2001
Dialogue
Et Aussi
Adoption et adolescence : parents en question(s)
Marie-thérèse Colbère
psychothérapeute, psychanalyste 5, impasse de la Venelle, 77200 Torcy
Tout enfant adopté a deux filiations. Sa filiation d’origine pose souvent question aux parents
adoptants. Au moment de l’adolescence et de ses remaniements identitaires, les parents sont
confrontés à la nécessité d’un travail psychique : reconnaître que d’autres lui ont donné la vie,
et accepter de laisser une place à ce temps où l’enfant n’était pas encore le leur. Pour un
couple, adopter un enfant, c’est accepter de se confronter à l’originel de ce dernier et de d’interroger le sens de sa démarche.
Le jour où un homme ou une femme devient parent adoptif, il sait ce que
lui a coûté la réalisation de son désir : découverte de la stérilité (s’il ne s’agit
pas d’une famille ayant déjà un ou des enfants biologiques), traitements
médicaux souvent longs, lourds et difficiles à vivre, démarches auprès d’institutions mandatées pour l’adoption, investigations diverses à supporter,
attente, voyage à l’étranger parfois, charges financières… (D. Grange 1987)
Pour adopter, il faut réussir un parcours au cours duquel le désir d’être parent
va être passé au crible. À la fin de la démarche arrive le moment de la reconnaissance. Le candidat est reconnu apte à devenir parent par la DASS (Direction des Affaires sanitaires et sociales) et par l’OAA (Organisme autorisé pour
l’adoption) s’il est passé par ce parcours, le plus emprunté actuellement.
« Prendre un enfant par la main » apporte de multiples joies. Les témoignages de parents faisant part de leur bonheur, le regard brillant dont ils couvent celui ou celle qui est devenu leur enfant, les éclats de rire, les jeux de ceux
qui ont été accueillis nous sont familiers et nous enchantent. Mais les parents
traversent parfois dans l’adoption des difficultés au temps particulier de l’adolescence, et je décrirai les difficultés qui me sont apparues comme les plus fréquentes. Évidemment, certaines d’entre elles peuvent s’éprouver avec des
enfants biologiques. Cet article ne prétend pas être exhaustif et bien des adoptions se passent avec plus de tranquillité que ce que je décris dans ce texte.
Après avoir évoqué la vie familiale pendant l’enfance de l’adopté, je parlerai de logiques véhiculées dans la famille qui, à mon sens, mènent à des
situations d’impasse. Puis j’aborderai la question de l’originel, qui pose souvent bien des questions aux parents adoptifs. Mais les intéressés ne peuvent
éviter de réfléchir à cet aspect s’ils souhaitent aider le mieux possible leur
enfant à se construire et adopter vraiment celui qui leur a été confié.
« Une famille formidable »
À la fin de ses démarches, couronné de lauriers, le nouveau diplômé ès
sciences de l’éducation éprouve un immense sentiment de satisfaction. Lui et
son conjoint n’ont-ils pas été sélectionnés comme une des « meilleures
familles » potentielles ? On dira que ce sont là des gens extraordinaires :
« C’est formidable, ce que vous faites… Voilà un enfant qui va être heureux. » Le père, la mère de l’enfant adopté sont, en effet, ceux qui lui permettent d’échapper à un destin difficile et le prennent en charge jusqu’à l’âge
adulte.
Le plus souvent, surtout si l’adoption concerne un enfant jeune, la vie
s’organise rapidement. Comme dans toute famille, les intéressés vivent des
moments de bonheur et des temps plus lourds. Des difficultés spécifiques
peuvent surgir peu après l’arrivée de l’enfant : régressions importantes, rejet
des parents, difficultés d’apprentissage de la langue, réactions caractérielles
(R. et T. Henckes-Ronsse, sans date., p. 99-122). Comme lors d’une naissance, il y a reviviscence du narcissisme primaire parental (S. Freud 1914,
p. 96), mais, très souvent, parents et enfants sont heureux d’être ensemble :
l’adoption est vécue comme une réussite.
