2001
Dialogue
Vivre chez ses parents quand on est étudiant
Ou la construction de l’autonomie
Elsa Ramos
CERLIS, université Paris 5 45, rue des Saints-Pères, 75006 Paris
Cet article s’intéresse au processus de transformation qui se produit dans les relations entre
parents et jeunes adultes lorsque ces derniers vivent encore chez leurs parents. Dans ce
contexte, l’auteur tente de repérer les signes pratiques du passage progressif d’une relation
parents/enfant à une relation de personne à personne. Les jeunes adultes qui cohabitent avec
leurs parents, et notamment les étudiants, se trouvent dans une situation où aucun signe objectif, aucun rite ne vient signaler le passage d’un âge à un autre. Cependant, l’examen des interactions quotidiennes dans l’espace de la cohabitation intergénérationnelle livre des élément
qui permettent d’aborder le processus d’autonomisation et son rôle dans la construction de
l’identité de jeune adulte. Cet article montre la dialectique entre l’évolution de l’identité du
jeune adulte et l’évolution des relations parents enfants. Mots-clés :
Jeunes adultes, Relations intergénérationnelles, Identité, Négociation, Individualisation.
« Le théâtre, à mon père, ça lui passe au-dessus de la tête.
Il ne comprend pas, il ne comprend vraiment pas.
On a joué lundi, il est venu et il était vachement content,
il était vachement fier de moi : “Continue, ma fille, c’est super ce que tu fais.”
Ouais, c’est ça la découverte. »
Véronique, 23 ans.
Aujourd’hui, il est difficile de parler de passage à l’âge adulte. Le passage de la jeunesse à un âge dit adulte est de moins en moins concrétisé par
des rites, et, avec la prolongation de la cohabitation des jeunes et de leurs
parents, les frontières entre la jeunesse et l’âge adulte deviennent difficilement définissables.
Dans le cadre de cette cohabitation prolongée, les relations entre parents
et enfants
[1] connaissent une évolution progressive. À l’intérieur du groupe
familial, le jeune adulte vit des transformations identitaires, et le groupe
familial accompagne ces changements. La situation de cohabitation intergénérationnelle entraîne des négociations où se confrontent sans cesse la réalité
familiale commune aux parents et au jeune et la réalité personnelle et sub-jective que le jeune adulte est en train d’édifier. Comme l’écrit François de
Singly, « les uns et les autres, adultes et enfants, se transforment par cette
confrontation entre la défense de leurs territoires, la reconnaissance des
espaces des autres et la construction d’un monde commun où chacun est
“avec” » (Singly, 2000, p. 12
[2] ).
La famille est ainsi le lieu d’éclosion d’une nouvelle socialisation – une
socialisation familiale d’un deuxième type –, car les changements individuels
que connaît l’un des membres du groupe familial entraînent en corollaire une
évolution progressive de tous les membres du groupe.
Nous allons voir quelles sont les modalités de ce passage de la famille à
une nouvelle socialisation en étudiant les signes pratiques de l’autonomisation de l’enfant par rapport à ses parents. Notre point de vue sera microsociologique : il s’intéressera au processus social qui affecte les individus dans
une situation de cohabitation d’enfants adultes et de leurs parents. Si le processus de construction de soi se déroule tout au long de la vie, il nous semble
que, dans cette période, ce travail identitaire est particulièrement intense et
comporte des enjeux importants. Dans ses pratiques quotidiennes et ses négo -
ciations avec ses parents, le jeune construit sa propre réalité et l’actualise de
telle sorte qu’elle devienne non seulement son monde, mais aussi une réalité
visible pour les autres membres du groupe.
Ce processus de modification de la réalité existante et de construction
d’une autre réalité qui prend la réalité existante comme référence pour s’en
différencier passe par un processus de subjectivation.
QUELQUES DÉFINITIONS
La socialisation : « L’identité est un produit de socialisations successives », écrit Claude Dubar (La Socialisation, A. Colin, 1999, p. 4). Le
terme socialisation désigne ici un tissu de relations où les autres constituent pour l’individu des « autruis significatifs » qui l’aident à se construire.
