2001
Dialogue
Le choc de la naissance : soigner la parentalité
De l’homme au père : un passage à risque
Contribution à la prévention des dysfonctionnements de la parentalité précoce
Agnès Moreau
psychologue-psychothérapeute. Unité de soins de la Fondation Rothschild 76, avenue Edison, 75013 Paris.
L’accès à la paternité entraîne chez l’homme une crise identitaire et narcissique dont le dépassement requiert un travail psychique complexe. Celui-ci est basé sur la conflictualisation des
identifications féminines et masculines et des deuils successifs. Ces aspects se révèlent indispensables à l’avènement de la paternité. Certains hommes sont rendus vulnérables par cette
crise et présentent des troubles psychiques. Des interventions thérapeutiques destinées aux
futurs pères au moment de l’émergence de ces troubles constituent une prévention très précoce
de la psychopathologie paternelle et diminuent les risques de voir s’installer des dysfonctionnements de la parentalité. Elles facilitent aussi l’investissement narcissique et objectal de l’enfant par son père.Mots-clés :
Travail de paternité, Crise identitaire, Risque narcissique, Prévention de la psychopathologie paternelle.
De la terra incognita qu’elle était encore il y a quelques années, comme
le soulignait G. Delaisi de Parseval en 1981, la paternité est devenue un objet
de recherche pour le clinicien qui travaille dans le domaine de la périnatalité.
Des travaux récents se développent et tentent d’explorer le processus de
paternité dans sa spécificité et dans sa différence par rapport au processus de
maternité, bien connu maintenant (A. Bouchart-Godard, 1993 ; D. Cupa,
1994 ; A. Moreau, 1996).
Si la procréation, son rôle et ses répercussions sur la vie psychique de
l’homme ont été pendant longtemps l’objet d’un refoulement social, les
transformations actuelles dans notre société des rôles maternels et paternels,
de l’image sociale du père, témoignent d’une levée partielle de ce refoulement. Concernant ces changements, C. Castelain-Meunier (1997) constate
d’un point de vue sociologique que « les pères contemporains peuvent s’approcher de l’univers de la naissance là où ils étaient autrefois interdits d’accès. La femme enceinte n’est plus tant tabou. Le nouveau-né est sujet
d’intérêt, d’attentions et de soins de la part des hommes, même s’ils ne sentent pas encore tous concernés ».
Du point de vue des transformations psychiques et de l’avènement identificatoire qui s’opèrent chez l’homme à cette période de sa vie, nous constatons que le manque de rituels dans les structures sociales actuelles entrave la
symbolisation du passage de l’état d’homme à l’état de père, tel que le permettent, dans certaines sociétés primitives, les rituels de couvade. Ce passage
de l’état d’homme à l’état de père nécessite une véritable transition, un temps
de gestation mentale.
Le processus de paternité
La présence de plus en plus importante des futurs pères dans les maternités, des jeunes pères en consultation de protection maternelle et infantile et
dans les crèches facilite l’étude de la dynamique psychique inhérente au processus de paternité et de ses vicissitudes. Cette dynamique a sa propre temporalité. Elle est étroitement dépendante des événements réels qui jalonnent
la grossesse jusqu’à la naissance, comme l’échographie, la révélation du sexe
de l’enfant, l’accouchement, la rencontre avec l’enfant de « chair ». La vie
fantasmatique et imaginaire de l’homme devenant père est alimentée par ces
différents événements.
On sait maintenant, comme l’indique A. Fréjaville, « que l’investissement par la mère de la place de tiers pour son enfant est une condition nécessaire, mais non suffisante. Il faut aussi qu’un homme désire l’occuper en
investissant l’enfant d’un amour narcissique et objectal ».
Pour occuper cette place et investir son enfant, l’homme doit accomplir
un travail psychique complexe. R. Ebtinger (1978), dans un de ses articles,
définit comme suit l’accès à la paternité pour l’homme : « C’est un moment
d’existence où sa structure est mise à la question par l’occasion d’un événement désiré ou redouté qui l’assigne dans le réel de son histoire individuelle,
de sa destinée mortelle et l’interpelle au niveau de sa relation fantasmatique
à l’image de la femme-mère. » Pour M. Bydlowski, la paternité n’est souvent
« qu’un fait d’après-coup dont le désir est frappé de refoulement et de dénégation ». Pour cet auteur, ce qui est refoulé, c’est la dimension féminine de la
paternité, le versant homosexuel et féminin de l’homme. La levée du refoulement qui s’opère au cours du processus de paternité laisse émerger cette
homosexualité. Nous trouvons là l’origine de nombreux troubles psychopathologiques de la paternité, entre autre les accès paranoïdes aux alentours de
l’accouchement.
