2001
Dialogue
Couples
À propos de l’homosexualité féminine
Histoire d’un couple
Sophie Sturm
Laboratoire de recherche en psychologie sur la famille et la filiation, université Louis Pasteur, 12, rue Goethe, 67000 Strasbourg
Quels sont les enjeux inconscients d’une relation de couple homosexuelle ? L’auteur, psycho-logue, a fait des entretiens de recherche avec deux femmes qui vivaient ensemble et a analysé
ces entretiens pour tenter d’articuler, sous forme d’hypothèses, homosexualité féminine et
structuration de la relation de couple.Mots-clés :
Couple, Homosexualité, Inconscient.
Les années soixante-dix ont vu naître un mouvement militant pour le
droit à l’homosexualité qui emboîtait le pas au mouvement de libération de
la femme, le tout sur fond de revendication de la liberté sexuelle pour tous
[1].
Aujourd’hui, depuis les années quatre-vingt-dix, les homosexuels veulent
une reconnaissance juridique et sociale des couples de même sexe, revendication qui découle directement du droit à l’homosexualité. De plus, avec les
différents projets de loi présentés ( CUC, CUS, CUCS, PACS
[2] ), sont venues sur le
devant de la scène des histoires de vie de couples homosexuels, ce qui a suscité un véritable débat idéologique sur la scène sociale. Le psychologue,
quant à lui, peut appréhender les enjeux psychiques de l’homosexualité et de
la relation de couple avec une personne du même sexe. Notre recherche s’inscrit dans ce champ et se propose de questionner les fondements psychologiques du sujet humain dans le couple de lesbiennes, de même que les enjeux
inconscients de la relation homosexuelle du point de vue de chacune des partenaires.
Notre réflexion s’est déroulée en trois temps. Nous avons tout d’abord
tenté de répondre à la question qu’est-ce qu’un couple ? en nous penchant sur
les publications traitant de ce thème. Puis nous avons interviewé deux
femmes qui vivaient ensemble. Enfin, nous avons analysé ces entretiens pour
tenter d’articuler, sous forme d’hypothèses, homosexualité féminine et structuration de la relation de couple.
Au fondement de la relation de couple
Du couple hétérosexuel, la littérature psychanalytique nous permet de
dire que c’est une entité à trois facettes.
La première intéresse
la subjectivité de chacun des partenaires. En effet,
la naissance du couple découle de ce que chacun des partenaires élit l’autre
comme objet d’amour. Or, d’après Freud, « La découverte de l’objet est à vrai
dire une redécouverte
[3] ». Suivant la théorie psychanalytique, le choix d’objet d’amour trouve ses motivations dans l’histoire infantile du sujet, c’est-à-dire dans son vécu préœdipien et œdipien. Ces motivations sont donc
inconscientes et s’enracinent dans les relations du sujet avec ses premiers
objets d’amour, mère, père, frères et sœurs ou substituts. D’où l’intérêt de
considérer ce qui, concernant l’investissement du sujet dans sa relation de
couple, relève de sa propre subjectivité, et plus précisément de son cheminement infantile concernant son choix d’objet sexuel.
La deuxième facette du couple est sa
dimension sociale. En effet, la
constitution de tout couple concerne deux sujets inscrits dans une filiation et
engage l’institution généalogique, dont l’enjeu social est : « Écraser la vie ou
la faire vivre, car il ne suffit pas de produire de la chair humaine, encore faut-il l’instituer
[4] ». Or, « la faire vivre » implique, selon P. Legendre, une exigence, qui est « l’existence d’un cadre de légalité qui garantisse la
conservation de l’espèce selon les contraintes indépassables de la différenciation humaine
[5] ». La fonction de la généalogie comme institution est d’inscrire l’humain à une place de sujet, autrement dit de le faire entrer dans la
division, dans la logique du manque, et ce grâce à la Loi, celle de l’interdit
de l’inceste. Celle-ci notifie au sujet les conditions de la vie dans l’espèce,
conditions de l’être parlant. À ceci près qu’à chaque nouvelle génération ce
que les parents transmettent de la Loi à leur descendance relève de leur
inter -
prétation. Et l’enfant se l’approprie en l’interprétant à son tour. Il n’en
demeure pas moins que l’institution généalogique porte en elle la limite salvatrice pour le sujet, car elle « fonctionne comme l’objection indéfiniment
relancée par le langage, au désir incestueux
[6] ». En ce sens, l’institutionnel
rejoint la dimension subjective, puisqu’il l’engendre, et c’est à ce titre que
cette lecture du lien de couple nous intéresse : il s’agit de la relation de deux
sujets qui en tant que tels sont inscrits dans une généalogie, c’est-à-dire sont
porteurs d’une interprétation de la Loi transmise à travers les différents
étages de leur généalogie propre.
