2001
Dialogue
Que sont-ils devenus ?
Vivre entre deux familles, ou l’insertion à l’âge adulte d’anciens enfants placés
Annick-camille Dumaret
est l’auteur, avec Marthe Coppel, de l’ouvrage Que sont-ils devenus ? Les enfants placés à l’œuvre Grancher. Analyse d’un placement familial spécialisé, Toulouse, Érès, 1995. psychologue, ingénieur de recherche à l’INSERM Centre de recherche Médecine, Sciences, Santé et Société, INSERM Unité 502.182, boulevard de la Villette, 75019 Paris
Le devenir d’un groupe de jeunes qui ont vécu en moyenne huit ans en familles d’accueil et
sont sortis du placement depuis plus de cinq ans a été analysé et mis en regard avec l’évolution de l’histoire de l’institution de placement. L’objectif était de mesurer les effets conjugués
des carences, maltraitements et ruptures dans la vie des enfants et adolescents et ceux dus à la
stabilité d’un milieu environnant sur l’insertion sociale et professionnelle à l’âge adulte. L’article présente aussi quelques-uns des souvenirs de ces adultes âgés de 23 à 39 ans, témoignages
de leur histoire d’enfants ayant vécu entre deux familles.Mots-clés :
Placement familial, Reproduction intergénérationnelle, Devenir.
Il y a un peu plus de vingt ans prenait fin la croyance en l’irréversibilité
des effets des carences graves sur le développement de l’enfant, et ce à la
suite d’observations cliniques faites notamment auprès d’enfants adoptés.
Certains travaux montrèrent les possibilités de récupération des enfants placés dans un cadre qui leur offrait permanence et continuité et réduisait ainsi
l’impact des ruptures. On constatait, par exemple, que le QI des enfants restés au-delà de cinq ans était plus élevé que celui des jeunes retournés chez
eux (Fanshel et Shinn, 1978). Il faudra cependant attendre en France 1989
pour que soit débattue dans un congrès international à Paris la question de la
transmission intergénérationnelle des comportements de placement et que
s’ouvre une brèche dans les représentations négatives des « anciens placés ».
En 1992, avec l’aide d’un placement familial spécialisé, l’Œuvre Grancher, nous avons mené une étude de type longitudinal en sélectionnant une
population de jeunes anciens placés en fonction de critères spécifiques et en
les réévaluant ultérieurement. Des entretiens leur ont été proposés, les chercheurs leur garantissant que leurs témoignages ne seraient pas identifiables.
Il s’agissait de 59 jeunes accueillis entre 1967 et 1978, auxquels s’ajoutaient
4 autres admis entre 1960 et 1964, frères et sœurs des précédents. Ils étaient
tous restés au moins cinq ans en famille d’accueil, étaient sortis du placement
depuis plus de cinq ans (entre 1972 et 1984) et avaient en moyenne 28,
29 ans.
Cette recherche se situe dans une période charnière de l’histoire des
idées concernant le placement familial, le développement des équipes d’encadrement et la conception de l’enfance et de ses droits. À l’époque, les pratiques de soins se modifiaient pour permettre un meilleur accompagnement
de l’enfant. Nous avons donc repéré dans l’histoire de l’institution les
moments où les innovations se sont imposées afin de mettre en évidence l’incidence du travail des équipes de soins. La recherche, qui a duré près de cinq
ans, a été effectuée par un petit groupe institutionnel, dont Marthe Coppel,
alors médecin responsable du placement familial, et un groupe externe de
psychologues dont Simone Couraud, psychologue à la Protection judiciaire
de la jeunesse, et moi-même. Notre objectif principal était de mieux connaître
les trajectoires de sujets issus de familles présentant de graves difficultés psychosociales et auxquels le placement familial avait tenté d’apporter une aide
spécifique pendant une longue durée.
Au cours des entretiens, notre attention s’est davantage portée sur les souvenirs et le vécu des faits marquants que sur les dates réelles ; ce n’était pas
tant l’événement (rencontres avec les parents, changement de famille d’accueil…) que la réaction personnelle et sa reconstruction des faits par le sujet
et sa fratrie qui nous importaient. Les informations recueillies – dont la validité était souvent sujette à critique –, notamment la description des milieux de
vie, les types d’aides reçues pendant le placement, etc., ont été mises en regard
avec les informations des dossiers institutionnels. Trois sources complémentaires nous ont ainsi permis d’analyser l’histoire et la vie des « anciens placés » : leur propre point de vue, les souvenirs de leurs familles d’accueil et le
regard de l’institution. C’est donc non seulement par des critères objectifs sur
les conditions d’adaptation et d’insertion sociale de ces adultes, mais aussi par
la compréhension de leur fonctionnement psychologique, que les effets des
carences et ceux du placement ont été appréhendés.