Les années passent. L’enfant aborde l’adolescence, temps tumultueux
s’il en est. Ce temps est un moment de crise pour l’enfant, parfois aussi pour
ses parents et l’ensemble du groupe familial. Certes, l’adolescence d’un
enfant adopté, comme celle d’un enfant biologique, est toujours unique.
Mais, dans certaines adoptions, le narcissisme du père ou de la mère peut être
ébranlé, et il se peut que, dans des situations aiguës, l’équilibre acquis au
cours des ans soit tellement mis à mal que les parents remettent en cause leur
désir d’adopter. La famille ne se perçoit plus comme « formidable ». Les difficultés vécues au quotidien peuvent faire éprouver aux parents un fort sentiment de culpabilité (R. et T. Henckes-Ronsse, sans date, p. 156-157 et
217-218).
Des logiques qui mènent à une impasse
Quand, soudain, à l’adolescence de l’enfant, tout va mal, que s’est-il
donc passé ? Dans quels pièges a-t-on pu tomber ?
Chez les parents adoptifs, certaines logiques peuvent mener à l’impasse.
Ces logiques se basent sur des fantasmes, des positionnements, des attentes.
Je citerai ici les cinq qui m’apparaissent les plus répandues.
Le fantasme que l’amour est tout-puissant
Le candidat reconnu futur bon parent potentiel s’engage à élever et à
éduquer son enfant. Il veut le rendre heureux. Il a longtemps attendu avant
d’être père ou mère. Il veut contrebalancer le drame vécu initialement par
l’enfant : l’abandon de celui-ci par ses parents ou sa mère biologiques, ou
bien le retrait du milieu familial dont a fait l’objet. Il fera en sorte que grâce
à lui, à ses soins attentifs, à l’amour qu’il lui témoignera, la vie de l’enfant
soit comme si ce moment dramatique n’avait jamais eu lieu. En d’autres
mots, le parent vit avec le fantasme que l’amour qu’il porte à l’enfant – un
amour tout-puissant – réparera totalement la blessure originelle. Il est
convaincu qu’il pourra et devra faire face à toute situation. Ce fantasme,
grandement répandu chez les parents adoptifs, peut amener chacun des protagonistes à vivre des situations de plus en plus difficiles. Les limites à ce qui
est demandé par l’enfant et donné par l’adulte sont parfois sans cesse repoussées. Mais le corollaire de ce fantasme me semble essentiel : « L’amour que
je porte à mon enfant peut tout guérir, pourtant mon enfant souffre encore.
C’est la preuve que je ne l’aime pas assez. » Un parent en difficulté avec un
enfant qui va mal se vit comme pris en flagrant délit de mal-aimance.
Un jeu de miroirs destructeur
Le parent s’éprouve insuffisamment aimant, c’est-à-dire défaillant. Il
n’atteint pas le but qu’il s’était fixé : rendre l’enfant heureux. Mais, en définitive, c’est l’enfant qui peut être perçu comme « mauvais objet ». En effet,
l’intéressé ne permet ni à son père ni à sa mère de s’expérimenter comme un
suffisamment bon parent. Il ne leur donne pas l’occasion de vivre ce qu’ils
avaient rêvé d’être pour lui. L’adulte adresse à l’enfant l’image qu’il a de ce
dernier, et l’enfant se perçoit alors lui-même comme mauvais objet. Cette
perception ravive celle qui a été vécue au moment de l’abandon. Les expériences et sentiments douloureux constitutifs de toute vie affective du bébé
(M.Klein 1936, p.76-81), mais compliqués par l’abandon et ce qui y est afférent, se réactualisent et l’enfant ne peut supporter cette représentation de lui-même qu’en la ré-adressant à celui qui en est à l’origine : le parent adoptif.