Ainsi donc, le processus de paternité est fondé sur l’élaboration d’éléments inconscients jusque là refoulés, sur la transformation des investissements antérieurs, sur de nombreux remaniements. Ce passage de l’état
d’homme à l’état de père est riche en déliaison et en rupture. Les compromis
symptomatiques ainsi que les formations réactionnelles établies jusque là
sont mises à l’épreuve. Ce passage constitue une crise identitaire et narcissique qui présente certaines caractéristiques communes avec la crise d’adolescence. Cet aspect souligne la fonction de la crise d’adolescence comme
préparant à l’accès à la paternité. Il nous amène à considérer que la conflictualité psychique serait d’autant plus fortement exacerbée lors de l’accès à la
paternité que ces remaniements et ces transformations ne se sont pas effectués ou se sont insuffisamment effectués à l’adolescence.
Des consultations spécialisées
C’est à partir d’une recherche clinique sur Le devenir père et ses vicissitudes et de ma pratique de psychothérapeute auprès des futurs et jeunes pères
que je me suis intéressée à la crise de paternité et à son dépassement, à
l’émergence chez certains hommes de manifestations psychopathologiques
au décours de cette crise. Pour réaliser ce travail, j’ai créé dans le cadre d’une
maternité parisienne des consultations spécialisées destinées à des hommes
vulnérabilisés par l’accès à la paternité.
J’ai pu constater deux choses :
- il y avait un fossé entre les représentations de leur paternité que ces
hommes s’étaient forgées depuis leur enfance et leur vécu psychique au
moment de l’avènement de la paternité;
- malgré leur désir d’avoir un enfant et leur participation active à sa réalisation, la paternité semblait leur arriver par surprise et représentait une menace
d’effraction dans leur organisation narcissique ainsi qu’un risque d’effondrement.
L’accompagnement psychologique dont ils ont alors bénéficié les a visiblement aidés, et l’étude de ses retombées a mis en évidence l’influence positive qu’avait exercée sur les liens précoces entre père, mère et bébé
l’élaboration qu’ils avaient pu faire en consultation de leurs transformations
intra-psychiques. Cet accompagnement constitue donc une véritable prévention de la psychopathologie de la paternité et des dysfonctionnements de la
parentalité.
Approche métapsychologique
Avant de rendre compte de ce travail par une vignette clinique, je reviendrai sur quelques-uns des aspects fondateurs du processus de paternité au travers de l’approche métapsychologique.
C’est à partir du doute lié à la procréation (pater semper incertus) que
l’homme aura à s’approprier l’événement que représente pour lui la survenue
d’un enfant. L’élaboration de ce doute constitue le fondement de ce que nous
appellerons le travail de paternité et elle permet la mise en route des réinvestissements libidinaux.
L’homme, contrairement à la femme, n’a pas de satisfaction libidinale
directe par l’enfant pendant la grossesse. Il est absent du corps-à-corps de la
gestation. La voie d’appropriation de l’événement que représente pour lui la
grossesse d’une femme et la naissance d’un enfant relève d’un processus
purement psychique, « un processus de pensée », comme le souligne Freud
dans « Moïse et le monothéisme ». La question du destin psychique de cet
événement est alors posée.
L’inscription intra-psychique de cet événement externe va s’effectuer sur
un mode indirect, projectif et identificatoire, de plusieurs natures : identification à son propre père, à la fois père géniteur et père amant, père porteur des
valeurs culturelles ; identification à sa propre mère ; identification à sa
femme gestante ; identification au bébé. Ces différents mouvements permettent à l’homme de contre-investir la jalousie et l’envie à l’égard de l’enfant
et à l’égard de la femme qui porte l’enfant. Ils lui garantissent à la fois son
propre narcissisme d’homme devenant père et l’investissement narcissique
de son enfant.
Des remaniements narcissiques et objectaux intenses vont passer par la
mobilisation des expériences infantiles. Les particularités fantasmatiques et
conflictuelles de l’homme, son vécu imaginaire et fantasmatique pendant la
grossesse témoignent de leur enracinement dans la vie psychique du garçon.
La résurgence des sources infantiles de la sexualité, dans lesquelles les
phases prégénitales et la bisexualité occupent une place prépondérante, suscite l’émergence d’une conflictualité entre les différentes identifications,
féminine et masculine, maternelle et paternelle.