En effet, l’individu ne construit jamais seul son identité, mais avec les
autres. Dans la famille, il existe une première socialisation, qui est celle des
relations familiales de l’enfance. Avec le passage à l’âge adulte des
enfants, la famille met en place une deuxième socialisation, qui est d’un
autre type.
La subjectivation : c’est le processus par lequel ce que l’individu percevait initialement comme une réalité objective extérieure et incontestable
apparaît soudain à ses yeux comme le fruit de la construction subjective
d’autres individus.
La validation de soi : c’est le processus de confirmation par lequel la
réalité que construit l’individu reçoit des autres un accusé de réception
positif. Sa redéfinition du monde et de soi lui semble avoir été entendue et
entérinée dans ce que ses « autres significatifs » lui renvoient dans l’interaction. La validation de soi est une des fonctions qui est demandée à la
famille contemporaine. Autrement dit, la famille contemporaine a une fonction d’aide à la construction de l’identité personnelle de chacun de ses
membres.
La connaissance des règles parentales
Dans la famille, de la cohabitation parents/enfant naît une réalité commune qui impose un ordre des choses et une vision du monde que l’enfant,
pendant un temps, ne remet pas en cause : « On leur enseigne dès le début à
s’exprimer précisément dans ces formes de tendance chorale, depuis leur première invocation de “papa” et “maman” jusqu’à l’adoption du cadre d’organisation et de représentation des parents qui définit maintenant leur
monde
[3]. »
Une part de cette réalité commune s’exprime dans l’organisation domestique, c’est-à-dire dans les règles parentales qui gèrent la cohabitation et
régissent la vie du groupe domestique. Les parents fixent un ordre qui porte
sur l’espace, les objets qui s’y trouvent et les individus qui s’y déplacent.
L’ordre ménager est déterminé par la mère, la priorité paternelle est reconnue
quand il s’agit de choisir le programme télévisé du soir, certaines interdictions sont formelles comme celle de poser ses pieds sur la table basse du
salon… Les parents fixent un ordre qui porte aussi sur le temps : les horaires
des repas, la fréquence des sorties. L’espace de la maison est régi par des
règles plus ou moins explicites que les jeunes gens connaissent et qu’ils traduisent par « je sais que » : « Quand je suis tout seul, je mets plus fort que
quand il y a du monde dans la maison, et je ne mets pas forcément la même
musique… Je sais qu’il y a des trucs qui passent et des trucs qui ne passent
pas », dit Rémi, qui signifie qu’en présence des parents le partage des pièces
communes respecte l’orientation parentale.
Les jeunes adultes ont conscience de ce qui se passera s’ils agissent de
telle ou telle manière dans les différents domaines de la vie quotidienne. Pour
E. Goffman, quand un individu est placé en présence d’autres, il cherche à
identifier les données fondamentales de la situation. S’il possède cette information, il saura ce qui va se passer et en tiendra compte, et il pourra ainsi
donner aux autres ce qu’il leur doit dans la limite de ses intérêt personnels
bien compris
[4]. Les jeunes gens possèdent ces informations : ils savent ce que
leurs parents permettent ou non. Ils peuvent prévoir la réaction des parents
selon le contexte. Cette connaissance est le fruit de leurs discussions, négociations et expériences communes passées et présentes.
La réaction des parents dépend de leur définition de la réalité et cette
définition est connue des enfants. Pour eux, cette définition de la réalité a
fonctionné pendant un certain nombre d’années et continue de fonctionner
dans une certaine mesure. Ainsi, en disant « je sais que », les jeunes adultes
mettent leurs actions en relation avec ce qu’ils connaissent de l’autre.
Les règles parentales d’organisation domestique sont donc à première
vue une des dimensions de la réalité familiale commune, ou « chorale », pour
reprendre le terme de P. Berger et de H. Kellner
[5]. Les jeunes gens estiment
que le respect des règles parentales est une des conditions majeures de la
cohabitation intergénérationnelle :
« C’est le minimum qu’on doit aux parents
quand on vit chez eux », dit Eliane.