Avant leur arrivée en famille d’accueil, les deux tiers de ces jeunes
avaient déjà été placés ou multiplacés, parfois plusieurs années ; les neuf
dixièmes d’entre eux relevaient d’un placement judiciaire. Tous étaient issus
de familles très nombreuses. Les antécédents pathogènes et pathologiques
parentaux étaient plus élevés que dans la population générale : 4 fois plus
d’alcoolisme chez les pères, 10 fois plus chez les mères, 4 fois plus de problèmes psychiatriques dans ces familles.
La durée moyenne de leur séjour en placement familial était de huit ans,
et la moitié d’entre eux avaient connu une seule famille d’accueil. Les prises
en charge thérapeutiques et éducatives avaient été importantes : les quatre
cinquièmes des enfants en avaient bénéficié.
À la sortie du placement familial, la moitié de ces jeunes avaient 17 ans.
En 1992, au moment de l’enquête, ils avaient en moyenne 28/29 ans. Qua-rante-cinq d’entre eux ont accepté de nous rencontrer (71 %). Pour les autres,
des données complémentaires ont été recueillies auprès d’assistantes maternelles, de membres des équipes du placement familial et de frères et sœurs.
Le taux élevé de réponses de ces diverses personnes (94 %) est à mettre en
relation avec la persistance de certains échanges ou liens entre les jeunes et
l’institution, sans compter, pour certains, le désir de se faire entendre et de
transmettre leurs réflexions à des adultes prêts à les écouter.
Liens entre passé et devenir :
l’insertion générale adulte
Ces jeunes anciens placés avaient un moins bon niveau d’enseignement
général que les jeunes de la population nationale, mais une meilleure formation professionnelle. Leur niveau d’études semble lié à la durée du placement : la plupart des diplômés de l’enquête étaient restés plus longtemps en
famille d’accueil que les autres, ne la quittant qu’après l’âge de fin de scolarité obligatoire. À l’inverse, tous ceux qui étaient retournés chez eux plus tôt,
à la demande de leurs parents, nous ont fait part de leur regret de n’avoir pu
terminer leur formation ou leurs études.
Les trois quarts de ces jeunes travaillaient, la plupart vivaient en couple,
les deux tiers étaient devenus parents (à la différence des anciens maltraités,
qui, eux, hésitent à avoir des enfants, C. Mignot, 1991). Plus d’un quart
étaient propriétaires de leur logement. Le pourcentage de séparations de
couple ou de divorces était plus élevé que la moyenne, et le célibat masculin
aussi – cette dernière donnée étant traditionnellement rattachée à la plus
grande vulnérabilité des hommes. Un tiers de ces jeunes avaient, à un
moment donné, consommé de la drogue. Près d’un sur quatre évoque des problèmes de type psychosomatique. Comme l’ont montré des travaux anglais et
américains, la sortie du placement et l’entrée sur le marché du travail sont des
périodes de grande fragilité : difficultés d’insertion dans la vie quotidienne
(problèmes financiers, de logement…), heurts avec l’ordre social. D’où l’importance des services Jeunes Majeurs.
Nous avons synthétisé les résultats obtenus pour ces 59 jeunes en un
score global d’insertion générale, cette dernière étant définie comme un
ensemble de compétences socio-relationnelles et professionnelles. Une
échelle de cotation a été mise au point pour les domaines analysés (santé, vie
personnelle et familiale, vie professionnelle, relations avec l’entourage, suivi
social), et nous avons mis en relation les scores obtenus avec les variables
socio-démographiques et familiales et les facteurs de risque d’inadaptation
(séparation et placement des parents dans leur enfance, pathologies familiales
sociales et/ou psychiatriques, carences graves et maltraitements vécus par les
jeunes eux-mêmes).
Cela nous a permis de dégager plusieurs profils d’insertion. Les scores
élevés montraient des adultes très bien insérés sur le plan socio-familial et
professionnel : ils se disaient en bonne santé et avaient une vie relationnelle
souple et variée, entretenant des liens avec des frères et sœurs et d’autres
membres de la famille élargie et pouvant compter sur un entourage amical.