Enfin, la troisième dimension concerne
l’intersubjectivité, c’est-à-dire la
rencontre de deux sujets. Pour que la relation de couple existe et dure, chacun doit y trouver ses bénéfices. D’où l’intérêt de « bien saisir comment et
pourquoi la dyade s’organise afin de maintenir la méconnaissance commune
d’une certaine réalité, et, par là, l’identification conjointe des partenaires
[7] ».
Cela signifie que chaque partenaire, afin de pouvoir s’identifier suffisamment
à l’autre, doit fournir un travail psychique inconscient constant pour maintenir l’autre en place d’objet d’amour.
La relation de couple (hétérosexuel) se structure donc à trois niveaux.
Qu’en est-il pour un couple de lesbiennes ?
Parcours de vie d’un couple d’homosexuelles
Il semblait nécessaire d’aborder l’étude d’un couple de lesbiennes à partir d’entretiens de recherche. Ces entretiens, individuels, furent enregistrés et
introduits par ma demande à chacune des deux femmes de tracer son arbre
généalogique. L’analyse du matériel a été conduite en deux temps, du fait de
son hétérogénéité. D’un côté, nous avons mené l’analyse des entretiens en
tentant d’aller au-delà du contenu manifeste, de l’autre, il s’est révélé nécessaire de définir un mode de lecture du tracé de l’arbre généalogique. La technique du génosociogramme, issue de la théorie systémique
[8], nous a inspiré
l’idée de faire dessiner au sujet son arbre généalogique, mais, pour son utilisation interprétative, nous avons lu ce dessin comme une production graphique, comportant à ce titre une part d’inconscient qu’il s’agissait de faire
ressortir. Le mode de désignation des parents, la représentation des liens ou
son absence, les dimensions et l’agencement des différents étages générationnels sont autant d’éléments révélateurs d’une dimension inconsciente.
Matériels discursif et graphique ont ensuite été utilisés dans leur complémentarité.
Ces précisions méthodologiques nous permettent maintenant de découvrir les témoignages de Mélanie (33 ans) et Marièle (26 ans), qui vivent
ensemble depuis quatre ans.
L’histoire de Mélanie
Voici l’arbre généalogique construit par Mélanie au début de l’entretien.
Les prénoms ont été modifiés et une date entre parenthèses ajoutée par moi-même. De plus, à la place de « mort en » ou « morte en », Mélanie avait écrit
le signe † suivi de l’année du décès.
Mélanie n’a représenté graphiquement aucune relation conjugale. Toutefois, lorsqu’un couple a une descendance, les enfants dessinés relient les
parents. Cette particularité semble manifester que, pour Mélanie, quelque
chose manque ou reste voilé dans la relation homme-femme. Seul l’enfant
vient signer l’existence d’une certaine rencontre entre mari et femme, les
assignant en place de père et mère.
La deuxième particularité se situe à l’étage parental où Mélanie représente sa mère exclusivement par sa fonction : elle écrit MÈRE en capitales. Le
père est désigné par son prénom, ce qui fait penser, à première vue du moins,
que la fonction paternelle est occultée. Nous pourrions dire que Mélanie voit
sa mère dans sa dimension purement maternelle, tandis que son père semble
n’être qu’un homme pour elle. De plus, dans son dessin, Mélanie se place
comme la seule entité unissant ses parents. Comme si aucun désir ne portait
la mère vers son mari et comme si le père, dans sa dimension imaginaire de
détenteur de l’objet phallique, n’avait pu faire son office aux yeux de sa fille.
La troisième particularité concerne Paul, son oncle maternel, qu’elle
représente deux fois : la première comme célibataire, la deuxième fois marié.
