments d’impuissance, la dévalorisation personnelle, les disqualifications
réciproques, les colères, les agis intempestifs. Les intervenants rejouent en
partie la dynamique relationnelle familiale dans toute sa violence émotionnelle. La difficulté de donner sens à ces vécus vient de ce que les émotions
en jeu sont profondes et font écho aux propres émotions infantiles des intervenants.
Quels que soient notre formation et notre mandat professionnel, chacun
de nous est, à un moment, traversé par cette problématique. Quand la crise
intra-familiale devient crise entre la famille et l’institution, puis crise entre les
institutions, les capacités soignantes de chacun sont mises en péril. Ces bébés
se trouvent alors doublement menacés : par la défaillance parentale et par les
dysfonctionnements des soignants.
Il est essentiel dans ces cas-là de se donner les moyens de traiter ces
émotions dans des espaces de rencontre. Le climat de ces réunions est souvent pesant. Les récits des observations sont contradictoires, car les représentations des souffrances divergent en fonction des divers contextes, et elles
peuvent donner lieu à des affrontements. Mais, si chacun réussit à se sentir
libre de s’exprimer, y compris sur ses points vulnérables, la dynamique relationnelle dans laquelle chaque professionnel risque d’être pris avec les phénomènes de répétition mortifère se comprend beaucoup mieux.
Ces réunions de réflexion et de distanciation sont indispensables pour
identifier les mécanismes en jeu. La concertation inter-équipes qu’elles permettent a aussi pour objectif d’aménager un environnement stable et fiable
pour le bébé malgré la défaillance parentale. Ce temps d’élaboration fait partie intégrante du soin et permet que chaque professionnel garde une place
spécifique auprès de ces familles.
En conclusion, le soin du nourrisson en danger et de la parentalité nous
apparaît devoir inclure un soin de l’interaction à différents niveaux : entre
parents et nourrisson, entre famille et intervenants, entre intervenants et intervenants, afin que les partenaires utilisent au mieux leurs compétences et ce,
le plus précocement possible.
VIDÉO
LAMOUR, M. ; BARRACO, M., GABEL, M., FROGER, C, LEBOVICI, S. 1992. Liens d’amour, liens
de haine. I : Interactions précoces parents-nourrisson et maltraitance, II : Les intervenants face à la maltraitance.
·
LAMOUR, M.; BARRACO, M. 1998. Souffrance autour du berceau : des émotions au soin, Paris,
Gaëtan Morin éditeur, 1998 (Prix scientifique de la Fondation pour l’Enfance 1998).
·
LAMOUR, M. ; BARRACO, M. 1999. L’Observation du bébé. Méthodes et clinique, Paris, Gaëtan Morin éditeur, 1999.
[1]
Cet article a fait l’objet, en partie, d’une communication de Marthe Barraco au colloque
« Maltraitance et traumatisme crânien » du 18 septembre 1999 à la Sorbonne.
[2]
Médecins, travailleurs sociaux et juristes, à l’initiative du ministère de l’Emploi et de la
Solidarité.
[3]
Unité de soins spécialisés à domicile, Fondation de Rothschild, 76, avenue Edison, 75013
Paris.