Mais ces règles de vie commune ne sont pas entièrement communes : elles reflètent une représentation de la réalité subjective des parents, et la
prise de conscience que la réalité familiale commune est en partie le fruit de
la construction personnelle de son père et de sa mère permet au jeune de la
subjectiver et de lui opposer peu à peu une réalité personnelle tout aussi légitime à ses yeux. Il attribue de plus en plus à ses parents la paternité des règles
qui régissent la vie commune et fait la distinction entre la réalité commune et
la réalité personnelle qui s’élabore et s’affirme.
Les jeunes adultes connaissent et reconnaissent la primauté des parents
dans la gestion de l’espace commun, primauté qui s’exprime dans le contenu
des règles parentales, mais cela ne les empêche pas de tenter de réduire la
portée de ces règles, en restant dans certaines limites : dans la bonne distance.
C’est ainsi que les relations entre parents et enfants se constituent en un rapport de force.
Les règles parentales portent sur des enjeux importants. Pour les parents,
affirmer qu’un certain nombre de règles doivent être respectées, c’est conserver son bon droit sur l’espace de la maison familiale au sens large : le jeune
adulte vit « chez ses parents ». Pour l’enfant, il s’agit de « grignoter » ces
règles afin de gagner de plus en plus de marge d’autonomie : sortir comme il
le souhaite, gérer sa chambre comme bon lui semble, être l’auteur de son
style de vie.
Le processus d’autonomisation du jeune doit respecter certaines limites
afin d’éviter un écueil qui serait celui de l’assimilation du domicile parental
à un « hôtel ». La distinction passe par l’application d’un minimum de principes parentaux : on passe un minimum de temps à la maison, on respecte un
minimum de règles d’ordre ménager. Ces minima sont subjectifs : ils dépendent des parents, donc varient d’une famille à l’autre. Le jeune adulte tente
de donner l’image d’un « bon enfant », même s’il lui faut parfois donner le
change. C’est ce qu’explique Franck qui, en rentrant chez lui, rejoint rapidement sa chambre. Mais avant cela, dit-il, « je passe cinq minutes dans les
pièces communes pour faire style, quand même, c’est pas trop un hôtel, donc
je passe quand même, je dis bonjour, on parle cinq minutes, mais c’est rapi -
dement ma chambre ». Pour beaucoup de jeunes gens, la stratégie est de respecter le devoir de passer un certain temps avec ses parents, comme
l’exprime ce jeune homme, qui applique consciemment certains principes
parce qu’il sait que les parents attendent de lui qu’il applique ces principes.
Mieux l’enfant connaît les règles, mieux il sait quelles sont les limites à ne
pas dépasser, et, surtout, de quelle marge il peut dépasser ces limites en gar -
dant toutes les chances de rester dans de bonnes relations.
Dans la cohabitation entre parents et jeunes adultes, il existe ainsi un
consensus sur les différences estimées tolérables, consensus qui détermine
les heures de sorties, le coup de main, le devoir de réussite scolaire… Le
jeune adulte connaît les limites de ce consensus, et, pour lui, tout le travail de
cette période de construction identitaire est de modifier le consensus en reculant les limites parentales et en grignotant progressivement la réalité commune pour mettre en avant sa réalité subjective.
Les enfants testent l’ordre en réagissant et en agissant sur lui. Dans ce
rapport de force entre parents et enfants, les jeunes gens ont plusieurs attitudes possibles selon le degré de légitimité que les parents accordent à la
modification du consensus. Certains acceptent l’ordre parental, d’autres le
négocient pour aboutir à un compromis, d’autres encore s’engagent sur la
voie du conflit ouvert pour contester une partie de l’ordre parental quand
celui-ci apparaît trop rigide.
Les règles parentales véhiculent une vision non seulement de l’organisation domestique, mais aussi d’une certaine réalité. En gagnant progressivement sur ces règles, le jeune adulte réduit de plus en plus la portée de la
réalité commune. Dans l’interaction avec ses parents, il agit sur sa réalité qui,
d’être actualisée, va réagir sur lui et ses parents. C’est un processus dialectique. La réalité sur laquelle intervient le jeune adulte est une réalité que ses
parents ont façonnée en s’efforçant de faire appartenir leur enfant à cette réalité. Les négociations qui s’engagent participent à un processus de distinction
de deux réalités, la réalité subjective commune et la réalité subjective personnelle.