Et Mélanie de s’interroger : « D’ailleurs je me demande si mon oncle Paul
ne s’est jamais marié simplement parce que sa sœur lui suffisait. Elle allait
une fois par semaine lui faire à manger et une fois par semaine elle lui fai -
sait le ménage. Et, quelques mois après sa mort, il s’est mis en ménage. » En
écho à ses dires concernant ce lien profond à sa sœur, Mélanie ne peut représenter Paul uni à une femme qu’en le dessinant une deuxième fois, à l’écart,
comme détaché de sa famille. Ainsi elle laisse intact le couple MÈRE-Paul.
L’analyse de l’arbre généalogique révèle que Mélanie pourrait bien avoir
perçu une impasse dans la rencontre conjugale de ses parents. Impasse qui
s’articule très probablement au lien à tonalité incestueuse qui unit sa mère à
son frère Paul. Cette impasse aurait empêché Mélanie de faire place dans son
désir à un homme. Et, à considérer que son père n’est pas étranger à cette
situation, nous pouvons nous demander quelle image du père Mélanie porte
en elle.
Certains éléments suscitent une autre question. Dans quelle mesure
l’existence pour sa mère de ce lien fraternel « incestueux » ne prend-il pas
naissance à la génération précédente ? En effet, Mélanie ne dessine aucun
trait pour relier le grand-père et la grand-mère maternels, tandis qu’elle trace
des liens à l’intérieur de leurs fratries respectives, notamment entre sa grand-mère et un des frères de celle-ci. Or, Mélanie parle de la mort, survenue pendant la guerre, d’un des deux frères de sa grand-mère, et elle précise que le
deuxième, Carlo, est resté célibataire, habitant le même village que sa sœur.
Bien qu’elle n’en dise pas davantage, cela nous rappelle la relation qu’elle
décrit entre sa mère et Paul et nous incite à former l’hypothèse d’une répétition transgénérationnelle relative à cette relation frappée d’interdit. Une problématique de l’histoire de cette famille mettrait la relation conjugale en
échec du fait que la « femme-mère » a un lien fraternel particulier qui l’empêche d’investir un autre homme que son propre frère.
Il faut souligner ici le fait que Mélanie a racheté la maison de Carlo, frère
impliqué, d’après notre hypothèse, dans la répétition familiale. Dans cet acte,
Mélanie a-t-elle repris à son compte quelque chose de cette problématique
familiale ? Si tel est le cas, c’est du côté du frère qu’elle semble alors s’être
identifiée. Une question se pose donc : comment a-t-elle fait sienne l’interprétation de la Loi qui se transmet inconsciemment à travers les générations
dans sa famille ?
En articulant à cette lecture de l’arbre les propos de Mélanie, nous pouvons envisager ce qui se joue pour elle sur la scène psychique. Que dit-elle
de ses relations à ses premiers objets d’amour ?
Elle semble avoir été très proche de sa mère : « Ma mère était vraiment
le personnage central de ma famille. […] C’était quelqu’un de très communicatif. […] C’était quelqu’un à qui je tenais beaucoup. » C’est dans la phase
terminale de la maladie de sa mère qu’elle a rencontré Marièle. A-t-elle fait
ainsi perdurer quelque chose du lien qui l’unissait à sa mère ?
Ses relations à son père semblent empreintes d’insatisfaction : « J’ai
jamais eu de contacts… le contact avec mon père est quand même assez difficile. Il n’a jamais essayé de montrer son amour. […] On pouvait pas se parler autrement qu’en se gueulant dessus. Je lui disais rien sur moi. » Nous
pouvons envisager cet échec relationnel vécu par Mélanie comme une conséquence du lien particulier entre sa mère et Paul. Sa mère, occupée à prendre
soin de son frère, a pu signifier par là à sa fille son insatisfaction quant à sa
relation conjugale, à savoir que son mari, bien que supposé détenir le phallus, n’a néanmoins « jamais su en exploiter les privilèges auprès d’elle
[9] ».
En conséquence de quoi, la rencontre médiatisée par la mère avec l’objet
œdipien se voit empreinte de déception, engageant Mélanie à se détourner de
son père et à rester fixée à son premier objet d’amour, homosexuel, sa mère,
tentant de la combler en lieu et place du mari insatisfaisant, pour ainsi être
aimée d’elle. En outre, la question de savoir ce que son père a pu lui signifier
de sa place de père et mari reste entière, car rien n’en transparaît dans le discours de Mélanie. En revanche, son dessin semble illustrer sa position psychique : en tant qu’enfant du couple, elle relie ses parents, signifiant là que
sa place de fille les assigne comme père et mère, alors qu’elle laisse vide l’espace de la relation conjugale. Est-ce sa façon de représenter l’insatisfaction
maternelle supposée ?