Celui-ci devient un « mauvais » parent pour l’enfant. Le message qu’émet cet
enfant fait écho à ce que le parent éprouve lui-même. Dans un jeu de miroirs,
chacun se vit et vit l’autre comme mauvais objet. On peut alors se trouver
dans une dimension de rejet de l’autre, de soi-même, de haine et de culpabilité.
La rupture d’un contrat
Tout être qui va faire partie d’un groupe ou d’une famille est appelé dans
l’imaginaire groupal, parental ou familial à reconnaître les lois et les valeurs
sur lesquelles se fonde la vie de l’ensemble. Il lui est implicitement demandé
de remplir un « contrat narcissique » (P.Aulagnier 1986, p. 182-192). C’est
la fidélité aux représentations en vigueur dans l’ensemble qui fait que l’intéressé est réellement vécu comme membre du groupe. C’est vrai pour tout
enfant, biologique ou adopté.
Le contrat narcissique a deux signataires : le groupe et l’enfant. Ce dernier accepte « comme vrai un discours qui affirme le bien-fondé des lois
régissant le fonctionnement de l’ensemble » (ibid., p. 187). Ces lois concourent à former la représentation que l’enfant se donnera de son idéal. Le
groupe lui désigne une place et un discours que sa voix, après celle de ses
prédécesseurs, devra transmettre. L’enfant est investi comme l’avenir du
groupe. Il est placé dans un rapport de filiation, d’appartenance. La dépendance est réciproque puisque, si l’enfant est muet, le discours est perdu. Le
contrat narcissique met donc le sujet dans une dimension où se rejoignent le
singulier et le social.
L’adolescent qui « prend le large » peut être perçu comme infidèle, voire
parjure. Bien des drames familiaux (je parle bien sûr de toutes les familles)
s’enracinent dans ce que le groupe considère comme des ruptures de contrat.
Il me semble que l’adoption, de ce point de vue, est une expérience où la fidélité à l’ensemble est particulièrement mise en question : la quête des origines,
la différence culturelle notamment lorsqu’il s’agit d’une adoption internationale, le désir inconscient d’une certaine fidélité aux parents biologiques, mettent l’enfant dans une situation délicate. Enfant de quatre parents et de deux
cultures au sens large du terme, l’adopté doit résoudre une équation à multiples paramètres. Mais il me semble que ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra se
forger véritablement son identité d’adulte. Certes, cette identité se construira
à partir de l’appartenance à la famille adoptive et des expériences propres de
l’intéressé. Mais elle devra aussi intégrer l’originel de l’enfant, ce qui a
constitué sa vie avant d’être adopté. C’est peut-être la particularité et la difficulté de ce travail psychique qui amènent des adoptés à vivre une adolescence prolongée. Un enfant adopté qui s’écarte du groupe familial et de ses
valeurs peut faire connaître des moments difficiles à ceux qui l’ont accueilli.
Ceux-ci ont parfois le sentiment d’une rupture du contrat qui unit la famille,
du fait de l’intéressé. Peut-être le travail le plus fécond de l’adoptant, pour lui
comme pour l’enfant, est-il d’accepter que ce dernier réussisse cette
démarche difficile et originale : se construire à partir de ses appartenances.
L’adoptant ne doit-il pas, comme tout parent, mais peut-être de façon plus
radicale, accepter que son enfant vive les loyautés (I. Boszormenyi-Nagy
1992, p. 37) et déloyautés qui un jour lui permettront de dire : « je suis »
(D.W. Winnicott 1966, p. 156) ? Cela sous-entend que l’adoptant ne nie pas
que la vie de l’enfant commence bien avant sa rencontre avec lui.
