2001
Dialogue
Quand faut-il un placement ?
Les jalons d’évaluation de l’hôpital Bellevue pour les situations de défaillance parentale (première version)
Maurice Berger
Chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint-Étienne (hôpital Bellevue). Professeur associé de psychopathologie de l’enfant à l’université Lyon 2. Adresse : CHU de Saint-Étienne, Hôpital Bellevue. Pav. 20. 42055 Saint-Étienne Cedex 2
Ce travail a pour but de fournir des repères permettant d’évaluer dans quelles circonstances
une séparation judiciaire parents-enfant doit être décidée. L’auteur, chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint-Étienne (hôpital Bellevue), décrit quatre profils à haut
risque, qui montrent bien comment, quand une séparation est mise en place trop tardivement,
ou alors quand elle est mal gérée, avec notamment des contacts parents-enfant insuffisamment
protégés, on aboutit à des résultats dont le coût humain, financier, et social est catastrophique :
déficience intellectuelle (77 % des enfants adressés au service), échec scolaire, troubles graves
du comportement avec violence, etc.
Pour aider à y voir plus clair, il propose avec son équipe trois sortes de jalons : les premiers
concernent la structuration psychique des parents, les deuxièmes la manière dont la pathologie parentale se manifeste dans l’interaction parents-enfant, et les troisièmes la manière dont
l’enfant réagit face à la pathologie parentale.
Enfin, il décrit les facteurs qui empêchent l’utilisation de ces jalons, principalement l’ancienneté de la loi de 1970 sur « l’assistance éducative », l’idéologie du lien familial, l’absence
d’évaluation des actions menées, et la peur face à certains parents très violents.Mots-clés :
Bébé, Déficit intellectuel, Évaluation, Placement, Séparation judiciaire, Violence.
Les professionnels concernés par les propositions qui suivent sont principalement les juges des enfants, les juges de cour d’appel, les travailleurs
sociaux, éducateurs, psychologues et inspecteurs de l’Aide sociale à l’enfance et de la Sauvegarde de l’enfance, les travailleurs sociaux polyvalents,
les services de pédopsychiatrie et les médecins de PMI. Cette liste n’est pas
exhaustive.
Dans de nombreuses situations, la question se pose de savoir s’il est
nécessaire de séparer un enfant de ses parents pour préserver son développement psychique et intellectuel
[1]. L’évidence d’une telle décision s’impose
dans certains contextes tels les sévices graves, les abus sexuels avérés,
l’abandon sous une forme non déclarée ou des négligences qui mettent en
danger la vie d’un bébé. La notion de protection est alors prioritaire. Mais
dans les autres situations où l’enfant est soumis à des violences ou au spectacle de scènes violentes ou sexuelles, à des alternances imprévisibles de collage et de rejet, à des déformations systématiques de ses messages, à un délire
parental, à des négligences éducatives importantes mais ne mettant pas sa vie
directement en péril, les divers intervenants hésitent à prendre une décision
aussi dure pour les parents et pour eux-mêmes. En même temps, cette période
d’hésitation plus ou moins prolongée risque d’avoir des effets nocifs, et les
dégâts seront d’autant plus importants que l’enfant concerné sera petit au
moment de la défaillance éducative, car on connaît la vulnérabilité des bébés
à leur environnement, prouvée avec précision par de nombreux travaux. Face
à ces situations complexes, le contenu des différents rapports et les décisions
dépendent souvent de facteurs affectifs personnels, et
la plus grande hétérogénéité règne dans les pratiques sur l’ensemble du territoire national.
Le but du travail présenté ici est de fournir des repères qui aident à évaluer quand une décision de séparation parents-enfant est nécessaire. Nous
allons d’abord indiquer brièvement sur quelle expérience s’étayent les affirmations qui vont suivre, puis nous décrirons les itinéraires à hauts risques qui
ont pu être repérés dans la pratique actuelle. Nous proposerons ensuite des
jalons d’évaluation de la nécessité d’une séparation parents-enfant, et indiquerons les facteurs qui empêchent leur utilisation.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut rappeler trois principes essentiels.
- La séparation protège physiquement l’enfant, mais ne traite pas les
difficultés psychiques engendrées par les traumatismes subis. Elle ne soigne
pas forcément les dispositifs de défense mutilants pour son développement
qu’il a mis en place précocement, souvent dès les premiers mois. Un abord
thérapeutique concomitant est donc toujours nécessaire.
- Comme l’a souligné M. David (1988), la séparation peut être traumatique et nocive en elle-même si elle ne s’accompagne pas d’un « traitement », c’est-à-dire de la mise en place d’un dispositif précis d’écoute et
d’accompagnement de l’enfant avant, pendant, et après la séparation. Il
concerne l’élaboration des émotions suscitées chez l’enfant par la mise à distance de ses parents, et par son placement dans une famille d’accueil ou une
institution.
- Il existe de nombreuses modalités de séparation, plus ou moins complètes
[2].
Le service de pédopsychiatrie de l’hôpital Bellevue à Saint-Étienne, dans
lequel ont été élaborés les jalons proposés plus loin, est spécialisé depuis
1979 dans la prise en charge des enfants séparés de leurs parents, séparation
décidée par un juge des enfants. Pour moitié de ses effectifs, l’hôpital de jour
reçoit des enfants qui sont séparés de leurs parents par une ordonnance judiciaire, et qui vivent par ailleurs le plus souvent dans des familles d’accueil,
placements gérés par l’unité de placement familial du service. Une unité
d’hospitalisation temps plein de sept places ne reçoit que des enfants placés
judiciairement. Le suivi des enfants est assuré jusqu’à l’âge de 18 ou 20 ans.
Les juges des enfants du département de la Loire (les mêmes étant en place
depuis plusieurs années) ont pris à de nombreuses reprises les mesures qui
paraissaient nécessaires à l’équipe hospitalière pour protéger les soins, par
exemple en décidant la mise en place de rencontres parents-enfant sous forme
de visites médiatisées plus ou moins espacées, qui ont lieu en présence d’un
médecin psychiatre et de l’éducateur ou de l’infirmière référente de l’enfant.
Il est proposé aux enfants des soins qui se révèlent souvent longs et difficiles,
et qui incluent un temps quotidien de prise en charge individuelle d’une
demi-heure à une heure avec un éducateur ou une infirmière dont le travail
est supervisé. Plus de 100 enfants séparés judiciairement ont été suivis ainsi
(en plus des enfants « placés » reçus pour des soins en consultation) et 2 200
visites médiatisées ont été effectuées sur cette période. La recherche concernant les processus thérapeutiques et le fonctionnement psychique des enfants
concernés a fait l’objet de plusieurs publications et les résultats de ces soins
sont constamment évalués
[3].
Par ailleurs, les juges des enfants de la Loire nous demandent régulièrement l’expertise de situations complexes. Nous avons eu ainsi l’occasion de
consulter 60 dossiers décrivant l’itinéraire des enfants depuis les premières
mesures prises jusqu’à la période actuelle, et d’essayer de comprendre comment on peut arriver à une situation d’impasse.
Enfin, les membres de l’équipe sont souvent sollicités pour effectuer des
formations en divers endroits du territoire français, et nous constatons que les
problèmes sont les mêmes dans la quasi-totalité du pays.
Cette présentation de notre cadre de travail a pour intention de montrer
que tout ce qui est proposé ci-après repose sur une expérience et une pratique
clinique quotidienne constamment auto-évaluée, ayant abouti dans certains
cas à des échecs cuisants, d’autres fois à des résultats partiels, et d’autres fois
encore à des évolutions très satisfaisantes pour des enfants dont le destin
semblait inexorablement mal engagé.
Cette pratique est sous-tendue par une question permanente et essentielle : de quelles capacités (intellectuelles, affectives, relationnelles) un
enfant doit-il être pourvu pour mener une existence à peu près normale, ni
plus heureuse, ni plus malheureuse que la moyenne ? Cet axe directeur
tranche avec celui pris par certains autres intervenants : nous sommes des soignants en pédopsychiatrie, donc « du côté » de l’enfant, tout en ayant le plus
grand respect pour les parents et pour la filiation qui les relie à leurs enfants,
alors que nous constatons que beaucoup d’intervenants se situent d’office du
côté des parents, en particulier des mères, ce qui les détourne de l’évaluation
de l’état de l’enfant (cf. infra). Réaliser cet objectif essentiel, celui d’un
enfant pouvant mener une existence à peu près normale, nécessite que soient
atteints les quatre objectifs suivants :
-
un but cognitif, c’est-à-dire que l’enfant sache lire, écrire, compter, et
qu’il ne se débilise pas ou récupère une partie de la déficience intellectuelle
acquise avant son arrivée dans notre service. Ceci est la condition pour avoir
un minimum d’autonomie ;
-
un but social, la capacité de vivre en groupe, c’est-à-dire que l’enfant
soit capable de s’insérer dans un groupe scolaire et plus tard dans un groupe
professionnel ;
-
un but affectif, la capacité de ne pas détruire autrui et de ne pas se laisser détruire par autrui (première et nécessaire étape avant de parvenir à la
capacité d’aimer et d’être aimable) ;
-
un but familial, la capacité pour l’enfant de profiter des aspects sains
de ses parents, même s’ils sont limités, sans être envahi par leurs aspects
pathologiques, dont il aura pris conscience. C’est ce qui évitera à l’enfant
d’être désorganisé par les contacts avec ses parents et d’être pris pendant
toute son existence dans une relation d’attachement pathologique, d’attractionrejet avec les fortes déceptions inévitables qui s’ensuivent dans sa relation avec eux.
Ces quatre objectifs, tout en étant partiellement intriqués, nécessitent
chacun pour être atteint l’utilisation de dispositifs spécifiques et complexes
(M. Berger, 1997).
Avec vingt et un ans de recul, on peut dire qu’à l’hôpital de jour, avec
des soins intensifs d’une durée moyenne de quatre à cinq ans, le premier
objectif a été atteint dans 97 % des cas (aucun enfant n’était capable de lire,
écrire, compter lors de son admission à l’hôpital) ; le deuxième dans 91 %
des cas (aucun enfant n’était capable de vivre en groupe à l’admission) ; le
troisième dans 95 % des cas (65 % d’enfants étaient violents ou se laissaient
battre à l’admission) ; le quatrième dans 93 % des cas (aucun enfant n’était
capable de se sentir bien en présence de ses parents à l’admission).
