2001
Dialogue
L’éternel retour des défauts de la socialisation parentale pendant l’adolescence et la jeunesse :
Une revue des débats
Vincenzo Cicchelli
Cerlis/ CNRS, université Paris 5 45, rue des Saints-Pères, 75006 Paris
Cet article passe en revue les diverses représentations du rôle éducatif des parents pendant
l’adolescence et la jeunesse qui ont eu cours en Occident depuis le XIX e siècle, et ce afin de
mieux comprendre certaines prises de position qui resurgissent dans des débats récents. Bien
qu’elles soient fort répandues, ces représentations apparaissent incapables d’appréhender correctement les changements profonds qui affectent le lien de filiation depuis une vingtaine d’années. En continuant d’opposer de façon quelque peu simpliste le conflit à l’harmonie, la
mésentente à l’entente, la tyrannie à la démocratie, la répression à l’écoute, la démission à la
négociation, on omet de prendre en compte la capacité des parents et des jeunes adultes à
reformuler leurs relations par un effort de compréhension réciproque.
Depuis qu’elles ont émergé comme des périodes spécifiques du cours de
la vie, l’adolescence et la jeunesse font l’objet de débats sociaux animés, de
querelles scientifiques vivaces qui soulèvent alternativement la question de la
nécessité et celle de l’opportunité de les encadrer
[1]. Sous la plume de médecins, psychologues, sociologues et littéraires, l’adolescence et la jeunesse
sont décrites à la fois comme des périodes de liberté, imprégnées d’un esprit
de curiosité –
spirit of idle curiosity – dont l’épanouissement mène à la
découverte de sa propre vocation –
calling
[2] – et comme un âge de débordements, d’excès, que des tuteurs se doivent de limiter et de réglementer.
Parmi les instances de tutelle possibles qui se sont multipliées au cours
du XX
e siècle, nous nous pencherons dans cet article sur les parents, communément désignés comme les premiers responsables du processus éducatif.
Cette imputation est lourde de conséquences
[3]. Pour paradoxal que cela
puisse paraître, elle légitime en effet le travail d’encadrement de l’adolescence et de la jeunesse de toutes sortes d’experts extérieurs à l’institution
familiale, pratique qui a pour fin tantôt de secourir la famille dans sa tâche de
canalisation des passions des plus jeunes, tantôt de la remplacer lorsqu’elle
se révèle incapable de remplir sa mission
[4].
En esquissant une courte généalogie des débats, nous nous pencherons à
la fois sur les prétendues insuffisances de la socialisation parentale, notamment sur les défauts d’autorité, et sur leurs effets supposés sur la stabilité de
la société.
Le lien de filiation, pilier de la stabilité du lien social
La sociologie de la famille est née en réponse à la perception d’une profonde crise culturelle, politique et sociale. Dès l’abord, les questionnements
sur la nature du lien de filiation sont l’un des thèmes privilégiés par les pères
fondateurs pour penser la nouvelle famille, celle qui émerge de la double
révolution politique et industrielle, et pour vérifier sa contribution au maintien de l’ordre social qui succède à celui de l’Ancien Régime. C’est parce que
la structuration du lien de filiation constitue l’une des pièces maîtresses de la
stabilité de la société libérale du XIXe siècle qu’elle devient l’objet de
réflexions de la part des savants.
Malgré ce souci commun, on distingue deux attitudes opposées. Certains
penseurs partent de l’observation de la baisse de la rigueur disciplinaire au
sein de la famille pour craindre la désinstitutionalisation du lien social tout
entier : les défaillances dans l’éducation transmise aux jeunes générations
porteraient atteinte au pouvoir régulateur de l’institution familiale. D’autres
penseurs, en revanche, sans déplorer la nouveauté, essayent de rapporter les
nouveaux principes qui régissent les relations entre parents et enfants à des
mutations en cours de vaste envergure, saisissables au niveau aussi bien familial que social (Cicchelli-Pugeault & Cicchelli, 1998).