La modification du consensus permet donc au jeune adulte de valider sa
réalité subjective, et ce dans la mesure où ce qu’il exprime de sa propre vision
des choses a un effet sur ses relations interpersonnelles avec ses parents. Si
le consensus se modifie, cela signifie que les parents ont reçu le message de
ses aspirations à une autre réalité et qu’au fil du dialogue, ils lui signifient
qu’ils le légitiment : ils voient en lui quelqu’un qui devient progressivement
un égal. Ce processus de validation de sa propre réalité requiert du jeune une
interaction constante avec ses parents pour qu’ils s’adaptent peu à peu et
adoptent des modifications qui transformeront du même coup leur vision de
leur enfant.
Les jeunes adultes cherchent donc à sortir d’une relation asymétrique et
à redéfinir leurs relations avec leurs parents.
Le processus de subjectivation
Le jeune adulte sort donc du monde socialement construit par ses parents
et opère désormais une distinction entre la réalité commune et la réalité sub-jective pour affirmer et affiner sa propre vision du monde.
Notre thèse est que tout changement exige une subjectivation, c’est-à-dire un processus par lequel ce qui était initialement vécu comme réalité
commune imposée de l’extérieur devient peu à peu une réalité à caractère
subjectif. Autrement dit, la réalité naguère perçue comme « extérieure »
prend une dimension subjective : elle est désormais perçue comme relevant
de la vision et de la réalité d’un individu et elle perd son caractère de réalité
objective sur laquelle on n’a pas de prise. En percevant la différence entre
réalité commune et réalité subjective, le jeune adulte entrevoit progressivement son pouvoir de construction de la réalité, d’une réalité différente de la
réalité commune.
À travers ses négociations avec ses parents dans les divers domaines de
la vie quotidienne, sa réalité subjective s’édifie et prend corps. Ces négociations actualisent sa réalité, qui devient de plus en plus consistante, et produisent un changement de relations entre les membres du groupe familial : ils
redéfinissent autrement la réalité commune, l’image de l’autre et la place de
chacun dans le groupe. La socialisation du groupe familial a changé, avec le
passage de chacun à des places différentes. C’est une socialisation où l’autre
est défini en tant que personne et non plus seulement à travers le prisme des
rôles de « parents » et d’« enfant ».
Subjectiver revient
à mesurer une réalité individuelle à une autre au lieu
de se laisser diriger par une réalité qui semble extérieure à l’individu. Le
jeune adulte confronte la réalité commune, qui est désormais devenue à ses
yeux la réalité de deux individus, ses parents, à la réalité d’un autre individu
(la sienne). Il frotte
[6] ses propres définitions de la réalité à celles de ses
parents. Les négociations comme le conflit, autre forme de négociation,
témoignent d’une situation où les définitions de la réalité de l’un se distinguent de celles de l’autre.
Dans cette distinction des réalités, les négociations avec les parents sont
fondamentales. Elles permettent au jeune adulte de se tester lui-même et de
concrétiser, d’actualiser le changement en faisant bouger sa relation avec ses
parents. Elles transforment aussi la vision qu’ont de lui ses parents : ils le
considèrent de plus en plus comme un égal. Plus les négociations sont nombreuses, plus la réalité subjective prend forme. Ces négociations sont le
moyen de faire percevoir la réalité, ou plutôt les diverses réalités, comme des
constructions subjectives : il y a la réalité que construisent ses parents, son
père, sa mère, et celle qu’il construit. Celle-ci prend de la valeur. « Il ou elle
pense comme cela, moi je pense différemment. »
C’est ce processus de subjectivation qui permet au jeune adulte, dans la
relation de filiation, de passer d’une définition de lui comme enfant à une
définition de lui comme personne. Il met à distance la réalité qu’il avait intériorisée par le passé et la voit comme une manière d’être ou de penser parmi
d’autres. Jour après jour, les négociations sur la vision des choses et la gestion du quotidien concrétisent cette séparation de l’enfant de ses parents. Les
expériences passées se déconstruisent et deux types de réalités se dessinent
désormais : la réalité commune et la réalité personnelle.