Le score diminuait chez ceux qui avaient un espace de vie sociale plus restreint, des relations familiales et amicales moins diversifiées, une vie professionnelle moins investie, et pour ceux qui se plaignaient de problèmes
psychosomatiques tout en étant relativement bien insérés (mais la famille du
conjoint était moins aidante). Ceux dont l’insertion était défaillante n’étaient
pas autonomes, ils n’élevaient pas leur enfant, leur vie relationnelle se réduisait à des échanges avec la famille d’accueil et des travailleurs sociaux.
Sur ces 59 jeunes adultes, 33 avaient une bonne insertion socio-relation-nelle et professionnelle (56 %), 7 une insertion moyenne, 12 une insertion
fragile (20 %) et 7 une très mauvaise insertion (12 %).
Ces résultats sont à mettre en parallèle avec ceux du CREDOC auprès de
367 jeunes adultes cinq ans après la fin de leur prise en charge par l’ASE et la
Protection judiciaire de la jeunesse. Dans cette enquête, les meilleures performances concernaient les jeunes accueillis en famille d’accueil (50 % de bonne
insertion et 10 % de graves difficultés). Une autre donnée commune à ces travaux montre que l’âge du sujet lors de l’évaluation de la qualité d’insertion est
une variable déterminante. Les plus âgés s’en sortent mieux, non seulement
parce qu’ils ont connu une meilleure conjoncture économique que les plus
jeunes, mais surtout parce que leur ancrage professionnel et leur réseau de
sociabilité ont eu le temps se consolider et se développer. Le temps est donc un
élément essentiel pour la construction d’une identité et l’enracinement social.
Notre étude montre aussi qu’il n’existe pas de lien particulier entre l’âge
d’admission dans le placement familial, le nombre de placements antérieurs
ou le nombre de familles d’accueil et l’insertion générale. À lui seul, le fait
pour un jeune d’avoir eu des parents eux-mêmes anciens placés n’est pas non
plus un facteur de risque. Les difficultés d’adaptation et d’insertion à l’âge
adulte sont plutôt liées au cumul : cumul des pathologies parentales et/ou
cumul des carences graves et maltraitements. Mais aucun de ces facteurs pris
séparément ne suffit – ce qui confirme une étude faite il y a quinze ans auprès
d’adolescents ayant vécu en villages d’enfants. Parmi ceux de nos enquêtés
qui témoignaient d’une insertion fragile ou de graves difficultés d’adaptation,
plus de la moitié cumulaient plusieurs facteurs de risque et avaient d’importants problèmes de santé mentale (voir tableau). Cela corrobore le résultat de
plusieurs recherches épidémiologiques anglo-saxonnes sur les répercussions
du handicap psychosocial sur le développement des enfants et adolescents.
Dans la trajectoire de vie de ces familles, le placement n’apparaissait pas
comme un accident : nombre de parents de ces jeunes avaient vécu eux-mêmes des séparations dans l’enfance et l’adolescence. Si l’on regardait en
arrière (méthode rétrospective), le taux de reproduction familiale était de
51 % pour l’ensemble des 35 familles. Dans un cas sur deux, des parents
avaient été placés (37 %) ou séparés de leur famille (14 %). Dans 8 familles,
les deux parents avaient été placés à l’Assistance publique. Mais une analyse,
faite cette fois en prospectif, à partir des 34 anciens placés qui avaient eux-mêmes des enfants (29 des 45 interviewés et 5 des 14 « non-répondants »
connus) indiquait que, pour nos enquêtés, le processus de reproduction des
comportements de placements à l’ASE avait pratiquement disparu, grâce aux
modifications environnementales et au travail des équipes du placement
familial. Même si leur descendance n’était pas encore achevée, on voyait
qu’à leur âge, leurs parents étaient déjà nombreux à avoir des enfants placés.
Or, aucun de nos sujets n’avait lui-même d’enfant placé, et si, pour 4 d’entre
eux, l’aîné des enfants ne vivait pas chez eux, c’était en raison d’une séparation de couple : l’enfant vivait chez l’ex-conjoint. En se plaçant dans l’hypothèse la plus défavorable (placement de ces derniers enfants), les résultats
resteraient comparables au taux de reproduction trouvé dans l’étude de Corbillon et col. (1988).
Tableau
Score d’insertion générale et cumul des facteurs de risque
Tableau
Score d’insertion générale et cumul des facteurs de risque
Insertion générale
FR : Cumul Fragile et échec Moyenne Bonne et TB Total
≤1 FR 8 5 26 39
≥2 FR 11 2 7 20
Total nbre 19 7 33 59
Total % 32,2 % 11,9 % 55,9 % 100 %
FR : facteurs de risque (parents anciens placés, pathologies parentales sociales
et psychiatriques, carences et maltraitements).