Ces buts ont l’intérêt d’être simples et utilisables par tous. Chaque fois
qu’ils ne sont pas atteints, il est important de chercher ce qui a empêché
qu’ils soient réalisés, et ce qui peut être tenté pour y parvenir. La question
n’est donc pas seulement : « Faut-il séparer ou pas cet enfant de ses parents
pour le protéger ? » Et, si une séparation est réalisée, elle n’est pas : « Comment refaire ensuite une famille ? » La seule question, obsédante, est, nous
l’avons dit : « Comment assurer à cet enfant un devenir affectif et social à peu
près acceptable, avec la capacité de nouer des liens pas trop conflictuels avec
autrui, et d’acquérir ce fondement de l’autonomie qu’est la capacité de travailler ? » C’est d’ailleurs cet engagement de notre part de mettre tous les
moyens en œuvre pour aboutir à ce résultat qui fonde la continuité et la solidité de la relation que nous nouons avec les parents. Il leur est indiqué que
notre but est que leur enfant s’en sorte mieux qu’eux-mêmes dans l’existence,
que ce soit dans sa manière d’être plus autonome financièrement ou dans sa
possibilité d’avoir des relations pas trop chaotiques avec les autres, et les
parents ne l’oublient pas, quelles que soient leurs manifestations de colère ou
leurs menaces.
En revenant à notre propos initial, nous sommes frappés par la faiblesse
des résultats obtenus par les dispositifs de prises en charge classique. En voici
deux exemples.
En ce qui concerne le premier but, cognitif, un nombre important d’enfants nés avec des potentialités intellectuelles normales se retrouve avec un
QI (quotient intellectuel) d’un niveau de déficience intellectuelle légère ou
moyenne, et dans la filière de l’éducation spécialisée. Ces enfants n’auront
pour beaucoup pas de diplôme leur permettant une autonomie suffisante,
beaucoup se retrouvent définitivement à la charge de la société (revenu minimal d’insertion, chômage, allocation d’adulte handicapé). À titre d’exemple,
sur les 57 derniers enfants séparés judiciairement admis à l’hôpital de jour et
à l’unité d’hospitalisation temps plein, 44 présentaient un QI entre 75 et 54
(on considère comme « normal » un QI entre 80 et 100). Parmi eux, 77,2 %
souffraient donc d’une déficience intellectuelle. Le chiffre serait probablement le même pour des enfants non orientés vers un service de psychiatrie,
car beaucoup d’enfants vivant avec des parents en grande difficulté éducative
« s’éteignent » ou, dit autrement, abrasent et étouffent leur souffrance en
s’engageant sur la voie de la déficience intellectuelle psychogène sans symptôme bruyant, ce qui devient alors pratiquement impossible à traiter. On ne
peut manquer de souligner le problème soulevé par ces chiffres. Alors que les
pédiatres traquent par des tests biologiques et des bilans de plus en plus précoces (in utero, à la naissance) et de plus en plus perfectionnés ce qu’ils nomment les encéphalopathies évitables, c’est-à-dire les déficiences
intellectuelles d’origine organique évitables, leur responsabilité étant engagée en la matière, en d’autres lieux, des quantités énormes d’enfants nés sans
lésion cérébrale évoluent vers un déficit intellectuel, de nombreux intervenants considérant les redoublements répétés suivis d’une orientation vers
l’éducation spéciale comme une fatalité.
Deuxième exemple, un nombre important d’enfants présentent des
troubles du comportement rendant toute insertion en groupe impossible, ce
qui, là aussi, entrave une éventuelle activité professionnelle. Le trouble le
plus important est la violence avec sa conséquence, les dommages causés aux
biens et aux personnes qui participent à l’insécurité actuelle.
Lorsqu’on sait que 260 000 enfants signalés et/ou placés sont suivis
chaque année (chiffre de 1999), on constate l’ampleur du coût humain, financier et social de telles évolutions.
À l’origine de ces évolutions médiocres, les quatre itinéraires suivants
se retrouvent fréquemment.
Quatre itinéraires à hauts risques
1. Un enfant a été séparé de sa famille dès sa naissance en raison de
l’importance de l’inadéquation éducative de ses parents, puis il a été placé de
6 mois à 1 an en pouponnière, le temps que la situation soit évaluée, et
ensuite placé en famille d’accueil. Les contacts parents-enfant sont ensuite
protégés par des visites médiatisées adéquates. Dans un tel contexte, qui
pourrait paraître favorable étant donné la précocité de la séparation, on
observe cependant que de nombreux enfants présentent des troubles du comportement importants : colères explosives, besoin de maîtrise permanente
dans la relation, angoisse d’abandon massive, instabilité psychomotrice,
troubles du schéma corporel gênant les apprentissages, qu’on peut relier à la
longueur du séjour en pouponnière.
Il faut rappeler ici que, malgré de louables efforts d’organisation, un bon
nombre de pouponnières en France ne proposent pas de temps de relation
individuelle prolongé. On considère trop rapidement comme protégé un
enfant placé en pouponnière, ce qui est faux au sens
où deux dangers menacent un bébé : subir des attitudes parentales gravement inadéquates,
et
n’avoir aucune relation individuelle avec un adulte de référence stable
[4]. Or
il ne suffit pas de désigner une auxiliaire de puériculture de référence pour
que le travail de cette dernière soit organisé de manière à accorder un temps
suffisamment prolongé de relation individuelle avec chaque enfant. Ainsi, les
soins et les échanges se passent souvent en présence du groupe, le biberon est
donné en présence d’autres adultes sans que les échanges de regards soient
privilégiés, etc. Et on sait maintenant que les temps de relation en miroir, en
écho, de plaisirs réciproques dans la relation, sont indispensables pour éviter
l’apparition de troubles de la personnalité. Le personnel des pouponnières ne
se rend habituellement pas compte de l’importance des troubles liés aux
longs séjours, car
ces troubles n’apparaissent dans toute leur ampleur que
lorsque l’enfant est un peu plus âgé, vers 2/3 ans, donc sorti de l’institution.
2.
Enfant retiré semi-précocement de sa famille, entre 4 et 12 mois,
séjournant ensuite éventuellement en pouponnière, puis placé en famille
d’accueil. La conséquence de ce retrait semi-précoce (ou semi-tardif) est
qu’un certain nombre d’enfants dont les mères présentaient des troubles psychiques massifs souffrent de problèmes très importants du comportement,
allant jusqu’à des traits autistiques. On constate ici la rapidité avec laquelle
l’enfant met en place des mécanismes de défense contre toute relation ressentie comme extrêmement angoissante, mécanismes qui vont gêner l’insertion dans une éventuelle famille d’accueil.
3.
Enfant retiré précocement puis placé en famille d’accueil avec des
tentatives de retour chez un (ou les) parent(s) chaque fois que ces derniers
donnent une apparence de normalité en se remettant à vivre en couple après
s’être séparés, en déménageant pour un appartement plus correct, en s’inscrivant à un emploi (qui ne sera pas tenu) ou en annonçant qu’ils vont consulter un psychiatre
[5]. Les retours ont lieu tous les week-ends ou tous les quinze
jours, ce qui a comme conséquence pour l’enfant d’être dans l’attente permanente du retour chez ses parents bien que la relation avec eux soit profondément insatisfaisante. Ce dispositif l’empêche de nouer de véritables liens
affectifs avec sa famille d’accueil et crée ou entretient des troubles du comportement qui peuvent provoquer l’interruption de son placement familial.
Le résultat sera le même si, sans que l’enfant soit remis chez ses parents,
ces derniers le rencontrent sans la présence d’une tierce personne, hors visites
médiatisées, dans les cas où la pathologie des parents contamine de manière
importante le psychisme de l’enfant, ce qu’on constate par une aggravation
durant plusieurs jours de l’état de ce dernier au moindre contact entre parents
et enfant (cf. infra).
4. Enfant retiré tardivement, après l’âge de 2 à 4 ans. L’enfant présente
alors souvent de tels troubles du comportement que tout placement en famille
d’accueil ou même en institution devient aléatoire. Par ailleurs, il est à noter
que ces retraits tardifs entraînent en eux-mêmes des difficultés importantes
dans le recrutement des familles d’accueil. En effet, lorsqu’un juge des enfants
prend une ordonnance de placement dans un tel contexte, il faut trouver un
endroit où placer l’enfant, souvent dans une certaine urgence, et les familles
d’accueil disponibles sont utilisées à cette fin, ce qui ne laisse plus de familles
d’accueil disponibles pour raccourcir le temps de séjour en pouponnière.
Dans ces quatre situations, les troubles du comportement présents chez
l’enfant sont souvent irréversibles. On peut s’étonner de ce concept d’irréversibilité, pourtant il s’agit d’une notion fondamentale : les dégâts occasionnés par les décisions insuffisantes ou trop tardives et par les prises en
charge inadéquates sont loin d’être récupérables. L’image qu’on peut donner
est celle d’un enfant qui marche sur une mine. Quelle que soit la compétence
du chirurgien sollicité ensuite, il ne pourra pas redonner forme « humaine »
et fonctionnelle au pied déchiqueté. Il en est de même du psychisme d’un
enfant lorsqu’il a été soumis à des traumatismes massifs et répétés, sortes
d’« explosions » qui ont entraîné une désorganisation durable du fonctionnement psychique. C’est la raison pour laquelle tous les centres qui prennent en
charge de tels enfants estiment que la durée des soins nécessaires pour aboutir à une certaine récupération est de quatre à cinq ans.
Les jalons de l’hôpital Bellevue pour évaluer
la nécessité d’une séparation parents-enfants
(première version)
Avant d’aller plus loin, il faut préciser que la mise en œuvre d’une séparation est indissociable de la question des modalités du maintien des liens
entre parents et enfant (cf. infra).