La déconstruction de la réalité
Le processus de subjectivation entraîne donc une déconstruction de la
réalité passée, ce que traduit en partie le « je sais que ». Le jeune adulte prend
conscience que la réalité commune est en partie subjective
parce que c’est la
réalité de ses parents et que ses parents sont aussi des
personnes. À partir du
moment où cette réalité commune lui apparaît porteuse de significations sub-jectives
[7], elle devient de plus en plus malléable et il prend conscience de sa
marge d’autonomie et de son pouvoir d’action sur lui-même et sur ce qui
l’entoure. La subjectivation qui s’est opérée a rendu de plus en plus instable
la réalité commune et donné de plus en plus de consistance à la réalité sub-jective et personnelle.
Les parents ont gardé un rôle important de validation, mais le jeune
adulte a acquis un nouveau statut. Il a désormais lui-même un rôle de validation, qui se traduit par un jugement qu’il estime valable sur ses propres
actions et celles de ses parents. L’image de certaines situations du passé qui
lui semblaient stables et définies se modifie. Au fil de cette déconstruction de
la réalité commune, la réalité personnelle gagne du terrain. Elle acquiert en
stabilité, en définition. La réalité commune imposait un ordre des choses avec
lequel le jeune s’accordait, et cet ordre va être déconstruit, dérangé pour une
autre configuration de la réalité.
C’est de la réalité familiale commune, la réalité « chorale », que le jeune
adulte se détache.
Les limites de la réalité subjective personnelle
dans la relation parents/enfant
Cette distinction entre réalité commune et réalité personnelle conduit à
une restriction des projets communs. Le jeune adulte se projette maintenant
dans l’avenir sans nécessairement s’associer aux membres du groupe familial. Il énonce des souhaits, des projets différents et indépendants de ceux de
ses parents. La différence s’énonce dans les limites qu’imposent la cohabitation et le devoir de respecter un minimum de règles parentales. La présence
des parents suffit à faire fonctionner ces règles. Mais, en leur absence, quand
ils partent pour un week-end ou quelques jours de vacances, certaines de ces
règles laissent place à des options plus personnelles. C’est ce qu’explique
Sandrine : « J’ai quand même été éduquée d’une façon, on n’oublie pas… je
veux dire, inconsciemment, tu vas faire quand même les choses, mais il y a
plein de choses que je ne ferais pas et que je fais, parce que je fais partie de
la maison. Là, par exemple, ce soir, je n’ai pas envie de faire la vaisselle, je
me dis : on fera ça demain matin. Ma mère, la vaisselle, c’est le soir. »
La mise en présence physique est un paramètre fondamental qui oriente
les comportements des jeunes adultes. C’est ce qu’exprime Cécile, qui dit ne
ramener d’amis à la maison qu’en l’absence de ses parents. Non que ce soit
une restriction imposée par ses parents, mais elle dit « se sentir plus à l’aise
quand ils ne sont pas là ». « On peut plus déconner entre amis puis… enfin…
j’ai un peu peur que mes parents portent un jugement sur les autres, quoi !
Quoiqu’ils ne sont pas trop comme ça. Je te dis… je me sens mieux quand je
suis juste avec mes amis, plutôt que de mélanger… mes parents et mes
amis. » Son discours révèle la difficulté d’accommoder deux définitions
d’elle-même, être « fille de » et être « amie de », quand les amis et les parents
sont ensemble.
Bien que la distinction soit de plus en plus nette entre la réalité des
parents et sa réalité personnelle, la séparation physique (ne pas mettre en présence les parents et les amis) est encore nécessaire au jeune pour ne pas sentir sa réalité personnelle menacée par un éventuel jugement parental. La
cohabitation lui impose des limites sur tel ou tel projet ou souhait, mais il
pense ce projet réalisable après la décohabitation. Il définit ses propres
tranches de réalité comme non seulement indépendantes de ses parents, mais
aussi limitées par la cohabitation.
L’importance de la validation parentale
Les contraintes de la cohabitation accentuent donc la différenciation des
deux réalités, mais elle révèlent aussi l’importance de la validation parentale.