La parole des adultes anciens placés
L’histoire que racontaient les anciens placés était le fruit d’une élaboration psychique qui avait commencé dans l’enfance et l’adolescence. Les souvenirs qu’ils avaient de leurs parents, de leurs familles d’accueil et de
l’équipe du placement avaient fait l’objet de nombreuses reconstructions au
fil des divers récits qu’ils en avaient donnés lors de rencontres thérapeutiques
ou au sein de leur entourage. La confrontation de leurs témoignages d’adultes
avec ce que nous savions des soins qu’ils avaient reçus nous ont permis de
comprendre leur cheminement et leur histoire de vie, plus ou moins complexe, parfois faite de compromis entre les faits vécus, la réalité psychique
intérieure et la vérité historique.
Souvent, ce qu’ils racontaient confirmait ce que l’on imagine : la douleur
des séparations, les vides dans leur histoire, le manque affectif, la souffrance
provoquée par la stigmatisation due au placement. Selon la date de leur prise
en charge, on distinguait généralement dans leurs discours ceux qui relevaient des nouveaux centres de placement, où le travail d’équipe entre
familles d’accueil et travailleurs sociaux avait changé. Leurs critiques et
remarques faisaient écho aux réflexions de tous ceux qui ont contribué à faire
évoluer la manière dont on traite les enfants placés (M. Soulé, M. David…).
Certaines sont aujourd’hui dépassées (les trousseaux, l’absence de sélection,
de formation et d’encadrement des assistantes maternelles), d’autres toujours
valables (les difficultés d’intégration dans la famille d’accueil, le regard porté
sur les parents). Le manque d’information qu’on leur avait fourni sur leur
situation au moment de l’admission ou du changement de famille d’accueil
était fréquemment évoqué, et ce quelle que soit la date du placement. Ces
événements, non verbalisés, et surtout non élaborés psychiquement, leur
étaient restés incompréhensibles : « On ne pouvait pas comprendre, on était
bousculé. » Nombre de ces adultes avaient le sentiment que leur parole n’était
pas toujours prise en compte et qu’ils avaient été spectateurs des décisions
prises à leur égard. Les mesures de droit d’accès au dossier et de respect des
droits des familles (1984) n’avaient pas encore eu d’effet au moment de
l’étude, mais, aujourd’hui encore, plusieurs travaux sur le discours des
parents d’enfants placés montrent les mêmes difficultés à comprendre les
motifs de placement, les mêmes souffrances, et le même sentiment que leur
parole n’est pas entendue.
Pour nos enquêtés, l’institution apparaît souvent comme une instance
toute-puissante qui doit combler leurs manques, répondre à tous leurs besoins
et être sans faille. Ils l’évoquent de façon impersonnelle : « Ils auraient dû. »
L’Œuvre Grancher est ainsi l’objet de leur reconnaissance ou au contraire de
leurs revendications : « C’est Eux qui nous ont élevés, il fallait qu’Ils fassent
comme si c’était nos vrais parents, qu’ils nous poussent jusqu’au bout ! »
Les modèles d’identification
Si, dans l’ensemble, ces jeunes ne se complaisent pas dans l’évocation de
leurs malheurs, la souffrance liée aux ruptures, au partage entre lieux de vie et
environnements familiaux différents est encore parfois vive, comme l’indiquent ces extraits : « Je ne me sens pas différent parce que j’ai été placé. Mais
ça m’a toujours perturbé, à l’école ou à l’armée, quand ils demandaient le
métier du père, des fois je disais celui de mon père d’accueil, des fois “père
inconnu”». « Envers ma famille, y a des trucs qu’on ne peut pas se dire, on n’a
pas vécu ensemble. » « Mes enfants n’ontpas de grands-parents, je ne sais rien
sur mes parents… Ça fait un trou parce que, pour nous, ce sont des étrangers. »
Ils ont connu dans l’enfance deux milieux de vie différents. D’un côté,
des familles de milieux défavorisés vivant en région parisienne, des parents
présentant des carences, d’importants problèmes de santé (maladies, accidents, invalidités, alcoolisme) et des dysfonctionnements qui se renforcent
mutuellement ; des trajectoires de vie marquées par la précarité : liens familiaux difficilement maintenus, absence d’enracinement social. De l’autre
côté, des familles d’accueil vivant en Sologne et offrant, du fait de leur sélection, des portraits moins diversifiées que les précédentes : elles présentent
une grande stabilité conjugale et familiale, sont reliées à une institution structurée et à une famille élargie où plusieurs générations se côtoient; leur vie est
rythmée par des événements de vie (baptêmes, mariages…).