C’est pour éviter les risques inhérents aux facteurs émotionnels que nous
proposons des jalons d’évaluation clinique des situations de défaillance
parentale. Le terme de jalon est emprunté directement à P. Steinhauer (1995,
1996). Il signifie qu’aucune évaluation chiffrée ne sera effectuée, et que la
particularité de chaque situation doit être prise en compte. Il s’agit donc d’un
guide précis reposant sur notre expérience, mais qui fait en même temps
appel à l’expérience clinique de son utilisateur.
On peut se demander pourquoi créer un nouvel outil alors qu’il en existe
déjà d’autres. La réponse est qu’en France peu de personnes sont prêtes à lire
les quarante pages du chapitre 5 du livre Le Moindre Mal de P. Steinhauer
consacrées à l’évaluation de la fonction parentale et les 160 pages du « Guide
d’explication » qui les accompagne.
De plus, bien que P. Steinhauer ait voulu éviter et l’écueil de la profusion
ou de la parcimonie des signes, et l’écueil de la simplification ou de la complexité excessive, l’outil qu’il propose est trop complexe pour la mentalité
française. Il fallait donc créer un outil plus intégrable pour les professionnels
français. Par ailleurs, nous ajouterons d’autres signes et remarques au travail
de P. Steinhauer. Et nous utilisons le terme de
première version car nous
savons que, sous l’effet des critiques constructives et de l’accroissement de
notre expérience, cette première tentative devra probablement être modifiée
[6].
Ces jalons doivent permettre de répondre aux questions suivantes
(P. Steinhauer) : est-il possible d’éviter le placement sans pour autant compromettre la sécurité de l’enfant ? L’incapacité des parents à tenir leur rôle
est-elle si grande qu’ils ne peuvent assurer le minimum de parentalité compatible avec le développement normal de leur enfant ? Quelles sont les
chances qu’une intervention amène une amélioration significative des capacités parentales, et dans quel délai peut-on arriver à la décision de planifier
un retour dans la famille naturelle ou de préparer un placement au long
cours ?
Les indicateurs à repérer peuvent être de trois sortes :
- Ils peuvent concerner la structuration psychique des parents.
- Ils peuvent concerner la manière dont la pathologie parentale se manifeste dans l’interaction parents-enfant.
- Ils peuvent concerner la manière dont l’enfant réagit, fait face à la
pathologie parentale.
Dans le A, les signes sont assez facilement repérables. Dans le B, ils mettent en jeu la subjectivité de l’intervenant et nécessitent donc une certaine
expérience. Dans le C, les signes décrits peuvent se retrouver dans d’autres
contextes qu’une défaillance parentale grave, et ils doivent donc être interprétés par rapport au contexte décrit dans A et B.
A. Jalons concernant la structuration psychique des parents
Seront utilisés ici en particulier les travaux de H. Rottman (1999,2001)
et de P. Steinhauer.
Il faut d’abord préciser que, comme l’indique H. Rottman (2001), ce qui
compte n’est pas seulement le diagnostic de la maladie mentale du parent,
mais aussi la manière dont elle affecte la parentalité et s’exprime par rapport
à l’enfant. Certes, dans certains cas de troubles psychotiques ou mélancoliques massifs, il n’y a d’autre alternative qu’une séparation la plus rapide
possible. Mais, en dehors de ce contexte, l’analyse doit être plus nuancée.
Ainsi P. Bourdier (1972) a montré comment certains enfants ont pu être laissés avec leurs parents dont un seul était malade mental.
Jalon A 1 :
la présence de troubles mentaux importants et chroniques
avec des éléments délirants de type persécution, syndrome d’influence, hallucinations auditives, dépression de type mélancolique, et ce
d’autant plus
que l’enfant est impliqué dans le processus délirant et l’objet de projections
massives. Ainsi une mère mélancolique expliquait à divers professionnels
que sa fille, en réalité en soins dans notre hôpital de jour, était atteinte d’une
leucémie et soignée pour cela en pédiatrie. Il faut rappeler ici à quel point la
naissance d’un bébé et les soins à lui donner peuvent être ressentis comme
un
danger extrême par les mères psychotiques, qui sont alors renvoyées à des
angoisses archaïques de dévoration, de destruction, de fusion totale, et dont
le délire peut alors augmenter (M. David, 1989)
[7]. Autre exemple, un enfant
est laissé chez sa mère délirante pendant quatre ans. Le juge des enfants
considère que les éléments en sa possession ne justifient pas un placement
autoritaire de l’enfant et décide d’une mesure d’orientation et d’action éducative. Le psychiatre de l’équipe qui suit l’enfant considère qu’il faut être
attentif mais « ne pas céder à la tentation préventive ». Malgré quelques
inquiétudes, la mesure est levée lorsque l’enfant a 2 ans, sans qu’on lui fasse
passer de test de niveau. Le juge change de département et ne saura jamais le
résultat de ses décisions. À 4 ans, l’enfant est placé judiciairement, la famille
d’accueil voit arriver « une petite bête sauvage » dont le QI est de 70.
Ceci ne signifie pas qu’on doive retirer le bébé de toute mère malade
mentale. En effet, un maintien du nourrisson au domicile peut être tenté si
sont réunies les trois conditions suivantes :
- la pathologie maternelle n’est que peu centrée sur l’enfant, ce qui permet à ce dernier d’investir et d’utiliser d’autres personnes relais ;
- le reste de la famille a un fonctionnement psychologique et éducatif
cohérent. Un élément important est le fait qu’un père soit très présent, en
bonne santé psychique, et capable de faire contrepoids à la pathologie de son
épouse auprès de son enfant ;
- une équipe spécialisée est capable de repérer rapidement l’apparition
de processus de défense fixés ou un arrêt de développement chez le bébé.
Jalon A 2 : la présence de comportements psychopathiques, avec une
errance sous toutes ses formes : multiplication des partenaires, des déménagements, des emplois tenus peu de temps, interruption de la relation avec les
professionnels pouvant fournir de l’aide, incapacité de manifester une attention continue (à chiffrer en minutes, heures, demi-journée) à son enfant. Cette
errance peut s’accompagner de l’utilisation répétée de drogues ou d’alcool, et
de l’implication de l’enfant dans des scènes violentes ou sexuelles entre
adultes dont il est le témoin.
Jalon A 3 : en plus des jalons 1 et 2, parents ne contrôlant pas leurs
impulsions, avec des variations brusques, explosives, des mouvements d’humeur pouvant aller jusqu’aux coups ou à l’interruption de la relation. Cette
imprévisibilité de l’humeur parentale a des effets particulièrement nocifs sur
le psychisme de l’enfant.
Jalon A 4 : impossibilité d’accepter la moindre part de responsabilité dans la situation actuelle. Or, aucun parent n’est capable d’élever un
enfant sans rencontrer de difficultés éducatives, sans se mettre en cause dans
sa manière d’être père ou mère. Les parents dont il est question ici trouvent
une justification à toutes les difficultés de leur enfant, les attribuent exclusivement à des facteurs extérieurs à la famille ou les nient. Certes, les parents
peuvent craindre que s’ils reconnaissent leurs difficultés, ceci ne se retourne
contre eux, mais les processus de déni en jeu sont tellement massifs qu’on est
devant une réelle incapacité parentale de saisir que leur enfant est en difficulté.
Jalon A5 : les prises en charges tentées précédemment se sont soldées
par des échecs.
- Soit les parents ont refusé toutes les aides proposées, parce qu’ils
éprouvent une grande méfiance par rapport à toute personne extérieure au
groupe familial avec un sentiment de persécution sous-jacent (qui peut être à
l’origine d’un isolement social avec des conflits répétés avec le voisinage).
Cet « indice de paranoïa » est un élément important à évaluer.
- Soit ils ont accepté une intervention socio-éducative parce qu’ils ont
perçu qu’un refus immédiat risquerait d’entraîner un retrait de leur enfant par
le juge des enfants, puis ils ont été rapidement très conflictuels avec les intervenants ou leur ont opposé une porte close, ou ont été très passifs, ne mettant
rien à profit derrière un accord de surface.
- Soit ils ont accepté d’entreprendre une psychothérapie pour les mêmes
raisons que celles décrites ci-dessus, mais ne sont allés qu’à un ou deux ren-dez-vous chez le psychothérapeute, disant que cela ne leur apportait rien –
affirmation exacte en ce sens qu’elle traduit une impossibilité de leur part à
réaliser un véritable travail psychique.
- Soit ils ont utilisé l’aide proposée, quelle que soit sa forme, pour se
plaindre de leur passé, ou pour tenter de nouer une relation de « copinage »
avec l’intervenant, ou pour s’étayer de manière massive sur lui, en pouvant
totalement oublier leur enfant pendant l’entretien même s’il est présent physiquement, sans qu’aucun changement interne ne soit observable. Ceci amène
à évoquer le problème du délai.
Jalon A6 : l’aide a été acceptée, mais, après un délai raisonnable d’intervention, aucun changement important n’est apparu dans l’attitude éducative et affective des parents.
Un tel essai de prise en charge ne peut être tenté que s’il n’existe pas de
dangerosité parentale immédiate (sévices, abus sexuels), et que si l’état de
l’enfant n’est pas « totalement » inquiétant, c’est-à-dire avec un QI déjà bas,
des troubles psychotiques, etc. (cf. infra). La durée du délai est déterminée
par l’intensité de la souffrance de l’enfant et par le risque de passage à des
troubles fixés. En général, ce délai ne devrait pas excéder six mois, au bout
desquels un changement dans les attitudes parentales devrait être observé,
ainsi qu’une amélioration de l’état de l’enfant. On sous-estime très souvent la
rapidité avec laquelle la pathologie d’un enfant devient irréversible, et ceci
d’autant plus qu’il est petit.
B. Jalons concernant la relation parents-enfant
Les difficultés parentales peuvent être évaluées dans la relation parents-enfant. Certaines même ne se manifestent que dans cette relation, au sens où
les parents mènent par ailleurs une vie professionnelle et sociale normale.