Comme l’écrit François de Singly (1996, p. 33)
[8] : « Le regard des autres sur
soi, l’échange constituent les formes contemporaines de la maïeutique. Les
membres de la famille, les proches doivent mettre en œuvre cet accouchement, sinon des âmes, du moins des personnalités adultes ou enfantines. »
Parmi les relations significatives qui valident l’évolution du jeune adulte en
tant que personne, les parents occupent une place privilégiée. En même
temps, à mesure que les relations se redéfinissent, la distinction entre réalité
subjective commune et réalité subjective personnelle permet au jeune de
redéfinir ses parents autrement que comme « parents ». Eux aussi acquièrent
progressivement une définition de partenaires et d’égaux, et c’est à travers
cette redéfinition du statut et du rôle de ses parents que le jeune adulte pourra
se situer autrement que dans la relation de filiation et tendre à se définir lui-même en tant que personne.
Les choix de vie des jeunes adultes ne sont pas toujours validés par leurs
parents, et pourtant l’obtention de cette validation est fondamentale pour leur
permettre d’accéder à la position d’égal.
Dans le choix des études, certains changements de discipline peuvent
correspondre à une décision individuelle que le jeune adulte confronte au
jugement parental. Choisir le théâtre plutôt que les sciences économiques fut
le choix de Véronique (23 ans), qui faisait un DEUG de sciences économiques.
Au mois de juin, elle n’est pas reçue aux examens. Elle l’annonce à ses
parents et leur fait part de son intention d’abandonner ses études de sciences
économiques pour se consacrer au théâtre, activité qu’elle poursuit depuis
une dizaine d’années. Les réactions de ses parents sont sans équivoque :
« Mon père est devenu fou, ça a été terrible. Mon père m’a dit un seul truc,
c’est : tu as intérêt à avoir ton DEUG, et ma mère m’a dit : je ne te demande
que ça après tu feras ce que tu veux. » Dans la période qui va de juin à septembre, elle est sous contrôle parental sévère. En septembre, elle obtient son
DEUG sans que le contrôle se relâche. Le seul moyen d’échapper à ce contrôle
tout en continuant ses activités théâtrales est le recours au mensonge : « Tout
ce que je faisais était lié au théâtre, alors il fallait que je mente : là je vais
récupérer un cours, ça me prendra une heure… Je me sentais vraiment mal. »
L’année suivante, elle se réinscrit en licence de sciences économiques.
« C’était important pour mes parents, je ne voulais pas les décevoir. » Elle
continue de faire du théâtre. « Mon père, je ne lui en parle pas trop, il le sait
par la force des choses, parce que je n’ai pas envie de rentrer dans des
conversations… J’ai beaucoup réfléchi avant de prendre ma décision, alors
je n’ai pas envie que quelqu’un me dise : tu as bien réfléchi ? »
En évitant de discuter du sujet sensible, elle évite la confrontation : elle
connaît le jugement négatif de son père sur le théâtre. En fait, la poursuite de
son activité et la validation paternelle sont aussi importante l’une que l’autre.
Le seul moyen de ne pas avoir le regard non validant de son père sur son activité est d’opérer une séparation entre les deux visions, la positive et la négative, de cet aspect de sa réalité subjective personnelle : ne pas en parler.
La reconnaissance de soi par ses parents n’est jamais complètement
totale ou complètement inexistante. Elle comporte différents degrés selon le
domaine concerné. Les parents vont par exemple intervenir s’ils estiment
qu’au lieu d’écouter de la musique, le jeune adulte devrait travailler ses
devoirs universitaires, ou encore s’il sort trop et que sa présence à la maison
leur semble insuffisante.
Le paradoxe de la séparation
Quand les parents ne valident pas l’évolution identitaire de l’enfant et
que cela constitue une menace pour sa construction de soi, son recours est la
séparation : la séparation physique (s’enfermer dans sa chambre), le mensonge, voire le départ de la maison parentale. Le paradoxe de la séparation
est qu’elle n’est pas toujours le signe de l’autonomie, mais peut être l’expression d’une impossibilité de se sentir exister autrement que comme « fils
ou fille de » en présence de ses parents.