Suivant notre hypothèse, si Mélanie est identifiée à l’objet du désir
maternel, le frère de sa mère, c’est à son oncle qu’elle s’identifierait. Dans les
faits, Mélanie a repris la ferme de Carlo, grand-oncle supposé resté attaché à
sa sœur, et, comme Paul, elle laisse à sa compagne, mise ainsi en place de
sœur, le soin de s’occuper du ménage, gagnant seule l’argent du foyer. Ainsi,
Mélanie semblerait effectivement identifiée à ces « hommes-frères », objets
du désir de sa mère et de sa grand-mère. Ce faisant, elle paraît avoir pris à
son compte l’interprétation familiale de la Loi, qui, tout en posant comme
interdit l’objet fraternel, permet néanmoins l’organisation entre frère et sœur
d’un lien ambigu dont l’expression dans la réalité témoigne de l’activité
inconsciente de ce désir incestueux. Mais, Mélanie étant une enfant unique,
à défaut d’avoir un homme du même sang à aimer, c’est une femme, objet de
même sexe, qu’elle a choisie comme objet d’amour.
Finalement, de par son choix d’objet et dans sa relation de couple, elle
semble être parvenue à s’inscrire dans la répétition transgénérationnelle familiale en actualisant à sa façon l’interprétation familiale de la Loi symbolique.
Le propre de son interprétation consiste en un certain glissement du lieu de
l’interdit : si jusque là l’objet interdit convoité appartenait à la même fratrie,
Mélanie noue une relation avec un objet également interdit mais parce qu’appartenant au même sexe.
Tournons-nous maintenant vers sa compagne.
L’histoire de Marièle
Voici son tracé de l’arbre généalogique. Ici aussi, l’arbre est fidèlement
reproduit, avec néanmoins changement des prénoms et omission des âges des
cousins et cousines.
D’elle-même, directement, Marièle parle peu. Mais elle se dévoile en
centrant son discours sur sa tante maternelle, Valérie, homosexuelle et vivant
en couple avec une femme.
Marièle décrit un tableau familial où les différentes générations s’entremêlent, à l’image de son dessin, qui s’étale sur 74 cm de large pour à peine
13 cm de haut. Ce tassement graphique évoque une confusion des générations, et cette impression se confirme dans ses propos : « Mes parents se sont
beaucoup occupés de Valérie. Donc – quand ils se sont mariés, elle avait neuf
ans – ils se sont beaucoup occupés d’elle, et ma grand-mère était très souvent
chez nous ou nous chez elle. Elle habitait à côté de la Lorraine, et mes parents
l’ont prise chez eux parce qu’elle a les artères qui se bouchent dans le cerveau. »
Outre l’intrication des générations qui ressort de ces dires, Marièle laisse
entendre qu’à sa naissance, elle se trouva en présence d’une jeune tante, en
l’occurrence Valérie, élevée par sa mère. Autrement dit, Valérie était pour
Marièle une « grande sœur », de dix ans son aînée, avec laquelle Marièle se
vit forcée de partager l’amour maternel.
Dans ce tableau familial, la mère de Marièle occupe une place centrale
au regard de la confusion des générations supposée : 1) elle s’est mise en
place de mère pour sa sœur cadette, projetant cette dernière en place de sœur
de sa fille Marièle, 2) elle a recueilli sa mère sous son toit, la maternant du
fait de son invalidité. Ainsi, en raison de la place particulière qu’occupe la
mère de Marièle, l’ordre des trois générations se trouve bouleversé, surdéterminant du même coup la fonction maternelle de cette mère.
Dans ce contexte se pose une question : qu’a pu percevoir Marièle de la
femme qu’était sa mère ?
Dans les propos de Marièle au sujet de Valérie, un élément renforce
l’idée de sur-représentation de la fonction maternelle : « C’est un bébé, ma
grand-mère l’a eu à quarante-huit ans. C’est un bébé-ménopause, elle a eu
des mères quoi. » Énoncé qui laisse entendre que, pour Marièle, Valérie est
une enfant née des rapports d’une femme à sa ménopause, et au-delà se dessine un fantasme de toute-puissance où l’homme est évincé de l’origine.