Quelle que soit la « maladie mentale » du parent, on est dans une situation à
risque maximum lorsqu’on se trouve devant une relation qui a une des caractéristiques suivantes.
a) Dans la relation parent-petit enfant (0-3 ans) :
les jalons B 1 à B 5
Jalon B 1 : le parent ne peut maintenir que brièvement une identification aux besoins physiques de son enfant. C’est ici toute la « clinique du
réel » concernant les négligences et les carences chroniques : non-respect des
rythmes de sommeil et d’alimentation de l’enfant, sous-nutrition, absence de
stimulations, d’échanges (biberon donné calé par un coussin, etc.), absence
grave de propreté, habits non changés, soins médicaux indispensables non
assurés, enfant petit laissé seul de manière prolongée, etc. Dans ce contexte,
il ne s’agit pas d’un problème de pauvreté, mais d’une incapacité de se
décentrer de soi pour se préoccuper de l’enfant et répondre à ses signaux. Il
s’agit-là d’un repère objectif peu susceptible d’être infiltré par l’affectivité de
l’intervenant. Mais ce dernier peut être amené à sous-estimer l’ampleur de
cette « clinique du réel » face à certains parents qui s’expriment avec élégance.
Jalon B 2 : le parent présente une inaffectivité et une incapacité
d’avoir des échanges émotionnels avec son enfant, par le regard, la parole,
parfois le toucher, même si une telle mère peut nourrir et changer son bébé à
heures régulières. L’enfant est alors soumis à une relation vide de la part
d’une mère proche de la mélancolie.
Jalon B 3 : le parent a des projections massives qui entraînent une
impossibilité de se représenter son enfant comme différent de soi (H. Rottman), avec une déformation systématique des signaux émis par l’enfant.
Jalon B 4 : le parent présente une instabilité des affects avec des
retournements imprévisibles de l’amour en haine, un désir fusionnel alternant avec le rejet. Ceci peut amener à une demande parentale de placement
en urgence, l’enfant étant désigné comme fondamentalement mauvais, puis
de reprise sans que la situation ait réellement évolué. Il n’est pas rare que,
dans ce contexte, l’enfant soit soumis à une interaction particulièrement
nocive, le terrorisme de la souffrance (S. Ferenczi, 1933). Le parent utilise
alors sa souffrance psychique (risque suicidaire) ou physique (une maladie
somatique) comme un attracteur puissant pour maintenir son enfant proche
de lui. Dans de telles situations, la séparation est nécessaire du fait des autres
dysfonctionnements familiaux (violence, absence de limites éducatives) et
des troubles importants présentés par l’enfant, mais elle est à hauts risques.
L’enfant, convaincu que sa seule place est de veiller sur son parent afin d’éviter qu’il ne meure, va tout mettre en œuvre pour faire échouer le placement,
et ne nouera de relation signifiante avec aucun soignant. Par ailleurs, ces
enfants se débilisent rapidement et sévèrement, car leur pensée est envahie
par leurs craintes concernant leurs parents. Penser à apprendre pendant le
temps scolaire, développer une certaine autonomie est pour eux équivalent à
perdre le contact avec un parent en danger et lui retirer la protection nécessaire.
Jalon B 5 : les situations dans lesquelles les parents présentent une
« psychose blanche » posent des problèmes particuliers.
Il s’agit de parents qui ont un comportement social parfaitement adapté,
et qui exercent même souvent des fonctions professionnelles à un niveau
élevé. Mais ils présentent une pathologie psychotique qui ne s’exprime que
dans la relation avec leur enfant. Cette pathologie a parfois commencé à se
manifester à l’occasion de la grossesse, mais les médecins généralistes et les
obstétriciens perçoivent rarement l’intensité de l’angoisse qu’éprouve alors la
future mère. C’est après l’accouchement et dans les mois qui suivent qu’apparaissent de manière concomitante des projections massives parfois sexualisées sur le bébé, avec souvent des désirs de mort mis en acte indirectement
sous la forme d’incidents (chute du porte-bagage d’un vélo, insolation, etc.),
sans qu’il y ait de délire hors de sa présence, à la différence de ce qui se passe
dans les psychoses puerpérales.
À cela s’ajoutent des troubles psychosomatiques ou psychiques (grande
asthénie, logorrhée, moments de confusion) chez la mère. Lorsqu’un travail
psychothérapique précoce est possible avec ces mères, il apparaît que ces
troubles correspondent à une reviviscence d’états de détresse vécus pendant
leur petite enfance. Si ce travail n’a pu être fait, l’enfant présente rapidement
des troubles psychotiques qui l’amènent à se mettre en danger. De telles
situations, traitées tardivement, évoluent peu en hôpital de jour et n’ont de
chance d’être améliorées que si les soins sont alors étayés sur une séparation.
b) Dans la relation parent-enfant plus âgé :
les jalons B 6 à B 8
Jalon B 6 : l’enfant est pris dans les thèmes délirants des parents qui
lui demandent d’adhérer à leurs croyances folles. H. Rottman a souligné à
quel point l’enfant n’a pas d’autre choix que de s’identifier à la partie folle
du parent s’il veut garder le lien avec lui.
Jalon B 7 : le parent établit une relation sans limite avec l’enfant, sous
deux formes parfois présentes simultanément.
- Il peut s’agir d’une absence totale de limites éducatives, l’enfant pouvant
avoir des comportements violents et/ou sexuels avec sa fratrie sans aucune
intervention contenante du parent, qui peut lui-même induire cette excitation.
- Il peut s’agir d’une relation fusionnelle mère-enfant fortement érotisée
[8] qui amène l’enfant à en demander toujours un peu plus, comme l’ont
souligné M. Lamour et M. Barraco (1998). Le problème est qu’un modèle
d’interactions risque alors de se créer rapidement, qui amènera ces enfants à
tenter de les reproduire sur d’autres enfants, ou à participer à une séduction
pédophilique avec des adultes. Ainsi une mère paranoïaque et fusionnelle se
couche sur le dos et demande à son fils âgé de 2 ans et demi de lui uriner dans
la bouche. La séparation n’aura lieu que lorsque l’enfant aura 3 ans et demi,
ce dernier devant être admis en hôpital de jour pour des troubles psychotiques
en partie irréversibles. Au début de son traitement, il urinera dans un verre
qu’il offrira à boire à son éducatrice, tentant ainsi de reproduire la relation
qu’il avait avec sa mère. On peut considérer qu’une séparation est indiquée
lorsque l’excitation concerne les zones érogènes (implication des organes
génitaux dans les contacts).
Jalon B 8 : l’enfant est soumis à une violence verbale importante ou
au spectacle de la violence des adultes, dans les deux contextes suivants :
- Première éventualité, il peut s’agir d’un parent d’une violence
extrême, même si elle ne s’exprime qu’en paroles ou en démonstration. Dans
ce cas, l’enfant n’a pas d’autre choix que de se coller au parent effrayant.
Ainsi on constate que certains enfants qui, en expertise, viennent de dire à
l’expert à quel point ils sont terrifiés par un parent (qui, par exemple, a
menacé un intervenant de les « récupérer » de force), s’installent immédiatement sur les genoux de ce parent lorsqu’on les reçoit ensemble, en se collant
à lui, car ils n’ont comme seule possibilité que de prendre cette attitude de
soumission pour amadouer le parent effrayant. Ceci se déroule en un dixième
de seconde. Citons encore un enfant battu qui embrasse son père dans le
bureau de l’intervenant et qui déclare dès que son père est parti : « Je l’ai fait
parce que j’avais peur . » Ce serait une erreur d’interpréter un tel comportement comme une relation chaleureuse parent-enfant bien que marquée d’une
certaine ambivalence, alors qu’il s’agit d’un mécanisme de protection que
l’enfant doit mettre en place pour sa survie.
- Deuxième éventualité, le parent soumet son enfant à un forçage éducatif permanent et massif. Il s’agit là d’un contexte délicat, car de tels parents
sont convaincus de manière non modifiable qu’ils doivent agir ainsi pour le
bien de leur enfant, lequel réagit en développant une inertie massive, une
opposition systématique, un refus de toute dépendance avec un besoin
farouche d’indépendance, parfois une identification à l’agresseur avec une
violence exercée sur les autres enfants, le tout se soldant par un échec scolaire grave, et éventuellement une baisse du QI. L’indication de séparation,
bien que nécessaire, est difficile à poser car de tels parents sont bien insérés
socialement (M. Berger, 1996).
c) La place du père
Dans nombre de situations décrites ci-dessus, la mère est seule, le père
étant parti ou ayant été quitté. Lorsqu’il est présent, l’indication de séparation
va dépendre de son attitude éducative. Certains pères sont dans le déni de la
pathologie mentale de leur compagne et dans une totale fascination devant le
fonctionnement fusionnel entre une mère psychotique et son bébé
(M.Lamour, M.Barraco, 1998). D’autres, s’ils parviennent à tenir un emploi,
sont cependant incapables de limiter la pathologie de leur épouse, d’affronter
cette dernière sur le terrain éducatif, d’y faire contrepoids, d’autant plus
qu’ils sont absents lorsqu’ils travaillent. On peut simplement penser que la
situation serait encore pire s’ils étaient absents.
Mais, surtout, comme on peut s’y attendre, les hommes qui choisissent
des compagnes ayant de telles difficultés relationnelles présentent le plus
souvent eux-mêmes des troubles de la personnalité équivalents, si ce n’est
plus importants. Alcoolisme, violence, délire paranoïaque, dépression chronique, attouchements sexuels sur un enfant, etc., sont donc aussi leur lot et les
rendent incompétents ou nocifs sur le plan éducatif. On constate que cette
nocivité est souvent très fortement sous-estimée (sauf lorsqu’il s’agit de
sévices importants), comme si la pathologie maternelle attirait plus l’attention des intervenants du fait de la priorité accordée dans la théorie à la relation mère-enfant, et donc comme si les pères ne pouvaient avoir qu’une
influence limitée sur le développement affectif et intellectuel précoce de leur
enfant. C’est dans les situations de divorce, lorsque le père a obtenu des
week-ends de garde, qu’on constate de manière quasiment expérimentale
l’ampleur des dégâts psychiques liés à la seule relation père-enfant.
