2001
Dialogue
Comment naissent les jeunes filles ?
Changer de corps et être soi à l’adolescence
[1]
Myriam Courteille
CERLIS, université Paris 5, 45, rue des Saints-Pères, 75006 Paris
La jeunesse est une période tôt commencée et tard achevée, où l’individu se livre à de multiples «essais d’être soi », entre famille et groupes de pairs. À l’adolescence, les changements
corporels prennent part à ce procès identitaire. Ceux de la jeune fille témoignent du rôle de la
mère, interlocutrice d’une première construction du corps de la jeune fille, et de l’importance
des pairs, avec qui elle noue des relations personnelles et poursuit son élaboration identitaire.
En outre, le caractère continu et ouvert de la construction de soi dans les interrelations accorde
aux jeunes filles la possibilité de devenir un soi éventuellement fort différent de celui auquel
les préparait la construction première dans le cadre de la famille. Et il offre au sociologue la
perspective d’une analyse féconde des modes d’incorporation identitaires des changements
corporels à l’adolescence et aux autres périodes de la vie.Mots-clés :
Corps, Famille, Féminité, Identité, Intimité, Jeunesse, Sexualité.
À l’adolescence, les modifications identitaires que vivent les jeunes
filles ne résultent pas des seuls changements physiologiques : elles sont aussi
le fruit d’un processus social de construction de soi.
C’est la découverte que fit Emmy au lendemain de ses règles : « Quand
je pensais que j’aurais mes règles, je me disais oui, ça va être un change -
ment. Puis, en fait, rien. Je me suis couchée comme tous les soirs et je n’étais
pas quelqu’un d’autre. C’était toujours moi et tout. Voilà. »
Dans cet article, nous allons tenter de poser quelques jalons sur le parcours identitaire que suivent les jeunes filles à l’adolescence, dans un vaetvient entre famille et groupes de pairs. Nous nous interrogerons, notamment,
sur la façon dont les adolescentes s’approprient les changements pubertaires
au cours de ce travail de construction de leur identité.
La naissance d’une autonomie corporelle enfantine
au sein de la famille
Dans la famille moderne, les parents constituent des interlocuteurs d’importance pour la construction de l’identité de l’enfant. La genèse de l’identité
telle que l’a conceptualisée Anthony Giddens, en puisant dans les théories du
développement, nous aide à comprendre une partie des enjeux identitaires qui
se trouvent engagés dans les liens familiaux. Dès avant l’acquisition du langage, l’enfant élabore dans les relations avec les personnes chargées de
prendre soin de lui (les caretakers) un « système de sécurité de base » qui
fonde sa confiance en une continuité entre soi et le monde ; la « confiance
que les mondes naturel et social sont tels qu’ils paraissent être, y compris les
paramètres existentiels de base du soi et de l’identité sociale » (Giddens,
1987, p. 443). La relation avec les parents participe donc fortement de la
construction de l’individu, car elle élabore la « sécurité ontologique », base
de l’identité.
Par ailleurs, l’enfant tend, dans la famille contemporaine, à être considéré comme une personne. Cela implique qu’il entretienne avec les membres
de sa proche parentèle des relations plus égalitaires que hiérarchiques. Ainsi,
son identité individuelle – ses particularités, son point de vue – doit normalement être respectée. Cependant, la famille demeure également le lieu où
s’expriment des exigences éducatives assez impérieuses, que les parents tentent donc de concilier avec la nécessité de révéler leur enfant à lui-même.
Dans Le Soi, le couple et la famille, François de Singly analyse les différents
modes d’éducation mis en œuvre par les adultes pour allier l’exigence d’épanouissement personnel de leurs enfants et celle de leur réussite scolaire. Il
remarque le développement des capacités de négociation qui en résulte pour
tous les membres de la famille (Singly, 1996). La tension entre l’exigence du
libre épanouissement et celle d’une socialisation normative se décline également dans le domaine de l’éducation corporelle. Cette tension se résout partiellement dans la formation d’une autonomie de l’enfant relative au corps,
mais à caractère limité : un espace identitaire propre à l’enfant, négocié au
sein de la famille et soustrait aux adultes à l’intérieur de celle-ci.