Le surinvestissement du maternel
« Le maternel » désigne bien sûr ici les fonctions visant à nourrir et à
protéger l’enfant dans tous les sens de ce terme : nourriture, soins corporels
et médicaux, scolarisation, loisirs. « Le paternel » se rapporte à ce qui permet
à l’enfant de s’inscrire dans le champ social et dans l’ordre du symbolique :
c’est la référence à la Loi, l’apprentissage des interdits. Cette fonction donne
la possibilité de la dé-fusion d’avec la mère. Il est évident que ces deux
registres sont exercés à la fois par le père et la mère (D.W. Winnicott 1944,
p. 119). La mère adoptive est amenée, en tant que mère, à s’occuper beaucoup de l’enfant qui lui est confié. Elle passe de nombreuses heures à le nourrir, à s’occuper de lui, à le soigner, à l’accompagner au quotidien. En tant que
mère adoptive, elle surinvestit souvent sa fonction, d’autant plus qu’elle sait
qu’adopter un enfant nécessite souvent de prendre en charge un problème
psychologique (D.W. Winnicott 1954, p. 66). À son insu, elle se positionne
elle-même comme mère idéale, devant annihiler la blessure originelle. Il
arrive qu’elle accapare l’enfant et ne permette pas à son conjoint de s’investir dans sa fonction paternelle autant qu’il le devrait ou le souhaiterait. Notons
qu’un certain nombre de pères laissent le champ libre à ce surinvestissement
du maternel, voire y participent eux-mêmes.
Ce surinvestissement, qui a souvent été bénéfique et même indispensable
pour que l’enfant récupère de ses souffrances et de ses manques, se paie parfois cher à l’adolescence. La mère adoptive qui représente l’imago de la mère
biologique – celle qui a abandonné – est en première ligne pour recevoir les
attaques de l’enfant. Le repositionnement de la mère, le « lâchage » dans sa
façon de se comporter et la solidité du père dans sa fonction m’apparaissent
comme des éléments souvent indispensables pour que les jeux se modifient.
L’idéalisation de l’enfant biologique qui n’est pas né
L’adoption demande un travail de deuil : il faut renoncer à concevoir
l’enfant qu’on a longtemps espéré et accepter de faire sien un petit être que
d’autres ont engendré. Lorsque se vivent des moments difficiles, tout parent
adoptif sait qu’il aurait très bien pu connaître des tourments aussi importants,
et même plus, avec un enfant biologique. Parmi ses connaissances, il côtoie
des parents en grande souffrance avec leurs enfants. Mais il me semble que
tout parent adoptif (et peut-être spécialement les mères) confronté à d’importantes difficultés pense qu’un enfant qu’il aurait mis au monde ne l’aurait
pas mené aux extrémités qu’il connaît. Un parent adoptif qui vit avec un
enfant des moments très pesants doit donc refaire le deuil de l’enfant biologique et imaginaire qu’il n’a pas eu.
Toute adoption est une démarche où se pose, à différents moments de la
vie familiale, la question de l’originel (M.-Th. Colbère, 2000). « Originel »
signifie ici tout ce qui se réfère aux origines du futur adopté : l’histoire de ses
parents de naissance et de sa conception, de la grossesse de sa mère, l’histoire
de l’enfant avant son adoption. « Originel » signifie aussi ce qui concerne
l’histoire de la demande d’adoption par les futurs parents. Ce dernier aspect
est très important pour la compréhension de la dynamique familiale. Penser
l’originel de la démarche des parents adoptifs donne en effet un éclairage
indispensable pour comprendre ce qui se joue au moment où l’enfant arrive
dans la famille et au cours des périodes épineuses qui pourront se vivre
ensuite. J’évoquerai cet aspect à la fin de mon développement.
L’originel de l’enfant fait partie de son histoire et pose souvent problème
à ses parents adoptifs. C’est une question capitale, mais placée, me semble-t-il, sous le double signe du déni et de l’omniprésence. Ces deux qualités apparaissant selon des dosages différents en fonction des moments de la vie de
l’enfant et de sa famille. Je pense que le déni est surtout présent pendant les
périodes où il n’y a pas de difficulté. L’originel serait particulièrement interrogé ou évoqué au moment des crises, en particulier à l’adolescence. Mais
avant d’aborder ces aspects, je souhaite m’arrêter sur une déclaration relative
à l’abandon et au don.