Aucune allusion n’est faite à un éventuel père : Valérie « a eu des mères ».
Il semble que Marièle ait été confrontée à l’image de mères dont la toute-puissance pouvait aller jusqu’à l’auto-engendrement, et que l’image de la
femme « pas-toute », laissant place dans son désir pour un homme, lui ait
manqué. Quels repères identificatoires ont alors opéré pour Marièle dans son
cheminement œdipien ? Serait-elle, bien qu’identifiée au modèle féminin
familial, en quête d’une mère qui la reconnaisse dans sa féminité ?
La problématique qui concerne le lien particulier unissant Marièle à sa
tante Valérie peut aussi s’envisager sous un autre angle. De sa relation avec
Valérie, Marièle laisse entrevoir l’ambivalence de ses sentiments : « J’ai une
relation privilégiée avec ma tante, qui vit en couple avec une femme. […]
Elle est pas mature. Elle est un peu gamine. Enfant terrible. Nombriliste. »
Compte tenu de la place toute particulière de Valérie, à la fois « fille » de sa
sœur et « grande sœur » de sa nièce, nous pouvons entendre à travers les propos ambivalents de Marièle le vécu d’une rivalité fraternelle par rapport à
l’amour de la mère. Or Freud suggère que, dans la prime enfance, une jalousie particulièrement forte par rapport à l’amour maternel et affirmée contre
des rivaux, frères aînés le plus souvent, pourrait conduire à des attitudes
intensément hostiles et agressives envers ces derniers. Ces attitudes, qui peuvent aller jusqu’au désir de leur mort, ne survivraient pas au développement
et, sous l’influence éducative, se trouveraient refoulées et transformées : les
rivaux deviendraient les premiers objets d’amour homosexuels. Si Freud a
émis cette hypothèse au sujet de l’homosexualité masculine, il paraît pertinent de l’introduire ici, par rapport à un cas d’homosexualité féminine.
Marièle a choisi un objet d’amour qui ressemble à sa tante : comme Valérie,
Mélanie est une femme, homosexuelle, et son aînée de sept ans.
Pour Marièle, le choix d’objet homosexuel aurait ainsi deux raisons
d’être : il aurait fonction de défense contre la haine qu’elle ressent envers une
« sœur » qui la frustre de l’amour maternel, et marquerait en même temps une
fixation à l’objet d’amour premier, la mère, laquelle, entièrement identifiée à
sa fonction, n’a pu ni reconnaître sa fille dans sa féminité ni lui ouvrir la voie
du désir pour un homme.
Un dernier point mérite d’être abordé. Marièle énonce le désir d’avoir un
enfant, bien qu’elle sache que sa compagne n’en désire pas. Elle projette de
se rendre en Belgique pour se faire inséminer par procréation médicalement
assistée, acte qui réduit la part de l’homme à sa dimension infime, le spermatozoïde, évitant de surcroît la rencontre avec l’autre. « Mettre au monde
un enfant serait alors perfectionner avec lui les avantages de la relation
homosexuelle
[10] », autrement dit, retrouver la relation à la mère primitive
fusionnelle, d’avant la castration. En même temps, cet enfant viendrait inscrire Marièle en place de
mère, position psychique surdéterminée dans l’Histoire familiale – « Histoire » avec majuscule pour désigner ce qui, de
l’interprétation familiale de la Loi, se transmet inconsciemment au fil des
générations. Marièle aurait hérité d’une Histoire familiale qui véhicule une
interprétation de la Loi attribuant aux mères la toute-puissance de l’autoengendrement. Et, à travers ses choix, elle semble reprendre à son compte
cette interprétation.
Il nous reste à envisager la dimension intersubjective dans le couple que
forment Mélanie et Marièle. Compte tenu de nos hypothèses quant à leurs
positions subjectives et générationnelles respectives, comment les deux
femmes trouvent-elles leur compte dans la relation ?
Leur mode de relation semble transparaître dans leur façon de répondre
à l’unisson à la question : « Avez-vous des projets de couple ? » Chacune présente son projet personnel, puis celui, tout aussi singulier, de sa compagne.