C. Jalons d’évaluation concernant l’enfant
Il s’agit là d’un élément essentiel. En effet, certains enfants peuvent faire
mieux face que d’autres à des comportements psychologiques et éducatifs
parentaux très inadéquats. Cependant, au-delà d’un certain degré de négligence, de violence, de perversion, tous sont emportés par la lame de fond,
certains, là encore, ayant des troubles moins irréversibles que d’autres.
Comme nous l’avons indiqué, tous les signes qui suivent peuvent se rencontrer dans d’autres contextes. La déficience intellectuelle a de nombreuses
causes. Les troubles autistiques peuvent avoir une origine organique. Dans
une recherche récente, nous avons distingué sept contextes relationnels pouvant entraîner l’apparition d’une instabilité psychomotrice, les défaillances
parentales précoces n’étant qu’un de ceux-là (M. Berger, 1999). Les troubles
psychosomatiques correspondent souvent à des difficultés de relation traitables simplement dans le cadre d’une thérapie mère-bébé, etc. Deux risques
existent donc. Le premier consisterait à penser qu’un symptôme en soi doit
faire évoquer l’éventualité d’une séparation. Le deuxième serait de banaliser
les troubles présentés ici parce qu’ils existent dans d’autres contextes, alors
que ces signes ont, par expérience, une grande valeur pronostique et doivent
inciter à explorer l’ensemble des autres signes décrits en A, B et C.
Jalon C 1 : l’évaluation du quotient de développement (jusqu’à 3 ans)
et du quotient intellectuel après 3 ans.
C’est un des jalons les plus importants. Longtemps dénigrés parce qu’ils
risquaient de rendre l’enfant prisonnier d’un diagnostic de déficience intellectuelle, de le réifier (c’est un « débile »), les tests de niveau ont ici une
valeur irremplaçable. En effet, ils montrent comment ont évolué les capacités
intellectuelles de l’enfant sous l’influence de son environnement si l’on
admet qu’il est né avec des potentialités intellectuelles normales. Ils sont
ainsi un indicateur précis d’une nocivité de l’environnement nécessitant une
séparation. Ils montrent aussi si les formes de prise en charge proposées ont
été efficaces.
Ne pas mesurer le QD
[9] ou le QI, c’est-à-dire ne pas se donner ce moyen
simple d’évaluer les résultats qu’elles produisent, entraîne les institutions
judiciaires, éducatives, sociales et soignantes à reproduire en permanence les
mêmes éventuels fonctionnements inadéquats.
La constatation de la baisse du niveau intellectuel signifie que, malheureusement, des dégâts importants se sont déjà produits : l’expérience montre
qu’un environnement qui a amené une baisse du QD ou du QI est le plus souvent suffisamment perturbant pour provoquer des troubles psychiques importants dont l’ampleur, quand il s’agit d’un bébé, ne se révélera fréquemment
que plus tard. C’est une des raisons pour laquelle la mesure du QD est particulièrement nécessaire chez les nourrissons. En effet, il sera toujours difficile
d’avoir en quantité suffisante un personnel capable de réaliser une observation fine des bébés, alors que la passation du test de Brunet-Lézine peut être
réalisée par une personne entraînée si elle a un minimum d’empathie pour les
tout-petits. La durée de la passation n’excède pas une demi-heure
[10]. Chez
l’enfant de 1 à 30 mois, le QD doit être évalué de manière répétée (tous les
mois) jusqu’à 10 mois, puis tous les deux à trois mois. L’intérêt de ce test est
qu’il n’explore pas seulement le développement postural et langagier de l’enfant, mais aussi ses capacités relationnelles (échange de sourires, inquiétude
face aux visages étrangers, etc.). Pour les enfants plus âgés, la passation des
tests est plus complexe et nécessite la compétence d’un psychologue. Une
première évaluation non chiffrée peut éventuellement être réalisée par des
intervenants non-psychologues, grâce à des échelles de dépistage d’utilisation facile comme la BREV (
Batterie rapide d’évaluation des fonctions cognitives chez les enfants), qui permet en quinze à trente minutes d’avoir une idée
sur les fonctions verbales et non verbales des enfants âgés de plus de 4 ans,
ou l’ERTL 4, l’ERTL 6 (
Échelle de repérage des troubles du langage), tests utilisés à l’origine par les pédiatres pour évaluer le niveau de langage d’enfants
de 4 ans et de 6 ans. Si ces échelles montrent des anomalies, un bilan chiffré
plus précis peut être demandé à un psychologue.
Enfin, les tests de niveau constituent un bon indicateur de l’efficacité des
soins mis en place après une décision de séparation. Pour la quasi-totalité des
enfants suivis dans notre service, l’augmentation du QI a été supérieure à 10
points.
Jalon C 2 : l’apparition de troubles autistiques ou psychotiques.
Ces troubles signent une perturbation grave de la personnalité qui, dans
un contexte général de négligence ou de maltraitance, nécessite le plus souvent une séparation. Ils sont très fréquemment méconnus malgré leur évidence, ou décrits dans les rapports sans que les intervenants en mesurent la
gravité pronostique.
Jalon C 3 : un troisième grand indicateur est
la présence d’une instabilité psychomotrice qui se caractérise par une hyperkinésie et des troubles
importants de l’attention et de la concentration. Très fréquemment, dans les
rapports successifs, elle est prise à tort pour un comportement rassurant :
l’enfant, dès qu’il marche, est qualifié d’« éveillé », « vif », « enjoué » etc.,
alors qu’il présente en fait une discontinuité permanente dans ses activités et
dans ses pensées. Il passe ainsi sans cesse d’un objet à un autre sans jamais
mettre en place le moindre jeu élaboré. Il passe d’une pensée à une autre, ce
qui l’empêche d’être créatif comme le sont habituellement les enfants de son
âge et de construire le moindre scénario
[11]. Au moins 60 % des enfants ayant
subi des interactions précoces inadéquates sont très instables, un passage en
pouponnière pouvant favoriser ou augmenter cette pathologie. Dans le
contexte décrit ici, l’instabilité traduit un défaut grave de
holding, c’est-à-dire
de continuité dans l’investissement du bébé de la part de son environnement
précoce. Elle est un véritable
poison pour l’avenir de l’enfant, car son agitation permanente et son impulsivité sont épuisantes pour la famille biologique,
augmentant encore ses difficultés éducatives, et pour la famille d’accueil, au
cas où un placement familial est décidé. Les difficultés majeures de concentration empêchent l’enfant de faire des apprentissages. Enfin, elle est régulièrement non traitée, les intervenants attendant que « ça se tasse », alors que
l’instabilité psychomotrice est une entité clinique précise qui repose sur des
processus psychodynamiques maintenant mieux connus et à laquelle correspond un traitement spécifique.
Jalon C 4 : les autres troubles de la personnalité
-
Les troubles psychosomatiques sont d’une nature plus grave que ceux
observés chez les enfants vivant dans des milieux familiaux moins perturbés.
La persistance d’une énurésie associée à une encoprésie au-delà de quatre ans
n’est pas un simple « trouble sphinctérien » ou un simple « retard d’acquisition de la propreté », mais signe une désorganisation psychosomatique
importante. Il en est de même des insomnies sévères avec des balancements
importants. Ce n’est évidemment pas sur un seul de ces signes psychosomatiques que peut se décider une séparation, mais il doit en être tenu compte
avec précision dans la construction du raisonnement clinique et judiciaire.
-
Les troubles dits « caractériels » sont aussi constamment sous-évalués.
Il s’agit de moments d’opposition brusque accompagnés d’explosions de
colère au cours desquelles l’enfant ne peut être calmé ni pas la parole de
l’adulte, ni par des contacts physiques doux ou fermes, ni par des sanctions.
L’enfant hurle, tape ou se tape, ou fugue, ou, au mieux, part s’enfermer dans
sa chambre : aucune action de l’adulte ne peut modifier le cours de cette crise
de durée parfois prolongée. Il s’avère que cet état est presque toujours déclenché par un événement relativement minime (interdit posé par un adulte, retard
d’un adulte, report d’une chose promise, etc.) et que l’enfant réagit à cet événement d’une manière disproportionnée en étant hors de lui, c’est-à-dire dans
un état hors réalité. Les moments caractériels sont donc en fait de véritables
moments hallucinatoires déclenchés par un événement qui a rappelé à l’enfant un contexte particulièrement insupportable qu’il a vécu lorsqu’il était
plus petit, spécialement lorsqu’il avait moins de 2 ans, quand il n’avait pas le
langage pour l’aider à comprendre et à maîtriser ce qui se passait. Les termes
d’« intolérance à la frustration » ou de « refus de la loi et des règles » fréquemment utilisés pour décrire ces situations, sans être inexacts, sous-esti-ment considérablement la gravité des processus en jeu.
-
Les comportements de maîtrise excessive constituent aussi un signe
très inquiétant. L’enfant ne peut nouer avec les autres, adultes (excepté parfois ses parents) ou enfants, que des relations où il maîtrise l’autre, le dirige
et refuse toute relation d’échange égalitaire ou de dépendance. Les apprentissages, qui nécessitent d’accepter que l’adulte sait mieux que soi et de se
mettre dans une position « passive » de réceptivité, sont fortement compromis. Un tel comportement signifie que l’enfant a été soumis de manière massive à une absence de maîtrise et de réponse adéquate à ses messages de la
part de son entourage, avec souvent des mères qui s’absentaient longuement
et brusquement lorsque leur enfant était bébé.
-
Les autres troubles, violence, attaques sexuelles, attaque de tous les
liens, dépression, etc., sont à évaluer en fonction de leur intensité et des circonstances de leur survenue.
Jalon C 5 :un comportement essentiel qui plaide pour une séparation est
la présence de processus de contamination. La présence des parents, leurs
paroles, parfois simplement une lettre, déclenchent l’apparition de troubles
chez l’enfant. Ainsi, si on observe une diminution des troubles décrits ci-des-sus (psychosomatiques, caractériels, etc.) chez un enfant lorsqu’il est en colonie de vacances pendant trois semaines, ou si ses troubles resurgissent
pendant plusieurs jours dans l’internat de semaine où il séjourne dès qu’il a
été en contact avec ses parents pendant le week-end, on peut parler de processus de contamination. Il en est de même si les thèmes délirants d’un enfant
sont de même nature que ceux qui constituent le délire de son parent psychotique, etc. L’importance du repérage des processus de contamination sera
repris à propos des indications de visites médiatisées.