Cette autonomie se manifeste, par exemple, sous la forme d’une pudeur
que nombre de jeunes filles disent éprouver à l’égard de leurs parents. Ainsi,
Aude oppose la réserve dont elle-même et son frère font preuve vis-à-vis de
leurs père et mère à une certaine désinvolture corporelle de la part de ces derniers : « Moi, je suis assez pudique, mon frère aussi et mes parents moins
quand même. Mes parents sont moins pudiques. Mes parents, ça ne les
dérange pas. Je toque et ils me disent oui. Même s’ils sont nus, je rentre et ça
ne les dérange pas. »
Entre mère et fille,
une relation spécifique et non exclusive
Le mode de relation égalitaire n’implique pas que l’enfant ait avec chacun de ses parents un lien identique. Dans le travail de construction de soi,
l’enfant entretient avec chaque membre de sa famille des relations différenciées
[2]. Ainsi, la mère est un partenaire privilégié de la construction de l’identité corporelle de la petite fille et du petit garçon. La jeune fille continue
ensuite d’entretenir avec elle une relation du côté de l’intimité et du corps
dont le père demeure éloigné
[3].
Ce partenariat s’opère à travers différents modes de communication. La
nécessité d’une autonomie physique enfantine favorise la naissance ou le
développement d’un dialogue sur le corps entre mère et fille. À l’adolescence, ce dialogue, qui explicite le rapport au corps, accompagne la jeune
fille dans sa construction et son appropriation des changements de son
corps
[4]. Mais le dialogue raisonné n’est pas le mode exclusif de communication sur le corps entre mère et fille. Nombre d’informations qui participent à
la construction du rapport au corps de l’adolescente sont véhiculées par des
paroles qui ne sont pas délibérément pédagogiques. Enfin, la mère transmet
par la démonstration pratique des savoir-faire corporels qui induisent également des modes d’appréhension du corps.
La relation entre la mère et la jeune fille ne porte pas exclusivement sur
le corps, mais concerne plus généralement le champ de l’intimité. Les premières amours constituent un domaine important à l’intérieur de ce champ.
Selon Michel Bozon, «
on sait, par d’autres sources, que les filles se confient,
plus que les garçons, à propos de ce premier rapport et de ce premier parte -
naire, à leur mère
[5] ». « Cela montre à quel point l’événement et le choix sont
pris avec sérieux » (1993, p. 1330-1331). Cependant, de notre point de vue,
ces confidences sont moins un indice de la valeur qu’accordent les jeunes
filles au premier rapport sexuel qu’un indice de la poursuite du dialogue entre
les mères et les filles à propos de l’intimité.
Cette proximité n’empêche pas les tensions. Concernant les fréquentations et les premières amours, Michel Bozon et Catherine Villeneuve-Gokalp
notent : « Sur chacun de ces sujets, les conflits sont plus nombreux quand
l’enfant est une fille, et plus souvent avec sa mère qu’avec son père » (1994,
p.1330). En effet, les conflits nombreux attestent l’importance des enjeux qui
se jouent entre mère et fille dans le champ de l’intimité.
De multiples tentatives d’être soi,
entre famille et groupes de pairs
Mais le lien avec la mère n’est pas le seul lien qui contribue à la
construction de l’identité corporelle et intime de la jeune fille. Le corps de la
jeune fille est également pris dans un travail de construction identitaire qui se
poursuit avec d’autres personnes proches, dans la famille et hors de celle-ci.
Ces relations sont susceptibles de modifier profondément l’identité de l’adolescente.
Cette observation nous conduit à mettre en cause la conception d’un
« système de sécurité de base » clos à un très jeune âge tel que le conçoit
Anthony Giddens. Selon cet auteur, le « système de sécurité de base » est la
pierre d’achoppement de l’identité : il s’élabore avant l’acquisition du langage et demeure par la suite dans le champ de la conscience pratique du sujet
– ce que le sujet sait faire sans savoir le dire – et hors de sa conscience discursive – ce que le sujet sait faire et dire. Selon Anthony Giddens, la part de
l’identité constituée par le « système de sécurité de base » ne peut donc pas
changer. Pour notre part, nous critiquons cette distinction des formes de la
conscience et donc la cristallisation du « système de sécurité de base » en un
élément inaltérable de l’identité humaine. Nous proposons plutôt l’idée d’une
base identitaire ouverte.