L’abandon est un don
Cette phrase qui se dit et s’écrit souvent me semble faire l’amalgame
entre des situations qui peuvent être extrêmement différentes. Aussi est-il
nécessaire de distinguer ces dernières. En effet, si l’on se réfère à l’histoire
de l’abandon en France, qu’y a-t-il de commun entre l’abandon d’un bébé au
Moyen Âge devant une église, la « donation d’enfant » (B. Camdessus 1995,
p. 24) au XVe siècle, l’abandon d’un bébé par sa mère dans un endroit où l’enfant ne sera vu de personne et l’abandon associé à une demande que l’enfant
soit adopté, de nos jours ? Si l’on se réfère aux pays étrangers, quoi de commun entre les situations suivantes : remise d’un bébé par les parents biologiques et dans sa famille aux adoptants venus le chercher sur place, abandon
dans la rue d’une capitale du Tiers-Monde où la mère sait que des religieuses
passent chaque jour et emmènent à l’orphelinat les enfants qui seront ensuite
adoptés, abandon d’un bébé par une jeune femme violée par l’occupant d’un
pays en guerre ? Dans toutes ces situations, il y a abandon, mais le sens de
l’acte n’est pas le même. « Sens » voulant dire ici à la fois signification et
direction.
Connaître la signification des différents abandons évoqués ci-dessus
demanderait d’écouter chacun des parents de naissance, chacune des mères
faisant l’acte d’abandon. La signification de chaque abandon montrera la singularité de ce geste. Néanmoins, tout abandon me semble dépendre de trois
paramètres essentiels. En premier lieu, la valeur accordée à l’enfant dans une
société et à une époque donnée. Ensuite, la nature et le contenu des rapports
et liens qui ont existé entre les deux parents biologiques. Enfin, la capacité
pour la mère biologique de vivre un amour d’objet – ici l’amour de l’enfant
–, capacité liée, entre autres éléments, à son propre narcissisme. La direction
de l’abandon me paraît pouvoir emprunter différentes voies. Dans certaines
situations extrêmes, l’abandon n’est-il pas la marque des pulsions destructrices de la mère (parfois aussi du père) ? L’abandon peut être une alternative
au risque de maltraitance que la mère biologique ou le couple parental craint
de faire subir à l’enfant (C. Bonnet 1990). La deuxième direction prise par
celle ou ceux qui abandonnent est à entendre comme un don de l’enfant à la
vie. C’est le cas si l’enfant est exposé au regard des passants ou donné dans
un lieu qui le recueille : l’exposition publique, la remise de l’enfant est le
signe d’une demande que l’intéressé puisse continuer de vivre. La troisième
voie serait empruntée par ceux qui abandonnent leur enfant en souhaitant que
celui-ci soit confié à une famille. Cette démarche signifie que, dans la psyché
parentale, il y a désir que l’enfant vive, mais également qu’il ait une nouvelle
filiation. Ici, l’abandon est aussi un don. On perçoit donc que ce qui a été
vécu avant et au moment de l’abandon diffère selon les cas, et que ce vécu
est constitutif de l’originel que l’enfant apporte « en héritage » (C. Daubigny
1994) dans sa famille d’accueil.
Toutefois, il est nécessaire aussi d’envisager et de comprendre l’abandon
et le don dans la perspective des parents adoptifs. Si l’abandon peut se vivre
de façon très différente d’une femme à l’autre, du côté des adoptants, le désir
et l’accueil d’un enfant sont toujours vécus dans l’optique d’un intense
échange d’amour. De ce point de vue, il peut y avoir un réel décalage entre
le donateur et le récepteur (A. Caillé 1994).