On peut se séparer en allant dans sa chambre. La chambre est présentée
dans la majorité des cas comme le « chez-soi » de l’étudiant au sein du foyer
familial. «
La chambre ? C’est le chez moi chez mes parents », explique un
jeune homme. Cette citation contient la référence à l’idée de famille et à celle
de vie privée, dont Olivier Schwartz montre qu’elles sont liées, mais pas
équivalentes. « La première suppose que les individus se lient dans des rapports stables. La deuxième renvoie au contraire au processus par lequel un
sujet se sépare, prend possession d’un espace propre, et le retire – se retirant
lui-même en même temps – des contraintes d’une socialisation
[9]. » Leur
chambre est un espace qui leur permet de se séparer du reste du groupe familial, mais cette séparation n’a pas le même sens pour tous les jeunes gens.
Certaines chambres fermées restent en continuité avec le reste du logement
alors que d’autres signent une volonté de mise à distance.
Pour Patrice, la chambre, « c’est la possibilité d’être séparé pour faire
du piano en étant tranquille et sans gêner. Donc, être séparé sans être, juste -
ment… sans s’enfermer ». Il distingue la séparation de l’enfermement : s’enfermer prend le sens de se couper, se cloîtrer, alors que le terme « être
séparé » contient l’idée d’indépendance personnelle, mais aussi de lien avec
les espaces communs et ses occupants. Quand il joue du piano ou qu’il range
sa chambre, ses parents peuvent venir sans que cela lui pose problème : « Ils
regardent… Mais, en fait, je crois que c’est sans but, c’est pour être au cou -
rant de certaines choses sans qu’il y ait vraiment un intérêt particulier. Par
exemple ils vont regarder mes horaires : quand je travaille, quand je ne tra -
vaille pas. »
Pour Olivier, fermer sa porte apparaît davantage comme un rempart
contre l’intrusion de ses parents : « Disons que c’est mon appartement, sauf
que, quand j’ouvre la porte, derrière, il y a mes parents. » Ce jeune homme
aspire à certaines formes d’indépendance comme les sorties, les invitations
d’amis à la maison, que ne lui permettent pas ses parents. Ce contrôle et cette
imposition de la volonté parentale engendrent des conflits. Pour lui, le fait de
fermer la porte constitue une rupture du logement familial, un acte d’évitement des parents. À ses yeux, que ses parents entrent dans sa chambre s’ap-parente à « un viol de territoire ». Olivier est en proie à un conflit entre deux
rôles. Il est enfant de ses parents et exprime aussi fortement le désir d’être
soi-même. Il ne réussit pas à concilier ces deux rôles, comme si la présence
de ses parents le confinait dans la relation de filiation. La contradiction est
d’autant plus forte que la relation de filiation est une des dimensions du soi.
Patrice, lui, a moins de mal à concilier ces deux rôles : il peut être soi-même en restant enfant de ses parents, et sans devoir se séparer pour matérialiser son affirmation identitaire : il peut être enfant de ses parents et rester
soi-même en présence de ses parents.
Si son évolution identitaire est validée par ses parents, le jeune adulte
peut donc laisser sa porte symboliquement et physiquement ouverte. Il ne
sera pas gêné par le regard de ses parents. Que ses parents le regardent travailler, dessiner ou ranger ne le dérangera pas. Néanmoins, il faut tenir
compte du caractère plus ou moins privé de l’activité : s’il écrit à un ami ou
téléphone à son ou sa petit(e) ami(e), le droit de regard accordé aux parents
est limité. D’une certaine manière, on peut dire que le jeune a déjà suffisamment défini et choisi sa réalité personnelle pour que celle-ci ne subisse pas
d’influence ou de déstabilisation du fait de l’intervention des parents. La réalité personnelle est suffisamment consistante pour différencier les deux zones
et établir une forme de séparation avec les parents, même si la porte de la
chambre reste ouverte.
Si le jeune adulte ne réussit pas cette définition de soi ou si les parents
ne la valident pas, ils l’enferment dans son rôle d’« enfant » et il ne peut en
sortir que par la séparation physique. Cette absence de validation l’empêche
de se sentir leur égal en leur présence. Bien entendu, cette situation ne l’empêche pas d’évoluer et de se construire une réalité différente de celle du
couple parental, mais l’absence de confirmation familiale lui fait chercher
d’autres instances de validation à l’extérieur de la maison (amis, partenaire
amoureux, milieu scolaire).