Outre ses relations avec les membres de sa famille, l’enfant entretient
très tôt des rapports avec des gens de son âge, ne serait-ce que par la fréquentation de l’école. Le développement de la scolarité est une cause de multiplication des occasions de sociabilité enfantine, qui joue un rôle dans la
transformation de la définition sociale de la jeunesse. Cette jeunesse, dont
Olivier Galland a analysé l’allongement en aval dans la notion de post-ado-lescence (Galland, 1994), se prolonge aussi en amont avec les plus petits qui
anticipent la constitution de leur classe d’âge en « génération ». Les indices
en sont nombreux. Les parents d’enfants même jeunes savent l’importance
que revêt pour eux le fait de faire, de dire ou de paraître comme les autres
enfants de leur âge, c’est-à-dire de porter les signes de leur génération. Le
souci de s’habiller « à la mode » est le plus souvent évoqué par les jeunes
filles. Il pose parfois aux parents des problèmes financiers et fait la joie bénéficiaire des marchands de vêtements dont la marque est momentanément prisée par une partie de la jeunesse. L’enfant se fait ainsi, dès la petite enfance,
le sujet d’une double appartenance, familiale et générationnelle, dont son
corps porte les signes.
Pourtant, la jeunesse ne consiste pas en l’abandon du vêtement familial
pour un autre plus « à la mode », mais en de multiples « essais d’être soi »,
qui s’amorcent bien avant l’âge adolescent dans un va-et-vient entre famille
et groupes de pairs. Ces avatars procèdent de nombreuses négociations où les
participants engagent leur identité; négociations à l’issue desquelles la jeune
personne espère avoir le sentiment d’être soi.
Les récits de relations difficiles – mais y en a-t-il d’aisées ? – de deux
jeunes filles avec des membres de leur famille ou avec leurs pairs laissent
apparaître le déroulement des négociations elles-mêmes et donnent une idée
de la mesure des enjeux identitaires présents.
L’histoire des relations d’Ismène avec son père et son frère permet d’entrevoir l’importance des enjeux identitaires portés par le corps de la jeune
fille et qui la conduisent à opérer momentanément un choix exclusif entre les
marques de sa famille et celles de ses pairs. Dans la famille moderne, la
nécessité d’une différenciation des personnes est reconnue. Des marques plus
ou moins ostensibles d’appartenance à la jeunesse sont donc jugées normales,
comme le souligne François de Singly : « L’écart entre les générations ne
doit pas toujours être lu comme le signe d’un désaccord ; les deux parties
peuvent penser qu’il est normal que des différences existent (tout comme
dans le fonctionnement des équipes conjugales à dominante autonomiste) »
(1996, p. 135). Pour autant, les marques de ces différences ne sont pas spontanément acceptées par la famille. Au contraire, elles sont porteuses d’enjeux
identitaires pour la jeune fille comme pour les membres de sa famille et font
donc l’objet de négociations. Ismène porte principalement des bijoux précieux offerts par des membres ou des amis de sa famille à l’occasion d’événements marquants, à caractère notamment religieux. Cependant, la jeune
fille signale avoir eu du goût, entre la troisième et la seconde, pour les bijoux
fantaisie et les vernis à ongles voyants. Elle a également souhaité se faire percer les oreilles pour pouvoir porter les boucles qu’une amie désirait lui offrir.
Mais le père de la jeune fille accepte difficilement qu’un des membres de sa
progéniture s’affranchisse du corps familial et porte la marque indélébile
d’un autre corps, celui de la jeunesse : « Il avait l’impression que ça allait me
dénaturer le visage. » Il est soutenu dans ce travail de dissuasion par le frère
de la jeune fille qui, par ses sarcasmes, tente de dissuader sa sœur d’utiliser
accessoires et maquillage jugés excentriques. Tiraillé entre la requête paternelle et l’offre amicale, le désir d’Ismène devient velléitaire : « Moi, je ne me
sens pas spécialement de mettre tout le temps des boucles d’oreilles, ce n’est
pas non plus quelque chose qui me plaît vraiment beaucoup, mais bon, pour
lui faire plaisir, et puis c’est vrai qu’elles m’allaient bien, ça faisait joli. »
Finalement, la jeune fille renonce aux boucles d’oreilles fantaisie proposées
par son amie pour porter les bijoux d’ambre – pierre qu’elle affectionne – que
lui a offerts sa mère pour son anniversaire.
De même que la famille n’accueille pas d’emblée les marques nouvelles
de la jeunesse que la jeune fille partage avec ses pairs, la jeune fille n’adopte
pas immédiatement la mode que suivent la plupart des adolescentes qu’elle
fréquente. Dans les relations avec les pairs, le corps est également le lieu de
négociations cosmétiques à l’issue desquelles la jeune fille espère avoir le
sentiment d’être soi.