Le déni de l’originel
Chaque adoptant sait que l’enfant qu’il accueille n’est pas le fruit de
l’union sexuelle avec son partenaire, que d’autres lui ont donné la vie. Il sait
que l’enfant a déjà une histoire. Mais cette connaissance coexiste avec son
déni. Sur le fond, c’est comme si l’adoptant ne voulait pas reconnaître l’antéadoption. Je pense que ce déni a plusieurs significations. La première est en
lien avec le désir de toute-puissance de l’adoptant. Ce dernier veut faire un
enfant « neuf et sans passé » (B. Prieur 1995, p. 66), comme si l’enfant naissait le jour de son adoption. Ne voit-on pas certains parents fêter l’anniversaire de l’arrivée de l’enfant chez eux et non pas l’anniversaire de sa
naissance ? L’adoptant pense : « Tout cela, c’est fini, maintenant cet enfant
est le nôtre. » Ce qui sous-entend : « Je ne veux rien savoir de cette vieille
histoire », et même parfois : « Nous allons modeler cet enfant selon notre
désir. » Là s’enracinent de nombreuses démarches éducatives, parfois nécessaires, parfois outrancières, parfois à visées rééducatives ou orthopédiques.
Le déni de l’originel chez l’adoptant tient également au fait qu’il n’a pas
conçu l’enfant qui est maintenant le sien. Il n’a pas sa place dans la conception de l’intéressé, mais il s’approprie ce dernier comme si la trajectoire qui
l’a mené à l’adoption était une grossesse, le fruit de son union sexuelle avec
son compagnon. Le troisième point rendant compte du déni de cet originel,
mais on pourrait dire de l’originaire (J. Laplanche & J.B. Pontalis 1984), est
à mettre en lien avec la scène primitive relative à la conception de l’enfant.
On est ici dans le registre du désir et de la pulsion des parents biologiques,
désir et pulsion que tout adoptant doit accepter comme présidant à la conception de son enfant (C. Daubigny 1996, p. 74). De ce point de vue, le déni est
probablement d’autant plus grand que l’origine de l’enfant est inconnue ou
évoque des représentations terrifiantes, tels prostitution, viol, inceste.
Les parents adoptifs ne sont pas seuls à dénier l’originel de l’enfant. Les
institutions le font également. Certaines femmes occupent un lit de maternité
et repassent la frontière quelques jours plus tard avec un bébé dont elles ont
officiellement accouché. La naissance a eu lieu dans une chambre voisine de
la leur. Dans ces situations, la mère biologique n’a aucune existence administrative. Quant à la part prise par le législateur dans ce domaine, citons le
fait que l’acte de naissance d’un enfant étranger adopté en France mentionne
que ses géniteurs sont en fait ses parents adoptifs. Et bon nombre de pays
d’origine délivrent un acte de naissance portant les mêmes mentions relativement à la filiation de l’enfant. Celle-ci est donc falsifiée.
Ce déni de l’originel, aussi problématique et source de difficultés soit-il
parfois, me semble cependant nécessaire pendant un temps. Il permet la
« greffe mythique » de l’enfant venu d’ailleurs (R. Neuburger 1995, p. 117-118), il est l’occasion de donner à ce dernier un indispensable sentiment de
sécurité affective qui n’existerait pas s’il était constamment tiraillé entre deux
appartenances familiales, deux cultures, deux filiations (B. Cyrulnik 1994,
p. 80). Ce déni est donc constitutif de l’affiliation.