On peut sans doute inscrire Frédéric Le Play dans le premier groupe. Le
monde le playsien est soumis à l’autorité personnelle, celle qui prévaut
d’homme à homme, de vieux à jeunes. Le principe de hiérarchie y joue avec
force. La vie privée doit être exclusivement placée sous l’autorité des pères
de famille, tout comme la vie publique l’est sous l’autorité des gouvernants
et la vie professionnelle sous celle des patrons. Le père « chef de famille »
doit être animé d’un « esprit de patronage », c’est-à-dire d’un double sentiment mêlant « l’amour paternel » – que Le Play estime inné – et « l’esprit de
paternité » – sentiment qu’il convient de développer grâce à l’éducation sous
peine de décadence sociale (1989). L’amour ne suffit pas à fonder un ordre
familial stable, il a besoin du secours de l’esprit de paternité, sorte d’éthique
du devoir paternel. En distinguant les deux registres, Le Play montre que, si
le premier des attributs de l’esprit de patronage relève du sentiment, le second
engage directement la responsabilité du père de famille, chargé de transmettre les valeurs de respect et d’obéissance aux jeunes générations.
La manière dont Le Play aborde la question du pouvoir à l’intérieur de
la famille s’inscrit logiquement dans sa définition de l’organisation domestique. Pour lui, le modèle, c’est la famille-souche. Ce type de famille est organisé autour de la propriété de la maison d’habitation transmise de génération
en génération. L’aîné – seul autorisé à se marier et avoir des enfants – en
hérite intégralement en même temps qu’il reprend la profession de son père.
L’héritier est ainsi le garant de la continuité, de la tradition, de la perpétuation du patrimoine, la maison est au cœur de l’identité familiale – le capital
foncier n’est pas divisé – et les parents exercent conjointement l’autorité sur
les autres membres de la famille. Ils dirigent les activités et assurent le maintien de l’ordre. De la sorte, les enfants apprennent à obéir dès leur plus jeune
âge. Le cadre privé leur montre l’exemple, ils y acquièrent le sentiment de
respect, seule source de stabilité. L’ordre social surgit « sans effort d’une
bonne organisation de la famille »(1878) : cet apprentissage familial les prépare à reconnaître les vertus bienfaisantes de l’action des autorités publiques.
Symétriquement, la famille instable est exécrée, car elle implique une trop
grande distension du lien de filiation. Ce type de famille est formé du couple
et de ses enfants célibataires. Les enfants ne restent pas au domicile parental
lorsqu’ils se marient : ils fondent à leur tour une famille, mais de taille relativement limitée. Cette organisation domestique apparaît instable à Le Play
dans la mesure où elle n’est pas attachée à une maison qui, en quelque sorte,
la fixerait en un lieu et assurerait la continuité des générations. Au lieu de
représenter une source d’autorité, un maillon essentiel de la transmission de
la tradition d’une génération à l’autre, les pères n’y assument qu’un rôle
limité dans le temps.
Alexis de Tocqueville représente la deuxième tendance. Pour cet auteur,
le rôle paternel est sensiblement différent dans la société aristocratique et
dans la société démocratique. Dans la première, note-t-il, le père est non seulement « l’auteur et le soutien de la famille », mais il est également son
« magistrat » (1981). Dans la seconde, en revanche, le père n’est plus aux
yeux de la loi « qu’un citoyen plus âgé et plus riche que son fils » (ibid.).
Cette mutation prend sens en référence à deux modes distincts de contrôle
social, et Tocqueville pose l’existence d’une homologie entre le gouvernement des hommes et le gouvernement des enfants. L’état social aristocratique
perpétue son emprise sur les individus par l’intermédiaire du père. Chef de
famille, le père possède un « droit politique » à commander ses enfants. Il
exerce en ce sens une « dictature domestique », où il règne sans partage en
tant que maillon d’une chaîne intergénérationnelle inscrivant le présent dans
le sillage du passé. Ayant en charge la conservation immuable de l’ordre
familial et social, il est « l’organe de la tradition, l’interprète de la coutume,
l’arbitre des mœurs » (ibid.). L’état social démocratique remplace cette
médiation paternelle par l’exercice d’un contrôle direct sur chaque individu.