Ainsi, lorsque Christelle entre dans cette nouvelle école où elle juge le
niveau social des élèves bien supérieur au sien, la jeune fille se sent tellement
étrangère à ses nouveaux compagnons qu’elle ne peut entrer dans leur jeu
sans avoir le sentiment de renier son identité et de trahir sa famille. Elle ne se
résout donc pas à adopter les attitudes selon elle décadentes de ses camarades, ni à porter une mode qui lui semble trop provocante et onéreuse : « Je
n’allais pas, pour m’adapter, faire comme eux, ça ne m’intéressait pas du
tout. Il y a quand même des limites à ce que j’étais capable de faire pour
m’intégrer. » Par la suite, ses résultats scolaires ne satisfaisant pas les ambitions de son école, la jeune fille est éconduite et intègre en catastrophe une
filière technique dans un lycée dont le public est issu d’un milieu social
moins favorisé. Là, Christelle se sent proche de ses nouveaux compagnons.
En outre, elle pense que ses anciens camarades l’entretenaient dans un état
d’illusion sur elle-même en l’encourageant à persévérer dans les multiples
tentatives de régimes qu’elle entreprenait dans l’espoir de gommer ses
formes généreuses. À l’inverse, ses nouveaux amis, par leur discours réaliste,
l’aident à accepter sa silhouette. En intégrant cet élément indéniable, pense-t-elle, de son identité, Christelle a le sentiment d’être elle-même et de prendre
sa place dans le monde. Elle peut donc prendre en charge son désir de promotion sociale. Ce qu’atteste un récent projet d’étude et le regard qu’elle
porte sur le mode d’habillement qu’elle partage avec les jeunes filles de son
école : « Ma nouvelle façon de m’habiller, c’est la mode actuelle au niveau
vestimentaire. Les filles s’habillent mieux. Et c’est paradoxal, parce que les
trois quarts des élèves viennent des cités. Elles se démarquent en s’habillant
de façon classique. On voit qu’elles veulent en sortir, qu’elles ne se laissent
pas aller. »
Maturation physique et maturation sociale :
deux processus en interaction
Quelle place occupent les changements pubertaires dans ces multiples
« essais d’être soi » auxquels procèdent les jeunes filles dans une aller et
retour entre famille et groupes de pairs ?
Pas plus que la plupart des adolescentes, le sociologue ne se laisse
prendre à l’évidence « naturaliste » du corps (Boumédian, 1996). Les changements corporels ne scandent pas le temps de la jeunesse comme les étapes
indéniables, déterminées en amont et identiques pour tous, d’un développement identitaire programmé.
Ainsi que le résume Aude : « Ma façon de m’habiller a évolué, mais ce
ne sont pas mes changements physiques qui m’ont fait changer de vête -
ments. » Selon que la jeune fille s’identifie plus ou moins à des groupes de
jeunes et selon les personnes – dans la famille et hors de celle-ci – avec qui
elle travaille son identité – par le dialogue ou l’imitation –, les changements
corporels s’inscrivent dans une logique et une temporalité différentes.
Analysons la transformation des habitudes vestimentaires, présentée
avec une remarquable homogénéité par les adolescentes, comme marquant
les étapes de la socialisation adolescente, et voyons comment les changements pubertaires sont appréhendés par les jeunes filles aux différents
moments de leur maturation sociale.
Dans la petite enfance, les vêtements des filles portent les signes de leur
appartenance familiale. Ce sont des habits de « petites filles » ou de « petites
filles sages », selon l’expression de jeunes filles qui, justement, ne se perçoivent plus comme telles. Une fois devenues « jeunes », elles portent les signes
corporels de cette nouvelle appartenance : elles sont « cool » ou « sport » ou
« garçon ». Les signes de la puberté demeurent alors peu visibles sous les
vêtements et les jeunes filles ne les prennent généralement pas en compte.
Puis deux cas se présentent. Soit les jeunes filles deviennent plus féminines sur invitation de leur mère, qui désigne ainsi la maturation sexuelle de
leur enfant : les changements pubertaires les plus visibles s’inscrivent alors
dans une logique et une temporalité familiales, et les adolescentes ajustent un
peu plus tard leur style à celui de leurs pairs. Soit les jeunes filles présentent
leur changement de style vestimentaire comme une décision toute personnelle ou mûrie dans leurs échanges avec les autres adolescentes : les changements pubertaires les plus visibles s’inscrivent alors dans une logique et une
temporalité de la jeunesse, et le style des adolescentes s’apparente immédiatement à celui de leurs pairs. Les jeunes filles s’habillent alors « classique »,
c’est-à-dire conformément à l’usage qui leur semble le plus répandu, ou
« passe-partout ».