Jalon C 6 : la demande de l’enfant de rester vivre chez ses parents ou,
s’il en est séparé, sa demande de retourner vivre chez eux, n’est pas un élément décisif dans l’évaluation.
La clinique montre en effet clairement (M. Berger, 2001) que, dans la
grande majorité des situations de défaillances graves, l’enfant met en place des
processus d’idéalisation des parents au prix d’un clivage mutilant pour sa vie
psychique et d’un déni des moments de détresse qu’il vit en leur présence. Il
lutte aussi ainsi contre des angoisses massives d’abandon qui lui font préférer
le maintien d’un lien désorganisateur avec ses parents au sentiment qu’il risque
d’être effacé de leur esprit. L’enfant est aussi pris fréquemment dans des processus de séduction très puissants, qui passent inaperçus derrière la violence et
la négligence qui occupe le devant de la scène : le parent transmet à son enfant
un message séducteur, lui demandant de rester près de lui (ou de revenir s’il est
placé) en lui promettant sur une tonalité souvent sexualisée une intimité paradisiaque (achat d’un chalet, d’une voiture, etc.). Dans un tel message, le parent
transmet en même temps à son enfant un interdit de se séparer psychiquement
de lui et d’investir d’autres personnes (M. Berger, 1997).
Mais, surtout, les enfants sont tous envahis par des sentiments de culpabilité « primaire » qui les amènent à se sentir responsables de la situation
actuelle et de l’inadéquation de leur environnement, et donc comme fondamentalement mauvais. Ainsi Gabrielle, dans un jeu fait en prise en charge,
met en scène un bébé qui a l’épaule cassée. Il dit « pardon » parce que c’est
sa mère qui lui a fait mal et il aurait pu lui dire qu’elle lui avait fait mal : c’est
donc le bébé qui est mauvais, car il empêche sa mère de s’adapter en ne lui
transmettant pas les messages adéquats.
Jalon C 7 : enfin, il faut faire une place particulière aux comportements
des nourrissons de parents carencés ou psychotiques, décrits précisément
par M. David, M. Lamour, M. Barraco.
Les signes sont nombreux. Dans les situations de carence, peu d’investissement de l’activité exploratoire, jeux pauvres et répétitifs, défaillance des
soins corporels due autant à une angoisse de rapproché de la part de la mère
qu’à une négligence, absence d’accordage affectif entre la mère et l’enfant,
etc. Dans les situations de psychose maternelle, hypervigilance, moments de
brusque rupture de contact avec le réel, avec un endormissement soudain, gel
des affects, etc. Il nous semble que peuvent être retenus comme signes de gravité devant faire envisager une séparation : la fixité des signes décrits ci-des-sus, c’est-à-dire leur non-réversibilité pendant trois ou quatre mois même si
l’enfant est confié temporairement à une autre personne ou si un accompagnement thérapeutique est mis en place, un QD inférieur à la normale, qui se
situe entre 90 et 100, des troubles psychosomatiques très intenses de type
anorexie et insomnie, et une absence d’attachement spécifique au personnage maternel. C’est ainsi qu’un bébé de 8 mois reçu en expertise ne manifeste aucune inquiétude face aux visages nouveaux du psychiatre expert et de
l’éducatrice qui travaille avec lui. À un moment où il ressent une tension en
lui, c’est vers cette dernière qu’il tourne son regard et tend les bras pour être
pris, au lieu de se retourner vers sa mère, sur les genoux de laquelle il est
assis. Ceci souligne qu’il ne se représente pas sa mère comme le personnage
sécurisant central de son existence. Dans la réalité, tout en aimant son bébé,
cette mère le négligeait gravement et fréquemment, d’où l’expertise.
D. Les jalons qui ont une valeur absolue
Certains jalons décrits ci-dessus nous paraissent avoir une valeur absolue et indiquer la nécessité d’une séparation rapide.
Jalons A
Un délire maternel ou une dépression mélancolique
[12] (jalon A 1) nécessitent un retrait de l’enfant, même si la mère accepte des visites à domicile et
présente un certain degré de collaboration.
On entend souvent des intervenants dire qu’un bébé est trop petit pour qu’une mesure de séparation soit
prononcée à ce moment, même lorsqu’ils constatent des interactions mère-enfant totalement aberrantes. C’est une erreur, car on sait avec certitude que,
lorsque les dégâts psychiques apparaîtront chez l’enfant, ils seront particulièrement graves. Seule la réunion des trois conditions décrites précédemment
(enfant non impliqué dans le délire maternel, présence d’un père en très
bonne santé psychique et d’une équipe spécialisée bien formée) permet de
suspendre la nécessité d’un placement.
La présence d’un jalon absolu Aet B est donc suffisante lorsque l’enfant
concerné est un bébé. Il ne faut pas attendre l’apparition d’un jalon C pour
mettre en place la séparation.
Jalons B
La « clinique du réel » (jalon B 1) est un indicateur absolu. En effet, l’aspect « carence, absence de stimulation » n’est alors que la partie visible de
l’iceberg. En plus d’une éventuelle déficience intellectuelle, les enfants soumis à ce genre de comportements parentaux vont développer plus tard certains processus de défense face à un environnement imprévisible, incohérent,
abandonnant, brusque, voire douloureux : troubles autistiques, attaques systématiques de tout lien proposé, refus de toute dépendance, ce qui empêche
les apprentissages proposés, explosions « caractérielles », désorganisation
psychosomatique, angoisses d’abandon massives, etc.
Les jalons B 2 (mère totalement inaffective avec son bébé), B 7 (relation
parent-enfant érotisée impliquant les organes génitaux), B 8 (parent d’une
violence extrême, même sans coups) sont aussi des indicateurs absolus.
Jalons C
La baisse du QD ou du QI est un indicateur absolu (C 1) ainsi que l’apparition de troubles autistiques ou psychotiques et la présence de processus de
contamination (C 3, C 5).
Remarques méthodologiques
La recherche de ces jalons peut rencontrer de nombreux obstacles.
-
Elle nécessite une connaissance suffisante de la pathologie psychiatrique de l’adulte et de l’enfant, ce qui est loin d’être le cas de tous les intervenants, en particulier en ce qui concerne les signes d’apparition de troubles
psychotiques chez les bébés.
-
Certains parents peuvent masquer temporairement leur pathologie.
- Ainsi la mère délirante paranoïaque citée ci-dessus, qui demandait à son
enfant de lui uriner dans la bouche, fut hospitalisée dans un service de psychiatrie en hospitalisation d’office en même temps que son enfant lui fut
retiré. Elle déclara à son entrée dans le service de psychiatrie adulte qu’elle
était normale, et ne montra aucun signe de dysfonctionnement psychique
pendant trois semaines, mettant en difficulté le psychiatre qui s’occupait
d’elle et qui dut la laisser sortir sans traitement. Elle reprit alors son délire,
envoyant trois lettres par semaine au Procureur de la République dans lesquelles elle accusait de sévices sur son enfant le médecin de l’hôpital de jour
et la famille d’accueil qui s’occupaient de son enfant. Une autre mère se montra « parfaite » au cours d’un long entretien en expertise alors que les rapports
scolaires et sociaux concernant une période de plusieurs mois rédigés par des
professionnels fiables faisaient part d’un comportement délirant franchement
paranoïaque.
- Cette recherche nécessite une stabilité minimale des intervenants afin
de pouvoir évaluer l’évolution de l’enfant, l’effet ou l’absence d’effet des
mesures prises. Les changements répétés d’éducateurs ou de travailleurs
sociaux font perdre un temps considérable. Quant aux changements fréquents
de juges des enfants, dont la durée moyenne d’occupation d’un poste en
France est d’environ deux ans, ils constituent un facteur antithérapeutique
certain et on peut penser que, pour un poste aussi sensible qui engage en fait
le devenir de nombreux enfants et les autres juridictions (évolution ultérieure
des enfants vers la délinquance), une continuité de cinq ans serait un minimum indispensable.
-
Si l’enfant est placé en pouponnière, il est nécessaire que l’évaluation
soit faite dès son entrée ou avant. En effet, P. Steinhauer a souligné que le
bilan ne sera plus le même au bout de quelques mois passés en collectivité,
et on ne saura pas si un quotient de développement trop bas devra être attribué aux interactions familiales précédentes ou à la vie en collectivité. D’où,
aussi, la priorité qui devrait être donnée à raccourcir la durée du séjour en
pouponnière par la mise en place d’un placement familial cohérent, et au traitement judiciaire rapide des dossiers concernant les bébés.
-
Il existe le risque de se laisser paralyser par la souffrance manifeste
des parents (cf. l’idéologie du lien familial, infra).
- On constate que ces jalons reposent sur une clinique précise – clinique
de la relation parents-enfant et, prioritairement, clinique de l’enfant –, car
seule cette clinique peut nous protéger de nos mouvements affectifs, nous
empêcher d’être aspirés par la souffrance des parents, qui concerne un enfant
imaginaire et risque à tout moment de faire passer au second plan la souffrance de l’enfant, qui n’a pas à sa disposition la rhétorique pour l’exprimer,
mais une symptomatologie peut-être tout aussi éloquente (M. Berger, 1992).
- certains cas où l’on est dans une « situation limite », il est impossible, malgré une observation soigneuse, de décider s’il est préférable pour
l’enfant qu’il soit séparé de ses parents. Il n’y a alors pas d’autre possibilité
que de proposer la prise en charge la plus cohérente possible et d’être sensible à l’apparition des signes éventuels d’évolution vers une pathologie fixée
ou vers une souffrance psychique importante décrite ci-dessus. Encore fau-dra-t-il proposer à l’enfant un lien suffisamment signifiant pour qu’il puisse
y exprimer ses difficultés.