Le jugement personnel et la valeur d’autonomie succèdent à l’attachement à
la tradition comme guides de conduite. La nature des liens familiaux se ressent de ce passage, car à une relation père-enfant référée à une autorité formelle et légale se substitue une relation fondée sur des rapports « plus intimes
et plus doux ». Le rôle paternel se caractérise de plus en plus par la gestion
des sentiments. Dans la famille de l’état social démocratique, le maître et le
magistrat ont disparu, mais « le père reste » (ibid.).
Tocqueville est loin d’éprouver des sentiments nostalgiques à l’égard de
la famille aristocratique et du type d’éducation qui était en vigueur, mais il
estime qu’en Europe le fonctionnement des groupes domestiques produit des
effets négatifs sur la structuration du lien social. En revanche, la famille
démocratique américaine semble diffuser à l’ensemble du corps social ses
bienfaits. À ses yeux, l’Européen cultive les ferments du désordre social dans
le foyer domestique, car il apprend en son sein à mépriser les liens naturels
gages d’ordre et de paix. La famille européenne développe l’instabilité des
désirs humains et, bientôt, ses membres portent dans la vie publique les passions qui les troublent. Au contraire, havre de paix et de tranquillité, la
famille américaine pousse ses membres à mener une vie régulière qui, seule,
est source de bonheur.
Du lien de filiation aux âges de la vie :
l’apparition de nouvelles catégories
Les sociologues du XIXe siècle ont contribué à inscrire de façon indélébile l’existence d’une relation causale entre le type d’éducation en vigueur
dans la famille et la stabilité du lien social, mais il revient à des auteurs issus
d’autres horizons et d’autres disciplines d’avoir véhiculé cette représentation.
Ce faisant, ils ont décomposé le lien de filiation, tracé des frontières internes,
introduit des stades dans le cours de la vie, en distinguant l’adolescence et la
jeunesse à la fois de l’enfance et de l’âge adulte. La littérature a légué une
puissante image de ces deux périodes.
Le roman de formation, dont l’apogée peut se situer entre Les Années
d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe (1795-1796) et L’Éducation
sentimentale de Flaubert (1869), invente une nouvelle figure sociale : celle
du jeune. D’après Franco Moretti (1999), un nouveau paradigme est véhiculé
par ce genre qui touche un public plus vaste que les formes d’expression littéraire antérieures et considère la jeunesse comme la partie la plus marquante
de l’existence.
Lorsque, vers la fin du XIXe siècle, le roman de formation entre en crise,
les écrivains se tournent vers l’adolescence. Ils s’évertuent à analyser les
désarrois de l’âme de l’adolescent, ayant hérité de Dostoïevski et de
Nietzsche les thèmes de la perte d’identité et de la scission du moi. L’adolescence devient peu à peu une période où l’individu vit une sexualité réprimée
ou immature, aboutit à sa propre individualité après une quête douloureuse de
son identité en crise et se socialise principalement à l’école avec des groupes
de pairs qui le séparent de la société des adultes.
À la différence de ce qui s’était passé à propos de la jeunesse, diverses
disciplines volent au secours de la littérature pour caractériser l’adolescence.
Pour John Neubauer (1992), la découverte de cette dernière accompagne
même le premier mouvement d’institutionnalisation de nouvelles sciences
comme la psychanalyse, la psychologie, la criminologie et la pédagogie. La
psychologie prône de façon déterminante la reconnaissance d’un âge de la vie
spécifique qui ne se confonde ni avec l’enfance ni avec l’âge adulte. C’est
l’un des messages explicites de l’ouvrage fondateur de toutes les études sur
l’adolescence,
Adolescence, de Granville Stanley Hall, publié en 1904
[5].