Nous pouvons supposer que les jeunes adultes qui n’obtiennent pas de
leurs parents la validation de l’évolution de leur identité et qui sont ainsi dans
l’impossibilité de construire dans la cohabitation leur réalité subjective partiront plus tôt que les autres à la recherche d’un espace de validation extérieur.
La réalisation personnelle et la construction de soi ne peuvent s’effectuer que
si le jeune adulte est débarrassé de cette confrontation quotidienne à un
regard de « parents » où il est toujours perçu comme « enfant » et jamais
comme « personne ». C’est à cette condition qu’il pourra se concentrer sur
soi en perdant moins d’énergie à demander la reconnaissance et l’aval de ses
parents.
« Un monde clairement intelligible pour lui »
Le processus de subjectivation est un processus dans lequel la réalité
commune se trouve peu à peu relativisée, déconstruite et élargie. Les possibilités de construction de la réalité deviennent alors multiples.
C’est ainsi que, dans sa famille, le jeune adulte se façonne une réalité
subjective personnelle, « un monde qui, ayant été apparemment formé par
lui-même, est clairement intelligible pour lui (du moins le pense-t-il) ; un
monde dans lequel, par conséquent, il est quelqu’un, peut-être même dans un
cercle enchanté, un seigneur et un maître
[10] ». Cette zone personnelle apparaît comme une zone de choix individuel où le jeune adulte se reconnaît autonome au sens de Durkheim, c’est-à-dire capable de se reconnaître lui-même
dans ses actes et dans ses projets, de coopérer au pilotage de son propre développement, de découvrir en celui-ci une exigence de sa propre réalisation
[11].
Pour un jeune adulte qui réside chez ses parents, le degré de reconnaissance parentale des choix et des idéaux qu’il s’est définis est un facteur
important qui intervient sur sa possibilité de se construire comme personne.
Le fait que ses parents valident sa redéfinition de soi élargit sa marge de
choix personnel et lui donne consistance. Cette reconnaissance lui apporte le
sentiment d’unicité et d’autonomie qui le définit en tant que personne. Elle
lui donne consistance.
[1]
Tout au long de cet article, le terme « enfant » sera utilisé au sens « d’enfant de ». Il indiquera donc une relation de filiation et non l’appartenance du sujet à la période de l’enfance.
[2]
F. de Singly,
Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan, 2000.
[3]
P.Berger, H.Kellner, « Le mariage et la construction de la réalité »,
Dialogue, Le moi conju -
gal, un drôle de je, n° 102,1988, p. 6-23.
[4]
E. Goffman,
La Mise en scène de la vie quotidienne, La présentation de soi, tome I, Les Éditions de Minuit, Paris, 1973.
[5]
P. Berger, H. Kellner, « Le mariage et la construction de la réalité »,
Dialogue n°102
(Le
moi conjugal, un drôle de je), 1988, p. 6-23.
[6]
« La socialisation par frottement n’agit pas sur les partenaires en transformant définitivement leur système de valeurs, d’attitudes. Elle les change à un autre niveau : celui de l’obligation de tenir compte de l’autre. C’est une socialisation durable et transférable qui est
cependant instable puisque l’individu n’adhère pas nécessairement aux actions qu’il accepte
de faire avec telle personne considérée. » F. de Singly,
Libres ensemble. L’individualisme dans
la vie commune, Paris, Nathan, 2000, p. 42-43.
[7]
Les règles parentales reflètent une représentation de la réalité subjective des parents.
[8]
F. de Singly,
Le Soi, le couple et la famille, Nathan, Paris, coll. Essais et Recherches, 1996.
[9]
Schwartz,
Le Monde privé des ouvriers : hommes et femmes du Nord, Paris, PUF, 1990.
[10]
P. Berger, H. Kellner, « Le mariage et la construction de la réalité »,
Dialogue n° 102
(Le
moi conjugal : un drôle de je), 1988, p. 6-23.
[11]
Durkheim E. 1963,
L’Éducation morale, Paris, PUF.