L’omniprésence de l’originel
Bien que souvent dénié, l’originel reste présent. Certes, il est parfois en
sommeil, voire refoulé dans la vie familiale et celle de l’enfant, mais, comme
tout refoulé, il fait retour en chacun à des moments clés de la vie et particulièrement à l’adolescence. Du côté des parents adoptifs, l’originel peut être
ré-interrogé par l’évocation d’une hérédité psychique problématique
(S. Lebovici & M. Soulé 1977, p. 554-557) ou, dans des situations graves,
d’une transmission de particularités s’inscrivant presque dans le registre du
maléfique. L’originel peut également être évoqué au niveau des fantasmes
originaires relatifs à la conception de l’enfant, notamment lorsque l’adolescent commence sa vie amoureuse et multiplie les « aventures ». Des jeunes
filles entendent leurs parents leur dire : « Pas étonnant, avec la mère que tu
as eue… »
De façon étonnante, l’originel est évoqué indirectement lorsque des
parents parlent de l’avenir problématique de l’enfant adopté. Dans leur question : « Mais qu’est-ce que tu vas donc devenir ? », ne peut-on pas entendre
également : « Mais qu’est-ce que tu serais devenu sans nous ? » et : « Mais
qu’est-ce que tu as été ? » Cette dernière question signifie en fait : « Sais-tu
d’où tu viens ? » Ces propos de l’adoptant sont un rappel indirect adressé à
l’enfant sur son originel. Ils inscrivent l’intéressé sous le signe de la dette; je
reviendrai sur cet aspect un peu plus loin.
Enfin, je citerai le fait que dans l’imaginaire familial peuvent exister des
personnages « fantômes » Ce sont bien sûr les parents biologiques, personnages parfois redoutés des adoptants, qui craignent que les identifications
inconscientes à un de ses géniteurs n’amène l’adolescent à vivre des répétitions difficiles. Les parents adoptifs redoutent aussi, souvent, que leur enfant
ne recherche ceux qui lui ont donné le jour.
Revenons à cette notion de dette. Celle-ci, signifiée à l’adopté, ne vient-elle pas en cacher une autre : celle de l’adoptant envers les parents biologiques ? En effet, ce sont bien ces derniers qui, en abandonnant leur enfant,
permettent aux adoptants de devenir père et mère. Or, comment s’acquitter de
cette dette quand les parents de naissance sont déniés ou, pire, s’ils sont l’objet de représentations terrifiantes de la part des adoptants et si l’enfant multiplie les situations problématiques ?
Évoquer la dette des parents adoptifs requiert d’aborder la question de
l’originel de la demande d’adoption. En effet, toute demande d’adoption fait
suite à une souffrance dans le couple, que l’enfant est censé colmater.
Lorsque les tumultes de l’adolescence éclosent, l’histoire de la famille est
souvent présentée à l’intéressé comme si tout se passait bien avant son arrivée et qu’il était, lui, le trouble-fête. Il porte « une histoire fausse qu’il
connaît… et une histoire vraie qu’il ignore » (F. Delfieu & J. de Gravelaine
1988). L’adolescent qui pose problème à ses parents devrait apprendre de
ceux-ci que tout n’était pas idyllique avant qu’il n’arrive et que sa venue a eu
pour les adoptants des effets apaisants.
Quelques mots pour conclure
Devenir parent est une composante de la vie humaine. Aboutissement de
la rencontre de deux êtres sexués (si l’on met à part certaines techniques de
procréation), de deux désirs, de deux histoires, c’est ce qui permet à chacun
de se prolonger au-delà de sa mort. La plupart d’entre nous devenons parents
en engendrant nos enfants. Pour d’autres, l’adoption est le passage obligé ou
choisi pour devenir père ou mère. Aimer, élever, éduquer un enfant venu
d’ailleurs présente certaines caractéristiques et parfois des difficultés spécifiques. L’éducation d’un enfant enseigne toujours à ses parents que l’amour
requiert de prendre de la distance avec l’être aimé, de le « lâcher ». Dans
l’adoption, c’est particulièrement vrai. En effet, pour les parents, il est toujours question de reconnaître que d’autres lui ont donné la vie, d’accepter de
laisser une place à ce temps d’histoire où l’enfant n’était pas encore le leur.
Pour un couple, adopter un enfant, c’est accepter de se confronter à l’originel
de ce dernier et de réinterroger le sens de sa démarche.
Comment celle qui a enfanté et celui qui a engendré un enfant pour-raient-ils être indifférents aux parents qui l’adoptent ?
Une version ultérieure de cet article est à paraître dans Le Coq-Héron.
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