L’autre versant du discours développé par la psychologie de l’adolescence naissante attribue aux parents un rôle primordial dans la socialisation
des adolescents. Il est exemplaire que le livre de Hall contienne déjà les deux
pôles à l’intérieur desquels oscillera le débat américain sur l’adolescence et
la jeunesse : d’une part garantir la liberté et la possibilité d’auto~gouvernement, d’autre part socialiser et contrôler les poussées créatives de cette
période de la vie (Passerini, 1996).
Les parents accusés d’incapacité éducative…
C’est surtout au cours des années cinquante que l’adolescence, codifiée
comme un âge « à discipliner, régenter, protéger » (ibid.), devient aux États-Unis une véritable question de société, qui se développe jusque dans la moitié des années soixante (Cicchelli & Merico, 2001). L’adolescence est alors
présentée comme un monde séparé, radicalement coupé de l’univers des
adultes. Ses formes d’apathie ou de rébellion ouverte et plus ou moins violente sont considérées comme des signes de son altérité.
Face au risque de voir surgir une société juvénile détachée de l’ensemble
de la société, certains écrivains de l’époque réagissent en imputant la responsabilité de cette rupture entre générations à l’excès de permissivité éducative des parents, à la crise des valeurs traditionnelles et, en particulier, à la
« désintégration » de la famille (Passerini, 1996). Dans un livre au titre évocateur, Teen-age Tyranny, Grace et Fred Hechinger (1962) relatent leur
inquiétude de voir élever les valeurs juvéniles au rang de modèle pour la
société entière. Leur préoccupation découle moins de la liberté croissante
octroyée aux jeunes que du fait que les adultes abdiquent leurs droits et privilèges en faveur des adolescents. D’après eux, les éducateurs et les parents
américains font un éloge inconsidéré de l’auto-expression, ce qui engendre
des jeunes inconstants, sans but, réfractaires à toute autorité (leadership). On
comprend alors que la formule adolescent society ait fait fortune dans la littérature sociologique d’outre-Atlantique au cours des années soixante : c’est
le titre de l’un des livres les plus influents de l’époque, dirigé par James
Samuel Coleman (1961).
Des questions toutes proches se posent en France dans les années cinquante et soixante. Au cours de cette période, le thème des conséquences
néfastes de la dissociation familiale prend une grande ampleur. L’attention se
porte en particulier sur les effets en matière de délinquance juvénile de
« l’anormalité » de la structure du couple parental « illégitime » ou rompu.
La généalogie de certaines représentations qui, dans les années soixante-dix
et quatre-vingt, stigmatisent encore les familles recomposées, montre que les
arguments avancés pour justifier l’existence d’une relation causale entre dissociation familiale et délinquance juvénile suivent plusieurs étapes (Lefaucheur, 1989). Les analyses sociologiques en termes de milieu social font en
effet rapidement place à des analyses psychologisantes. Interviennent ensuite
les arguments psychiatriques en termes de dégénérescence. Au fil de cette
période, on glisse aussi de la condamnation de la séparation entre la mère et
son petit enfant à la condamnation du couple, avec les notions de carence
d’affection maternelle et de carence d’autorité paternelle. Les années cinquante soulèvent donc un « problème » de démission parentale qui concerne
en puissance toutes les familles. Plusieurs témoins de l’époque s’inquiètent
de l’essoufflement d’une autorité parentale qui n’a pas été remplacée par un
nouveau modèle pédagogique et qui dégénère en laxisme (Fize, 1990).
… et les risques d’anarchie familiale et sociale
Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, après la parenthèse
consécutive au mouvement libertaire de 1968 durant laquelle il fallait interdire les interdits, les experts reprennent leurs critiques du laxisme des
parents. De nouveau, ils craignent qu’il n’engendre des effets pernicieux à
l’échelle macro-sociale. L’idée de la démission parentale est si répandue
qu’elle constitue l’une des représentations majeures qui ressort de l’étude de
mille projets de fiction envoyés à France-Télévision à la suite d’un concours
de scénarios (Chalvon-Demersay, 1994). Les parents des jeunes adultes ne
constitueraient plus un rempart contre les difficultés de la vie, parce « qu’ils
sont incapables de fournir des repères ou d’incarner des modèles de réfé -
rence stables » (ibid. p. 105). Ils auraient perdu leur statut d’énonciateurs de
règles.