L’accès à la paternité suppose donc des deuils successifs. Deuil de ne pas
être une femme, deuil de ne pouvoir enfanter, deuil de la bisexualité physique ; deuil de l’enfant qu’on a cru être, que l’on aurait aimé être. Deuils
aussi de la toute-puissance infantile et des parents idéalisés issus du roman
familial… Tous ces deuils peuvent être regroupés sous le terme proposé par
Cramer et Palacio de « deuil développemental lié à la parentalité ». Ces transformations internes sont constitutives du processus de paternité sur lequel se
fonde l’aspect symbolique de la paternité.
Pour certains hommes, la paternité va représenter alors un risque subjectif majeur. Peut-être serait-il plus juste de parler de « grossesse à risque »
pour l’homme, comme en témoigne la relative fréquence des manifestations
somatiques, parfois violentes, des décompensations psychopathologiques et
des ruptures conjugales au cours de la grossesse et au tout début de la vie du
bébé. Chez ces hommes, on constate une fragilité des assises narcissiques,
une identité sexuée insuffisamment stabilisée, un défaut des identifications
primaires et secondaires.
L’achoppement du processus de paternité peut alors augurer une paternité à risque.
Les transformations psychiques et les deuils que supposent l’accès à la
paternité ne peuvent s’opérer chez certains hommes que grâce à un accompagnement psychologique pendant la grossesse de leur compagne.
Je vais vous présenter quelques extraits d’un matériel clinique issu de
consultations spécialisées pour futur père en maternité. Ce cas illustre le
dépassement de la crise de paternité et l’accès à des transformations psychiques. Nous pouvons ainsi percevoir quelques traits caractéristiques du travail de paternité pendant la grossesse.
Ces consultations répondent à la nécessité de traiter la crise de paternité
au moment de son émergence. Il est donc essentiel d’être là au moment du
« tremblement ». Elles permettent à la fois d’aborder la souffrance somatique
et psychique des patients et leur conflictualité sous-jacente, elles permettent
surtout la mise en lien, l’articulation des événements actuels liés à la grossesse au passé infantile de ces sujets.
C’est toujours en urgence et en état de crise que les patients consultent.
Le corps et les émotions y sont sollicités au premier plan. Cette crise vient
faire effraction dans leur équilibre psychosomatique et entraîne une menace
narcissique intense devant laquelle la réponse ne peut être que de l’ordre de
l’agir : la rupture ou la fuite. Elle a des effets paralysants sur la pensée, empêchant tout travail de représentation et à plus forte raison d’élaboration.
Le travail de consultation adapté à cet état de crise présente des caractéristiques différentes de celui qui peut être fait après la crise et après la naissance. Il a pour but de favoriser l’émergence de représentations et de
fantasmatisations. Il permet le réinvestissement progressif du travail psychique et aboutit à l’élaboration de deuils et de traumatismes, signant ainsi le
dépassement de la crise.
Voici quelques séquences du travail effectué avec un patient.
« Nous sommes enceints de six mois », m’annonce-t-il triomphalement.
Puis il poursuit, manifestant un brusque accablement : « Je viens de quitter
ma compagne, je ne peux pas rester avec elle, c’est insupportable, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive, j’ai pourtant tellement désiré avoir un enfant ! »
Je me trouve ainsi sollicitée par ce patient pour mener à terme conjointement sa grossesse et sa paternité, pour rendre pensable l’impensable de cet
événement psychique, la mise au jour brutale de son désir féminin inconscient, pour soutenir la confrontation violente avec ce qui était jusque là
refoulé et que sa formulation singulière traduit : son désir de maternité et la
rivalité et les sentiments haineux qu’il déclenche à l’égard de sa compagne,
à l’égard du bébé à venir.
Il dit ne pas savoir pourquoi, mais, depuis l’annonce de la grossesse, il
ne peut s’empêcher de rechercher des aventures sexuelles passagères avec
des femmes. « Pourtant, dit-il, la fidélité, c’est quelque chose de très important pour moi. » Il ajoute qu’il n’a plus de relations sexuelles avec sa compagne et qu’il trouve dans ses aventures une réassurance ponctuelle à ses
craintes quant à sa masculinité. Mais il est vite habité par d’intenses remords,
il se sent dégoûté après par ce qu’il a fait. Il ne se reconnaît plus.
Il pense que tout cela provient du « chamboulement » professionnel qu’il
a subi il y a quelques mois. Il a dû changer d’équipe de travail et se reconvertir dans une autre fonction où il a du mal à trouver sa place.
Ses associations me permettent de l’engager à parler du « chamboulement » que peut représenter pour lui l’arrivée de ce bébé. Après un mouvement de dénégation qu’il exprime d’un « non ! vraiment, ce n’est pas cela ! »,
il évoque avec passion son désir « solide » d’avoir un enfant de sa compagne
et de fonder une « vraie famille ».