Les changements corporels de la puberté :
ruptures identitaires et restaurations
L’analyse des changements corporels soudains ou soudainement perçus
par quelques adolescentes permet de mieux comprendre leur effet et le rôle
des relations sociales dans la construction de l’identité.
Selon les termes du schéma de construction identitaire d’Anthony Giddens (1987, p.443), les changements pubertaires mettent en péril la confiance
de la jeune fille « en une continuité entre soi et le monde ». Cette rupture
identitaire est réparée, immédiatement ou à plus long terme, par les relations
sociales entretenues avec la famille ou avec les pairs. L’exemple de la venue
des règles, qui est un changement pubertaire soudain et qui a généralement
fait l’objet d’un échange presque exclusif avec la mère, rend plus aisée la lecture de cette rupture. En effet, le changement corporel fait surgir une réalité
ontologiquement différente de celle qui s’est construite dans le dialogue avec
la mère.
Pour Christelle, il s’agit du surgissement d’une réalité en soi, car, nubile
plus tôt que sa mère ne l’avait prévu, la jeune fille ignorait jusqu’à l’existence
des règles. Elle nous dit : « Ma mère pensait que je les aurais vers douze,
treize ans. Donc, elle ne comptait pas m’en parler avant. Évidemment, ça l’a
un peu surprise, que je les aie si tôt. Donc, je n’étais pas du tout préparée.
Enfin, tout est arrivé d’un coup, comme ça, je ne savais pas ce qui m’arri -
vait. » Par la suite, s’il existe ou se noue un dialogue avec la mère, soit la
jeune fille accorde son vécu avec la conception maternelle du corps, soit elle
dénigre cette conception mais la conserve en attendant de pouvoir la concurrencer par une autre, à plus ou moins long terme. Dans le cas de Christelle,
la conversation avec sa mère répare presque immédiatement la rupture identitaire subie, ce que la jeune fille raconte avec soulagement : « Et puis bon,
après, quand je suis revenue chez moi, ma mère m’a expliqué, elle m’a dit ce
que c’était, donc bon, ce n’était plus pareil. »
Il n’est pas toujours aisé pour une jeune fille de poursuivre avec d’autres
personnes que sa mère la construction de son identité, en particulier lorsque
le dialogue avec celle-ci l’a conduite à garder une partie de son intimité hors
d’atteinte de ses autres relations sociales. Elle en reste alors aux termes du
dialogue avec sa mère jusqu’à ce qu’une relation, amicale ou amoureuse,
l’interpelle et noue un dialogue qui l’amène à changer.
Ismène entretient avec sa mère un dialogue très succinct sur l’intime et
les aspects séducteurs du corps ne font pas partie de leur échange. En outre,
les changements corporels ne sont pas marqués d’une célébration dans le
cadre de la famille. Ils n’entraînent nulle modification de statut pour la jeune
fille, mais ils se fondent dans sa vie familiale sans la changer. Ainsi, parmi
ses pairs, Ismène vit son corps sur le mode familial. Elle prolonge avec « son
groupe » du collège des relations telles qu’elle demeure hors d’atteinte de
toute sollicitation sexuelle et évite elle-même toute pratique de séduction corporelle. Ne se croyant pas jolie, elle a misé sur sa personnalité pour séduire
un jeune homme de ses amis dont elle était amoureuse et, comme elle le
découvre au cours de l’entretien, elle n’a même pas songé à tenter de l’attirer physiquement : « Non, c’est vrai, c’est étrange, mais je n’essayais pas de
me mettre en valeur par rapport à lui. J’essayais plus, justement, d’être avec
lui pour discuter et tout. Mais c’est peut-être une approche que j’ai. »Cependant, lors de conversations, ses amies lui font remarquer la beauté de sa poitrine par comparaison avec la leur. La jeune fille prend alors conscience de
cet atout physique et elle entreprend de s’acheter quelques soutien-gorge non
plus seulement pratiques mais aussi jolis, entérinant ainsi ce changement
dans l’appréhension de son corps.
Plus généralement, la pratique vestimentaire est complexe pour les adolescentes qui désirent nouer une relation intime, selon la définition de la
plas -
tic sexuality d’Anthony Giddens
[6], puisqu’il s’agit à la fois de séduire avec
leurs atouts et de ne pas galvauder leur intimité, afin de préserver leur identité et de pouvoir établir ce lien très personnel qu’est la relation amoureuse.
La limite vestimentaire entre ce que la jeune fille montre de son corps et ce
qu’elle n’en montre pas donne donc toujours lieu à des discours infiniment
nuancés.