Pour Mélanie : « Moi, mon projet, c’était cette maison. On l’a réalisé. Je voulais des animaux, des chevaux, des chiens, des chats. On a des animaux. Moi,
mon projet, c’est d’avoir ma maison. » Si, à travers ses « on », Mélanie fait
une place à sa compagne, ce n’est pas le cas de Marièle : « Bon, y a d’abord
moi, puisque je dois terminer ma thèse », puis : « J’ai envie d’avoir un enfant,
donc… c’est un projet normal. […] Pour moi, c’est décidé. » Chacune forme
des projets personnels qui sont directement liés à son inscription psychique
dans son Histoire familiale, et l’autre du couple, si elle ne se les approprie
pas, les accepte et les reconnaît, consolidant du coup l’image narcissique de
sa compagne.
Ces deux femmes semblent aux prises avec la répétition d’une problématique familiale inconsciente en fonction de laquelle chacune offre à l’autre
une place bien définie. Chacune semble chercher dans sa relation à sa compagne un amour maternel inconditionnel, celui de la mère préœdipienne.
Mais elles se trouvent toutes deux dans une position psychique différente par
rapport à la mère. Mélanie, qui met Marièle en place de mère, semble s’identifier à l’objet du désir maternel, c’est-à-dire à l’homme désiré par sa mère :
son frère. C’est sa position de sujet, et Marièle la conforte en acceptant la
place offerte. Quant à Marièle, elle semble chercher à retrouver la mère
d’avant la castration et lutter contre la haine vouée à l’agent de frustration
que fut sa tante. Au demeurant, les projets qu’elle forme, acceptés par sa
compagne, paraissent nourrir l’objectif de lui trouver une position psychique
vivable, c’est-à-dire une position de mère. Par sa présence, Mélanie soutiendrait Marièle sur le plan narcissique afin qu’elle puisse trouver sa place de
sujet à travers la réalisation de ses projets.
Au terme de ce travail, nous pouvons penser le choix d’objet homosexuel de ces deux femmes trouve sa logique dans le vécu subjectif d’une
interprétation résolument familiale de la Loi symbolique. Plusieurs axes de
réflexion s’ouvrent. Nous pouvons nous interroger sur la place spécifique,
s’il en est, de l’homosexualité féminine dans l’Histoire transgénérationnelle
d’une famille. Existe-t-il des éléments caractérisant l’interprétation de la Loi
transmise et engageant la fille sur la voie de l’homosexualité ? Compte tenu
des éléments appréhendés sur le couple parental, quelles sont les imagos
parentales d’une homosexuelle ?
Concernant la dynamique intersubjective de ce couple de femmes, nous
avons découvert que chacune semble cheminer pour son propre compte,
acceptant les projets de l’autre sans véritablement les partager. Mais chacune
paraît avoir un besoin réel de la présence de l’autre, car celle-ci lui apporte
un soutien narcissique essentiel, qui l’engage à poursuivre sa route comme
sujet. Mais, comme nous l’avons vu, leurs positions subjectives sont différentes.
Y a-t-il une complémentarité qui permettrait la vie en couple ? Le choix
de la partenaire se fonderait-il sur cette différence ?
[1]
Lire à ce sujet les travaux de : F. Leroy-Forgeot,
Histoire juridique de l’homosexualité en
Europe, Paris, PUF, 1997 ; F. Martel,
Le Rose et le noir : les homosexuels en France depuis
1968, Paris, Le Seuil, 1996 ; C. Spencer,
Histoire de l’homosexualité de l’Antiquité à nos
jours, Paris, Le Pré aux Clercs, 1998.
[2]
I. Théry, « Le Contrat d’union sociale en question », Notes de la fondation Saint-Simon,
1997, n° 91.
[3]
S. Freud,
Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, Gallimard, 1987, p. 165.
[4]
P. Legendre, Leçons IV :
L’Inestimable objet de la transmission, Paris, Fayard, 1985, p. 10.
[6]
Ibid., p. 38.
[7]
J.-G. Lemaire,
Le Couple, sa vie, sa mort : la structuration du couple humain, Paris, Payot,
1979.
[8]
M. MC Goldrick ; R. Gerson,
Génogrammes et entretien familial, Paris, ESF, 1990.
[9]
J. DOR,
Structure et perversions, Paris, Denoël, 1987, p. 261.
[10]
S. Faure-Pragier, « Dialectique de l’amour et de l’identification : comment l’inconception
éclaire la féminité »,
Revue française de psychanalyse, 1994, tome 58 n° 1, p. 41-53.