- Certains parents ont pu rester dans une situation limite acceptable avec
certains de leurs enfants parce que leur père était présent et les investissait,
leur mère étant souvent déprimée. Mais la situation peut s’aggraver, par
exemple à l’occasion d’une grossesse ultérieure, avec comme père un nouveau concubin qui s’absente. La mère devient presque mélancolique, exprime
des désirs d’abandon sans les réaliser. La situation est alors différente pour le
dernier enfant, qui devra être séparé d’autant plus que c’est un bébé, mais
avec le maintien de liens pluri-hebdomadaires avec cette mère qui n’est pas
nocive activement.
-
Si une séparation est décidée, reste à évaluer le rythme et les modalités des rencontres parents-enfant, ce qui nécessite une réflexion tout aussi
minutieuse. Entre des retrouvailles pluri-hebdomadaires et la suspension des
visites, là encore, c’est l’évolution qui l’enfant qui sert de guide. Rappelons
simplement que la mise en place de visites strictement médiatisées (M. Berger, C. Rigaud, 2001) est considérée comme nécessaire dans deux cas ; soit
lorsque le comportement des parents est très nocif dans l’actuel, l’enfant risquant au cours des rencontres d’être soumis de plein fouet à leur pathologie
(folie, confusion, perversion, séduction malsaine, menaces, dépression profonde), ce qui l’angoisse et le désorganise durablement ; soit lorsque la rencontre réveille chez lui des traces angoissantes du passé et réactive des
troubles du comportement et des hallucinations de manière durable, c’est-à-dire plus d’un jour. L’enfant est alors en risque de contamination psychique,
même à l’occasion de contacts indirects tels une lettre. Tout contact entre la
famille biologique et la famille d’accueil doit aussi être proscrit pour que le
lieu de vie ne soit pas contaminé.
Les facteurs qui empêchent l’utilisation des jalons
On peut remarquer que les jalons proposés ici sont souvent décrits dans
les rapports de divers professionnels qui indiquent clairement que « tout va
mal », mais qui, effrayés par l’idée de proposer une séparation, ne peuvent
pas en tirer clairement la conclusion que l’avenir de l’enfant est mis en danger avec certitude et qu’une séparation s’impose. Suivant l’expression d’H.
Hamon, juge des enfants, « la question de la séparation occulte la véritable
évaluation ».
De nombreux facteurs sont en jeu pour expliquer ces faits. Nous nous
contenterons ici d’exposer brièvement ceux qui nous paraissent les plus fréquents et qui sont au nombre de quatre.
1. L’ancienneté de la loi de 1970 sur « l’assistance éducative »,
elle-même inspirée d’une ordonnance de 1958
Ce point a été développé dans un autre travail (M. Berger, C. Rigaud,
2000). Rappelons simplement que cette loi ne concerne qu’un danger caractérisé, dont la preuve devient plus difficile à faire lorsque l’enfant est retiré
de sa famille. Surtout, cette loi contient une idéologie familialiste qui était un
contrepoids nécessaire à l’époque de sa rédaction où l’on envisageait des placements trop facilement et de manière peu cohérente. Elle est destinée à sauvegarder les droits des parents tout en cherchant à protéger l’enfant. Dans
cette loi, le juge des enfants est-il désigné par la société comme protecteur du
statut de la famille ou comme protecteur de l’enfant ? Ce n’est pas très clair.
En tout cas, la question que se posent souvent juges et intervenants dès
qu’une séparation est décidée est : « Comment refaire une famille ? » Or,
depuis plusieurs années, la pathologie des familles et des enfants a changé
dans le sens d’une aggravation qui rend le plus souvent le retour irréalisable
lorsqu’une séparation a dû être décidée précocement.
De plus, cette loi ne prend pas en compte le concept de stabilité du lien,
au sens où un enfant peut établir un lien structurant et significatif pour lui
avec quelqu’un d’autre que sa famille biologique.
À titre d’exemple, pour montrer qu’il existe d’autres modalités de raisonnement judiciaire, on peut comparer nos textes de loi avec les lois canadiennes. Dans un arrêt de 1983, la Cour suprême du Canada indique que « la
loi ne considère plus que les enfants sont la propriété de ceux qui leur ont
donné la vie, mais recherchent ce qui leur convient le mieux en reconnaissant
que les enfants ont des besoins différents et parfois inconciliables avec le
désir ou l’intérêt de leurs parents. C’est la reconnaissance de la notion du
meilleur intérêt de l’enfant faisant contrepoids à la notion d’autorité parentale ». Dans un autre arrêt rendu en 1993, le juge s’appuie sur l’importance
de la continuité des liens que l’enfant noue en concluant que les décisions en
matière de garde devraient viser avant tout à préserver et protéger les liens
entre l’enfant et son parent psychologique. Dans un autre arrêt encore, il est
indiqué que la simple preuve que les parents sont aptes à exercer l’autorité
parentale ne justifie pas nécessairement un retour immédiat de l’enfant
auprès d’eux. Le même arrêt dit que « les décisions relatives au placement de
l’enfant doivent voir à satisfaire le besoin de continuité de la relation de ce
dernier, refléter la notion de temps de l’enfant et non celle de l’adulte », etc.
Il est ainsi admis dans la loi canadienne que le juge des enfants a la possibilité de décider d’un projet de vie stable pour un enfant. Sans aller jusqu’au
bouleversement qu’introduisent les jurisprudences canadiennes, il est intéressant de retenir que, même lorsque la notion d’enfant en danger s’estompe,
celle de stabilité du lien persiste. Ce n’est pas parce qu’un enfant n’est plus
en danger immédiat du fait que ses parents vont mieux momentanément ou
de manière durable que la question du lien que l’enfant a noué avec une autre
personne peut être escamotée. On peut donc se poser la question : la loi
actuelle n’est-elle pas incompatible dans certains cas avec un bon développement psychique de l’enfant ? En effet, tout est axé sur la famille (est-elle
capable ou non de s’occuper de l’enfant ?) et sur les relations de l’enfant avec
ses parents, mais jamais sur l’autre axe, tout aussi important, qui est la nécessité pour enfant de nouer des liens affectifs stables et sécurisants. Nous pensons que cette loi de 1970 nécessite un « toilettage ».
2. L’idéologie du lien familial (M. Berger, 1992)
L’idéologie du lien familial est une théorie toute personnelle et une position de principe selon laquelle le maintien du lien physique réel entre l’enfant
et ses parents a une valeur absolue et intouchable. Or, la valeur d’un lien
n’existe pas en soi. Il existe des liens positifs, qui fournissent un étayage
indispensable au développement psychique de l’enfant et qui lui permettent
d’organiser son monde interne. Il existe des liens négatifs traumatiques qui
sont source d’excitation violente, douloureuse, brusque, prématurée, angoissante, bref gravement désorganisateurs, et qui ne permettent que l’établissement de processus pathologiques d’attachement, d’identification
[13]. Ce
qu’une telle idéologie tente d’éliminer en fait, c’est l’ambivalence que chacun doit gérer en soi-même, le
tiraillement interne entre l’identification à
l’enfant et l’identification au parent. L’idéologie du lien l’emporte lorsque se
produit une identification massive de l’intervenant à la souffrance des parents
au détriment de l’identification à la souffrance et à la terreur ressenties par
l’enfant en leur présence. Seule est alors envisagée, par exemple,
la violence
que constitue une séparation pour les parents, au détriment de la violence
ressentie par l’enfant dans certaines situations. Nous sommes tous soumis à
un tel tiraillement, car, dans les représentations du lien parents-enfant qui
sont alors mobilisées, nous sommes concernés personnellement dans la
mesure où nous sommes tous des enfants de parents, et, pour beaucoup, des
parents d’enfants. C’est donc la partie la plus fondamentale de notre vie
affective qui va être chaque fois mobilisée émotionnellement. Mais la question doit être posée :
peut-on travailler dans le secteur de l’enfance en danger si l’on n’est pas capable d’assumer une certaine violence à l’égard des
parents, tout en ressentant de l’empathie à leur égard ?
Il faut insister sur le fait que la souffrance des parents concerne un
enfant imaginaire, de tels parents n’ayant pas investi d’une manière suffisante et même minime leur enfant réel : sinon, la question de la séparation ne
se poserait pas. C’est pourquoi, à la différence des intervenants, pour lesquels
la séparation de leur enfant serait un traumatisme durable et presque insurmontable, nous n’avons observé en vingt et un ans de pratique chez les
parents dont il est question ici aucun signe de souffrance psychique tels une
dépression, une tentative de suicide, un épisode délirant, après que leur enfant
leur a été retiré.
L’idéologie du lien familial empêche de construire des raisonnements
éducatifs, sociaux, soignants et judiciaires à partir de la question : « Quelles
exigences avons-nous à l’égard de nous-mêmes concernant la manière dont
nous voulons que l’enfant dont nous avons la charge soit prêt à affronter la
vie ? » En se plaçant d’emblée du côté des parents, l’intervenant ne peut
concevoir la séparation que comme un échec (enseigné comme tel dans certains lieux de formation ?) et jamais comme une chance donnée à l’enfant.
L’idéologie du lien familial balaye les savoirs établis et il faut souligner qu’il
n’y a aucun domaine où existe un tel hiatus entre les connaissances acquises
et les décisions prises. C’est la raison pour laquelle il est inutile d’accumuler
les « preuves » scientifiques de l’importance d’un attachement stable pour un
bébé, etc. La seule tentative qu’on peut proposer pour rétablir une certaine
identification à la souffrance de l’enfant consiste à (se) poser la question :
« Laisserions-nous un bébé ou un enfant de notre famille en garde une heure
ou une demi-journée par semaine dans l’environnement dans lequel se trouve
l’enfant concerné ?» Si la réponse est non, pourquoi y laisse-t-on cet enfant ?
L’idéologie du lien familial empêche souvent d’intégrer la famille d’accueil comme un lieu essentiel aidant l’enfant à construire sa personnalité, et
non pas simplement comme un bon lieu d’accueil répondant à ses « besoins
de base ». Elle conduit à utiliser des concepts non validés tels que « redonner
aux parents leur place de parents, à la mère sa place de mère », et à engager
un travail avec la famille sans avoir évalué la capacité évolutive des parents
et sans se donner de butée dans le temps. Elle amène aussi à confier certains
enfants aux grands-parents. Or, parents et grands-parents se mettent habituellement d’accord entre eux au moment de l’ordonnance judiciaire afin
d’éviter une séparation, puis on constate qu’entre 95 et 100 % de ces situations se terminent en catastrophe, avec des conflits très importants entre
parents et grands-parents et une dégradation de l’état de l’enfant. Nous nous
trouvons alors devant une situation d’autant plus difficile à gérer que l’enfant
a noué des liens pathologiques aussi avec ses grands-parents.