Certaines réflexions des anciens placés témoignent de leur souffrance à
vivre partagés entre deux familles, même si tous reconnaissent que le placement dans une famille d’accueil leur a offert les conditions nécessaires à leur
développement.
Ce qui transparaît dans leur discours comme un élément caractéristique
de la « bonne » famille d’accueil, c’est la capacité de cette famille à leur donner le sentiment qu’ils font partie de la famille. Le sentiment d’intégration
passe souvent par le fait d’être accepté par l’environnement familial et social
des assistantes maternelles, d’être reconnu comme appartenant à une communauté. Mais ce qui joue aussi un rôle important dans l’image que les
jeunes se construisent d’eux-mêmes, c’est la relation que la famille d’accueil
entretient avec la mère et/ou le père de l’enfant lors de visites et d’échanges
téléphoniques, le regard qu’elle pose sur les parents. Certains ont été très sensibles à la manière dont la famille d’accueil parlait de leur père ou de leur
mère, positive ou bien négative. Une attitude bienveillante les valorisait et, à
l’opposé, les critiques étaient douloureuses et provoquaient un sentiment de
malaise : « Quand on revenait de chez les parents, elle disait : t’as maigri,
alors qu’on était pareil. Notre mère, elle l’a démontée sans la connaître… Et
c’est vrai, on perd confiance, ça semble bizarre, on finit pas se dire que c’est
nous qui n’allons pas bien. »
Pendant le placement, les équipes avaient accordé une importance particulière à l’accompagnement des enfants lors de leurs rencontres avec leurs
parents, dans le souci de préserver leurs liens avec l’environnement social,
familial et leur histoire passée. Ces allers et retours entre les deux familles
avaient pour objectif d’aider le jeune à reconnaître et accepter les différences
entre les deux modes de vie et à s’y adapter tout en gardant le sentiment d’une
continuité : « J’avais mes habitudes chez moi… et j’avais mes habitudes ici. »
Ce travail d’accompagnement leur a offert une diversification des modèles
identificatoires. Au fil du temps, nombre des jeunes ont appris à connaître les
limites de chacun.
Transmission des valeurs, choix et attaches familiales
Nombre de critiques que ces jeunes formulaient envers les familles d’accueil apparaissent comparables aux critiques des adolescents dans leur propre
famille. Les interdits, même critiqués, sont acceptés lorsque les relations sont
relativement bonnes : « Ils étaient sévères… peut-être étaient-ils plus exigeants parce que justement nous n’étions pas leurs enfants et qu’ils se sentaient responsables. » Avec le recul, la plupart d’entre eux ont le sentiment
d’avoir eu des repères, d’avoir été éduqués : « Il fallait se coucher tôt, alors
que chez mon père, je regardais la télé du matin au soir. » « J’ai eu un passage équilibré. » « Je serais resté chez ma mère, je ne sais pas ce que ça aurait
pu donner. » On observe ainsi une identification partielle au savoir-faire de la
famille d’accueil : « Elle m’a appris à être économe, et ça m’a servi, l’argent
que j’ai mis de côté quand je me suis mariée. » « Elle m’aurait pas serré du
tout, je serais devenu un voyou. Mes enfants, je les tiendrai aussi. »Pour certains, l’intégration des valeurs de la famille d’accueil se retrouve dans la vie
quotidienne et dans l’éducation de leurs enfants : « Mon fils, il est encore
petit, mais il fait des bêtises, il est dur comme moi, mais gentil… Il faut qu’il
ait tout ce que j’ai pas eu… Ma femme est sévère, elle dit qu’il faut qu’il
marche droit. » Ils évoquent cependant une différence d’attitude entre la
manière dont ils élèvent leurs enfants et celle dont ils ont été élevés : suivi
scolaire plus important, explications sur les choses de la vie et les événements
familiaux.