Cette représentation l’amène alors à parler de son enfance et de ses
parents. Il est l’enfant unique d’un couple dissocié. Sa mère a quitté son père
lorsqu’il avait 10 ans et il a vécu seul avec elle. Il revendique avec force la
place tout à fait privilégiée qu’il occupait auprès d’elle et son attachement
exclusif à sa mère. Il parle du désespoir de son père qui n’a jamais supporté
cette rupture et qui est devenu déprimé. Père que ce patient décrit comme un
« copain » et qui n’a jamais représenté pour lui un support identificatoire
fiable.
Les consultations qui suivirent permirent à ce patient d’aborder progressivement la nature de ses relations avec sa compagne, et de réaliser combien
il avait besoin que sa compagne soit « comme une mère », à l’image de sa
propre mère qui s’était totalement consacrée à lui. Il reconnaîtra que, peut-être, l’arrivée de cet enfant a pu représenter une réelle menace pour cette relation…
Le rappel de sa formulation initiale, « nous sommes enceints », a permis
à ce patient de parler de son désir de maternité, de porter cet enfant comme
« s’il avait eu un corps de femme ». S’avouant dépourvu de représentations
concernant l’attente d’un enfant pour un homme et le fait de devenir père.
La reconnaissance de son désir a ouvert la voie à un travail de deuil et à
la reconnaissance progressive de la réalité : c’était sa compagne la mère et
c’était elle qui portait l’enfant. Cette reconnaissance a entraîné chez lui un
mouvement dépressif important, qui a pu être contenu et élaboré dans ce
cadre thérapeutique. Ce mouvement dépressif a fait place à des représentations nouvelles concernant sa paternité à venir. Il est ainsi passé de la crainte
d’être un père sans qualité, comme l’avait été pour lui son père, à une image
idéalisée d’un père infaillible, sur qui « on peut toujours compter ».
Le retour au calme se fit en lui lorsqu’il put reconnaître que, s’il ne s’en
sortait pas tout seul, sa compagne et son enfant l’aideraient certainement à
être un père « comme il faut ».
Au septième mois de grossesse, ce patient a repris la vie commune avec
sa compagne. Notre travail s’est arrêté quelque temps après.
Un rendez-vous proposé dans le mois qui a suivi la naissance de son
enfant a permis d’évaluer l’impact de ce travail thérapeutique avec ce patient.
Il a pu assister à la naissance de son enfant, « une si jolie petite fille, dont il
se sent déjà amoureux », dit-il. Ses relations dans son couple se sont positivement modifiées, permettant que chacun trouve une place spécifique dans
cette nouvelle configuration à trois.
Le travail psychique accompli par cet homme pendant ces consultations
lui a permis le dépassement de sa crise identitaire et narcissique. Des liens ont
pu s’opérer entre les perceptions, les remémorations et les représentations de
ce patient.
La rencontre avec l’enfant en lui et la différenciation d’avec l’enfant à
venir a ouvert la voie à l’installation progressive de sa future paternité. Cet
exemple clinique souligne l’axe narcissique du processus de paternité.
La paternité expose l’homme à un risque d’hémorragie narcissique. Le
surgissement de la rivalité concernant la maternité ou la satisfaction infantile
primaire le pousse à investir la femme gestante sur un mode fusionnel, ce qui
permet le maintien de sa bisexualité.
C’est par le recours à l’identification féminine et maternelle que ce
patient a pu accéder à la castration primaire. On peut souligner aussi l’importance de la résurgence du maternel primaire dans ce processus de paternité.
La nature de son investissement libidinal pour sa compagne s’est modifiée. L’élaboration de la différence des sexes et des générations s’est imposée
à lui lorsque la grossesse est devenue tangible, et il a laissé à l’enfant à venir
la place qu’il occupait imaginairement.
Tout un versant d’élaboration de la paternité appartient au registre du travail de deuil et concerne le narcissisme. Nous l’avons vu succinctement à travers ce cas.
Le travail de paternité engage donc à un retour au travail de distinction,
de différenciation, d’individuation. Il aboutit, dans le meilleur des cas, à la
consolidation de l’identité sexuelle masculine ainsi qu’à la transformation
des imagos parentales. La paternité permet à l’homme d’affronter son propre
père et de s’acquitter de la dette de vie dont il est redevable à son égard. Cette
paternité chargée de masculinité ouvre la voie à la création de nouveaux liens
interrelationnels au sein du couple, il permet la constitution du lien spécifique
du père à l’enfant.
Ce dernier peut alors, en retour, contribuer à la création de la paternité
de son père.
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