Surtout, et c’est l’élément le plus important, l’idéologie du lien familial
amène à trop exiger des parents en leur demandant d’être des parents à temps
complet, ou même « à week-end complet », ce qui les empêche d’exercer
leurs capacités parentales partielles dans les domaines et pendant la durée –
qui parfois n’excède pas une demi-heure par mois – où ils en sont capables.
Ce concept de parentalité partielle, particulièrement éclairant, a été créé par
un groupe de travail sur les parentalités problématiques qui comprend des
psychanalystes, des juges des enfants, des éducateurs, des pédiatres etc., et
qui a été mis en place à la demande de la direction de l’Action sociale (D.
Houzel et coll., 1999). Il désigne la parentalité comme un processus psychique, une fonction parentale plus ou moins développée qui peut être l’objet de diverses distorsions, et non comme un état « en soi » lié au fait d’être
un parent biologique.
Enfin, puisque, pour un intervenant animé par une telle idéologie du lien
familial, le but prioritaire est le maintien ou le rétablissement de liens
parents-enfant, ceci le dispense d’une évaluation précise de l’état de l’enfant.
3. L’absence d’exigence concernant l’évaluation des actions
menées
Cette absence d’évaluation empêche les intervenants de se constituer
avec du recul un « stock » d’expériences auxquelles se référer face aux nouvelles situations et transmissible progressivement aux jeunes professionnels.
Cette non-exigence permet que se maintienne une « culture de l’incertitude »
(« De toutes manières, on n’a pas de certitudes sur ce qui convient à un
enfant, ni de critères suffisamment précis pour évaluer s’il faut le séparer de
ses parents ») qui évite de trancher. Elle amène à faire appel à des experts qui
sont très compétents sur certains sujets, mais qui n’ont pas fait la preuve
qu’ils étaient experts dans ce domaine précis et dont les conclusions montrent
souvent leur absence de pratique, alors qu’avec une expérience ancienne bien
analysée, les éléments recueillis par les équipes éducatives peuvent avoir une
valeur supérieure à ceux recueillis au cours d’une expertise ponctuelle et ne
nécessitent pas forcément que soit fait appel à une mesure d’investigation et
d’orientation éducative supplémentaire, qui met en jeu une nouvelle équipe
et risque de faire perdre un temps précieux pour certains bébés. Enfin, cette
absence d’exigence ne permet pas d’apprécier la manière dont sont utilisés
les budgets publics. Or, nous pensons qu’avec une modification des pratiques, on pourrait obtenir de meilleurs résultats pour un coût à peine supérieur. Il nous semble que ce serait une priorité d’évaluer les résultats obtenus
en terme de niveau intellectuel, de capacités d’apprentissage et de troubles
du comportement dans les prises en charge actuelles, non pas pour désigner
des bons et des mauvais professionnels, mais pour avoir un état des lieux de
départ permettant d’apprécier si on peut se satisfaire de ces résultats, et, si la
réponse est non, de se demander quels progrès amèneraient une modification
des pratiques.
4. Dernier facteur de paralysie, la peur face à certains parents
extrêmement violents
Les menaces précises et répétées, en particulier de la part de certains
pères, peuvent amener les intervenants à céder sur certaines revendications
parentales et à proposer des dispositifs qui ne protègent pas réellement l’enfant. Si les adultes ont peur dans de telles circonstances, on peut imaginer
l’angoisse que ressent l’enfant qui dépend d’un tel parent.
Ce qui n’est pas traité ici
Ce travail est uniquement centré sur l’évaluation de la nécessité d’une
séparation. Aussi plusieurs questions n’ont volontairement pas été abordées
ici, bien qu’elles soient indissociablement liées à cette réflexion.
1. Les modalités de séparation
- Si une séparation est décidée, comment l’annoncer aux parents et à
l’enfant ? Il arrive que des intervenants reculent face à cette annonce, ou la
fassent de manière si dramatique que toute la suite en sera entachée.
- Qui effectuera la séparation dans la réalité ?
- Qui sera le référent stable de l’enfant avant, pendant et après la séparation ?
- Comment l’enfant sera-t-il accompagné au cours de ce processus (au
sens où un enfant n’est pas « déplacé » mais accompagné) ?
- Quels effets la séparation et ses modalités auront-elles sur l’enfant ?
- Quel effet la séparation aura-t-elle sur les soins psychiques ?
- Quelle cohérence aura le dispositif mis en place après la séparation :
dispositif d’écoute de l’enfant, gestion des rencontres parents-enfant, observation des effets de ces rencontres sur l’enfant, mise en place d’un sas entre
famille naturelle et famille d’accueil en cas de placement familial ? Etc.
Sauf en cas d’urgence, ces questions doivent être traitées avant la prise
de la décision de séparation. Sinon, comme l’expérience l’a montré à de
nombreuses reprises, la séparation ne fera qu’apporter une protection physique, mais elle n’empêchera pas le développement affectif et intellectuel de
l’enfant d’évoluer de manière péjorative.
2. Le détail de certains signes cliniques
Par ailleurs, ce travail n’étant pas un traité de psychiatrie, nous n’avons
pas décrit les signes psychiatriques classiques correspondant à une pathologie autistique précoce (comme l’évitement du regard, l’évitement du contact
avec les objets dit « signe du cube brûlant » retrouvés à plusieurs semaines
d’intervalle, etc.), psychotique, ou à une dysharmonie évolutive grave.
Nous n’avons pas non plus décrit précisément les signes de dysfonctionnement des interactions mère-bébé. Ceux-ci, qui sont d’expression essentiellement corporelle, varient suivant l’âge du bébé. P. Steinhauer décrit des
signes différents selon que le bébé a 0-3 mois, 2-7 mois, etc. On se référera
aussi utilement aux travaux de M. Lamour et M. Barraco.
Ces éléments, qui devraient être connus des professionnels de l’enfance,
peuvent faire l’objet d’une annexe ultérieure.
3. Le retour éventuel de l’enfant séparé dans sa famille
Il est intéressant de citer les résultats suivants obtenus par des équipes
expérimentées dirigées par des pédopsychiatres psychanalystes. Ils incitent
au réalisme et à la modestie. H. Rottman, travaillant sur des situations de
séparation traitées dans le cadre d’un service de placement familial, n’a
abouti à aucun retour d’enfant séparé dans son milieu familial en vingt ans de
pratique. Il s’agissait de placements longs à temps plein (distincts des placementsrelais). Certains retours, prononcés par des juges des enfants, n’ont pu
être durables et se sont soldés par un nouveau placement. M. David (trente et
un ans d’expérience dans un cadre similaire), d’après une étude statistique
portant sur dix ans d’activité consécutive (1988), a « obtenu » 39 % de
retours d’enfants, les situations étant ensuite suivies sur le long terme.
M. Berger, en vingt et un ans, a obtenu 3 % de retour chez les parents, alors
que toutes les familles des enfants séparés étaient suivies par des entretiens
familiaux réguliers, qui se sont révélés inefficaces dans la mesure où les
parents étaient incapables d’évoquer les affects qu’ils avaient éprouvés au
cours de leur propre histoire d’enfant, affects qui étaient à l’origine de leur
inadéquation éducative actuelle. On peut émettre l’hypothèse que ces écarts
de résultats proviennent de différences dans la gravité des difficultés psychiques des enfants et des parents suivis par chaque équipe.
Dans l’expérience de ces trois intervenants, lorsque le retour n’a pas été
possible, des liens et des contacts ont été maintenus dans presque tous les cas
entre parents et enfants, selon des modalités chaque fois particulières. Ce qui
montre que, si elle bénéficie d’un accompagnement adéquat, la séparation
n’est pas la rupture, et que lien physique et lien psychique ne sont pas nécessairement corrélés.
Nous ne sous-estimons pas les difficultés qu’il y a à envisager une séparation parents-enfant. Ce travail a pour but d’aider à distinguer les situations
dans lesquelles il est souhaitable de s’orienter vers une telle décision, décision parfois si pénible à prendre qu’il peut être nécessaire qu’elle soit étayée
sur une discussion groupale. Le principal étayage est en fait le résultat qu’on
en escompte si cette décision est prise d’une manière qui ne soit pas trop tardive. Séparer un enfant de ses parents, imposer si besoin des visites médiatisées, est une forme de respect profond à l’égard des parents. Les respecter,
cela signifie, entre autres, respecter la filiation, et leur expliquer clairement
que notre but, c’est d’obtenir que leur enfant s’en sorte mieux qu’eux-mêmes
dans la vie, que la séparation fait partie des moyens que nous nous donnons
pour atteindre cet objectif et que nous nous engageons à mettre en œuvre les
autres moyens qui nous paraissent nécessaires. Les moments où nous avons
vu ces parents être les plus heureux ont été ceux où on a pu leur annoncer que
leur enfant progressait nettement dans ses capacités d’apprendre, de vivre en
groupe, et d’avoir de meilleures relations avec les autres.
Jusqu’où respecte-t-on les parents quand on laisse leur enfant se débiliser, devenir psychotique ou psychopathe ? Respecte-t-on les parents quand
on n’évalue pas les effets de ce qu’on propose à leur enfant ? De plus, un
enfant non séparé ou séparé trop tardivement présentera des troubles du comportement et/ou des processus de contamination tels qu’il ne pourra jamais
être bien en présence de ses parents ou profiter de leurs aspects adéquats, et
toutes leurs rencontres dégénéreront.
Ceci soulève une dernière question importante. Au fond, on ne peut pas
reprocher à ces parents de rendre leur enfant malade. Quelle que soit leur
nocivité réelle, elle est la conséquence de l’enfance désastreuse qu’ils ont
subie lorsqu’ils étaient petits, ce qui les a empêchés