Le lieu géographique où ils résident à l’âge adulte, leur choix de conjoint
(choix en miroir pour quelques-uns à la sortie du placement, aide importante
de la belle-famille pour d’autres) et leur mode de vie actuel peuvent s’interpréter comme des références à l’un des modèles choisis. Les plus âgés, qui
sont souvent sortis à la majorité et ont eu peu de liens avec leurs parents pendant le placement, sont restés dans la région où ils ont fait leurs études, y ont
trouvé un emploi et rencontré leur conjoint. Ils ont adopté un mode de vie
assez traditionnel et familial, celui de la famille d’accueil, et ils forment un
groupe relativement homogène. Plusieurs se sont installés à leur compte, certains sont parrains et marraines des petits-enfants de la famille d’accueil.
D’autres, qui ont été pris en charge moins jeunes et dont les relations se sont
maintenues avec leur famille pendant le placement, sont revenus en région
parisienne, même s’ils ne voient pas forcément leurs parents. Ils ont
emprunté des éléments aux deux milieux qu’ils ont connus, gardé des liens
avec les aînés des fratries, mais ont pour la plupart une vie moins socialisée
que les précédents. Quelques-uns, enfin, ne se sont encore inscrits dans aucun
des deux modèles, qu’ils critiquent fortement ou pensent inaccessibles : ils
voient surtout des jeunes de leur âge et leurs frères et sœurs ; certains vivent
avec le frère ou la sœur d’un autre jeune placé.
Arrivés à l’âge adulte, moins de la moitié de ces jeunes ont des relations
régulières avec leurs parents encore en vie – ils voient beaucoup plus souvent
leur fratrie. Les deux tiers gardent des contacts avec une famille d’accueil, et,
pour la moitié d’entre eux, de façon régulière.
En fait, ce qui ressort fortement de leurs propos, c’est la préférence pour
une des deux familles : on choisit l’une et on rejette l’autre, et on rompt généralement le lien avec la famille rejetée, que ce soit la famille d’origine ou la
famille d’accueil. C’est ainsi que ceux qui ont des relations régulières avec
leur(s) parent(s) ou leur fratrie ne voient plus guère la famille d’accueil, et
inversement. Quant aux autres, les différents choix sont liés d’une part à l’âge
auquel ils ont quitté la famille d’accueil – ceux qui sont partis jeunes choisissent plutôt leurs parents – et d’autre part aux relations parents-enfant antérieures au placement. Le manque de relations parents-enfant pendant le
séjour en placement, souvent important parmi les enfants qui ont été multiplacés avant leur arrivée en placement familial, se confirme à l’âge adulte :
l’attachement familial qui a manqué dans l’enfance ne se rattrape pas. Ce
manque-là reste irréversible.
Les deux tiers des jeunes adultes que nous avons rencontrés ont le sentiment d’avoir été aidés. Les portraits qu’ils donnent d’eux-mêmes aujourd’hui
ne se distinguent pas fondamentalement de ceux des jeunes de leur âge de
milieux relativement identiques. Même si, après coup, nous pouvons dégager
dans leur parcours des logiques – les scores d’insertion se sont confirmés plusieurs années plus tard pour nombre d’entre eux –, celles-ci n’étaient pas inéluctables. Les phénomènes de reproduction de comportements de placement
ont été enrayés pour la plupart d’entre eux et la bonne adaptation concerne
aussi bien des jeunes arrivés très tard en famille d’accueil, après de nombreux
autres placements, que des jeunes qui ont vécu d’importants handicaps psychosociaux. On constate chez eux d’une manière générale une ascension professionnelle et sociale.
Il n’en demeure pas moins que leur adaptation, telle que nous l’avons
mesurée, est liée aux mesures qui ont été prises pour leur épargner d’être trop
exposés pendant l’enfance aux pathologies et adversités familiales. On ne
peut faire de lien causal entre les transformations individuelles qui s’opèrent
chez un jeune et les prises en charge qui lui ont été proposées. Néanmoins, il
reste une nette association entre la bonne insertion socio-professionnelle de
la majorité de ces anciens placés et le fait qu’ils ont bénéficié d’une stabilité
du lieu de vie accompagnée d’importantes prises en charge psychothérapiques et éducatives.
Ces soins de longue durée ont porté à la fois sur les enfants et sur leur
milieu environnant. L’adaptation est un phénomène dynamique qui dépend
des interactions entre les sujets placés et leur entourage, et ce aux deux
extrémités de l’intervention, de nouveaux acteurs intervenant également
après la sortie du placement. Mais c’est certainement pendant ce temps long
d’accueil que nombre d’entre eux ont acquis la capacité de faire face et de
demander de l’aide en cas de difficultés.
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BAUER, D., DUBECHOT, P., LEGROS, M. 1993. « Le temps de l’établissement : des difficultés de
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