La jeunesse des filles, telle que nous l’avons présentée dans cet article,
tôt commencée et tard achevée, est une phase importante du processus de
construction identitaire continu qui caractérise la modernité. Dans ce processus, la famille n’impose pas à la jeune fille une identité toute faite avec
laquelle elle devrait composer par la suite, mais elle participe, d’une façon
importante et spécifique – en particulier pour la mère –, à la construction
d’une identité féminine dont l’élaboration se poursuit dans les relations avec
les pairs. Les changements corporels de la puberté ne s’imposent pas à la
jeune fille comme une réalité univoque, mais elle se les approprie au cours de
ce processus croisé de construction identitaire. L’adolescence est donc une
période, certes, sous influence, mais où les individus opèrent des choix et disposent de ce fait d’une certaine liberté.
·
BOUMÉDIAN, N. 1996. « Corps et genèse des principes de construction du monde social : une
approche interactionniste », Revue suisse de sociologie, vol. 22, n° 1, p. 139-157.
·
BOZON, M. 1993. « L’entrée dans la sexualité adulte. Le premier rapport et ses suites : du
calendrier aux attitudes », Population, vol. 48, p. 1317-1352.
·
BOZON, M. ; VILLENEUVE-GOKALP, C. 1994. « Les enjeux des relations entre générations à la
fin de l’adolescence », Population, n° 6, p. 1527-1556.
·
COURTEILLE, M. 1997. Les Règles des jeunes filles : construction du corps et de l’identité,
mémoire de DEA sous la direction de François de Singly, Paris 5, non publié.
·
GALLAND, O. 1994. « Adolescence et post-adolescence : la prolongation de la jeunesse », dans
Jeunesse et Sociétés : perspectives de la recherche en France et en Allemagne, Paris,
Armand Colin, p. 71-77.
·
GIDDENS, A. 1987. La Constitution de la réalité, Paris, PUF.
·
GIDDENS, A. 1992. The Transformation of Intimacy : Love, Sexuality and Eroticism in Modern
Societies, Cambridge, Polity Press.
·
GIDDENS, A. 1994. Modernity and Self-Identity : Self and Society en the Late Modern Age,
Cambridge, Polity Press.
·
SINGLY, de F. 1996. Le Soi, le couple et la famille, Paris, Nathan.
[1]
Cet article s’appuie sur des entretiens réalisés auprès de jeunes filles de 12 à 20 ans dans le
cadre d’une thèse en cours, sous la direction de François de Singly, à Paris 5, sur le thème de
la construction du corps et de l’identité chez les jeunes filles. Il s’appuie aussi sur un DEA effectué en 1997, sous la direction de François de Singly, à Paris 5, intitulé :
Les règles des jeunes
filles : construction du corps et de l’identité.
[2]
Par exemple, François de Singly définit ainsi le rôle paternel : il s’agit pour le père moderne
de « savoir être proche tout en assumant une fonction de médium vis-à-vis du monde extérieur
et une fonction de socialisation par rapport aux règles » (1996, p. 156).
[3]
Le récit de l’annonce première de la venue des règles à la famille, après analyse (Courteille,
1997), met en lumière le rôle secondaire attribué au père. Des adolescentes expriment également très franchement et avec une grande expressivité la gêne incoercible que suscitent chez
elles une parole ou un regard paternels sur leur corps. Ainsi, Mylène relate le «
traumatisme »
dont elle fut victime à la suite d’une remarque de son père sur le rangement de ses protections
périodiques : «
Il avait trouvé une serviette et il trouvait qu’elles auraient pu être rangées dans
un sac. Enfin non, c’est-à-dire que je les avais rangées dans un sac, mais ça débordait un peu.
Et il m’avait traumatisée avec ça, enfin ça touchait à mon hygiène intime, donc, franchement,
c’était déplacé. Ça m’a vraiment traumatisée. Depuis ce jour-là, je les cache sous des monti -
cules. »
[4]
Les jeunes filles qui ne bénéficient guère de ce dialogue explicite présentent généralement
cela comme un manque et un problème.
[5]
Michel Bozon fait ici référence à une analyse d’Olivier Galland dans
Sociologie de la jeu -
nesse, Paris, Armand Colin, 1991.
[6]
Selon Anthony Giddens, la sexualité est
« un élément malléable du soi, un carrefour impor -
tant de préoccupations relatives au corps, à l’identité de soi et aux normes sociales » (1992,
p. 468).