Cette crainte d’effritement des liens de filiation que manifestent les scénarios est à la base d’un grand nombre de discours alarmistes sur la crise du
lien social. Nous la retrouvons par exemple dans un dossier que consacre le
quotidien La Croix aux relations entre les parents et les adolescents. Sous le
titre Parents et adolescents, comment trouver la bonne distance ? (collectif,
1997-1998), cette brochure s’attache à montrer que « la génération actuelle
de parents a davantage de doutes que de certitudes ». La vague libertaire de
1968 aurait laissé des traces profondes dans la conception de l’éducation :
désemparés, n’ayant plus de modèles normatifs de référence, les parents
seraient pris au piège d’un double bind, d’une double contrainte, affirme le
Dr Virginie Granboulan, pédopsychiatre. D’un côté, les parents craignent
d’être trop envahissants et, de l’autre, ils ont l’impression d’abandonner leurs
enfants. Cette contradiction surgirait, d’après ce médecin, d’une mauvaise
vulgarisation de la culture psychologique qui engendre une « culpabilisa -
tion » des parents. Ainsi, affirmant qu’il n’est pas du ressort de la psychologie d’édicter des normes ayant valeur générale, mais de « comprendre ce qui
est unique dans la souffrance de chaque personne », le Dr Granboulan renvoie les parents à leurs responsabilités en leur demandant de renouer avec
leur autorité, cet attribut spécifique de leur rôle. Le résultat de la démission
parentale est visible pour ce médecin : les jeunes actuels ne sont pas socialisés à l’interdit et donc ne connaissent pas de normes.
Dans son livre intitulé de manière délibérément polémique
Intermi -
nables adolescences, Tony Anatrella repère aussi dans les erreurs des parents
l’un des maux qui affligent les sociétés contemporaines. Qualifiés de grands
adolescents, ils ne joueraient plus leur rôle d’éducateurs, ils seraient fautifs
de démissionner, d’aplatir le lien de filiation et de le confondre avec le lien
fraternel, voire amical. Au nom d’un égalitarisme à la mode, les générations
ne s’organiseraient plus en une chaîne reliant les enseignants aux enseignés,
ce qui aurait des conséquences graves sur la structuration du lien social. La
relation d’éducation deviendrait
« une simple relation de séduction » (Anatrella, 1988, p. 8) et l’ordre des générations serait bouleversé. Il n’y aurait
« plus que des adultes et des enfants, avec leurs aînés, voire des copains »
(
ibid.). Bien plus qu’une égalisation des relations entre générations, ce mouvement marquerait l’amorce d’un renversement de la position des adultes à
l’égard des enfants. Une nouvelle asymétrie verrait le jour :
« Les adultes ont
plus tendance à s’identifier aux jeunes que les jeunes aux adultes » (
ibid.,
p. 17
[6] ). Tel serait l’aboutissement de l’histoire du rapport de l’adulte à l’enfant. Au XIII
e siècle, l’enfant était représenté comme un adulte en miniature,
toute spécificité lui était niée ; aujourd’hui, en revanche, c’est l’adulte qui
tendrait à se présenter de plus en plus sous les traits du jeune. L’adolescent
deviendrait un
« pôle d’identification » pour ceux qui devraient être ses éducateurs (
ibid., p. 162). Or, nier la place respective de chacun dans la chaîne
des générations conduit, d’après l’auteur, à entretenir cette
« société adoles -
centrique »faite d’individus qui, n’ayant pas dépassé leurs conflits œdipiens,
vivent toute loi comme inhibante et contraignante, perdent le sens des responsabilités et restent d’éternels révoltés. Dans une telle perspective, la
crainte du père qu’éprouvait naguère l’enfant serait devenue la crainte de
l’enfant qu’éprouvent à présent les parents :
« Les adultes ont peur des ado -
lescents », concluait laconiquement Françoise Dolto (Fize, 1990, p. 286).
Des oppositions quelque peu simplistes…
Le prolongement de la socialisation familiale qui accompagne l’allongement de la scolarité lycéenne et universitaire baigne dans un univers d’énoncés à visée éducative (Cicchelli, 2001a). Véhiculés par la littérature et les
sciences humaines, ces discours soulèvent la question de la place des plus
jeunes au sein du monde des adultes, de la proximité ou de la séparation des
deux générations.
Dans cet article, nous souhaitions attirer l’attention sur les enjeux des
représentations qui se trouvent associées à l’éducation parentale pendant
l’adolescence et la jeunesse afin de mieux comprendre certaines prises de
position qui réapparaissent dans des débats récents. Bien qu’elles soient fort
répandues, nous ne les partageons pas, car elles apparaissent incapables d’appréhender correctement les changements profonds qui affectent le lien de
filiation depuis une vingtaine d’années (Cicchelli, 2001b). En continuant
d’opposer de façon quelque peu simpliste le conflit à l’harmonie, la mésentente à l’entente, la tyrannie à la démocratie, la répression à l’écoute, la
démission à la négociation, ces représentations omettent de prendre en
compte la capacité des parents et des jeunes adultes à reformuler leurs relations par un effort de compréhension réciproque (Cicchelli & Erlich, 2000).
Les parents des années quatre-vingt-dix n’ont pas démissionné. Une
étude plus attentive de l’autorité dans les familles contemporaines montre
que les parents continuent de l’exercer, mais dans le respect de l’épanouissement du jeune (Cicchelli, 2000). C’est à cette condition que ce dernier est disposé à la reconnaître. Les jeunes adultes et leurs parents vivent désormais
l’autorité en essayant de limiter son exercice et de la réformer par la critique,
mais non de la rejeter sans l’examiner (ibid.). C’est une preuve de plus, dans
le domaine familial, que les contemporains sont en passe de bâtir une « nou -
velle intelligence des institutions » (Donolo, 1997).
·
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[1]
Sur le traitement politique de la jeunesse, cf. Calabrese (1988), Griffin (1997).
[2]
Ces expressions sont utilisées par Thorstein Veblen. Cf. Veblen T.,
The Higher Learning in
America, New Brunswick Transactions publications, 1993 (éd. originale 1918). Nous remercions vivement Pierre Tripier pour ses conseils bibliographiques et ses analyses éclairantes sur
le modèle de la profession-vocation chez Veblen.
[3]
Elle soumet le travail pédagogique parental à des dilemmes (Gullestad, 1996; Singly, 1996).
[4]
Cette revue des débats sur l’insuffisance des rôles éducatifs parentaux exclut les productions
de propagande propre aux régimes totalitaires, comme l’Italie fasciste (Passerini, 1996) ou
l’Allemagne nazie (Michaud, 1996).
[5]
« Mais nous oublions progressivement que, pour un apprentissage complet de la vie, la jeu -
nesse a besoin de repos, de loisirs, d’art, de légendes, d’aventures romantiques, d’idéalisation
et pour le dire en un mot d’humanisme, puisqu’elle doit un jour faire partie du règne de l’hu -
manité pour affronter ce que, pour un homme, représente l’engagement le plus haut du
monde. »Cf. G. Stanley Hall (1904),
Adolescence : Its Psychology and Its Relations in Anthro -
pology, Sociology, Sex, Crime, Religion and Education, 2 tomes, New York, Appleton. Sur ce
point, cf. Mucchielli (2001).
[6]
Margaret Mead [1970] soutenait au début des années soixante-dix une thèse proche sur le
renversement des rapports éducatifs entre générations, sur un ton toutefois moins alarmiste.